‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 302 sur 379 · I.a première volée part... Oh ! mon Dieu ! mon Oieu · texte numérisé non relu

I.a première volée part... Oh ! mon Dieu ! mon Oieu

Mes yeux se voilent, je ne distingue plus rien, à peine puis-je penser.

(^)ui s'empare de moi.' « Ah! c'est toi, mon ami ! tu abandonnes donc cette pauvre petite Julie ? — Soulanijes est avec elle. U'ailleurs ne me dois-je pas tout entier a Fanchette? Viens , mon anije , viens; tu n'es pas bien ici. •

Je suis Francheville. Je me laisse conduire dans une chambre à l'extrémité de la maison . Justine me met au lit. En vérité , je ne me sens pas bien.

Ah ! j'entends, j'entends tout. L'enfer est à une lieue de moi. Mon Uieu, conservez Ducayla, conservez cet enfant!

(Quelle explosion terrible vient de frapper mon oreille ! « Justine , appelez .M. de Francheville : je ne peux supporter l'anxiété oii je suis. •

On entre... c'est lui... Ciel! il soutient Julie, pâle , mourante , anéantie, t^'en est lait ' si Ducayla vivait, elle ne serait pas descendue.

1 .Mon excellente amie, oublie-loi pour la consoler. — La consoler, Francheville ! je n'ai rien ii lui dire ; je n'ai que des pleurs à lui donner. »

Je passe une robe. Je prends Julie dans mes bras ; je la presse contre mon cœur. Le froid de la mort est répandu ])ar tout son corps. Je mouille son visage de larmes brûlantes. Leur chaleur la ranime? elle revient à la vie : est-ce un service que je lui rends ?

Pauvre petite' elle tombe k genoux au milieu de la chambre. Elle prie pour son époux , elle prie avec ferveui. Consolation des malheureux , espoir d'une autre vie, ne l'abandonnez pasi

• Francheville, mon ami, partons à l'instant même, retournons à Brécour; trompons la douleur de Julie en l'éloignant du lieu de la scène terrible. Tout la lui rappelle ici. Là-bas, une nature riante, nos soins assidus, notre prévoyante amitié, tout concourra à la rendre à elle-même. Jamais elle n'oubliera son bienfaiteur, je le sens; mais à ce sombre désespoir succédera bientôt une mélancolie qui n'est pas sans quelque charme, et que le temps et la jeunesse dissiperont insensiblement. »

Quel est ce jeune homme qu'on soutient sous les bras?... Ciel ! ô ciell... pâle, défait, Saintc-Luce est méconnaissable. Un coup de feu dans la cuisse gauche! un autre dans le corps !... Malheureuse I c'est moi qui l'ai voulu.

L'amour est il un sentiment volontaire? le sien est-il criminel? de quel droit me suis-je fait son juge? Si cet enfant avait des vues répréhensibles , son premier soin serait de dissimuler ses sensations; et en ce moment il s'y abandonne en présence même de Francheville. ■• Je me sens mourir, mad.mie: mais j'ai tout fait pour vous, rien que pour vous. t^)u'au moins j'emporte votre estime. » 11 me déchire le cœur. Quelle journée! o gloire, gloire! que déjà vous me coûtez cher! Si Francheville servait, je ne vivrais pas vingt-quatre heures.

Les chirurgiens s'emparent de ce pauvre enfant. Ils se disposent à déchirer ce faible corps, pour en extirper les balles... Je vais me retirer.

« J'ai besoin de courage , me dit-il d'une voix éteinte, vous seule pouvez m'en donner. » Non , certes , je ne le verrai ])as mutiler.

Cepenilant il est seul. Point de parents, pas encore de vrais amis ; il n'a que moi au monde. Ne puis-je le considérer comme mon fils?... Lnc mère de vingt-quatre ans, un fils de dix-neuf, beau comme un ange!.. Non, non , je ne dois pas rester. .Iiilie, d'ailleurs... Hé, n'a-t-elle pas madame Monllirun , madame de Soulanges?... Mais je l'ai adoptée, solennellement adoptée; je l'ai promis à son époux marchant à la mort : je retourne auprès d'elle.

El cet enfant! cet enfant! tout ce qui n'est pas amour, cl tout ce qu'un cœur peut avoir d'ailleurs de sensibilité et d'affection , je le

partage entre eux. Je voudrais être avec l'une et l'autre; cependant il faut opter.

Mes promesses, la décence, tout m'indique le parti que je dois prendre. « Justine, ôtez-moi d'ici. Fiancheville , Soulanges , restez auprès de ce jeune homme : donnez-lui du courage et des forces. »

Je retrouve Julie. Elle me demandait, elle m'appelait, elle me cherchait; elle retombe dans mes bras dans la chambre voisine de celle... J'entends le jiremicr cri de ce malheureux ; il prononce mon nom... ses plaintes retracent à Julie la scène de sang dans son horrible vérité. Il faut qu'on nous emporte l'une et l'autre.

Oh ! qu'est-ce que la vie? Jç renoncerais à la mienne , si je croyais h un autre jour semblable à celui-ci. La mort n'est rien auprès de ce que j'éprouve.

A travers le tumulte, les larmes, les plaintes, je saisis quelque chose des détails du combat. Le vaisseau de l'infortuné Ducayla a été attaqué de bâbord et de tribord. Un troisième vaisseau l'a pris en poupe. Il s'est défendu comme un lion. Un des bâtiments anglais a pris feu, et au moment qui a précédé l'explosion, les deux autres se sont hâtés de s'éhiigner. Le capitaine qui a remplacé Ducayla sur son bord a profité de cette circonstance pour s'échouer sous les batteries des forts. On a porté les blessés à terre ; le malheureux enfant s'est fait conduire ici.

Ma piuvre tète est aussi malade que mon cœur. Il faut que j'oublie tout pendant quelques heures, ou que je succombe. Ah! voilà Francheville. o Mon ami, quel besoin j'avais de te voir! viens me rat^ tacher à la vie , me la faire aimer encore. »

VL — Nous revenons ii Brécour.

« Et Sainte-Luce , mon ami ? — Ses blessures ne sont pas dangereuses. 11 peut supporter la voiture. Un chirurgien l'accompagnera jusqu'à Hrécour. — Jusqu'à Brécour! Francheville , ne serait-il pas plus sage de le laisser ici? — Non, ma bonne amie. Il t'est très-attaché , et ta présence accélérera son rétablissement. — Très-attaché ! Oui, mon ami, très-attaché, trop attaché. — Trop attaché! pourquoi? — Comment! tu ne prévois pas ce que doit souffrir un jeune homme ardent qui aime sans espoir? Tu oublies ce que nous fûmes, ce. que nous sommes encore. — Sainte-Luce est un enfant facile à contenir; et je crois , ma chère amie, que ce qui peut arriver de plus heureux à un jeune homme qui entre dans le monde, c'est de s'attacher à une femme jolie, aimable et honnèle. Elle n'use de son ascendant que pour l'éloigner des écueils de son âge; elle forme son cœur, elle le tourne au bien , et lorsqu'il parvient à l'âge de raison, il peut prétendre à tout, parce qu'il n'a que des qualités, que sa protectrice les fait valoir, et qu'une femme charmante réussit tût ou tard dans tout ce qu'elle entreprend Sainte-Luce partira avec nous, si vous le trouvez bon. »

Sans doute une femme aimable et aimée peut tout sur son jeune amant ; mais je ne sais quel est le terme où elle s'arrêtera , si le jeune homme est fait pour plaire. Ou parle beaucoup aujourd hui de ces éducations faites par des femmes de trente ans. On ne voit dans leurs soins qu'amitié, pureté, délicatesse. Moi, je ne comprends pas comment ces dames font, et si Francheville n'occupait la première place dans mon cœur, s'il était possible que jamais j'en aimasse un autre , bien certainement Sainte-Luce ne me suivrait pas.

Tout est prêt ; nous allons monter en voiture. Julie est assez tranquille. Je vais voir si on n'a rien oublié de ce qui est nécessaire à cet enfant.

Il est seul avec Justine. Elle lui lit... Que lui lit-elle? Quelques pages brûlantes de la Nouvelle Héloïsc. 11 tient ce gant!... Malheureux gant ! je donnerais de l'or pour le ravoir. Le demander, c'est y mettre toute 'l'iinportance que Sainte-Luce y attache, et je n'ai qu'un moyen de le tenir à une distance convenable de moi : c'est de paraître considérer tout ceci comme un pur enfantillage, de plaisanter quand il parlera sérieusement, et surtout de ne plus le baiser au front ni ailleurs.

0 Justine , je"vous défends de faire à monsieur de semblables lectures : il a besoin de tranquillité. Il est même inutile que vous lui donniez des soins : j'ai besoin de vos services. »

Je mettrai près de lui à Brécour une femme attentive, qui ne sait pas lire et qui a cinquante ans.

J'ai tout préparé. La litière est à la porte. Georges et Philippe descendent le charmant blessé. Justine s'empresse de lui soutenir la tête. Ses doigts effleurent ses joues. Bien certainement cette femme a des projets : je les déjouerai.

Nous partons.

Il Mon ami , je no suis pas contente de Justine. — Ma chère amie , il faut la renvoyer. — J'y pensais. — Mais qu'a-t-elle donc fait qui rende cette mesure si nécessaire et si prompte?— Je la trouve beauooup trop empressée auprès de M. de Sainte-Luce, et tu sais combien elle est adroite et entreprenante. — Au pis aller, que peutil résulter de tout cela? quelques distractions, dont on a besoin à div-neuf ans, qui ne peuvent nuire à personne, et qui rendront Sainte-Luce moins importun près de toi. Renvoyer, par la crainte de ce qui peut-être n'arrivera pas, une femme qui nous sert depuis

FANCHETTE ET HONOUINE.

plusieurs aniu'es, cl qui noiH sert bien, c'est plus que Je la pri'voyaiioc, c'est du rijjoiisme , et si tu m'en rrois, nous ne scroni exagérés que dans notre amour. «

Il a raison. Mes craintes sont peut-être déplacée». Cependant je serais trJ-s-f'ieliée ipie cet enfant loniliât dans de telle* mains. De semblables liaisons ôtent le (joùl du beau, <lu bon, entraînent veis les plaisirs laciles , et un homme de di\-neuf ans ([ui descend de sa place y remonte <lilVieilement.

Depuis ([uelqnes jours je n'entreprends rien qui ne tourne eonlie moi. Je veux éloii;iier un jeune liomnie qui n'a plus s.i tèle ii lui; les cireoiislanees me le ramf-nent, me forcent a lui donner ma maison pour asile, et mes soins en dédommaijement de ce qu'il souflre. Je veux coni;édier une intrigante; mon mari prend la cUose en bomnie du monde , et je n'ose insister, de peur de me donner en ridicule et de lui déplaire. Peut-être eonliendrai-;e .lustine ; mais Sainte-I.uce ? Ma position est dés.iijréable : je crains qu'elle devienne pénible.

Avec quel charme Krauelievillc parle à Julie ! lille ne répond pas encore , mais elle écoute, et c'est beaucoup : cet l.omme a le don des miracles. El moi aussi je parle h l'aimable allliyée. Mes expressions sont sans grâce, parce (pie je suis fortement émue; mais je ne dis pas un mot qui n'exprime un sentiment , et je m'aperçois souvent que mon âme et celle de Julie sont à l'unisson. >ous sommes faits les uns pour les autres. Nous nous convenons trop pour nous ijuiller jamais.

ÎNous marchons lentement, pour ne pas fatiguer notre intéressant blessé, et le voyage ne nous ennuie pas. Chacun de nous a de quoi penser, a toujours queliiue chose à dire, et le lemps n'est long que pour ceux qui cherchent des idées , parce que les chercher est le moyen le plus sur de n'en pas trouver, et que l'absence d'idées laisse eu nous un vide insupportable.

Il est constant que des occupations variées, utiles ou agréables, peuvent seules nous séparer de nous-mêmes II est difficile d'être avec soi sans sentir le fardeau de son existence, et quand on en est là, la vie est sans attraits.

Je bénis ma destinée, qui m'a prodigué tous les moyens d'échapper à ce triste sentiment. S'il m'arrive d'en éprouver quelque atteinte, je prends la main de Francheville, et je ne suis ]ilus moi. Je vis en lui, il vil en moi , nous vivons dans Honorine. Puisse cet état durer cent an« !

IS'ons arrivons. On m'apporte mon Honorine. Son père et moi nous disputons le premier baiser. I.a chère entant nous met d'accord; elle jiasse un bras au cou de Francheville, elle arrondit l'autre autour du mien; elle nous attire, nous approche à la fois, et ses pelites joues rondelettes disparaissent en même temps. Julie nous regarde, et pousse un profond soupir. Je la pénètre : Ducayla ne lui a laissé que des souvenirs.

Mais elle n'a que dix-sept ans; sa fortune est honnête , et la douleur n'est pas éternelle. Hélas ! la félicité l'est-cUe davantage ? Cette idée me fait frémir : je suis au point où le bonheur ne peut croître. Je me serre contre Francheville , je l'enlace dans mes bras ; une larme s'échappe , il la recueille, il m'interroge ; je lui ouvre mon âme, il me couvre de baisers : le sourire reparaît sur mes lèvres.

Imprudente! Saintc-Luce est là. Il a tout vu; une douleur profonde se peint dans tous ses traits. Hé! qu'ai-je à me reprocher, après tout? Lui dois-je le sacrifice de mes plus douces sensations? ^on, sans doute; mais je dois lui dérober des scènes qui l'aBligent. Je ne l'affligerai plus. Je vais le loger. Je le logerai près de moi; je le verrai à tous les instants du jour; je le traiterai avec bonté, mais avec une réserve qui l'empêchera de se déclarer. Un aveu positif me mettrait mal à mon aise, et quelles seraient mes ressources? Imposer silence à cet enfant ? il ne m'obéirait plus. Le plaindre, compatir à ses souffrances, le consoler, essayer de le ramener doucement à la raison ? Qui peut raisonner n'aime pas. Francheville a voulu qu'il vînt ici : il a eu tort.

Je l'ai logé dans une chambre qui n'est séparée de mon appartement que par un cabinet où est ma petite bibliothèque. J'en ai ôté tous les romans , exceplé Robinson, Gil Blas et le Diable boiteux : un homme passionné ne peut lire que ceux-là.

Derrière cette chambre est un autre cabinet qui s'ouvre sur w.i escalier dérobé. J'en ai pris la clef. Justine n'entrera chez Sainte- Luce que quand cela me conviendra , et ce sera lorsque je serai avec lui.

Julie a trois pièces dans un arrière-corps de logis qui communique par une galerie à l'apiiarlemcnt de Francheville et au mien. Nos autres amis occupent le second étage. Ils sont dédommagés du désagrément de monter quelques degrés de plus par l'aspect d'un paysage délicieux. Tout le monde est bien , tout le monde est content, ou parait l'être. Soulanges peut-être eût désiré que je n'arrangeasse pas les choses aussi conjugalement. Il regarde la petite Montbrun à la dérobée, et je n'aime pas cette manière de regarder. On est franc et ouvert avec la femme pour qui on n'a que des sentiments !iounètes : Sainte-Luce me regarde en face. \u reste, je ne crois pas Soulanges capable de suivre un plan de séduction.

Sept ou huit personnes qui habitent ensemble n'ont pas toujours quelque chose à se dire , et il est bon de se séparer avant que la conversation languisse. C'est alors que le travail devient une distraction

nécessaire. C'est après avoir travaillé une heure ou deux qu'on te retrouve avec plaisir, et que les idées renaiisent. « iNous travaillerons , n'est il pas vrai, mesdames:' Voyons, distribuons le temps.

• On se lèvera quand on voudra. Moi, j'aime le lit, parce qu'Honorine vient m'y trouver, et uw fait de petits contes, de |>etites caresses, qui me plaisent beaucouji.

• Le déjeuner à ilix heure». Lnsuite le billard , le volant, le «iaui , ou la promenade à pied, à cheval , eu calèche , selon lu temps et lei goftts.

» .\ midi, réunion au salun. Des livres, de» éihccb , le trictrac pour les messieurs. Pour vous, mesdames , la broderie, le fesliin , la tapisserie. Pour moi , la leçon de lecture a Honorine. Je la ibnme moi-même, parce qu'une mère ne compte ni le temps ni les dilhcultés, et qu'assez ordinairement un maître ne ..'occupe que de viu cachet. Je la donne en jouant , en fol.'ilrant , parce ipie leiifance est ennemie de la contrainte. Je conniis un homme (|ui a fait de trè^bonnes études , et (|ui n'a pas ouvert % irgilc depuis ipi'il a quitté les bancs , par la seule raison (pi'il a appris le latni m.il|;ré lui.

M .\ deux heures, la conversation et la lecture des journaux, qui ne sont ni fort amusants ui fort utiles. Mais il laut savoir le titre de la pièce nouvelle, et le nom de la débutante.

)) .\ trois heures, ehaïun se retire chez soi, pour la toilette ou ce qu'il juge à propos de faire.

)> .\ quatre heures , le dîner.

" .V cinq heures... — Ah! madame! madame! dîner dans une heure, n'être qu'une heure à table ! c'est insoutenable, impossible. — Ne vous fâchez pas, mon cher ilu Ueynel. .V six heures, le café, la liqueur, puis les folies, tant qu on voudra, tant qu'on en pourra l.iire.

» Le lendemain, même distribution du temps, avec des occupations et des jeux différents, qui seront arrêtés la veille.

• — .Ma chère amie, lu nous mets au couvent. Mais la jolie supérieure nous le fera aimer. — Madame de Francheville oublie que nous ne sommes pas heureux en statuts et eu règlements. ÎSou» en avons fait dans une occasion importante qui n'ont été observés que deux heures. — .Monsieur de Soiil.inges, c'est qu'alors les parties mtéri'ssées grillaient de les violer. Aujourd'hui, l'amour et i'ainilié ne sont plus en opposition et trouvent du temps pour tout. — Je me rends, madame, et j'approuve. — Et moi aussi. — Lt moi aussi.

» — Parbleu, nous pouvons commencer de suite à suivre les rè;;leinents de notre charmant législateur : il est deux heures, ei voilà Georges qui nous apporte les journaux. Dis-moi , mon aimable amie, est-on obligé de les lire tous? — Non, Francheville; on n'y tiendrait pas. Le Journal du Commerce à Montbruii : il donne le prix cju sucre et du café. Celui de l'Finpire à Soulanges, pour le punir d'.iimer \ oitaire. Les Petites-Affiches à du Iteynel : il y trouvera de jeunes personnes de dix-huit à vingt ans, bien élevées, d'un ;//ii/wque ayréable, et qui désirent se placer chez un homme .seu/. .\ toi , mon ami , le journal de ton département : tu apprendras peut-être quelque chose de ce (jui s'y passe. Le .Moniteur à M. de Sainte-Luce : il a besoin de sommeil. Pour nous, madame, le Journal des Arts : il ne parait que deux fois la semaine ; nous ne serons pas les plus maltraitées.

» — Messieurs, messieurs, un prix à gagner. L'académie de la capitale de mou déparlement propose... — Quoi, mon ami? quelque découverte en agriculture? nous n'y entendons rien. — Bien mieux que cela, Fancliette. — Je devine, moi. Depuis que je suis ici, je n'ai mangé qu'un aloyau, et... — Que voulez-vous, du Ueynel ! dans notre vieille Provence , le bœuf n'est pas commun. — Et sans doute l'académie propose d'en faire avec du mouton. — Hé! non, hé! non : quelle absurdité ! Eccutez-iuoi. — Ecoutons le préfet.

>' t'ne médaille d'or, du poids de cinq cents /rancs , à l'auteur qui prouvera le mieux qu'au physique et au moral tout n'eit pas mal icibas. Et en note : L'ouvrage doit être en prose, court , gai, sans profondeur ni raisuntieinmt.

>. — Oh : ma foi, je n'entends rien à ce programme-là. — Ni l'académie non plus peut-être. .Mesdames, c'est à vous à relever le gant. — Vous êtes un impertinent, monsieur de Soulanges. — Ne nous fâchons pas si vite , ma bonne amie. Je trouve, moi , que votre mari vient de nous faire un compliment. Prouver une abstraction gaiement, brièvement, sans érudition, sans développements, n'est certainement pas chose facile. Acceptons le défi , et défions ces messieurs à notre tour. — Soit, dirent ensemble toutes les bouches.

» — Mesdames et messieurs, reprit du Ueynel, vous n'entendez pai la cloche , et je soutiens aux académies nées et à naître que tout est très-mal pour qui a faim et ne dîne pas. >

Tll. — Le concours.

Ce petit Sainte-Luce a toujours quelque prétexte pour me retenir près de lui. Il veut concourir aussi, dit-il ; il sent le besoin d'être dirigé par une personne de goût, et il me prie de lui donner des conseils : il me fait bien de l'Iioiincur. Tantôl il prétend que sa vieille garde lui présente tout trop chaud o.i Irop froid; tantôt que ses ligatures sont trop serrées ou Irop lâche- ; il se garde bien de me rien demander : mais il est si reconnaissant de ce que je fais pour lui ! il

FANCIIETTE ET HONORINE.

o\|irimo ce sentiment avec un feu !... il n'y a que le mol à changer. M. lis 00 mol , j'ospore qu'il n'osoiM j:im:iis lo dire.

S.ivcz-voiis oii il oaolio oe !;iiiit ? ilaiis un ilos plis du mouchoir qui lui enveloppe la tôle, un niadnis ii moi, que madomoisolU- .lusline lui a donné, et que bien cerlainoment il ne me rendia pis iilus que lo i;anl. Ah ! laissons-lui tout cela : il faut dos hoeliols à l'enranoo.

l'ar exemple, voilà qui pas>e la plaisanterie. Je lui présente une potion , el il tient un de mes doigts sous les siens. Il est rou];o ooniuie une cerise, il me reijarde , et oublie le l)reuvai;o. • Ole?, votre main , monsieur de î^ainle-l.uce. — IMadauic... madame... — iMadame vous prie d'ôter votre main ; elle n'aime pas ces libertés-là. — IJcs libertés, madame! dos libertés! vous me croiriez capable d'en prendre avec vous ! • Kt il relire précipitamment sa main, je iléi;ai;o la mienne; la l'Otion tondu' sur son lit, sur son turban , sur sa eliarmante l'ifjurc...

I.a more Dupont s'y prend si ijaueliemoiil pour roparoi- le ilésordre ! l'Ile lui barbouille tout le visage : c'est l'Amour travesti en ramoneur. ■ l)onne/.-moi ce linije, madame Diipiuit. De l'oau tiède... » A (pioi fonso-l-il donc ? .le crois en vérité... Je n'en saurais douter. Sa couverture... l'iez-vous à des enfants de ce genre-là. Bien certainement je ^l'approcherai plus de son lit.

L'époux de Julie.

Je repasse au salon. Francheville y a fait établir sept ou huit tables, bureauv ou )iupitres. C'est l'heure du travail, et chacun se frotte l'oreille, le front ou le menton. J'éclate de rire, et le rire !;ai;ne cl se rommunique, el les idées se perdeni , el ou me gronde, el je ris plus fort ; en en riant, en sautaul , en chantonnant , je m'assieds devant le bureau qu'on m'a laissé. Je me frotte l'oreille à mon tour, en cherchant une épigraphe ; je n'en trouve point, et je prie ces messieurs de m'en donner une s'ils en ont de reste, car une épigraphe est ici de première nécessité; une épigraphe est à un ouvrage académique ce qu'est un texte à un sermon , un prologue à une pantomime , cl une i'jiigraplie donne à une femme un air d'érudition ! ah !

■I Messieurs, messieurs, revenons sur notre premier jugcmcnl , et convenons qu'un journal est quelque chose de fort utile. Nous voilà tous occupés, lri?s-occupés, el (pie nous fassions bien ou mal, nous aurons employé quinze a vingt heures, grâce au journal du déparlement. — Eh ! madame , sous ce rap]iort-là , tout est utile , jusqu'aux chenilles : les écraser, c'est toujours l.iirc quelque chose. — Allons, allons, une épigraphe , donnez-moi donc une épigra]ihe. — Ma chère amie, tu fais un bruit affreux. — l.h ! que t'importe, l'ranchevile ? écris tout ce qui te passera par la tète, et je te réponds du prix. Quand on le saura au nombre des comurrents, on s'arrachera les yeux pour lire ton nom à travers le papier, et s'il est trop épais, on lèvera la bande avec une innocente adresse, on le proclamera, et le public applaudira : il est tout sim])le que le préfet soit le plus bel esprit de son département.

• >■ .\h rà , vous ne voulei pas me donner d'épigraphe ? — Kb ! ma bonne amie, nous eu cherchons pour nous. — Justine, apportez-moi

des diablotins... Voyons cela. Finissez donc, messieurs, finissez donc. Vous vide/, mon cornet, cl il ne me restera pas une devise. » — \ oici la mienne, s'écrie du lîeynel.

I.o bon vin et la bonne chère Font tout oublier sur la *j>rre.

» — Eh ! celle-là est assez analogiie au sujet. — Madame , en voilà une cpii vous convient à merveille.

En tous lioiix elle est la plus belle ; Elle est l'objet de tous les vœux.

Elle soumet jusqucs aux dieux :

Apollon écrira pour elle.

• — l'"inisscz donc , monsieur de Soulanges; vous me faites rougir jusqu'aux yeux. — El la devise vous en convient davantage. Oh ! la méchante! clic déchire l'innocent papier. >>

Je m'attache à une devise fort insigniliante, mais très-modeste. Chacun cherche, choisit oe (pii a rapport à son goût, à son caractère, et pend, ml (pi'on écrit, Honorine croque les diablotins.

La pauvre petite Julie ne prend aucune part à ces jeux. Elle sourit de loin en loin ; mais c'est de ce rire machinal , qui annonce une tête vide el fatiguée, el qui affecte péniblement ceux qui en sont les témoins. Je me reproche mes folies : la gaieté des autres est une insulte à nos maux. Je vais à elle, j'avoue l'inconvenance de ma conduite ; je la prie de me la pardonner. Elle m'embrasse et pleure. Francheville se love, lui prend la main ; elle se laisse conduire. Il la mène dans les bosquets. II sait ce que peut sa voix sur celle infortunée. Il nous la ramènera plus calme; il finira par la consoler, elje l'en aimerai davantage.

L'aimer davantage ! nos facultés ne sout-elles pasjbornéesPN'ëpuiset-il pas déjà toutes les miennes?

Savez-vous ce qu'a imaginé Sainle-Luce pour me rappeler près de lui ? 11 attire Honorine avec des friandises, dont mademoiselle Justine ne le laisse pas manquer. Je montre à lire à l'enfant. Il s'est établi son maître d'écriture , et il a une main superbe ; el raisonnablement je ne peux rien opposer à la prétention qu'il annonce. La lecture et l'écriture se ra])prochent tellement, qu'il est difficile de ne pas fondre les deux leçons en une. Il espère en secret que je serai là , que j'unirai mes soins, mes efforts aux siens, que je lui saurai gré de ce qu'il fait pour ma fille, el mon amitié el ma présence le dédommageront de son travail. Il y a bien quelque chose de vraisemblable dans son petit plan. Mais comme il se lève maintenant pendant quelques heures, il voudra bien donner sa leçon dans une salle commune, où il sera dis- Irail de manière à ne pas retomber dans l'étal... vous vous rappelez? lors(|ue j'ai voulu être plus adroite que la mère Dupont...

Il me lit le commencement de la pièce qu'il coraiite envoyer au concours. Besoin d'aimer est à noire âme ce que le soleil est aux fleurs.

Voilà son épigraphe. Il écrit le roman de son cœur. Tout est bien , dit-il , tout est au mieux pour l'amant fortuné , et il s'agil de prouver que tout n'est pas mal ; ainsi, il ne remplit pas les conditions voulues par l'académie; mais il écrit, il lit avec une chaleur, un charme inexprimables. A chaque page je trouve une application , el si je prends un air réservé , il comble Honorine de caresses : il pressent qu'une bonne mère passe bien des choses à qui chérit son enfant. Il embrasse ma fille avec une ardeur qui m'alarmerait , si elle avait cinq ou six ans de plus, et en l'embrassant il me regarde à la dérobée, mais avec une expression! Hélas! il cherche des prestiges, il se nourrit d'illusions. Quand il serre Honorine dans ses bras, quand elle lui rend ses baisers, il croit embrasser sa mère, la presser sur son cœur, la sentir répondre à ses transports.

llien ne m'échappe, et je me rends impénétrable. Paraître m'aperccvoir de quelque chose, ce serait le porter à parler, cl si le mot amour s'échappait de sa bouche , je n'aurais plus la puissance de l'arrêter.

Comme il doit peindre le sentiment, d'après sa manière d'écrire! Avec quel plaisir l'écoutera celle à qui il sera permis de l'aimer! Mais quand pourra-t-il goûter les douceurs d'un engagement raisonnable et assorti? Eh ! mon Dieu, mon Dieu , de quoi m'occupë-je là! Je reviens aux mêmes idées sans m'en apercevoir : je crois même les répéter sur le papier... Un enfant de dix-neuf ans I

Francheville est aussi pénétrant que moi. Il démêle tout ce qui se passe dans celle âme neuve el pleine de candeur. Assez souvent il m'en jiarle le soir, et il en rit jusqu'aux larmes : je ne vois pas de côlé plaisant à tout cela.

Julie revient peu à peu à son caractère. C'est un composé de sensibilité, de douceur, de bonté. Son retour à elle-même est l'ouvrage de Francbcville. Elle trouve, dit-elle , dans sa conversation un attrait qui lui fait tout oublier. Ab ! je le crois! Sa douleur, au reste, ne pouvait èlre que celle d'une tondre fille, à qui la mort enlève un père chéri. Jamais Ducayla ne lui a inspiré ce délire du coeur et des sens, qui est la félicité suprême, et dont elle ne doit pas même avoir d'idée. Oh! c'est lorsqu'on s'identifie avec l'objet de son amour, qu'on n'existe que par lui et pour lui , qu'on lui doit une suite de jouissances, que chaque jour, chaque inslant rendent plus vives, qu'il est affreux de le perdre. J'ignore si on peut lui survivre.

FANCHETTE ET HONORINE

Soulaiigcs ne regarde plus ilu tout la iictite Monlbrun. S'est-il aiicrru ([uo je l'ohscivo , et se llattc-l-il de lu'aluiscr ? Les hommes se dissimulent si i;auiliemeiit ! L'ii liomme bien élevé, qui niani|ue d'attention pour une lille aimable, a eeitainement des motifs sur lesquels il cberelie à faire prendre le elian|;e. Hose a constamment les yeux filés sur Soulaugcs. Une l'illc décente, qui reijarde continuellement un joli liomme, est nécessairement entraînée par un sentiment irrésistible ; mais elle n'a rien à se reprocher encore. De bons principes préviennent lonijlemps une première chute ; on ne la fait pas sans une confusion qui se décèle à clia(iiie instant, et le séducteur est le dernier qu'on ose liver. Ainsi Suulanijes ne s'est pas positivement déclaré, puisqu'on ne le redoute pas ; mais il emploie des moyens secrets lie plaire, et il plait.

Ils dirent tous deux à Trick en rcnir.nt dans Is cabane : — Maître, nous nous aimons.

n connaît l'adresse et la facilité de Justine. Peut-être joue-t-elle un rôle important dans celte affaire, et si elle obtient la confiance de la petite Montbrun , elle la perdra inf.iilliblement.

11 est convenu que demain nous nous lirons ce que nous avons fait pour le concours, et peut être demain démclcrai-je les sentiments positifs de Soulanges et de Hose : il est, je crois, impossible d'écrire sans laisser percer quelque chose des sensations qui nous affectent le plus ordinairement, et les lumières que j'ai déjà acquises me guideront dans les ténèbres oii le cœur humain cherche à s'envelopper. Il faut sauver cette jeune folle sans expérience d'elle-même, ni des autres.

Nous montons en voiture pour aller diner à une lieue d'ici. Soulanges se place dans la berline oit est sa femme ; sa femme qu'il n'aime plus, moi qu'il n'aime pas, et du Ueynel, dont on ne peut tirer une phrase qui n'ait rapport à la gastronomie : il y a alïectation dans cette conduite de Soulanges.

Rose est dans la calèche avec ses parents et Julie. La pauvre petite allonge le cou à se le démonter, pour voir Boulanges, qui a la cruauté de se tenir dans le fond de la berline, ^on, elle n'a rien à se reprocher encore, puisqu'elle croit n'avoir pas besoin de dissimuler; et quand les circonstances l'eiigent , nous dissimulons toutes ])ar instinct quand ce n'est point par raisonnement.

Comment .Monlbrun et sa femme ne s'apcrroivcnt-ils de rien? Peut-être considèrent-ils cette préférence de Kose comme un enfantillage ; peut-être croient-ils à l'inviolabilité de la maison de Francheville; peut-être sonl-ils persuadés de l'honnêteté de Soulanges. Cette sécurité fait leur éloge, mais n'a pas de fondement. Tel qui rougirait de la seule pensée de prendre un anneau à la mère , lui ravit sa fille sans scrupule, et tire vanité dans le monde du désespoir oii il a plonge une famille. Voici un paragraphe qu'Honorine lira un jour. Mais revenons.

Je voulais laisser Saintc-Luce à Brécour. Il m'a regardée d'un air si suppliant, que je n'ai pas eu la force d'insister. 11 voulait monter dans la berline ; j'ai cAigé qu'il prit sa litière, dont «c|>eiidant il pour-

rait se passer. Mais je ne veux pas qu'il touche mes pied», mes genoiii, pas même ma robe.

Krancbeville moule un superbe cheval avec l'aisance et la grâce f|u'il met a tout ce qu'il fait. H voltige de la calèche i. la berline, et je le renvoie de la berline a la calèche : il se doit à Julie , et ses «oint ont tant de succès !

Nous arrivons, et le i)rciiiicr soin du propriétaire est selon l'usage (le nous faire voir ses parterre,, son potager, son parc. Il a des plantes CJOliques, dont il sait à peine le nom, dont il ignore les propriété», qui ne tlaltent ni la vue ni l'odorat, mais dont il fait un cas infini, parce que son voisin ne peut olIVir a l'amateur que l'œillet, la rose et le jasmin. Pauvres humains 1 Tous prêt, luhnt à une supériorité quelconque, et la plus frivole suffit souvent à leur amour-propre.

I.e parc est vraiment délicieui ; c'est la nature embellie, et l'art se cache partout. \ oilà une grotte qui me rappelle celle d'KusIacbe , et les premiers jours de mon bonlieur 11 faut que je m'arrête ici : je crois voir nii temple partout oii je trouve un sou\enir.

Du haut de la roche s'échappe une source <pii tombe en cascade dans un bassin dont les bords sont garnis d'un gaïon frais et vert , sur lequel je suis assise. Saintc-Luce est resté sous le prétexte d'amuser Honorine. La petite court après des papillons.

Malheur! malheur, peut-être irrémédiable... Elle s'est élancée, elle est tombée... Sainle-Luce part avec la rapidité de l'éclair... Ah ! je respire : Honorine est dans ses bras.

Emportée par sa vivacité , elle a suivi un papillon ; elle s'est précipitée dans le bassin. Saintc-Luce y est arrivé avant moi. H a de l'eau jiis(iii'aux épaules, et ses blessures ne sont pas fermées! H met mou Honorine sur mes genoux; il me fait remarquer la tranquillité de l'enfant. Il me conjure de me calmer, lion, excellent jeune homme !

Oh! je lui dois la vie de ma fille, et peut-être la mienne. Sans lui, il est vraisemblable que nous périssions toutes deux. Chère enfant! toi que j'ai crue perdue et que je retrouve, viens, viens sur mou cœur, sur mon sein... Et vous, vous qui me l'avez rendue, recevez le témoignage de la plus juste, de la plus vive reconnaissance...

Va vieillard tint ourrir et lui offrit du pain noir et des noisettes

Insensée, qu'ai-ie fait ! je l'ai pressé dans mes bras; je l'y ai pressé avec transport; j'ai senti ses lèvres hrùlanles .. • Sainle-Luce, que faiies-vous? Laissez-moi, laissez-moi, vous dis-jc. Comment, monsieur, vous tombez à mes pieds! que signifie cette alliinde? que prétendei-vous? me taire acheter le bienfait, en perdre toul le prix, me forcer ii désirer qu'un autre ait sauvé mon Honorine... u Sais-je ce que j'ai ajouté? Nos amis , les maîtres du chàteau-n'élaienl pas ii cent pas. Sainte-I.ucc pouvait être vu embrassant mcsgenoux, et le trouble inséparable d'un pareil moment ne m'eût pas servi d'excuse. Je m'éloigne à grands pas, entraînant, portant Honorine. J'appelle Krancbeville il haute voix; j'ai besoin d'un appui contre un jeune homme qui tout il coup a passé de l'extrême timidité ii l'aveu le jdus clair, aux expressions les plus dcliiaiilcs... Hc! qu'ai-je a lui reprocher?

FANCHETTE ET HONORINE

Ne l'ai-jo pas cnroiirii,i;i' par mes caresses? elles étaient innocentes; mais quelle explosion elles ont produitt'! et ne devais-jc pas la prévoir?

Des mots entrccoiipi's apprennent à Franclicvillc le danjjev qu'a couru sa fille, et lui font connaître son bienfaiteur et le mien. J'avais envie île lui parler des détruis : ce parti était le plus sage sans doute, llélas ! je n'ai pas eu la force de l'adopter.

Il pnnd sa tille, et court avec elle vers le cliAleau. Je le suis, appuyée sur le liras tie Alonlliruu, dont j'ai un exlrénie besoin. Nous déshabillons la petite , nous la couchons. l'Ile nous sourit, et me demaixle des bonbons, lleureui âge, oii tout est vie, et oii on n'a pas encore d'idée de sa ilestruction ."

t Lt ce mallieureu\, mon ami, ce inalliciireuv qui s'est précipité dans l'eau, et <liint lesblessures sont encore saii;nantes!... Il en mourra peut-être, u l-'ranclieviilc ne me laisse pas achever. Il court, il vole, il revient. Il soutient l'intéressant jeune homme. On le met sur un lit : il était temps.

F'"ranibeville l'a trouvé à (;enoux, à la place m<*me oii je l'ai laissé. Il tenait dans sa main quelques niarj;ucrites, <(ue j'avais cueillies pour Honorine, et que j'ai laissé échapper au inonuiit de s;i chute. 11 les a mises sous son oreiller , et c'est Fraiicheville (lui me raconte tout cela avec un ton d'aisance qui me confond. 11 c.-.t sAr de moi, sans doute; mais ne sent-il pas combien il est désagréable, latig.ml pour une femme d'avoir à contenir sans cesse un jeune homme dont la passion ]iarait s'accroître chaque jour?

• Je le répèle , mon ami, il faut éloi:',ner M. de Saint-Luce ; il le faut absolument, .'^oii fol amour l'attache ici, l'y fixe, et lui fera perdre ses plus belles apnées et son état à venir.

» — Eloigner un homme recommande par madame d'Elmont, l'éloigner avant son entière guérison, et cela, parce qu'il fait cas aujourd'hui de quelques marguerites que tu as touchées, et auxquelles demain il ne pensera plus ! Comment colorer ce brusque départ? Comment nous sauver du reproche d'avoir chassé de chez nous celui qui nous a conservé notre enfant, qui a tout bravé pour y parvenir, et qui peut-être sera \iclimede son dévouemeni? Il faudra donc avouer notre vérilable motif, nous résigner à passer, moi pour un jaloux, toi pour une iiruclc' V.n vérité, ma chère amie, je n'y puis consenlir. «

l'our une prude! Faut-il, pour éviter cette qualification, attendre que... lié! sa bouche n'a-t-elle pas touché la mienne, ne s'y est-elle pas fixée? Mais Francheville ne sait pas cela.

Si je le lai dis, Sainte-I.uce partira ; mais il jierdra son protecteur, tout espoir de s'avancer dans I.' monde. I)ois-je le punir aussi cruellement d'une étourderiequi n'a pas eu de témoins, et dont je pourrai toujours prévenir les suites? Ce serait une atrocité.

La fièvre vient de le prendre. Francheville donne l'ordre de le reconduire il brécour. Ne maiiquera-t-il de rien? Sera-t-il convenablement -oigne pendant mon absence? Si je retournais avec lui... si... si. . : cela n'est pas possible.

Mad.imc Montbrun se propose; nepuis-je faire ce qu'elle se permet? Non, non, elle a quarante ans, et moi... je bénis madame Alontbrun.

(Jucl triste dîner j'ai fait là! ^la pauvre tête est pleine d'une foule d'iib rs qui se heurtent, se confondent, et ne me laissent pas un monient de repos.

■Mon premier soin, à notre retour, est de m'informer de son état. La fièvre a cessé, et cependant, me dit-il, son mal augmente à chaque instant. .\h ! je sais bien quel est ce mal , et je n'y peux apporter de remède.

Voyons, quelle conduite tiendrai-je à l'égard de ce jeune homme , qu'on ne veut pas éloigner? Lui parler de ce qui s'est passé, c'est le rendre à son délire; lui marquer du mécontentement, de la sévérité, n'est pas un moyen sûr de le réduire au silence. Quelque chose que dise une femme tendrement aimée, elle provoque, elle amène une réponse, l'amour se reproduit, la discussion s'engage, se prolonge, et écouler , n'est ce pas en quelque sorte autoriser des espérances ?... des espérances! s'il était capable d'en cpncevoir! s'il me faisait cet outrage... Je par.iîlrai n'attacher aucune importance à ce qu'il m'a dit, à ce qu il a f.iit; je p.iraitrai avoir tout oublia... Mais oublier aussi facilement, n'est-ce pas encourager une continuité d'aveux, de plaintes auxquelles je ne sais que répondre. M. de Francheville avait bien affaire de recevoir ce jeune homme chez lui, de l'y ramener de Toulon ! Je lui ai dit ce que je pouvais dire; j'en ai dit assez pour le déterminera prendre des ;ni sures promptes et sérieuses, et il garde Ici Sainte-Luce, il le garde malgré moi. Je ne sais ou j'en suis.

Il faut que je m'étourdisse sur tout cela, que je cesse de voir celui... Ces.ser de voir l'homme h qui je dois la vie de mon enfant ! il m'accusera (l'ingratitude, moi qui réunis au plus haut degré tous les sentiments que peut concentrer le cœur humain? F.li bii n ! qu'il me croie ingrate, qu'il me mésestime, qu'il me h.lïssi', qu'il ui'oublie ; c'est ce qui peut lui arriver de plus heureux... Et à moi aussi.

« A quoi penses-tu donc, Kaiicliette? 'l'u oublies que c'est aujourd'hui que doit se l.iire la lecture des pièces destinées au concours. — Mon ami , je m'en occupais. — ht rien n'est disposé encore, flcorifcs, faites-nous arr.mger une espèci de trilium-. Voyez s'il n'y a p.is liibaut quelque fauteuil autique, qu'on juchera sur une table; un pupitre

devant le fauteuil; des sièges rangés circulairement; ce qu'il faut pour écrire nos réflexions sur ce que chacun de nous va lire. Il est fort agréable pour ceux qui vont s'exposer aux traits de la critique , de prendre leur revanche par anticipalion, et il faut que la ciilique soit quelque chose de bieu beau , de bien grand , car je prends déjà l'air d'imiiorlance, le ton tranchant, qui annoncent que je suis pénétré de la dignité de mes fonctions. Allons, Montbrun , h vous. »

Ce que j'avais prévu est arrivé. (Jbacun a traité son sujet d'après ses goûts, ses habitudes, son caractère.

Montbrun trouve dans le commerce Tunique remède au mal physique et moral. C'est le commerce, dit- il, qui ranproche, qui unit les hommes; c'est cette union qui rend chaque individu fort de la force généraFe. Il est vrai que le commerce brouille les peuples quelquefois; mais ils s'égorgent avec des égards, des procédés, une générosité qui honore l'Iiumanité , et dont les principes iniprescriplibles sont consignés dans un beau livre intitulé : Du droit des yens.

Ou s'attend bien que du Keynel trouve l'oubli de tous les maux dans les plaisirs de la table. Un gastronome, dit-il, s'occupe de son dîner dès la veille; ainsi il est bercé par des songes agréables; il se réveille entre les bras de l'espérance, qui ne le quitte que pour le jeter dans ceux de la jouissance : c'est le moment où il se met à table. 11 digère ]iaisiblement le reste de la journée : quand serait-il accessible au mal physique et moral?

« Et la goutte , dit Francheville? — Je ne l'ai pas; ainsi tout est bien jiour moi. >>

Les critiques observent à ces messieurs qu'ils sont longs, diffus, obscurs; qu'il faut aider à la lettre , et même ii la pensée. Ces messieurs ont le bon esprit de ne pas se fâcher, chose rare, et par conséquent remarquable. Ils répondent qu'ils ont cherché à s'amuser, sans prétention au prix, et voilà la critique désarmée.

J'attendais Soulanges. Je ne perdrai pas un mot de ce qu'il va lire.

Il parle assez éloquemment des maux de toute espèce qui aflligent ce pauvre globe, et il s'étend sur les moyens de calmer les douleurs les plus vives, les chagrins les plus cuisants, d'ajouter au bonheur même. Le plus puissant, selon lui, c'est d'ouvrir son cœur à l'amitié, de l'y faire régner exclusivement. 11 n'entend point parler de cette amitié froide et intéressante qui unit deux êtres du même sexe, mais de celle qu'éprouvent l'un poupl'autre un homme et une femme honnêtes et délicats. Eux seuls connaissent cette confiance absolue, cette douce intimité , ce charme qu'on ne peut décrire , mais dont on jouit si parfaitement. Il pare ses pensées des grâces du style et des images. Changez le mot, c'est l'amour qu'il a peint; c'est l'amour qu'il présente a l'inexpérience, sous le nom de l'amitié.

Sa figure s'anime, ses yeux parlent. Kose ne pense pas ii cacher le plaisir qu'elle trouve à l'entendre. Ses joues se colorent, son sein s'agite, un doux frémissement règne partout sou corps.

Francheville attaque fortement l'ouvrage; il fait tomber tout cet échafaudage d'amitié chimérique. Rose marque dr l'humeur : il est dur (le renoncer à des illusions flatteuses; il est heureux d'être détrompé, et Francheville, sans s'en douter, a commencé ce grand ouvrage. Je le seconderai.

Soulanges me présente la main, et me conduit à la tribune. Je lis, je lis mal; Francheville rit, l'auditoire est glacé. Peut-être ce que j'ai fait n'a pas le sens commun. Je ne suis pas d'ailleurs dans une situation à faire valoir quelque chose. Pourquoi me suis-je avisée d'écrire?... Bon! ne vais-jepas mettre de l'importance à ces bagatelles-là?

Sainte-Luce me succède. Il est aussi loin du programme que la comète l'est de la terre. Mais ce qu'il lit est bien, très bien fait, trop fortement senti, Irop bien lu. Eu vérité, cette manière de lii^e m'embarrasse; Francheville éclate de rire. Il s'écrie qu'on ne peut écrire ainsi sans être amoureux, très-amoureux. Sainte-Luce se déconcerte; il descend de la tribune, humilié, rouge de dépit. Pauvre enfant! je souffre poar lui.

Julie n'a rien écrit, et s'excuse : elle n'en avait pas besoin.

Rose ne peut vaincre sa liiuidilé ; qu'objecter à cela?

Madame Montbrun assure n'avoir jamais écrit que des lettres de voiture et des connaissements : on paraît assez disposé à la croire ; ou n'insiste pas.

Madame de Soulanges a réfléchi qu'une femme qui donne de la publicité à ses écrits se charge presque toujours d'un ridicule. Elle n'a pas le travers de vouloir passer pour un bel-esprit; elle refuse de lire.

Est-ce une leçon quelle veut me donner? Ma foi , je la mérite, et je la reçois volontiers.

o A ton tour, aimable et inexorable critique. Tu n'as ménagé personne : tiens-toi bien. — Parbleu, ma chère amie, je n'ai pas la prétention d'avoir mieux fait que les autres. Je me suis amusé à vos dépens; vous allez iircndrc votre revanche, (icorges, distribuez des clefs forées : je vais coiumeucer.

)■ — Bravo! bravo ! Comment donc , mon ami, voilà qui est trèssupérieur à ce que nous avons entendu. — 'fies-supérieur, ma chère amie, c'est nu peu fort. Ce n'est jias ton esprit qui juge, c'est ton cœur. — Tu vois que ta femme n'est pas la seule qui pense ainsi : tous nos amis le (Oinblcnt délo;;es — L'académie pourrait fort bien n'être pas de votre avis. — lié! une académie ne se tLompel elle jamais? Confie-moi ton manuscrit. Je prierai .M. de Sainl-Lucede le copier.»

FANCIIF.TTK F.T HONORINE.

.r.ii p.irlt', et lp jeune homme ■ déjà le ciiliier entre le» miiins. Il ne court p^is encore ; il trollille jus(|u'ii sa clriinlire. Il va travailler sans inlerruplion , j'en suis sAre, et j'aurai ma copie Hvnnl la lin ilu jour.

l'ri'vciition, v.inilé, fiiiblcsse de femme, va-Ion «lire. On dira loul rc qu'on voudra : je ne peux résister au désir d'insérer ici la pièce de Krancbevillc.

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