XX. — Elle part
Je n'ai pas dormi. Sainte-Luce , M. de Francheville , Julie , m'ont alternativenieiil tourmentée. L'insomnie a du moins cet avantage qu'en fatiguant la tète, elle la rend incapable de prendre un parti violent , el il est toujours temps d'en venir là.
Mail.ime Ducayla se fait annoncer chez uioi. Si matin ! a-t-tlle lu hier sur ma physionomie quelque cliose de ce qui se passait dans mon Ame? Prétend-elle se justifier, ou plutôt se flalte-l-elle de m'abuser encore? Quelle audace ! possédons-nous el écoutons.
Elle est timide , embarrassée; elle n'ose lever les yeux sur moi. Oh! elle a raison. Elle se rend justice.
« Madame j'ai des aveux pénibles à vous faire. — Je le crois. — Vous m'avei reçue chez vous comme une fille chérie; vous m'avez prodigué votre amitié et vos soins. ^ ous m'en jugez maintenant indigne : je dois vous éclairer pour votre repos et le mien.
>. Le crime n'est point dans l'amour, maisdans les pensées, dans les désirs qu'il provoque , dans les actions qui en sont la suite, el à cet égard je n'ai rien a me reprocher. — Quoi ! madame... — Ecoutezmoi , je vous en supplie. Ne m'interrompez plus.
» Les atleotions , les prévenances , les égards de M. de Francheville pendant les premiers mois de mon veuvage m'ont inspiré pour lui une affection sinccTe. Sou amabilité , les grâces de sou extérieur ont insfflisiblemcnt changé la nature de ce sentiment; il est devenu plus vif, plus tendre , plus profond. Il ne ressemblait en rien à ce que )'avai« senti pour M. Ducayla, et cette différence seule eiit fait naître des alarmes dans le cœur d'une femme qui aurait eu quelque expérience. Mais je ne connaissais pas l'amour. Je n'avais lu aucun de ces ouvrages qui en peignent les délices et les dangers. Je rae laissais aller a la douceur d'un penchant qui répandait sur ma vie un charme inexprimable. Je ne demandais rien, je ne désirais rien. Ce que j'éprouvais suffisait à mon bonheur.
• La llaifton de M. de Francheville avec madame de Soulanges m'a vivement affeciée. Je nie suis interrogée, je me suis examinée, et je suis restée convaincue que la jalousie n'exislc pas sans amour.
• Alors je me suis reproché un seiitimeiit attentatoire à vos droits; je me suis accusée d'ingratitude, et j'ai pris la résoluliou de retourner au sein de ma famille, de ma famille qui ne m aime pas, dont je n'avais pas même de bons procédés a attendre. Je sentais que j'allais remplir un devoir, et cette seule idée a suffi pour me fjire persévérer dans mon dessein.
« Je ne pouvais l'exécuter seule. C'est à vous que je devais nie confier; je le savais, je l'avoue; mais je redoutais votre pénétration,
et je voulais emporter votre amitié et votre estime. Je me suis adres- »ée à M. de Francheville, dont la légèreté me rassurait; j'ai imaginé des motifs, il les a combattus avec un Qegnie qui commandait la confiance, et une force de raisonnement qui m'a laissée sans défense. Pas un mot de sa part qui annonçât la plus légère préférence en ma faveur. C'était l'amitié désiuléressce qui guidait l'inexpérience. Vous l'avouerai-je, madame? je me suis intérieurement applaudie d'être vaincue; j'ai cru avoir fait ce que la vertu la plus rigide exigeait de moi, et je me suis livrée au plaisir indicible de vivre encore auprès de M. de Francheville.
» (i'est au moment de notre arrivée en ce château que cette inclination a cessé d'être innocente, sans pourtant devenir coupable. M. de Francheville ne prononçait pas le mol amour ; mais sou maintien, son regard, son accent, sou l.inijage, tout respirait, expriuiiit ce sentiment. Je pénétrais jusqu'au fond de son cœur, cl je lu'ahusiiisjusqu'à croire que je pouvais eulcndre tout ce qui n'était pis un aveu formel.
» Quelquefois, dans le silence de la nuit, je réfléchissais ii ma position et à ma conduite. Je ne pouvais me dissimuler que votre mari perdait envers vous ce qu'il m'accordait d'affection. Mais j'avais remarqué l'affaiblissement sensible de la vôtre. Je vous voyais tranquille, uniquement occupée de votre Honorine; je vous croyais heureuse; le calme de mes sens m'inspirait sur l'avenir une sécurité entière, et j'ai tiré de mes observations cette conséquence, que je pouvais m'abandonner sans scrupule aux douceurs d'une inclination qui ne nuisait à personne.
» Ce raisonnement est d'une femme faible, qui cherche à se faire illusion. Nulle ne peut prévoir jusqu'oîi l'entraîneront l'amour et les circonstances. Du homme d'esprit ne se trompe pas sur les sentiments qu'il inspire; il sait qu'il dépend de lui d'y ajouter à chaque instant par les grâces, l'amabilité ei tous les genres de séductions; qu'il est une époque oîi celle dont il a subjugué le coeur ne peut s'offenser d'un aveu positif, et que tôt ou tard sa faiblesse doit la lui livrer.
» Telle esl la conduite circonspecte et raisonnée qu'a tenue M. de Francheville. Dès qu'il s'est cru sûr de moi, il s'est déclaré avec l'impétuosité que vous lui connaissez. Soupirs brûlants, expressions délirantes, supplications, obsessions, il a tout employé contre moi. Depuis quelques jours il ne rae laisse pas un instant à moi-même; et je vous prie instamment de me croire , il me semble que je l'aime moins depuis qu'il m'a convaincue du danger de l'aimer.
a Hier soir, vous avei oublié sur votre bureau une lettre de ma~ dame Monibruu. M. de Francheville l'a trouvée, et il est venu frapper à ma porte de manière à me faire craindre un éclat fâcheux, si je refusais de lui ouvrir. Je l'ai reçu.
» Voilà, me dit-il d'un ton effrayant, une lettre qui prouve à madame de Francheville que je lui en ai imposé. Elle m'avait proposé de vous marier à Sainte-Luce, et je perdrais mille vies, si je les avais, avant de vous voir en la possession d'un autre. J'ai opposé à ce projet des difficultés, des défauts de convenances, ini.liles à détailler; et pour éloigner entièrement celte idée, j'ai déclaré que le mariage de ce jeune homme avec mademoiselle Montbrun était avancé au point de ne me plus permettre de reculer. J'allais en effet faire les démarches nécessaires pour hâter cette union. La lettre que voilà annonce clairement à une femme pénétrante que j'ai de puissantes raisons pour vous conserver près de moi, puisque je suis descendu jusqu'au mensonge pour y parvenir, et ces raisons ne sont que trop faciles à deviner. !Mon secret esl découvert, madame, et il lient au vôtre. Vous m'aimez comme je vous aime; nos intérêts sont communs; unissons nos forces, nos moyens, et surtout nos cœurs. Ne m'opposez pas de vieux arguments, que je ne veux pas entendre, et qui n'ont d'autorité que sur les gens sans passions. Donnez-vous à moi sans réserve, et fort de mon bonheur, je réprimerai les plaintes, les murmures, si madame de Fr.cucheville s'en permettait. Je lui continuerai, au contraire, mes égards et mes soins, si elle a le bon esprit de ne rien voir, el si elle veut borner ses jouissances au souvenir de monsieur de Sainte-Luce.
a Que de choses j'avais à répoiidre! J'étais indignée surlout qu'un homme osât établu' sa mailrissc arbitre du son de sa femme; el à quel prix, bon Dieu ! M. de Francheville metlail-il votre tranquillité ! Je suis restée muette d'étonneuient et de frayeur. Il a pris mon silence pour un acquiescement à ses vues; il s'est élancé — J'ai rassemblé toutes mes forces ; je l'ai repoussé ; je me suis jetée sur le cordon de ma sonnette. Il est sorti en proférant quelques mots que je n'ai pu distinguer, mais qui m'ont paru exprimer la menace.
« Voilà, madame, ce que j'aurais continué de vous cacher, si iVI. de Francheville avait conservé la modération qui a si louglenips entretenu ma sécurité ; ce que j'ai cru devoir vous apprendre, parce que celle lettre changera, je le crains, votre situation respective à tous deux; parce qu'il est indispensable que vous préveniez des procédés désobligeants, qu'au moins vous en connaissieï la cause , et que vous usiez du droit de les repousser.
1) Je suis, moi, irrévocablement décidée ii cesser d'être l'objet de vos craintes et celui des c.spér.mces de iM. de Francheville. Je sortirai de celte maison, dont me bannit la violence d'une passion qu'il ne sait plus maîtriser. Je n'ai pas détcnuiné encore le lieu de ma retraite , el quel qu'il soit , j'y serai poursuivie par des chagrins inëvi-
FAWCHETTE ET HONORINE.
is
tables. Je m'en consolerai en pensant ((ue mon éloignemenl seul poiiviilt oiurer une sorte Je rapprocliement entre vous el M. de Fraiulievllle. Je n'ai jamais fait de sacrilices; mais je conçois qu'il en est qui ne sont |ms sans quelque douceur, quand on les oiïre au devoir el à l'aniitié.
» Je ne crois pas que M. de Franclieville cousenle à mon dë|iart, et je ne dir.ii rien, je ne ferai rien qui lui |iernielte de pénétrer mon dessein. Il part demain pour Cliàluns, uii il va renouveler ses l>aii\. Je (irofiterai de cette circonstance favorable pour lui éeliappcr. Vous voudrez bien m'aider dans mes dispositions; vous me doiinere» des conseils pour l'avenir; vous soutiendrez mon courage, au moment oii je m'éloiynerai de ce qui me sera longtemps cher, et vous me rendrez la justice de penser qu'une l'emme qui a été faible ne pari paa, et que celle qui aime et qui fuit est incap.ible de le devenir. •
Je trouve dans la conduite de madame Uucayla une franchise, une noblesse, qui dissipent les préventions défavorables que j'avais conçues. Je lui rends i> l'instant mon estime et mon amitié; je l'embrasse avec tendresse , et je l'engage pour elle , plus encore <|ue pour moi , à tenir fortement à son projet. Je n'ai plus rien ii attendre de l\l. de Franchcville; elle a tout à espérer de sa jeunesse, de sa fortune, du rang que lui a donné sou mari, et surtout de ses );ràces, que je ne lui conteste plus depuis que je connais sou innocence.
Sa situation et la mienne ont des rapports si directs, qu'il nous est impossible de n'en pas faire le rapprochement. Aimantes toutes deux, el toutes deux condamnées à combattre, ii réprimer notre cœur, nous nous attendrissons jusqu'aux larmes , et bienlùt nous nous livrons au trisle plaisir d'eu verser avec abondance. Celte femme, que je croyais froide et à peu près insensible, peint l'amour et ses douleurs, non tels que je les éprouve, maisavec un ton si insinuant, un charme si vrai el si doux, que je passerais des heures à l'entendre, si la nécessité de cacher notre intelligence ne nous forçait ii nous sépiirer.
Il a été convenu avant de nous quitter que nous garderons un secret absolu sur ce qui vient de se passer, et que Julie se retirera chez madame Monibrun. Elle habite toujours la ville où mon mari a été frappé de la disgrâce la plus éclatante : il n'est pas probable qu'il ose jamais s'y présenter.
J'ai exigé de madame Ducayla qu'elle lui écrive avant son départ, que sa lettre soit conçue de manière à éloigner le soupçon que j'ai connu son projet et que je l'ai favorisé. Les hommes effervescents sont toujours dans les extrêmes. .M. de Francheville ne s'en tiendrait pas i l'indifférence , et je ne veux pas qu'il me haïsse.
Nous touchons au moment de la crise; voici l'heure de déjeuner. Des gens indilTéreuts s'amuseraient de voir deux époux se craignant, s'observant , attendant les coups, cherchant à les prévenir. 11 est trop vrai que le désespoir de l'un est la jouissance de l'autre : le misérable qui va expier un crime n'est-il jws entouré, suivi d'iii:e foule avide de cet affreux spectacle? et on dit que l'homme est né bon !
Je me présente préparée ii tout, décidée à laisser tomber ces traits piquants qui échappent toujours à l'homme qui a de l'humeur, et qu'une femme ne relève jamais sans amener une explication plus ou moins orageuse.
Julie ne lève pas les yeux. Ne rien voir, avoir l'air de ne rien entendre, ne la rend pas impénétrable, mais l'homme passionné ne calcule pas.
La physiouomic de M. de Francheville est sombre , menaçante , et cependant un certain embarras se peint dans tous ses mouvements. H est facile de démêler, de suivre ses sensations, à mesure qu'elles se succèdent : il peut être dangereux de l'y abandonner. Foitement agité, il va parler au hasard. SI son premier mot est offensant, el que je ne sols pas maîtresse de moi... Je vais le calmer, le mettre à son aise. Cela parait difficile : une femme adroite et qui a pu réfléchir un quart d'heure joue avec la tête la plus énergique , lors même qu'elle ne peut plus rien sur le cœur.
Je parle de choses indifférentes, je prends un ton aisé et ouvert, je retrouve une teinte de gaieté. Il écoule, il répond. Il parait me savoir gré de ne point paraître instruite; il recueillr les expressions affectueuses que j'adresse à sa Julie, il me croll soumise et résignée, il me marque des égards, il a pour moi des attentions. Sa ligure se développe, s'anime; il est heureux, il est tranquille. Lai sez faire votre mari, ne le contrariez jamais, et il sera charmant.
Qu'il est loin de nous ce moment oi: nous nous promîmes de si bonne foi de n'avoir pas une pensée que nous ne nous la communiquions ! Que de jeunes époux se sont fait cette promesse ! En connaissez-vous qui l'aient tenue ?
Nous nous séparous , selou notre usage , après le déjeuner. Je m'enferme avec Honorine; il va suivre Julie.
Elle sort, elle gagne le jardin. Elle a trouvé probablement son ton trop animé Sans doute il marche sur ses pas... Le voici. (Jomme il se possède ! il l'aborde avec une réserve, un calme apparent, qui tromperaient tous les hommes. Il n'y a qu'une femme qui puisse deviner son cœur.
Elle ne quitte pas la grande allée, et il ne parait pas mécontent; Il ne lui échappe aucune marque d'impatience; il cause avec elle comme avec son jardinier, il lui moulre une rose... Ah! j'entends. On peut dire sans s'échaufler : C'est l'image de votre fraîcheur. Il
lui f.iil remarquer une touffe de soucis... j'y suis encore : celle fleur est l'eiiibléme de ce qu'il «oulfre. Pas mal , |>as mal |>our un liumnie. Julie s'arrête devant un oranger : Il n'a pas encore de fleurs, mais il est toujours vert : c'est la couleur de l'espérance. La (leur qui va naître sera celle du plaisir. Elle l'amuse, elle caresse son imagination; elle le fera partir coulent d'elle et de lui. Le plus adroit n'est qu'un écolier auprcs de la plus in;;énue.
J avoue que j'ai la faiblesse de m'amuser beaucoup de ce petit combat, oit la faiblesse se joue de la force , et qui doit i'uiir par l'humiliation de cet homme, qui croit que rien ne peut lui ^é^istc^. Ce qui me paraît plaisant aujourd'hui m'eiU arraché, Il y .■ deux ans, des larmes ameres. (,)uc n'a-t-il pas fait pour en tarir la source, pour éteindre dans mou cœur jusqu'à la dernière étincelle d'un sentiment (|ui eût duré autant que ma vie, s'il e6t daigné le vouloir? Est-ce sii faute, a lui seul, ou chercherais-je à colorer mon changement à mes propres yeux? Je ne sais; mais il est cuiislant qu'il ne m'aime plus, qu'il aime une autre femme, et l'indlffirence absolue que j'éprouve est l'état le plus heureux que je puisse désirer.
IndilVérence absolue!... oui, pour lui, mais ce jeune bérosi*,.. hélas ! des terres, des mers nous séparent, t^lu'imp rie pour moi et pour le monde, que je l'aime ou i|ue je ne l'alinc pas? Deux palmiers plantés à une trop grande distance l'un de l'autre se courbent l'un vers l'autre; ils ne peuvent se rapprocher.
L'amour est-il par son essence un sentiment immuable, qui ne fait que changer d'objet, ou périt-Il réellement pour renaître? Dans l'un ou l'autre cas, le mariage est-il selon la nature ?... J'ai déj.i traité cette question, je l'ai résolue d'après les devoirs sociaux, je ne reviendrai pas sur mon jugement. Eloignons ces idées. Allons chercher Julie.
C'est M. de Francheville que je rencontre. Il m'aborde de l'air le plus aimable, il m'annonce qu'il part le lendemain; il me demande mes ordres pour Châlons. Oh ! il est content , trés-conleut de Julie , puisqu'il m'accable de prévenance ; il le lui a promis, et il est bien aise de lui donner une certaine opinion <le sa délicatesse el de sa probité. Si probiti ! il sait qu'il faut obtenir la conlianee de sii maitresse, lui persuader que l'homme (]ul remplit de> devoirs pénibles envers sa femme est incapable de manquer à ceux que lui impose l'amour.
Oh ! quel coup de maître ! Je le prie de me permettre de l'accompagner avec ma bile , que je veux faire habiller. Il refusera. Il prévoit que cet arrangement le retiendrait plusieurs jours ii la ville, et il brûle de revenir. Quel prétexte jirendra-t-il pour me refuser une
chose aussi simple? .\h ! c'est bien , c est cela. Madame Uucayla
s'ennuie seule ici . et II convient que je reste avec elle. Je partirai pourChàlons lorsqu'il sera de retour. J'entends. Il lomptc , ouïr avec elle des douceurs d'un long tètc-à-tête : cela ne sera pas.
Alon objet est rempli. Il tirera de ma proposition cette conséquence, après révénement, que je n'aurais pas désiré partir avec lui, si j'avais préparé la fuite de Julie, et que je dusse y aider.
Le diner est le plus agréable que j'aie fait depuis longtemps, et la raison en est simple : chacun de nous croit toucher au but qu'il se propose d'atteindre. M. de Francheville est certain de cuillllr le myrte pendant mon séjour à Chàlons ; Julie va se soustraire a des ]>oursuiles dangereuses et alarmantes; je sauve une femme es'imable, je conserve l'honneur de ma maison , et pent-éire la vie d.' mon mari, que les parents de la jeune veuve... Toujours de tristes images! Pourquoi rembrunir l'idée flatteuse du peu de bien qu'on a fait ? Le résultat de mes soins assure le repos de tous, el je veux eu jouir.
Julie n'a trouvé dans toute la journée que le temps de m'adresser quelques mots. Rose , soucis , oranger, ont été en effet des syiubolea parlants; j'ai entendu leur langage de ma croisse. La jeune femme a permis d'espérer, et une femme sage, qui se laisse entraîner jusquelà, ne veut que retarder sa défoite, et peut-être la faire valoir. Voilà ce qu'a senti M. de Francheville. Il partira ivre de joie, dit il; il reviendra sur les ailes de l'amour.
Il est à peine jour et j'e:>tends les gens de la mai-on aller et venir, tout précipiter pour lui faire gagner une heure. Je l'ai éprouvé : le cœur compte les minutes , les secondes. Qu'elles sont longues quand on attend le bonheur! elles sont éternelles quand on l'a perdu.
La voiture roule, s'éloigne. Julie entre chez moi. Il a voulu prendre congé d'elle. C'est le dernier adieu, l'adieu <-ternel.
Je me lève. Je passe chez elle; je lui indique l'endroii oii Philippe a retiré ses malles vides, les armoires ciii j'ai fait serrer un assez grand nombre de choses qui ne sont pas à son usage journalier. Je l'eng.ige à tout emporter, jusqu'à la moindre bagatelle ; je me rappelle l'effet de ce mouchoir.... Oh ' je désire bien sincèrement |ue la raison reprenne sur lui tous ses droits, et qu'il oublie iirompument une femme qui ne doit pas , qui ne veut pas être à lui.
Qu'il oublie !... Eh ! puis-je oublier, moi ?... Oui , je le plains ; je le plains de tout mon cœur; et comment m'en défendre pendant le courant d'une journée , où je ne dis pas un mot , oii je ne fais pas uu mouvement qui ne tende à rdUliger? Il ne me plaint pas, lui... Qu'importe? sa pitié me rendrait-elle plus heureuse ?
J'ai développé à Julie les moyens qui m'ont paru les plus certains pour assurer sa fuite. Sa femme de chambre , dont elle est sitre, des-
FANCHETTE ET HONORINE
• cendra les malles chei elle pendant que nous di'jeuncrons. A l'issue ' du dijeuiier, elles enilialleroul tout. J'occuperai les domestiques de difTérenis côlcs , pour qu'ils n'entendent rien de l'espèce de desordre que causent toujours ces dispositions prL'cipitccs. Je n'entrerai pas cbei Julie . je me montrerai partout et à tout mon monde ; je travaillerai avec Honorine dans le jardin. Travailler'... j'en aurai l'air.
A la chute du jour, la femme de clianibre ira à la Kertc , qui n'est qu'à une ]iehte lieue du cliàteau. Elle en ramènera une voiture et quatre bons cbevaui, (|ui arriveront à minuit et au petit pas sous les murs du parc. Tliérèse introduira les poslillons ; ils enlèveront les nulles sans bruit ; ils les cliar|;eront devant cl derrière la voilure. Us r;uideront Julie dans l'obscurité; elle partira veuireà terre. Elle sera a Pans il la pointe du jour. Elle y aclictrra une chaise de poste , dans laquelle, sans s'arrêter un moment, elle continuera sa route sur Marseille
Afin de paraître ctrmgère à Ions ces mouvements , je feindrai que le );raiid air, le soleil, auxquels j'aurai été exposée toi te la journée , m'ont donné une mii;raine. Je me retirerai chez moi ; je me coucherai, et sous différents prétextes je retiendrai mes femuies , dont le témoijjnafje pourra m'èlre utile plus tard.
Julie vitnt nie voir de temps eu temps dans l'allée oit je me suis établie. Je fais travailler mes l'emnies jirès de moi ; je parais les dirii;er ; je ne vois rien de ce qu'elles fout. Je ne vois que celle pauvre Julie , toujours plus triste a mesure que ses dispositions avancent.
ÏNoiis dinoiis, elle, Honorine et moi. >ous ne jiouvuus nous dire un mot : mes doinesli(pies sont la. Souvent des larmes viennent mouiller sa paupière. Dix lois j'ai senti les miennes prêtes à s'échapper. IVous nous regardons alors : c'est parler.
Udiis la situation d'esprit où nous sommes , la table est sans attraiis. ISous abrégeons le repas ; nous nous levons. Je passe mon bras sous celui de Julie; elle se laisse conduire au jardin. J'enijage de petits jeux, et pendant que ma fille et mes femmi'S s'y livrent tout entières, j'entraine Julie dans le fond des bosquets. Je combals sa douleur par les réflexions que nie dictent mon jugement et mon amitié. Je parle raison, moi qui par intervalles suis totalement privée de la mienne ! l'infortunée ! « Que je souffre! me dit-elle enhn. — Ma chère amie , il faut qu'une femme passe sa jeunesse dans les sacrifices, ou sa vieillesse dans les regrets. »
J'abrège une scène qui ne peut que l'attendrir de plus en plus , et elle a besoin de toute son énergie. Je l'embrasse avec tendresse ; je m'échappe de ses bras, et je la laisse éplorée. Je rejoins les joueuses , et je la vois de loin regagnant le château, la tète baissée, les bras loinbaiils. Sa démarche est incertaine, ses genoux semblent ployer sous elle. Tout à coup elle s'arrête; sa tète se relève, ses yeux se porient «ur les croisées de l'appartenienl de M. de Franche\ille; elle les y fixe pendant quelques secondes, et s'arrachant de là avec effort, elle rentre , et elle cherche encore de dessous le péristyle ces croisées qu'elle ne verra plus. Elle leur dit de la main un éternel adieu.
Je tremble que mes femmes ne démêlent dans mes traits un trouble qui va toujours croissant. Je m'efforce de jouer... je ne le peux. Je n'ai qu'une ressource : c'est de commencer à l'inslant le rôle auquel je nie suis préparée pour le soir. Je me plains d'un violent mal de tête. Honorine accourt à moi ; elle s'inquiète , elle me caresse. Chère enfant ! je te trouve toujours à propos.
A peine suis-je rentrée chez moi que je vois Philippe monter à cheval. Oti va-l-il sans mes ordres, sans s'informer si je n'ai pas besoin de ses services? Aur-iit-il entrevu quelque chose? Thérèse connaiiraitelle le secret de sa maîtresse ? L'aurait-elle trahie ? Piiilippe veul-il se faire auprès de son maître un mérite de sa découverte ? Vat-il prendre des chevaux à la poste , courir sur les traces de M. de
Francheville, le ramener Mes forces m'abandonnent. Je ne sais à
quelle idée iii'arrèter.
Cette incertitude est insoutenable. Je hasarde tout pour y échapper. Je passe chez Julie.
Ijue vois-;e? Qu'allons-nous devenir? Thérèse, au lieu de finir d'arranger les malles pendant que nous étions au jardin, a défait celles qui étaient prèles et fermées. Elle aime Philippe, elle en est aimée ; elle n'a pu se résoudre à s'en séparer, 'léino'ii des empressements non équivoques de M. de Francheville , elle n'a trouvé qu'un moyen de conserver son amant : c'est de lui découvrir les sentiments de son maître et la résolution de Julie. \ oilà les aveux que madame Ducayla et moi venons de lui arracher par les menaces et les promesses.
Les malheureux! que n'ont-ils parlé plus tôt! Philippe eût suivi celle fille; on les eut chargés d'or.
• Ma chèie Julie, il n'y a plus rien à ménager, il n'y a pas de temps à perdre. Il faut partir à l'instant iiiêine. J'attendrai l'orage. C'est sur moi qu'il éclatera ; j'aurai la force de le siipporur, •
Je fais venir mes gens. J'ordonne qu'on prépare la diligence , qu'on remplisse les malles, qu'on les place; je suis ces dilfércntes opérations; je double l'activité de chacun. Une heure n'est pas écoulée, cl mes ordres sont exécutés. La voiture est à la porte. Julie se jette dans mes bras ; je l'y presse; elle ne peut s'en détacher. Je la conduis , je la soutiens , je la iiorte; elle est dans la voiture. Thérèse y monte en pleurant. Larmes tardives, qui ne peuvent rien réparer! Elle est partie. Je renir« chez moi. Je m'y enferme, effrayée de
ma position. Je voudrais élever un mur entre M. de Francheville et mot.