XV. — La correspondance
Fidèle au plan que je me suis tracé, je goûtais depuis quelques jours un plaisir nouveau pour moi. Je cultivais l'esprit et le cœur d'une enfant avide d'apprendre et de sentir. Francheville , témoin de nos efforts, applaudissait à nos succès. 11 les préparait quelquefois par des conseils très-raisonnables, et je m'empressais de les suivre, parce que je n'ai pas l'orgueil d«s maîtres, qui croient tout savoir, et qui se fâchent quand on leur prouve le contraire.
Nous déjeunions en famille, et madame Ducayla ajoutait à nos sensations tout le charme de l'amitié, quand on nous apporta nos lettres et les journaux.
La première que nous ouvrons est de M. de Sainte-Luce. Elle est adressée à mon mari. Il s'excuse sur la précipitation de son départ d'une manière très-vague; mais enfin il remplit un devoir de politesse, et je lui en sais bon gré. Il n'a pu écrire plutôt , parce qu'il a été examiné, reçu et embarqué à Toulon, sans pouvoir disposer d'une heure. Tout cela peut n'être pas bien vrai : mais en pareille circonstance, mentir c'est reconnaître ses torts. Il vient de relâcher à Brest, à la suite d'une expédition périlleuse, et il finit par les compliments d'usage. Il prie mon mari de me faire agréer son hommage respectueux.
Son hommage respectueux! pas une phrase, pas un mot affectueux qui me concerne!... Francheville me regarde... « Il t'aime toujours : cette extrême réserve en est la preuve. Et c'est moi qui ai fait naître cet amour-là , qui l'ai entretenu , nourri ! Ah , Fanchetle ! tu as oublié Sainte-Luce, je le crois, j'en suis convaincu ; mais ce malheureux jeune homme souffre, et sa peine ajoute à mes regrets. « Madame Ducayla prend un journal, <t lit à haute voix pour forcer notre attention et détourner des idées pénibles. Elle n"a pas prévu que M. de Sainte-Luce occupe une partie de cette feuille.
•I La frégate la Vulligcante sortit du port de Toulon le deux du mois dernier. Croisant aux environs d'Ouessant, elle signala un bâtiment anglais, lui donna chasse, et l'ennemi baissa ses hautes voiles pour l'allendre. Le combat s'engagea à la portée du pistolet.
» Le bâtiment français portait trente-six pièces de canon , et deux cent cinquante hommes d'équipage. L'Amphitrite en avait trois cents et quarante-quatre pièces d'artillerie.
• Une seule décharge de mousqueterie tua le capitaine, un lieutenant, vingt hommes de la Volligeante, et coupa la drisse du pavillon. M. de Sainte-Luce, aspirant de première classe, courut d'un gaillard à l'autre, à travers une grêle de balles, et rétablit le pavillon.
» Le combat se soutint pendant trois heures avec une extrême vivacité. Des deux côtés, les voiles étaient en lambeaux, les manœuvres hachées, les mâts endommagés. La mort faisait un ravage affreux sur les deux bords ; mais la Voltigeante , inférieure en forces , souffrait plus que l'Amphitrite. Elle avait perdu la moitié de son équipage, tous ses officiers, et elle soutenait encore l'honneur du nom français. » M. de Sainte-Luce prit le commandement. Son exemple encourageait ce qui lui restait de monde à taire de nouveaux offorts, lorsqu'on vint l'avertir que le feu était à la sainte-barbe. 11 y descendit, et jugeant qu'il était impossible, au milieu du carnage, des cris, du tumuUe, de diriger les secours nécessaires, il prit à l'instant son parti. Le vaisseau brûle ! cria-t-il ; allons en conquérir un autre.
i> Ce cri , le vaisseau brûle! ranime l'équipage fatigué. Chacun sent qu'il ne peut devoir son salut qu'à la victoire. Ou quitte les batteries, on se porte sur le tillac, on se serre autour du jeune chef, on attend le signal.
M Les deux bâtiments étaient dans l'impossibilité de manœuvrer. Un vent faible portait peu à peu la Voltigeante sur l'Amphitrite, M. de Sainte-Luce fait jeter les grappins, et s'élance, la hache à la main , à la tête de son équipage. Les Anglais se défendent en braves gens ; mais les Fiançais ont juré de mourir ou de vaincre. En un instant le pont de l'Amphitrite est jonché de morts. Sainte-Luce est partout, et partout la gloire l'accompagne. Le pavillon anglais tombe; le pavillon français le remplace : l'Amphitrite est rendue.
» Français, Anglais se réunissent pour éloigner la frégate anglaise de la Voltigeante, qui vomissait les flammes par ses sabords. A peine en est-on à quelques toises, qu'elle saute avec un fracas horrible. La mer et le pont même de l'AmjMtrite sont couverts de débris.
> Des bâtiments légers sortirent du port de Brest et vinrent remorquer la frégate anglaise. »
(^)uelle valeur dans le combat, et quelle modestie après la victoire ! il n'en dit pas un mot dans sa lettre.
Encore une liltrc de Brcsl. Elle est du préfet maritime< *
FANCHETTE ET HONORINE
• J'apprends, monsieur, que vous proti^ez M. de Sainte-Luce. A|iplaiidissez-voiiS(le riiitérfl que vous lui poiiei; il le justilii* par des qualités qui ne distin;;uent pas toujours de vieuv uiarius. ISous l'avons reçu iei au sou des fanfares, nous l'avons eouililé des éloijes les plus mérités, nous allons lui donner des fêtes, et j'espère que les jjràces de la cour récompenseront sa bonne conduite, sa valeur et son dévouement, u
Olil oui, on le récompensera. OU! si j'étais la distributrice des grâces !...
< Je ne vous cache pas cependant qu'il nourrit une passion secrète qui peut à U longue le dominer entièrement et lui l.iire tout oublier. •
Lui faire tout oublier! M. le |>réfet luaritiuie oublie lui-même qu'au siècles brillants de la cbevalerie, l'amour faisait les héros.
— Pardonne donc à Saintc-Lnce , me disait Honorine , il ae t'a pas fait de mal.
■ Pendant le combat, dont les papiers publics vous donneront les détails, ou l'a vu plusieurs fois tirer quelque chose de son sein, le porter il sa bouche, sur son cœur. On l'a entendu répéter : Tout pour elle... mourir pour elle... vaincre pour elle. »
Oh ! ce gant !... cette boucle de cheveux !...
« Je vous engage à lui faire à ce sujet les plus sérieuses représentations. Il serait fâcheux qu'un jeune homme, qui donne d'aussi grandes espérances se sacriliàt à l'amour. >>
Eh ! n'est-ce pas pour lui, par lui que Sainte-Locé a vaincu ?... Ce gant, cette boucle de cheveux!... ils lui étaient chers, il s'en occupait au milieu d'un combat terrible... Tout pour moi! mourir pour moi! vaincre pour moi !...
Quelles idées m'agitent en ce moment? Je me sens attendrie, émue; des larmes roulent dans mes yeux : Honorine les essuie, et l'aspect de cet enfant les fait couler en abondance : je me souviens des exemples que je lui dois, de ce que je dois à son père, et c'est dans ses bras que je vais cacher mon trouble et ma douleur.
n Ta blessure était mal fermée, me dit-il à voii basse; elle vient de se rouvrir. Ah! malheureux, qu'ai-je fait? •
Je ne lui réponds rien. Que pouvais-je lui répondre ? Je m'efforce de le rassurer par mes caresses; je l'en comble, je l'en couvre... Estce bien à lui qu'elles s'adressent?
Oh! mon coeur, mon pauvre coeur, n'auras-tu jamais de repos!
Voilà une lettre de Paris it mon adresse. Je reconnais l'écriture du prince. Je ne sais quel triste pressentiment m'afflige. Je cherche à l'éloigner comme un enfantillage , il se reproduit malgré moi... Hélas! il n'était que trop fondé.
« Madame,
» J'ai reçu votre joli roman. J'applaudis à la manière piquante par laquelle vous dénaturez des incidents peu honorables pour quelqu'un qui vous touche de très-près, et je loue le motif qui vous a déterminée à vous charger du ridicule et du blâme que vous n'avez pas mérités. - -1 Celle tentative Irès-estimablc n'a pas eu le succès que vous eu espériez. La vérité a percé jusqu'ici. On y tait que c'est monsieur,
et non madame, qui, après avoir concouru pour un prii qu'il ne devait pas ambitionner, s'est conduit dans une séance académique avec une U|;erelé, une ineunvenanee qu'il a portées jusi|u'a l'oubli de ce qu'il se devait ii lui-même, cl que l'assemblée n'a pu supporter que par eousidéralioii pour »a di|;nité. Celle incartade a rappelé les torts qu'on lui a précedeniiuenl luipulés, et a donné un (jrand poida aux accusations dirigées alois coulrr lui. L'n persunna|;e au|;usle m'a parlé de tout cela avec une force de raisonnement qui'm'd réduit au silence, et vous ferez bien de délenuiner celui dont je vous parle à donner sans délai sa démission. C'est le seul moyeu de prévenir une destitution toujours humiliante , de quelque prétexte qu'elle soit colorée.
> Je suis, ■ etc.
Francheville lit sur ma figure l'impression douloureuse que me fait éprouver cette cruelle lettre. 11 la prend, la lit; je l'observe avec altenlion. I.'étoiineiiienl , la stupéf. elion se peignent dans tous ses traits; une nuance d'accablement leur succède , et iiieiilûl sa sérénité ordinaire l'emporte sur ces tristes sensations. « Tu avais raison, me dit-il, et l'cvéïiement m'éclaire. Je me suis conduil coiiiine un fou; mais je réparerai mes extravagances en supportant mon sort en homme courageux et résigné. L'extrême sévérité dont on use envers moi ne m'ôtera point le souvenir du bien (pie j'ai fait, de celui que je me proposais de faire, et possesseur d'une fortune indépendante, vivant entre Kandiette et lloiioriiie, je serai encore très-heureux, u
J'ai eu peu ie jouissances aussi vives que celle que je ressentis en voyant un homme accoutumé à la représentation, et fait pour prétendre à tout, tomber avec fermeté d'une grande place, se ranger sans murinuier au rang de citoyen obscur, "et borner tous ses voeui aux douceurs d'une vie domestique. Son courage releva le mien. Je l'embrassai avec une force d'adiuiration , d'enthousiasme, de tendresse, qui ramena le sourire sur ses lèvres. Nous restâmes longtemps dans les bras l'un de l'autre : nous les ouvrimes à Honorine ; iii'adaine IJucayla s'y jeta avec elle et nous déclara que son attachement était indépendant des circonstances, et qu'elle nous suivrait partout.
M. de Soulanges était depuis loogues années l'iDit de Francbcvillo.
Francheville écrivit; et le jour même il répandit partout qu'il venait de donner sa démission. Dès ce moment, l'hôiel de la préfecture fut désert, et comme ou ne ménage plus un homme dont on n'a rien à espérer ni à craindre, les sarcasmes, les quolibets , les plaisanteries injurieuses plurent de toutes parts. IJu Heyuel, >loutbrun , sa femme , sa fille , le vieux Georges , nous rendaient compte de tout ; et celui que notre disgrâce affectait le plus, c'était ce digue domestique.
L'académie persiflée, ridiculisée par Francheville , se vengea dès qu'elle put le faire avec impunité. Les épigramines , les couplets nous étaient direclemenl adres>és; on avait la cruauté de venir les chanter le soir sous nos croisées. Francheville conservait un calme inaltérable. Je l'admirais.
se
FANCllliTTL: ET IIONOUIINE.
Les eni|ilo})'-s même de la préfecture prirent un ton de familiarité ofli-iivinle : i.'rande leçon |iour ceux (|ui ont ili-s Haltcurs et i|iii croient à leur bincériti'. Les lioiiinies rampent devant l'autorité , et sont rareuieut les amis de ceux qui l'exercent.
Je n'avais protégé personne, je ne m'étais pas fait d'ennemis. On m'é|iart;na; mais je n'en étais pas moius sensible aux indignités dont on acc.ililait mon mari.
l'Vanclieville luraissâit s'amuser de ma colère. Sa j;aielé élail-elle vraie? peut-èlre ne cUerchait-il qu'a dissiper les idées fâcheuses qui me lourmeulaient : l'homme le plus maître de lui se tait, et ue souffre IMS moins.
Je m'allachc à Francheville, je ne le quille pas un instant ; il semble que cet événement me le rend plus cher, et je sens, comme lui, que l'amour et l'auiitié suQiseul au lionlicur de la vie. Ce bonheur-là me sui\r.i partout. ]N'est-il pas indépendant des orages? Peut-ou m'ôter mon cœur?
^ous avons résolu de partir aussilùt que le successeur de mon mari sera arrivé. Kous nous retirerons dans la plus afjrcablc de nos terres. Francheville se propose d'y vivre avec la simplicité d'un cultivateur et d'accueillir ceux de nos voisins qui auront conservé quelque chose des mœurs patriarcales. Nous verrons celles de leurs femmes qui auront reçu i|uelque éducation, le curé, s'il est bonhomme; et le travail, la |iéche, la chasse, l'éducation d Honorine, l'entretien de madame Hucayla, rempliront la plus grande partie de noire temps.
Knhii nous quittons une ville que sans doute nous n'oublierons jamais; nous en emportons des souvenirs de tous les genres. IN'ous en sortons la nuit, pour nous soustraire aux rei;ards, aux traits malins de nos ennemis. Mous voilà sur la route de la capitale.
IVous marchâmes quelque temps en gardant un triste silence : nous avions tous à penser ! mais nous n'étions pas à dix lieues de la ville , que nous nous livrâmes aux douceurs d'une conversation alïeclucuse. • Allons, allons, disait Francheville, lorsqu'un roi de Syracuse est devenu maître d'école à Corinthe, et ne s'est pas plaint de son sort, un préfet qui se relire dans une jolie terre avec deuï femmes charmantes et la plus aimable des enfants, peut être satisfait du sien. » Et après Oenys de Syracuse, nous citions tous les rois détrônés que nous rappelait notre mémoire, et chaque trait historique ramenait ce refrein : Lorsqu'un préfet se retire dans une jolie terre, etc.
Madame Ducayla chante fort bien, et nous applaudissions au malin vaudeville toutes les fois que nous roulions sur la terre. Moi , je faisais des contes, Francheville me répondait par n'autrcs, Honorine écoulait et riait, et à chaque instant nous revenions au refrain philosophique : Un préfet qui se retire, etc.
iNous nous arrèti'mies à la sixième poste pour déjeuner : la gaieté , l'insouciance de l'avenir donnent de l'appéiit. La nouvelle de notre arrivée se répandit dans sept ou huit rues de cette bourgade, et à peine dix minutes étaient-elles écoulées, (|ue nous inlendimes battre la caisse. Bientôt le maire parut , suivi de sou adjoint et de sou greffier. A côté du maire, marchait monsieur le curé; et la garde nationale, composée de douze hommes, fermait le cortège. Le maire, cliaulre de la paroisse, nous débita un compliment latin., que le curé avait arrangé pour toutes les circonstances , et dans lequel il n'y avait que les qualifications à changer. Francheville y répondit, comme s'il eût compris 1 orateur : il est des phrases banales qui répondent à tout, parce qu'elles ne signifient rien.
La garde nationale tira ses douze coups de fusil dans la cour, après quoi ou comminça à parler afl'aires. Le maire demanda l'érection d'un pont et la restauration d'un chemin de troisième classe. Le curé demai da la réédiiication de l'église, tt à chaque mot ils s'inclinaient respectueusement jusqu'à terre.
Le curé me comparait galamment à Esther, obtenant en faveur d'Israël la protection et les grâces de son auguste époux. Honorine, habillée en garçon , pour éviter quelques incommodités de la route, était le petit roi Joas, espoir du peuple de Dieu. Je riais : Fnnthevillc écoutait tout cela avec un sérieux imperturbable, cl quand il fut las de celte comédie, il la termina par la déclaration franche et positive de son impuissance actuelle.
Celle déclaration inaltendue releva les têtes profondément inclinées. Le maire et le curé se regardèrent , se dirent quelques mots à l'oreille cl se tournèrent vers la porte, -c Les hommes sont les mêmes partout, dis je à Francheville. Au village, comme à la ville, ils cherchent le soleil levant. — Ma bonne amie , les révérences cl autres marques de respect apiurtenaient a celui qui peut édifier le pont et réédifier ^égli.^e. Je ne suis plus cet homme-là; ces bonnes gens se retirent, ci'la est très-naturel. Ce|)endant. avec quatre mots, je peux les ramener à nies pieds. — Comment cela ? — ^Monsieur le curé , s il n'est pa> en mon pouvoir de faire rebâtir votre éi;lise, je peux au moins y contribuer pour quelque chose : faites-moi le plaisir de recevoir cela. Monsieur le maire, acceptei de quoi faire les réparations les plus urgentes à votre chemin de troisième classe... Ah ! ces braves ont brûlé leur poudre : je veux qu'ils boivent à ma santé. >
L'innuence de l'or est incalculable. Les épines dorsales se courbèrent de nouveau; les éloges nous furent prodigués, et M. le curé oflrit de nous chanter une me.sse pour le succès de notre voyage, ^lousle remerciâmes, nous déjeunâmes , nous remontâmes en voiture,
et, soit qu'il ait chanté sa messe, soit qu'il l'ait gardée pour une meilleure occasion, nous arrivâmes à Paris en bonne santé. '