XII. — Dovais-jo m'y attendre
Rose entre chez moi ; elle s'approche les bras entr'ouverts... Je me sens prête à la repousser... l'osséilous-iious. A|;ir quand la tète est eiiltée , c'est ne vouloir faire que des démarches lémérajres ou inconsidérées.
Je reçois son baiser; je la fais asseoir près de moi ; je la fixe d'un air sévère : elle parait étonnée.
Pauvre petite I combien j'ai été injuste envers elle ! C'est la bonne foi , c'est la candeur qui s'expriment par sa bouche. Elle vient d'ellemême me confier l'espèce d'obsession à laquelle elle a été exposée toute celte nuit. Soulanges avait la clef; mais le loquet était poussé. Il n'a cessé de la supplier de le tirer. Fatiguée enfin de sa témérité , désespérant peut-être de ne pouvoir plus lonfjtcmps résister i» son cœur, elle a appelé sa mère. Elle lui a dit avoir entendu dans la jjalerie quelque chose d'effrayant. Elle est allée se reposer près d'elle. Elle lui a demandé la permission de partager son lit à l'avenir.
('h ! combien je suis aise de la trouver innocente ! oh! si je pouvais absoudre comme elle Francheville et madame de Soulanges!
Cela n'est pas possible.
Me confierai-je à Rose? Il me semble que parler de sa peine , c'est y apporter du soulai^ement. Mais que me répondra une enfant sans expérience du monde? La réduirai-je à la nécessité de mcscsliuier un homme qu'elle croit le modèle des époux? Ne serait-il pas aûligeaut pour elle de faire succéder le dédain à une estime quelle croit fondée ? D'ailleurs la réputation de Francheville est-elle à moi ? ai-je le droit d'y porter atteinte? Une femme est -elle quelque chose que par son mari? et le dépouiller de la considération qu'on lui accorde, n'est-ce pas se dégrader avec lui? Non , je ne dirai rien.
Je félicite Rose sur sa conduite; je l'engage ii persévérer; je l'éloigné sous un préteste frivole que la chère petite ne (lense pas même à examiner. Je veux être tout entière ii ma situation, puisqu'il ne m'est pas permis d'en parler.
Que ferai-je dans cette circonstance difficile? Cder à la force des événements , me soumettre à ma destinée ? Je ne le puis. Je n'jii pas vingt-six ans encore, et je renoncerais à mon cœur! Il m'a été le sien ; mais est-il impossible de le reconquérir?
Que sommes-nous, hélas! que les faibles jouets des passions! M'occupais-je il v a un mois , il y a huit jours , de ce qui se passait dans le cœur de ("rancbeville? Il fallait une secousse terrible pour me rappeler à ce qu'il vaut.
Oui , je revendiquerai son cœur; il est à moi, je ne peux y renoncer. J'éclairerai leur conduite, je les suivrai le jour, je m'emparerai de Francheville la nuit... Joindrai-je aux glaces de l'indifTérence l'humeur que cause l'importunité?
Si je lui parlais avec douceur ? si je lui faisais entendre mes justes regrets, sans y ajouter une plainte?... Il est loin de me croire instruite. Il cherche, à force de prévenances, d'attentions, de soins, à éloigner de moi le soupçon. 11 sent qu'il me doit un dédommagement de cette affection qu'il se reproche de m'avoir otée. Je jouis au moins de ses procédés, et une explication peut me ravir tout à la fois. Francheville, démasqué, n'aura plus rien à redouter. Il cessera de se contraindre, il se livrera a tous les écarts, et je joindrai au sentiment de ce que j'ai perdu celui des humiliations qui seront mon partage, et la cruelle certitude de ne le ramener jamais : on s'éloigne de plus en plus à mesure qu'on s'offense davantage.
Madame de Soulanges est-elle incapable d'une action généreuse ? Si je m'abaissais devant elle , si je lui redemandais mon époux?... Ah ! qui commet une faute veut en recueillir un prix , et qui a su plaire a Francheville ne peut se résoudre à le quitter.
Mais cette rivale est-elle si dangereuse ? le fiiera-t elle longtemps? Son esprit est superficiel, son caractère nul, ses affections légères. Capricieuse, altière, exigeante, privée déjà de la fraicheur et des y races de la jeunesse, comment a-t-elle subjugué l'homme le plus capable de la juger, celui qui peut choisir entre les plus belles, les plus touchantes, les plus sensibles, et peut-être les plus sages? Hélas ! l'amodr est-il autre chose qu'une prévention plus ou moins
forte , plus ou moins durable ? Il n'examine, ne calcule rien, l^i satiété seule lui montre les objets ce qu'iU «ont , et Francheville est loin encore de pouvoir appr cier luadamc de Soulangc',; elle a pour lui le eliarme de la nouveauté : celui-là lui tient lieu de tous le^ aulrei. Que de femmes vaines de leur empire , et qui ne le doivent qu'à ce pre»tii;e-là !
Devaisje penser cpie le mien serait si peu durable? Je ne suis paf présomptueuse , mais je sens ma supériorité sous tous les rapports. .Mon époux seul pouvait me la préférer; mon unique tort ckt donc d'être »oii épouse.
Ilélas! avec quels triMisporls il m'a donné ce litre, aiu|uel j'étais ai loin de prétendre! Quels jours purs et sereins ont suivi celui de noire union! Quel était, avant ce jour nu morable, l'ascendant que j'avais sur lui! 11 voulait éviter la pauvre et obscure Fanchette; l'amour le ramenait sans cesse dans ses btas. Sans arliliee , sans moyens de sédurlion . sans étal, sans fortune, Fanclielle balançait la beauté, le rang, l'opulence de sa première épouse. Elle eut sa main : il gémit en la lui donnant. Et moi, ftcre dune préférence si mari|uée et si flatteuse , coulant ma vie au sein de cette douce intimité, de cet abandon de lame, de ces effusions du cœur qui suivent et iiréparent les jouissances, j'ai compté sur une félicité inaltérable. Tout s'est évanoui comme un songe trompeur. Je redeviens Fanchette , isolée, délaissée , trompée , ne tenant plus au monde que par de l'or, et les hommages de gens que je compte pour rien. El c'est madame de Soulanges... Madame de Soulanges ! Oh ! c'est pres(|ue un opprobre qu'être l'objet d'une comparaison !
Je pleure !... Est-ce le dépit seul qui m'arrache des larmes? Quel sentiment cruel et nouveau m'agite en ce moment ? Ea jalousie froisse, brise mon cœur... Ah! l'orgueil n'esl-il [(as jaloux comme l'amour? IVon , ce n'est point mou orgueil blessé qui fait coulci- me» pleurs : l'orgueil s'irrile, l'amour dédaigné se plaint C'est l'amour qui me peint en traits de feu les délices que j'ai épuisées, qui me rappelle les privations que je suis condamnée a supporter; c'i'st lui qui m'offre l'image de Francheville, beau, tendre, ardent, toujours empressé, ce qu'il fut enfin, ce que je voudrais ((u'il fut encore. Ah I je vois clair dans mon cœur. Saiute-Luce m'a fait rêver tendresse; Francheville m'en a pénétrée. Celle que je lui porte est inépuisable.
Je ne suis pas tout à fait malheureuse , jmisque je trouve en moi ce sentiment que je croyais éteint , et que la plus douloureuse des épreuves vienl de ranimer. Il me rend ma propre estime.
L'espoir renaît avec lui. La patience , la douceur, la tendre amabilité ne seront pas sans puissance sur un homme égaré , mais honnête ; ma persévérance vaincra à la fin... Et Honorine, Honorine , à laquelle je ne pensais pas ! Je la lui présenterai à tous les instants du jour. 11 a pour elle la tendresse la jilus vive : il se souviendra qu'il me doit sa fille ; il rapprochera la mère de l'enfant ; il les réunira, il les confondra dans sou cœur.
Les voilà, les voilà, ces lettres si longtemps oubliées, et qui vont faire mou bonheur et peut-être ma consolation. Si elles me ramènent au sentiment de mon malheur, elles me procureront aussi quelques moments d'illusions. Je chercherai à me tromper moi-même; je croirai les avoir reçues hier, aujourd'hui , à l'instant. Je croirai partager encore les transports qu'elles annoncent, et dont le souvenir est eu moi si vif et si récent... Non , non. On ne s'abuse pas à ce point. L'affreuse vérité est là , prête à dissiper le prestige. Ah ! rends-lesmoi, ces jours heureux que je l'ai dus , et que tu peux encore faire luire pour moi. Un mois, une semaine, une heure, une minute, un baiser, un baiser seulement, pourvu que l'amour me le donne...
Ciel ! juste ciel ! quaperçois-je dans ma glace ?... Mes sens égarés créent-ils des objets fantastiques? Je ne sais ; mais je me sens prête à succomber à l'evccs de mou effroi, à celui du plaisir. C'est lui ! c'est lui ! Ses bras sont étendus vers moi, ses yeux sont baignés de larmes, sont attitude est suppliante... Oh ! par grâce , ne me supplie pas. Dérobe-moi les regrets et tes larmes; ne me promets pas un retour dont il m'est impossible de me flatter encore. Eloigne-toi , disparais, fantôme qu'a produit une tête vide et fatiguée... En parlant ainsi, je suis tombée à genoux devant ma glace; je le prie , je le conjure. Il s'approche ; je pousse un cri affreux , je tombe sur le parquet , je perds l'usage de mes sens.
Je reviens à moi... Ou suis-je ?... Dans ses bras. Veillé-je , ou ce que j'éprouve vient-il d'une imagination délirante?... Non , non , tant de bonheur ne peut être un mensonge ; je ne supporterais pas une semblable erreur ; il faudrait mourir en la reconnaissant. « Ah ! mon ami ! — Ah ! ma Fanchette ! u
Je veux parler : cent baisers me privent de la voix. Amour, délire, ivresse , tout vient de renaître pour moi. Je viens de renaître moimême.
. Comment se peut-il?... mou ami, comment se fait-il?... Oh ! grâce, grâce !... Le plaisir tue comme la douleur. • •
C'est à Rose que je dois tout. Si je me fusse ouverte à elle , j'étais, je restais malheureuse encore. Persuadée de rattachement de mon mari pour moi, elle a couru l'avertir de l'altération de ma voix , de l'cmotion qui agitait tout mon corps. Francheville est entré chei moi, sans autre objet (pie de s'informer de ma Siinté. Je parlais tout haut, suivant l'usar'e commun aux personnes fortement préoccupées, l'ic-
FANCIIETTF. ET IIONORTNE,
(jrets , plaintes, prières, sanglots, il a tout entendu, il a tout vu. \ iveiiient loiu'lic ii son tour, il est deseeiuhi clans son eoeur, il y a retrouvé l'amour. L'équité , un nolilo repentir l'ont poussé dans mes liras.
Il se reproche amèrement et le chagrin qu'il m'a causé et le danjjer au(|uel il m'a exposé près de Siinte-Luce. Il s'accuse, il se repent. Je ne lui jiermels pas d'achever : ménageons le coupahlc charmant qui revient sincèrement à nous.
l".st-il bien vrai qii'iuic réionciliation rende l'amour h tout le charme du premier monieni , nu la transition siiliile de la douleur à une joie inespérée conimnniquc-t-elle le nionvenient et la force à nos organes engourdis ? Je ne sais; mais je n'ai jamais été si complètement, si |i.irfaitement heureuse.
Ce honhi ur sera-t-il durable ? Les sens trop irritables de Francheville ne l'entraineront-ils pas vers quelque objet nouveau? Ah! bannissons cette idée allligeante. A quoi >ert la prévoyance du mal ? à altérer le sentiment du bien. Jouissons de notre félicité dans toute son étendue , qu'aucun nuage ne trouble la sérénité de ce beau jour. l'"rancheville est revenu à moi , tout il moi : j'en crois ses serments, ses transports et mon cœur.
C'est lieu pour lui cl'avoir essuyé mes larmes , d'en avoir tari la source; il sait, dit-il , quelle réparation il me doit encore. 11 veut que tous, jusqu'à l'objet d'une fantaisie qu'il ne cessera de se reprocher, sachent que je suis pour lui la première , la plus aimable , la jilus aintée des femmes. Il me rapporte cette clef dont la disparition m'avait f.iil si nril' penser de Uose. Il rouvre cette porte de comuiuuication qui jamais ne sera refermée , parce que nos deux ap]iarteiuenls n'en doivent faire qu'uu. Il fait appeler .Tustine, il me dit de la congédier.
J'avoue que j'éprouvai un sentiment de satisfaction bien vif en nie trouvant enfin maîtresse du sort de cette fciiiuie , qui jamais ne m'avait manqué de respect, mais qui, forte de la confiance de Francheville , de son iitililé envers lui , n'avait jias pour moi les égards que je me crojais dus. Cependant, (|uaiicl je lui eus intimé Tordre de sortir à l'instant de la maison ; qu'il son air de stupeur succéda une ainiction marquée en voyant l'rancheville, impassible et muet, lui faire signe de se retirer, ma fermeté m'abandonna, et je me sentis disposée à la rappeler et à lui pardonner.
Je me souvins qu'elle avait aidé & me tromper, que peut-être elle »'tait la première cause de l'ineoiistance de mon mari; je me retraçai Sa conduite envers le sien , son égarement avec Philippe , enfin la liécessitc de l'éloigner d'Honorine, et tous ces motifs imposèrent silence à ma sensibilité.
La cloche sonna. Francheville me présen<a la main, me conduisit à la salle à manger, et me fit placer près de lui. Cet arrangement jrariit étrange .i tous ceux qui ignoraient ce qui s'était passé; mais il annonça à madame de Soulanges et mon triomphe et la perte de son influence. 1-lle rougit, elle pàlit, elle se pinça les lèvres. J'avoue encore (|ue je souris de son embarras, de la gaucherie de son maintien et de» mots qui lui échappèrent. Je sentis (|u'il est doux d'humilier sa rivale. Je rélléchis bientôt que ce senliinent est indigne il'une àme élevée; que je me rangeais dans la classe de ces femmes qui, parce qu'elles n'ont p.is encore de faiblesse à se reprocher, jugent les autres avec iinecxtrêine sévérité. Est-ce à moi qu il convient de condamner personne .' Je parlai à madame de Soulanges avec ma bienveillance accoutumée. Je la rendis à elle-même et à la conversation.
« Ouelle âme que la tienne! «s'écria Francheville en me jiressant tendrement la main, (jette exclamation inintelligible, et par cela même très-extraordinaire pour nos convives, fixa sur nous tous les regards. Madame de Soulanges seule en saisit la force, et sentit que je venais d'ajouter à l'estime de mon mari, en même temps que j'avais reconquis son cœur. Elle tomba dans une sorte d'accablement, dont elle se tira brusquement, comme on cherche à éloigner une idée désagréable , mais qui n'est pas digne d'afl'ecter. Elle se livra à des accès de folie qui firent lever les épaules inênie à son mari, qui n'y comprenait rien. Je trouvai cette conduite ]iitoyable, et je sus bon gré à Francheville de n'avoir pas l'air de la remarquer, .le pense comme lui (pi'iin galant homme doit des égards à toutes les femmes , même à celles i|iii en méritent le moins.
ÎNon , celle-ci ne pouvait le conserver longtemps. Il a besoin d'une âme qui réponde ;i la sienne, et madame de Soulanges n'a que des sens... peut-être même n'a-t-elle qu'un certcau exalté. Je suis assez portée a le croire : quand on tient à un homme , n'importe comment, on ne rit pas, on ne chante pas au moment ou on le perd.
Francheville déclare à la fin du diner que les plaisirs de lirécour l'ont trop longtemps distrait île ses occupations, et qu'il lui est indispensable d'aller le jour même reprendre la suite de son travail, (j'est dire il tout le monde qu'il faut se séparer : nous avons a l'hôtel de la préfecture un bel et vaste appartement; mais les bureaux oiriipciit le reste de l'édifice. A jieine pourrons-nous y loger convenablcineiit la petite madame Ducayla.
« ^lais, dit .Soulanges , il n'y a pas huit jours, mon ami . que vous nous pressiez encore de rester. — Il y a huit jours , mon ami , je me livrais ii des sensations qui m'empêchaient de penser a mes devoirs ,
et j'ai reçu aujourd'hui de mon secrétaire général une lettre qui ne me permet pas de dilTérer d'un instant. »
Soulanges regarde Rose d'un air qui veut dire : Je vous perds donc jiour jamais. Hosc rougit et baisse les yeux. Elle l'oubliera , parce qu'elle le veut sincèrement, et que déjii elle a la force de n'écouter que ses principes.
Ou sort de table, et chacun va faire ses petites dispositions. M. et madame de Soulanges envoient chercher des chevaux de poste. Du Heviiel déclare que l'air de la Provence le fait digérer de manière k lui permettre de souper, et qu'il louera une maison à la ville. Nous le prenons dans notre berline avec madame Llucayla et Honorine; nous donnons la calèche ii madame et à mademoiselle Montbrun. On se fait de tendres adieux, on s'embrasse comme si on s'aimait; on part.
11 était temps d'arriver. Je trouve une lettre du grand personnage a qui mou mari doit sa place, o In anonyme , me mande-t-il , a écrit au ministère de l'intérieur que le préfet passe sa vie à la campagne et néglige entièrement ses fonctions. J'ai répondu que l'envie s'attache il tout , exagère tout , et que je me rendais garant de la conduite de mon protégé.
» J'ai dissipé l'orage; mais si M. de Francheville a réellement quel(|ues-uns des torts qu'on lui impute , prévenez-le , madame , que je l'engage k les faire oublier par son exactitude et son assiduité. >>
Cette leUre m'embarrasse beaucoup. La communiquer à Francheville n'est-ce pas le ramener au souvenir de sa liaison avec madame de Soulanges, qui seule lui a fait négliger ses devoirs? Ne penserat-il pas que l'oubli de cet écart n'est pas aussi absolu que je le lui ai juré, et que peut-être je trouve un plaisir secret ii le lui rappeler? D'un autre côté, dois-jelui cacher l'événement fâcheux dont il a été menacé ? Le lui faire connaître, n'est-ce pas prévenir une rechute qu'on jugerait impardonnable? N'est-ce pas nous sauver tous les deux?
Tout peut se dire. H siitlit de choisir le moment et les expressions convenables. -Ax'ec un peu d'esprit, une femme le trouve , et elle fait passer un avis salutaire à la faveur de témoignages d'estime et de confiance. Les ressources de l'amour ne sont-elles pas d'ailleurs inépuis.blcs ? Son ton, son accent n'adoucisscnt-ils pas tout, jusqu'il un mot désobligeant? Qu'il s'unisse ii la raison, qu'il la pare de ses charmes, qu'ils se soutiennent mutuellement, un homme bien organisé ne leur résistera pas.
Je suis lii, dans la petite chambre qui touche ii son cibinet. C'est lii que, tout à lui, je cherche les moyens de l'éclairer sans blesser sou amour-propre. Il va venir déjeuner avec moi. Mon petit discours est préparé. La morale en est si douce! son àpreté est si bien déguisée! Je serai si tendre , si caressante!... Le voici. ,
Oh! non, non, il ne faut rien préparer quand on doit parler à un homme passionné , et qu'on l'est soi-même. 11 n'appartient qu'à un être froid d'arranger méthodiquement un discours, d'en calculer les effets , et de le dibiter de manière à émouvoir, lorsque lui-même demeure impassible. Dès les premiers mots, j'ai tout oublié. Je n'ai vu que rhommc aimable et chéri. Je n'ai pu lui parler qu'amour.
Cette lettre est là. Elle est ouverte sur la table même oii nous déjeunons , et elle est à mille lieues de ma pensée. Il la voit, il la prend, il la lit. Je reviens à moi ; je l'examine, et je remarque dans tous ses traits une altération qui annonce un orage prochain. Est-ce sur moi que tombera sa colère ? Non, celle qui vient de lui prodiguer les plus tendres caresses, qui ne connaît près de lui que l'impulsion d'un cœur brûlant, qui s'abandonne sans réserve à son excessive sensibilité, celle-là n'a pu concevoir le dessein de l'offenser; il ne peut l'en croire capable. Je suis inquiète cependant. Ne parlerat-il pas?
« ï\la chère amie , la lettre qu'indique celle-ci a été écrite de cette ville. Je pars à l'instant pour Paris ; j'en demande communication. Je reconnaîtrai peut-être l'écriture. Je reviens, et je me venge. »
Moi , je respire.
La colère, dans un homme vif, exalté, est toujours d'une extrême violence, et cette violence même en abrège la durée. D'ailleurs elle n'est pas alarmante quand son objet est inconnu. C'est un torrent fou- .gueux auquel il ne faut point opposer de digues, et que la rapidité même de son cours a bientôt desséché.
J'avais eu soin d'éloigner Honorine; je la fais appeler. Elle se jette dans les bras de son père , qui ne peut la repousser, qui est forcé d'abord do répondre à ses caresses, à ses petits mots enfantins, qui ensuite lui ]Kirle, l'interroge, l'attire à lui.
Il la prend sur ses genoux. Quand le cœur parle , la tête se calme. Le dernier sentiment éteint les transports qui l'ont précédé. Francheville rit le premier de son emportement. Il ne veut opposer que le mépris à son dénonciateur. Bientôt il cesse de s'en occuper.
« Voila , lui dis-je , ce que l'envie ne nous ôtera jamais. » Nous nous étions rapprochés; nous étions groupés tous les trois; nos bras étaient enlacés; nos cœurs étaient délicieusement émus. La sensibilité de l'enfant était égale à la nôtre... Chère enfant , as-tu apporté eu naissant le germe des jiassions ? Se développera-l-il avant le temps ? Que Dieu t'en garde !
Oh ! les passions! elles font tant de mal... et de bien !
Madame Ducayla paraît; sa présence tcimiue une scène dont l'idée seule m'avait alarmée, et que nous aurions si volontiers prolongée.
FANCIIETTE ET HONORINE.
Je prod
remarque avec une grande salisfaclion les effet» heureux qu'a uits cille Utlrc. Kranclieville est loul à son t'tat. Il a renoiici' a ces conversations f.unilières et futiles qui r.ip|iroeli.iienl les distances et lui ilonn.iieiil la réputation d'un lioniine .iiinalde, mais Irivole. Il est remonté à sa place, et il tient les antres ii la leur. Ses siilionlnniu s, qui s'étaient lelàeliés eoinine lui, sont exactement surveillés et rappelés à l'evactiludc. Il tient d'iiue main l'ermc les rênes de son administration.
Kl c'est une petite femme qui, avec son minois piquant, quelques caresses et un peu de prévoyance, a fait tout ce bien-là.
Oli ! qu'il esl facile de ramener un homme sur qui on a de l'ascend.int! Avec quel empressement il revient à la raison, annoncée par une lionclie qui lui est chère! qu'il est tlatlcnr pour nous d'ùtre les arbilres de tout un se\c ! iMais autant cet ascendant a de puissance, aillant les cIVeU en sont certains, autant nous devons être modérées, adroites dans l'usaye que nous en faisons. L'homme esl naturellement fier et vain : notre empire tombe dès qu'il est connu.