‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 304 sur 379 · IX. — Rose sauvée · texte numérisé non relu

IX. — Rose sauvée

Je balance depuis quelques heures sur le jiarii (|ue je prendrai relativement à la petite Monlbrun. Avertir sa mère de ce qui se passe, est le moyen le plus prompt et le plus sûr de déjouer les projets de Soulanges ; mais il serait pénible pour moi d'inquiéter de bons parents et d'accuser ouvertement de séduction un ancien, un intime ami, à qui j'ai personnellement de grandes obligations.

D'un autre côté, je pense que la perle d'un jour peut être irrémédiable, et tout examiné , tout prévu, je décide de m'ouvrir à Soulanges lui-même. 11 me paraît indubitable que ma pénétration l'obligera nécessairement à une grande réserve , et que peut-être il renoncera à un plan que ma continuelle surveillance rendrait inexé' cutable.

Jlais quel Ion prendre avec lui? Le rigorisme efl'raie l'homme du monde, l'éloigné, et ne convient pas à une femme de vingt-cinq ans, vive, gaie, et qui ne peut se dissimuler que ce n'est pas a la rigidité de ses princii)es qu'elle est redevable de son bonheur. Le ton léger ne convient pas davantage ; il n'en impose à personne et ne servirait ici qu'il tourner en plaisanterie l'affaire la plus sérieuse. Je crois définitivement qu'il est des circonslances qui ne permettent pas de se fixer à une idée, et que je n'ai rien de mieux ii faire que de saisir l'esprit du moment. Tout le monde prétend à cet esprit-là; mais les femmes seules le possèdenl, et je ne suis pas une femme absolument ordinaire.

Voyons , voyons. Tirons-nous de là de manière à n'offenser personne et à remédier à tout.

Oii sont-ils? dans les bosquets. J'y descends. IMadame Montbrun est assise et festonne au pied d'un orme : la pauvre femme n'est là q.ie le prétexte et ne s'en doute pas. Evitons-la , et cherchons sa fille, qui certainement n'est pas loin.

Ah ! j'entrevois sa robe blanche, qui joue à travers la verdure. Il y a du mouvement près d'elle : elle ii est pas seule. Approchons doucement : la pelouse est fine et me favorise... Epier ([uelqu'un , descendre à un rôle aassi bas! Hé ! le molif n'est-il pas légitime, et n'ai-je pas le droit de me promener aussi dans mon parc?

J'entends, j'entends tout. L'amour conserve encore le masque delainilié, mais il n'en a pas le langage. Celui de Rose même est brûlant d'expression et «le délire ; le danger est imminent.

11 lui lient la main, la rouvre de baiser»; la petite ne pense pas à la retirer. Jamais, dit-il, amitié ne fut égale a la sienne. Jamais, répond Rose, elle n'a aimé aucune de ses compagnes autant que lui.

Il ne fait aucune tentative; il se boine à caresser cette main. Peutêtre craint-il de l'effrayer : il est constant qu'il n'est fort que de sa confiance. Ecoulons,

Les journées ne suQisenl plus à une amitié comme la sienne , il ne peut s'y abaiiilouner que iiioiiieulaiiémeiil ; les plaisirs eommiins, le» devoirs de bienséanee l'arraelienl malgré lui au sentiment le plu» cher. H serait si doux de pas,er des heures de suite au sein de la plus tendre intimité! Ilose convient de tout cela. Mais coiiiinent faire? Oh! je me doute bien ipie Soulanges ne manquera pas d'expédients.

Le c.ibinel lie toilette de Uo,e a une porte qui ouvre en face de la chambre de Soulanges. Ou peut laisser les deux portes entre-b.iillées, et la nuit, lorsque tout le iiiomle repose... La petite Moiilbruii baisse les yeux, secoue la tète d'un air iiég.itif... lion... mais ce ([u'elle rejette aujourd'hui, elle peut l'accepter deiiiaiii.

Soulanges insiste avec chaleur, avec éloquence, et ccpeiidanl avec un ton de désintéressement (|iii ne permet pas au soupçon de naître : rinnoeence ne prévoit rien; c'est le premier coup de tonnerre qui lui annonce l'orag'e.

La pelile craint de se iieriiietlre une telle démarche sans l'approlialiuii de sa mère. Elle propose avec naïveté de la consulter. La proposition est rejetée , eommc de raison, avec le ton de l'ironie, du persiflage. Celte conduite conviendrait tout au (iliis à une enfaiil ; mais une jeune personne de seize ans sait aussi bien que sa mère ce ipi'ellc peut se permetlre, ce qu'elle doit s'interdire. .Madame Almilbrun d'ailleurs n'a jamais connu le sentiment vif et pur qui les unit. Klle n'y croirait pas, elle ne maiii|iierait pas de le eoiifoiidre avec I amour profane, qui déshonore un sexe s.ms faire le bonheur de l'autre, « Mais,... a dit la petite. Oh ! mon Dieu ! elle va composer.

« .Mais, dit-elle, maman peut s'éveiller, m'appeler. — iSe craipnez rien , mon amie. Justine sera là , elle veillera pour vous, cl au moindre mouvement de votre mère... » Il est temps de me monlrer.

J'écarte quelques branches de lilas , je m'avance , je me ])rés('nle... Soulanges est pétrifié. La petite vient au-devant de moi et m'embrasse avec une aisance, une franchise qui me prouvent qu'on peut la tromper , et non la convaincre.

En vérité, je suis moi-même aussi embarrassée que Soulanges. Je ne sais que dire. 11 est cependant essentiel de profiter de ce moment de terreur pour en inspirer une plus grande. L'homme qui craint écoute, ne fût-ce que pour apprécier le danger et pour préparer ses ressources.

Une idée soudaine me frappe , et je la saisis avec avidité. Je le crois à présent, j'ai l'esprit du moment comme une autre.

Je prends le bras de Soulanges et la main de la petite. Je m'empare de tous deux, je les tire de l'espèce de labyrinthe oii ils se sont enfoncés. Je leur demande quel ouvrage ils lisaient; et sans attendre de réponse, je leur rends compte de celui que je viens de lire.

« Un homme aimable oublie qu'il est marié ; il prépare des chagrins à son épouse, et il va iiorler le désordre et l'alÙietion dans une famille estimable. 11 désire passionnément la possession d'une jeune personne dont il redoute les principes, et il présente à son inexpérience l'amour couvert des attributs de l'amitié : c'est le serpent qui se cache sous des fleurs. La jeune personne trompée ne s'interroge pas sur la situation de son coeur. Eu proie à l'ardeur la plus vive, sa sécurité est entière, parce qu'elle a toute son innocence. Cependant de jour en jour, d'heure en heure, elle s'avance vers le précipice oii on veut la plonger. L'adresse, l'éloquence, la bonne foi simulée, le ridicule même, tout est employé pour l'entraîner dans des démarches inconsidérées. Elle balance, elle hésite; un pas encore, et elle est perdue sans ressources.

» Une femme sensible et indulgente lui découvre le péril et lui aide à l'éviter. Elle lui répète sans cesse que l'amitié ne connaît pas le mystère, qu'elle n'en a jai^ais besoin , et qu'écouter avec calme la proposition de cacher quelque chose à .sa mère, c'est être déjà coupable. Celte femme sensible soutient, console, encourage la personne livrée aux regrets, noyée dans les larmes. Elle lui promet une discrétion à toute épreuve , elle acquiert sa confiance et elle ne s'en sert que pour arracher de sou cœur le trait em]joisonné. ■■

En effet, Ilose, baignée de pleurs, se précipite dans mes liras. Soulanges, interdit, confus, s'est éloigné à pas lests, avant d'avoir entendu la fin de l'extrait du livre supposé.

Je presse l'aimable enfant contre mon cœur; je la conduis loin, bien loin de sa mère, à l'autre extrémité du bois. Là, nous nous asseyons ensemble. Je lui prends les mains, je la caresse, je lui fais entendre le largage de la raison, mais de la raison douce et compatissante. Je lui prouve facilement que l'amitié ne peut exister entre jeunes gens de différents sexes , et j'en tire cette conséquence toute simple, que Soulanges, qui connaît le cœur humain comme moi, n'a pas même d'amour pour elle, puisqu'il cherche à la dégrader. Je lui laisse entrevoir les suites de ces conversations nocturnes, et la frayeur portée à son comble, je lui tire peu à peu tous ses secrels.

J'apprends que la séduction a employé loiis les moyens d'astuce et de perfidie pour arriver à ses fins. Des lettres, qui distillent le poison, se sont succédé sans relàelie. liose, entraînée par une force irrésistible, y répondait avec exactitude. Justine a été l'entremetteuse de celle correspondance.

I Je promets a Rose de retirer ses lettres, et de les brûler devant elle. Je m'empare de celles qu'elle a reçues. Je me propose de déclarer qu'elles sont en mon pouvoir, cl que j'en userai selon la conduite

FANCHETTE ET HONORINE

qu'on liemlr.i. Arnit'e de ces pii-ccs , je ferai plier Soulanges, et j'effaccr.ii jii>(|ii'a(i\ traces ilc cctlc aflairc.

Elle est il'iinr iniporlance Icllc (|u'il m'est impossible de la cacher k Fraiiclicville. Il est lion (]u'il connaisse Soul»ni;cs, et c|u'il apprenne enlui (|iie sa conAance absolue dans la plupart di' <'cn\ qui l'approtlienl a des dangers réels, bien qu'elle soit l'clogc le plus complet de s;i francliise et de son cœur.

11 faut qu'il sache (pu- Justine est capable de tout , et qu'il me permette de U renvoyer.

k^oul.inges est avec lui au salon; je les aperçois du jardin. Ils marchent; ils se parlée) avec chaleur, leur geste même est animé. De quoi peut-il èiro queslion?

Snulani;cs aurail-il tu l'impudeur de confiera son ami ce qui vient de se passer de lui à moi? L'audace serait extrême... Mais elfe peut le siuver dan-i l'esprit de Franchcville. Il aura réfléchi que je ne cache rien a mon époux ; il aura cherché à atténuer mon témoignage, à donner à ceci la tournure léi;ère qu'adoptent si volontiers les gens du grand monde : rire de tout est le moyen le plus sur de ne s'affecter de rien, et Fraucheville a bien le défaut de juger de tout en homme du monde ; c'est le >eiil que je lui connaisse.

Il n'y a point à bal<ucer. il faut s'armer de courage, entrer au salon, oser dire la vérité tout entière , détruire l'elïet d'iusiuu.i lions qui |>ourraieiil indisposer mon mari contre moi.

J'entre, je me présente, et la conversation baisse à l'instant. Soulanges va s'asseoir dans un coin; Franchcville continue à marcher, et me regarde à peine. C est la première fois que je parais devant lui ■•ans qu'il \ieiine au-devant de moi.

Cette froideur ni'éclaiie , et justifie mes soupçons. Franchcville a de l'humeur; elle n'est i>as fondée; n'importe; je ilois le dissuader, le ramener. Je ne rougirai pas de faire la ])remière démarche. Je tomberai à ses pieds, plutôt que de consentir ii rien perdre dans son cœur.

.le vais à lui, je lui prends la main , je l'embrasse. C'est la première fois encore que je lui ai donné un baiser sans que ses lèvres aient cherché les miennes.

• Mon ami, qu'as-tu? — Rien, madame! — Je ne suis donc plus ton amie, ta F.auhettc? » Il ne répond rien; je le presse contre mon cœur : je lui donne les noms les plus tendres. Je vois des larmes rouler dans ses jeux : pourquoi ces larmes?

" Fraiicheville, ne me cache rien. Tu sais que le bonheur des époui repose sur une mutuelle couliaiice. La réserve amène nécessairement la froideur, et la froideur l'indilférence. Si j'ai eu quelques torts, je suis prête à les reconnaître , à te les faire oublier. Parle-moi, par grâce , parle-moi.

» — Eh bien, ma chère amie, je vais parler. Je vois avec peine les divisions qui commencent à s'établir entre ceux qui habitent cette maison , et je vois avec plus de peine encore que ces divisions sont ton ouvrage; que ta sollicitude en f.iveur de la petite Moutbrun tourne en tracasseries, et qu'elles tombent particulièrement sur un homme qui, dans tous les temps, s'est montré notre plus sincère, notre plus solide ami.

• — Vous m'avez accusée , monsieur de .Soulanges ; vous m'avez accusée auprès de mon mari; cela n'est pas bien. Vous saviez cependant quel» ménagements j'ai employés pour éclairer madeuioiselle ."ilontbrun ; vous ne pouvez vous dissimuler que ce qu'il vous plait nommer des tracasseries devenait iudispensablemeul nécessaire , et que deux jours plus tard, peut être, vous eussiez été livré aux regrets qui .suivent toujours une action blâmable. J'ai servi la jeune personne et vous, et sous quelque rapport que vous ayez présenté ma conduite à Francheville, je la crois exempte de reproche.

» — Hé! ma chère amie, fais-nous grâce de cette morale, de ces grands principes, qui ne sont bons que dans des livres. Soulanges a pour la petite Montbrun une amitié s.ncère, peut-être même un sentiment de prélérence, et ton imagination alarmée transforme cela en passion; en projet de séduction, de rapt : en vérité, c'est trop fort. •

J'étais atterrée, confondue; je ne savais que répondre. Je sentais que j'avais rrmpli un devoir, et je voyais qu'on tournait tout contre moi, jusqu'à mes expressions. Je jugeai de l'avantage de prévenir son adversaire dans une affaire délicate, et de la difl'iculté de détruire les premières impressions.

Honorine lira ce chapitre-ci : il n'est pas inutile à l'étude du genre humain.

Humiliée et muette, j'étais loin cependant de me croire vaincue, et je sentais plus que jamais la nécessité de convaincre Franchcville que j'étais aussi incapable de tracasser, que d une coupable condescendance pour les projets de son ami. Je tirai de mon sac les lettres de Soulanges , et j'en pris au hasard quelques-unes que je présentai à mon mari.

Je fixai Soulanges. Il ne se doutait pas qu'en aussi peu de temps j'eusse pris assez d'ascendant sur Rose pour qu'elle m'avouât tout, et qu'elle n.e remit ces Icttresauxquelles, jusqu'alors, elle avait attache tant de prix. Il pâlit en les voyant, et forcée à ne plus rien ménager, je le fis remarquer à Francheville.

le m'aperçus qu'il prenait en lisant un air mécontent et contraint. Si physionomie changeait i chaque instant; ses yeux se portaient au

plafond, sur le parquet. Je craignais un éclat, je me repentais presque de in'ètre justifiée.

Soulanges paraissait en proie à une profonde anxiété. Francheville, enfoncé dans un fauteuil , ne voyait personne, et se livrait aux plus sérieuses réflexions... des larmes mouillent encore sa paupière... qui peut les faire couler? Je m'y perds.

Il se lève, il vient à moi, il m'embrasse. Oh ! que ce baiser me fait de bien !

(1 Soulanges, mon ami, je sais que l'homme n'a pas toujours la force de surmonter les penchants que sa raison condamne. Cependant, si vous aviez consulté la vôtre avant de vous attacher à Rose, vous auriez jirévu les inronvénienis sans nombre (jui devaient résulter de cette liaison , les tristes suites qu'elle pouvait avoir. Remercions ma bonne Fanchetle de nous avoir sauvé à vous une faute, h moi l'obligation d'en marquer publiquement mon mécontcntcmenl. Et toi, mon amie, remets ces lettres à Soulanges, qu'il te rende colles de Rose. Dorne-tui à avoir prévenu le mal, et perds-en le souvenir. Que tous les nuages se dissipent, que notre douce intimité renaisse, et souvenons-nous , à toutes les jépoques de notre vie, que les plus honnêtes gens ont toujours quelque chose à se pardonner. Allons, ma chère amie, embrasse notre bon Soulanges, >

Il était dilTicile que cette affaire se terminât plus utilement pour Rose, plus avantageusement pour moi. Soulauges avait été loin, beaucoup trop loin ; mais Frinchevilla désirait que je lui rendisse mon amitié : je l'embrassai de tout mon cœur.

Il restait quelque chose à régler encore. Justine était entrée dans cette intrigue de la manière la plus condamnable. Depuis longtemps j'avais l'intention de m'en défaire. Je ne crus pas devoir laisser échapper une occasion aussi favorable : je m'expliquai nettement avec Francheville sur le compte de cette femme.

Il réfléchit quelque temps encore, et partit tout à coup d'un grand éclat de rire, o Cite-moi, dit-il, une maison dont les maîtres puissent se flatter d'avoir des domestiques incorruptibles ? Celle qui remplacerait Justine serait probablement intéressée comme elle, et ne nous servirait pas aussi bien. Crois-moi , laissons les choses comme elles sont. >

Je ne concevais pas que Francheville me forçât à garder une femme qui m'était personnellement attachée, et que j'avais les raisons les plus fortes de congédier. J'insistai avec fermeté. J'observai que si j'étais capable de m'oublier, Justine ferait pour moi ce qu'elle venait de faire pour houlauges. J'ajoutai qu'Honorine commençait à grandir, que cependant sou extrême jeunesse la mettait encore en rapport direct avec ma femme de chambre, et qu'il était temps que j'en eusse une de mœurs irréprochables.

« Et où la prendre ? » me répondit-il en riant. « J'en ai vu trente, plus ou moins faciles, et toutes l'étaient beaucoup. Il est possible, il est vraisemblable que tu inspireras quelque grande passion, mais je suis sur de ton cœur; Justine te connaît comme moi, et elle n'aura ni la maladresse, ni l'impertinence de se charger d'un billet à ton adresse. Enfin, ma chère amie, il me semble qu'Honorine ne doit plus avoir de rapports directs qu'avec sa mère et ses plus intimes amies. »

Je me relirai mécontente , et n'ayant plus la force d'ajouter un mol. Je réfléchis à la légèreté avec laquelle Francheville traitait deux objets qui l'intéressaient si directement : la fidélité de sa femme et la moralité de sa fille. Je cherchais également la cause de cet attendrissement répété, de ces larmes involontaires que rien n'avait provoquées. Je me perdais dans la foule de mes idées, je ne m'arrêtais à aucune, et je finis par me résigner à attendre du temps et de ma pénétration l'explication de tout ceci.

Je fis appeler la petite Montbrun , je la conduisis chez moi. Je lui rendis ses lettres, qu'elle examina toutes avec soin; et lorsqu'elle se fut assurée que Soulanges n'en avait conservé aucune, nous les jetâmes au feu. La pauvre enfant m'embrassa en pleurant. Hélas ! je sens combien il est ilifficile ;i la raison, et même a la sagesse, de surmonter une première inclination. On trouve des forces pour la satisfaire, on n'en a point pour la combattre.

Oli ! si les hommes savaient à quoi tient le repos d'un cœur qui n'a pas aimé encore, s'ils réfléchissaient que ce repos est le seul bien de l'innocence, et son unique garantie, qu'il suffit d'un souflle pour l'altérer, combien ils seraient avares de ces marques d'intérêt, de ces mots flatteurs, qui ordinairement ne prouvent rien, ii qui l'usage a donné un certain cours, et que l'expérience seule peut apprécier ! M ris les hommes calculent-ils autre chose que leur intérêt personnel ? le plaisir n'est-il pas le mobile de toutes leurs actions, et après celui de vaincre en connaissent-ils un plus doux que celui déplaire?

Pourquoi les juger si sévèrement? Ne sommes-nous pas également soumises à cet instinct qui pousse tous les êtres vers ce qu'ils croient leur convenir davantage? La fidélité, quand nous aimons, nouscoùtet-elle un effort? et est-elle méritoire? Quand nous cessons d aimer, notre vertu est-elle autre chose que le besoin d'estime, de considération, de notre propre suft'rage ? Et celles qui malheureusement peuvent se passer de tout cela, résistent-elles plus que les hommes a l'attrait des jouissances? Elles se livrent sans réserve à toutes les lUuj sions. Elles en sont punies par le mépris et l'abandon.

PANCIIETTE ET HONOniNE.

l.'liomiiH- s'f*l airo|;i' If ilroil «l'ilrc iin|>iiiK''ini-iit aiuoui-fiu fl volui;i-. Son iiiipiiiiiU' t>l iliiblii'Siirwi forii'. Il en l'U-iiti l'uliiis juxiu'uu riJorisMif W i>liis ciufl ii l'i|j;ii(l il'iiu Sfvo iiuil condamne à loiu- i ballic sans ii-ssc, cl qu'il ilc(lai|;nc aiircs lu vicloiro. Voilà ce qui ré- , voile, ce qui inilii;nc une feuinie raisonniilile et sensible; voili aussi ce qui iloil l'urnier contre la sciluclion.

llclas! j'ai élé au-devanl d'elle, ou pliilôl j'ai sciluil moi-même, a une époque oii j'i'lais incapable du moindre de ces r.iisonnemenis. Enfant de la nature, je n'avais qu'elle pour (juide, et c'est d'elle que bientôt il faudra que j'i'loi(;ne ma lillc; ce sont des préjugés quo je lui présenterai comme des principes; c'est la force que je consacrerai sous le nom de. droit, et si cette nature, toujours plus ou moins impérieuse, trouble les facultés organiques de mou entant, altère sa santé, la conduit ii pas lents au tombeau , je n'aurai à lui répéter que ces mots : Soufl're et meurs.

■Mais aussi ne vaut-il pas mieux mourir, qu'être l'objel du mépris général? Bien des femmes ont |>eiisé ainsi. t\iste-l-il un lionime qui ait balancé entre la vie cl l'attrait de la jouissance? Ah ! il est convenu que jouir ne les déshonore pas.

Pendant que je roule ces idées dans ma tète , j'examine la petite Montbrain. ha ligure est agréable, parce qu'elle esl parée du fai^l de la jeunesse; sa taille, sa démarche, son maintien, sont ordinaires; son langiige est naVf et touchant , mais celte naïveté se perd avec les années, et serait d'ailleurs un ridicule i« viu(;t cinii ans. Qui ilonc a pu inspirer à 8oulan|;es cette passion, ou cet imoncevable acharnement.-' i.'amour-propre.

Sacrifier ii sa vanité une pauvre petite fille! la condamner à de longue s douleurs, la délaisser, l'oublier, faire de sa peine un sujet de triomphe!... Oui, oui, les hoinuies valent moins que nous. Wous ne sacrifions, nous, qu'il notre coeur.

Absorbée dans ces réflexions, j'ignore jusqu'où j'aurais poussé le parallèle, si In cloche ne nous eût appelées ii la salla à manger.

A peine sommes-nous i» lalile, que Soulaugcs propose à sa femme de retourner à Paris. Je lui sais bon gré de cette idée. J'en lire la conséquence que s'il a été égaré par son cœur, ou sa vanité, il cherche sincèrement à réparer le mal qu'il a fait, et à rendre à Rose, en s'éloignant, sa première tranquillité.

Francheville prie monsieur et madame de Soulanges de nous donner quelque temps encore. 11 sait cependant combien l'absence de son ami est nécessaire dans la circonstance actuelle. Peut-être a-t-il cru ne pouvoir se dispenser de quelques instances, qui, après deux mois de séjour, ne sont considérées par ceux à qui elles s'adressent, que comme des iiolitesses d'usage. Madame de Soulanges paraît embarrassée. Elle s'exprime d'une manière contrainte, elle balbutie des lieux communs. Elle craint d'abuser de ma complaisance en prolongeant son séjour ici, el cependant je rends ma maison si agréable à ceux que j'y reçois, qu'elle ne peut, sans une espèce de chagrin, penser au moment de s'en éloigner.

Il m'est impossible de ne pas lui répondre quelque chose d'honnête Mais je fais un tel choix de mots, je prends un ton si peu caressant, qu'elle ne doit plus, ce me semble, balancer un instant.

Quelle est ma surprise ! Elle se lève , elle vient à moi , elle m'embrasse. «Puisque vous le voulez absolument, ma chère amie, nous resterons avec vous quelques semaines encore. »

Soulanges me regarde d'un air qui veut dire : Ce n'est pas ma faute. Je n'ai vraiiiieiil rien à lui reprocher. Mais qui peut retenir sa femme? Ce ne sont pas les plaisirs bruyants. Ceux qu'on goûte ici ne conviennent qu'a des coeurs simples, qui aiment à se retrouver, à se recueillir souvent, el jamais ces plaisirs-la n'ont été du goût de madame de Soulanges. Elle n'en a pa... davantage pour le travail et la lecture. Elle reste cependant. Un motif secret la dirige. Il doit être d'une grande force, puisqu'il lui fait braver l'ennui qui suit toujours le désœuvreinenl, et qu'il impose silence à son amour-propre, qu'a dû blesser la froideur de mon invitation.

Je ne sais si je vois nialaujourd'hui, mais plusieurs circonstances m'ont frappée... peutêlre parce que l'atïaire de Rose et de Soulanges m'a rendue soupçonneuse, et que, dans reUe disposition d'esprit, on est porté à interpréter défavorablement ce qu'on ne conçoit pas. tk'pcndant je ne suis pas miuulieuse, el il me semble que c'est préc'sémcnl ce que je ne conçois pas que je peux observer. J'observerai.

Que deviendra Rose , si Soulanges reste avec nous? Toujours voir son amant, toujours combattre ! Quelle existence! Si madame iMontbriin éprouvait le désir de se rapprocher de son mari, que ses affaires rt tiennent presque toujours a la ville ! Si je lui insinuais... Quoi? lui faire soupçonner que mon amitié se refroidit, ou, ce qui serait pis encore, que sa fille est exposée chez moi ? Aon, je ne peux lui rien dire, je ne lui dirai rien... Ah ! je vais fermer ce cabinet à double tour. J'en prendrai la clef. On la croira perdue , on croira ce qu'on voudra. Rose seule d'ailleurs pourrait en parler, et très-certainement elle se taira.

Sa chambre communique à celle de sa mère. Elle stra en sûreté la nuit, et le jour je la tiendrai près de moi; je la dissiperai, je la calmerai à la fin : l'amour peut-il exister sans espérance ? Hé ! oui, oui, .\i-je pu oublier Francheville lorsque je n'attendais rien de lui ?

Pauvre enfant , je n'aurai sauvé ipie son honneur! C'est beaucoup, sans doute. Mais son cu-ur! sun cieur!

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