‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 317 sur 379 · XXV. — Le Réveil · texte numérisé non relu

XXV. — Le Réveil

Oh ! quel réveil ! quel réveil ! le néant succède aux plus douces , •ux plus brillantes illusions. Je suis seule ! II s'est arraché de mes i>ras pendant mou sommeil, il a eu la cruauté de me priver de ses derniers adieux I... Eh ! n'a-t-ll pas eu r.iison ? (^)ue nous eut servi de nous attendrir ensemble sur un malheur inévitable? 11 nous a épargné des larmes à tous deux.

Vuel jour que celui d'hier ! qu'ils seront longs et amers ceux qui vont le suivre ! Un portrait ! voila tout ce qui me reste de cet être accompli. El ce portrait, au lieu d'adoucir les tourments de l'absence, me rappellera sans ces-e ce que j'ai perdu.

Quelle solitude je remarque autour de moi ! celui qui vivifiait tout ici, il y a quelques heures, qui répandait sur moi des torrents de feu et de vie, s'est éloigiii', et tout a disparu iivec lui. Qui; n'a-t-il emporté aussi ce cœur plein de son image !

Mon oeil humide contemple la place qu'il occupait près de moi. Je l'y cherche , comme s'il était possible que je l'y trouvasse, je lui parle comme s'il pouvait m'enteiidre, je prête l'oreille comme s'il allait me répondre. Si je parvenais à me faire illusion !... IVoii, non , je suis trop près encore de la réalité. L'imagination ne s'abuse que loi^que les plaies du cœur se ferment, et la mienne commence seulement à saigner.

Hier mes malheurs étaient effacés de ma mémoire. Ils se reproduisent a.ijourd'hui , augmentés du sentiment de cette cruelle séparation.

Un billet ! un billet ! il est écrit au crayon. 11 a tracé ces caractères à côté de moi , dit 11 , et les yeux baignés de pleurs. 11 m'offre l'hommage de sa vive reconnaissance; il ne me doit rien : deux amants heureux donnent el reçoivent nlutuellemenl. 11 me jure une hdélité à toute épreuve ; il reviendra plus tendre, plus empressé que jamais... Reviendra-t-il , mon Dieu!... Je peux, ajoute- t-il, être tranquille du côté de mes gens : il n'y avait personne chez le concierge , personne à mon antichambre, quand il est entré, et il profite, pour se retirer, du moment ou il a entendu sortir ma femme de chambre. 11 finit par ces expressions que l'amour seul peut trouver , que lui seul sait bien entendre.

Je lis , je relis ce billet avec autant d'avidité que s'il ne m'eût jamais écrit. Je crains d'en effacer un mot, une lettre, un point. Pourquoi donc m'est- il plus précieux que les lettres qu'il m'écrivait chez la princesse? C'est (juc ces lettres n'exprimaient que le désir, et ce billet me rappelle mon bonheur.

Ma fille entre chez moi, et je rougis en la voyant. Elle me parle de ce qu'elle appelle mes distractions de la veille; elle se plaint de rindiflérence que je lui ai marquée à la promenade, de l'espèce d'abandon oii je l'ai laissée le soir. Elle me demande si elle a fait quelque chose qui m'ait déplu; elle me demande la permission de m'embrasser. La permission ! voilà la première fois qii elle se sert de ce mot. J'ai donc clé bien extraordinaire, bien dllVérente de moiracme? Sainle-Luce, vivant avec mol, m'auralt-ll fait oublier enfin ce que je dois a cet enfant ? ISon, non, cette fii'vre des sens transporte, égare, entraîne, et ne rend pas insensible à l'amitié; l'amour maternel n'est que l'amitié accrue des soins journaliers que nous donnons à l'enfance, des sacrifices que nous lui faisons.

Je presse Honorine sur mon sein ; je sens avec joie qu'elle n'a paa perdu ses droite Mir mon cœur. A mesure «pu- je l'en rapproche, le poids qui m'oppresse ilevii-iit moins iiisupporlable.

Je comiiieiue a r.Éisomier : je le doi-, a l.i présence de ma fille. Hélas ! je n'ai bisoiii pour l'.iimer, pour le lui due, ni de précautions ni de détours. Les seiiliments diiuk , ipii ne lussent jamais il • re jrelil, qu'on peut avouer haiilriiieiil , constilueraient-ils esseiillellemeiit ce qu'on nomme bonheur;' Je le crois, si le bonlieiir réside d.iiis le repos de l'àiiie. qu'il ne f.iut pas conroiidre avec l'iiiactlon. Le repos de l'âme consiste dans un mouvement régulier (|iie rien ne rali-ntit , que rien ne précipite. Ce bonheur est celui des âmes froides. Je ne le connaîtrai jamais.

\ iiiijt lois dans la journée , j'ai tiré ce billet «le mon sein ; j'ai passé les caractères à l'encre pour en assurer la durée. Je le Ils avei: un plaisir toujours nouveau , et cepeiidanl j'ai repris mes occupations ordinaires auprès d'Ilonnriiie. Je suis distr^iile, très-distraite. A cliai|iie liislaiit l'Image de Sainte-Liice vient se placer entre ma fille et moi. Je fais pour n'eu être pas obsé.lée des effiirts qui ne sont pas fructueuv , des larmes que j'ai soin de cacher coulent jiar iiitervalIcK' mais la leçon continue, et quand j'ai pu être concise et claiic, je soiilTrc inoiiis, parce que le sentiment d'un dc\oir rempli est une cunsolalioii réelle.

(.'elle journée s'écoule lentemi'nt; mais enfin elle passe, comme passeront celles qui vont la suivre. Des souvenirs, des privations des vœux impiilssanls, voilii ce qui va remplir des semaines, des mois, des années. Mue devlendrais-je si je n'av.iis lloiiuriue?

iNLIs cette enfant elle- iiiènie n'ajoiite-t-elle pas la contrainte à ce que ma situation a de pénible ? ^e faut-Il pas que je m'observe sans cesse , si je veux être iiiipénétrable, et puls-je lui laisser soupçonner ce qui se passe dans mon cœur? J'ai été heureuse, parfaileinent heureuse; mais ce genre de bonheur lui est encore étranger, je ne lui en ferai pas pressentir l'exlsteiice. l'iiisse-t-elle l'ignorer longtemps ! pui.sse-l-elle n'avoir pas besoin , [lOiir se garantir d'une faiblesse , de lire le chapitre précédent! Il est Iniilile à qui ne connaît qu'un amour légitime; les femmes de ce genre n'ont pas d'idée du bonheur fiii-iiif, des combats, des regrets qui accompagnent et qui suivent une passion qu'on ne peut ni vaincre ni avouer. L'infortunée <|u'elle subjueue ne cherche pas même à lui échapper; l'exemple est perdu pour elle. Sous tous les rapports, ce chapitre est inutile. Je le déchirerai.

Jle voilii rentrée dans cette chambre (|ui devait m'èire si chère dont je ne voulais pas m'éloigner, et oii je n'éprouve que des .sentiments douloureux. J'Interroge tous les obcls, je regarde autour de moi; j'ouvre ce cabinet oii 11 reposait eu m'atteiulant : il n'y est iias. Ces dentelles, ces rubans qu'il a jetés çii et là, et auxquels je n'ai pas voulu qu'on touchât; cette chaise longue , ce lit... il n'y est plus, il n'y est plus... peut-être n'y reviendra-t-il jamais.

Déjà des lieues, des provinces nous séparent; il court, et chaque instant l'éloigné davanlajje. Il m'écrira, a-l-il dit, de ville en ville. Voilà donc tout ce que j'aurai , tout ce que je peux attendre de lui ! X peine aura-t-ll mis le pied sur son vaisseau, que je serai privée des dernières marques de son existence et de son amour, liientùt il perdra de vue cette terre que j'habite, et par laquelle nous semldoiis encore tenir l'un à l'autre; il la cherchera à travers un hori/.on qui s'épaissira de plus en plus : ses yeux trompés se baisseront enfin; il m'adressera un dernier adieu, dont je ne peux prévoir l'instant auquel il me sera impossible de répondre d'intention : le néant commencera pour lui ; il glace déjà mon âme.

Mais bientôt la gloire disputera son cœur à l'amour. La iiécessilé le devoir, la vigilance continuelle qu'exige le commandement affaibliront insensiblement ces impressions du cœur, qui se fortifient d.ins la solitude, auxquelles je ne i>eux échapper. Eh! tant mieux. Ne suffit il pas de ce que je souffre? Que les jouissances de l'ambition le dédommagent, le consolent. Qu'il soit heureux, et que je le sache.

Lejourren.it, et je n'ai pu fermer les yeux. La nuit cc|)endant n'a pas été lon;;ue , je n'ai pas cessé de m'occiiper de lui.

Deux lettres à la fois ! aiirès-midi, j'en reçois une autre. Elles sont courtes, trop courtes , mais il n'a eu qu'un moment , et elles sont si tendres, si expressives! Oh! écris, écris, jusqu'à a que l'Océan me ravisse cette dernière el triste ressource. Ecris-moi sur ton vaisseau. Peut-être un autre bâtiment faisant voile vers les côtes de Erance passera près du tien; il prendra, il m'apportera tes lettres. Triste ressource, ai-jedit! ah! c'est tout ce qui reste à l'amour malheureux, et il se trouve riche de ce qu 11 n'a pas perdu.

Je vais chez U princesse. C'est h elle seule que je jieiix pirler de lui, et il faut que j'en parle; je suis lasse de |HMiser. I^lle me reçoit avec sa bonté ordinaire; elle m'écoule avec complaisance. J appuie sur le moindre détail : si une légère circonstance m'échappe, je rétrograde, je reviens, je me répète , et je ne dis jamais assez, (irâces, mille grâces à celle qui sait écouter ! écouter un infortuné, c'est plus que lui répondre.

Je ne lui ai rien caché. On se rattache en quelque sorte au bonheur qui n'est plus, en se laissant aller au plaisir de le peindre.

Je l'ai vue iloiinée, pénétrée, atlendrle. Au milieu des (liver^es sensations que je lui ai fait éprouver, j'ai cru surprendre un mouvement de terreur, quelle a jiaru vouloir me dérober. Qu'ai-je k

FANCHETTE ET HOJMORIiNE.

craindre' Il m'adore, je suis libre, et ma faiblesse est cachée dans le sein lie r.niiillr. Ali ' jo nie suis trompée sans doute : lu princesse u'a rien à reiluulcr pour moi.

Elle nie luit iliiier .ivec elle, elle nie coiuliiil ensuite (Uns ce jardin solitaire qui réunit les richesses des deux mondes. C'est là qu'il faut se I romener quand on veut penser, parler en liberté. Saiiite-Luce ! >ainte-Luee ! nom eliéri, i|uej'ai sans cesse ii la bouclie, et qui fait battre niuii creur, soit que je le prononce, soit que la princesse le répète.

Les heures s'écoulent dans les plus doux épanclieincnls. N'avais-je p«s raison de le ilire , que l'amitié n'est pas étianijère il l'amour 1 Eli ! l'amour est-il antre chose que l'amitié, plus le désir?

La princesse m'invite ii la voir souvent ; elle m'enijape ;i lui conher mes einl» irras, iiie^i chagrins, s'il m'en survient de nouveaux. A quels Chaijrins puis-je être sensible, après avoir pniln mon amant?

Je iiiitre chez moi, et je trouve eiiliii le sonimeil. Mes yeux se rouvrent pour lire deux lettre^ que m'apporte ma femme de chambre. Il me dit dans la seconde que .ses vaisseaux ne sont pas prêts à appareiller, et que, selon les apparences, il passera quin-ie jours ou trois semaines ii Hrest. Trois semaines ii llrest 1 (pielle idée vient me frapper! avec quelle avidité je la saisis! Il me prie de lui répondre à / /i(l/-7 (/<• 1,1 Miiriw. Il me prie! eh! ne serai-je pas heureuse de lui écrire, comme il le sera de nie lire? Oui, sans doute, je lui éirirai; je vais lui annoncer que je pars, que je vole dans ses bras. Quinze jours à passer avec lui ! aurais je osé l'espérer? Je n'en perdrai pas nn seul instant.

Et Honorine'... Je remmènerai avec moi. Elle n'a pas vu la mer : ce sera le prétexte de mon voyage. 11 faut des prétextes à tout, puisque le monde exij;e qu'on jnstilie jusqu'il ses moindres démaiclies.

Je demande à ma fille si elle ne sera pas bien aise de voir le premier port de France, si elle ne désire pas embrasser M. de Saintel.uce , qui n'a pas eu le temps de prendra conijé de nous. Elle est disposée à monter en voiture à l'instant même. Comme elle me sert! son impatience seconde la mienne et la couvre. J'ai l'air de tout faire pour elle, et dans trois heures je serai eu route. En route ! que ce mot est doux à l'oreille quand on part pour rejoindre son amant !

Mais ma conduite à l'égaril d'Honorine n'est-elle pas répréhensible? J'ai menti à l'innocence; je n'ai pas craint de l'employer à l'evécution de mes projets, de la faire servir de voile à mes plaisirs. Je n'ai plus qu'un |>as à faire : c'est de la rendre témoin de mes transjiorts. Cette réflexion m'afflige profondément. Je sens qu'il faut partir seule ou rester. Késter ! je ne peux le pas. Mon cœur, ma félicité , ma vie , tout est il Hrest, tout m'y attire , m'y pousse avec une force irrésistible. Mais cette enfant !... il faut qu'elle demeure. A chaque instant, je me pénètre de plus en plus de la nécessité de la laissera Paris : les bienséances, les bonnes mœuis, la sollicitude maternelle m'en imposent la loi. Mais comment lui persuader de rester, après la proposition que je lui ai faite, et qu'elle a acceptée avec tant de satisfaction ? Comment d'.iilleiirs, si je pars seule, colorerai-je ce voyage ?... Hé! que m'importent l'opinion, les propos ! Que ne fout pas oublier l'amour et le bonheur?

Quedis-lu , malheureuse ! ta réputation est-elle à loi seule? N'entends-tu pas une voix intérieure qui te crie que tu dois la conserver pour ta fille? N'est-elle pas une portion précieuse de son héritage? Sacrifieras-tu les principes les plus respectables à la soif de jouir?

Ah I j'ai trouvé , je le crois , le moyen de concilier le devoir et

mon CQ'ur. Je répandrai, j'écrirai à mes connaissances que la grêle a ravagé mon vignoble , que mes fermiers me demandnit uue remise, que je vais m'as->urer de la réalité de leur perlç , et en ordonner l'estimation. Je prierai la princesse de recevoir ma fille peiulant mou absence... Je mentirai donc aussi à cette femme respectable!... Eh ! un mensonge qui ne nuit ii personne, n'est-il pas innocent? n'est-il pas louable, si, loin de nuire, il est utile à quelqu'un? Et pourquoi m'interdirais-jc pour moi ce que je ferais avec empressement pour un autre? Ces raisons me paraissent sans réplique. Opendant je me défie de mon co-ur; il eicusf , il justifie, il eolore ce qu'il désire.

Je vais ehez la princesse. Je l'établirai arbitre entre l'amour et moi. Son amitié tolérante ne m'interdira rien de ce que je veux me permettre.

Elle sourit avec bonté en m'écoutant; elle m'embrasse quand j'ai cessé de parler. « Pauvre femme , me dit-elle, quel désordre règne dans cette tête et dans ce cœur! Quels orages s'y forment, et que vous pouvez encore détourner! Vous vous préparez une jouissance bi'-n vive, j'en conviens; mais quels chagrins cuisants vont la suivre ! Plaisirs d'un jour s'oublient facilement; mais l'habitude de plusieurs semaines devient un nœud que rien ne peut plus rompre. Je ne serai pas avec vous, pour vous détendre de vous même, pour vous protéger contre voire amant. H n'aura qu'un mot ii dire pour vous faire tout oublier, tout braver; et ce mot, vous le direz, vous , si son extrême délicatesse lui impose silence. Incapable de réfléchir et de penser, tout entière à votre délire, vos yeux ne s'ouvriront , vous ne reviendrez k votre entant, à ce que vous vous devez, que lorsque l'fJcéan aura mis entre vous une barrière que vous ne pourrez plus franchir. Une femme , jusqu'alors estimable , estimée , cessant de se respecter, suivant un jeune homme aux extrémités du monde; ce

jeune homme, oubliant nne réputation à soutenir, négligeant son devoir, sacrifiant à un fol amour les plus belles espérances, voilà ce que verront ceux dont vous serez entourée. Leur opinion se manifestera malgré ei!X; elle se décèlera dans les choses mêmes les plus indilVérentes. Vous vous interrogerez tous deux sur le jugement qu'ils amont porté; vous en reconnaîtrez l'équité, et ce sera pour vous le dernier terme du malheur.

• — Non , madame, non, je ne descendrai pas à ce degré d'avilissement. Non, je n'abandonnerai pas ma fille. Je vous jure par tout ce qui touche un cœur honnête de ne jamais mériter la sévérité avec la(|uelle vous venez de pronoi-.cer contre moi. — Eh! ma chère amie, craindrais-je autant si je vous aimais moins? Vou< êtes sinci're en ce moment, je le sais, et vous le serez encore en vous dégradant. Vous répéterez ce que vous m'avez déjii dit : llti désert et son Kcur. Mais le cœur se refroidit enfin, et la solitude devient insupportable. On sent le besoin de la société , et elle n'admet plus ceux qu'elle a rejetés de son sein. — Vous oubliez, madame... — Je n'oublie rien de ce que vous m'avez dit. Je veux croire même que vous aurez la force de vous séparer de votre amant. Ne serez-vous pas, le jour oii il s'arrachera de vos bras, plus malheureuse ipie vous ne l'êtes aujourd'hui? Votre séparation est opérée, le coup est porté, la blessure est moins sensible, tt vous allez vous exposer à de nouvelles angoisses. Quel eu sera le dédommagement? des souvenirs? Seront-ils plus vifs, plus doux que ceux que vous conservez? Ce ne sont pas les jours qu'il faut compter, mais la somme de bonheur qu'ils procurent. N'avez-vous pas épuisé dans une nuit tout ce qu'il est possible d'en avoir et d'en supporter?

> — Ainsi, madame, il faut s'interdire la jouissance du lendemain parce qu'on n'a pas oublié la félicité de la veille; ainsi un jour heureux pourrait suffire à toute la vie ! Le croyez-vous , madame , et connaissez-vous quelqu'un qui ait assez d'empire sur soi pour se conduire d'après un tel raisonnement? Quels sont les dangers que vous redoutez pour moi ? Ne savez-vous pas que Sainte-Luce m'a offert le sacrifice de s;i gloire, de son état, et que je l'ai refusé? Voulût-il à Brest renouveler le même hommage, je combattrais son dévouement par les motifs qne je lui ai opposés ici. S'il refusait de s'y rendre, je le conduirais moi-même sur son bord , et je ne m'en éloigner.iis qu'après lui avoir inspiré mon courage et ma résignation. — Et si vos efforts étaient vains? — Sainte-Luce est un héros, madame. Votre supposition est inadmisible. — Admettez qu'elle soit fondée. — Alors, madame, alors. . IVlais pourquoi votre imagination féconde ne prévoit-elle que des maux? Tant d'exagération n'annonce-t-elle pas le dessein, la volonté de vous soumettre tout, tout jusqu'à l'amour? Je n'écoute plus rien. Le bonheur est à Brest; il m'attend, il m'appelle , et je cours le saisir.

» — Ma chère amie , vous ne me rendez pas justice , vous me forcei à m'expli(|uer sans détour. Je n'ai employé contre vous que mes plus faibles moyens. J'avais présumé qu'ils pourraient suffire, et j'avais résolu de ne pas détruire une sécurité qui m'étonne, et à laquelle vous devez quelque repos. Vous refusez de voir dans l'avenir. Je vais, quoi qu'il eu conte, fermer l'abîme qne vous creusez sous vos pas. Ce n'est qu'avec délices que vous vous rappelez une nuit, peutêtre désastreuse; c'est avec de nouveaux transports que vous vous en promettez de semblables. Savez-vous , femme imprudente et aveugle, si vous avez écliaiipé au danger d'être mère; et si vous avez ce bonheur, vous flattez-vous d'être constamment aussi heureuse ? Vous réduirez-vous à l'humiliante nécessité de rougir devant votre fille? Si Sainte-Luce périt, ferez-vous partager à unenfâut que vous ne pourrez avouer une fortune qui appartient tout entière à Honorine, ou prendrez-vous le parti cruel d'abandonner ce déplorable enfant? Telle est la position oii vous allez volontairement vous jeter. J'ai dû vous faire sentir ce qu'elle aurait d'affreux pour vous, d'aliligeant pour ceux qui vous aiment. Je n'ai plus rien à dire, et c'est à vous à prononcer.

» — Ah, madame ! abandonnée à l'amour, à ses délices, aux plus douces espérances, étais-je capable de rien prévoir? Ma sécurité est détruite, mon cœur est bourrelé ;je ne respirerai que lorsque j'aurai la certitude d'être échappée à la honte. Quels jours , quelles nuits, au lieu de ceux que je me promettais ! Quel réveil , quel réveil! il est entier, il est terrible.

)> Non , je n'irai pas à Brest ; je ne m'exposerai pas volontairement aux malheurs que déjà j'ai imprudemment bravés, et qui m'accableront peut-être.

o Et ce malheureux à qui j'ai écrit, qui va compter sur une suite de jours fortunés, et qui ne me verra pas! Je vais reprendre la plume; je m'efforcerai de le consoler, moi qui ai tant besoin de l'être. Je lâcherai de lui inspirer une résignation que je n'ai pas.

» Votre appui , vos sages réflexions, votre amitié compatissante me restent, madame, et peuvent me soulager. 11 est seul avec son cœur; il n'a personne à qui il puisse l'ouvrir, qui veuille s'affliger avec lui. L'Océan, les périls de tout genre, la mort, voilà la cruelle perspective qui va s'offrir à son imagination. Quinze jours de bonheur eussent adouci ce tableau repoussant. Quinze jours de félicité! c'est bien peu p-ur toute la vie , et il faut y renoncer ! »

Je me place au secrét^-re de la princesse. Je rends mol pour mot à

FANCMETJ E ET IIONOHINE.

IT

SainleLiice ce que nous venons «le nous dire. J« me pUin» «nièreiiu'iLt des iuililuliuiis »ociale«i mai» j'aiiuoiice l.i fcruif n'soliilioii tif nif loiiformer tlouriiiuiH à ce qu'elles nous |ire»crivtnt. Je ilierclie riuroismc (le l'aiiioiir; je veui au nioiuii eu (irenilru le laiigiiije , et c'esl mou cœur qui lurle, un cceur faillie, lniilaut, Uéeliiré. J'itiis, j'écris; c'est uu volume que je lui adresse, llt'la»! ce ii'ttslqu'écrirc.

Je rentre cUci moi dai^s uu état iiji|iussilile a |ieiudre. Ce que j'éprouve u est |ias du déses|ioir : le moment u'est |mis venu, (^'est une anviété poinuaule, uu accablemeul proloiid. Je crains de reijarder ma fille; il lue semlile qu'elle doit lire mes craintes sur mon froul. Oli' si elles se réalisaient!.,. Détournez co coup, ù luoii Dieu ! détourucz le. Je ne suis pa» ciimiuelle ; a)>» pitié do votre faible créature.

Honorine me rappelle ma |iromcsse ; elle veut aller ii llrest. Jo suis forcée d'employer des dcl'ailes. de manv.iises evcuses, qui à ses yeux doivent ressembler ii du caprice. Elle n'insiste pas ; mais elle prononce intérieurement , j'en suis &ùre , et elle prononce contre moi : que je suis mallieureuse '■

Page 1