XXVI. — U. de Francbeville
Madame Ducayla écrit aussi des volumes ; je reçois d'elle un énorme paquet. Je le parcours ; tout y est relatif à i\l. de Francbeville. Hélas ! je n'ai pas eu uu iustaul à donner à sou souvenir. Lisons. Eu s'occupant des autres on échappe à soi-même.
• Notre procès u occupé le public de Marseille comme celui de toutes les villes de France. Les mémoires pour et contre moi y ont été lus avec avidité et intérêt. Tous les cœurs, tous les voeux élaicut en ma faveur, et l'on a applaudi au jugement qui m'a réintégrée dans mes droits à l'estime ijénér.ile.
• L'opinion s'est forlemeni prononcée contre M. de Franchevillc. On était loin de présumer qu'il peusiil à retourner dans une ville oii il n'avait pas laissé uu ami, et oii on ne pronon(;.:iit son nom qu'avec mépris, Cei>€udant, peu de jours après notre dernière entrevue, poussé jur une passion que la résistance de Julie a rendue insurmontable, il a quitté Paris, et oubliant tout, jusqu'aux moindres bienséances, il a reparu à Marseille. •
» H s'est d'abord préscuté cbezdu ReyncI, qu'il se flattait d'abuser encore, et qui a refusé de le recevoir. .M. ,'\loulbruu, maintenant instruit de tout, a répondu , pour sa femme , que Julie est sous sa protection , et qu'il saura faire repentir quiconque s'écartera des égards dus à sa maison. M. Francbeville a écrit à madame Ducayla. Ses lettres n'ont pas été reçues.
• Rebuté partout, mais non découragé, il s'est flatté que li famille de Julie entrerait d.ins ses vues, ne fi\t-ce que pour exercer contre celte jeune femme une inimitié trop connue. Cette famille , injuste à son égard, mais lidèle à l'Iionneur, a répondu qu'elle ne veut avoir aucun rapport avec un homme tel que lui, et que si madame Ducayla s'oubliait au point de consentir à un pareil mariage, ses parents emploieraient tous les moyens qui sont en leur pouvoir, pour l'empècher de se déshonorer.
. M. de Francbeville , outré , a répliqué â cette lettre par un défi. Un lieutenant de vaisseau, cousin germain de Julie, lui a écrit ce billet remarquable : —
• Le duel est une infraction aux lois. Malheureusement il est quel-
• quefois impossible à deux hommes d'honneur de ne pas s'écarter de > ce qu'elles prescrivent ; mais cette infraciion ne peut être tolérée » que lorsque cette voie est la seule qui puisse réhabiliter l'un d'eux » dans l'estime publique. Notre réputation ne peut être rétablie par » aucun moyen, et je perdrais la mienne eu me mesurant avec
• vous. • —
« M. dcFrancheville, furieux, a été dans tous les cafés accuser son adversaire de lâcheté, et lire ce billet, qui le couvre de honte. Partout il a trouvé des improbateurs, et seul contre tous, il a voulu se faire Un («rli. Tel est l'excès de son égarement, qu'il a été chercher des appuis dans cette classe d'hommes qu'il aurait rougi de voir autrefois, et qui comblent la dégradation de celui qui les paye.
u Bientôt des gens sans aveu se sont répandus dans la ville, et se sont ess;iyés à l'insulte, par des plaisanteries grossières adressées aux personnes qui leur avaient été désignées. 11 était facile de juger d'où partaient ces premiers coups, et de pressentir que l'impunité ajouterait à l'audace. Le ministère public a intimé a M. de Fraucheville l'ordre de sortir de la ville dans les vingt-quatre heures.
• Je l'avais beaucoup aimé, dit Julie; je l'aimais encore. Jugez, ma chère amie, de ce que j'ai dû souffiir. Chacun de ses écarts me faisait craindre pour lui et pour moi, et ses imprudences réitérées ont enfin justifié mes craintes.
» Oh ! s'il eut été libre lorsqu'il m'offrit son coeur, avec quelle satisfaction j'eusse reçu ses vœux et sa main I il serait encore estimable... Que dis-je.-' celui que Fauchette n'a pu fixer ne devait l'ilre par personne, et si j'avais été sa femme, il eût trouvé une autre Julie. >
Madame Ducayla n'étend pas plus loin les réflexions qui lui sont personnelles. Elle reprend sou récit.
K M. Francbeville est sorti de la ville, pour s'épargner des affronts plus sanglants. Sa ténacité était trop connue pour qu'on n'éclairât
pal sa niarohe. liientAl on n découvert qu'il Vêlait arrêté h un village a quelques lieues de .Marseille, oii il a loué une assez jolie maison.
» Madame Ducayla, alarmée de tout ce qui venait de se passer, s'est tenue (pielques jours encore renfermée ciiez midame de Munlbrun. Cependant l'exil de M. de Fraiielievllle, la trïni|nille obscurité dans laquelle il vivait , lui ont inscnsibleiuint rendu le renos, et du calme il la sécurité le pasitage e^t naturel et pres((uc inévitulile.
» On allait donner a .Marseille une comédie nouvelle, qui avait obtenu il Pan» le plus brillant succès. Depuis longtemps on dédirait la représentation de cet ouvrage. Le concours nombreux des spc-c'tateur», 1.1 présence et la protection de la faufile Moiilbrnn , et des plu-, honnêtes i;ens de la ville, tout ce qui peut rassurer une femme timide, devait, le soir, se réunir autour de Julie. Elle a cédé ij l'impuUion de la curiosité, et au besoin <le se dinirairc.
• Déjà la police avait signalé au parterre quel(|ues agents de M. de Francbeville, aux(|uels leurs moyens connus ne permettaient pas d(' payer leur billet d'entrée, et dont la mise, fort au-dessus de leur état , annonçait des projets. L'œil de la surveillance la plus active s'est fixé sur eux. Uientot ils ont donne ces mar<|ues d'impaiicnce , naturelles à des spectateurs avides de jouir, et qui n'étaient ici que le prélude d'un violent or.ige. Au bruit dis sifflets, il celui des eanne.^. mit succédé les vociléiatioiis les plus indécentes. L'autorité a raiin ni'l'ordre, pour un luoiiieiit, en faisant commencer le spectacle.
" Des murmures d'iiiiprohalion se sont fait entendre avant que l'exposition fût terminée; des coups de silllet sont partis de dilTéreiils coins de la salle, dès le milieu du premier acte. Les |;ens raisonnables, qui voulaient entendre et juger la pièce, ont iinpoié silence aux perturbateurs de la scène, qui leur ont répondu par des jurements et des menaces. Des hommes sages ne se battent pas pour ou contre un auteur qui leur est étranger. Quelques-uns d'entre eux oui pris prudemment le parti de se retirer; les autres ont attendu que le calme leur permit d'entendre queli|ue chose : il ne devait pas renaître.
>i Le magi.itral, indigné de tant d'audace et d'opiniâtreté, a ordonné à la force armée d'entrer et de se saisir des mutins. Aussitôt ces misciables ont fermé toutes les portes du pirterre, que l'oflicierdegarde a lait briser à coups de crosse. C'était ce qu'on demandait ; il fallait ni prétexte pour porter à son comble le désordre qui devait amener le moment décisif. Un combat corps a corps s'est engagé entre les émissaires de Al. de Francbeville et la garde , a qui la loule , qui se pressait au- I tour d'elle, ne permettait pas de se servir de ses armes. Les hommes tranquilles, incapables de se mêler volontairement dans cette rixe, I heurtés, coudoyés, renversés, foulés aux pieds, ont, endépii d'eux, ' été obligés de se défendre, et dès lors le combat est devenu général.
)) Les femmes, effrayées, se sont jetées hors de leurs loges, et ont voulu se retirer chez elles. Les portes princi^^ales avaieiii été fermées par d'autres émissaires, qui agissaient extérieurement. On m ircliail au hasard; on allait çà et la, sans trouver d'issue. Enfin ce cri terrible, Au feu! s'est fait entendre de différentes parties de la salle. \ ce cri, chacun s'est occupé de son salut particulier. Ceux qui foriuiieut une société, les membres d'une même famille, séparés ou par la frayeur, ou par les personnes qui se précipitaient entre eux, ne pouvaient ni se voir ni se retrouver. Julie, égarée, tremblante, seule, pour ainsi dire, au milieu de cette foule exaspérée, a reçu avec transport l'olïre qu'on lui a faite de la conduire hors de la salle par une porte qui venait de s'ouvrir. Deux messieurs l'ont enlevée d.ms leurs bras, et soutenus par d'autres qui forçaient tout ce qui était devant eux , ils l'ont portée dans une petite rue voisine, oii s'est trouvée une voiture. La portière a été ouverte à l'instant ; on allait y mettre Julie , qui ne soupçonnait rien encore, lorsque l'officier de marine sou parent, a fondu l'épée à la main sur les prétendus messieurs qui s'étaient emparés d'elle.
u Le tumulte a cessé dès que Julie est sortie de l.i salle ; les portes se sont ouvertes, et ceux qui avaient causé le désordre ont clierelié k s'évader en affectant cette sécurité qui ne peut être le partage que des honnêtes gens. Quelques-uns qu'un avait signalés d'abord, plusieurs autres qu'on avait remarqués ensuile, ont été arrêtés pur lu garde, qui avait été priiniptement portée a un batHillou tout entier.
u Cependant le paient de Julie avait éprouvé d'abord une assez forte résistance. Son courage, sa présence d'esprit, ses cris reiloublés. son bonheur, ont eu bientôt dispersé des misérables que la i upidité seule faisait agir, ei (|ui avaient tout à redouter. .M. de l.llll^ent a placé Julie dans la voiture même qui devait la livrer .> M. de Kranc'ieville , et dont le cocher avait pris la fuite. Monté sur le siège, ce digue jeune homme l'a conduite à son domicile, et l'a remise ii la famille Montbrun, qu'il a trouvée en proie aux alarmes de l'inquiète amitié.
u Les gens arrêtés, et qu'on a interrogés le lendemain, se sont bien gardés de charger M. de Francbeville. Ils ne pouvaient l'accuser sans se déclarer ses complices et s'exposer aux suites d'un procès criminel. Faire du bruit au spectacle n'est au contr.iire qu'un délit de simple police, et le magistrat, dépourvu de preuves écrites ou verbales qui pussent lui servir de base, n'a pu donner de suites sérieuses à cetio affaire. Cependant les vêtements de ces hommes, la fuite du coober, qui n'a réclamé ni sa voiture ni ses chevaux, annonçaient une main cachée, qui avait fourni à des frais assez considérables. Tout les loup-
FANCHETTE ET HONORINE
çons se portaient sur M. de Fraiirlieville ; mais on avait acquis la certitude iiu'il n'étiiit pas sorti du villa;;e oii il s'est relire, et où probahleniriit il attendait madame Duuayla. (^)ue lui dire sur de simples prob.iliililés ?
n l.rs malheureux que M. de I.obsent a mis en fuite, et auxquels on .1 demandé pourcpioi ils avaient tenté de mettre Julie dans cette voilure, ont repondu qu'ils l'avaient ju|;ée hors d'étal de marcher. Iuterro|;rs pourquoi ils ont réNislé ii iM. de I.obsent, ont répondu qu ils lui supposa eut de mauvaises intentions ii l'ig^ard de cette dame, donl la sûreté, disail-on, est souvent menacée. Il a fal u se borner à prononcer sur les événement» qui se sont passés au spcctttcle, et les cou|Mble9 ont été coudaïuués à un mois de pri^ou.
ma famille. Revenu au milieu des siens, aprës de lon(;s voyages et des séjours prolongés dans nos ports principaux , il ne m'a pas jugée d'après Us insinuations de ses jiarenls. Il a consulté l'opiniou publique; il l'a trouvée prononcée en ma faveur.
1' Il a saisi avec empressement l'occasion que lui a fournie la dernière cataslrop'ie; il me voit assidûment. Je le reçois comme un parent affectionné et un libérateur généreux. Il est jeune encore, fort bien fait; il a de l'esprit naturel, et une réputation sans tache. Sa fortune est médiocre; mais tout annonce qu'il la poussera rapidement.
u J'entre dans ces détails, ma clièrc amie, parce qu'il ne sulïit pas que vous sachiez ce que ma position a de pénible, combien je dois désirer d'en sortir; je veux encore que vous couuaissiez les qualités persoiuielles qui m'ont déterminée:
» Mon aimable cousine, me disait Lobsent il y a quelques jours, vous êtes continue Icment esposi e aux entreprises d'un homme qui ne ménage rien , pas même sa réputation et sa personne. Je veux veiller sur vous; ma qualité de proche parent m'y autorise. Mais bienlôt je quitterii Marseille, et quel sera votre appui? M. Montbrun, homme respi'clable, j'en conviens, n'a pas l'énergie propre à contenir un caractère tel (jue celui de M. de Frambevillc, qui, tant qu'il vous saura libre, conservera de l'espoir. Uàlez-vous de placer un époux entre vous et lui, et choisissez, je vous en conjure, celui qui vous apprécie le mieux et qui vous aime le plus. L'union que je propose vous présente un double avantage : e le vous rapprochera nécessairement d'une familc au sein de laquelle la nature a marqué votre place. Ma mère m'aime tendrement, et elle ne refusera rien à un fils qu'elle presse contiuiielh-menl de faire un choix. Elle a un crédit absolu sur l'esprit de Vdtre mère; elle vous la rendra dès qu'elle le voudra sérieusement, et mes frères seront vos défenseurs naturels pendant mes fréquents voyages...
» Elevé pour ainsi dire sur l'Océan, je n'ai pu acquérir ce vernis que donne la gr.inde h. blinde du monde. Mes expressions tiennent quelquefois de la rudesse de ma profession; mais mon cœur est droit, honnête et sensible. 11 est plein de vous, et si vous daignez l'accepter, jamais je n'oublierai que je vous dois mon bonheur, et que je me suis chargé du vôtre
Le gros concierge du château et la petite Loaison.
• Cependant M. de Lobseut s'est par hasard trouvé nanti d'une pièce qui pouvait perdre >I. de Franchevillc et ses agents. Sa blanchisseuse lui a rapporté, il y a quelques jours, un billet en lambeaux, qu'elle a dit avoir trouvé dans la poche d'un de ses gilets. M. de Lobsent étonné a cherché à se rappeler Ie3 détails de cette orageuse soirée. 11 s'est souvenu enfin que, dans la chaleur du combat, il a remarqué un homme qui s'éloignait de quelques pas, et portait un p.ipierà sa bouche. S'élancer sur cet homme, lui arracher ce papier, qui pouvait être une pièce de conviction , le serrer dans sa poche et revoler au secours de Julie, a été l'affaire de quelques secondes. Des considérations relatives à cette jeune femme l'avaient depuis exclusivement occupé et lui avaient fait oublier totalement ce papier, sur lequel on lisait encore distinctement ces mots :
» Je vous ordonne d'avoir pour madame Ducayla les égards les plus marqués quand elle sera en votre pouvoir. Je xous répète que je n'ai d'autre dessein que de l'épouser , et je gémis de la nécessité oit elle me met de la forcer d'y consentir. Je vous fais passer dix mille francs, donl je vous indique ci-après la répartition, et j'espère que votre dévouement
• ^I. de Lob en t a été communiquer ce fragment à madame Ducayla, qui a reconnu l'écriture être celle de M. de Franchevillc.
• — ijuel usage , madame , voulez-vous faire de cette pièce? a dit le jeune homme.
«Julie a répondu en la déchirant. — Ce procédé est noble, madame, m*i^ e^l-il prudent? .\rmé de ce billet, je pouvais contraindre cet homme-la à s'éloigner pour toujours. Votre repos était assuré, et je ne vois plus (pi'un moyen de vous garantir de ses odieuses poursuites.
— yuel est-il , monsieur ? — C'est d'oter tout espoir à Franchevillc.
— Je ne vous entends pas. •
Julie ne traiscrit pas la fin de cette conversation. Je crois remarquer, de cet endroit a ce qui suit, un intervalle de quelques jours. Je cesse ici d'extraire de son manuscrit les faits essentiels; je copie ses propres paroles.
• M. de Lobsent sert depuis sa plus tendre jeunesse. Constamment éloigné de cette ville, il n'a pu partager l'éloignement qu'a pour moi
L'homine d'affaires arrive.
. Depuis longtemps je sentais la nécessité de me détacher de M. de Franchevillc, et son dernier attentat avait fait idus que de longues et souvent inutles réflexions. J'ai répondu à M. de Lobsent avec lalTeclion et la reconnaissance que devaient m'inspirer des vues aussi honnêtes, et je lui ai demandé la permission de consulter mes amies. . . , ,
..Seule, je suis descendue dans mon cœur; ] en ai examine les dispositions les plus secrètes, et il m'a semblé pouvoir y faire succéder sans peine, à celui de qui je n'ai reçu que des affronts, un jeune homme auquel je dois déjà beaucoup. •
Oh ! quelle est heureuse d" pouvoir ainsi reprendre et donner son
l'aris Typ. Henri Pion, rue Garanciôre . 8.
FAISCHtTTK tT IIONOIIINE.
coeur! que ilis-je? eu a-l-elle jiiinais senti riiiipulsion, ft le bonheur esl-il où il n'y .t \u<. il'cÉniour? >on; mais les i;i\in(les peines n'approelient pas ile'res cœurs-là. Sous ce rapport, Julie est heureuse, au moins par l'jhsence ilu mal. Je continue de copier : Honorine apprendra qu'il n'est de repos que dans l'absence des passions.
" Il était indispensable que je consultasse madame Montbrun. .le devais celte marque de eonliance ii sou amitié soulenue. Llle a fait appeler son mari, et ii la lui d'une courte et alTectueuse canlerence, il a été décidé que j'accepterais les propositions de .M. de Lobsent.
u Je lui ai fait dire aussitôt de me venir trouver. Il a reçu avec transport la promesse de ma main; il a paru trés-llatté qu'il ne m'ait fallu que <|uclques instants pour nie déterminer. Il se croit, a-t-il dit, autorisé » penser que mon ca-ur répond au sien. Mou silence, et un certain trouble ont achevé de le convaincre. Il m'a demandé la permission de m'enibrasser : je n'ai pas cru devoir la lui retuser. •
l.lle n'a pas cru devoir la lui reluser ! Du sanjj-froid , du calcul dans un pareil moment! et cette femme-là s'imaijine aimer! F'oursuivons.
n Le lendemain , j'ai reçu un billet de ma mère. Il est afTectueut, et c'est, je crois, la première marque qu'elle m'a donnée de sa tendresse.
Elle m'engageait à nie rendre chez elle : j'y ai couru.
• J'ai trouvé la famille assemblée. Ma mère s'est levée , m'a embrassée et m'a priée d'oublier le passé.
Prier! elle ne sait donc pas combien il est doux d'oublier les torts de ceuv qu'on aime! Je me suis sentie touchée jusqu'aux larmes, en recevant ses caresses, celles de ma tante et de nos autres }iarents. Lobsent part.igcait ma sensibilité et ma joie. Ce jour, le plus heureux de ma vie , est d'un bon augure pour la suite.
> Les articles ont été discutés et arrêtés dans la soirée. Je ne me suis mêlée de rien , et j'ai consenli à tout.
Lobsent m'aime trop tendrement, pour vouloir abuser de mon ignorance en affaires.
» Ma mère m'a dit du ton de la bonté, que je ne devais plus avoir d'autre domicile que sa maison , jusqu'à ce que j'aille ra'établirchei madame de Lobsent. Elle m'a invitée a choisir ce qui me conviendrait le mieux. J'ai pris, pour ne pas la gène;, deux petites chambres, assez modestement meublées, oii elle voulait m'établir à l'instant. Je l'ai priée de se rappeler qu'on ne quitte pas brusquement, sans une démarche affectueuse et polie, quelqu'un à qui on a des obligations réelles. A peine ai-je eu fini de parler, ([ue ma mère a envoyé chercher des voilures. Nous sommes tous partis pour nous rendre chez madame Monlbrun; chez madame Montbrun, que personne de ma famille n'avait voulu voir depuis qu'elle m'a accordé un asile. L'explication a été franche, la réconciliation sincère, et c'est encore mon mariage qui a fait ce bien-là. •
Je 'rouve encore ici un intervalle de quelques jours.
« C'est demain que je me donne irrévocablement à ce que j'aime. »
A ce qu'elle aime! Il y a un mois, elle aimait M. de Francheville. Hélas! elle n'aime personne. Laissons-lui son erreur. Heureux pour quelques instants du moins, qui se laisse abuser par une douce illusion!
• C'en est fait, je suis à lui. Sa joie est extrême : je la partage bien sincèrement. Je n'ai pas le temps de vous en dire plus aujourd'hui. »
Oh, je le crois.
« Ma chère, ma bonne amie, quel homme que Lobsent! il est adorable. \ uns savez ce que j'éprouve, ce que je pense : je n'ajouterai pas un mot. >
M. de Lobsent a tout à gagner à la comparaison. Ducayla était un homme bien respectable : il u'élait que cela.
« Mon mari a fait surveiller M. de Francheville, du moment ou J2'J.
I mon mariage a été arrêté, jusqu'il celui-ci. Il est parti le jour de la I célébration : on ii;iiore ou il s'est relire. Mais il est vraisemblable, d'après la solidité de sa voilure, et les malles dont on l'a vue chargée, qu'il s'éloigne du luuli dk' l.i l''r.inee "
L'infortuné: il a tout perdu sans retour, sa femme, sa maitresse, sa réputation. Moins ardent, plus susceptible de réflexion, il pouvait être heuieiix encore : le prince ne m'eût pas toujours réfuté de le protéger, llélas! est-ce a moi d'attaquer, de condamner son cœur, d'exiger i|u'il ait sur lui cet empire que je n'ai plus sur moi ' l'auvres humains! toujours prompts à blâmer autrui, toujours habiles dans l'art de transiger avec nous-mêmes; nous exigeons tout des autres, lors même que nous ne faisons rien pour eux.
Julie termine par les compliiiienis d'usage. Comme tout cela est sec et froid! pas un mot qui parte de l'âme. Les scn; sont éveillét, voilà tout.
Une lettre de M. de l'ranclieville ! Elle est datée ilc Lyon.
« Tout a tourné contre moi, jusqu'à mes espérances.
Le voile que j'a\ais sur les yeux est tombé. Il ne nie reste que le seiiliinent de mes fautes et de mon infamie. In homme comme moi peutêire obligé de courber sa tête, mais aussi il veut acquérir le droit de la relever. Mon parti est pris; il est irrévocable. Je vais joindre la grande année. Je me cacherai, s'il le faut, dans les derniers rangs. J'en sortirai lii(ntôt, ou je perdrai la vie.
» Je ne vous cache pas cependant que je voudrais débuter dans cette nouvelle carrière avec quelque avantage. Je sais que je ne pvux prétendre à être otlicitr; mais il est facile, je crois, de nie faire recevoir volontaire, attaché à un état-major. L:i , je serai dans une certaine évidence. Les circonstances et mon bras feront le reste.
> ^ ous n'avez qu'un mot à dire au prince pour m' obtenir celte légère faveur, et ce mot, vous le direz. Mon cœur me répond de vou-> :
il vous eslime toujours autant (|u'il vous a aimée.
" Je servirai sous le nom de Uosant, qui est celui de ma fjniille. Je reprendrai le premier, si je parviens à m'ilhislrer.
» J'embrasse tendrement ma fille, et j'espère mériter un jour le titre de votre ami. »
Je le répète , cet nommelà n'est pas vil. Sa détermination annonce une âme grande. 11 peut se recréer une réputation ; il le fera , je l'esjière. Je justitierai sa confiance; je le soutiendrai dans son projet de tout mon crédit. Je vais m'occuper de lui; je ne perdrai pas un moment.
Je sors de chez le prince. Il approuve la conduite de M. de Francheville. <• Ce parti, m'a-t-il dit, était le seul qu'il pût prendre, et I je lui sais bon gré de s'y être déterminé. • Il m'a donné de fortes rei commandations pour plusieurs officiers généraux. Je les remettrai avec une vraie satisfaction à cet infortuné, réduit à implorer les bons offices de sa femme. Je lui ouvrirai ma bourse, je le consolerai, je souliendrai son courage , je ferai tout jiour lui.
On me l'annonce. Il est arrivé presque aussitôt que sa lettre. 11 a refusé ma bourse; il a accepté mes services. Son ton, son m.intien ont été modestes, sans bassesse. Il a parlé en homme qui s'estime encore lui-même, (.'e sentiment le conduira à forcer l'estime des autres. La gloire de Hosant couvrira les fautes de Francheville. Sa fille s'enorgueillira nu jour de lui devoir la vie.
Il l'a comblée de caresses. Il revient a la nature; le cœur est encore bon.
H ne restera à Paris que le temps nécessaire pour se faire un petit équipage de campagne. S'il m'avait demandé la |ierriiissiou de me voir pendant son séjour ici. bien certainement je la lui aurais accordée.
C'est dinianrhe : maître Thomas a un mauvais violon , il m'a dpDi,inde la permission de faire danser sur la pelouse.
FANCHETTE ET HONORINE
Il le désimil, je crois. La craiiilc d'un refus lui a formé la bouche, et il m'a scnililc qiu- ce n'esl |ioiiil ii celle qui panloiiiie à faire les premiers ^)^ls. IVtilesse, orgutril déplacé ptrul-èlre. Je me suis lue; ai-jf lùcii ou mal fuil? •
(> te cntrtvue a hui comme les précédeules. Il a paru profoudé- DienlalTecle en se séparant de moi" Des larmes d'atleiulrissement rouluiiiil dans ses jrcu», et j'étais moi-même très-forteiuenl émue. Oui, je SI rai son amie , «^ meilleure amie, ^ue dis-je? je le suis déjà-, je n'ai pdi ceué de l'être, lors même qu'il m'opprimait.