XIX. — Projet louable sans effet
Nos jours s'écoulent dans un calme apparent; calme sombre et mélancolique, qui ressemble au silence des tombeaux. Francheville me néglige : dois-je m'en plaindre ou m'en féliciter? .Iulie me laisse à Honorine et ii nos études. Llle m'oblige sans le savoir. N'est-ce pas un bien d'être seul , quand on ne peut épancher son cœur dans celui de personne ?
Je suis assez tranquille. De fréquents souvenirs troublent mon repos; l'Océan et les combats effraient souvent mou imagination ; cependant mon existence est supportable. Je ne suis pas heureuse; je ne le serai j^i^nais: mais je pourrais être plus misérable, et je suis résignée ii subir mon sort, comme un malheureux condamné à perdre la vie reçoit une commutation de peine.
Son image vient-elle porter dans mes sens ce trouble qui n'est pas du plaisir, mais qui n'est pas de la douleur, réunion étrange d'espérance et de désespoir, sentiment mixte, qu'on ne peiitdélinir, et que conçoivent seulement ceux qui l'ont éprouvé? alors une réflexion désolante, mais fondée sur l'expérience que j'ai acquise, me ramène à combattre mon cœur.
Quel homme, me dis-je, a aimé plus que Francheville? Par qui a-t-il été aimé comme par moi? Des circonstances malheureuses ont altéré ce sentiment; d'autres circonstances imprévues, inévitables, ont concouru avec le temps à l'éteindre tout à fait. Les circonstances el le temps altèrent donc tout; ils éteindront aussi cet amour violent, irrésistible, par qui seul Sainte-Luce semble exister. L'absence, la guerre, la gloire, l'ambition, hâteront peut-être cette époque. Jeune encore, mais plus âgée que lui, que serais-je , si j'avais comblé ses désirs? La satiété, la soif du changement, des objets brillants de jeunesse, de fraîcheur, de grâce, attireraient ses regards, les fixeraient ; et celui-là a cessé d'aimer, qui regarde avec plaisir une autre femme que sa maîtresse. 11 est humiliant d'être délaissée de sou mari; il est humiliant el cruel de l'être de son amant. L'amant, habitué à lire dans les replis les plus cachés de notre cœur, sent ce que notre position a de pénible; il ne se dissimule pas que lui seul fait couler nos l.irmes; mais il redoute la plainte, le reproche; il veut s'y soustraire; il s'éloigne, il fuit, et de toutes les illusions dont il a embelli quelques jours de notre existence, il ne nous laisse pas même celle qui console de la perle des autres, celle qui ne devrait rien coûter k un cœur reconnaissant, l'amitié.
Quoi ! Sainte-Luce , un jour, ne serait plus même mon ami ! je renonce à l'amour, à l'amant. Mais être oubliée de lui, voilà ce que je ne supporterais point. Qu'il soit heureux par une autre, avec une autre, j'en gémirai, j'en gémirai longtemps; mais qu'il reste mon ami.
Si l'inditTérence de Al. de Fiaiicbeville convient assez à ma manière actuelle d'être, elle ne m'en paraît pas moins inconcevable. Dans quelque position que soit une femme, elle lient à sa beauté, (,'e genre de vanité est néavec nous; il se développe avec nos charmes; il leur survit très-souvent, parce qu'on vieillit sans s'en apercevoir, et qu'il est un âge oii on cesse de se voir ce qu'on est, mais ce qu'où voudrait être, ce qu'on regrette de n'être plus. Si je ne m'abuse pas, je n'ai rien perdu encore. Mes traits ont acipiis de la dignité ; ils ont conservé leur finesse, et ce qu'ils avaient de piquant, cl j'aurais pu paraître avec éclat dans ces antiques jeux, oii l'on dépouillait la beauté du voile de la pudeur... Je suis sa femme!
Je ne suis pas celle de Sainte-Luce, el je crains de ne pouvoir le fixer.... Je ne le désire pas, vous le savez, mon Uieul
FANCHETTE ET HONORINE
IMiis le ri-|ios de M. de Franchcville esl-il apparent ou rc'el? Le besoin de l'amour physique s'esl-il éteint avec l'amour moral? .le ne saurais le penser : il n'a pas quarante ans. (Juelle est donc celle près de qui il retrouve son cœur? Seul ici, avec l'insensilile, la froide Julie, clierclierait-il à lui couinuiuiqucr une âme? l'a-l-il déjà animée de la sienne, ou descend-il jusqu'à mes femmes? Je le connais : l'idée de ce dernier genre de faiblesse le révolterait.
Cependant qu'élais-jc à Cliantillj ?... Ah ! la circonstance, une sur- ])rise de l'amour ont tout fait. Mesfemmes, d'ailleurs, sontsi peu intéressantes.
.Mais Julie n'est pas helle ; elle est à peine jolie. IMais elle est si jeune ; elle a presque son innocence ; son cœur est neuf, et les hommes se plaisent à réduire ces cœurs-U.
Il oauso avec Julie comme avec son jardinier, il lui montre une i
Elle connaît, dan<; tous ses détails, l'avenlure de mndnnie de Soulanges, et elle doit chercher à se garantir de la séduction; elle sait qu'après elle viennent l'inconstance, l'abandon, quelquefois le mé- I>ris. F.h ! qui de nous ne se croit pas fort au-dessus de ses rivales? qui de nous ne se flallc d'être l'objet d'une heureuse exception?
Mais elle a si peu de sensibilité... F.h! quel cœur n'animerait-il pas, quand il veut déployer ses moyens de plaire? Jusqu'ici elle a été sage... est-ce une raison pour l'être toujours?
Se pourrait-il que Franchcville oubliât sitôt les malheurs qu'a causés sa liaison avec madame de Soulangcs! Julie est ici maîtresse absolue de ses actions, il est vrai; mais elle tient à une famille qui ne nous pardonne pas d'avoir voulu la remplacer dans les soins, l'affection, l'appui qu'elle devait à cette jeune femme. La confiance trompée, les devoirs de l'hospitalité méconnus, serviront de prétexte légitime à un éclat plus terrible, plus dangereux que celui qu'a fait Soulanges.
M. de Franchcville ns redoule-t-il pas des frères, des cousins conjurés contre lui?... F.h! que lui importe tout cela? la sagesse est, diton, le fruit de l'expérience: oui, pour les vieillards, qui n'en ont pas besoin.
Peut-être aucune de ces idées n'a-t-elle de fondement. Est-ce le dépit, la curiosité qui me les suggère? Je ne sais. Que gagnerais-je d'ailleurs à descendre dans mon cœur? ce n'est pas Franchcville que j'y trouverais.
Ah! loul est ligné contre moi, tout, jusqu'à ce misérable journal.
Il parle de Sainte-Luce; il en fait l'éloge le plus complet. Encore une victoire plus éclatante que la première. Des grâces nouvelles en sont la récompense. La générosité, la modestie du héros ajoutent à sa gloire... C'en est trop, c'en est trop. Il faut que tout cela finisse. Il faut prendre des mesures promptes et irrévocables. Je veux m'ôter jusqu'à l'espoir de faillir, .le l'armerai contre moi de toute la rigueur du devoir que je vais lui imposer.
.Mes démarches d'ailleurs éclairciront mes doulcs sur la nature des relations qui existent entre Julie et iM.dc Franchcville. Je vais le trouver. Je m'enferme avec lui dans son cabinet; je lui parle avec courage et franchise, Je me sens plus forte en raisonnements, à mesure
que je développe mes idées. Je lui représente que l'amitié exclusive que nous accorde madame Ducayla ne doit pas suffire à une femme de son âge; <iue nous ne devons pas consentir à ce qu'elle vive uniquement pour nous; que notre amitié même nous impose la loi de sacrifier quelque chose à sa plus grande félicité; que peut-être elle désire, elle attend notre aveu pour disposer de son cœur. « Sainte- Luce, ajoutai-je, n'est pas chef d'escadre; mais à vingt et un ans il est capitaine de vaisseau. La plus brillante carrière est ouverte devant lui, et quelle que soit la femme qui l'épousera elle ne peut déroger. Il n'a pas de bien , mais la fortune suit toujours la gloire. Julie d'ailleurs est assez riche pour ne pas s'arrêter à cette dernière considération. Sainte-Luce a tout ce qu'il faut pour plaire, et ses qualités sont aussi remarquables que ses agréments personnels. Il n'est pas possible que Julie refuse ce parti, si vous jugez convenable de lui en parler, ou si vous m'autorisez à lui en faire la proposition. Je me charge d'obtenir le consentement de Sainte Luce. Il résistera; mais je ferai de lui un excellent mari , comme j'en ai lait un héros : je lui dirai , je le veux. » Il s'attachera facilement à une femme jeune et aimable ; il m'oubliera insensiblement. Je me pénétrerai du respect dû à des nœuds que j'aurai formés; l'absence, le temps, la raison, arracheront de mon cœur un sentiment qui me mine et me tue, que vous devez m'aider à combattre, à détruire, et auquel vous m'abandonnez cruellement. Faites pour l'amitié ce que vous refusez à l'amour. Je ne vous en inspire plus , je le sais ; mais je suis convaincue que chaque jour ajoute à mes droits à votre estime; vous n'avez pas celui de me la refuser, et l'estime est un sentiment honorable, auquel il est possible de se borner. Ce sentiment peut suffire à deux époux qui ont épuisé tous les autres. Sa continuité doit finir par ramener des affections qui ne sont pas de l'amour, mais qui sont plus que de l'amitié, lîapprochons-nous, entendons-nous, aidons-nous. Uenonccz à cette réserve, à celte froideur que je n'ai pas méritée. Qu'une juste confiance leur succède. Approuvez mon projet, contribuez à son exécution, et soyons aussi heureux que nous pouvons l'être. >
Thérèse n'a point suivi mes ordres ; elle aime Philippe , elle en ost aimée, elle n'a pu se résoudre à s'en séparer.
M. de Franchcville m'écoutait avec une tranquillité qui ne me paraissait pas affectée. Calme et pénétrante, je cherchais sur sa ])hysionomic ce qui se passait dans son cœur, et je n'y voyais rien qui put jiistilier mes soupçons. Il me regardait avec bienveillance, il me souriait (]uelquefois, et je retrouvais cette figure enchanteresse qui a eu tant d'empire sur moi. Oui, je le crois, j'aime à m'en flatter, il me ramènerait à lui, s'il voulait en prendre la peine, et pourquoi ne la prendrait-il pas , si son cœur est tranquille?» Est-il nécessaire, lui dis-je, de réfléchir longtemps sur nue proposition aussi simple et aussi raisonnable? Képoiidcz-nioi , mon ami. u II se lève, il vient à moi d'un air libre et ouvert; il me parle avec une extrême douceur. ILtrouve dans toute ma conduite une sagesse et une prudence dignes des plus grands éloges. Il apjirouve le projet de marier Sainte-Luce, et il regrette que je ne lui en aie pas parlé plus tôt, parce qu'il s'en
"iiris. Typ, Henri Pion, rue Garancière, 8.
FANCHF.TTE ET HONORINE
ornipe depuis qiiriqiir temps, et que nous aurions «pi de concert. « Je n'ai [ws pense, dit-il, c|iie S.iinle-I.iire , quelque aimable qu'il soll, fût un parti sortalde pour madame Ducayla. La veuve d'un général, qui é|iuuse un simple oDicier, prouve plus de i;oiit pour le plai>ir que de respect pour les convenances, .l'ai ju|;c que la famille Monibruu, opulente, eslinialile, mais sans aucune illustration, s'aliierait voloulicrs à un jeune homme qui a dcja lail beaucoup, et <|ui doiiue pour l'avenir I s plus belles espcrances. L'afl'aire est assez avancce, et je u'altentlais (|u'une n'ponse dclinitive pour vous eiif;aj;er il écrire à Saiule-l.uce. — Avex-vous instruit llose «le volic des>eiu ? — Pas encore.^ Il est cependant nécess.ire de la pressentir — r.lle ob. ira il SCS parents. — Il ne suOil pas qu'elle obéisse; il faut qu'elle soit heureuse... quelques années au moins. — Peut-tlle ne pas l'être avec Saint -l.uce? Je vous le demande, madame, et je m'en rapporte à votre jugement. •
Je n'avais rien il répliquer... Je trouve seulement asseï eitraordinaire que NI. de Franclie- \ille, qui connaît ma sincère
anVctiun pour llose, ne ^^__
m'ait |Kis prévenue de son projet. Je ne juijeai pis ii propos de laire d'observations à cet éi;ard. D'ailleurs, d'un côté ou de l'autre, mon but se trouv ait rempli. Saiiiti-Luce se mariait, m'oubliait dans les bras d'une femme intéressante , et j'ai toujours cru qu'il n'est pas en nous d'aimer longtem| s seul. J'entrevoyais cnlin le repos après une longue suite d'orages, et je ne prévoyais pas ce qu'il devait me coûter.
Le projet de marier Sainte-Luce à Rose était réellement plus convenable que le mien, et j'en convenais volontiersdepuis que j'avais cessédesoupçouner madame Ducayla. Comment auraisje conservé quelques idées à cet égard? Le ton aisé avec lequel Francbeville m'avait parlé des dcuj jeunes femmes, de la dill'crence de leur position, de la probabilité du succès de ses démarches, les avait entièrement dissipées.
Je le connaissais 1 bommedu monde le moins capable de dissimuler. .\u premier mot que je lui adressai sur sa liaison avec madame de Soulanges, n'a-t-il pas tout avoué, tout réparé? Ne se serait-il pas trahi, quand je lui ai parlé de marier Julie, s'il avait quelque chose de particulier avec elle?... Oui, mais ses s^s, si calmes aujourd'hui, si effervescents il
n'y a que quelques mois... Peut-être cette effervescence était-elle l'effet de l'amour; peut-être une forte exaltation produit-elle dans les hommes l'abus de leurs forces et la nécessité du repos réparateur. Et moi, n'étais-je pas ardente, impétueuse comme lui ' Que sont devenus ces désirs, sans cesse renaissants, cetle soif brûlante de volupté ?... je m'abuse. Si je ne les éprouve plus auprès de M. de Krancheville, n'ai je pas retrouvé l'amour et tous ses feui dans cette chambre, à l'aspect de ce mouchoir ensanglanté... Mon mari est-il véritablement, auprès d'une femme qui l'intéresse, ce qu'il est auprès de moi , et ii quelle autre que Julie se serait-il attaché? il ne sort pas du château, et parmi les femmes que nous y recevons, il n'en est aucune qui puis.se lui plaire. Eh ! laissons tout cela. N'ai-je pas assez de mon amour, de la douleur que me cause l'éternelle séparation que j'ai moi-même provoquée, sans chercher ii me créer encore des peines chimériques? Ici, mon amour-propre seul est afficté. Comment puis-je entendre ses murmures, lorsque mon courage, ma résignation suffisent à peine au coupterrible que je viens de me porler ?
C'en est fait, je ne le verrai plus. Je ne filerai plus ces yeux si doux et si expressifs à la fois. Je n'admirerai plus ce teint, dont la plus jolie femme pourrait s'enorgueillir. Je ne recueillerai plus ces mots sans suite, sans liaison, ces soupirs brûlants, qui peuvent seuls exprimer une passion que rien ne peut décrire... 11 se mariera , et j'ai eu la force de le vouloir !
C'est lui , il a couru à franc étrier nuit et jour pour joindre la voiture où se trouve Julie.
Ah ! Rose , Hose ! que ne donnerai»-je point pour être toi ! si du moins j'étais libre!... Ob' mun Duu ' ninn Dieu! éloignez de moi cette fatale pensée, ^e piriui'ltcz pas «|ue j'oublie il quel prix je peux recouvrer ma liberté. Mou bienlailcur, mon époux, le père de mou enfant!... Ah! qu'il vive ; qu'il me ferme les yeux ; que je soi» jusqu'au dernier moment digne de ses regrets ; qu'il accorde une larme a ma mémoire.
Honorine, Honorine, tu liras ceci , lu frémiras du vœu atroce qui m est éch.ippé... Ob ! ne hais pas ta mère. Vois avec quelle horreur elle repousse une pensée iiidi '.iie d'elle et de toi. l'roiite surtout de son eveniple. Préviens, je te le rciirle, je te le répéterai sans resse, préviens les passions dé iruntes. I-'uis, fuit devant riioiuine que tu fues avec intérêt, s'il n'est pas ton époux, ou s'il ne doit jus le devenir.
Je vais me mettre dans l'heureuse impuissance de rétrograder; je vais écrire a Sainle-Lucc, le supplier de se sacrifier à ma trani|uillii^;
je lui ferai l'éloge de Kose, de ses charmes, de sa candeur, de sa sagesse. Je lui recommanderai le bonheur de mon amie, 1. sien surtout... le sien! ah! puisset-il le trouver loin de moi !
(^)u'ai-je écrit? ipielle^ e\pres>lons me sunt échappées! ce n'est pas la raison qui conseille; c'est l'amour brûlant, impétueui , qui ordonne l'indilTcrence. S'il reçoit celle lettre, il Jiart, il vole; il vient tomber h mes pieds.., peut-être dans mes bras.
Et mes larmes qui inondent ce papier, qui le rendent illisible... que de garants de ma faiblesse!... Il n'en connaîtra pas l'excès; il me mépriserait peut-être...
Me mépriser ! ce mot me rend du courage ; je mets ina lettre en morceaux. Je n'écrirai plus à cet hommelà ; il est impossible que je lui écrive.
iM. de Francbeville, qui a conduit celte affaire, le disposera à la terminer. Cette marche d'ailleurs est plus régulière. Il sera moins facile .iSainlc-Lucede résister a mon mari qu à moi : il n'osera lui opposer l'amour que lui inspire sa femme, et cet amour seul peut lui faire refuser une jeune personne intéressante , et une dot considérable.
Une lettre... elle est de
madame NIontbrun. Elle
m'annonce sans doute son
entier acquiescement aux
propositions de M. de Franchevi!le...Je frissonne... ma main tremble...
lisons.
Ciel! ô ciel! elle me fait part du mariage de sa fille avec un riche négociant de Marseille. Pas un mot de Saiiite-I.ucc ni des prileudues ouvertures de M. de Francbeville. Je suis jouée, trompée par lui et par Julie.
Aurais-je pu le penser? Ah ! si la conscience d'un honnête homme lui reproche une première faute, elle s'apaise bientôt jiar l'habitude des rechutes, et lorsqu'elle se lail, l'asUice , la dissimulilion , la perfidie, ne coûtent plus rien. M. de Francbeville ne peut con.sentir à ce que madame Ducayla se marie , et pour éloigner mes soupçons, il m'a par.é de Hose, il me l'a proposée ; peut-être en ce moment il écrit il sa famille.
Mais Julie ! Julie ! feindre avec cette facilité , ce naturel ! se posséder au point de paraître toujours froide, insouciante I me parler amitié, reconnaissance ! me donner sans rougir, sans se déceler, ces marques d'aftection que je croyais si sincères! Le masque quelle a pris ne lui pèse point, et elle n'a pas vingt ans? Que ferait de plus une femme passant continuellement d'une intrigue il une autre, et parvenant enfin à ce point de dégradation qui ne permet plus de la sentir?
Insensée que je suis ! je gémissais il y a un instant sur la barrière insurmontable , éternelle , que j'élevais entre Sainte-Luce et "noi ;
ai
l■A^CH^iïTE ET HONORlNti.
elle loiiilic, et je me ^ilaiiis I je ne le verrai plui, jo l'espère, je le crois i mais mon imagiiialioii ardente el troj) fidèle ne me le présentera plus dans les bras d'une aulre, liii prodiguant... Cctie idée déchirante cesse de me poursuivre. Sais-je , hélas! coml>ien de lemps j'aurais pu la supporter?
Oli ' non, non, ce sentinu'ul aiïreux ne pouvait être durable. Il m'eût emportée ou il se fiU éteint avec l'espoir. I.e repos était la, entre la loinlie el mon > a'ur : j'étais sùrc de le trouver queUiue paît.
Eh! n'ai-jo pas fait pou- me le donner tout ce qui était en mon pouvoir? Par ([uelle fat lilé mes elïoris les plus louables et les plus pénibles sont-ils loiijours vains ? Quelle est la main ([ui s'o|)pose constamment il leur succès? tàlle même qui devait les provoquer, les diriger, me soutenir, me protéger contre Sainte l.uce, est contre moi.
Et cette Julie, qui s'est emparée de mes droits , (|ui en jouit avec sécurité, qui à chaque in.sUint insulte à ma conhauce , s'est-elle flattée que le voile dont elle s'enveloppe serait toujours impénétrable pour moi? Ne sait-elle pas que le hasard sert les hommes autant au moins que leur prévoyance? N'a-t-cllc pas craint ces chcoustances qui éclairent d'autant plus qu'on ne cherchait pas la lumière? INe redoute-l-ellc pas un éclat, auquel mon cœur ne me porte point, mais que je dois a ma délicatesse:' l'uis-jc souffrir sous mes yeu\ , dans ma propre maison , un scandale qui peut durer des années encore , qui sans doute est connu de mes ijens, qui me rend l'objet de leur pitié , et la risée de ceux qui m'outragent et me bravent ? Non , la modération , rindulijence ne doivent |uis être portées jusqu'il la fai-blesse el la pusillanimité. Je vais passer che» Julie. Je lui adresserai de justes reproches. Je lui enjoindrai de porter ailleurs son ingratitude et son incoiiiluite.
Alais quelles seront les suites de cette eiplication orageuse? Julie se rapprochera de M. de Francheville ; ils s'uniront contre moi ; ils cesseront de se contraindre, il ne me sera plus permis de rien ignorer ; je me serai mise dans la nécessité de sortir de cheî moi, ou de tout voir.
Je ne suis pas dans une position a juger de sang-froid, à raisonner mes démarches. Attendons. Je peux gagner beaucoup en différant; la précipitation ne remédie à rien. Je fat» appeler Honorine. Je passerai avec elle le reste de la journée; je reposerai près d elle., si je peux trouver le sommeil. Les sensations les plus douloureuses se dissipent à l'aspect de cett( aimable enfant. Oui, je reposerai. Demain, plus calme , je retrouverai mon jugement, et je le preodrai pour guide.