XXII. — Le divorce
Je suis il Paris, logée, aimée par la princesse. Avec quelle bonté, quelle grâce décente elle m'a accueillie. Quelles tendres caresses elle a prodiguées ii Honorine! Elle s'est attendrie sur sou sort; elle ne cesse de nnns donner ii toutes deux les témoignages du plus vif intérêt; elle nous présente aux personnages les plus élevés, comuie les objets de la plus odieuse persécution ; elle nous fiit des amis, des protecteiirs, de tous ceux qui viennent lui faire leur cour.
Je suis lii comme chez moi. Il est si facile de se mettre à son aise avec ceux qui nous aiment !
Lp prince a déjii vu les chefs de la magistrature. Il s'est rendu garant de la pureté de mes mœurs ; il a annoncé un mémoire de défense qui détruira les imputations dirigées contre moi. Il m'assure que je serai maintenue dans mes droits, rétablie dans mou honneur. Je le crois : il est si doux de le croire !
Nobles et généreux protecteurs, quel charme vous répandez sur ce qui vous environne ! quel calme vous portez dans mon cœur! avec quel empressement, quelle satisfaction j'adresse mes hommages à ceux pour qui la grandeur n'est que le privilège de bien faire, et qui, sans descendre de leur rang, élèvent jusqu'à eux les personnes qu'ils en jugent (lignes !
La princesse a été très-belle. Elle est parvenue à cet âge oii la dignité remplace sans les faire oublier les grâces de la jeunesse, où la raison pare l'esprit, où l'amabilité gagne les cœurs, \ieillir ainsi, c'est être toujours jeune.
Sa réputation est pure comme son âme, et quand elle a dit que je suis une femme estimable, on la croit sur sa parole ; ou me marque les égards qui me sont dus peut-être, mais auxquels je n'osais plus prétendre.
Elle a des enfants. Elle les aime comme j'aime le mien ; elle les a élevés comme j'élève ma fille : les maîtres, les livres pour elle; des explications courtes et claires pour ses élèves.
Peut-on accuser de telles mères ? Peut-on même les soupçonner d'inconduite?
Elle veut bien marquer de l'étonnement en écoutant Honorine. Elle est mère , elle sait quel plaisir elle me fait eu louant mon enfant i c'est m'inviter à louer les siens : ils sont au-dessus des éloges.
Ma tournure d'esprit, ma conversation, ma manière d'être paraissent lui plaire. Elle passe avec moi les moments qu elle peut dérober à la représeutation. Elle aime à lire dans mon cœur, et elle m'ouvre le sien. Elle a aimé comme moi, mais elle a toujours pensé que les plai irs d'une liaison illégitime ne valent pas les regrets qui la suivent, et elle a trouvé moins dur de combattre, que de vieillir dépouillée de sa propre estime.
En effet, il est une époque de notre vie où le monde nous quitte, oii on n'en obtient plus que des déférences, qui s'adressent au rang et non à la personne, où il est essentiel d'être bien avec soi.
Je ne me lasse pas de parler de la princesse, parce que je me trouve toujours bien de l'entendre. Je n'ai pas trente ans, et je suis déterminée à vieillir comme elle. L'image chérie est toujours présente à mon cœur, mais elle ne le remplit plus exclusivement ; mes sens sont calmes ; l'objet qui les a si vivement agités est dans un autre hémisphère ; les intérêts majeurs qui m'occupent éteignent peu à peu mes autres sensations. Je reprendrai sur moi un empire absolu.
J'ai conféré longuement avec un avocat célèbre ; il a pris des notes détaillées sur tout ce que je lui ai dit. Mon mémoire paraîtra incessamment.
Le prince vient de me présenter au chef suprême de la magistrature, qui m'a écoulée avec complaisance. Mais il m'a objecté que la dénégation des faits n'est pas une preuve, et qu'il n'est pas de coupable qui ne nie ce dont on l'accuse. 11 a ajouté avec beaucoup de douceur que la bienveillance de la princesse est pour moi une présomption favorable , mais seulement pour le public, el que les tribunaux ne prononcent pas d'après des présomptions. Le prince s'est élevé contre celte manière de voir , le magistrat lui a fait observer avec beaucoup d'égards combien dans cette affaire leur manière de sentir doit être diltcrcule, et je suis sortie de chez lui le cœur navré, les yi'ux pleins de larmes.
» Ainsi donc , disais-je, on m'accuse , et je serai condamnée , parce que je ne peux confondre le calomniateur. — Non, m'a répondu le prince. Si une simple déjié^ation n'e;t pas une preuve, l'accusation
FANCHKTTE ET HOINORINR.
qiii n'en prt'sente aneane pMiUelle être admise? » Je défie qu'on en trouve contre moi.
Alï:iire cruelle pour moi, pour lui, quel qu'en «oit le résiillnl! Si je s(U'coMil)e, il aura (livul|;né mon infiimie et ^.i lionle ; Vil est accablé p.cr lu vi'rilt' , il n'est plus, aux yeux des linunfles i;en« , ipic le vil jouet lies passions les plus etTri^ut'es , qu'un Atre sans pudeur, sans prol)ii(', nianpié du sceau de la ri'prolialion gi'ni'rale ; et cet lionime est le père de mon enfant !
^■est-il pas des moyens d'.irri^ler celte scandaleuse procédure ' Esl-il possible qu'il lu' sente jias roiublcn elle nous sera fatale à tous deux? Sera-l-il souni ;i la voix conciliatrice et puissante qui essayera d'opérer un rapprodicmcnt ? I.a médiation du prince ne fern-l-elle pas ce que n'obtiendraient jamais mes plaintes et mes prières? |!n liomnie du nioiule ne heurte pas un pcrsonnajjo élevé jnsqu'aui marcbes du trône ; il cède il rep.ret , mais il sacrifie tout il la crainte de déplaire, à celle d'un resseiitimonl qui peut l'atleicidre lot OU tard. M. de rraiielieville est éloit.né de Julie ; il mène une vie dissipée, pcul-f'tre pour écliapper aux reproclies de sa conscience; mais l.i dissipation ne s'accorde pas avec un amour violent. l'eul-ôtre encore ne désire-t-il qu'un prétexte pour cesser ses poursuites; peut-être n'csi-il arrf-té que par la fausse lionlc de faire les premiers pas. Kli bien! je les ferai ; j'invoquerai l'intervention du prince... IVon. Il parlera en bonnuc indiipié; il s'expliquera avec le Ion de hauteur que prend natiirelleiuent un fjran(l ii réi;ard de l'inférieur qu'il méprise ; il humiliera mon mari ; et le coupable , persuadé qu'il doit renoncer à l'estime, n'a plus d'intérêt h rétrograder. Je m'adresserai à la princesse. Il n'y a qu'une femme, et une femme d'esprit qui puisse ap|)orter dans une entrevue aussi délicate ces ménagements, cet heureux choix de mots, ces insinuations fines et fortes à la fois, qui frappent l'esprit et le cœur sans blesser l'amonr-propre.
Je lui ai comniuniqtié mon idée ; elle a daigné l'adopter. File a fait prier M. de Franchevillc de se rendre chez elle. Il a résisté .S une première invitation; il n'a ose se refuser i> la seconde. Au moins j'aurai tenté tous les moyens possibles de redonner un père ,1 mon enfant. Ah! qu'il revienne à nous, du moins en apparence; qu'il me délaisse, qu'il suive ses goflts , miis qu'il respecte les mœurs publiques, et qu'Honorine un jour puisse l'avouer sans rougir.
Est-ce trop exiger de lui? Cne femme outragée peut-elle se conduire avec plus de modération? Celle dont j'use envers lui ne doitelle pas le ramener à des sentiments honnêtes, et n'aurai-je pas justifié ses bienfaits, si je parviens ii le sauver de lui-même ?
Il est entré ; j'entends tout d'un cabinet voisin. La princesse s'exprime avec une douceur, une gnice, une sensibilité auxquelles il ne résistera pas. Ce n'est pas un pardon qu'elle lui offre ; elle le prie, elle le presse de ne pas m'accabler. Klle lui représente, elle lui prouve que son intérêt personnel doit le porter J» étouffer cette affaire. Elle lui rappelle qu'il est père; elle lui trace un tableau fidèle de la beauté d'Honorine, de sa candeur, de l'amour qu'elle lui porte. Si un ange s'était chargé de ma défense, il ne parlerait pas avec plus de charme, de force et de raison... Il parait ébranlé.
Je ne balance plus, Honorine est avec moi; j'ouvre la porte du cabinet, je me présente, je lui présente sa fille, je la mets dans ses bras. Je tombe h ses genoux, je les mouille de mes larmes, je les presse contre mon sein , j'invoque son copur : j'ai le ton , l'accent de la tendresse ; j'en éprouve la douce émotion ; je peux encore revenir k lui ; je le sens, je le lui dis, je le conjure de le vouloir. Honorine ne me comprend pas, mais elle voit ma douleur, elle élève ses mains innocentes, elle demande grâce... Oh! elle va nous être accordée. Sa paupière est humide, sa poitrine gonflée, sa respiration pénible. H est fortement agité , et rien dans ses mouvements , dans l'expression de sa figure, n'annonce un homme qui se prépare à consommer un crime. I.a princesse nous enlace tous dans ses bras. Il ne cherche pas ma main , je prends la sienne ; il n'éloigne pas sa joue , et j'y fixe mes lèvres. Honorine le caresse en lui donnant les noms les plus doux. Ses larmes coulent enfin. Il en couvre le visage de son enfant.
'< Je suis un malheureux ! je suis un monstre ! s'écrie-t-il ; je le sens, je l'avoue ; mais une fatalité inexplicable me poursuit et me subjugue. Comment lui échapper? Oii chercher un refuge? — Dans les bras de madame, • lui répond la princesse.
Il s'y précipite; il me pre-se tendrement dans les siens; chaque instant ajoute .S sa vive sensibilité. Dieu soit béni ! J'ai retrouvé mon époux ; Honorine a retrouvé son père.
Il va donner ordre ii son avocat de cesser ses poursuites, de retirer sa plainte, et s'il est possible, tous les exemplaires de ce mémoire diffamant. Il me reconduira en Champagne ; il s'y fixera tout à fait; il y vivra entre sa fille et moi.
Il me laisse dans un enchantement qui n'est pas celui de l'amour, mais un sentiment délicieux, indéfinissable, qu'éprouvent seuls ceux ■ Mii échappent à une crise terrible. Je rerois les félicitationi du prince, le la princesse, de toute la cour. Le bruit se répand du palais dans les hôtels voisins, que mon mari a reconnu ses torts, qu'il s'empresse de les réparer, qu'il me rend son affection. La mienne eu sera le prix ; j'y ferai tous mes efforts, et je sens ax-ec une satisfaction bien pure qu'ils ne seront pas impuissants.
H ue vient pas, et il d«x-ait être de retour dans deux heures.- Elles
s'écoulent les unes après le» autres ; j* les compte, j« pr*lc l'oreille, je regarde... Je ne vois, je n'entend* rien. M'aurall-il trompée ? (Jh! non, non. I.loifpions «elle idée ; elle exi insupportable. \il, emporté, il se laisse aller au gré d'une imngitiHlion délirante ; mai» il est iiiiapable de (eiiidrc , p.n l.i violence inèiiii' de ses sensatiniiH. Il a pleuré, et les larmes d'un hoiiiine tel que lui «ont toujours «iiicèren.
t'ependaiit il ne vient pis ' je ne snuriiis résister plus longtemps li mon impatience. J'envoie cher, lui, ehCE son avocat, cliex non avoué. (Qu'une journée est longue pour qui attend el souffre !
Mes émissaires leiitreiil les uns après les autres, el celui ipii parait ajoute il l'inipiiétiide que m'a donnée celui qui l'a devanf-é. Il a quitté son hâlel garni ; on ignore oii il s'est retiré ; sf^n avocat niêiiie n'n pas son adresse. Il m'a trompée, oui, il m'a trompée, el je retouibe ilnns un état plus cruel que celui dont il m'avait tirée. Le poids de l'iulortune vient in'acc.ilder avec plus de force, au mnnient oii toutes les facultés de mon Ame s'ouvraient ii l'espérance et nu boiilieiir. Je ressemble a ce lualliciireux (|u'oii conduit au supplice, a ipii une voix imprudente fait entendre le mot ijrâce , ipii levé ses yeux reioniiaissaiils vers le ciel , et ipii, en les reportant autour de lui, retrouve les bourreaux, le désespoir et la mort.
Il ui'a trompée !... non , il était de bonne foi , j'en suis convaincue. Son coeur n'a-t-il pas toujours été partagé ' L'iiiforluuée Mirville n était elle pas oubliée près de moi? [Ne reprenait-elle pas son ciupire dès qu'il m'avait quittée? Julie aussi a été oubliée un inoiuenl. La nature et mes larmes ont éloigné son image; elle s'est npioduilc avec une force irrésistible. S'il revenait . il s'attendrirait encore , el il serait tout à Julie en s'éloignant de moi.
Je l'excuse, je crois... Ah! il est le père d'Honorine : je ne peux l'oublier.
Le prince est indigné. Il veut le trouver, lui reprocher sa mauv.iise foi, l'oubli du respect qu'il doit ii la princesse, et qu'il a abusée comme moi. La police a fait des recherches. (Jn a trouvé mon mari. Mais il refuse de recevoir personne ; il ne répond ii aucune des lettres que nous lui écrivons; il a renvoyé les dernières, sans vouloir le^ lire. Le malheureux! il n'a pas l'habitude du crime, et il se défie de son cœur. La princesse ne me quitte pas; elle me console , elle cherche il me rendre ma première énergie, qui peut seule me tirer de l'accablement profond oii je suis. Je sens plus que jamais la nécessité de me défendre, et je souffre horriblement ii l'aspect de cette pile de mémoires, oii je me porte accusatrice à mon tour, et qui seront distribués demain. Oh ! oui , j'allais revenir sincèrement à lui ; j'en trouve la preuve dans les combats qui s'élèvent entre ma raison et mon cœur. Cruel homme! quelle femme tu dédaignes, tu rejettes! elle t'avait pardonné tout, jusqu'au dessein de lui ôtcr l'honneur, et tu veux que ce projet coupable s'accomplisse!.... Oh I ma fille! ma fille I
Dans deux jours, cette cause sera soumise au jugement du tribunal et du public. Déjà le journaliste avide se dispose à recueillir les détails el l'oisiveté à s'en amuser. Et moi, triste aliment de la curiosité, renfermée ici, incertaine de mon sort, comptant les minutes, les secondes, en pleurant sur Honorine, j'attendrai qu'on vienne m'apprendre si je suis ou non une femme d'honneur.
Téméraires et vains jugements des hommes I ils croient avoir tout fait quand ils ont prononcé d'après leur conscience. Et qu'est-elle cette conscience sur laquelle ils se reposent, si ce n'est leur manii're de voir et de sentir? Deux juges, dont l'un condamne et l'autre absout, dans la même cause , n'ont- ils pas également la conscience en paix? Un des deux se trompe nécessairement : quel est donc celui qui peut se flatter de voir et de sentir juste? Et on trouve des hommes qui osent juger!
Mon ax'ocat dit ma cause excellente. Il voit, il sent ainsi. Serait-ce la première fois qu'il aurait eu cette opinion d'une affaire, et que son client aurait succombé'... Pourquoi ajouté-je, aux tourments doiil je suis la proie cette affreuse anxiété , qui est peut-être le plus cruel de tous' On va prononcer sur ma réputation; mais peut-on m'en dépouiller, même en déclarant que je l'ai perdue ? N ai-je pas pour moi ma mémoire, qui est ici ma conscience? M'ai -je pas l'estime de la cour et de la ville?... Mais cette estime survivrait- elle à un jugement qui m'en déclarerait indigne ? La princesse, elle-même, enlr.iînée par la multitude... Ob ! ma tête! ma tête! il me semble qu'elle va éclater. Les idées y surabondent, et elles s'y multiplient sans cesse. Elles y portent un désordre qui se communique à tout mon être. Je ne conçois pas comment j'existe.
Le jour, l'heure sont arrivés. Le prince a envoyé son secrétaire intime au palais. 11 a l'ordre de venir, sansperdi^e un instant, nous donner le résumé du jugement.
Quel sera-t-il?... Oh ! mon enfant! mon enfant! je suis déshonorée, si ton père n'est déclaré un homme pervers. Il faut que lu perdes l'un ou l'autre. Si c'est moi, que devicndras-tu ? On ne confiera pas l'innocence à une femme adultère... Moi adultère, grand Dieu!
Llle sera remise à son père , ii son père , qui n'attend qu'un jugement qui me flétrisse pour voler auprès de Julie, lui offrir sa main, l'obséder sans relâche. Et toi, mon enfant, et toi. livrée â des mercenaires, incapables de ces tendres soins que je t'ai prodigués depuis ta naissance, indifférents à tes succès, au développement de ton esprit
FANCHETTE ET HONORINE
et de ton cceur, insensibles aux privations que t'imposera ce nouveau genre de vie, aux chafjrins qu'eim-mènics auront |iiovociui'S, lu souffriras, lu appelleras , lu iiivociueras la iiicie. lu mol, une caresse d'elle le ealciuTiieiil : ce mot, celle caresse te seront rcfusiSs. Nos cœurs ne s'enleuilronl plus.
n .Mon>eii;iiiur, je \ous dois beaucoup, et cependant je vous demande une ilernière (;r.ice. .Vjei pitié, si je succombe, de ma pauvre Honorine; qu'elle ne vous quille pas; qii'e le soil élevée avec les jeunes princesses. Elle esl bonne, sensible, docile. Sa soumission, sa reconnaissance vous payeront de vos bienfaits. C'est tout ce qu'elle pourra nous offrir; mais vous ne dédaignerez pas ce faible tribut. — .Madame, je ne crois pas que vous succombicï; mais si tel est voire malbeur, je me charge de voire enfant, je le dépose dans les bras de la princesse, et personni' n'osera l'arraclier île cet asile. •
Le secrétaire rentre. Un Iremblenienl ijcuéral me saisit; la princesse esl obligée de me soutenir. Llle a la boule de me donner des secours.
Le prince m'a donné dans tous les temps les marques duo intérêt tiocere, Toilà un dcfeuseur.
D n'y a point de jugement définitif. Mon avocat a parlé en second, et il a développé une force de moyens, une éloquence qui ont entraîné l'auditoire. !Son adversaire a répliqué. Ues murmures d'improbation se sont fait enteiulre. Il a ramené les e>prils en offrant, en demandant la preuve par témoins des faits qu il a avancés. Sa demande est admise. Les témoins seront entendus à la huitaine.
Des témoins ! il n'y en a pas, et j'en ai, moi ! J'ai la présence d'Honorine, et la pudeur d'une mère. Elle était là; elle ne m'a pas quittée d un instant, et j'interpelle toutes les mères. Quelle femme est assez vile pour se prostituer en présence de son enfant?
Au moment oii le présidrnt a prononcé, un jeune homme décoré , couvert de sueur et de poussière , a percé la foule , s'est élancé dans l'enceinte réservée aui juges, les a suppliés de l'entendre, et lésa suivis dans la salle des délibérations. Quel est ce jeune homme ? Est-ce de moi qu'il s'occupait? Quel intérêt puis-je lui inspirer? 11 n'en est qu'un qui soit disposé à tout faire, à tout oser pour moi , et l'Océan Dons sépare.
Une lettre... elle est de lui; elle est de Sainte-Luce! Sainte-Luce est à Paris!
11 est ici! Ah! dans \a position oii je me trouve, m'cst-il permis de ni'occuper de lui? Courbée sous une accusation d'adultère, le lerai je par le cœur ; jusiilierai-je en secret la haine de mon ennemi ? Je ne dois pis lire celle lettre.
Kb ! qu'ajoulera-l-elle à mes peines et à mes scnlimcnls? Je sais qu'il es' ici : n'c-.l-ce pas sa\oir ce qui l'amène, ce qu'il espère de l'avenir qui va s'ouvrir pour moi' Celte lettre d'ailleurs ne piut-elle pas traiter de mon affaire, ne parler que décela? ^ic senl-il pas l'extrême réserve que lui impose la circonstance?... Cependant... je ne peux m'en défendre, je l'avoue, je lirai ; Je lis.
Il venait de rentrer à Cherbourg. Le désœuvrement lui a fait par courir un factinn que le hasard lui a offert. Quels ont élé son élonnenienl cl sa furtui-, (|uand il a vu que cet écrit me diffame, et que, sans le nommer, on l'inculpe diriclcment! Il est monté à cheval : il a couru jour et nuit , non pour aller séduire une femme à Marseille, mais pour venir défendre, secourir l'innocence. Il a déjà adopté un plan, il a pris des mesures générales. 11 me prie d'être tranquille ; il me promet le triomphe le plus éclatant... Oh! oui, je compie sur lui. C'est à l'amour qu'il appartient de faire des prodiges. Encore un, celui-ci encore!
11 termine sa lettre par la formule d'usage, sanS;ajouter un mot qui ail rapport à nos senliiuents .secrets. Par post-scriplum, il me dit qu'il m'écrira tous les jours , qu'il m'instruira de ses démarches, et des succès qu'il croira pouvoir se promettre... Honnête , estimable, charmant jeune homme! il est toujours ce qu'il doit être.
Oui , il m'écrit tous lesjours , à la même heure. Le timbre de ma pendule et le marteau de la porte se font entendre en même temps. Il sait de quel poids m'accablerait un quart d'heure de relard.
Je lis ces lettres, je les relis, je les relis encore. L'expression devient plus sentimentale, plus forte. Le mot amour n'y est pas, et je le trouve à chaque ligne; il est temps de l'arrêter. J'essaye de lui répondre avec calme. Je m'efforce de parler reconnaissance, amitié. Je suis gauche, contrainte. Comment fait-on pour écrire ce qu'on ne pense pas, pour ne pas dire tout ce qu'on pense ?
Non, je ne suis pas reconnaissante, et de quoi le serais-je? Ne sais-je pas quelle satisfaction je trouverais à le servir, et pourquoi affeclerais-je de me restreindre à l'amitié? Me mentir à moi-même! Le tromperais-je , si je y^arvenais à me tromper?
Il faut tout dire ou me taire... Je me tairai... Hélas! je n'ai qu'un moment dans toute une journée. Je le prolongerai, j'en doublerai les délices, en écrivant à mon tour... Je ne le dois pas ; je ne le ferai pas. Depuis si longtemps je me nourris de sacrifices! Encore celui-ci.
Que peut la prudence contre une passion insurmontable? J'aurais mieux fait de lui répondre, eussé-je dû écrire tout ce que je sens. Mon silence l'accable, dit-il. Aurais-je oublié son amour, sa constance inébranlable , son dévouement absolu? Je l'ai affligé ; c'est ce que je craignais ; je n'avais plus que cela à craindre. Sa lettre est enivrante : elle porte le feu dans mes veines, le désordre dans ma tête, et je ne peux la quitter... Oh! grâce, mon ami, grâce! je te la demande à genoux. Ne m'expose pas à combattre encore. Il m'est affreux de te résister. Si tu savais ce que me coûte une victoire, tu gémirais sur nous deux... Et je reprends celle lettre, et je la relis!... Je cours cacher mon délire dans le sein de la princesse.
« Madame, ôtez-moi cette lettre : c'est du poison que je tiens dans mes mains. Je ne me connais plus; je ne sais où m'arrêter. Je voudrais que ce divorce, que j'ai tant redouté, fùl prononcé, dût-il entraîner ma diffamation. L'homme à qui je me donnerais sait que je suis pure. Cachée avec lui, n'importe dans quel coin du monde, tout à l'amour et à ses délices, que m'importeraient l'opinion des autres, leurs vaines clameurs?... Je m'égare... Que serait-ce si je le voyais, si je lui parlais! Au nom de Dieu, madame, ne me quittez pas; fermez-lui votre porte; défendez qu'on reçoive ses lettres... »
La princesse est effrayée de l'état oii je suis. Elle me demande la citf de mon secrétaire. Je la lui donne, et j'ai pénétré son intention ! Elle revient. " Eh bien, lui dis-je , en est-ce tait? — Ma chère enfant, il ne vous reste plus rien de lui. — Et mes souvenirs, madame! arrachez-les donc aussi de mon cœur. >>
Elle demande une voiture. Elle a la bonté de se rendre chez lui. La femme la plus distinguée de France, chez un capitaine de vaisseau 1 Elle ne peut le recevoir ici, et la prudence ne lui permet pas d'écrire. Elle va le prier de me ménager. Je voudrais qu'elle fùl partie, et cependant je la reliens. Elle se dégage de mes bras; elle s'éloigne. Me voilà seule .. Seule! je ne le suis pas; je ne peux plus l'êlre.
Avec quelle impatience j'attends son retour! Elle me parlera de lui, rien que de lui : elle ne peut avoir à me parler d'autre chose.
La voilà ! la voilà!
C'est demain que les témoins seront entendus... Je l'avais oublié. Il n'avait qu'un moyen de s'élever contre leur témoignage : c'était de se mettre eu cause lui-même; il l'a fait. Il a attaqué M. de Francheville en réparation. Il me semble qu'il ne m'a rien dit de cela dans ses lettres. Non, il ne m'en a rien dit... Ai-je pensé moi-même à lui en parler dans ces réponses que je voulais faire si froides, et que je n'ai pu terminer!
L'heure a sonné, et le marteau est muet! Point de lettre! Je n'en recevrai plus! j'y ai consenti!
Voilà la nuit. La pendule répétera l'heure .du matin, et je n'aurai pas de lettres!
Pas de leitres, ni de sommeil ! Ah ! quelle nuit !
La princesse entre chez moi. <■ Habillez -vous, ma chère amie; vous allez paraître devant le tribunal. — Moi, madame! — Je sens ce que celle démarche a de pénible pour vous; mais elle est indispensable. J'ai cru ne devoir pas vous en p irler d'avance : il est des choses qu'on sait ton ours assez tôt. — Eh ! madame, que fei^ai -je au palais? — A ous conlondrez vos accusateurs. — Je mourrai de honte. — L'innocence qui triomphe vit et jouit. — Dispensez - moi , je vous sup-
FANCHETTE ET HONOBTNE.
Plie... — Le tribunal vous mande; que voulei-vou* que je fasse ? renez Honorine avec vous. Soyei ooiiluiiUe, el surtout courar^euse. Pensez que vous ilevez à votre entant Je lui conserver l'Iionneur de sa mère. »
Je me laisse Iialiiller, je me Liisse coiuluire. I^oiirquoi ileu\ voitures '
On me l.iil monter d^ns l'une , iivec trois jeunes ddiiies ii jieu près de mon :'ii;e el de ma Liille. Honorine , trois autres peliles tilles, et une dame de conliaucc de la [iriiuesse, sont dans l'aulrc. ISous parlons.
Mon avocat attend à la ijrille du palais. Je descends, et ce n'est pas à moi qu'il présente la main! Il prend une de ces daines, il la conduit, il ne parle qu'a elle , il lui adresse ce qu'il ne devrait dire qu'il uioi. Je n'y comprends rien.
Cette dame appelle Honorine. Ma fille s'avance i un autre enfant court... AU! il y a deuv Honorine.
Sainte-Luce dort sur une chaise longue du sommeil de l'amour heureux.
Mes genoux se dérobent sous moi. J'ai besoin d'être soutenue en montant l'escalier.
>i'ous entrons dans la ^alle du conseil; la porte se ferme, mon avocat s'approche de moi. « Vous allez paraîire, madame, devant les témoins qui ont dépose lontre vous. Il faut qu'ils vous reconnaissent et qu'ils vous désignent entre ces dames. Ils ont pcut-èire des émissaires au dehors; voilà pourquoi je me suis éloitjné de vous quand vous êles descendue de votre voiture. Ils auront cru proliahlement que celle à qui j'ai donné la main, que j'ai enlr< tenue de votre afl'aire, est ma cliente. î^'ils ont des intelligences dans l'intérieur, ils voudront diriger leurs complices, et ils les égareront. M de .Saiiite-L"ce est dans une autre salle avec cinq ou siv jeunes gens de son âge. Il mettra les témoins à la même épreuve, et la calomnie sera certainement confondue, si vous parvenez à vaincre ce trouble , qui est bien naturel, mais qui vous décèlerait. •
Eh! comment le surmonterai-je? .Atterrée par la force de l'accusation, agitée par la présence de Sainte-Luce, effrayée, révoltée d'être donnée en spectacle, tourmentée par l'incertilude de mon sort à venir, puis-je commander aux facultés de mon âme? tjuelle feinnie porte la sérénité sur son front, quand son cœur est brisé? Il en est, dit-on. Que je les plains I elles ont nécessairement l'habitude du crime, ou du moins de la dissimulation.
Mon avocat m'apprend encore qu'il a demandé que madame de Soulanges se retirât avant que je parusse. Sa sûreté personnelle est liée à celle des autres témoins, et il lui eiit sulTi d'un signe pour les éclairer tous. La malheureuse! elle a tué sou mari; e le est l'unique cause de ce malheureux procès! son aspect m'eût fait horreur. Mais sans doute elle eût baissé la vue devant moi , et c'eût été s'avouer coupable.
On nous invite à paraître... Oh ! je le sens, il est impossible que les témoins ne me devinent pas.
lu se composent 4e la misérable qui habite l'étage au-dessous de
celui qu'occupe le chirurgien ; des prostituées qu'elle retire cbct clIs;
de quelques malhpiireiit ramassés <ii et lii.dont les pliysionomie» annoncent lies ailles de lioue. Le président taii lire leurs dépu^itlOlls. Elles sont eiitii'reiiirnt l'uiitoriiies. Ou leur a donné probablement leur leçon écrite; ils l'uni p.irr.iileiiient relenue.
Le président ordonne a l'un d'euv de me rernniiailre. Il fiie allernativeiiieiit mes i oiiipagnes el moi. Le scélérat .1 l'Ii.iliilUfle de faire dis victimes, et de lire dans leurs traits décomposés l'eipression de la douleur. Il me désigne d'un (un ferme; les autres suivent ton exemple.
J'oublie 011 je suis ; je ne vois plus le tribunal, une assemblée nombreuse et respectable; je tombe a geiinui ; je prends le ciel a témoin de mou innocence; je le conjure d éclairer mes juges. Honorine, fondant en larmes, se jette dans mes bras. « Voila sa tille! » s'écrient tous les témoins ii la fois, ht je n'ai pour miii que le témoignage de la femme du chirurgien, qui est nul, puisqu'elle est seule.
Lue porte s'ouvre. C'est Sainte-l.ui-e qui entre, qui s'élance au milieu du pan|uel. Ce qu'il a entendu l'a exalté au point de ne plus lui periuellre d'écouler sa raison ni la prudence. Sou aspect épuise ce (jui me reste de force. Saiut-Luce, les témoins, les juges, tout disparait devant moi.
Un bruit, confus d'abord, attire mon attention. Je retrouve peu ii peu l'u-age de mes sens. Je dislinijue enfin ce cri général de consolation : Vous avez gagné votre procès.
Je suis chez la princesse. Mon lit est entouré de tous mes amis.,.. Saiiiie-Luce seul n'est pas ici. Il ne doit pas y être, je le sais; je ne dois pas désirer sa présence, et cependant...
Je suis en état d entendre les détails. C'est ii Sainte-Luce que je dois tout. Il a supplié les juges d'interroger séparément les témoins sur les localités. H a offert sa tête en garantie de mon innocence; il a conseuti à la perdre, si mes accusateurs ne se coupaient pas tous.
— Le muiiient de nous séparer approche; l'heure fatale sonne, nos bras i'cnlaccnt, nos deux âmes n'en font qu'une., cruelle amiel
En effet, celui-ci a dépeint l'appartement de cette femme d'une façon, et celui-là d'une autre. L'un a fait des meubles un détail qui a été contredit par celui qu'on a fait comparaître ensuite. Convaincus et pressés par lesjuges, ils ont été forcés de tout avouer. On les a fait passer du tribunal dans ces lieux redoutables oii le crime commence à subir la peine qui lui est due, avant qu'elle soit prononcée. Le ministère public a dirigé contre M. de Krancheville une plainte en subornation de témoins, et, sur la demande de mon avocat, le divorce a été prononcé séance tenante.
.Ma première pensée !ut pour S.ÉÎnte-Liice. Comment aurais-je pu me oéfendre du plaisir d'èire libre , de m'occuper eiilusivement de mon amant, de sentir que je pouvais faire mon bonheur et le sien, sans que le monde el ma conscience aient rien à me reprocher ? Cette pen;;ée me rendit des forces, de U gaieté. Je m'y abandonnai pendant le reste du jour; elle me suivit jusque dans le sommeil, Sainte-Luce
FANCHETTE ET HONORINE
était sans cesse dans mes bras; j'appelais le moment où je l'y presserais en effet, ce moment qui devait comblor mon ivresse, la sienne, cl nous faire oublier à tous deu\ tant de combats et de privations.
Bientôt une peiisi'e afTlii;>'ante suc^^de à celle dont je m'itais si lU'licieuscment occup('e. Je me reprt'sentais M. de Fr.mclifvilU' , accusi', menaci' il son tour dans son lionncur, touchant pcut-i^lre à l'instant d'en être dépouille. Je ne pouv^iis nie dissimulfr (|ii'il méritât son sort; mais il m'était impossible de cesser de voir en lui l'Iiomme qui avait été mon époui.etcpu' la violence de ses passions avait seule rendu coupable. Avais-je pu vaincre celle qui m'altacbe irrévocablement à Sainte-I.uce ? J'ai combattu; mais à quoi a-t-il tenu (]ue je succombasse ? ('etie idée ne commandait-elle pas l'indiihïcnce ? Devais-je souffrir que l'infamie pesât sur 1 1 tête du père de mon enfant? Ne lui devais-je pas mon appui et celui de tous mes protecteurs ? Aurais-jo in>ulté h son infortune en me livrant aux douceurs d'un amour si lonijteiups comprimé, et que je ne pouvais maîtriser encore? « Sainte-!. uce, mon ami, lui écrivis-jc, je t'aime, je l'adore, tu lésais; je le l'écrirai, je le le répéterai tous les jours, mais je ne te verrai que lorsque la décence le permettra Encore ce sacrifice; c'est le dernier que je te demanderai. Il te coûtera; il te coulera beaucoup, mais tu m'estimeras davantage; et qu'est-ce que l'amour que n'accompagne pas l'estime? »
XXIll. — Détails.
Je lui écris, il me répond. Nos lettres sont brûlantes. Il est des moments où je donnerais le reste de ma vie pour une heure passée avec lui, et cependant j'ai le courage, j'ai la force d'écarter cette pensée. Je mande mon avocat. Je le consulte sur les moyens d'assoupir l'affaire intentée contre V. de Franchcville. Il croit qu'une protection très-puissante peut seule le dégager. Je vais trouver le prince. Je parle, je presse, je supplie. <• C'est moi, monseigneur, que le misnistcre public va venger; je ne veux pas l'être. Je suis incapable d'un sentiment haineux. Que M. de Francheville soit rendu au repos et au bonheur, s'il peut en goûter encore. !\e souffrez pas que le père d'Honorine, d'Honorine que vous aimez tant, soit publiquement déshonoré. — Il l'est, madame, par sa conduite envers vous. Le monde a prononcé, et son jugenu-nt est irrévocable. — Eh bien ! monseigneur, que ce jugement ne soit pas sanctionné par celui des tribunaux. J'implore votre appui. Si vous me le refusez, ou s'il est insuffisant, j'irai me prosterner sur les marches du trône, et je demanderai grâce, non pour M. de Francheville, mais pour son enfant. — Venez, femme respectable, venez avec moi chez les juges. »
Le prince est reçu partout, non-seulement avec les marques de respect dues à son rang, mais avec celles de la considération et de la déférence qu'ins;iirent ses éminentes qualités. Il n'est personne qui ne se montre empressé de lui complaire. .Mais comment un magistrat intègre accordera-t-il ce désir avec son devoir? La plainte a été rendue en présence d'un auditoire nombreux, composé de ce qu'il y a de mieux a Pari»; le tribunal a conjiucncé l'instruction de l'affaire; rien ne peut arrêter le cours de la justice; l'autorité suprême peut seule lui imposer silence.
« Donnez -moi voire enfant, me dit le prince. Je vais solliciter l'indulgence du souverain. "
Je rentre à l'hôtel , et j'y apprend» des choses qui m'affectent plus ■vivement encore. Le malheureux est en prison, et il manque d'argent! Il a écrit à différentes personnes, et il n'a essuyé que des refus. Le prétexte est qu'il a rompu lui-même tous les liens qui l'attaciiaient à la société. La vérité est que l'infortune éloigne , repousse. En prison, sans argent!... ses amis l'abandonnent; je no l'abandonnerai pas.
Il ne doit rien ; ses biens sont libres; mais il faut le temps d'écrire aux fermiers; il leur faut celui de faire des fonils, sa situation ne lui permet pas d'attendre, et je n'ai pas vingt louis à ma disposition!... Je vais envoyer ce que j'ai. C'est bien peu de chose, mais cela suffira aux besoins du moment. Je verrai dans la journée de demain à lui procurer des moyens abondants d'existence.
Je fais et je scelle mou petit rouleau. Je le donne à un valet de chambre; je le prie de le porter à M. de Francheville.
<."e valet de chambre a été indiscret : la princesse entre chez moi; elle me comble de caresses et d'éloges. Des louanges, parce que je ne veux pas que celui qui m'a si tPinl renient aimée conmisse le besoin! ai-ie quelque chose li'ailleurs qui ne me vienne de lui, qui ne soit à lui?(^ue pnis-jc lui donner qui ne soit une restitution?
Mon procédé va être connu d,.iis tout Paris : on ne jiarle que de cela dans l'tiôlel; on en ])arle comme d'une chose extraordinaire. La vertu est donc bien rare, puisqu'on décore de son nom nue conduite aussi simple, une action aussi obligée! je vois que je deviendrai célèbre malgré moi. Triste avantage pour une femme, quelle que soit sa célébrité! L'obscurité et mon amour, voilà ce qui me convient, voila tout ce que j'ambitionne.
La princesse m'offre de l'or. Je le refuse avec modestie. J'ai des moyens certains de m'en procurer, et s'il fallait <|uc j'empruntasse, il n'est qu un être de qui je conscnlirnis h recevoir. La princesse m'aime véritablement; je recoin chaque jour des preuves nouvelles
de son affection; mais II est des bons offices qui pèsent sur une âme délicate. Celui V" emprunte se met nécessairement au-dessous de celui qui prèle. Si j'étais dépourvue de ressources, c'est ii Sainte-Luce que je m'adresserais, dussé-je ne jamais rendre. Ue deux amants, le plus heureux est celui qui oblige.
J'écris au concierge du château de Champagne. Je fais partir une femme de chambre. Je lui ordonne de prendre et de m'apporter mes diamants. Ils sont nécessaires à celui de qui je les tiens, et je n'ai pas besoin de parure. C'est moi que Sainte-Luce aime : que lui imjiortent des ornements qui ne satisfont que la vanité? Les raines de (îolconde valent-elles un sentiment?
J'entends l'équipage du prince. Je cours au-devant de lui. Je cherche à démêler sur sa figure le résultat de sa démarcbe. Son air est riant; il a réussi.
L'ordre est expédié. II enjoint la cessation de toute espèce de poursuites. Le malheureux sera remis en liberté, sous la «eule condition de quitter Paris. Honorine est rayonnante. Elle n'a que dix ans, mais elle sent beaucoup. Affligée de ma peine, elle en a enfin pénétré les causes, et il ne m'a plus été possible de lui rien cacher. Elle a vu alternativement son père et moi au moment d'être écrasés. Les nuages se dissipent, et son jeune cœur s'est rouvert ii la joie.
Dès que M. de Francheville sera libre, je prendrai congé de la princesse. Recevoir plus longtemps les marques d'intérêt qu'elle me prodigue, serait en abuser. Mais oii me retirerai-je? Comment vivrai-je? Je n'ai pas eu le loisir d'y penser, et c'est ce qu'il est important de connaître.
Je fais prier mon avocat de se rendre à l'hôtel. Il me communique le prononce du tribunal. Ma fille me reste; je m'y attendais; depuis le jugement rendu, je n'avais pas eu la moindre inquiétude à cet égard. Je suis maintenue dans les droits que me donne mon contrat de mariage. M. de Francheville a reconnu par cet acte que je lui ai apporté quatre cent mille francs, et il a manifesié l'intention de m'abandonner la terre de Champagne, qui en rapporte trente, parce qu'il est tenu à une pension alimentaire envers sa fille. Trente mille francs par an! c'est la moitié de tout ce qu'il possède! Dois-je user de ces droits, qui me paraissent excessifs? JN'e serait-ce pas dépouiller sans pudeur un homme avec qui je n'ai plus aucun rapport, de qui, par conséquent, je ne devrais plus rien recevoir? Il a l'habitude et le goût de la dépense ; je reprendrai sans peine celle de la médiocrité obscure qui convient à ma situation. Non, je n'abuserai pas des circonstances qui me favorisent. Il s'est montré grand envers moi ; je suivrai son exemple; je me bornerai à une faible partie de ce que je peux exiger. J'aurai rempli mes devoirs dans toute leur étendue, et tranquille à cet égard, je ne vivrai plus que pour l'amour.-
Si cependant les passions de iM.de Francheville, si le défaut d'ordre, si la prodigalité dérangeaient ses affaires, s'il dissipait, avec ce qu'il a, la valen r de cette terre, que je suis disposée à lui rendre, que deviendrait Honorine, que sa fortune seule peut relever de l'espèce de dégradation qui frappe le malheureux enfant d'époux divorces? Elle est encore aux portes de la vie : pendant quelle longue suite d'années elle déplorerait uu désintéressement que je n'ai pas le droit de me permettre ! ne serai je pas d'ailleurs maîtresse dans tous les temps de donner à son père les secours dont il aura besoin?... Je suis décidée : j'exercerai mes droits dans toute leur étendue.
Ma femme de chambre est de retour. Je fais venir un joaillier; je livre mon écrin. J'envoie à M. de Francheville la presque totalité de son prix. Je ne me réserve que ce qui m'est indispensablement nécessaire dans ces premiers moments d'embarras, d'incertitude et de besoin.
Il est en liberté. Il se présente à l'hôtel; il demande instamment à me parler. Je ne le verrai pas; nulle considération ne m'y oblige. Que prétend-il? Nos liens sont rompus; il ne dépend plus de nous de les reprendre. Que me dirait il, qui ne soit inutile on déplacé?
A peu près certain de n'être pas reçu, il avait une lettre prête, et il me fait prier de la recevoir.
Il s'accuse, il se repent. Il répète ce qu'il a dit dans l'entrevue que nous avons eue en présence de la princesse. Il se repent ! Il est trop tard. Il me remercie de mes dons, en admirant ma générosité. Je n'ai pas été généreuse, mais équitable. Madame d'Elmont a été au-devant de lui; il en a reçu des secours, et il me conjure de reprendre ce que je lui ai envoyé. Je ne reprendrai rien. C'est à madame d'Elmont qu'il doit rendre. Quelque éloignée que je sois de lui, maintenant, je lui suis plus que cette dame. Il lui a remis de gros biens, il le devait, et il n'a acquis par cet acte de justice aucun droit sur sa fortune. Il désire voir sa fille, l'embrasser avant de s'éloigner... Oh! oui, oui, il la verra, il l'embrassera. Il n'est plus époux, mais il est toujours père, et malheur à moi si j'avais la pensée de le dépouiller des douces prérogatives attachées à ce titre!
Je permets qu'on le fasse monter; je laisse Honorine ii la dame de compagnie de la princesse, et je me retire chez moi. Là, des réflexions sans nombre viennent m'assaillir. Je vois un horo'iie repentant, et qui n'aura peut-être pas la force de se vaincre; je le vois dégradé à ses propres yeux, et c'est là le dernier degré de l'humiliation. Obligé de recevoir de celle qu'il a poursuivie avec acharnement, de baisser son front orgueilleux devant elle, de descendre à la
FANCHETTE ET HONORINE
prièrt' jioiir ohlriiir un dcrnifr bai^rr de sou riifanl, lepoussi' <li' toutes les classes de U société, réduit a iMilicr sou iioiu, ou à vivre au fond d'une forêt, quel sort! Il est alVreu\. \ oilà oii la lé|;éreté, rini|)révo>,int'e, l'oulili des |iriu<'i|H's, ont conduit p.ir degrés rininiuie te plus uin.abli', et le plu%di|;ue d être aime. Il sent toute l'étendue de sou uiallieur, puisqu'il conserve de la sensibUité : ab! quoi qu'il ail fait, il est trop puni!
(.'es idées uie touchent jiisqu'iux larmes. Je croit trouver daus ma couduiie du nionieut de la dureti' et de rori;ueil. J'ai refusé de le resoir! j'ai eiprinié mon refn» d'une uiainére sèclie et dédaigueusu! je l'ai olVeusé, je l'ai «i|jri peut-élie, lorsqu'un eièlretieu de quelques niiiiules pouvait le consoler, lui reluire le i;oi'il, l'amour du biiii, et lie m'exposait à aucun ineonvéïiieiil ! J'ai eu tort, grand tort. .Mais coiiiiuent revenir sur ee qui est lait?
Je \ais m'approeber de la ciiambre où il sopt. Je trouverai peut-<^tre un preleite; j'enteiulrai |>eul-ètre quelque chose qui rendra mon entrée simple et natunlle.
J'ai l'oreille à la porte, et je ne peux rien disliii>;uer. Il nie semble cependant que leur Ion. inèiiie celui d'Honorine, ,i queli|ue cbose de solennel. Il élève enlin la voii. • Dis a la mère, qui n'a pas voulu me recevoir, et qui ni'.i rendu justice, dis-lui que je ne dein.mde plus qu'une grâce. IClle le verra le jour, la nuit, lu ser.is sans cesse avec elle, et ton niallirureuv père le dit un dernier adieu. Elle a ton portrait; elle y tient beaucoup, je le sais; mais elle l'accordera à Honorine. \a, mou enfanl, prie, supplie; qu'il me reste au moins quelque cbose de toi. •
Non, cet homme n'est p.is ué méchant. Personne n'a le droit de le bair; on ne peut que le plaiiulre.
Je me retire avec précipitation. J'attends llouorinc : elle parait. Avec quelle candeur, quel intérit elle eipose le vœu de son père! avec quelle chaleur, quel charme elle nie parle de sa situation, de ses regrets, de sa douleur! Elle eût vaincu, lors même que je n'aurait pas entendu M. de Francheville. Honorine n'est plus un enl'ant; il ne lui reste du premier âge que les grâces uaives qui le rendent si intéressant.
Elle me presse de la suivre , et je ne lui oppose aucune résistance. Elle s'applaudit de son succès. Chère enfaiit! il était assuré avant que lu parl.isscs.
Je ne peux le voir sans émotion, dirai -je le mot, sans pitié. Son air est timide, son lou suppliant... ()b ! non, non, je ne souflriroi point qu'il s'abaisse devant moi. Je me liàle de prendre la parole : • Nous désirez, monsieur, le portrait de votre enfant ; ce désir est trop naturel pour que je ne m'empresse pas de m'y rendre. Je a'ai aucun mérite a vous abandonner ce portrait : je n'y tenais que parce que je l'avais reçu de vous. Je réparerai facilement cette perte. •
Je détache mon bracelet, et je le lui offre. Il saisit ma main; il la baise avec une expression qui tient du respect. Je lui présente ma joue : pouvais-je faire moins dans un pareil moment? 11 ose ù peine l'effleurer. L'infortuné ! puisse son repentir être aussi durable qu'il me parait sincère !
« Vous n'avei plus rien à me dire, monsieur? — Non, madame, si vous ne jugez pas convenable de me répondre.- — Je répondrai à tout ce qui sera étranger aux événemenlji qui se sont passés depuis trois mois. — Ah! Fancbelte, tant de bonté m'accable. Porter la délicatesse jusqu'à m'iiUerdire l'aveu de mes torts ! — Ne vous les rappelez, monsieur, que pour n'en plus avoir à l'égard de personne. •
11 reprend ma main; il la baise avec transport : je sens couler ses larmes. « Soyez boinnie, lui dis-je d'une voix altérée. 11 est inutile de nous attendrir iti;tinteiiant : le mal est sans remède, >'
11 s'eloiijne de quelques pas; il me regarde avec une expression que je ne |ieux rendre. 11 couvre ses yeux de son mouchoir; il sort sans proférer un mot. Ah! si ce divorce n'eût pas été prononcé, je pardonnais, j'oubliais tout, je tombais dans ses bras. Je m'en serais repentie sans doute; mais est-il possible d'oublier tout a fait l'objet de son premier amour ? Est-il dans le cœur d'uue femme de voir avec indifTérence le père de son enfant? Le premier de ces sentiments se ranime, se réchauffe par l'autre. Oui, je chérirai toujours celui à qui je dois Honorine.
Sainte-Luce, ne l'alarme pas. Ce que j'éprouve ne re>scmble en rien à ce que lu m'inspires. U un colé, je n'ai que des souvenil's; du lien, est le plus tendre amour, qu'embellit l'espérance.
Que vois-je sur celte cheminée? un écrin ! c'est le mien II a
racheté mes diamants : rien ne lui a coûté pour me rendre une parure dont je peux me passer, mais qui m'était chère, parce qu'elle me rappelait ces jours d'ivresse qui ont suivi notre union. Voilà ce que je lis sur un p^ipier placé dans l'écrin. Quel mélange d'oubli de soi-même et de grandeur, de faiblesse et d'énergie ! U dédaigne mainlenaol la fortune ; il sacrifie une partie de te qui lui reste à une femme qu'il a voulu avilir, qui ne peut plus être a lui, et qu'il comble d'égards. C'est Francheville, c'est son cœur qui agit eu ce moment : le reste lui est étranger. lussions cruelles, iusunnontables, qui l'égarez sans cesse, éloignez- vous de lui ! ^ans vos suggestions, il n'eût pas cessé d'être aimable; j'aurais conservé mon époux, Honorine son père : un bonheur calme cl pur cûl succédé aux prestiges de l'a-
mour... Et Sainle-I.uce, Sainle-Luce!... Ah' Francheville raisonnable l'eût éloigiii' de moi, quand je lui ai fiit pressentir le danger, luette passion iiivincilde ne se serait pas emp.ine de toutes mes facultes : ce jeune liuinme ne me serait pot devenu nécessaire comme l'air que je respire.
Et je |urais regretter de l'ainier eiclusivemeut. Ne m'a-t il pas méritée par sa cuiisUiiice et son dévourmeiil ? A-l-il eu depuis trois ans un désir, a-t-il formé un viru dont je ne fusse l'objet ? N'est-ce pas )iar moi et pour moi qu'il s'est couvert de gloire dans les combats!' N'a-l-il pas poussé la générosité jus<|irà exposer sa vie contre .■^oulaiines, pour assurer celle di- mon époin, ilu rival le plus redoutable i|ii'il pût avoir jamais? N'est-il pas accouru du fond de la l''r.in('e au premier bruit de mon déshonneur ' N'a-t-il pas fait son affaire île la mienne ? .N'est-ce pas à lui que je dois la conservaliun de ma renouiniée ? El je lui disputerais mon cœur! Il est à toi, tout à toi, sans restriction, sans réserve. Je t'appartiens, je me donne, je me livre; il est temps d'aci|uitter enfin les dettes de l'amour.
Je lui écris de me truiiver un logement conven.ible. Je ne manquerai pas au respect que je dois à ma protectrice : je m'interdirai chez elle des transports qu'elle n'approuverait pas. Qu'elle n'approuverait pas! seraient-ils donc condamnables? Oui, oui, s'ils n'étiient pas consacrés par la loi.
l'.b bien ! il ne me reste à lui donner que ma main; je la lui offrirai: il s'hoi'Orera de la recevoir. Nous porterons la vertu jusqu'à attendre
le terme que celle loi a fixé Encore un an d'atleiile, d'anxiétés!
Et sa profession, qui peut me l'enlever demain; et les hasards de la guerre, qui peuvent me le ravir à jamais!... Loin de moi de vains scrupules , fondés sur des préjuges. La nature, plus ancienne, plus puissante, parle seule à mon coeur; elle seule sera écoutée.