VIII. — Tout n'est pas mal
Trick s'était éloifpié du monde, ipi'il haïssait sans trop savoir pourquoi. Il habitait un coin de terre, ((ui lui appartenail , dans la vallée de (^haniouui. Mal|;ré sa misantliru|iie, il y pralii|uail les vertus patriarcales, (|ui distinipient les peuples qui ont conservé quelque trait de leur physionomie primitive. I! evcrçail l'Iiospilalité envers ceux que la curiosité, ou le ifoùt de l'observation conduisait a'iv {jlaciers. Si haine des huiiiiuosn'alléiail ni sa candeur, ni son di sinléressciucul, et il était amoureux ooiiime uu solitaire qui vit habituellement avec son coeur et sa maîtresse.
mademoiselle Crctile était tort jolie et fort sensible. Seule avec M. l'rick, elle l'écoutait avec plaisir , parce qu'il était beau , et que d'ailleurs elle ne pouvait entendre que lui. Klle crut que le respect que lui inspiraient les vertus simples de son maître, que l'intérêt qui naissait de la peinture naïve de ses sentiments, étaient quelque cbo.se de plus que de l'amitié , et jusque-là tout allait bien : croire qu'on a de l'amour, c'est être bien près d'en avoir.
Le diable, qui se mêle des alïaircs des patriarches, comme de celles des réprouvés, amena dans la cabane de Trick un pâtre ]>lus jeune et plus beau que lui, qui demanda du pain , du lait, et de l'emploi.
Un patriarche, un misanthrope, ont leur petite vanité connue les gens du grand monde. Trick passait déjà jiour un hoiunie riche : il fut flatté de l'idée d'avoir un serviteur. Il remit il W olf la garde de son troupeau, et Creltle, obli;;eaiite envers tout le monde, se chargea de lui porter aux champs le plat de lentilles et le fromage .i la crème.
Creltle, très-ingénue, pensait que l'homme qu'on doit préférer est celui qu'on aime le plus, (.'c raisonnement est un peu suisse : elle eût peut-être j>ensé dilïéremment après un séjour de six mois à Paris. Qu'elle eïit tort ou raison, la disposition à aimer qu'elle éprouvait depuis quelque temps se tourna tout à coup en faveur de VVoU. Dès ce moment, la conversation sentimentale de Trick lui parut ce qu'elle était, monotone, très-monotone, et ennuyeuse, lorsque le causeur n'inspire plus d'intérêt.
Wolf , de son coté , trouvait la petite Creltle très- séduisante; et comme on est vrai en proportion du plus ou du moins d'éloigncment où ou se tient de la nature, Wolf dit un jour à Creltle : — Je t'aime. Creltle répondit : — Je t'aime aussi.
El comme on n'a nul intérêt à cacher ce qui fait plaisir, et ce qui ne nuit à personne, ils dirent tous deux à Trick, en rentrant dans la cabane : Maître, nous nous aimons.
Trick frissonna, pâlit, rougit, et chercha dans sa tête les moyens de conserver sa petite Creltle. 11 en trouva un qui lui parut infaillible : il proposa d'épouser. « Voulez-vous , mailre , que je vous épouse , lorsque j'en aime nn aulre? Je serais malheureuse , W'oli le serait, vous le seriez aussi de n'être, pas aimé, et il vaut mieux qu'il y ait un malheureux (|ue trois. ■
Trick essaya de répoudre à un raisonnement qui était sans réplique. Creltle passa son bras sous celui de Wolf; de l'autre main, ils tenaient chacun leur jielit paquet. Us saluèrent Trick , et pa- tirent.
a Oii allez-vous donc, leur cria-t-il? — ISous marier. — Et de quoi viwrez-vous? — Wolf trouvera partout des moulons à conduire, et moi un ménage à soigner. >
Oh ! les femmes, disait Trick en se renfermant chez lui, les femmes sont plas haïssables encore que les hommes. 1,'iiigrate ! Je l'aimais assez pour l'élever jusqu'à moi, et elle me préfère un niallieureux berger! 11 ne réfléchissait pas que pour une fille de seize ans, il n'y a qu'un homme au monde, et celui-là a tout.
Trick resta deux jours enfermé dans sa cabane. Il avait encore la faiblesse d'aimer Creltle , et il ne voulait pas que ses voisins fussent témoins dç sa douleur. Nous avons quelquefois des peines qui ne sont que des ridicules : ce sont à peu près celles que nous n'osons avouer.
Cependant, comme la douleur est à charge à un misanthrope comme à uu autre, Trick pensa qu'il ferait bien de se défaire de la sienne , et il se décida à se rapprocher un peu des hommes.
Comme on n'est jamais plus gai qn'à table, en Suisse ainsi qu'ailleurs, il sortit pour choisir le plus gras de ses agneaux. Le troupeau, abandonné à lui-même pendant deux jours, s'était dispersé. Trick courut toute la journée pour le rassembler, et en courant il disait : — .\ quelque chose malheur est bon ; en cherchant mes moutons, je ne pense pas à Creltle.
El il cherchait ses moulons du côté par où Creltle avait disparu à ses yeux. Il rentra chez lui, excédé de fatigue, ayant à peine rassemblé le quart de son troupeau. Au moins, dil-il, je n'aurai plus besoin de berger, et si je retrouve une jolie ménagère, personne ne me l'enlèvera.
Voilà pourtant deux malheurs, au lieu d'un , dont il faut se con-
soler. Au lieu d'un agneau, il en tue deux; au lieu d'un voisin, il eu convie trente.
Deux jours et deux nuits se passèrent n table. On rit, on chanta. Trick uiibllail ses perles, et il trouvait que pour être heureux il f.iul vivre sans ammir, et afin de n'en plus avoir, il avait placé pre» de lui la plus jolie de ses voisines.
La voisine prétendait que l'amour seul nous rend ïieurcux. Elle soutenail son opinion avec îles re|;ards si doux, desinflevioiis de voix si pinéiranles, ipie Trick la trouva fort au-dessus de (.'rellle : notre .imonr-propre pare la femme qui nous aime des charme» qu'elle n'a pas.
Trick allait se livrer au plaisir d'être aimé, lorsqu'il se rappela que sa voisine était mariée. Cette seule idée le lïi frémir, .laiiiais, <lil-il,
je ne me reprocherai d'avoir convoité la 1 me île mon voisin.
la feiiiine du voisin, beaucoup moins scrupuleuse, lui dit à l'oreille: Trick, je t'aime. Trick lui répondit: .Madame, vous ne le devez pas.
La dame, qui avait quelque chose du caractère de madame Putiphar, dit à son mari ipie 'Trick lui faisait des propositions inconvenantes.
El le mari, à demi ivre de la bière de Trick, le battit, prit sa femme, et Teminena.
Oh ! ipiel momie que celui-ci, pensait Trick ! Une petite fille que j'aime, cl dont je me croyais aimé, me quitte pour suivre un jeune homme qu'elle connai.ssail depuis vinijl-quatre heures ; la plus grande partie de mes moutons s'égare, et personne n'a la bonne foi de me les ramener; je me di'fends d'un amour illicite, je suis battu, cl pendant qu'on me bat, mes amis achèvent lrani|uillemenl de videi mou quartaut de bière t Oh I quel monde! quel monde!
Si je n'avais au moins qu'à déplorer mes malheurs personnels ! mais tout ici est perversité , destruction, calamité. Le renard maupe les poules; le loup la brebis; le vautour la colombe; le brochet le goujon; l'araignée la mouche; l'hirondelle l'araignée; la pie-griechc Tliirondelle. L'homme mange tous bs animaux, et il se bal jusqu'à h mort pour savoir si sa haie de séparation sera placée une toise plus loin ou une toise plus près de sa maison. Des poisons sont épars cà et là ; des reptiles venimeux infectent la terre; des épidémies la ravagent. Ah! quel monde ! quel monde !
Pendant que Trick fait le philosophe, un orage affreux se prépare. Chacun court, autant que le perinetlenl des jambes et des têtes appesanties : on a ses fruits, ses légumes, ses fleurs à sauver. De la l'rêle le premier de juin, disait Trick, et noire (lasleur prétend que tout est bien ! La Providence, dit il, veut éprouver les hommes ! j'aimerais mieux plus de bonheur, et moins d'épreuves. La Providence est bien bonne de s'occuper autant de moi !
Trick n'eût pas fini, si le bruit de ses cloches et de ses châssis, brisés par la grêle, ne l'eût tiré de ses profondes réflexions II va, il court à son jardin, et à peine csl-il sorti de chez lui , que la foudre tombe sur sa maison et l'écrase. Les débris de la maison écrasent les moutons que la grêle n'a pas tués. Les moutons écrasent les poules; les poules leurs poussins. En un instant il ne reste à Trick que le fardeau de son existence.
Tout est mal sans doute , disait-il ; mais les hommes ont affnvé des maux inévitables. Si nous avions conservé noire étal d'innoicnce, les choses iraient bien mieux. Les dons de la terre seraient suflisants et communs à tous. Les animaux ne seraient pas victimes de notre voracité, ou de notre barbarie. Le mouton, libre dans nos prairies, ne craindrait ni le loup, ni le boucher. Le cheval , loin du fouet 0|)pressenr, trouverait dans les forêts le plaisir et le repos auprès de la souple et vigoureuse jument. L'homme vivrait sans avarice et sans ambition, par conséquent sans orgueil et sans haine. L'amitié cesserail d'êlrj; un vain mol; l'amour serait uu sentiment, les épouses resteraient fidèles, et les petites Crettles ne courraient pa\ les champs avec leurs amoureux.
Quand on est abondant en idées, qu'on est seul , et qu'on marche, on fait du chemin sans s'en apercevoir. Trick avait gravi le Monlanvert, et il arriva à la porte d nn ermitage.
Il avait faim; il frappa. Un vieillard vint ouvrir, et lui oITiit du pain noir et des noisettes. En prenant ce frugal repas, 'Trick examinait son h()te. L'isolement absolu, le renoncement à soi-même, une vie austère au milieu de glaciers vieux comme le monde, une barbe blanche qui tombait jusqu'à la ceinture, un front silloniu- de rides, des yeux animés et perçants, loul cela semblait tenir à quelque chose de surnaturel : il fallait que Termite fût un saint ou un sorcier. Dans l'un ou l'autre cas, pensait Trick , il pourrait réparer mes malheurs. L'espérance le ranima ,. et il commença à raconter à Termite sa déplorable histoire.
A mesure qu'il avançait dans son récit, la physionomie de l'ermite se développait, s'animait, se parait de grâces. Les rides ont disparu; la barbe grise et la robe de bure sont tombées; Trick a devant lui un génie brillant de jeunesse et de beauté.
On n'a pas tous les jours l'occasion de voir un génie. Trick ouvrait de grands yeux, et contemplait celui-ci avec admiration, lorsqu'il se .sentit enlever par les cheveux, et transporté avec la rapidité de la foudre, (.'elle manière de voyager n'est pas la plus commode, mais
FANCIIETTE ET JIO!\ORl^E.
elle est c\|u-ditive. C'est uiiisi que certain prophète de Jddée courait le inoiulc pour l.i plus j;raMde i;loirc de Dieu.
I rick eut peur, et coniinenca à rfj;retler celle terre si imparfaite, oii cependant on se procure, jiar-ci |iar-là, (luelcpies jouissances, ftlais comme les rei;rcts ne servent à rien, quand on s'est jeté d'une mauvaise condilioii dans une pire, Trick ferma les yeux, et se résiijna.
11 parcourut cinq millions de lieues en cinq minutes, et tout à coup il sentit ses pieds a]qiuvis ii quelque cliose de solide. 11 ouvrit les jeux : le génie avait disparu, et 'J'rick se trouva dans un monde qu'il ne connaissait pas, mais oii, fort lieureusement pour lui, tous les habitants parlaient suisse.
« Alais, disait-il, comment parle-t-on suisse dans un monde oii ou ignore qu'il evisle treize cantons? — liieu de plus simple, lui répondit une jeiMie lille : on parle suisse ici, comme Agamemnon parle français à Paris. »
(.'ctte jeune fille est grande, sa taille est sveltc , élancée; mais estelle jolie ? C'est la première cliose qu'un lioinme veut savoir, et comment s'en assurer? celle-ci porte un masque; ses mains et ses bras sont cacbés dans des ganls d'une demi-uune de lonijui'ur. INos Suissesses, |)cusait Trick, sont bien plus coquettes que les femmes de ce monde-ci. Les jolies filles ne veulent pas de masque; les laides croient n'en avoir pas besoin. Je remarque déjà qu'ici le sexe est modeste, et j'en aui;ure bien pour la suite de mes observations.
Lu jeune liouime a toujours quelque chose à dire à une jeune fille; une jeune lille aime à répondre à un joli garçon ; aussi la conversation fut très-animée.
• Dites-moi, jeune demoiselle, comment se nomme ce monde-ci?
— L'univers, monsieur, ou le monde par excellence. — Ah! j entends ; on croit ici, comn.e chez nous, cpie la nature ne s'est occujiée que du i;lobe que nous habitons, et ([ue les étoiles fixes sont là uniquement pour nous récréer la vue. Et quelles sont les mœurs de votre terre? — Des mœurs, monsieur! Que signifie ce mot? — Peut-être ne le connaissez-vous point, parce que vous n'avez que des qualités.
— (,)u'est-ce que c'est que des qualités ? — Je vais tâcher de vous en donner une idée. Aimez-vous, respeclez-vous vos parents? — Douteriez-vous de cela ? — Etes-vous sensibles aux charmes de l'amitié? ^Partout ici vous lui trouverez des autels. — Connaissez-vous l'amour? — Il est ici le complément de l'amitié. — Les épouses sontclles fulèles? — Est-il possible qu'elles ne le soient ]ias? — Les jouvencelles sont-elles sages? — Sages? <^)u'entendez-vous par là? — Je vois qu'ici vous ])ratiquez toutes les vertus sans orgueil, puisque vous n'avez pas même de mot pour les exprimer. Oh ! si vous ignoriez aussi l'argent et l'or ! — IN'ous les connaissons. — Tant pis. — IMais nous les laissons dans les mines. — Ainsi, jamais de haines, de querelles, de guerres parmi vous ? — Qu'est-ce que c'est que tout cela ? — La guerre est l'art de se ranger en ligne, et de se tuer méthodiquement.
— Comment, il y a des mondes où les hommes se tuent! — Comment, vous êtes assez heureuse pour vous étonner de cela! Vous m'enchantez, mademoiselle. Et sans doute vous vivez dans une éf alité absolue? Vous n'avez point parmi vous de grands seigmurs? — Dites-moi encore ce que c'est qu'un grand seigneur? — C'est quelquefois un homme de fort peu de mérite : c'est toujours le propriétaire d'une vaste étendue de terrain, qui le fait exploiter à son compte, et qui, au moyen de la sueur de ses paysans, a des valets qui le servent, des chevaux qui éclaboussent ses semblables, quand ils ne les écrasent pas, et il en est qui appellent drôle celui qui n'éclabousse personne, et qui ne gaspille pas en un jour ce qui ferait exister vingt familles. — Quoi ! monsieur, vous avez dans votre monde des hommes comme cela ! — Quoi I mademoiselle, ce monde-ci n'est point partagé entre cinq ou six mille individus? — Ici, monsieur, la terre n'esta personne, et ses fruits sont à tous. — Et vous n'avez point de supérieurs? — (^)ui ne veut |)as l'être, n'en reconnaît point.
• — Oh ^quel monde ! ([uel monde ! (^'est chez vous que règne l'âge d'or, qui n'est sur notre terre que le rêve de quelques honnêtes
!;ens I\lais , mademoiselle, il me semble que vous avez bien des
mouches. — Voilà pourquoi nous portons des masques. En voulezvous un? — Je vois qu'il est didicile de s'en passer, à moins pourtant que nous n'écrasions ces mouches importunes. — Ah ! quelle horreur !
ôtcr la vie à quelqu'un! Le temps ne détruit-il pas assez vite?
Que cette générosité est sublime ! Ne pas se permettre d'écraser une mouche! Préférer porter un masque toute sa vie! Oh! génie bienfaisant, reçois l'hommage de ma reconnaissance : tu m'as jeté dans le
meilleur des mondes possibles. J'y passerai le reste de mes jours.
Comme il vous plaira , monsieur. — Je vous offre mon cœur. Je
vous donne le mien. — Mais, mademoiselle, vous avez sur moi un avantage. — Lequel, monsieur? — Vous me voyez, et je ne connais pas votre figure. — Je vais soulever mon masque. — Quelle candeur ! quelle bonté!... .Aladenioisclle, vos traits sont d'une régularité parfaite, d'un charme inexprimable; mais vous me paraissez bien pâle et bien maigre. — .Vous sommes tous dans cet état-là. — .Alademoisellc, si le mariage ôte quelquefois l'embonpoint, assez souvent il en donne : marions-nous tout de suite. — Vous me plaisez beaucoup, monsieur, mais je ne vous épouserai jamais. — Et la raison de cela, mademoiselle ' — Je ne redoute rien autant que d'être mère. — \ oili une idée bien singulière. — Je ne me singularise pas ; toutes mes com-
pagnes pensent de même. — Que font donc ces époux si fidèles, dont vous me parliez tout à l'heure ? — Ils se regardent, et ils bâillent. — Il y a là-dessous, mademoiselle, (pielque chose d'incompréhensible. Que des époux bâillent en se regardant, cela est assez ordinaire; mais que des jeunes filles qui aiment refusent de se marier par la crainte d'avoir des enfants, voilà ce qui a besoin d'explication. — Et c'est ce (pii va s'expliquer. Suivez-moi. »
Elle passa son bras sous celui de Trick, avec cette mollesse, cet abandon auxquels se laissait aller Cretlle en prenant le bras de Wolf, et ils se mirent ensemble à jiarcourir le pays.
Trick s'aperçut bientôt que ce qui est ici une simple marque de politesse, une demi-faveur de l'amour, est dans ce nouveau monde un secours nécessaire à la beauté défaillante : les genoux de celle-ci ployaient sous elle.
Trick allait l'interroger sur les causes de cette faiblesse, lorsqu'il vit des choses qui lui confirmèrent l'excellence de son système, en excitant son admiration.
Ici, c'est un lion qui joue avec un agneau. Le lion est maigre comme la jolie demoiselle; mais l'animal féroce a vaincu sa voracité : donc nos passions ne sont pas invincibles; donc l'homme, doué de raison, est inexcusable quand il ne surmonte pas les siennes.
Plus loin, un homme, soutenu par deux de ses compatriotes, pousse de longs gémissements. Trick s'approche, s'informe : cet homme a eu en marchant le malheur d'écraser un lapin.
0 Oh! mademoiselle, quels cœurs que les vôtres! quelle parfaite, quelle exquise sensibilité ! Quelle admirable et étonnante leçon je donnerai aux habitants de ma terre, si mon génie me permet d'y aller passer deux ou trois jours 1 Mais, mademoiselle, je m'aperçois qu'il est temps de diner. — Et moi , monsieur , je tombe d'inanition. — Eh bien ! conduisez-moi chez vous. — Chez moi ! oit règne l'égalité, personne n'a rien en propre. — Vous avez au moins quelque maison commune... Hé, bon Dieu ! je m'aperçois que vous êtes sans souliers. — Cette robe et ce masque sont du temps oii la tyrannie pesait insolemment sur nous. Mais comment, depuis que nous sommes heureux, nous procurer quelque chose? Pas de cuir, quand on ne tue pas d'animaux; ainsi pas de souliers. Pas de bois de charpente, quand on craint de couper un arbre, qui a au moins la vie sensitive; ainsi pas de maisons. — J'entends, mademoiselle, ceux qui veulent ramener l'âge d'or doivent se résigner à coucher à la belle étoile, et à marcher nupieds. Diable ! diable... mais que vois-je ! ces arbres sont dépouillés de fruits, de feuilles , et même de leur écorce ? — Que voulez-vous,
monsieur, les écureuils, les oiseaux, les lapins, les chevreuils —
Ah ! mademoiselle !... et les fourrais, les taupes, les rats... Je ne sais plus où mettre le pied. Eloignons ces animaux-là. — Pourquoi les éloigner? Puisque la terre est à tous , ils ont comme nous le droit d'aller où bon leur semble. Attendons qu'il leur plaise nous ouvrir un passage. — ■ Venez, mademoiselle, glissons-nous par ici. Vous avez au moins des jardins, et dans ces jardins des légumes? — L'année dernière, on a encore cultivé en commun; mais les sangliers ont déraciné les haies, et ces pauvres bêtes ont mangé la récolte. Comme on sent qu'on ne récolterait pas davantage à l'avenir , on a renoncé à un travail inutile. ^ oilà pourquoi les personnes mariées bâillent en se regardant; voilà pourquoi les filles et les garçons refusent de se marier. — Ainsi, pour que l'âge d'or règne, il faut que le genre humain périsse. — Oh! monsieur! nous ne mourons pas de faim précisément. Tenez , voilà une touffe d'herbe que cette vache a laissée en passant, nous allons nous la partager, — Hé , mademoiselle ! on ne dîne pas avec deux brins d'herbe, et je commence à me dégoûter furieusement de l'âge d'or. Que diable ! des animaux qui multiplient au point de vous empêch""- de multiplier vous-mêmes; qui ravagent, dévastent tout : cela est trop fort , et puisqu'il faut opter , il vaut mieux manger les lapins qu'en être mangé. Vous n'avez donc parmi vous aucun homme énergique, qui vous rassemble, qui vous parle, qui vous démontre l'absurdité de votre conduite, qui vous classe, qui utilise vos bras et vos talents, qui rende aux bêtes la guerre qu'elles vous font, qui rétablisse la culture, qui fasse renaître l'abondance, et qui vous procure au moins des souliers ? — Parlez donc plus bas, monsieur. Si on vous entendait, on vous prendrait pour un de ces grands seigneurs dont vous faisiez tout à l'heure le portrait, et on vous traiterait en conséquence. — Ces grands seigneurs, mademoiselle, ces grands seigneurs sont très-estimables, et je les ai jugés
comme un sot, comme juge le peuple, toujours envieux de ce qui est au-dessus de lui. Tout grand seigneur, j'en conviens, n'est pas capable de grandes choses; mais le moins habile est très-utile à la société. Si toutes les classes travaillent pour lui, son or se répand dans toutes les classes. On a le pot au feu , on rit, on caresse sa maîtresse ou sa femme; on a des enfants, et c'est un passe-temps fort agréable que les f.iire et les élever.
D — Si vous continuez, monsieur, je serai forcée de vous quitter : vos oiiinions me font frémir. — Frémissez tant qu'il vous plaira. Je trouve fort bien à présent qu'un renard croque une poule, le loup un agneau, et moi ma patt d'un bœuf ou d'une truite du Rhin. Il n'est pas de système (|ui tienne contre le cri de l'estomac.
» Tenez, mademoiselle, les idées adoptées dans nos deux mondes sont fort exagérées. Dans le mien ou détruit souvent sans nécessité,
FANCHKTTK ET IIONOIUNE.
(l^iiis le vôtre l.i sonsiliilito est porléc jiis(iii'à la InHise. En s'arrôlanl il iiii liTiiie iiKijcii , toiil Irait a jieti près bien sur les Jeux ijlolies, ii l'evcenlioii ce|ii'iulaiit Jes (jrOlcs au mois île juin , Jcs épiiléiiiies , tles lreiiil)leiiieiits Je terre, des vols, des eseroiiiieiies , des proeédiires et autres bagatelles, qui ne sont que des nialluurs locaux, insensibles pour ta ({cnéralité de l'espèce, et je conviens volontiers que sur ma petite terre tout n'est pas mal.
• C) mon génie! vous m'a\cz bien puni de mon erreur. Mais la punition durera-t-clle jusqu'à la dernière du petit nombre d'beures qui me sont encore réservées? Je me repens, pardonnez-moi. u
A peine a-t-il prononcé ces mois , qu'il se sent une seconde fois enlevé par les cheveux. Son premier mouvement est de saisir par les siens la jolie lille avec (jui il est. « Je travaillerai , dit-il, je gagnerai du pain pour elle et pour moi; je l'cngriMsserai, elle sera cUarmaiite, et elle remplacera rini;rate et perl'ule Crettle. »
Un génie porterait une n\ontagne au bout du petit doigt : un liouimc n'enlevé pas une lille comme une niouelie. .\u bout de queli|ues secondes, l'riek sentit dans son bras une fatigue efl'rayante ; il prévit que la jolie fille allait échapper à sa main engourdie, qu'elle allait rouler dans l'espace pemlant l'éternité , ou se briser sur quelque roclic de quelque monde, comme la tortue sur la tète du Dormeur de la Fontaine. 11 s'alllige, il se désole, il conjure le génie... L'instant fatal est arrivé. Ses muscles et ses nerfs s'étendent , sa main secourablc s'ouvre malgré lui; il jette un cri afl'reux... Il s'éveille en sursaut.
Il est chez lui. Accablé par la chaleur du midi, il s'est endormi daus son grand fauteuil. Crettle est lii : elle lui sourit à sou réveil ; il entend son troupeau bêler à sa porte.
« Ah .' quel rêve j'ai fait, dit-il à la petite; j'éloignerai les idées qui l'ont produit, je n'en veux plus faire que d'agréables; et si lu y consens, petite Crettle, nous révérons ensemble. Marions-nous et faisons des enfants, sans craindre que les lapins viennent manger leur dîner dans leur assiette.
» — Ainsi soit-il, maître ! répondit Crettle.
» — Allons, allons, je le répète bien éveillé, dit Trick, tout n'est pas mal dans ce monde , et quoiqu'il soit dit dans les saintes Ecritures: 11 n'y aura parmi vous ni premier ni dernier, je me trouve fort bien d'avoir au-dessus de moi un laudamman qui règle les aÛ'aires de tous pendant que je m'occupe des miennes. •