‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 309 sur 379 · XIV. — L'éducation · texte numérisé non relu

XIV. — L'éducation

L'instant approche oii Honorine, heureuse jusqu'ici de ses jeux enfantins, s'occupera de choses solides. Les agréments éblouissent; les qualités fixeul. On les aperçoit lentement, diflicilement; mais elles lais: eut une impression durable. Honorine aura des qualités. Les talents viendront ensuite.

Les beaui-arU, répète-t-on sans cesse, fout le charme de la vie.

FANCIIETTK ET HONORINE.

Tour être vrai, il faudrait dire : Les beaui-arls souf le plus agri'alilc des dt'lusseiiiciits.

Faire ile.s l)iaii\-arls le cliarnie de sa vie, e'est s'en occu|ier cxclusiveiiuiil, c'tst leur saerilier su» élul, sa l'orlime et ses es|iéraiices. En faire un simple délasseiiieiil, e'est se eouduire eu être raisoiinalile.

Tel ([tii ^e passioiiiie poiir les l)e.uii-arls en quittant les bane» île l'éeole, voit la ijloire dans réloiiinement; il entend dijit lu Iroiupelle de la reiioiniiii'e , et il eroit l'ernieinenl qu'une eoiiroiine de lierre et une trompette siillibenl au boidieur de la vie.

(Jiie dexientil à einquantf ans, lorsq.i'après des elTorls multipliés et soutenus, la couronne lui écliappe, et la trompette se tait? Il dit, on proie aux reyrets : Les beaux-arts ne mènent à rien.

Il si, au lieu des éelats flatteurs de la trompette, il entend l'aigre el liumiliant bruit des silllets, il s'écrit! : Les beaux-arts sont le fléau de la vie.

(Juelle est alors son uuique ressource ? d'accuser ^.es contenipuraius de mauvais ijoùt et d'in|;ralitude, el de bouclier ses oreilles, lorsque U trompette sonne pour un autre.

Et que gagne cet autre pour qui la trompette sonne ? Les clameurs de l'envie le poursuivent; elles lui ôtent le repos et le sommeil; le * chagrin le mine et le ronge.

Oli! c'est une bien belle ebose que les beaux-arts.... pour l'homme opulent qui s'en amuse.

Si nous descendons des beaux-arts aux arts d'agrément, nous trouvons dans chaque coterie un petit poite sans conbcquenee, (|ui a passé sa journée ii préparer les iiit^iruiitjilu qu'il débitera ii la dann> cIicî qui il doit diner; un chanteur, qui a travaillé l'air qui doit faire oublier les impromptu; un danseur, qui ne dit rien, mais qui dine, parce qu'on espère que mademoiselle aura dans trois mois les bras plus souples et plus arrondis.

Ces messieurs-lii ont aussi leur petite trompette : c'est la voix doucereuse de la dame de la maison, (pii vante le soir leurs talents il ceux qui viennent faire leur cour à monsieur, parce qu'ils en attendent une place, ou parce qu'il perd volontiers son argent à l'écarté.

Ils saluent les protégés de madame, en avançant imiiercepliblement le menton; ils leur tournent le dos pour considérer une jeune héritière, que personne n'aime, et que toul le monde veut épouser; pour adresser de jolies choses à une dame qu'il est du bon ton de trouver charmante, et qui d'un sourire fait une réputation, tjuciques négociants parlent fcoui'.se; des jurisconsultes discutent un point de droit; les jeunes gens parlent chevaux; les jeunes femmes, modes. Pendant ce temps-là, on apprête les tables de jeu. Le petit poète, le chanteur, le danseur disparaissent, et vout à leur quatrième étage arranger leur écot du lendemain.

On prend les cartes, on perd , on gagne, on digère, on se retire à minuit, pour reprendre les cartes le lendemain. On fera la même chose pendant irente, quarante ans, et ou aura cru jouir de la vie.

Au milieu de la partie, arrive un jeune homme CUi ! celui-ci

est un personnage important. Toutes les femmes posent leur jeu, se tournent d'Un air empressé; toutes lui sourient; toutes semblent l'inviter à parler... Que va-t-il dire?

Il sort du Théâtre-Français. 11 a vu tomber une pièce pitoyablement écrite : il ne sait pas l'orthographe. Mademoiselle une telle a joué horriblement; mademoiselle une telle a rejeté ses vœux. Uu homme r..isounable , qui ne juge pas les nouveautés du fond d'un salon, lui demande des détails. Le jeune homme fait une pirouette sur la pointe du pied, lire une boite de jujube, s'excuse sur la faiblesse de sa poitrine, et court adresser ii une femme, qu'il voit pour la première fois, des compliments si hors de propos, qu'ils ressemblent à des impertinences. Les autres femmes s'impatientent, se dépitent. Le jeune homme jouit de leur petite colère; il s'échappe avec inhumanité. Les regrets le suivent, l'accompagnent. C'est un homme à la mode. Pourquoi ? on n'en sait rien.

Ce jeune homme va de cercle en cercle promener sa fatuité. 11 rentre ensuite chez lui, et s'imagine avoir employé sa journée.

Pourquoi cette nullité de tant de jeunes gens qui pouvaient être laborieux et utiles? Pourquoi ces jolies têtes si fraîches, si séduisantes, que la raison pourrait embellir encore, sont-elles si légères, si futiles, si \ides ? A quoi attribuer cette sorte de dégradation de la portion la plus intéressante de l'espèce humaine ? A l'amour immodéré des arts.

Voulez-vous juger de l'esprit d'une nation ? Uemandez ce que coûtent un maître de langue et un maître de chant. (,)uelquc réponse que l'on vous fasse, la question sera résolue.

Une soirée s'ouvre. Quelle est la jeune personne qui sera l'objet de toutes les prévenances et de tous les égards ? Sera-ce celle qui, dirigée par une mère prévoyante , apprend d'elle à bien conduire une maison, it suppléer, par l'ordre et l'économie, ii ce qui manque en moyens; qui cache cette économie sous un air d'aisance, et qui fait tout valoir par des grâces uaturelles; qui, exercée à mille petits ouvrages agréables et utiles, se sullira à elle-même, et ne payera pas un impôt périodique il celles qui \ivent des folies d'autrui ? JNon.

Celles qui fixeront invariablement l'admiration, celles (|ui attacheront tous les hommes it leurs pas seront celles qui dansent le mieux la -i/sv. qui exécutent avec le plu» de Uv,ilctc une diÛiculié de pt'ano ou de harpe.

Je conviens qu'on peut danser la russe et pincer de la harpe, sans négliger les chose» essentielles; mais lorsque le^ petits arts jccuiunt exelusiNeiuent toutes les classes de la société, que les Imuimes y altiehent le plus {jrand prix, et que des grands succès dcpeudent leurs honiuuiges, il est tout simple qu'uue jeune per^uiine consiicre des années entières ii h's nu'rilrr.

Séduits par la vogue, p.ir quel(|ues agréuienls extérieurs, des hommes, sensés d'ailleurs, épou eut ces demoiselles-la. ( epend.iiit on se lasse d'ciitenilre pincer de la harpe , et de voir ilaiiser la russe ii sa femme. On lui cherche des (piulilés; on ne lui trouve que la harpe el la russe. L'iniiui prend des deux «ôlés. Pour s'y soustraire, la jeune feuinie, <|ui ne sait vivre (|ue de plaisirs, court dans tous les q larlierà de Paris danser la ritsse (■! pincer de la harpe. L'époux, isolé, eherche ]iartout sa compagne. Ici, il trouve de la musi(|ue; lit , des chaussunii de bal; plus loin, une leniiue de chambre qui dort en attendant sa maiiresse.

Madame rentre au lever du soleil. Elle a les yeux caves, la figure tiraillée. Son mari lui adresse' de tendres reproches. Elle y répond en lui annonçant qu'elle donne le lendemain une fête, oii elle réunira les virtuuses les plus distingués de Paris. iMonsieur fait des observations. I\ladanic ne conçoit pas (lu'on ne mette point un virtuose au-dessus de tout. Monsieur se défend. Madame insiste; elle menace, elle intimide : la fête a lieu. On en donne dix . ou en donne trente. On dépense en parures et en bijoux au delà de ce que coûtent les fêtes. Au bout de quelques anmes , madame n'a plus ni fortune, ni beauté. La harpe scndde repousser son bras, dépouillé de ses grâces; personne ne lui fait danser la russe, et de sa vie, elle n'a su faire que cela.

Celle dont nous parlions toul ii l'heure, qui a de l'économie, l'amour de la retraite et ilu travail , de l'esprit sans jirétention , s'est mariée un peu plus taril , parce qu'elle n'est jias Irès-jolie. Elle n'a pas épousé un violoncelle, un cor, un recueil de madrigaux. Elle a eu le bonheur de rencontrer un homme honnête et sensible, qui regrette chaque jour de ne l'avoir pas épousée plus tôt.

Chaque jour, elle acquiert de nouveaux amis, el elle n'en perd aucun. On la coiisiilère autant qu'on l'aime, et ses yeux seront fermés ])ar des enfants qui n'auront pas épuisé leur sensibilité en dansant la russe et en pinçant de la liarpe.

— Je croyais, madame, n'improviser qu'une historiette, et je viens preique d'esquisser un plan d'éducation. Auquel de ces modèles voudriez-vous que votre fille ressemblât? Je ne crois pas que vous balanciez à me répondre.

— ^lais, madame, vous n'' voulez faire que iXes fi'mmes de ménai/i', et ces femmes-là sont souverainement ennuyeuses. Elles sont complètement déplacées dans le inonde.

— Ces femmes souverainement ennuyeuses aux yeux de quelques étourdis, sont précieuses à ceux de leurs maris, qui ne les ont prises que pour eux. Elles sont déplacées dans le inonde : aussi y vont-elles rarement, el pour accorder (pielque chose à l'usage. C'est chez elles qu'elles remplissent dignement la place que la nature leur a assignée. C'est là qu'elles sont en rapport parfait avec ce qui les environne. L'alïectiou et la reconnaissance de l'éiioux, l'amour el la docilité des enfants, ratlachement respectueux des domestiques, l'aisance el le bonheur croissant chaque année, la satisfaction de tous, voili» les sources inépuisables de sa félicité. Une vie régulière, la paix de l'âme entretiennent sa fraîcheur et sa beauté. Elle est belle encore, lorsque certaines femmes du même âge n'otTrent à l'oeil attristé que des débris. Elle n'est pas orgueilleuse de ses charmes; elle ne les dédaigne pas non plus : elle sait que la rose doit les soins qu'on lui donne à son éclat et à son parfum.

— Mais, madame, quelle est la jeune personne qui consentira à perdre ses plus belles années dans la retraite , jiour se livrer exclusivement ensuite à un époux que peut-être elle n'aimera pas?

— Ce sera celle ijuc sa mère aura élevée dans de bons principes, el qui surtout lui aura parlé par ses exemples; celle qui n'aura jauiais entendu louer une autre demoiselle parce qu'elle est jolie, ou qu'elle a des talents, mais parce qu'elle a des qualités; celle par qui ces petits talents de société ne seront considérés que comme le délassement d'un travail nécessaire; qui n'aura pas la prétention de briller dans un bal, et qui se bornera à s'y amuser avec décence; qui surtout ny dansera ni la russe, ni la valse, genre qui annonce la dépravation des moeurs, el que le relâchement des noires a pu seul introduire dans la société. Elle se livrera exclusivement à son époux, parce qu'elle aura une idée précise et nette de ses devoirs. Elle l'aimera, parce que l'amour est un besoin pressant, et que sa mère lui aura préseulé l'homme qui ptul inspirer et justifier ce sentiment.

— Et quelle est, je vous prie, madame, la mère jeune, jolie, adulée dans le monde, qui voudra s'en séparer, se renfcrnicr chez elle, pour faire de son enfant une espèce de phénomène, dont plus tard la conduite sera la satire de celle des autres, et qui, par celte raison, sera vue partout avec défaveur?

— Moi, madame.

Vous, madame ! Vous aurez sans doute plus de mérite que qui

que ce soit à consommer un jiareil sacrifice; mais ne craignez-youâ pas que les maitrcs que vous donnerez à votre Honorine ne détruisent insensiblement l'cflet de vos leçons de morale? Il cal presque impos-

FANCHETTE ET HONORINE

sible de ne pas revenir fréquemment à ses goùls et à ses habitudes, cl des iiuiitros qui vivcul de ce que vous appelez nos folies, doivent en p.iilor :ivec un enthousiasme qui peut finir par scduiie cl entraîner.

— .^la fille n'aur.i pas de maîtres, madame.

— Je sais, depuis quelques années, que madame est charmante; j'ignorais qu'elle sût tout.

— Je ne sais rien, madame ; mais je suis encore à rà;;e oii on apprend à peu pri's ce qu'on veut. Les maîtres seront pour uioi, et je ser.ii le maître de ma fille. Ne cioyei pas, d'ailleurs, (juc je me propose d'en faire une savante ; je veux d'abord former son cœur, cl pour cela je me tlalle de n'avoir besoin de |)ersoniie. l-a connaissance de sa langue, de lliisloire et de la géograpliie ; (pielques idées de liltërature, voilà jiour l'esprit. Le dessin, la iiuisiciue, voilà pour le délassement. In peu, tres-pcu de danse, voilà pour le monde : et c'est à cela que je ré<luis mon plan d'éducation.

— Je ne trouve dans ce plan aucune analogie avec l'Emile de Rousseau.

Madame de Soulaoges.

— Les lois les plus sages , madame, ne sont pas celles qui paraissent les meilleures en eilcs-mèmes, mais celles qui s'accordent davantage avec l'esprit, le caractère, les inclinations du peuple à qui elles sont destinées. 11 eu est de même des traités d'éducation. Nous n'en avons pas, nous n'en aurons jamais qu'on puisse appliquer à tous les individus. Il en faudr.iit un à chaque élève, comme il faut un code à chaque nation. Housseau, que vous citez, était un homme de grand mérite, mais qui voulait arriver à la célébrité autant par sa singularité que par son talent. Il peut être utile au fils d'un homme riche de savoir un métier, mais il est choquant qu'où veuille le marier à la fille du bourreau.

— Vous allez vous iuiposer, madame, une tâche longue et difficile.

— Je m'efforcerai de la remplir, madame. Un enfant doit-il quelque chose h sa mère, qui, en lui donnant l'existence, n'a cédé qu'à l'attrait du plaisir; qui lui a refusé son sein, que lui destinait la nature; (jui, plus tard , l'abandonne à des mercenaires, et qui , enfin , dépourvue de prévoyance autant que de tendresse, le lance dans le monde sans lui en avoir indiqué les écucils, sans s'inquiéter de son avenir? Qu'attendra-t-elle, dans un âge plus avancé, de cet enfant qu'elle a constamment méconnu ? L'indifl'érence et l'abandon.

Vous trouverez, madame, plus de détracteurs que d'imitateurs.

— Tant pis pour mon siècle, madame.

— Permettez-moi de vous demander une grâce.

— Ordonnez, madame.

Je vous prie de ne pas divulguer vos opinions.

— Je ne cherche point à faire des prosélytes.

La publicité de vos idées pourrait avoir de l'influence sur l'esprit de nos maris. Toujours disposes à se créer de nouveaux droits, et a abuser de leur autorité, ces messieurs prétendraient peut-être faire de nous des nourrices et des instituteurs, et ce n'est pas du tout pour cela que iiouo nous sommes maciccs.

— Soyez tranquille, madame. Les hommes sont, à peu de chose près, aussi frivoles que les femmes. Ils verraient probablement avec quelque plaisir la leur vivre dans la retraite; mais ils chercheront toujours à fi\cr celles des autres dans le monde, et celui qui aûicherait la prétention dont vous parlez, serait.à l'instant même frapjié de ridicule, que tout Français redoute plus que la mort.

— Je vous salue, madame, et je vais passer ma soirée à l'opéra Bu/Ja.

— Je vais passer la mienne entre ma fille et mon mari.

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