‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 311 sur 379 · XVI. — Rencontre à l'Opéra · texte numérisé non relu

XVI. — Rencontre à l'Opéra

Je revis avec un plaisir inexprimable cet hôtel , oii l'amour continuellement surveillé, contrarié par Soulangcs , trompait sans cesse sa vigilance et son zèle. Je me rappelais ces statuts, contestés, acceptés, violés au même instruit. Mes principes étaient bien différents de ceux que j'ai adoptés depuis. Je disais alors : Tout pour l'amour. Je ne connaissais que lui , je n'existais que par lui ; il était ma vertu, ma morale, mon bien suprême , et jamais on ne peut oublier qu'on a aimé ainsi; jamais, je crois, on ne peut s'en repentir.

Eiablis ceiiendant, ma fille, une différence prodigieuse de ce que j'étais à ce que tu seras un jour. Je ne devais rien à la société , qui ne faisait rien pour moi. Née dans une classe distinguée, tu dois justifier jiar ta conduite l'estime <iu'on te marquera, les hommages qui te suivront. Je m'appartenais; tu ne seras point à toi. Les mères te demanderont l'exemple de la modestie pour leurs tilles; les époux, celui de la vertu pour leurs femmes. J'ai été faible; en m'imitaut, tu serais coupable.

Francheville avait paru disposé à renoncer à ses projets de retraite et à se fixer à Paris. Le mouvement de cette capitale, si différent de la vie uniforme qu'on mène en province , et qu'il avait presque oublié, se parait pour lui des charmes de la nouveauté. Je lui représentai qu'un des agréments les plus vifs qu'offre cette ville est dans la société , et qu'il n'aurait à lui présenter qu'un homme en disgrâce. Il n'insista pas. Nous résolûmes de ne rester à Paris que le temps nécessaire pour mettre nos affaires eu ordre, et de ne voir personne dehors ni à l'hôtel.

Nos gens étaient occupés à disposer, à classer, à emballer nos effets. Pour accélérer leur travail, nous prenions chez le restaurateur voisin. D nous envoyait le journal du jour avec le déjeuner. Je lisais les articles qui avaient rapport aux théâtres. J'aime le spectacle, surtout lorsqu'il est bon, et j'avais résisté au désir de voir les Français, rOpéra-Comique et l'aimable Vaudeville. Le journal m'annonça OEdipe à Colonne : l'Opéra est ordinairement le spectacle des yeux ; OEdipe est la pièce du cœur. Une marche simple, patriarcale, auguste et toujours intéressante, distingue cet ouvrage, et le met autant audessus des autres que le Tartuflfe est supérieur à Pourceauguac. Bon Guillard ! et il n'est pas de l'Académie ! Il y fut appelé en remplacecément de l'ablié de Lille, persécuté, fugitif. Il eut la délicatesse de refuser les dépouilles d'un homme de génie. Par cela seul, les portes de l'Institut devaient être toujours ouvertes pour lui. Elles lui sont peut-èlre fermées pour jamais.

On donnait à la suite à'QEdipe un des ballets si bien conçus, si gr.icieux, si bien exécutes, qu'on a vus dix fois, et qu'on veut revoir encore. Honorine n'a pas dépassé l'âge oit on s'étonne de tout; elle arrive à celui où on commence à sentir quelque chose. Cette Antigone présente un exemple de piélé filiale qui doit plaire et entraîner à toutes les époques de la vie. Je proposai à Francheville d'aller à l'Opéra, en loge grillée. 11 dex'ait terminer le soir même l'affaire de la location de notre hôtel , et madame Ducayla avait des emplettes à faire. J'envoyai louer une loge ; je me couvris d'un voile; je moulai en voilure avec Honorine.

Nous traversons rapidement les corridors; je présente mon coupon; on m'ouvre ; nous nous plaçons.

Je jouissais de la surprise, du ravissement de ma fille, qui n'avait rien vu encore d'aussi spacieux, d'aussi brillant que cette salle. Si^s yeux se portaient de tous les côtés. Elle me faisait remarquer lesfeinmes les plus jolies, les mieux mises : les diamants surtout fixaient son attention, a Le voilà , maman I le voilà ! s'écrie-t-elle tout à coup. — Qui? — Dans la loge eu face de la nôtre... — Qui donc? — Mon petit Saiiile-Luce... » Hélas ! c'était lui.

Lu foudre tombant à mes pieds ne m'eût pas autant terrifiée. Je tirais mon voile; j'en doublais, j'en triplais les plis. Il me semblait que Sainle-Luce, qui ne me savait pas à Paris, devait me deviner là, cachée derrière un grillage. L'enfanl y passait son bras , lui faisait signe de la main, l'apiielait. (comment ne l'auraîl-ellc pas aimé? Il avait eu pour elle les plus tendres soins; il l'avait comblée des plus douces caresses. Je m'efforçais de retirer ce petit bras; elle me résistait, mais file me souriait d'un air qui me faisait oublier la désobéissance. D'ailleurs que pouvais-je lui dire? Aurait-elle compris que les marques de son affection, de sa reconnaissance étaient déplacées en ce moment? L'eufance suit la première impulsion du cœur : on apprend plus tard à combattre ou à dissimuler ses sensations, liien vivre n'est gur;Te que savoir se conformer aux circonstances.

Je n'avais donc riïii à dire, et je ne disais rien. Je continuai de tirer à moi cette main que je craignais de froisser; Iloiionii!; em- ]dovait toutes ses forces pour la porter en avant. Cette espèce de lutte ébranla la grille; elle tomba soudainement. La main de rcnfant était engagée. Je lui crus le poignet brisé. Je jetai un cii perçant, j'arrachai mon loile pour ni'assurer qu'il n'y avait pas de fiaclurc. Sainle- Luce se jeta en avant de sa loge, les bras étendus vers moi; tous les yeux se porléreut sur nous.

FANCHKTTK ET IIONOaiNR.

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fjuelqu'iin le leioiinul du purterre, et le noinnii. Des ap|ilaii(lisseiiieiils universels ^ijoulèreiit à sa eouroime le fleuron le |ilus lioiiiirable. Il n'eiilenduit rien; il ne voyiiil que moi. l.n seène ii eli;i(|uc instant devenait plus alarmante. Je pris Honorine; je l'enlevai pardessus les banquettes; je l'entrainai le lon.i; des eorriilors. A la porte qui ouvre sur l'escalier, je reneoutrai Sainle-Luee, Honorine se jeta dans ses bras.

Aueune femme décente ne se trouva peut-être dans une position plus critique. Je pouvais être reconnue; on savait ((ue je n'avais été cliei personne, que Sainle-Luce avait vt'cu lunijleinps cliei moi. Dette rencontre, très-fortuite, dev.iit |)araitre arrangée; madame de Soulanges pouvait être là, et n'avoir point la i;énêrosité de m'éparipier. J'étais sitrc de la confiance de l'raMcbcville; mais tant d époux sont trompés et l'ij^norent, que leur opinion ne peut influer sur celle du public, et j'éprouvais en ce moment qu'une feuiine a surtout besoin de celle-là.

Je m'eftorçai de rajuster mon voile; il était en lambeaux. Je voulais reprendre ma fille; Sainte-Luce me fit remar<|uer une contusion k la main. Il descendit l'escalier avec la rapidité de l'éclair ; il (allait bien que je le suivisse. Me voilà courant, dans un lieu public, sur les pas d'uu homme que j'ai mille raisons d'estimer, mais dont la jeunesse, la figure, les grâces, peuvent donner lieu au\ plus fâcheuses interprétations.

Ma voiture était retournée à l'hôtel, et devait me venir prendre à la tin du spectacle. Sainte-Luce fait avancer un carrosse de place; il ue se dessaisit pas d'Honorine; je suis forcée de monter avec lui. Oit va-t-il me conduire?

« Chez le premier chirurgien, • cria-l-il au cocher. Le cocher ne sait oii trouver un chirurgien. Un commissionnaire du coin est interrogé; il monte sur le siège pour diriger la voiture. INous arrivons, je ne sais oii; nous montons trois étages, à l'aide d'une bougie que le commissionnaire a prise chez l'épicier voisin. INous sonnons, nous entrons. Le chirurgien est absent. Sa femme examine avec nous la main d'Honorine. Cette main agissait librement, et caressait le menton de Sainte-Luce. L'épiderme était enlevé; mais rien d'alarmant, rien qui put avoir des suites.

Mes yeux se portèrent alors sur Sainte-Luce. Jamais je ne l'avais vu si beau. Ses traits étaient plus formés, et n'avaient rien perdu de leuT délicatesse. Sa physionomie expriiuail l'intérêt le plus touchant. L'uniforme lui allait à ravir, et certain air d'audace, qui sied à un militaire, était tempéré par la crainte de m'avoir déplu... Me déplaire eu cherchant à être utile à mon enfant!

Il attendait que je parlasse. Je balbutiai quelques remercînients. Balbutier eu pareille circonstance, c'est annoucer un trouble qu'on ne peut surmonter. Je le sentais; je voulais paraître maîtresse de moi , et je ne pouvais trouver deux phrases de suite.

Je remarquai une croix et une épaulette , que je ne lui avais pas ■vues encore. « On vous a donc avancé? lui dis-je enfin, uniquement pour dire quelque chose. — Oui, madame, je suis enseigne de vaisseau, et officier de la Légion d honneur. Je retourne chercher la mort, puisque je ne peux vivre pour vous: je la trouverai enfin, u Ces premiers mots m'imposaient la nécessité de fuir; je le voulais; je ne le pus. La conversiition s'engagea. Elle devint tendre, animée, délirante, de son côté. J'écoutais, je m'exprimais avec une extrême réserve. Mais en pareille cWconstauce, écouter n'est-ce pas répondre? Je fi.s cette nflexion trop tard : la femme du chirurgien venait de sortir, croyant sans doute m'obliger; Sainte-Luce m'avait nommée plusieurs fois en sa présence ; je me sentais déshonorée dans l'esprit de cette femme. Les hrmes me vinrent aux yeux. Sainte-Luce me demanda ce qui m'agitait à ce point. Je ne lui cachai rien. 11 invoqua son p»rdon; il l'attendait à genoux... Je trouvai la force d'élever entre lui et moi une barrière insurmontable : je pris Honorine dans mes bras.

«Pardonne donc à Sainte-Luce, me disait-elle; il ne l'a pas fait de mal. » Cher enfant! puisses-tu toujours ignorer le mal que nous fait un homme qui est à nos genoux, que nous y voyons avec le plus tendre intérêt, et que nous ne pouvons posséder!

K Levez-vous, lui dis-je, et parlons raisonnablement. • Je raisonnais en effet, U ne parlait qu'amour. Il m'interrompait à chaque mot, et insensiblement je ne pensai plus à reprendre la parole. J'écoutai... oh! avec un plaisir extrême, je l'avoue. Le temps s'écoulait; la femme du chirurgien ne rentrait pas; je m'aperçus que les yeux d'Honorine s'animaient, que ses joues se coloraient... Cette observation me lit un mal... Je me levai précipitamment, je m'^ivançai vers la porte; Sainte-Luce, suppliant, me suivait; il me conjurait de le recevoir chei moi; je lui défendis d'y paraître; je le lui défendis avec le ton de la fermeté : mon cœur et mon ton n'étaient pas d'accord. Je sentis une larme s'échapper; j'en vis rouler dans les yeux de Sainte-Luce. 11 tira de son sein cette boucle de cheveux : • Voilà donc tout ce que j'ai d'elle, tout ce que j'en aurai jamais! • Il la por- ^ tait à sa bouche , il la mouillait de ses larmes; je sentais mes genoux fléchir sous moi, et cependant mon cœur brûlait... Je rentrai; il prit ma main; je n'avais pas la force de la retirer. Il la couvrit de baisers brûlants... Je jetai Honorine entre lui et moi... « Sa'nte-Lucé , m'écriai-je, respectez ma 6Ue ! a

Uespeetez ma fille! ()ue lui euasë-je dit, si j'eutue été seule avec lui?... Hélas! '

Ces mots le frappèrent de terreur. Il se retira à l'extrémité de la chambre; il tira avec force le cordon de la sonnette; la femme du chiruri'.ien rentra. (Jh ! combien je le remerciai de »a modération, de son lionnêteté! Le remercier!... n'était-ce ]Mit lui dire qu'il avait été un moment l'arbitre de mou sort?

^ous descendîmes. Il s'éloigna à l'instant. Je remontai dans mou carro>se de place, et je fis tonrlici- a l'Iiotrl.

Je fus assaillie sur la route d'une foule tle réflexions, plus ul1li|;eaiitcs les unes que les autres. Lu plaie était lermée, elle vient île se rouvrir, m'avait dit Kraiieheville quelques jours auparavant. Lui avouer sincèrement tout ce i|ui s'est passé, c'est appuyer cette opinion, au lieu d'empccher le soupçon de naître. Il peut croire que je n'aurai déclaré qu'une partie de la vérité.

Lui cacher cette scène est une chose impossible. Honorine parlera de Sainte-Luce; et me laisser prévenir par elle, c'est m'avouer coupable.

Im|ioser silence à cette enfant, c'est lui apprendre qu'une femme lieut cacher quelque chose a son mari. Ce ne sont pas des exemples de dissimulation (|ue je lui dois, que je me suis proposé de lui donner, tjuellc situation! Quel parti prendre?

Tout dire, tout, jusqu'à l'émotion délirante que j'ai éprouvée. Ilépendait-il de moi de ne la pas sentir? Tout ce que j'ai dû, ce que j'ai pu, c'est de n'y pas succomber, et j'ai résisté.

Avouer à son mari qu'on n'a été arrêtée que par son devoir! Cet aveu est cruel à faire, plus cruel à entendre. TSuu, je ne dirai pas cela. Je dirai tout le reste; et pounpioi irait-il au delà de ce que- je lui aurai déclaré? Honorine m'a-l-elle ([uittée un inslant? et quelle mère est assez abjecte pour oser... Oui, j'invoquerai le témoignage de ma fille : ne doit-elle pas savoir un jour qu'une épouse qui se justifie remplit une obligation sacrée?

Mous arrivons. Je cherche Francheville, je le trouve, il m'ouvre ses bras... Enfin, j'ai trouvé un asile contre mon coeur.

Je commence d'une voix timide le récit des faits que je crois ne pouvoir taire, et à mesure que j'avance dans ma narration, la figure de Francheville se voile, s'éteint, s'anime tour à tour. Ces bras, ipii me pressaient sur son coeur, tombent d'abord, et me repoussent ensuite. Je fonds en larmes; je m'excuse; il ne m' coûte pas. Je m'indigne de sa conduite; je m'arme de la noble fierté qui convient à l'innocence. Je prends ma fille; je la lui présente. « Répondez, mademoiselle, avec vérité, à tout ce que vous demandera votre père. • Je sors.

« Interroger ma fille! me criaît-il; l'établir juge entre sa mère et moi ! » Je tire la porte, je m'éloigne.

11 l'inlerrogera. Il est trop fortement agité pour que la jalousie u'inipo.se pas silence à la délicatesse... Lui, jaloux! et de qui? d'une femme qu'il a sacrifiée à un objet indi>;ne de lui , qu'alors il eût vue, sans peine peut-être , livrée à des désordres qui eussent justifié les siens... Non, il n'est pas jaloux ; son orgueil seul est blessé; ils sont tous faits ainsi. C'est sur nous seules que doivent peser la constance, la fidélité, le fardeau du mariage. Ils se réservent l'astuce, la pL'rfidie, quand ils se respectent; ils bravent tout, quand ils cessent de se respecter. Ils exigent que nous nous interdisions le reproche, la plainte, que nous dévorions nos larmes. Ils deviennent tyrans, ils le veulent, ils s'en glorifient, et sans pitié, ils écrasent leur victime.

M.ilheureuse ! qu'as-tu dit? qu'oses-tu penser? Ton cœur s'éfare et tu lui cherches une excuse dans les torts de ton mari I Eh ! qu'as-tu à lui reprocher? il l'a tirée de l'indigence et de l'obscurité; il t'a élevée jusqu'à lui; il a appelé sur toi le calme, l'abondance, la considération, le bonheur. Longtemps il a fait le charme de ta vie, et s'il a été faible un moment, par quels louchants regrets, par c|uels égards, par quelle alVection n'a-l-il pas efl'acé sa faute! Et lu l'accuses, femme cruelle et injuste ! Oh ! ce n'est pas lui qu'il faut accuser : c'est loi, toi qui n'as pu te défendre contre les (pialilés, les agréments de ce jeune homme; qui l'as rendu maître de fou cœur, qui n'as pas eu la force de le lui cacher, qui n'as pas voulu sentir que le laisser pénétrer, c'est donner des droits à l'amour; qui n'a |ias réfléchi qu'il suffit d'une occasion pour te rendre coupable; c'est toi qui dédaignes, qui méconnais tout, et qui oses te plaindre! Reviens à toi, à ton devoir; cours chercher ton époux, implore son indulgence, oublie auprès de lui un amour criminel et malheureux.

Hélas! c'est lui qui revient, qui revient le premier, il ne dissimule rien; il avoue qu'il a interrogé Honorine, il me demande pardon !,,. Je tombe à ses pieds, je les embrasse; il me relève, il m'entiaiue... la bougie s'éteint... Puisse mon cœur se calmer avec mes sens!

XVU. — Catastrophe.

« Ma chère amie, veui-tu partir aujourd'hui? — Ohîoui, mon ami, parlons. — Georges et mon boinnic d'affaires termineront nos arrangements. — Qu'importent les alVaires? — Ton àme est pure: l'absence, le temps, la raison te rendront à moi. — Oh! je suis tout à toi; je n'ai pas ces3é de l'appartenir. — Ahl Eanchelle, tou cœur est tout. — Ménage-moi, mon ami; ne me parle plus de ce que je dois

FANCHKTTK ET HONORINE.

oublier. — Faiidielle , qui t'aimera plus que moi? — Personne, mon ami. — Qui mieux que moi te prouvera son amour? — Personne, mou ami. — J'ai eommis de i;r.nuUs fautes de coudiiile, ne me les fais pas expier. — Mon ami, la bonté m'accable. — Kli ! ne la mérites-tu pas;' — Par grâce, mou ami, laissons les détails. — .^la chère enfuit , les époux les plus sa;;es ont bien des cboses à se pardonner. Il est bon île se rappeler ses faiblesses, de st confier ses plus secrètes pensées. Se dire tout ce (ju'on pense, c'est s'imposer la loi ilc ne rien penser que dliomiéle. Neu\-tu, Fanelielle , ijuc nous nous disions tout? — Noiontiers, mon ami. — Tu seras vraie? — lu loi? — Oli I moi, je n'ai rien à eaclier. — Aujounl'liiii. — IMécliaule! « l.a conversation )irit insensiblement une tournure assez g.iic : nous nous étions babilles sans nous en apercevoir.

Il avait donné ses ordres; madame Uucajla faisait ses petites dis- |iosilion>; j'avais demandé le déjeuner... Ou aiuionea M. de Saiute- Luce.

Je fus d'abord trts-eboquéc qu'il Osât aller contre mes ordres. Je réllécliis ensuite (|ue si j avais pu lui défendre l'entrée de mou ajqiartement , je n'avais pas le droit de lui interdire, à l'éjjard de Krauebeville, une démarcbe que commandaient les circonstances. Je me levai, et je passai cliez moi. .le me rends cette justice : je ne voulais ni voir, ni eulentlre. Je m'étais retirée dans le cabiui't le plus reculé, je causais avec Honorine; et si quelque distraction m éloignait d'elle, il lui sullisail d'un mot pour me ramener à l'instant.

Tout à coup plusieurs voiv s'élevèrent. Je dlstinijuai celles de Francbeville et de .Sainte-Luce. Je cherchai à reconnaitre la troisième. A chaque seeoude, le ton s'élevait davanlajje, et je saisis quelques mois qui ne pouvaient venir que de youlaui;es.

Soulan(;es! comment sait-il que nous sommes ii Paris? Elait-il hier à l'Opéra? sa femme y était-elle? Veut-elle me nuire, et se veni;er de Francheville... Il sait tout, il pardonne tout : qu'ai-je à redouter?

Cependant la convcr.satiou s'anime it un point qui m'alarmc... Je crois entendre des menaces... Ciel! juste ciell... Saiute-I.uce, Francheville! J'oublie (pie je m'expose en revoyant ce jeune homme; je cours , je vole , j'entre... Quelle exaspération sur toutes les fifjurcs! ([uel einportemeul dans le jjeste et le ton ! quel orage va foudre sur moi !

" le vous répète, s'écrie Francheville, que la première imputation est une absiirde calomnie. Madame nous a proposé, à madame Ducajla et à moi, de l'aecoiupagner au spectacle, et une femme qui a besoin d'une loge grillée n'y conduit pas son mari. — La seconde imputation est infâme, s'écrie Sainte-Luce transporté de colère. Elle m'outrage auLint que madame. Moi, je serais cap;ible de conduire dans un lieu susiiect celle de toutes les femmes que j estime , que je considère, que j'honore le plus! voilà de ces choses qu'une femme honnête ne pense pas, ne croit pas. — Vous me manquez, monsieur. — Je suis prêt à vous en faire raison.

» — ^ous oubliez, monsieur de Sainte-Luce, qu'une femme n'a de vengeur, qu'elle n'en ]ieut reconnaître et avouer d'autre que son mari. — C'est vous, mon.-ieur de Franclieville, qui ne vous rappelez plus ce que dit cette infernale lettre. Ecoutez, écoutez:

"Je vous félicite, mon cher Francheville, de votre attachement exclusif pour une femme qui le reconnaît d'une si étrange manière. Donner un reudez-vous à l'Opéra; en sortir avec son amant, avant le lever du rideau; le suivre dans un endroit suspect; y passer deux heures avec lui; se retirer en désordre, voilà ce qu'a l'ait hier votre Fauchette, ce que je suis certaine ([u'cUe a fait, parce qu'un homme à moi est monté derrière sa voiture. Aimez-la bien, débonnaire mari, et conserx'ez votre foi robuste...

• Malheur à elle , mallieitr à vous , monsieur de Soulauges , si un mot de ceci transpire dans le public. Je laisse à monsieur le soin de venger son épouse ; je me réserve le droit de venger mon honneur cruellement outragé. »

Je ne savais plus ce que je faisais, ce que je pensais, oii j'étais. Troublée, égarée, suppliante, j'allais de l'un à l'autre. Je les conjurais de se crlmer, de ni'enlendre. ils écoutaient, je ne trouvais rien à dire. Aussi exaspérée qu'eux, par des motifs dilTcrents, je tremblais pour Sainte-Luce, pour Francheville, pour Soulauges lui-même, étranger à cette trame odieuse. Le sentiment de la crainte se dissipait-il un moment, il était remplacé jiar celui de la plus vi\e, de la plus juste indignation. « Ma fille était avec moi, m'écriai-je, elle ne m'a pas quittée, et elle n'a reçu, cl elle ne recevra de moi que des exemples de pudeur. Cruelle femme, que t'ai-je fait? J'ai cessé de l'aimer, mais je l'ai ménagée... » Francheville me serra la main avec force. Il me rendit à moi-même; il était temps : j'allais tout dévoiler...

<Jli ! non, non, je n'ajouterai pas un mot. Détruire la sécurité de son mari, serait aussi làclic qu'elle, et une indiscrétion porterait Soulangc s et Franeheville à s'entr'é;;orger.

Je me lus. Je me laissai tomber dans un fauteuil, deux ruisseaux de larmes s'ouvrirent. « C'est ainsi, dis je avec amertume, que madame de iMirville a été calomniée; le sang a coulé pour elle. Epargne/.-moi. mon Dieu, dans ce que j'ai de plus cher... u

Et j'étais à genoux, les yeux et les mains élevées vers le ciel. «C'est la que mou iiiuoceuce est couuue, qu'cl>*< est dégagée des

nuages qui l'enveloppent ici. Manifestez-la, mon Dieu, manifestez-la à ceux ((ui ont besoin d'y croire! »

Sladanii; Ducayla, attiré par le bruit des fauteuils et des chaises, des vociférations toujours croissantes, madame Ducayla se précipite dans rapparteiuent, me prend dans ses bras, me relève, me remel dans mon fauteuil. lUle prend la lettre, elle lit. Seule, elle avait conservé sa tète et du saug-froid. Elle résume les faits, les circonstances; elle rappelle les délails. Chaque idée, cbaijue mot établissait mon innocence. Elle représente à Francheville qu'il est absurde de rendre un mari garant de la conduite de sa femme, et que sou ancienne amitié jiour Soulauges devait imposer silence au ressenlimenl ; à Saiule- Luce, qu'une alïaire donnerait de l'éclat à un crime d'imagination d'autant plus inexplicable, que madame de Soulauges n'avait reçu de mon mari et de moi que des marques d'afl'ection. La raison se fait toujours entendre, surlout lorsque les premiers mouvements sont calmés par l'excès même de leur violence- Julie avait rapproché les esprits, elle avait tout concilié. Il ne restait à |)énétrer pour Soulanges et Sainte-Luce que le motif qui avait pu porter celle feiiiiiie à vouloir détruire rharmonie qui régnait dans ma maison. Fiancheville le eonnaissait ; il était rêveur et pensif. Peut-être étail-il frappé des suites funestes que peut avoir une intrigue liée sans réllcxion, suivie avec légèreté; une intrigue telle que le monde en offre mille, qui naissent et hnissent dans un jour, et qu'on oublie pour courir à des distractions nouvelles.

Je crois qu'il n'est pas d'homme aimable qui n'ait été l'objet de ces fantaisies-là. [Mais si cet homme, au lieu d'un goût léger, inspire un sentiment ]n'ofond , insurmontable, il ne dépend plus de lui de se retirer. S'il en manifeste le désir, il voit aussitôt se former un orage; il éclate sur lui, s'il a le courage de rompre. L'exaltation du cœur et de la tête donne à certaines femmes l'audace de tout tenter, de tout braver. Le public les signale, les avilit. Elles se perdent , mais elles entraînent tout avec elles.

Ainsi une belle soirée, un air frais et pur, une élégante nacelle invitent à se hasarder sur l'ondt claire et tranquille. Un point noir se forme à l'extrémité de l'horizon. Il échappe d'abord au nautouier, qui se repose sur un calme apparent. Bienlôl ce point grossit, s'étend. La bourrasque s'annonce. Le frêle esquif ne peut lui résister. Les guirlandes dont il est paré deviennent la proie des flots, et la mort se présente où on ne croyait trouver que le plaisir.

Lorsqu'on eut épuisé toutes les conjectures et les raisonnements, on revint aux particularités. Soulanges n'avait aucune connaissance de celle lettre, mais il avait su de sa femme que nous étions à Paris, et il était accouru avec l'empressement de l'amitié. 11 fut convenu qu'il retournerait chez lui, qu'il ferait sentir à sa femme ce que sa conduite avait d'odieux cl de répréhensible , et qu'il lui défendrait, à peine d'encourir sou indignation, de parler, à qui que ce fût au monde, de Francheville et de moi. Sainte-Luce exigea que mon mari l'accompagnât chez le chirurgien oiiil m'avait conduite la veille. 11 voulait dissiper jusqu'à l'ombre du soupçon, mettre en évidence la droiture , la pureté de sa conduite ; ne laisser aucune trace de celte scène dans le cœur de mon mari. Francheville était convaincu, mais il ne put résister à la force, à la continuité des instances de Sainte-Luce : ils sortirent tous trois.

Madame Ducayla n'avait pas d'expérience. Elle remarqua cependant que c'était particulièrement à Francheville que madame de Soulanges avait voulu faire du mal. 11 lui semblait que si j'étais l'objet de sa haine, elle m'eût attaquée sourdement dans ma réputation, elle eût cherché à in'ôter insensiblement l'estime publique, et elle eût ménagé le cœur et le repos de sou mari. Je suis étonnée que Boulanges n'ait pas été frappé d'une idée si simple. Je tremblais qu'elle se présentât à son esprit. Je sentais qu'un mol inconsidéré de sa femme pouvait la faire naître; je prévoyais à quel point un homme, ainsi traité par le meilleur de ses amis, porterait le ressentiment.... Hélas ! je n'avais pas tout prévu.

Soulanges rentre lepremier. 'Joute sa personne exprimait une fureur concentrée, qu'il s'cITorçuit de maîtriser devant moi. <i Qu'avez-vous, monsieur de Soulanges. qu'avez-vous? — Vous avez trop de pénétration, madame , pour ne pas le savoir. Abusé par la confiance de l'amitié, je n'ai rien vu, je n'ai rien voulu voir... Ce n'est pas vous, madame, que poursuit une femme coupable; c'est celui qui a trahi son amour et moi. C'est de lui qu'elle a voulu se venger... Cet aveu ne lui est pas échappe, mais pendant une explication orageuse, on ne calcule ni le sens, ni la force des mots... Et c'est moi qui suis outragé par Francheville, moi qui aurais donné pour lui ma fortune et mon sang!... Le barbare !... » 11 marchait à grands pas, ses deux mains enfoncées sous sa chemise. 11 levait les yeux au plafond, il s'arrêtait, il marchait de nouveau, il se jetait sur un siège, il se relevait pour marcher encore ; il roulait dans sa tête quelque sinistre projet.... J'étais à demi morte, et l'excès de la crainte soutenait mes esprits, leur fournissait de l'aliment.

Madame Ducayla écoutait, observait dans un morne silence. L'étoniiement, la stupéfaction se peignaient dans lous ses traits. Jusqu'alors elle avait cru à la délicatesse, à l'honneur, à la vertu. Elle paraissait affligée de renoncer à roi)iiiion qu'elle avail conçue <le l'humanité, et de trouver le vice sous le vernis imposteur de l'éducatiou. Elle se

FANniIETTE ET HONORINE.

lov;iil, elle iilliiil se relircr. • Julie, lui criai-jo, je ue suis capaMc de liiii ; ne in'ali.iiiiloiiiifi |)as , j'invoque le recours ilo votre raison. Kilo a tant lait, il y a tU'iiv liciiies? que ne fiia-t-elle pas eneore ? — (Juanil riionneuV eoinnianile, niailaïue, la laisiiu est sans pouvoir, • nie dit SoLilaM|;i's (l'un ton «le voiv nui nie lit tressaillir.

Je pensai à Honorine. Je m'arriHai au projet de la mettre entre son père et son ennemi... Je rejetai cette pensée. Ju redoutai l'elVet que produirait sur cette âme neuve et pure les reproclies de Soûlantes, la confusion, les réponses évasives de son pi're. Je ved\ qu'elle l'estime, qu'elle le respecte toujours; que toujours elle voie en lui le premier des hommes. (Jue lerai-je, mon Dieu?... je les suivrai, je me jetterai au-devant des coups; les armes tomberont de leurs mains.

Les voilà.... je les entends Julie, ne m'abandonnez pas; aycï

pitié de moi, secoure/, moi. • —

.1 La ealouinie, s'écrie Sainle-l.uce, a les apparences de la vérité. Nous avons été hier chez un cbirur(;ien ; M. de Kranclieville l'a vu, il a vu sa femme, il leur a parlé. Mais il y a dans la maison (pielqu'un qui reçoit celles que la cupidité, ou le îïoùt des plaisirs y conduisent. — Et si madame de Soulauijes réponil, aflirme «pie c'est (le ce dernier lieu que sortait ma femme, comment désabuser le public? — I\ladame de .Soûlantes ue dira rien , monsieur. llUe n'a pas de raison de hair votre épouse. C'est vous seul qu'elle a voulu frapper, torturer, désespérer, vous qui, sans affecliou, comme .sans égards pour moi, l'ave/, séduite à lirécour, et l'avez quittée avec celte légèreté, ce dédain qu'on se permet ;t peine nec une femme perdue. Il est inutile que j'ajoute rien. ^ ous devez ni'cnlendre. monsieur de Franchoville. »

Francheville ne répondait pas. U rougissait, pjlissait, me regardait. Ses lèvres étaient agitées d'un mouvement convilsif. Sans doute, il frémissait d'être mis dans la nécessité de se mesurer avec un homme qui l'avait comblé des marques du plus sincère attaclienient. Eh! eût-il été un étranger, n'est-il pas atïreux pour un homme sensible d'égorger le mari, après lui avoir ravi le cœur de sa femme?

Je me mourais d'anxiété cl de douleur. Madame Ducayla cherchait à se faire entendre; on ne l'écoutait plus. Sainte-I.uce prit la parole avec noblesse et fermeté. Il représenta à Soulanges qu'un bombât ne remédierait .i rien, et mettrait en évidence la conduite de sa femme. <( Je la connais à présent, je la méprise, je l'abandonne. C'est l'amitié, c'est ma confiance, bassement jouées et trahies, que je veux venger, ([ue je vengerai. — JMonsicur, répondit froidement Francheville, je suis à vos ordres.

• — A'ous ne vous battrez pas , m'écriai-je. Partout je serai entre vous deux. »

Je me levai, je m'élançai, je courus a eux... Mes genoux tremblants ne purent me soutenir. Je tombai dans les bras de Sainte- Luce... de Saiute-Luce ! «Je sauverai votre époux, madame. C'est le plus grand, c'est le dernier efl'ort d'un amour malheureux. « Comment le sauvera-t-il ? que va-t-il faire ?

Francheville m'arrache de ses bras, et me place sur une ottomane.

« Monsieur, dit Saintc-Luce à Soulanges , je n'entre pas dans les sujets de pl.iinte qu'a pu vous donner monsieur, ils sont étrangers à l'afl'aire que nous traitons. U s'agissait d'abord de l'accusation infâme portée contre moi par madamevotre épouse, et c'est .iquoi, il faut, s il vous plaît, revenir. — Vousèles justifié , monsieur; qu'avez-vous à me demander? — Une injure non méritée n'en est que plus cruelle. Je vous en demande la réparation. — Et monsieur de Francheville se tait! Prompt à ofl'cnser, lent à satisfaire, il souIVre qu'un enfant s'expose aux coups que lui seul a mérités! — Un enfant, monsieur, un enfant! Oubliez-vous que mon sang a coulé pour ma patrie, et que j'ai vaincu ses ennemis? Un enfant! Joindre le mépris à l'injure! c'est plus que je ne peux supporter. » Et dans l'excès de sou emportement, ou aveuglé par le désir de me conserver Francheville, il s'oublie jusqu'il faire it Soulanges le plus violent des outrages, celui qui, d'après nos préjugés, ne peut se laver que dans le sang.

« Vous me perdez, Sainte-Luce ! s'écrie Francheville. Sans doute vous l'aurez cette funeste primauté que vous avez voulu obtenir, mais je suis un homme déshonoré. »

Sainte-Luce et Soulanges n'écoutent, ne voient plus rien. Us sortent avec la rage dans les yeux et dans le cœur. Je me lève... je veux les ■ suivre, les arrêter, les désarmer par mes prières, par mes larmes... One réflexion, vive et prompte comme la fondre, me frappe et me retient. Malheureuse! c'est Ion amant que tu veux suivre, tu vas braver a la fois les convenances, l'opinion, ton devoir, ton époux. Soulïre en silence, et dévore les larmes.

Sainte-Luce, généreux et infortuné jeune homme, as-tu l'expérience

nécessaire pour te défendre, pour vaincre Pour vaincre! qui?

l'homme ii qui je dois mon état et mou mari ! Sainte-Luce ! Sainte- Luce ! Je péris si tu succombes. Quels regrets si tu es vainqueur!

Francheville était tombé dans un accablement profond. Julie lui tenait la main, et me regardait d'un air pénétré. Je sanglotais, je sulVoquais, je ne trouvais pas une larme.

Francheville se lève exaspéré, 'i Parlons, dit-il , montons en voiture. -Mlons cacher ma honte, non dans ma terre de Champagne, mais au sein des Pyrénées. C'est là que je veux vivre inconnu, oublié du

genre humain. — Partir, mon ami, partir sans connaître l'issue de cet affreux combat! — Nous partirez, madame. Vous reverrez ces lieux où vous m'avez donné votre foi. Vous retrouverez la cendre de ma première épouse, île celle dont j'ai exclusivement possétié le ca'ur, et dont le dernier soupir lut l'.ncenlde l'amour fidèle. . Je l'outrage, Fanchellc! pardon, p.irdon. Sais-je ce que je dis, ce que je fais? (^'ent moi, c'est moi (|ui ai causé tout le mal , qui ai voulu que lu aimassea Sainte-Luce, et j'ose l'adresser des reproches! l'aiivre Soiilangeii! pauvre jeune liouime! (|uel sera le malheureux? .Mi ! pourquoi lou> les coups ne tombent-ils pas sur moi?... Libre alors d'écouter, de suivre ton cœur... — N'achève pas, au nom de IJieu, n'achève pas. r\e suis-je pas assez malheureuse, assez souffrante ? Veux-tu cpie je meure mille fois? »

llu morne silence succi'de ii tous ces mouvements. Chacun ]icnse d'après sa situation, ses espérances , ses alarmes. .Mon imagination, mon cœur, ma vie, tout mon être, se portent vers Saiute-Luce. Je le vois, je vois le fer meurtrier tourné sur sa poitrine... Je vois percer le cceiir le plus noble, le pins sensible... Je jette involontairement un cri alïreuv.

ic Pars, ma bonne amie, pars à l'instant même. Tu ne peux rester près de moi sans déceler les sentiments secrets. Je te les |iarilonne, mais leur expression me iiénèlrc, m'alllige. Pars, je l'en supplie, je t'en conjure. Dans ileiix heures, je te suivrai, ^ladame Ducayla, emmenez ma femme, consolez-la, forlifiez-la contre les événements, contre elle-même. »

Julie me prend la main, et je me laisse conduire comme un enfant. Elle me fait monter dans la voiture; elle met Honorine <lans mes bras. Mon cœur, froissé, comprimé, se dilate a l'aspect de celte enfant. Je retrouve des larmes, j'en verse en abondance. Ilonoriue me presse de (|ucstions auxquelles il m'est impossible de répomlrc l'.Uc pleure amèrement, et île mon silence et de ma douleur. Son bras est passé autour de mon cou, sa joue est fixée sur la micuiie. .Iiilic nous embrasse toutes les deux, el mêle ses larmes aux nôtres. Nous voilà trois, afiligées, désespérées d'une faute qui n'est pas la mitre, et dont il nous est impossible d'arrêter les suites.

Nous arrivons ainsi à la seconde poste. Tout à coup ane idée sinistre me frappe, et vient ajouter a mes maux. Francheville m'a éloignée pour chercher, trouver Soul.TUges, se mesurer avec lui... Sainte- Luce , Francheville! Faut-il les perdre tous les deux à la fois!.... J'ordonne à Philippe de nous ramener à Paris, el d'aller un train à crever tous les chevaux.

Nous rentrons à l'hôtel. Je demande, j'appelle Francheville. Je ne trouve que Georges entre les mains des chirurgiens. Ils cherchent h rappeler un reste de vie que le saisissement, la douleur ont presque épuisée. Encore une victime!

Francheville est sorti; sans doute il connaît le lieu du rendez-vous, cl je n'ai rien entendu qui puisse diriger mes pas, mes démarcnes!... lié! pouvais-je tout entendre? Depuis ce matin, égarée, torturée, afiaiblie, suis-jc autre chose qu'une frêle machine, toujours prèle k succomber ?

On frappe à coups redoublés... Je cours à la croisée... C'est Francheville qui descend d'une voilure, qui appelle du secours.... Ah ! Dieu soit loué!

Il demande du secours, el pour qui ?.... Ci^ ! juste ciel! .Sainte- Luce. sanglant, décoloré I .Son œil est éteint, ses lèvres sont livides!... Sjinte-Luce est mort!... Oh! je meurs par lui et pour lui. . .

Oii suis-je ?... Je ne connais pas cette chambre. Qui est auprès de

moi? (?est Francheville, à genoux devant mon lit, tenant ma

main, la baisant avec transport, s'applaudissaut de mou retour à la vie: c'est madame d'Elmoni. qui me prodigue les soins d'une tendre mère : c'est Julie, qui pirtage avec dévouement ses fatigues et ses soins.

Combien de temps s'est écoulé? Que s'est-il passé ?... Et Sainte- Luce ! Sainte-Luce!

J'ai prononcé son nom d'une voix affaiblie, Francheville m'a entendue. «Sainte-Luce est hors de danger. — Pour Dieu, ne me trompez pas. — Il est hors de danger, je t'en donne ma parole d'honneur. — Ah !... ah !... •

On s'empresse, pour me rendre un peu de calme, de me raconter ce qui s'est passé. Soulanges est mon sur la place. Tout l'univers ignore qu'il avait délié mon mari : la réputation de Francheville est à couvert. Saiut-Luce, Irès-dangereusemeiil blessé, est aujourd'hui convalescent. 11 est resté à riiùlel, et mon mari, redoutant l'eflct que produiraient sur moi son état et l'idée de le savoir si pri's, m'a tiiil transporter chez madame dT-lmont , où une lièvre ardente et un délire continuel m'ont mise sur le bord de la tombe... La misérable ! elle a tué son époux I elle a tué Georges ! A quoi ont tenu la vie de Sainie- Luce el la mienne ?

Je veux voir Honorine. Elle seule peut éloigner de moi l'image de l'infortuné jeune homme, sacrifiant à mon repos son amour, ses espérances el sa vie. On craint pour moi toute espèce d'émotion, on me refuse ma fille. Quelle émoiion est plus forte, plus dangereuse que celle qui se reproduit dans le silence avec une force toujours nouvelle ? Ils ne savent pas que je veux coinballre un sentiment par un

FANCHETTE ET HONORINE

autre, qiio je veux i^clinpiier ii moi-môinc. M'nbandonner ii mon cœur, c't'sl me iTplon(;er ;m toinlie^ii. Voilà ce que je ne saurais dire, et ce qu'il Ifiir est si facile de prévoir.

• l)li ! reiuU'ï-moi ma fille, par jjnîce, rendez-la moi. » Honorine m'a eiilendue. I.lle entre, elle re(;ardc son père d'un air suppliant ; il lui a défendu de ni'a|aroclier, je le vois. «Uli ! mon ami, qu'elle reste , qu'elle ne me quitte plus ! Si tu savais quel bien me fait sa présence 1 »

Il résiste. Avec autant d'esprit, avoir si peu de iiéiiélration ! Comment! il n'a nulle idée de l'cflet que proihiit sur une femme trop sensible, mais honnête, l'aspect de sou enfant; avec quelle puissance l'amour inaterml éloijpie, dissipe tout senllinent coupable ; par quel attrait irrésistible il nous rattache ii vlMi auquel nous devons le bonheur d'Otre mère! IN'ous nous sommes promis, aujourd'hui même , de nous dévoiler nos plus secrètes pensées. Ah ! je le sens, la femme la plus sajje a bien des choses ii taire. Franelieville pleure sur la destinée de Soulanijes ; je ne l'alTlijïerai ])as davantage par des aveux humiliants pour lui et pour moi. J'éviterai même de prononcer le nom de S.iinte-Luee en sa présence. Mais je veux ma fille; il faut qu'elle soit l.i , toujours là. J'insiste avec toute réiieiv;ie dont je suis capable. On se rend, pour calmer une agitation au-dessus de mes forces. Honorine est établie chez moi.

XVlll. — Le mouchoir.

Oui," je reviens avec elle aux sentiments calmes. Leur douceur, et la paix qu'ils portent dans l'àmc, sont bien préférables à l'ivresse des passions orageuses. Les jouissances qu'on doit à celles-ci sont plus vives, |)lus eiitrainanlcs ; mais <|U(lles en sont les suites? L'éloignement pour .son époux, la négligence pour ses enfants, le mépris même de son complice, l'abandon et les regrets.

ÎMais ces ))assions orageuses sont-elles soumises au raisonnement? Dépend-il de notre volonté de les faire naître, de les éteindre? Avec quelle indulgence on doit juger une femme faible ? Peut-on pcnclrer dans les détails de sa chute? l'eut-cllc instruire le public des circonstances imprévues, inévitables qui l'ont accélérée ? Oh! je le crois, nulle ne peut compter sur sa vertu; toutes sont destinées à combattre, sans avoir la certitude de vaincre. Heureuses celles qui ont fourni leur carrière, et qui ne craignent pas de reporter les yeux en arrière ! Celles-là sont indulgentes: elles savent à quels efforts , à quels sacrifices elles doivent la conservation de leur propre estime.

Celles-là ne |>ardonnent rien, qui ont l'orgueil d'une bonne conduite, et cette confiance en elles-mêmes, qui les rend plus faciles à séduire, ou qui croient couvrir par de vaines déclamations des désordres qui éclatent tôt ou tard.

Mais pourquoi m'engager dans ces distinctions subtiles? Est ce une faiblesse que je [uépare? Clierché-je d'avance à me la faire pardonner..." Honorine, viens auprès de moi; dis-moi quelque chose, parlemoi de ton père. »

Mes forces renaissent d'une manière sensible. Je commence à faire quel(|ue chose... Misérables femmes! A quel genre de travail nous a-t-on formées! iSos doigts seuls sont occupés. La tète, toujours libre, agit sans cesse surelle-même. Je brode ma fleur; je vois Saiute-Luce sur le métier.

Je jette mon aiguille... je suis tentée de déchirer ma mousseline... (Juel déplorable enfantillage !Eh ! que vois-je dans le livreque j'ouvre? (^)u'enleiids-je, quand on me parle de ce qui n'est pas lui? Vers quel objet ma pensée se portc-t-elle constamment, le jour, la nuit?... Oh! mon Dieu! mon Dieu!

(Jet état ne peut durer. Il n'est pas en ma puissance de le supporter plus longtemps. Il faut que je le revoie, que je... Qu'ai-je dit? que pcnsé-je? " Honorine, Honorine, embrasse-moi; que tes caresses me rendent à moi-même et à ton père. Oh! embrasse-moi encore, toujours, toujours... »

L'appartement qu'occupe madame d'Elmont est resserré. Francheville sent que nous l'incommodons; il me propose de retournera l'hôtel. A l'hôtel! Il sait qui j'y verrai , et c'est lui qui veut m'y reconduire! C'est lui, toujours lui, qui prépare... Je n'ai pas la force de ri fuser : ne devait-il pas le prévoir?

Nous prenons congé de madame d'Llmont, nous sortons, nous rentrons chez nous. Mes yeux plongent dans toutes les pièces qui sont ouvertes; ils voudraient pénétrer dans celles qui sont fermées. Mon cœur bat avec une violence, et j'éprouve un plaisir! Est-ce la crainte, est ce le désir qui m'agite? Sont ce ces deux sentiments à la fois?

« .Ma bonne amie, il n'est plus ici. » Mon creur cesse de battre. Il se serre... Ah ! ■ El oii est-il donc? demandai -je d'une voix timide. — Il est parti ce matin... — Pour aller oii ? — .\ fircst. »

Mou premier mouvement fut de me plaindre de la défiance que me marquait Erancheville; le second appartint tout entier à la reconnaissance : je ne pouvais me dissimuler les dangers auxquels venait de me soustraire l'indulgente prévoyance de mon époux, .le l'embrassai lendrement, oui, avec une véritable tendresse. Mais lorsque je fus aban lunnée à mon cœur, que sa voix impérieuse se lit entendre, je ne pensai, je ne rêvai que Sainte-Luce. Je l'appelais, je le pleurais,

et, rassurée par son absence, je me livrais sans réserve à la violence de mon amour.

Croira-(-on que ma situation n'était pas sans quelque charme? ,Te souIVrais; je sentais quelle eftt pu être l'étendue de ma félicité; je n'osais ni l'espérer, ni la désirer; je me voyais condamnée à d'éternelles et douloureuses privations. Cependant je pouvais aimer sans coutiainte, sans redouter Sainle-I.uce, ni moi : et de quoi ne console pas, ne dédommage pas le bonheur d'aimer?

Je parcourais avec sécurité cet hôtel, oii j'ét.iis entrée en tremblant. Vingt fois le jour j'ouvrais cette chamljie qu'il a habitée, et j'y passais des heures entières à rêver, .'i penser à lui.

Aujourd'hui, je me suis assise devant ce lit oii il a été mourant, et inoiirant pour moi. J'y cherchais, j'y marquais la (ilacc qu'il a occupée; je voulais y retrouver ses formes; je cachais mon visage dans mes mains, je fermais les yeux, je me laissais aller sur ce lit, je parvenais à une illusion complète... Pauvres humains! tout n'est-il pas illusion pour nous ? Le bonheur lui-même est-il autre chose ?

.le me lève avec confusion. Je me demande si j'oserai un jour avouer à Honorine les puériles émotions auxquelles je m'abandonne eu ce moment... Oui, elle saura jusqu'où jicul descendre ce sexe si fier de sa prétendue supériorité. Elle apprendra que cette fierté n'est dans une femme que l'absence du sentiment. Elle sentira la nécessité de conserver ce noble orgueil dont nous dépouille une faiblesse. Elle saura que celle qui laisse surprendre son cœur n'est plus que l'esclave de son amani, qu'un jouet que sa main brise à son gré , sans qu'elle ose se permettre la plainte, le plus léger murmure.

Où en serais-je , bon Dieu ! si Sainte-Luce ressemblait à ces hommes qui , dans l'amour, ne cherchent que le plaisir, n'ambitionnent que lui, et lui sacrifient tout, jusqu'au repos, à la réputation de celle qu'ils disent aimer? Ah! Sainte-Luce, sans véritable amour, sans dévouement, sans délicatesse, n'eût pas été dangereux pour moi... Que de femmes ont pensé, ont dit la même chose de leur amant, et ont été cruellement détrompées!

En faisant cas réflexions, j'allais, je venais; je m'asseyais dans ce grand fauteuil où il s'est sans doute assis; j'ouvrais une armoire, les tiroirs d'une commode; partout je croyais le voir; partout je trouvais une sensation, une illusion nouvelle. J'ouvre enfin une garde-robe... dans un coin, à terre... Aurai-je enfin quelque chose de lui?.. C'est un mouchoir. J'y remarque des taches de sang, et tous mes membres

lialpitent... Je relève ce mouchoir; je cherche la marque c'est le

sien; c'est son sang, son sang versé pour moi... Je le presse sur mon cœur; ma tête se monte, s'exalte; je vois dans ce mouchoir un trésor inestimable; je le cache dans mon sein; je fuis, comme si je craignais qu'on me ravît ce sang, ces souvenirs, ces émotions si cruelles , et cependant si chères. Je cours m'enfermer chez moi; je reprends ce mouchoir; je le considère avec attendrissement; je compte les taches dont il est couvert; je les couvre de baisers et de larmes. Ce mouchoir, ce sang font maintenant partie de mon être; la mort seule peut m'en séparer.

On entre !... Dieu ! j'ai cru avoir fermé ma porte. Ah ! si Francheville me surprend adorant ces tristes reliques... Non, non, c'est Honorine. Je n'ai pas encore à rougir devant elle. Son inexpérience est ma sauvegarde et la sienne... Si prancheville me surprend, ai-je dit? Je dois donc redouter sa présence, son œil observateur; je suis donc coupable ! Et puis-je l'être envers le père seulement? Wai-je pas aussi des devoirs à remplir à l'égard de l'enfant? Mon choix, la nature ne m'ont-ils pas liée irrévocablement à l'un et à l'autre? Et, rassurée par l'innocence de ma fille, j'oserais me livrer en sa présence à des transports qui feraient mou désespoir, si elle s'y abandonnait un jour; je renoncerais volontairement au droit honorable de la rappeler à ce qu'elle se devra à elle-même I IN'on, non, jamais.

Mon foyer est allumé. Je ne réfléchis pas; je ne balance pas. Hésiter, c'est me mettre dans l'impossibilité de consommer le sacrifice. Je prends ce mouchoir , je le lance ; il est la proie des flammes. Ah ! quelle douleur poignante j'éprouvai, quand il n'en resta que la cendre! Honorine me regardait avec attendrissement. Je lui ouvris mes bras; elle s'y précipita avec la candeur, la vivacité de son âge. Je l'emportai. Je sortis de cette chambre; je me promis de ue plus rentrer dans celle...

« Partons, dis-je à Francheville, partons à l'instant même. L'air que je respire ici est empoisonné. Partons, si tu veux te conserver une épouse, et une mère à ton emaut. »

J'étais sortie de l'hôtel. 11 me suivait, il me pressait de rentrer^ il ne voulait que le temps nécessaire pour faire ses dispositions. Je ne l'entendais pas; je ne l'écoutais pas; je marchais .au hasard; Honorine me conduisait, elle, qui a, qui aura si longtemps encore besoin d'être guidée. Chère enfant ! puisse le ciel te garantir des tourments que j'endure! Un cœur passionné est un fléau, dont il nous frappe dans sa colère, et il nous impute les fautes qui sont son ouvrage!

Nous arrivons chez madame d'Elmont; mes yeux troublés se portent partout sans rien voir... Ils retrouvent Honorine ; elle seule aie pouvoir de me calmer. Et cependant, en la comblant de caresses , en recevant les siennes, ce mouchoir, ce fatal mouchoir était présent à ma pensée; je voyais les flammes dévorer ce que j'aurais racheté de

FANCHKTTE ET HONORINE.

St

mon sang, (le ma vie... Je mourrais, je crois , si je n'uvwis Honorine. Je veux vivre pour elle.

Franclieville paiiiil. • l,a voiture est k la iiorle, me Jit-il il'uu ton froiil. • Pas un mol île eonsolalioii, d'eneouraueiiieul, de pilié, el e'est lai qui m'a perdue! Ali! qu.ind ils nous trompent, nous délaissent, il faut doue les aimer encore, et baiser les l'ers dont ils nous chargent!

Nous parlons. Le grand air rafraichit mon sang ; des objets nouveaux attirent insensiblement mon attention. Honorine a s.i main dans la mienne; une douce pression répand d.ms tout mon corps un baume consolateur. Je soutire, mais mes maux ne soui plus insupportables. Je retrouve la force de réflécliir. de me recueillir, de me tracer un plan de eoiiiluite, dont je me pronuts de ne point m'écarler.

^>i les délices, si les tourments de l'amour étaient ilurables, il n'est pas de force liumaiue <pii pitt les suppurler. Je l'ai dit, je crois, nos sentiments s'afl'ailillsseul dans la propurtion de leur première violence; on revient au repos par l'excès même do la rati|;ue.

Pourquoi Frauclieville ne me parle-t-il pas? .l'ai besoin de l'entendre, de lui répondre. Croil-il manquer à la dignité de son sexe, à sa qualité d'époux, en venant au -devant d'une femme souffrante, infortunée, mais bonnète ? Je me répète, je le sens; mais la continuité d'une même position ne ramène-t-elle pas les mêmes idées?

Kt Julie! clic me regarde d'un air pénétré, et ne m'adresse pas une parole. Ah! quand elle a perdu son époux, me suis-je bornée ii la plaindre? iMa bourse, ma maison, mon ca:ur,jc lui ai tout ouvert. Du cœur sensible est toujours bon à quelque chose; la fermentation seule est à redouter.

Demain nous arriverons ,i ce château. J'y vivrai entre une femme froide et un époux qui parait s'olïenscr enfin et de mon indifférence et de ma douleur. Je ne peux le blâmer; mais que puis-je substituer à un sentiment qui n'est plus? t^)u'opposer à celui (pii me subjugue , qui m'entrainc? Satisferai-jc l'raiiclicville avec des éijards, des prévenances, des soiii>? Uien de tout cela ne dédommage de l'amour, et l'orgueil d'un homme n'est-il pas révolté de la seule idée d'avoir cessé de plaire?

Qu'est-ce donc que le mariage , qui se présente quelquefois d'une manière si séduisante, et dont les suites sont si amères? De qui vient celte institution bizarre, qui contrarie la nature, s'oppose à ses vœux les plus doux, et n'est plus qu'un insupportable fardeau pour deux êtres qui ont cessé de s'aimer et de se convenir? S'il n'est pas d'amour éternel, pourquoi s'engagera une constance illimitée ? Pour(pioi surtout le mari se prévaut-il de ce contrat, pour exiger de sa femme l'observation rigoureuse de coudilious qu'il enfreint ou (pi'il élude? N'est-ce pas cette inégalité de droit qui commande de l'indulgence en faveur de celles qu'un moment d'oubli rend plus digues de pitié que de blâme? JN'est-ee pas... IVon, non, ces raisonnements sont la dernière ressource d'un être coupable, qui voudrait s'étourdir sur une première faute, s'appuyer de prétextes spécieux pour en commettre de plus graves, el imposer silence à sa conscience alarmée.

Le mariage est un lien général, qui rapproche et unit les hommes vivant dans l'étal de société. Il est la gariintic des mœurs publiques, la sûreté des familles et des propriétaires. C'est à lui que toute femme doit un nom, un rang, l'espoir de transmettre à ses enfants les vertus de leur père, avec son héritage, la considération dont il a joui, la propension au bien, dont il leur a donné l'exemple Kespeclable sous tous les rapports, et par l'esprit même de son institution , le mariage offre des inconvénients, comme tout ce qui sort de la main des hommes; mais, s'il n'existait pas, que deviendrait l'ordre social? L'homme sans parents, sans alliés , privé des lumières el des conseils d'aulrui, borné dans ses vues , dépourvu de la force et de l'eusendile qui préparent l'exécution et assurent les succès, étranger auxémotionsdouces, à l'émulation, à la gloire, à l'esprit public, qui naît toujours de l'intérêt de sa famille, subordonné au bien de tous; isolé, abaiulonné à ses seules ressources; misérable par son indépendance, l'homme descendrait au rang des animaux, et sa faiblesse le placerait au-dessous de la plupart d'entre eux. Que serait Honorine , si le mariage n'avait consacré sa naissance ? Fille obscure d'une mère ignorée , elle trainerait sa triste" existence, cachée aux derniers rangs de la dernière des classes. Honorine! Honorine! respect et reconnaissance a l'instiluteur du mariage. Que ces mots se gravent dans ta méuioire; qu'ils te soient toujours présents dans la saison des orages.

Mais ces orages mêmes pcrniettcnt-ils de raisonner, de discuter longtemps? Jouets de notre imagination et de notre cœur , nous approuvons, nous blâmons, selon que l'un ou l'autre nous persuade et nous eutraine. Oh! ce mouchoir!... ce mouchoir!

11 est parti sans me voir, sans m'écrire! ne devait-il rien à l'intérêt que je lui ai marqué? A-l-il dû se soustraire à un devoir de pure bienséance? L'amour rend-il dur, ingrat!.... Oli ! non, non. Il sait, comme moi, les combats que me livrent sans cesse l'honneur et le devoir. >on , il n'est pas dur, il n'est pas ingrat, il a pitié de moi; il m'a ménagée : je lui en rends grâces.

Oui, cette lettre eût ajouté à des maux qui sont déjà au-dessus de mes forces. Que me resle-l-il de ce mouchoir? que me resterait-jl de celle lettre ? le souvenir d'un sacrifice aussi pénible que le premier. Mon cœur, mon faible cœur se fût révolté en le faisant, mais

enfin je l'aurais consommé. Il m'a épargné de nouvelles angoisses : je lui en rends |;ràee» encore.

Nous voila arrivés ii ce tliàtcau, qu'on disait si bien situé, ni riant. Je iiarcouis les jardins, ilont on m'a tant vanté la distribution, la jiiquanle variété. Tout cela ine parait triste, désert.

Mais l'amour maternel ne peut- il pas tout animer? ne peut-il lias sulliieà mon bonheur? Un étranger l'emportera-t-il sur ma fille?... un étran|;er!

Ilunorinc, des livres, pi iit-ètre quel(|ue bien à faire, l'absence surtout... Ah ! tâchons île redevenir moi. Il est bien temps que je respire.

J ai rencontré , dans ces jardins, un site ubsoluinenl semblable ii celui oii, pour la première lois, il tomba à mes f^enoiix. Ce site me rappelle Itrécour, les commencements, les progrès d'une ]>assiou funeste, el je ne peux m'en éloigner... Je triomplie encore de moi.

J'appelle le jardinier, je fais bouleverser cette terre; je rei'ard'- avec une joie barbare les arbustes arrachés, le gazon renversé, la terre jetée çà el là. Quelle victoire je viens de remporter! rien de lui, jilus rien de lui. /{(V/H'c/ el rernnnaissanre à l'inslilultur itu inarinye.

Ah! si M. de Framheville savait ce qui se passe dans mon cœur, par quels efforts soutenus je cherche à lui imposer silence , ]ieul-ètie il oublierait des fautes qui ne sont pas toutes de moi ; peut-être il reprendrait ces sentiments qui ont assuré si loiigti iiips sa félicité et la mienne. Il louerait au moins mon courage; il applaudirait à l'cinpire que je reprends sur moi... Oserais-je recevoir ses éloj;es? Lst-ce pour lui, ou pour mon repos, que j'ai si fortement eombatlu? Ah! je n'ai rien à prétendre de lui, rien ii lui demander : l'amour ne rétrograde jamais.

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