‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 319 sur 379 · XXVII. — Où »'orr(?t«r« I infortune · texte numérisé non relu

XXVII. — Où »'orr(?t«r« I infortune

L'affaire de M. de Franelieville m'a occupée, agitée, distr.iite. Me voila iii.iiiilciiaiit forcie de me replier sur ruoi-uièiiif , ei les réllexions, les iii(|iiirluiles revienneiil in'assaillir.

t^lue fait Siiiiile-Luce? (|ii.iiid p.rlira-l-il? sans doule il ne quittera pa-. la France sans me dire un dernier adieu, sans me proru er le Irisle plii-irde le lire encore. Il a ma dernière lettre; il sait que nous ne nous verrons pas; il sait ans^i que mes craintes m'atlaclient plus fortement il lui. ( lli ' si la ceriilnde d'être exclusivement, pas:,ion< énieni aimé, peut t.ure le bouUeur d'un amant, quel bomme est aussi heureux qtie Saiiile-i.uce !

Kiifaiit que je sips! j'ai été m'informer des différentes heures oii le» lettre* sont di>lril.uées dans l'.iris. lliii fois le jour, je me mets k la croi>ée. J'.ipereois un facteur; mon cour bal, il tressaille. I.e facteur l'ar,se;je medepile,je m'allliije; je maudit presque ce pauvre boiume, qui ne peut me remettre ce qu'il n'a pas.

Entre-t-il d..ns la maison ? je cours a la porte de mon antich.nmbres je reiilr'ouvre<loucenieiil ; je prête une oreille atentive; ce ii'ot pas moi qu'on nomme. Je rentre . le cœur ijros de soupirs, les yenx pleins de larmes. Ceux it qui ces lettre» sont adressées ne les ilé»iie .t pas peut-être, et ils en reçoivent a ehai|ue instai tde la journée. lit tnoi, qui donnerais une pile'd'nr pour quatre |i|;nes de lui , jépionve s.ms cesse un mouveuu'iit d'espérance , et ans cesse je la vais déçue. Oh! que la nature est avare de ses dons! Par i|nelles anviéiés, par quelles tribulations elle nous fait payer (|iielques ecl.iirs de lionlienr'

Je sens combien je suis "ri.liciile, et c pendant je ne quille plus cette croisée. Je crois devoir être plus heureuse le li ndemain que la veille, et les jcnirs s'écoulent ilans de continuelles alternatives d'espoir et de tourment II viindra pourtant ce jour oii mes mains tiendront, presseront le papier précieux , oii mes yeux en liront, en reliront les eipressions enivrantes, ou une douce e\la-e,des larmes délicieuses me d<dommaj;ernnt de ce que j'aurais -oulïerl.

Je ns maljjré moi de ni.i sottise. Je viens de consulter mon alinanach ; j ai marque le jour oii je lui ai écrit . et pour que j'aie demain une lettre, il faut ([u'il m'ait répondu aussitôt qu'il a reçu la mienne. A demain donc.

Oh! oui, il aura répondu à l'instant. DilTérerais-je d'une minute, et n'..ime-l-il pas autant que moi?

Passons , usons ce jour eoiiinie les précédents : pensons à lui. Penser i lui! eh! dans le me. nde, auprès de la princesse, dans la solit de, le jour, la nuit, puis-je m'occuper d'^.utre chose? 11 s eat identilié avic moi; il lait maintenant partie de mon être. Cette chambre! oh! celle ch..mbre, cette garde-robe, ce lit!... C'est là qu'est maintenant ce qui me reste de vie.

J'ai prescpic dev.ncé le jour. Il est dix heures, et il y en a deux que je sui^ U ma fenêtre. Cn facteur! il lève la tète, il me fixe. . th! qu'im|>orle? il ne me connaît pas. Passera-l-il comme tant d'autres? il poursuit son chemin. iNon . il vient ici, je crois... oui, oui. il traverse la rue, il entre, je cours, j'entei.ds nommer madame ILillier. C est mon nom de famille ; c'est a présent le seul que je puisse porter. En deux sauts j'ai franchi l'escalier. J'arrive aussitôt que le facteur i la loge du portier; je vois la lettre , je la saisis, je l'eniporl-, je remonte, je vole, je m'enferme à double tour, je me jette sur celie chaise longue, oii je me suis donnée a lui. C'est sur l'autel de l'amour que j'en savourerai les divins caraclères.

Que loiit-il»donc en ba~? I.e facteur crie , le porlier rit, ma femme de chambre descend... J'ai eu ton d'aller prendre, d'.irraclier celte lettre. Je me suis donnée en spectacle, j'ai fait connaître que mou «eura un secret... Qu'on jui;e , qu'on prononce, mais que je lise.

« J'attendais la plus tendre et la plus chérie des femmes. Je complais les heures, les minutes, et je calmais mon impatience en me livrant à des souvenirs enchanteurs et aux puissantes illusionsde l'espérance. Je partageais le temps entre les soins indi pensabli s pour rerevoir mon amie d'une manière digne d'elle, et ceux cpie je dois à mon étal. Dans les magasins, dans les ar,eiia n, sur mon bord, je ne rêvais, je ne voyais que ci tte femme adorée, je reportais chez moi l«n image. Le bruit de chaque voiture me faisait tressaillir. Je m'élancais...' la xoiture p.iss;iit. j'en attendais une autre, et cette autre, CI c'elli'S qui l'ont suivie, ont également trompé mon attente. »

Comme nos ecrurs s'entendent et se répondent! il faisait à Brest ce que je faisais a Paris.

• Au lieu (le cette berline , d'où cent fois je m'éuis représenté mon mante s élançant, tombant dam me» bras, me prodiguant, recevant

de moi les noms les plus tendres, les plus vives, les plus voluptueuses caresses, j'ai reçu celte lettre fatale , qui a ili Iriiit de si douces illusions. Femme cruelle, vous avez pu l'écrire! vous avez promis, el vous avez pu manquera votre parole! n'avez-vous pas prévu l'éiat affreux oii vous réduisez un cœur plein de vous? On se fait ii l'adversité ; elle s'ailoiicit par l'habitude même de l.i supporter; mais renoncer au bonheur le plus parfait dont on se soit formé l'idée, y renoncer • à l'instant même où il se présenie a nous . oii on croit déj ■ le saisir, c'est a quoi nul individu ne peut volonlairemeul se soumettre; l'ioflexilile néeessiU' |ieul seule nous y contraindre.

u Kl vous vous, qui ne respirez qu'amour et volupté, avez-vous ployé sous cette nécessité invincible? Maîtresse ilc vos actions, vous avez résisté à voire cieiir. vous lui avez t'ait violence, vous avez affecté sur vous-même un empire que vous êtes loin d'avoir, vous vous êtes livré d'affreus combats; vous avez cru vous vaincre , vous vous êtes immolée.

» Vous avez oublié ce feu dévorant que vous portez dans mes veines, que votre souvenir alimente sans cesse , qui s est accru par une première jouissiiice : vous m'avez immolé avec vous.

» Renonce?., si vous le voulez, it votre félicité; vous n'avez pas le droit de disposer de la mienne.

■■ l-ivrez-vous maintenant à d'inutiles regrets, retracez-vous cette longue scène denelianleinenls que vous pouviez faire renaître et prolonger peiid.int des semaines. Votre bouche m'appellera s r votre couche solitaire, vos bras s'étendront vers moi . 4 l'heure où vous me lisez, xous m'y presseriez, si vous l'^viei voulu.

u C<inniiis-]e l'avenir (|iii m'attend ' Si j'ai cueilli le demie'' baiser, ah! combien vous re,;relteriz ceuv dont j'allai» vous couvrir encore. Vos vœux impuissants, vos larmes, votre désespoir ne me rendront pas à votre amour.

u El a quelle crainte avez-vous sacrifié les derniers moments dont nous pouvions di»po.»er enco'e? à celle de devenir mère. Quoi? ce qui a outerail à mou bonheur serait un mal pour vous! Vois ne selliez donc p.is que cet eiilani, dont vous redouiez l'exislence, pourrait seul consoler et remplir votre ccpur, si von-, me perdez, que la pensée d'un autre moi-iiièiue, qui resterait à votre tendresse, adoiieirail l'ameriume de mes derniers moments? Vous n'avtz doue pis d idée des transports que j'éprouverais à mon re our eiilrc deux êtres qui me seraient ègHleinent chers, el cependant vous êti s mère! " .Avec quel doux fréinissement je recevrais les (.remieres c tresses de mon enfant 1 avec quel charme je lui entemlrais prononcer le nom de p.re ! t^Uielle force nouvelle, quelle iiniissoliibilité il donnerait aux nœuds rêvé é» (|ui nous unissent déjà ! Et ce sont des préjugés , de» convenanees, qui l'emportent en vous sur des sensations délicieuses, légitimes, respectables, puisqu elles ont leur source dans la nature !

» Oh ! viens, viens, je l'fin supplie , je l'en coniure; il en est temps encore, r'ous n'avons perdu qu'une semaine; il nous en resiera une pour épuiser ce que îles mortels peuvent cnniiailre de bonheur. Viens me relever de l'a cablement oii je suis, viens me ranimer de la vie, viens moiirjr d.ins mes br.is. »

Il écrit en homme q i sent l'étendue et la dignité des droits que je lui ai donnés. Il a celui d'exiger de moi un dévouement absolu; je lui obéirai. Les préjugés, les convenances, ces terreurs secrètes , auxquelles il me reproche de tout sacrifier, disparaissent pour jamais. La nature et l'amour, voila les objets de mon culte, les seuls arbitres de ma vie. Je ne connaîtrai, je uécouter.ii plus qu'eux. Oui, Saintc- Luce, je pars. Je vais te ranimer de luou souffle, resjjirer le tien, et mourir de plaisir.

Je lais à la hâte quelques cartons. Je ne verrai pas la princesse, el.e combattrait ma résolution; je ne peux partir sans prendre congé d'elle : je lui écris. Deux mots seulement; je n'ai pas une minute à perdre.

« Je viens de recevoir une lettre de Sainte-Liice. 11 me presse, il me conjure de me rendre auprès de lui. Ses prières sont des ordres, des ordres irrésistibles. Je me recommande à votre indulgence et à vo're amitié. •

Je n'ose avouer à Honorine que je la mène à Brest. Je la presse de s'habiller; je lui dis, je dis à mes gens que je vais à ma terre de Champagne. Je trouverai en courant la posie quelque prétexte, quelques raisons, qui couvriront aux yeux de cette enfant la versatilité de ina conduite.

Qu'entends-je? Me trompé-je?... C'est la voix de la princesse. Elle veut absolument me voir, me parler. Je pénètre son intention; je SUIS inébranlable.

« A'ons, chez moi, madame! j'étais loin de m'atlendre à cet excès d'honneur. — L'amitié ne connaît pas de distance; elle n'existe que par légalité Point de mots; des choses. C'est ma sincère affection qui me guide, qui m'impose la loi de vous arrêter, de vousciupècher de vous perdre. — Prenez cette lettre, madame, lisiz, lisez, el jugez si von» changerez quehpie chose à ma résolution — Celle lettre est d'un homme qui aime autant (|ue vous, et qui, comme vous, ne raisonne pas, ne peut rien calculer. Donnez-moi votre parole d boiineur de ne point all^r à Brest. — N'insistez pas, ijiadame , par grâce, n'insistez pa»j il m'eat impcssible de vous obéir. — Obéir! quelle

FANCHETTE ET HONORINE

eipression, mon amie ? elle mVidliB* et me blesse Non , vous n'iihéini p.>s, vous vous iciulrii à la force des rdisniiiieiiiciiU que je vuis vous 0|ipo8er. — l'.inlon, madiime, mille panions, je suis incapable de rien enlendre. Je pars, je veu» partir; je le veui di'cidi'nient. Cesseï de vous ilatier de pouvoir me persuader. La foudre louibanl à mes pieds ne m'iirrèlerait pas.

u — Dans noire dernière conversation, je vous ai laisse entrevoir l'abiniP; je vais vous y (aire descendre. F.coulcz-nioi , et faites enluiti- ce que vous jnijerez être dans voire plus jjrand inlérùt. ('e jeune bomnie, cpii aspire nu litre de père , (pii déjà eii^ réclame les droits , ne >ail donc pas qu'il sera dans l'impuissance de reconni(ilre , de lé];inii er l'enlanl que vous portez peut être, ou à qui ee l'at.il voyage pourrait donner l'evislence. Il app.irtimilra encore à M. de Krancbeville. Kerei-vous à I lionime que vous avei aimé , à celui (pii lut votre i<|K)ui , l'outrage de le charger d'un enfant que vous saurez, qu'il «aura n'être pas de lui? Si vous cachez sa naiNsunce , et (|uc la fraude se découvre, vous aurez armé contre vous le ministère public, vous ierrt perdue , et ipiels que soient vos aveui , M. de Francheville sera toujours père. Il aura le droit de ravir à votre teiulres.>e cett<' déplorable criature; il en usera peut être dans son indi(;nalion , pour vous punir d'avoir contraint >a lille à partager son héritage avec un étranger. Que deviendront alors cesillusions que vous caresse», Saiule-Luce et vous?

• l'ensei-y bien 11 ne s'agit ]1is ici d'une faiblesse; c'est un crime que vous alliz commettre et que je veux empêcher. Ce sont des larmes impuissantes et clernclles que je veu\ prévenir C'est aui traits du remords que je veux vous soustraire; c'est du malheur de mésestimer, (le bair Sai.ite-Luce , que je veux vous garantir. — Le mépriser, le hdïr, lui , madame , lui , Sainte-I.uce ! jamais, jamais. — ^e cherchez pas <« vous abuser : l'amour n'est pas éternel , vous le savex , vous l'aviz éprouvé; et lorsque le délire qui vous possè<le sera calmé, lorsque le voile que la passion a mis sur vos yeux tombera, que verrez-vous dans Saintc-Luce ? un homme qui viuis aura sacrifiés, vous, votre fille et son propre enfant, et qui pour dédoiuniagi-ment de tant de maux n'aura a vous offrir que s;i main , qui vous sera iiidifférenie, qui ne pourra rien réparer, et qu'il vous refusera peut-être, si son changement a prévenu le votre. Alors vous apprécierez les choses.! leur juste valeur. Vous sentirez qu'un honiine , quel qii il soit , ne vaut pas le sacrifice de plus que noire vie. \ oiis maudirez votre funeste lacililé, vous haïrez celui qui en aura abusé. Séparée de lui, rejeléede la société, vous vivrez se le, avec un cœur conlinuellement déchiré par la vue ou l'idée de cet enfant, de cet entant qui, je le répèle, appartiendra à M. de Franohevi.le, ou ne sera à personne. »

Jamais ma raison obscurcie ne m'avait offert un trait de cet épouvantable tableau. Je suis confondue, atterrée, terrifiée. La main que j'ai forcée à déchirer ce voile qui me dérobait l'abîme, cette main ne tient fixée .i ma place, tourmentée par rincenitude de mon état actuel, déplorant les suites funestes qu'un instant peut entraîner. Je ne respire plus; je n'ai de vie que ce qu'il en faut pour sentir l'horreur de ma situation. La princesse parle, agit, commande chez moi. Je ne suis plus qu'un enfant sans force et sans volonté.

Elle va répondre à Saitite-Luce ; elle se met à mon secrétaire, et moi, renversée sur mon ottomane, mon visajje caché dans mes deux mains , je dévore les larmes que m'arrachent le souvenir de cette nuit effr vante et chère, et les privations auxquelles me condamnent la bonne foi, l'équité, ma sûreté personnelle, ce malUeureux enfant, qui peut-être ne naîtra point... pui peut-être existe déjà.

La lettre de la princesse développe des moyens.concis, clairs, positifs, auxquels la rai>on ne peut rien répliquer. Mais est-ce bien à sa raison qu'il f.iut parler? Pourra-i-il l'écouter, si son cœur se révolte contre elle ' Que pensera-t-il de moi, s'il n'est pas persuadé ? Il s'éloignera du po't, affligé, révolté; il accusera son amie de ne pas aimer comme lui; il t.i confondra avec ces amantes vulgaires, pour qui le moment est tout, et que l'amaut du lendemain con>ole de la perte de l'amant de la veille. Il me méprisera, il voudra m'oublier, il y parviendra pcul-êire, et pourtant ce n'est que par lui, que pour lui que je souffre, que j.'épuise toutes les douleurs qui peuvent torturer une femme imprudente et passionnée... Oii ! mon Dieu! mon Dieu !

La princesse est pénétrante , elle fait ce que je n'aurais osé lui demander. Elle se remet à mou secrétaire, elle reprend la plume; elle le coupure d'avoir pitié lie lui et de moi; elle lui peint mon amour, mes combats, mes tourments; elle lui promet en mon nom One fidélité à toute épreuve; elle liàie son retour par des vœux ardents, elle lui offre pour consolation la perspective d'une félicité que rien n'aliérera plu>. Voilà, voilà comment il faut écrire. Pour s'exprimer avec cette énergie, ci tte chaleur, elle doit avoir aimé comme moi , et le tableau qu'elle a sous les yeux a ranimé sa sensibilité première. Deviendrais-je froide comme elle ? dois-je le désirer? ah ! oui, oui, pour moi; m.is pour lui I oh? je le sens, il lui serait affreux d'aimtr encore et d'avoir la certitude de n'être plus aimé. Oh ! ne écrains pas. Mon amour et ma vie , l'un ne peut s'éteindre qu'avec / l'autre.

La princesse a cacheté sa lettre; elle a sonné. Un domestique tient

djiis es mains l'arrêt de notre séparation. Séparation qui jieut être éternelle !

Quelles consolations cette femme ciiiipalissantc répand sur ma blessure ! avec quel soin elle clierche à lu'arracher » moi-même ! avec qui'lle adresse elle emploie tous les movciis de réagir sur mmi cœur! avec quelle liunté elle s'.illlige avec niui quand je ne lui réponds que par des l.iriues! l'.ile p.irvient enfin a me c.iliiier et u h\er miiii altention. Je ne réponds pas encore, iii.iis j'écoule. Elle me iinmine Honorine, et mes bras s'ouvrent. Elle m'eutnid , elle sort, elle rentre avec ma fille.

La présence de cette enfant m'impose l'obligation de me contraindre. (Jh ! qu'il est cruel d'éprouver sans cesse ce qu'on ne peut «vouer qu'à son iulime amie ; de répondre à un mot, ii une saillie , qui Importunent, et qu'a peine on a entendus; d'avoir le sourire sur les lèvres (|u.iiid le cœur est déchiré ! I el est cepemlanl le sort de ces infortunées dont les maux ont un priin ipe qui blesse l'ordre social : et i|iii pourrait les romiiter? que ili' larmes siiecedeni aux feiiils épanchenients, a la gaieté affectée du jour ! que d'yeux pamiasent sereins, et ne se ferment jamais '.

La princesse me tire ii l'écart. Elle pense q'i'il faut que j'aille passer queli|iics jours a la camp.igiie, ou que je me donne i mes geiis pour une femme capricieuse, irrésolue, voulant san> iiiolifs. me ri'triiel.int sans raison. ( ctle opinion, a|OMle-t-elle, pourrait s'enndre jusqu'à ma fille, el une mère ne doit négliger aucun moyen d'aceroilre l'estime ((u'elle a tant d'intérêt d'inspirer à ses enfants. De ce sentiment seul naît la conliance absolue, et la lille qui dissimule une fois ne fait plus une démarche qui ne la conduise à sa ruine. La princesse a raison : petites causes, grands ellets, on ne voit que cela dans le monde.

Elle s'empare de moi; Honorine suit en chantant, en sautant. Nous sommes en voilure, nous roulons, et le cheiiiiii que je voul.iis suivre est derrière moi ! celle seule idée suffit pour déranger de nouveau ma tèle et pour briser mon cœur. Il est des nininents oii je porte machinalement la main sur le cordon de la ghce, ou je sens l'ordre de retourner prêt à s'écl.apper de ma bouche. Une voix inlcrienre me crie: Cet eji',aul serait a M. de Franchtville. Ma main reiombe;je me rcjelte dans le fond de ma voilure ; je f.rme les yeux; je feins de dormir pour dérober à Honorine le trouble affreux qui iii'agile . le désordre qu'il doit porter dans tous mes moiivemenis. Que ferai-je dans ma terre ? Honorine, quand je serai maîtresse de moi ; des livres quand je serai tourmenléc- : c'est alorsqu il faut causer avec les morts. Quelquefois ils nous attachent; on les quitte à volonté quand on en est mécontent.

Je suis arrivée. Un château désert, qui ne m'offre aucun souvenir; des jardins négligés; des ouvriers à l'année, a qui j'ai fait du bien, et qui ne s'en souviennent plus, puisqu'ils méritent des reproches; des domestiques sans affection; le caquetage d'Honorine, qui souvent me fatigue, m'importune; un portrait qui me lue. que je voudrais ne pas avoir, et dont je n'ai pas la force de me défaire, voilà le lieu que j'habite, voila ce qui m'environne, ce que j'ai, et il faut que j'impose silence à uioh cceiir lorsque je n'entends tpie lui.

Je veux travailler, je veux li^e. Je ne peux rien f;iire, je suis incapable d'attention. Ma seule et triste jouissance est de confier au papier ce que je sens, ce que je pense; je fais l'histoire de mon cœur. Toujours les mêmes idées; probablement des répétitions sans fin. Comme tout cela doit être difius !... Ne vais-jc pas mettre de l'amourpropre à ce que j écris! Ali! je n'écris plus que pour écrire. Peutêtre ne serai-je lue de personne.

Il faut revenir à Honorine; je n'ai pas d'autre ressource, .'•on babil me force au moins à écouter; je prendrai sur moi de lui répondre; nous nous donnerons quelques idées; il y en aura peut-être d'intéressantes; mon alleclion pour cette enfant lera le reste.

11 me semble quelquefois qu'il y a des semaines qu'elle ne s'est présentée devant moi. Depuis quelque temps, j'ai vu tant de choses, sans les voir ! que de grâces enfantines sont rép.ndues dans toute sa personne ! comme cette figure charmante se développe ! quelle profonde sensibilité annonce ce cœur-là ' Belle et aimante , c'est plus qu'il ne faut pour èire malheureuse. Pauvre entant !

J'attends la réponse de Sainte Luce à la lettre de la princesse, et je tremble de la recevoir. S il ne s'était pas rendu à la force de ces raisonnements qui m'a subjuguée, moi, qui ne vis que d'amour; s'il accusait mon cœur!.... Oh I non, non, ce n'est pas lui qu'il aiine en moi; il ne voudrait pas acheter quelques moments de félicité au prit de mon reuos et de mes larmes. Quel e jouissance que cel e d'une femme tremblante au sein de la volupté ! un homme atroce peut seul la désirer.

Oh ! je le savais bien... Je reconnais mon amant. Je la tiens, cette lettre ; j'en pèse toutes les expressions, et je n'y trouve que 1 afflittioo , que je m'ellorce de surmonter; que ces déchirements d'un cœur déçu , sur lequel je règne , comme lui sur le mien ; qu'une entière soumission à l'empire des circonstances; que le rêve entraînant d'un avenir plus heureux.

H est parti au moment oii je lis sa lettre. Il ignore quelle est sa deslin..tion ; il ne doit ouvrir ses ordres qu'en pleine mer. H me conjure de lue conserver pour moi, pour Itù, pour Hooorin*, à qui il

FAINCHETTE ET HONORINE.

espiTC rendre un père. Il nie recommanJe son enfant s'il y en a

un , CCI cnf.inl qu'il ne pourra pul>lic|ueineiit avouer , mais qui sera coiis^iiniucnt l'objet de sa vive tendresse , de sa vijjilanlc sollicitude. Je tonds en larmes en lisant ces dernières lignes; toutes mes blessures se rouvrent ; c'est plus de douleurs que je n'en pcuv supporter. Il y a buit jours que je suis ici. (Veii est assez pour que personne ne se doute que j'ai eu d'autres projets, llonorine s'ennuie, cl j'ai un besoin de parler de Sainle-l.iice ! et la princesse est la seule devant qui j'ose prononcer son nom ! Ce nom lu'clectrisc; il afjit sur tout mon èlre; ma rougeur suHil pour déceler le trouble de mes sens. Je retourne à Paris.

Me voilà chez la princesse ; nous sommes dans son boudoir. Depuis qu'elle ne craint plus Sainte-Luce, elle a dépouillé cette fermeté qui seule pouvait me soumettre. Son âme eipansive se fond dans la niieiiiu'. dette femme qui ne prévoyait que des maux ne s'attache maiiilenant qu'à en éloigner l'im.ige. Je compte, et il me semble que

ilepuis trois jours elle oppose à mon calcul les altérations qu'a dû

soutliir ma sanlé pendant ces alternatives de désir, de crainte, d'espérance. Elle se donne pour exemple d'un retard prolongé, à une époque où elle jouissait d'une sanié ]iarfaite. Elle veut me rassurer, je le vois, et il nie semble démêler une anxiété secrète sous les formes les plus aimables, à travers le sourire de confiance qui anime quelquefois sa loucbante physionomie. Elle m'aime trop pour être tranquille, et je suis trop intéressée à bien voir, pour être facilement trompée. Je feins de la croire par ménagement pour son repos. Ainsi l'auiilié la plus vraie dissimule quelquefois : je ne le croyais point. Nous voil.i deux, occupées a nous observer, à nous combattre sourdement. La sincérité ne renaîtra entre nous que lorsque mon sort sera décidé. Eloignez ce malheur auquel je ne peux penser sans frémir, cloigncz-le, ô mon Dieu I ce serait le dernier; je n'y survivrais pas.

Les jours s'écoulent et je ne vois rien. Chaque instant ajoute,

non à mon inquiétude , mon opinion est fixée , mais .lUx angoisses mortelles qui se succèdent sans relâche, et qui tiennent du désespoir. Mon imagination, active et cruede, me jette dans l'avenir, dès que je .-.uis livrée à moi-même, et qu'y vois-je ? M. de Francheville s'empressant de justifier partout sa conduite passée par ma conduite actuelle; les honnêtes gens révoltés contre moi; le vice et la faiblesse publiant, avec une joie secrète, une faute qui détournera d'eux l'attention publique; la princesse, la seule amie que j'aie au monde, forcée par son rai g, par ce qu'elle doit à son époux, par la clameur générale, à rejeter une infortunée qui restera sans consolation, sans re-souFce contre ele-niême. (,)uelle destinée !

Si je veux empêcher que M. de Francheville indigné, haïsse, persécute cet enf.ail , qu'il sera forcé de reconnaître , et que sa fille soit dépouillée par le fils de Sainte-Luce, si je m'enveloppe des ombres du mystère , suis-je assurée de ceux que je serai forcée de mettre dans ma confidence ? Ne serai-je pas le reste de ma vie à leur merci, à leur discrétion? une brouillerie, des vues d'intérêt , ne peuventelles pas les porter à révéler la naissance de cet enfant ? Il est un moyen, je le sais, un moyen sûr de me garantir de tout danger; une femme faible, mais qui conserve un fonds d'honnêteté, ne l'emploiera jamais. Le fruit du plus tendre amour, exposé, confondu avec

les objets de la pitié, de la charité publique ! O mon Dieu ! mon

Dieu!

Je ne connaissais pas encore la princesse; je ne lui rendais pas justice. Elle lit jusqu'au fond de mon âme, aucune de mes sensations ne lui échappe, 1 1 plus je suis soutirante, plus elle se montre attentive et afl'ectionnée. Non , mon infortune ne changera pas son cœur, fait pour aimer; elle ne me retirera pas la main bienfaisante qui seule peut me soutenir.

n Le plus grand malheur que vous puissiez éprouver, vient-elle de me dire , serait de vous mésestimer vous-même. Le mépris de soi produit le découragement, et dans la position oii vous êtes, vous avez besoin de toute votre énergie. Ne vous flattez pas , jugez-vous par comfKiraison. Que voyez-vous dans nos cercles? des femmes qui ne respectent du mariage que les formes extérieures; des mères sans affection, et quelquefois jalouses de leurs filles; des épouses déprédatrices de la fortune de leurs maris, et qui se dégradent jusque dans l'esprit de leurs enfants, par les exemples funestes qu'elles leur donnent. On connaît ces femmes-là , et elles sont admises partout. Pourquoi cela? L'amour-propre, le goût du plaisir, la cupidité, s'alimentent de leurs travers ou de leurs vices. L'homme, si vain extérieurement , se rend secrètement justice ; il sait qu'il est faible au moins, lorsqu'il n'est pas méchant, et il serait désespéré de trouver en nous des vertus qui seraient l.i satire perpétuelle de sa conduite : telles sont les causes de l'indulgence qu'il nous accorde malgré lui.

» Il est, je l'avoue , d'heureuses exceptions aux jirincijies généraux que je viens d'établir, et vous en êtes un exemple. Vous avez respecté vos devoirs , lors même que M. de Krancheville enfreignait publiquement les siens; vous aimez tendrement votre fille, vous consacrez vos plus belles années à sou éducation, et vous avez un esprit d'ordre qui au sein de la plus modeste médiocrité vous mettrait au-dessus du besoin. Appréciez-vous ce que vous valez , loin de vous laisser abattre. Dissimulez, cachc^-vous , il le faut , mais ayez le noble or-

gueil qui convient à une femme comme vous; cet orgueil impose •toujours , il écarte le soupçon, ou il le réduit au silence , s'il se permet de murmurer.

» Il nous reste des mois pour arranger et mûrir un plan de conduite. Pourquoi serions-nous moins fécondes eu ressources que tant ] d'autres qui se sont trouvées dans la même situation, et qui s'en sont ' tirées heureusement? Je me suis montrée sévère , pour prévenir un événement réellement malheureux, mais qui n'est pas désespérant. J'en ai exagéré les suites, pour vous effrayer et vous retenir. Le mal est fait; je n'ai plus maintenant qu'à vous consoler et à vous secourir, et vous pouvez compter sur les plus tendres soins de l'amitié.»

Je lui ai répondu par des caresses et des pleurs. « Pleurez , me disait-elle, cela soulage. Je ne m'inquiéterai point tant que vous trouverez des larmes. iNlais il est temps de revenir à vous, et la dissipation seule vous y ramènera ; elle est pour vous un devoir. Elle éloignera les réflexions qui vous minent et les raisonnements qui les produisent. Laissez-vous conduire. Songez que vous êtes garante envers la nature et Sainte-Luce de la vie de l'enfant que vous portez. »

Elle demande une voiture; nous y montons ; elle fait toucher chez moi; nous prenons llonorine; nous allons à l'Opéra. Moi , à l'Opéra ! des jeux, des ris , des danses, le tableau de l'amour heureux , quand je suis frappée dans mes plus chèces alTections, quand mon cœur n'a plus de sensations que celles de la douleur!

On donne Iphigénie en Aulide.

J'envie le sort d'Eriphile. Elle aime, elle ne peut être heureuse ; elle meurt.

Est-il donc si difficile de mourir quand rien n'attache plus à la vie? Mon époux m'a persécutée; mon amant est à mille lieues de moi; la vie sera pour son entant un don funeste; je peux le sauver de l'humiliation , de l'indigence , et emporter avec moi mon secret dans la tombe. Honorine a une fortune assurée, et je lui laisse la protection de la princesse... Eh ! malheureuse , quelle protectrice , quelle amie peut remplacer une bonne mère ? Les jours de cet autre enfant sontils à toi? Les tiens t'appartiennent-ils ? Ne les dois-tu pas à Sainte- Luce ? Le condamneras-tu à ne rien trouver à son retour de ce qui lui fut cher? Peux-tu renoncer au bonheur de le revoir ?

Ainsi la plus faible circonstance change nos dispo-ilions , prépare nos résolutions : une fable usée me disposait au suicide. On met en question l'influence du théâtre : demandons plutôt s'il est quelque chose qui ne puisse influer puissamment sur nous.

« Celte Eriphile vous fait mal , me dit la princesse ; elle alimente des idées sombres; elle en produit peut-être de sinistres : retironsnous, u

Nous traversons le foyer. Le grand jour, un air plus frais dissipent le prestige de la scène. Je rencontre les yeux d'Honorine; ils me sourient avec tant de douceur! je l'embrasse, et je retrouve des larmes; je vais les cacher dans un couloir. Là, je sens pour la première fois tressaillir l'innocente créature qu'un instant auparavant j'avais vouée à la mort. Il vivra, me dis-je , il vivra, et je vivrai pour sa sœur, pour lui , pour son père que j'idolâtre , et pour moi.

Ce retour sur moi-même a ramené le calme dans mes sens. Je rentre au foyer, honteuse d'avoir quitté la princesse. Je la cherche; un jeune colonel me présente la main : « Son Excellence m'a chargé de vous dire , madame , qu'elle vous attend dans son carrosse. »

Je descends, empressée de réparer une faute contre les convenances. Un homme richement mis monte rapidement l'escalier ; il conduit une femme brillante de jeunesse , de grâces , chargée de diamants. Je le fixe... C'est M. de Francheville. Il me voit, il rougit, il détourne la tête , il passe.

M. de Francheville à Paris, lui que je croyais à l'armée, tout entier au soin de se refaire une réputation ! Hélas ! chaque tressaillement de mon sein me commande l'indulgence. Que dis-je ? c'est à moi maintenaut qu'il conviendrait d'invoquer celle de l'homme que je vais charger d'un fardeau déshonorant pour lui. Je me sens rougir à mon tour; je baisse les yeux; mes réflexions me tuent.

« Monsieur le baron, avez-vous vu Adèle? dit à mon colonel un officier qui passait près de nous. — Oui, elle vient de monter avec le cher homme qui l'a prise à son service. » Ces paroles me frappent. « Quelle est donc cette Adèle? » demandé-je avec une sorte d'intérêt bien naturel à l'aspect d'une femme aussi magnifique, dont on parlait avec dédain , et que conduisait M. de Francheville.

« Madame, me répond le colonel, Adèle est une marchande de plaisir, qui se donne au plus offrant. Celui que vous avez vu avec elle est, dit-on, un homme né avec des moyens, et qui depuis dix ans ne fait que des sottises. Il est à présumer que celle-ci sera la dernière, parce qu'on ne trouve plus avec qui faire d'aimables folies quand on est ruiné , et ce monsieur-là ne tardera pas à l'être. Un superbe écrin, mille écus par mois, des loges aux trois grands spectacles , les fantaisies journ lières avec cela , et les ressources seront épuisées avant la fin de l'année. On dit qu'il avait la plus jolie , la plus aimable femme de Paris. Je le croirais , si je n'avais l'honneur de vous voir et de vous entendre. Il s'est conduit indignement avec elle. Adèle la vengera, et d'une manière éclatante , je vous en rc- ! ponds.

FANCHETTE ET HONORINE

sa

JVtais profondi'nient affeclëe de ce que j'entendais, et je sentais qu'il olail tem|>s que ji- rejoifinisse la priiici'sse.

Après avoir .iilressi' les eiciises <l'iis,ii;e , ji- me suis emprcss»'»- de lui parler de M. de Fraiiclieville. Tii |itTe de r^mille qui dissi|ic , et d'une nianiéri' siMiidaleuse , ce qui lui reste de fortune; que chaque instant, rli.Kiiie pas enfonce davanlaije dans l'al>inie oii il s'est jeté tète baissée , me paraissait un olijel diijne de la sollicitude du prince. « Je connais mon mari, me dit la princesse; plus il s'est montré facile à servir M. de Franclieville , plus il sera indi|;né de voir encore ses espérances et sa confiance "trompées, et moins il fera pour lui. 11 l'abandonnera à son sort, n'en douiez pas. Je ne connais qu'un moyen , c'est de faire intervenir la police dans cette aflaire. On peut s'assurer de celte fille, lui retirer les dons qu'elle a exigés, arrachés... — Eb , madame ! il y a mille Adèle à Paris. — .le le sais , ma cbère amie ; mais vous oubliez que l'autorité suprême a banni M. de Francbeville de la capitale. Il y reparait avec audace; on le mettra dans l'impuissance de faire de nouvelles sottises. — Comment, madame, ce ser.iit à um sollicitation qu'il devrait la iierle de sa liberté! vous oubliez ii voire tour que j'ai donné tout ce que j'avais pour la lui rendre. C'est dans l'état oii je me trouve que j'emploierais un moyen qui serait odieui dans toutes les circonstances ! Si mon secret est connu, ne me reprocliera-t-on pas avec justice d'avoir invoqué l'autorité pour nie soustraire au ressentiment et à la venf;eance que j'ai attirés sur moi? J'attenterais à sa liberté, moi qui irais tomber à ses pieds, si je croyais qu'il voulut, qu'il dût me pardonner l'offense et le tort que je lui ai faits , et que peut-être vos bons offices ne lui déroberont pas.

> — Je n'insiste point. Laissons cet homme consommer sa ruine, si ce(>endant il n'éveille pas l'attention de la police , et si elle ne fait pas d'elle-même ce que vous refusez de provoquer. J'exige mainte- Dant de vous une chose que probablement vous ne me refuserez pas. — Croyez , madame , que je suis prête ii tout ce qui pourra vous être utile ou agréable. — Chaque circonstance , le moindre' incident ramènent \os idées sur votre état. Vous en avez eu de violentes au spectacle; elles se reproduiront nécessairement; vous ne pouvez être abandonnée ii vous-même dans cette situation d'esprit , et je veux que vous repreniez votre appartement chez moi. Vous avez avez accepté mes soins; c'est d'aujourd'hui qu'ils commencent, et ils ne cesseront que lorsque tout sera terminé selon mes espérances.

• Vous paraissez douter de la possibilité de dérober cet événement à la connaissance de M. de Francbeville : je vais vous faire part de quelques idées auxquelles je me suis arrêtée, qui ont besoin d'être mûries , mais qui, telles que je vais vous les présenter, peuvent, je le crois, vous calmer et vous inspirer de la conjiance.

» Nous avons une assez belle terre qui touche à la forêt de Crécy ; l'habitation n'est qu'un rendez-vous de chasse; mais je m'y trouverai très-bi( n avec vous. Le coiicierije ni sa femme ne vous ont vue : deux ou trois domestiques et une femme de chambre, que je prendrai dans quelqu'une des petites villes voisines, nous suffiront. Vous serez la femme du général... d'un général qui n'existe pas, et que cependant nous emploierons à l'armée. Vous serez aidée par un chirurgien de Lagny, qu'on dit fort habile dans son art. Vous le payez bien, et il se tait par la raison très-simple qu'il ne sait rien, sinon qu'il est né un enfant sur lequel le respect dû à mon rang ne lui permettra de faire aucunes questions auxquelles d'ailleurs personne ne pourrait répondre. Une nourrice, arrêtée d'avance, reçoit l'enfant de mes propres mains. Je nie nomme k cette femme , et je lui garantis son salaire. Je renvoie nos domestiques, nous revenons à Paris. Sainte-Luce revient de son coté. Il vous épouse ; il adopte l'enfant ; vous l'avez près de vous ; vous vous dédommagez des privations de l'amour maternel : le temps fera le reste. Vous voyez , ma chère amie, qu'avec du sang-froid et un peu d'imagination, l'affaire la plus désespérée s'arrange facilement.

« Il est indispensable de soumettre l'exécution de ces mesures à l'approbation du prince. 11 fut , je vous l'ai dit , une époque de ma vie cil j'étais trop sensible. Je me suis alors imposé l'obligation de dévoiler à mon mari, non mes pensées, mais toutes mes actions, sans restriction quelconque : c'était m'astreiudre à ne rien faire que d'honnête. Je me suis très-bien trouvée de cette habitude-là ; je l'ai conservée, et en eussé-je contracté d'opposées, vous sentez qu'une absence de plusieurs mois ne peut être ignorée d'un chef de maison , et qu'il n'est pas de mari qui ne soit bien aise de savoir où est sa femme et ce qu'elle fait. Pourquoi cette petite moue? Vous craignez de vous conAer au prince ? Une femme jolie, sensible , constante et malheureuse intéresse tous les hommes, et l'affection que vous porte le prince vous assure son indulgence. •

L'étrange amalgame que notre cœur! Le mien était torturé, brisé, une heure auparavant, et il s'ouvrait avec avidité au calme et à l'espérance. Le plan de la princesse me paraissait simple, facile, je le voyais exécuté dans tous les points; Sainte-Luce était avec moi, pour ne me quitter jamais. Je sentais le sourire errer sur mes lèvres.

Cependant, quelques instants de réflexion me présentèrent des difficultés que je jugeai insurmontables. « Nous imposerons silence au chirurgien de Lagny, dis-je à la princesse , je le crois; mais Honorine, qui dort là si tranquillement, pendant que nous raisonnons en

parcourant les Champs-Elysées... — Honorine, ma chère amie, Honorine... je n'avais pas pensé a elle. J'avoue qu'elle m'einbarrasse un peu. ^'oyons, clicrclioiis; nous trouverons quelqui' expédient. — EU! je n'en vois pas, inadainc. — ( )h ! que vous êtes promple a vous décourager! Eh bien! allez-vous pleurer encore?... Ah! m'y voilii ! m'y voilà ! Les enfants aiment tout ce qui est nouveau. \ ous direz demain à votre fille que vous avez poussé son éducation aussi loin que vous l'ont permis vos connaissances, et que vous désirez qu'elle se termine. Vous lui proposerez d'entrer à Kcouen. \ ous lui nommerez les enfants de M. le duc celui-ci, de M. le comte celui-là ; de grands noms, et la petite vanité de vivre en égale avec ces demoiselles, l'étourdiront; elle accepliTa , et nous partirons aussitôt. — Chère enfant, que je n'ai pas quillée un instant encore, il faut me séparer de toi , et pour quelle cause ' — Ouelle femme que vous êtes! savez-vous que si vous vous allligez ainsi , Sainte-Luce ne vous trouvera plus jolie du tout à son retour! La séparation ()ue je vous propose ne sera (|ue de quelques mois. En revenant ili- Oécy, vous irez déclarer à Ecoiien que vous ne pouvez vivre plus longtemps éloignée de cette petite fi Ile-là , et vous la reprendrez avec vous.

>> — Mais, madame, la naissance de cet enfant, de cet être infortuné que je suis condamnée à livrer à des mains étrangères, ne sera donc constatée en aucune manière ? — Eh I qu'imporle ? — Peut-on adopter un enfant absolument inconnu? — l'uis(iue l'.idoplion est permise, elle doit l'être surtout à l'égard de celui qui n'est l'enfanl de personne. — Et si Sainte-Luce... oli ! mon Dieu , je n'ose finir — si Sainte-Luce ne revient pas' — Vous adopterez, vous; qui vous en empêche? — Et si ces démarches clandestines vous compromettent? — Oh! que de si! Tout est arrêté, sauf les changements que nous prescriront les circonstances et notre ju.;ement. Il est tard ; rentrons.

» Vous restez avec moi, c'est convenu. Je développerai cette jolie figure-là , je l'espère ; la gaieté lui sied si bien ! •

Je me laisse conduire. Le prince, qui était très-réservé avec moi, se livre à la saillie décente, et me force à sourire quelquefois. La princesse a-t-elle déjà trouvé le moment de lui confier mon secret ? Cherche-t-il à dissiper le trouble, la honte que j'éprouve devant lui, et à m'inspirer de la confiance ? Je ne sais ; mais il est impossible de porter plus loin la bonté aimable, les attentions délicates. Pas un mot qui ail rapport k ma situation. Je lui en sais bien bon gré.

Honorine trouve fort agréable de coucher chez la princesse. Demain elle serait enchantée de retourner chez moi , et après-demiin de s'établir ailleurs. Je profite de ses dispositions actuelles pour lui parler d'Ecouen. Elle saule de joie, à demi déshabillée. Que de choses elle compte y voir et y faire ! Elle m'étourdit de son babil...

Tout à coup sa figure se rembrunit; ses yeux deviennent humides; elle vient à moi les bras ouverts ; elle me couvre de baisers. « Maman , je ne te verrai donc plus ! Pourquoi m'éloignes-tu de toi ? Que t'ai-je fait? Oh ! dis-le moi, ma bonne mère, et je me corrigerai. • Elle sanglotait; ses larmes se mêlaient aux miennes, et elle ne s'apercevait pas que j'en versais en abondance. Je ne répondais rien. Que pouvais-je lui dire I la vérité? je voudrais la cacher a tout l'univers, à cet enfant surtout. La tromper? je n'ai pas ce qu'on appelle l'esprit du moment : je ne sais pas inventer: 11 faut répondre, cependant.

« Tu ne m'as rien fait, ma chère petite. Tu es bonne, aimable, aimante, appliquée. Je t'éloigne à regret, et par l'unique désir de te faire acquérir de nouveaux talents, u II y avait beaucoup de vérité dans ce que je lui disais là.

Cette pauvre enfant, rassurée, calmée, a bientôt eu trouvé le sommeil. Moi, je pensais, je pensais... à quoi ne pensais-je point? Je me suis arrêtée enfin à ces paroles frappantes de la princesse : S» votiS t'ous affliyfz ainsi , Sainle-Luce ne vous trouvera plus jolie à sorx retour! Je les répète, ces paroles alarmantes , et je sens qu'e mon intérêt le plus vrai, soutenu d'un amour-propre de femme, fera plus que tous les raisonnements. Oui, je me vaincrai ; je lui conserverai cette figure à qui je dois son coeur. Que deviendrais-jc, si je cessais de lui plaire ?

« Madame , me dit le prince en déjeunant , j'approuve beaucoup le projet de mettre Honorine à Ecouen , et je vous engage à l'exécuter sans délai. Rien , sans doute , n'est aussi précieux qu'une bonne mère ; mais sous vos yeux indulgents tout pense, tout agit exclusivement pour cette petite demoiselle. Elle n'a besoin de rien désirer, de rien mériter. Ce n'est pas ainsi qu'une jeune personne se forme le caractère, et acquiert quelque connaissance du monde. Notre Honorine apprendra à Ecouen que les douceurs de la vie sociale résultent d'un échange continuel de bons offices.

11 La princesse, fatiguée de la vie uniforme qu'elle mène à Paris, désire passer quelque temps à la campagne, respirer l'air pur des forêts. Elle m'apprend que vous consentez à l'accompagner, et je vous remercie de votre complaisance. "

11 est évident qu'il sait tout. Je me sens rouge jusque dans les yeux. Il me prend la main, il me tourne doucement vers lui; il me regarde avec une bonté si touchante ! Je me lève, je l'embrasse avec une expression de reconnaissance dont je ne suis pas maîtresse. • Nous nous entendons, me dit-il, cela suffit; possédez-vous.

» — Allons, allons, dit la princesse, partons pour Ecouen. — Per-

FANCHETTE ET HONORINE

mpttpi, madame, que j'aille chpi moi , que je fasse lei dispositions { nécessnires — Ton' est pri'vii , ma clière amiç, tout est yrèt. Le : trousseau d'Honorine est derrière la lieriine. Partons. »

Hier soir elle a envoyé rlierrher mes i;ens ; elle a donni' les ordres; on les a p\«'eut>s pend.ml la nuit. Tout est prêt en effet pour Honorine et pour moi. Nous parlons.

iMj fille, prt'seniie pur une dame de ce rang, est admise sans difliculté. Nous parcourons, nous voyons, nous admirons la maison, l'ordre et I excellent esprit (|iii y régnent. Iloimrine a t'ti' dans une espèce d'encli^mtement ; mais le moment de nous séparer approche. Elle commence à compter les minutes, et moi , je pense que dans quelc|ues ins'ants des portes d'airain vont s'éli ver entre moi el celle eniHnl, objet des plus tendres ufleclioiis, qui, sans le savoir, m'a souvent soulinue, consolée dans mes cli.ijjrins. et dont la présen e est devenue un besoin indispensable à mon cœur. Ali! que ce cœur nous coûte cber à toutes deui !

l.'beure fatale sonne : nos pleurs coulent, nos bras s'enlacent, nos deux âmes n'en font qu'une... Cruelle amie ! vous deviez prévoir ma faiblesse, el ne pis m eiposer ii ci s combats douloureux .. Ali! c est moi qui devais les éviter ; je le pouvais ; je ne l'ai pas voulu. Saiiile- Luee , que de peines lu me causes! cl il me semble que chaque jour je m'allacbe davantajje à loi, el par ce que je soulïre, et par ce que je ^ouIVrir.ii encore. IJaus une femme, tout, jusqu'à la douleur, sert (l'aliment a I amour.

On nous a séparées. La voiture est déjà loin de ces murs qui recèlent Honorine , alUie.ée , accablée , punie des fautes de sa mère. Oh ! ti jr I étais seule, je crois que je nie soumettrais.

Nous traversons Paris sans nous y arrèier. .le m'étonne de tant de précipilalioii. « tjuand on prend un parti éiieri;i(ine , me dit li princesse, il faut ré>oudre et exécuter à la fois, pour s ôter la facilité de rétrograder. Vous serez plus forte dans la forêt de Crécy qu'à Paris, qui louche presque à Ecoiien. »

Je n'avais qu un ordre à donner à mes i;pns, celui de porter chez le prince les lelires qui arriveront à mon adresse. Je n o-.e espérer d'en recevoir de loiij;temps, et je coiuple les jours, comme s'il n'avait d'autre affaire que celle de m écrire, comme s il pouAail à chaque insl.inl rencontrer des b.itimeiits fiain^ais, comme si les vents devaient seconder son iiupatieiue el la luieuue.

La princesse a encore pourvu à ce que ces lettres me parviennent secrètement.

.\ la porte Saint- !>1arlin elle renvoie ses domestiques, et fait courir deux poslillons en avant. A la fin du jour nous arrivons à celte maison , 011 on ne nous allend pas, où rien n'est prêt pour nous recevoir, où I embarras du concierge et de sa femme, où leurs protestations de lèle et de respect, qui ne servent à rien, oii remprcssement de sept à huit villa>;eois el d'autant de paysannes, qui ne connaissent pas le ser>-ice, qui veulent tout faire et tout tout mal, me feraient rire aux éclats dans toute autre circonstance.

La princesse demande un homme qui aille à Lagny dire à son bonimed aff.iiresde lui ami nerdes domestiques; tous partent à la fois. Le concierge leur crie qu'il n'en faut qu'un , tous reviennent. La princesse parle de provisions de bouche à la femme du concierge; toutes les p^iysannes disp.irais-ent a l'instant, et un quart d'heure aprè>, un convoi d'àne^ entre dans la cour. Des paniers d'œufs, des mottes de beurre, des corbeilles de fruit couvrent le carreau de la salle à manger; une trentaine de poulets, autant de canards, autant de dindons sont lâchés devant nous, sautent de tous les côlés, salissent les meubles, s'échappent par les croisées. Les pourvoyeuses courent après la voUille, le chien de cour aboie, les ânes braient. Le concierge, gros et court, tournant sur lui-même, hors d'haleine, ne pouvant plus articuler un mol , fait signe de ses peiiies mains; il veut ramener l'ordre et le silence, el le poulet, le dindon, qu'on saisit par une patte, par une aile, crient à nous étourdir.

L'homme d'affaires arrive. Il salue la princesse, et lui demande la prclereiii e en faveur de sa hlle, de son filleul et de son jardinier, qui est en même temps son cuisinier, son frotleur el son garçon de service a table. Or, comme monsieur I homme d'allaires est très-expcdilit en tout ce qui ne ti< nt pas au contenlieui, il a entasse tout son monde avec lui dans sa carriole. Il nous présente mademoiselle Louiboii . qui est fort avenante, le filleul Pierre, assez joli garçon, et Thomas, le j.irdinier-cuisiiiier, qui crie k tue-tèle après un tablier et un couteau à gaine.

I.a princesse, après s'être amusée quelque temps de celte scène, paye au double de leur valeur les provisions qu'on lui a apportées, congédie paysans et paysannes, donne a l.ouison, a Pierre el à Tnoma^ les instriiclions qui leur sont iiécessajres. Je m'appelle madame la comtesse de Laclos, dont le mari, général de division, est a la grande armée. Nous iioui logeons, ce qui n'est pas dillicile, puisqu'a nous deux nous avons toute une maison a notre disposition. 1 hoiiias nous donne un petit souper, forl bien accommodé ; Pierre n'est pas ircs-gauche dans sa manière de nous servir ; Louison dirige tout avec facilité. Nous sommes lustallées.

XXVIIL — Calme et tourments.

Comment des sensations opposées se succèdent-eMes en nous avec tant de proiiiplitude ■" Coiiimeiit ce qui nous par.issait désespérant la veille, peut-il nous présenter quelques douceurs le lendeniain? Une pulssiiice inconnue fait agir mes membres par l'effet seul de ma volonté. Celte puissance agit , sans mon eoncniirs, sur mon sing, mes liiimeurs, mon cerveau. Peut-être réloignemenl de lout ce que je crains ou que j'aime, la fraîcheur, le calme d'une grande forêi, une manière de vivre tout a fait nouvelle, ont ils ramené, pour quelques instants du moins, celtle Iraiiquillilé qui m'est si nécessaire, et à laquelle je me livre avec le plus doux abandon. Peiil-êlre aussi l'influence de l'aiiiiiié opiMe-t-elle celte espice de prodige. L'amitié, qui pour les gens dn monde n'est que le roman de riuiaginatioii , exis e réellement entre la princesse et moi. Quoi qu'il en soil, je me trouve bien, très bien; cela me suflil. Je jouis de l'effet, et je laisse aux savants la recherche et l'explicatioii des causes.

(Jiielquefois je vais seule m'asscoir dans la forêt. J'ai avec moi son portrait et ses lettres, et je crois cire avec lui Je lui parle, il me répond. Je l'entends, je le vois sourire, el je suis heureuse. L'obscurité qui envelojipera la naissance de cet eiilaiit, l'iiicerliliide de sou sort à venir, semblent m'y attacher d.'vantage. l'.n pensant à lui. je suis émue attendrie, et mou cieur n'est plus déchiré. Pourquoi cela? Ne ser.it-ce pas que nos sensalinns varient sans cesse comme notre individu? il ne faut qu'une circonstance pour nous détacher de nos peines ; une autre circonstance nous y ramènera. N'est-ce pas là le mot de l'énigme que je voulais ev|)li(|uer lout à l'heure ?

Je rentre; la meilleure des amies vient au-devant de moi. La satisfaction >e peint dans tousses traits, parce que je lui p.irais tranquille. Une ronver.^atillll douce, mais animée, remplit à peu de chose près tous nos iiislaiits. Les heures s'écoulei»l avec rapidité, parce que nous ne cherchons pas nos idées, que nous ne prétendons pas à l'esprit, et que, quand on s'aime comme nous, on a toujours quelque chose d'intéressiiit à se dire.

Louison est pleine d'imelligence, el même de finesse. Le rang et l'opulence de 1 1 princesse lui font chercher tnns les moyens de plaire : elle désire prohablemeiit rester avec elle. Llle est plus emjiressée auprès d'elle; elle met plus d'aflèclion dans les servicesqu'elle me rend.

Le tilleul Pierre, bon garçon, tout simple tout uni, ne paraît pas s'occuper du lendemain. H fait ce qu'on lui demande; il ne fait que cela, mais il le fait bien. Il saisit toutes les occasions de parler à la dérobée à Louison , et Louison se laisse prendre la main quand elle croit n'être pas vue. Ils souffriront tous deux si elle est sage. La fille d'un praticien de Lagny peut être femme de chambre d'une dame du plus haut rang, mais on ne la donne pas ii un laquais. Je m'occuperai de ces jeunes gens. Qu'ils épuisent les douceurs de l'amour, sans rien connaître des tourments dont j'ai été et dont je serai peut-être encore la victime.

Maître Thomas s'est particulièrement attaché à ma personne. C'est à moi qu'il demande à la fin de chaque repas, quels sont les mets qui m'ont plu. fj'esl de moi qu'il prend les ordres pour le lendemain. Il trouve tous les jours le temps de frotter les pièces que j'habite, el de garnir mes croisées de fleurs nouvelles. Je ne peux lui f.iire d'observations sur ses préférences, sur la nécessité de m. nager 1 amour-propre de la princesse. Je deviendrais en quelque sorte sa eonlidenie ; j'établirais entre lui et moi une familiarité qui n'est ni dans mes principes ni dans mon goùl. Je ferai mieux, je lui donnerai le précepte avec l'exemple.

Je viens d» trouver à ma porte les ustensiles destinés à brillanter mon appartement; je les ai poussés à celle de la princesse. J'ai porté sur ses croisées les fleurs qui étaient sur les miennes. Thomas m'a comprise : il lait pour elle ce qu'il faisait pour moi. A la vérité , la ro^e la plus fraîche, l'œillet le plus odorant sont pour madame la comlesse, mais la différence est légère; moi seule je la sens, et mon amie se loue beaucoup du zèle et des talents de ceux qu'elle a pris à son service. Tout est bien.

Je ne crois pas la princesse susceptible au point de s'affecler sérieusement de ces bagatelles; mais je suis inlérieurement flaliée des attentions de maître Thomas. Pourquoi celle qui y avait des droits plus réels, et à qui il les refusait, n'aurail-elle pas eu un peu d'humeur si elle s'en fût aperçue 1' Quoi de plus varié, de plus bizarre, de plus irascible que notre amour-propre? Celle qui dit n'en avoir qu'un peu, a ses raison^ pour le l'aire croire ; elle le persuade rarement; elle ne s'abuse jamais elle-même.

i.'esl demain dimimche. Maître Thomas a un mauvais violon, qu'il n'a pas manqué d'apporler avec lui. Il m'a demandé la permission de faire d^^nser sur une assez jolie pelouse ipii est entre la maison el la forêt. Oh! cette fois je l'ai renvoyé a la princesse, et j'ai pris un ton qui préviendra de semblables écarts. Il m'a quittée avec un air si tris e !... N'impone. Je ne veux pas que les gaucheries de notre cuisinier élèvent des nuages entre nous.

On a dîné Maîlre 'J'Iiomas a couru dans toutes les chaumières voisines. La jeunesse se rassemble sur le gazon. La gaieté brille dans tous les yeux. Les mouvements ne sont ni étudiés ni corrects, mais ils ex-

FANCHETTH ET ■ONORIMB.

priment la force fl Is soniiIrsM". Ce»t,«insi que dansent les «mil du p'iisir; c'est ^iiii>i qu'un ne diinse |ilii* .. qu'au villii(;e.

l'irrre ne il»ii>e qu'uvec I.O'iison. l.oiiUoi), (wr coquetterie, accepte qurlqucfniN un jeu lie hoiiiiiie ilii Irtnie.iu. nriiselle ne il.iii^e ri'i- lleiueiit qu'avec Pierre. (V bal i liani)'^'"' """ ra|i|ielle l.i noce d'Ku»t.iclii- , »i ë|>rls «le sa pelif (llaire, si lieun u\ par el e. Dim/e .m» le ont écoulés, et Je crois danser encore avec M. île Kranchevillc. le iiiisenciire • ver lui diins celte Rro le .. Les teni|is sniil liii n • liani;i's! Kli ! »urai»-je k reijriiicr quelque cliose , si S.iii'e- l.iiee itaii ici? (^'est aiive» de lui que reiiaiirait l'ivresse de mes plus jeunes nnnéet, que j'oulilierait tout, hors lui.

< il esl-il ? que f«it-il ? Si j'avais In cerlilude qu'il jicnse ii moi, au nionieiit où je pense si lendrement II lui, je croirais a celle iiiiioii à celle syiiip.iiliie ile> ailles, qui peut èlre cleriielle, puisq l'elle eMt indépeiidanle des sen., du temps et de l'ahseiice ; espcue de hoiilieur qui pacil siillisaiit à quelques personnes, qui ne doit l't^tre n'ellement q e lorsque l'A ;e a cieiiit des sensations plu. forte», mais qui peut toiiienir et consoler ceiii que b nécessité réduit à s'y borner. Non , point d'amour heureux s..ns l'intervention îles sens. Sans ein, l'amour n'e-t qu'un combat cnnliinul li»rt' a la puileur, qui ne triomphe pas toiiiours, et qui quelquefois s'applaudit de sa dcfaile.

Kl point de letires de S.iinle-Luee 1 Klcmeiit iinimnse et cruel, qui nous prives de citte dernière joiiissain e, qui peut être cnijluuliras mes espérances les plus chères... Hameniz-lc , raineiiez-le , ô mon IJieu !

L'homme qui va ii la poste «le Lai;nj , arrive en ce moment, ['ne letir«> pour moi... Elle est de ma hlle. Plie vient à propos. Depuis luii|;Ii'mps l'anioiir maternel tempère la violence de l'autre.

Honorine n'écrit pas comme madame de Sivi|;né : son esprit n'est pas formé encore; mais elle a pour elle la candeur, la naïveté de son a.;e. unies à uneexlrême sensibilité J'ai mis sa lettre à «lîlé de cidies de S inte-Luie .le n'avais pas de place plus dislinp.uée à lui donner.

Je reprends celle lellre. J'emploie une partie de la journée à la relire; j'en pèse toutes les cspres^ions Quoi de plus naturel, c'est la premit re qu'elle in'.iit écrite ! ^on, je ne croyais pas ma fille si avan- Ci e. t.^)iiel développeiiient dans ce petit cœur la! et de la sensibilité p o'bnde qu'elle exprime, à un seniiinei t plus vif, l'inte'valle est si ciuirt, la pente si rapide, le biil si séiluisanl ! Celte idée me tire des larmes, el cette alTectiiin p' iiihie reprudiiit toutes les autres. J'avais rai-on en dis»' l loul a l'heure qu'il ne fait qu'une cirronsta' ce pour nous ramener, avec une force nouvelle, aux trisles sciisalioiis auxquelles nous avons tant de peine à échapper (^lueile machine que la nôtre ! faiblesse et vaiiilé, voilii ce qui la compose.

Je vais donner ma soirée a ma lille. Je reviendrai à moi en lui écrivant, el le sommeil me rendra peut-être celle sérénité de l'àiiie qui, dans celte retraite, me paraissait devoir être inaltér..hle.

(^)'iel beau jour se prépare! la pureté du i iel, un soleil qui s'élève maiestueiisement sur l'horizon, rép.mdei't dans tout mou èire une noiuelle vie. Mon réveil ressemble à celui de la nature : je sors de mon lit fraîche et c. Ime comme elle.

• Oui, .e suis encore bien, très-bien. Sainte-Luce me trouvera la même à son retour! Keviendra-t il !... Ilélas!... toute la i;loire des héros réunis vaut-elle les larmes que celle de mon amant me coûte ?

Quel beau jour! ai-|e dit. Ces richesses que li nature étale avec profusion, ne sont ni vues ni senties par un cceuroppressé. par des yeiu noyés de pleurs! Les iiifort"nés ne peuvent voir qu'eux; ils ne sentent que leur infortune, ^'y aura-t-il plus pour moi de jours sans oraije!

A midi , une berline s'arrête devant la grille. Nous courons, la princesse il moi. Quelle est notre surprise en voyant descendre de la voilure l'éctiyer du prince, homme ho iiiête et sûr, mais qui ignore mon état, et devant qui il me serait alTreuv de paraître. Je me jette derrière une touffe de lilas; je le laisse pa.ser.

La princesse a toujours l'esprit du moment : ellefait entrer l'écuver dans une salle éloignée de l'escalier qui conduit h nos modestes appartements. Elle me donne la facilité de renirer chez moi sans être aperçue. Thomas , qui arrange des fleurs nouvelles, remarque mon trouble. Il m>- fatigue de questions et d'offres de services. Le brave homme! je l'afflige encore! je le renvoie durement; je m'enferme, comme si j'avais quelque violence à craindre.

Pourquoi le prince envoie-t-il ici son écuyer? Par quelle inconséquence a-l-il choisi un homme dont je suis parfaitement connue?

On frappe à ma porte; la princesse se nomme; je lui ouvre. Elle me présente une lettre du prince; elle pleure, et je pleure aussi, sans savoir quel coup va me frapper : mais l'amitié émue, agiti c a ce point, a-t-elle autre chose à m'aniion'er qu'un noUveau malheur ? Je tremble pour Sainte Luce. pour ma fille. Mes yeux sont fixés sur cette lettre, et je ne dislingue pas un caractère.

Je me remets cependant : le plus grand mal n'est pas celui qu'on éprouve, c'est celui qu'on redoute et qu'on attend.

^on, non, je n'ai rien à craindre pour ma fille, pour Sainte-Luce. Toute autre infortune, quelle qu'elle soit, doit être supportable.

Nous n'avons pas loul prévu, dit le prince. Noire départ précipité a occupé les curieux. Il n'a pas cru devoir ca<her le lieu de notre retraite, et on s'étonne que la princesse, qui a de» châteaux, ait choisi une haliitatioD qui convient si peu à une dame de son rang. Le soin

que nous avons prit d'éloigner tout nO( gent, notre isolement absolu, ont donné lieu a mille eun|ecturei. \.t mali:;nité devait s'alUcber à la plus olfens.inte ; elle l'a fiit , et la répiitatiun de la princesse est forleinenl compromise. On la dit coupable de la faute de son amie, el ou luippnsr que le calme apparent du prince n'est que le calcul d'un é|ioiu qui diss mule hou ressenliinent po ir éc'iappi r au ridicule.

On ne s'occupe pas de moi ; ah' je le crois; on est si emprekié de punir le» grands de la distance établie entre eu» et iioii> ; la calomnie n'ati ipie les pi'litsqiie lor,i|u'r||e manque d'alimi-nf. Il est esseiilirl, ajoute le prince, que sou épouse r''|>.ir.iisM- il l'iiislant |Miur dissiper des liriiils injurieux. Il regette siiiijTemenl d'être obligé île me priver des douceurs île l'amilié. i*!e|H*iida 1 il espère que je sentirai la force de ses mollis , el que je iir balancerai pas il engiger iiioii a ' ie il revenir le jour même a l'.iris. Il parle en passant di' M. île Frinclieville, doni les affaires sont dans un disurdre allreui. Il finit eu m'iinr.inl tous les bons othees qui dipendronl de lui

■ l'aurais pu répondre bien des choses, mou imagination ft'eil arrêtée à une seule idée : si les bruits qu'on a répandus ont i|>ielqiies luiideinents; si le prince est instruit des désonlres de sa fcmiiie, il n'eût pas, en réluigii.iut de lui, donné naissance au soupçon. Il poiiv.iit lui marquer en particulier toute sou iiidignalinn , se séparer d i-llc il.ns son palais même; éloigner plus tard un enfaiil qu'il eruy.iit ne devoir l>'s recounaitre , et, paraissant lii~ser tomber ici évéïieint-nt diiis le cours ordinaire des choses, il impo..iit sib-nce à la niatitjnile. Mais, sous des formes aimables, je démêle la fermeté d'un huiiiine qui iiitiine un ordre absolu 11 est dans mes principes de prévenir av>c une extrême allenlion tout ce qui peut altérer l'harmonie qui fait le bonheur des époux; et , m'oiiMiant moi-même, renonçant à l'appui, aux consolations de l'amitié, j'ai rassemblé toutes mes forcet, et je les ai opposées à mon coeur.

Les larmes de la princesse n'exprimaient que la douleur d être oMigée lie se séparer de moi ; ainsi je n'ai pas eu tiesoin ilemployrr une longue suite de raisonnement» sur un esprit déjà persuadé. Nous avons cherché a nous élourdir sur ce que cette séparation a île cruel pour toutes d<'iii. nous nous sommes o cilpées des moyens il'adnucir les peines qu'elle doit causer, à moi surtout' I\'avais-je pas assez des tourments de l'amour^ Il faut encore que je sacnhe I ainilié! S ime- Lui-e , ma fille, la princesse, loul successivement disparait, k'eloigiie de moi Ah ! si je pouvais aussi me séparer de mou rœur!

Le prince a envoyé ici ce ni de ses officiers auque il accorde le plus de confiance, ('ependant je ne para il rai pas devant lui; je ne conduirai pas la princesse à la voilure, je ne m'y élancerai point pour la presser encore dans mes bras, (^'est ici, dans cette chambre , (|ue je lui dirai un dernier adieu, nous S' rons séparées avant que le soit sortie de la maison : il ne me sera pas même possible de lui exprimer de ma croisée mon affeclion et ma reconnaissance...

L'heure si redoutée approche. Ainsi le coupable qui touche a l'instant fatal compte les minuies et le temps, qui s écoule si lenlemeut pour I homme f<li|{ué de ;ouissances, a réellement des ailes pour lui. Nous ép'ouvons les mêmes angoisses, et nous ii'avoos fait de mal à personne... •

La pendule a sonné. « Mon enfant, me dit-elle, montrons- nous digues l'une de l'autre. Notre aiiiiiié se fortifi ra par les l'-preuves ; celle seule idée nous aidera a les supporter. — Ah' madame, vous allez revoir un époux, des enfants qui vous sont chers, tjue me restet-il , à moi? — Mon souvenir, les letires que je vous écrirai, mes soins soutenus, qui parviendront jusqu'à vous, malgré les dislances. — Une heure, madame, d#iiiiez-moi une heure encore. — Et quand elle sera passée, nous en voudrons une seconde, une troisième. Le prince les compte. Il ne siitlit pas que le nie montre soumise , je dois encore paraître empressée. Qui sait si , pour prix de mon exactitude, et lorsque ma présence aura dissipé de vains bruits, il ne me rendra pas à l'amitié? Votre terme approche; ma présence V0"s sera nécessaire; le prince vous aime, il se rendra à ces considérations; mon absence peut n'être pas longue. •

L'espérance m'a calmée, elle a entr'o'ivert mes bras, qui enlaçaient mon amie, qui la pressaient avec force sur mon sein. Elle s'est éloignée. Déjà je ne la vois plus, je l'entends encore, el j'écoute quand mon oreille a perdu la trace de ses pas...

C'en est f..it, la voiture roule; me voilà seule dans le monde, que X'ais-je devenir?

Je crains de relire ces lettres qui m'embrasent, et que j'avais essayé

d oublier. Je n ose revoir ce porlraii dont peut èlre l'original

n'existe plus, et ce n'est que par 1 amour que j'éctiapperai aux peines de l'amitié malheureuse. Oui. j'oublie tout quand je m'occu|(e de lui! et quand je m'abandonne exclusivement a ma tendresse, je ne réuskis pas toujours à me faire illusion ; je sens qu'il n'est pas la, je soupire, je pleure, el je reviens à lloiinriiie el à mon amie. Tou. me< jours s'écouleront-ils dans des alternatives plus ou moins douloureuses?

Louison a vu partir la princesse, el, déci.ue de se» eupérances, elle s'attache singulièrement à moi. Je descendrai justpra elle. De tout» les élais fâcheux oii puisse oniber l'iiomme, la soliluiie absoue est, je crois , le plus pénible Eh! pourquoi ne ferais je pas soeieic avec celle fille ? t^ue suis-je? qui m'.iulorisera a la dédaigner? quelle autre distance existe entre nous que celle qu'a litablie l'opulence.'' Le

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