XIII. — L'acadcmio et le parterre
Nous touchons ;» ce jour tant désiré pour les uns, si redouté par les autres. iSotre journal nous annonce la lamense séance académique, dans laquelle sera couronné le vainipieur. 11 nous annonce la première représeiilalion de cette comédie en cinq actes, ilout r.uileur n'est pas rrès-conlent do Molière, et se met sans façon au-dessus de tous les antres comiques.
.le regrette, à présent, qu'on se soit livré ix Brécour à un amusenieiil qui dans loule autre circonstance ne |)0urrait être blâmé, mais dont la publicité donnera peut-être du poids à l'accusation iiorlée contre Franclievillc, si son nom est connu. Ne trouvcra-t-oii pas élranije qu'un Iiomnie, cliarijé de fonctions importantes, s'amuse à disputer une paliiic académique, et brave le ridicule qui attend un clictir auteur? Nous ne pouvons plus disposer de nos productions; mes réflexions sont trop tardives. Il faut attendre l'événement.
L'auteur comique colporte sa pièce de société en société. Partout on l'applaudit, en étoutVant quelques bâillements involontaires, parce qu'on ne berne pas un hoiiinie chez soi, et on ne peut silller chez un autre ce qu'on a trouvé bon la veille. La politesse est presque toujours le vernis de la fausseté.
Ainsi de proche en proche, et par égard les uns pour les autres, on a proclamé chef-d'œuvre une pièce que je trouve fort au-dessous de la plus médiocre comédie de Molière. Personne de nous ne reviendra sur son jugement. Mais nous remplirons les loges, et la bourgeoisie, et nos marins, qui n'ont contracté aucun engagement envers l'auteur, encombreront le parterre, et auront acheté à la porte le droit de juger l'ouvrage. Je prévois une tempête violente, et l'auteur est dans une parfaite sécurité. 11 se montre partout d'un air triomphant. Il jette sur les petits poêles ses confrères des regards dédaigneux. Il publie que la Comédie-Française lui demande sa jiièce, et qu'elle sera mise à l'étude le jour même où le manuscrit arrivera à Paris.
Est-ce donc un mal que la punition de tant d'arrogance ? Un homme sans mérite a-t-il le droit de nous assassiner de sa fatuité et de ses productions? N'est-ce pas lui rendre service que le corriger de façon à le guérir pour toujours de la manie de rimailler? Une disgrâce ne peut-elle tourner à son profit, en le rendant modeste, et eu le portant à des occupations plus utiles et plus lucratives?
Je crois vraiment qu'on doit silller un mauvais auteur... Mais les bons sont si rares! cette rareté même ne commande-t-elle pas l'indulgence '!... Tout ce que je peui faire pour notre poète , c'esi d'observer une exacte neutralité.
Les afliches couvrent les murs. On rencontre l'auteur dans chaque , rue, à chaque pas. Il s'arrête devant toutes les afliches. Il lit, il relit avec complaisance l'annonce de son œuvre favorite. On s'attroupe autour de lui , et il harangue les marins qu'il veut bien prendre pour ses admirateurs. Il les remercie avec une feinte modestie de la confiance qu'ils accordent à son talent, dont ils ne lui disent pas un mot. 11 espère que celle confiance ne sera pas trompée. 11 déchire impitoyablement les Fau^sts InliJélités, qu'on doit donner en petite pièce. Tous nos amis sont rassemblés à la préfecture. Nous dînons gaiement, et nous nous disposons à nous rendre au spectacle. Du Reynel trouve qu'on digère partout, et il consent à nous accompagner.
Nous voilà dans notre loge. La salle est pleine à s'écrouler; les musiciens sont forcés de vider l'orchestre ; les coulisses sont encombrées; de violents brouhahas annoncent l'impatience du public. Le rideau se lève... Pauvre auteur! est-il possible qu'il ne tremble pas? Les premiers vers sont applaudis avec transport. Ils me paraissent pourtant bien mauvais. La fureur d'applaudir est portée au point qu'on ne permet .i l'acteur de terminer ni un vers ni un sens. On n'entend rien, on applaudit toujours. (,)uelques individus, qui ne se croient pas obligés de trouver bon ce qu'ils ne peuvent juger, couvrent les ap- ]ilaudissemenls de leurs clameurs. Les hraros couv reut les cris de ceux qui veulent entendre. La pièce est déjà portée au troisième ciel, et personne ne sait encore de quoi il est i]uestioii. Lu commissaire de police moule sur luie banquette, el fait plusieurs
signes de la main. Le tumulte s'apaise, le silence règne; M. le commissaire va parler.
Tout à coup, le parterre en masse se tourne ver» notre loge. I n bruit qui n'avait rien de Oatleur pour notre |ioéte , attire l'altention générale : c'est du Uijiul ipii lonlle à taire trembler la salle jusque dans ses londemeiils. Les partisans de la pièce s'écrient que du Heyiiel cabale. Les gens ipii veulent enteinlre, prient M. le coiiimissaire d'ordonner aux acteurs de recuiiimeiicer. Les autres leur crient de poursuivre. M. le commissaire, prié d'un côté, poussé de l'autre, ne peut articuler un mot, et ne sait ipiel parti prendre.
On crie de différents coins de la salle, que cent cinquante à deux cents matelots, placés au parterie, ont reçu de l'aigeiit pour applaudir à tort et à travers. Les habilants île la ville, ardents, impétueux, ne veulent pas <iu'on leur fasse la lui ni qu'on li'iir reproche un jour d'avoir applaudi un ouvrage détestable. Ils eiijnignenl aux comédiens de se retirer. Les comédiens, qui ne dislinguenl rien de ce qu'on leur adresse, conliniient en riant de débiter leurs rôles. IX'vaieiil-ils rire, devaient ils pleurer ? (j'est ce que personne ne sait , ne saura. Le parti de l'opposition s'exaspère, se courrouce. Les oranges volent sur la scène; elles frappent les acteurs et les spectateurs entassés dans les coulisses. Ces derniers, furieux, s'avancent, se mêlent avec les comédiens, se rangent en ordre de bataille, et renvoient aux autres les oranges qu'ils en ont reçues. On apprend à la porte qu'un combat vieni'de s'engager. Les marchandes d'oranges s'iiilrodiiisent, circulent dans les corridors, et fournissent des munitions à tous les partis.
Comme la passion ne calcule pas, el qu'on n'a pas le temps de compter, on leur paye leurs orangesau décuple de ce qu'elles valent. Elles courent sur le port. On décharge un vaisseau frété pour Hiiuen. Ce ne sont plus les femmes qui promènent leur panier. Des lioiiimes, chargés de hotics, se succèdent sans intcrriiplion. Une grêle d'oranges vole de toutes parts. Le parterre est transformé en un lac d'or(i;ii/cai/c. Les oranges épuisées , on se fait avec les hottes des armes offensives et défensives. On frappe, on pare. Jusqu'ici on a plus de peur que de mal.
Bientôt le combat prend un caractère plus sérieux. Les poings remplacent les hottes brisées, les oranges écrasées. On ne voit que des nez cassés, des yeux pochés, Le commandant envoie une garde à notre loge, cl fait entrer cinquante hommes dans le parterre. On prend, on arrête au hasard, comme cela arrive toujours dans les bagarres. On interroge les détenus, et on acquiert la conviction que M. l'auteur a soudoyé une armée d'aijfilaudisseurs , aussi ignares que zélés. On les envoie passer la nuit à bord du vaisseau amir.il , on défend à l'auteur de travailler pour le théâtre, à peine d'être rcsponsabie des accidents qu'il occasionnera. On prend le manuscrit des mains du soullleur, on le brûle sur le théâtre.
Le parti de l'opposition , satisfait, se retire paisiblement; et le principal résultat de cette soirée orageuse est que le lendemain les oranges se payaient trente sous.
Ce lendemain , on cherchait l'auteur partout, les uns pour se moquer de lui , les autres pour lui adresser leurs compliments de condoléances : il avait quitté une ville oii les talents sont persécutés. Un pêcheur l'a transporté la nuit, lui, ses effets et son argent, à bord d'un corsaire barbaresque, et il est allé à Tunis prendre le turban, et mettre le Koran en vers français.
Tout ceci n'est que plaisant; mais la séance académique est à mes yeux d'une haute importance. J'ai déjà développé mes motifs d'inquiétude, et je donnerais... mes bijoux, je crois, jiour que Francheville n'eut pas envoyé son conte au secrétariat. Le mal est fait; il faut avoir l'air brave : cela en impose quelquefois.
La commission chargée de l'examen des pièces envoyées au concours, se vante d'une discrétion à toute épreuve : cependant, il y a toujours quelques causeurs. Un bon mari ne cache rien à sa femme, l'amant à sa maitressc; el la maîtresse et la dame , sans malignité , sans intention même , disent à l'oreille de leurs bonnes amies les noms des concurrents, et ce qu'on pense de leurs ouvrages. .V la manière dont certaines personnes regardent Francheville en lui parlant de cette séance, il est aisé de voir qu'on a jasé. La sotte manie que de vouloir avoir de l'esprit à contrc-lcm])s! N'est-ce pas assez de briller dans un cercle? A-t-on besoin d'une misérable médaille, qui [.eut être pour nous la source de mille désagréments?
Un vérité, je suis plus intriguée que ne l'était notre autcurcomiqiie au lever du rideau. C'est que Francheville et moi sommes auteurs aussi , et que nous n'avons pas la même confiance dans nos forces. Je ne dis rien de ce que j'éprouve à l'homme chéri : pourquoi le tourmenter d'avance ?
M. le président nous envoie des billets, avec une lettre plus que polie. Il s'étend avec complaisance sur le goût, l'érudition de M. le préfet. Vous verrez que M. le préfet recevra une couronne, l'objeC de tant de vœux, et que je redoute pour lui au delà de toute expression.
L'incertitude et l'impatience sont plus difficiles à supporter que la connaissance de notre sort, quel qu'il soit. Je presse Francheville , et nous nous rendons tous à l'académie. Au moment on le président fail résonner la sonnette , j'éprouve un violent serrement de cœur, et j'ai eu la cruauté de rire de la disgrâce de l'auleur comique ! Je crois ii
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FANCIIETTE ET HONORINE.
prt-seni qu'une scène de sa pièce Tâliil miom que ce que nous avons fait a sf|il ou huit.
Le secrétaire perpétuel nous entretient très-longuemeut îles travaux (le l'aradémie. J'avais trouve ses productions asseï médiocres; niai> le secrétaire nous répète avec tani d'assurance qu'elles sont eïcellenles, qu'il n'est pas possible d'en douter, et puis il ne m'est plus permis d'être si dilticile.
J'ai le temps de me remettre pendant trois fjrands quarts d'heure que M. le secrétaire a emplujés à nous enlreleiiir des rares talents de ses eonfrères. Aainuf u.<iiiur;i fricûl , me dit Franelieville eu riant. C'est bien le moment de rire ! Je lui demande ce que veut dire son asinum frkal : Un iarbier rase l'autre... l'afsez-moi la rituliarbe, je vous fiiifSfrai le séné. Je suis étouoée qu'on puisse dire tant de choses en trois mots latins.
(Jn (liirle enl'in de ces ninllieureux discours. Je me fais violence, et je crois que mon air est serein. (^)uelle doit Être l'agitation de ceux qui ont (|uelqu(i faute ijrave a se reproclier, puisque les suites d'un passe-lemps. fort innocent en soi, m'occupent ii ce point!
On s'étend sur le fort et le faible de chaiiuc ouvrage. On en lit les |M^sages qu'on juge iligiies de fixer l'attention. On regrette que d'autres emlruils f.iibles aient forcé l'académie ii rejeter ces pièces. On ne nomme per>oniie , el jusque-là tout va bien.
On prie rassend)lée d'eiilendre la lecture d'un morceau charmant, ouvrage d'une ilame aussi respectable par son rang qu'estimable par ses (|uulites. Ou ne trouve d'autre défaut à cet ouvrage que de n'être pas écrit dans le t;eure indiqué p^r lacadémic , qui demandait un discours, et qui ne trouve ici qu'un conte, mais un conte plein de philo^>0|lhie et de gr.îce. 1 ous les yeux se louruenl sur moi ; toutes les mains sont prèles à applaudir. Je ne sais quel maintien prendre.
Je n'ai pas fait de conte . moi. J'ai fait, la rhétorique de Gaillard à la main, un vrai discours académique , bien sec, bien froid , et peutêtre très-décousu. On lit... lUi 1 bon Dieu! c'est le conle Je Francheville qu'on m'attribue. Je veui parler ; je veux détromper l'assemblée. Les applaudissemeuts couvrent ma voix. Je suis proclamée auteur, et auteur délicieux. Jamais femme n'a écrit avec ce goût,. cette finesse. Ah ' je ne suis ni Séviyné, ni La Fayette, ui Riccubuni ; mais je suis la femme du préfet.
On m'entoure, on me salue, on me félicite. Je m'enroue à crier que je ne suis pas l'auteui de l'ouvrafîe; que d'ailleurs on ne doit nommer que celui qui obtient le prix. Le président me demande pardon d'une indiscrétion qui tourne au profit de ma gloire. Si je suis fàebée d'être auteur, je suis bien aise au moins qu'on ne parle pas de Franeheville. Un préfet peut avoir le malheur d'épouser une folle, el ne s'occuper que des devoirs de son état.
M. le président parle enfin de la pièce couronnée, et il nomme avec emphase M. le préfet. Ou m'attribue le conte de mou mari ; ou va sans doute lui imputer quelque rapsodie... précisément. C'est mou discours, à moi. que le secrétaire lit avec une prétention à faire mourir de rire tout l'auditoire, moi exceptée. Il veut faire valoir jusqu'à un mot, jusqu'à une virgule, el il s'arrête à la tin de chaque paragraphe, et il regarde l'auditoire d'un air qui veut dire : Lli bien ! qu'en pensez-vous ? \ oilà du beau, du bon. Parlez donc, et on applaudit il se fjire entendre de la rue. l'auvres moutons que nous sommes ! (iomnie nous nous laissons mener !
Cependant il faut que je dise, pour justifier un peu nos auditeurs, que si mon discours ne vaut rien , le préfet est très-aimc , qu'il vient d'obtenir des fonds pour la restauration de la Bourse et de quelques autres monuments publics, et il est naturel à des cœurs reconnaissants de s.iisir la première occasion qui se présente pour manifester leurs sentiments.
l-"rancbeville me prend par la main, et veut me conduire au bureau. Je me défends, il insiste. Je cède à la crainte de paraître au public plus ridicule encore que mon discours.
Le préfet déclare à M. le président que je suis l'auteur de la pièce couronnée. Il remercie l'académie avec un ton très-décent en apparence. très-ironique au fond, de l'équité qu elle a mi^e dans son jugement. Je lui serre la main de toutes mes forces, pour l'empêcher de j>ouriuivre. Il continue son discours, moitié poli, moitié impertinent. Je lui briserais les doigts, si je le pouvais.
Il dit à M. le pré-i.lent que muns/Vur et madame qui précèdent nos noms cacheté» au haut de notre ouvrage, sont écrits en abrégé, et que l'académie a pris l'un pour l autre. Le public rit du quiproquo. Le président rougit, el se di!,pose à répondre au nom de sa compagnie. On écoule, on éclate de tousjes cotés. Le pauvre pré-ident ne sait plus ou il en est... ni moi non plus.
Monsieur le préfet passe à la réplique. La séance va se passer en conversation entre lui el monsieur le président. Franeheville a l'air de s'amuser beaucoup : l'auditoire se range de son coté ; moi, je suis au supplice.
Je ne conçois pas qu'un homme du caractère de Franeheville se permette de berner une académie : ce n'est pas qu'une acidémie ne soii quelquefois Irès-bcrnable ; mais il faut savoir respecter les con- Tenatiees.
Le président cherche la médaille pour me la présenter. Je me flatte enûn de voir unir une séance inûnimenl désagréable pour moi ; elle
est interminable. La chienne de médaille a disparu. Le président se tourne, se retourne ; ses confrères s'agitent, vont, viennent, regardent dessus, dessous les banquettes. • ICUe était là, sur mou bureau, dit le président. — Klle y était, répète l'académie eu corps, u Je là voudrais au fond de l'Océan.
Me voilà droite, immobile comme une statue, attendant ma médaille, enrageant contre l'académie, contre Franeheville, contre moi, et me promettant bien de ne i)lus écrire de ma vie. L'huissier passe dans les premiers rangs de l'assemblée ; il regarde, il làloune partout. Les femmes rougissent, les hommes se fâchent; moi, je m'échappe, je gagne les corridors, la rue, ma voiture. Je rentre à l'hôtel, fatiguée, excédée, anéantie.
Franeheville parait une heure après; il se laise tomber dans un fauteuil en se tenant les côtés et en prolongeai!, des éclats de rire auxquels je ne comprends rien, et qui ne me paraissent pas du tout plaisants. La médaille s'est trouvée ; devinez où : dans la perruque d'une dame qui passait pour avoir les plus beaux cheveux du monde, et dans laquelle l'avait jetée un geste très-prononcé du président. L'huissier a vu briller la médaille à travers la chevelure postiche, et l'empressé maladroit a enlevé et chevelure et médaille.
Peut-on se faire une idée de la confusion d'une femme dont un instant auparavant on admirait la grâce el la noblesse, et qui tout à coup ne montre plus qu'un chef nu et pelé? « Elle s'est trouvée mal », dit Franeheville. A sa place, je crois que je serais morte.
Les sarcasmes, les plaisanteries, les éclats de rire répétés ne permettent ]>lus à aucun académicien de se faire entendre. Quelle mortification pour ceux qui comi'.taient que leurs petits vers obtiendraient de longs applaudissements! Le président sonne, sonne, casse sa sonnette. Les éclats de rire recommencent, parce que l'huissier, se hâtant de réparer sa sottise, en a fait une nouvelle. Il a replacé la perruque de la dame, et a mis le derrière par-devant.
Le mari exaspéré prend sa femme, l'entraîne. Les rieurs le suivent jusque dans la rue. Il est trop heureux de trouver un carrosse de place, et d'échapper à ses opiniâtres adversaires.
Franeheville ne s'est jamais , dit-il , plus amusé que ce jour-là. Il a rendu la scène complète en remettant la médaille à monsieur le président, el en le priant de la consacrer à un nouveau prix, dont le sujet sera l'éloge de l'imparlialilé. Pour mettre la sienne en évidence, l'académie lui a demandé la permission de faire imprimer mon discours, el il y a consenti. Oh ! je ne tiens pas à ce dernier trait ! Je me prononce avec fermeté. Bien certainement je ne serai pas imprimée.
Je ne veux pas être confondue avec ces femmes qui s'éloignent de leurs maris, de leurs enfants, pour vivre avec leur écriloire. Je trouve une femme qui prend la plume aussi ridicule qu'un homme qui se sert d'une aiguille. Quel ouvrage de génie est sorti de la main d'une femme? Quel dédommagement la littérature offre-t-elle à celles qui renoncent, pour une gloire toujours contestée, à l'amour, à l'amitié, à l'esprit d'ordre, qui seul maintient les fortunes? De fades adulateurs affectent d'admirer leur médiocrité ; le critique les écrase par l indulgence même qu'il accorde à leur sexe. Les hommes sans mérite ne leur pardonnent pas d'eu avoir plus qu'eux , la masse des gens raisonnables les condamne ; el après avoir joui d'une célébrité de coteries, elles vieillissent et meurent dans l'abandon et dans l'oubli : non, je ne serai pas imprimée.
Franeheville se rend à la solidité de mes raisons ; il fait retirer mon manuscrit. Que ne peut-il effacer de la mémoire de cinq cents spectateurs ce qui s'est passé dans celle journée si amusante pour lui, si pénible pour moi , el par les incidents , el par les réflexions qu'ilsfont naître !
Le téméraire, dil-on, attend le coup et le brave. Le sage le prévoit et le détourne. Je serai ce sage-là. J'écrirai au prince. Le ]irévenir, c'est gagner beaucoup : les hommes reviennent difiieilemenl sur le premier jugement qu'ils ont porté. Je lui rendrai compte de celle séance. Je me chargerai de toutes les folies, de toutes les inconséquences de Franeheville. J'en parlerai avec la légèreté, la gaieté qui peut les rendre plaisantes. Faire rire son juge, c'est le désarmer.
Mon historiette courra tout Paris. On se l'arrachera, on s'en amusera pendant vingt-quatre heures, el les rapports qui pourront venir ensuite ne trouveront que des gens froids et indifférents.
Je vais donc enfreindre mon serment , et être encore une fois auteur; mais celle fois mon motif est louable : je veux écarter de mon époux le trait acéré de l'envie.
De l'envie ! une jilace donnée fait cent mécontents. Sur ce nombre j'en suppose dix honnêtes , et c'est beaucoup. Le reste épie l'instant de punir le préféré de l'avantage qu'il a obtenu.