‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 321 sur 379 · XXIX. — Rencontre imprévue · texte numérisé non relu

XXIX. — Rencontre imprévue

Le praticien de Lagiiy ressemble au père d'Eustache : beaucoup d'estime pour la famille de Pierre, mais Louison aura mille écus de dot, et Pierre ne possède que son métier de garçon imprimeur... Je donne mille écus à Pierre, j'obtiendrai pour lui une imprimerie à Lagny, et toujours semblable au père d'Eustache , le bon praticien ne trouve plus que des qualités à mon protégé. Pierre est enchanté, et demande la permission de me baiser la main; Louison demande celle de me baiser la joue ; ihomas me baiserait les pieds. Je lui ai fait un joli cadeau. Je veux qu'il soit à la noce aussi gai qu'on peut l'être quand on n'épouse pas sa maîtresse.

Les apprêts du mariage, la joiu des amants, l'activité, les complaisances de Thomas, du concierge, de sa femme, répandent dans cet:e maison et dans les alentours un mouvement qui vivifie tout. J'écoute, je décide, j'ordonne ; les habitants du hameau gagnent quelque argent, on me bénit, on m'aime, je suis heureuse.

Il est si doux d'être aimé ! il est si facile de l'être! Ceux qui n'ont pas d'amis n'en veulent pas, et n'en méritent point.

L'affection qu'on me porte éloigne-t-elle les réflexions, ou empêche-t-elle ces bonnes gens de s'y arrêter? J'ai pu , par égard pour la princesse, l'accompagner ici; mais il était naturel que je retournasse avec elle à Paris , où j'aurais trouvé . à une épo((ue qui n'est pas éloignée, les ressources de l'art et les commodités que je ne peux me procurer dans celte espèce de désert. De celte première idée il était simple de conclure que j'ai de puissantes raisons de me cacher, et une femme qui se cache, dans la position où je suis, a nécessairement des reproches à se faire. Celte pensée m'attriste au milieu de la joie générale. Si on ne voyait que le bienfait et non celle à qui on le doit, si les marques de respect qu'on m'accorde n'étaient que le prix d'un peu d'or.... Non , vingt personnes ne dissimulent pas avec cet accord , cette persévérance. Les gens de la maison, ceux du hameau, n'ont jamais feint , ;i l'égard de la princesse, cet attachement que mon premier aspect semble leur avoir commandé. Rassurons-nous et jouissons du présent.

Le grand jour est venu. Il y a ici un désordre pitfpresque qui m'arrache à mes idées ordinaires, et qui m'amuse infiniment. La petite Louison est radieuse, son gros Pierre rit toujours, lors même qu'on ne lui parle point, qu'il ne dit rien, et que peut-être il ne pense pas. Je le crois de ces hommes dont l'amour est tout en action. Louison serait-elle déjà connaisseuse?

Nous avons les parents et les amis de Lagny, qui regardent de l'œil du plaisir le violon de Thomas. Thomas se croit , dans sa cuisine, le premier homme du monde. Il meurt d'envie d'assister à la cérémonie, et il ne se consolerait pas si un plat était manqué. Que ferat-il ? la curiosité l'emporVe sur l'importance de ses fonctions. Il donne à deux ou trois paysannes les instructions nécessaires pour le suppléer pendant une heure avec une gravité et un ton doctoral à faire mourir de rire.

Il a passé l'habit des dimanches, il est venu prendre sa part des rubans que j'ai distribués; il en a charge sa boutonnière et le manche de son violon, il a jiris la têle du cortège; le violon crie, on le suit en chantant, en dansant; l'impulsion se communique à toutes les tètes, .le crains bien pour le dîner. Heureusement du Reynel n'est point ici.

L'auguste ou/ est prononcé, djamai-je ne l'ai entendu dire d'aussi bon cœur. Leur œil nconnaissanl se tourne vers moi. Puissent-ils, dans vingt ans si je les rencontre, me regarder encore ainsi! Ils n'auront connu du mariage que ses douceurs.

>e le ilisais-je pas? le dîner est gâté. Thomas est furieux, désespéré. J'espère qu'il ne suivra pas l'exemple du maître d'hôtel du

FANCllETTE ET HONORINE.

grand Condé. Jo ni- suis pas un lit'ros, et mon cuisinier ni' porir p;is l't'pée.

Les aidt's de cuisine sont allées se e;iclier. l'juvres femmes! elle ne savent pus i|ue duns le monde liien des i;ens se cliar|,'ent de ce qu'ils n'entendent )>;is, l'uni luut iikiI , paient d'audace, et reçoivent quelquelois des félicitations.

'Jout est brûlé, rien n'est mangeable. Cela est assez indifférent auv mariés : ce jour n'est pas pour eux relui de la i;iiurmandise ; mais

les autres Tliomas a repris liraveincnl le taldiiT et le bonnet de

colon. Au bout d'une heure, la lable est cliarjji'e d'œufs à toutes les sauces, et de volailles de tous les i;cnres déijiiisées en (/ce/ sletik. On a attendu, on a |;rand ^ipprtit, et l.i faim est le premier de tous les cuisiniers, la ];aielé renail; elle brille même dans Us jeuv de Tliomas. On rit du diner perdu , on savoure cehi; qu'on a ; le vin est bon, les bouteilles se vident, se remp'.-ssenl , -i cliansonnctie com- Bence, le joyeia refnioi w fù! esieudre, Thou^.'»; reprend son violon.

Cet bomnie ^l déchu , c'Otait mon nidri.

M. le praticien est le personnage le plus considérable ; en conséquence, il me présente sa grosse main couverte d un beau gant blanc. Moi, danser, dans l'élat où je suis !... «Un menuet, madame la comtesse, cela ne vous fatiguera jias. — Un menuet, répètent tous les gens de la noce. — Un menuet, reprend Thomas en me faisant la révérence la plus gracieuse ; je joue celui d'Exaudet à ravir, c'est mon triomphe. «

Comment priver ce bon Thomas du plaisir de jouer son chefd'œuvre, et de le jouer pour moi ? .le n'ai jamais su danser le menuet, mais je me crois au moins de la force de il. le praticien. J'accepte sa main, nous nous plaçons.

Pierre ét;iit sorti, je ne sais pourquoi. Il rentre, il a l'air troublé. Il dit quelques mots à l'oreille de I.ouison , l'étonncment se peint sur sa ligure, elle sort à son tour. Que se passe-t-il donc .' Ah ! quelque convive est probablement sorti des bornes de la tempérance. Quelques vases, quelques vitres cassées... Allons, allons, je ne verrai rien. 11 est une classe d'hommes pour qui le plaisir est si rare, qu'on peut lui pardonner d'en abuser un peu.

Comment donc, M. le praticien danse son menuet avec les airs de la vieille cour 1 je n'y enlends rien du tout , cependant je vais; mon danseur me guide de l'œil et de h main. Ouelle jouissance pour lui de pouvoir enseigner quelque chose à madame la comtesse! je ne suis point humiliée, et je déploie toule l'amabilité qui est en moi. Eh, mon Dieu I quel est celui qui n'a rien à apprendre ? Lalande ne savait probablemei.t pas comment se fait une épingle.

Louison rentre au moment oii mon danseur m'a remise à ma place. Je lui fais signe de s'approcher, et après l'avoir prévenue que je n'aurai ]ias d'humeur, quelque chose qui soit arrivée, je l'interroge sur ce qui s'est passé entre elle et son mari. « Madame, un homme s'est présenté à U grille pendant que vous dansiez. A travers sa pâleur et ion extrême faiblesse , il est aisé de juger que sa figure a dû être

belle. .Ses babils, d.ins le plus grand désordre, ont été riches, et annoncent un personnag.- distingué. — Tini., I.ouison; que veut cet homme .■■ — lia ilemanilé qui ilemeiire d.iiis celle maison. — Kl vous avez répondu? — M.daïue la comtesse de l.ac los. Il connaît beaucoup le général, a-l-il dit. Il n'a jamais vu madame, mais il aime a croire qu'elle est bonne (oiiiim- son mari. Il m'a chargée de vous dire qu'il n'est pas criminel, (|ue depuis trois jours il vîî caché dan^ la loièl de Oécy, et qu'il loiube .l'inuiilion. Je n'ai pas eu le temps de voiu consulter, madame, et j'ai servi ii ce pauvre homme ce qui restait de mieux du diner. — Tu as bien fait, I.ouison. Cepeudaift si nous n'avions beaucoup de monde ici, je serais embarrassée, l'roi» jouis pa SCS d.iiis un • lorèl .iiinoiKent de gr.mds sujets de crainte, ou des aventures evlraordin.iires, et dans l'un ou l'autre cas cet homme pi'iil être à redoiiKT. Mrls auprès de lui <|uel<|u'uii de les parents <|ue tu chargeras de l'observer, et quand il aura mangé, donne-lui l'argent qu'il croira nécessaire pour coiilinuer sa roule, u

Pendant que nous causions, la bruyante contredanse occupait et ceuiM|ui dansaient, et ceux (|iii attend ilent le inoiiient de danser à leur tour. Je continuais de partiger la joie générale; je m'étais abandonnée à la saiisfa< tion intérieure qu'on éprouve toujours quand on a fait un peu de bien; aucuu nuage ne s'était élevé dans mon esprit de toule celle journée. J'étais loin de prévoir ce qui allait m'arriver. Louison revient. Les aliments ont remis la figure de cet lioiiiine, qui est bien. .Mais sa faiblesse est encore extrême; sa chaussure est en lambeaux; ses jambes et ses pieds sont blessés en plusieurs eiidroils, et il sollicite eomiiic une faveur insigne la permission de s arrêter ici un jour ou deux.

Mon premier mouvement est à rhiimanilé, le second ii ma sûreté personnelle. Ce ne serait pas la première fois «juc d'adroils fripons auraient excité la sensibilité, pour en abuser ensuite. Je suis à l'abri de tout danger pour celte nuit; mais demain les gens de la noce me quitleronl; Pierre s'occupera de sa femme, et je ne sais jusqu'à quel point je peux compter sur Thotnas. Je n'écoule que la prudence. J'ordonne il LpuisOM d'ajouter quelque chose ii ce qu'elle a déjà donné, de renvoyer cet homme, et de s'a^surcr si réellement il s'éloigne d'ici.

Il y a là un M. d'Herbin qui parait s'attacher sérieusement à moi.

Elle est à peine sortie pour exécuter mes ordres, qu'elle rentre et me supplie de voir ce pauvre homme, qui est dans l'impuissance de marcher. « Eh bien ! Louison ! qu'il prenne une voilure. — Eh ! madame! où en trouver ii l'heure qu'il est, et comment osera-t-il paraître dans l'état de délabrement oii sont ses habits? A oyez-le, madame; je suis certaine qu'il vous inspirera quelque intérêt. «

11 n'a jamais vu madame de Laclos; ainsi de ce côté, je ne suis exposée à rien. En évitant toule conversation suivie, je ne craindrai pas de répondre gauchement à ce qu'il me dirait du général. Il est souffrant; il peut être honnête ; je me laisse entraîner; je passe dans Id salle à manger.

J'entre, et cet homme parait sortir d'un accablement profond. 11

FANCHETTE ET HONORINE

soult>vi- ka it'te , et la laisse sussilôt retomber eu poussant un cri d'elïriii cl ili' lioulcur. S'il in'« viie, son coup li'œil a été rapide comme ' l'i'clair 1,1' coniiais-je? La précipiialion de ses niou\eiii<'nls ne m'a J1.1S piTuiis il'en juRer. Poiirtiuoi ce cri, si je lui suis i'lrani;i're ? et i|ue peul-il '.i|;nilier, si j'ai renconlrt' cet lioiuiue dans a sociéli'? Mon élal pi-ul eiciler l'élonnenn iil ; mais l'elVroi , la douleur?... Je m'y perds. Le parti le plus sai;e est de me retirer.

J'allaiN m'eloiKurr, lorsqui' ce mallu'iireuj a coufusi'ment articulé quelijues mots qui me cliuienl sur le |iar(|uet. « Llle est lémoin de la jusie punition de mes désordres!... La uiiscre, l'exil, ral)an(lon me paraissaient insupporiahles .. Ce n était ri<n... Paraître devant elle est le dernier terme du malin ur. •

lielle voi» me pénèlre d'eflioi à mon tour; un frisson mortel fïlace mon shuk; je me sens défaillir... I.oui^.oii me soiilienl; elle va appeler; je n'ai que le temps de porter ma main sur sa hoiiclie. Je regarile aiiloiir de moi... Je ne vois qu'elle d.iiis celle sa le. Je me la «uis altai'liee par tous les liens que respecte une belle àme. Dieu en soit loué ! •

Le nialhenreui fait un effort pour se lever et se trainer à mes pieds. Il m'a reconnue, je n'en doute pas. Le mal est f.iit; je n'ai plus rien à redouter. .Ma s pourquoi s'Iiuiiiilie-l-il? je ne le soullrirai point. Je vais a lui, je lui parle, je lui prends la main , je le force à rester sur son sié|;e... Oui, il m'avait reronniie; mais il ne savait rien encore. J'étais sauvée, si j'avais pu suivre mon premier mouvement.

Je tenais sa main, et je la pressais avec l'eipression de la sensibilité.

Il semble recouvrer quelque courage, i|uelques forces. Ses yeux se

■ lèvent sur les miens, ils saisissent tout mon êlre; ils reviennent, ils

s'arrêtent sur <el enfant... ■ Llle aussi, s'écrie-l-il, elle a commis une

faule! L'idée de sa perfection ne me poursuivra donc plus! »

J'allais tomber il ses pieds, lui dem.tnder j;rà(e. Ses derniers mots me révoltent, et me rendent toute ma fierté, o Oui , monsieur, j'ai commis uni' faute. Mais vous l'aveï voulue; vous l'avez préparée pend.ml que vous éliez mon époux. — Je ne désire^ias que vous vous justifiiez, madame. Je n'attends de vous que des secours. J'ai le droit d'en réclamer.

Ainsi cet homme a perdu tout sentiment de décence. Il ne voit dans ma faiblesse qu un trait de ressemblance avec lui; il s'applaudit de me trouver déchue. Il est iiisensibli- au tort que cet enfant peut faire a lloiiorine. Il ne s informe pas si j'ai prs des mesures pour garantir a sa tille riiiléjjrité de sa fortune. Il ne sent que sa misère, et il tend bassement la m.iin à celle qu'il a voulu dépouiller de tout...

Il était grand encore lorsqu'il me rendit les diamants que je m'étais empressée de lui sacrifier; m..is il aimait Julie. L'àuie honnête de cette jeune dame avait entretenu dans la sienne des principes de délicatesse et d'honneur. Il ne s'était pas dégradé jusqu'à se prosiituer il ces femmes dout le vice est l'alimeut, et dont le soulQe est empoisonné...

Il veut des secours. Pourquoi les demander? Ne se souvient-il pas que je les lui ai toujours otlerls, et peut-il croire que ma main se fermera à r..spectdu malheur, q'i'elle repoussera le (ère d'Honorine, en proie à tous les besoins? Je lui donnerai des secours; lui-nième en déterminera l'importance; mais il s'iloignera, d s que ses forces le lui permettront. Conserver quelque relation avec lui, serait partager son infamie.

• Loiiison, mon secret t'est connu. Il n'y a plus pour toi de comtesse de Laclos. Mais si je t'ai inspiré quelque affecliou , tu garderas le silence, même avec ton mari. Monsieur, vous devez sentir la nécessité de vous taire. Un éclat nuirait à votre bile, sans me mettre sous votre dépendance. Je compte sur votre discrétion. Louison, conduisons monsieur à l'appartement de la pr'ucesse. »

Nousl établissons dans cette chambre, où reposait naguère la femme la plus accomplie que j'aie connue. Nous pansons ses blessures : n..us prévoyons ses besoins; nous lui laissons ce qui peut lui être agréable, ou utile, pour le reste de la nuit.

J'ai toujours évité le danger des demi-confidences : on est bien près de parler, quand on s'occupe de conjectures. Loui>on, dans l'ignorance absolue des détails, pouvait laisser aller son imagination fort au delà de la vérité. J'ai cru ne devoir rien lui cacher.

Elle a donné des larmes a ma situation. Pauvre enfant! des larmes le jour de son maiiage, a l'instant même qui va couronner son amour, sa constance, sa sai;esse! et c'est moi i|ui les fais couler! avec les intentions les jilus droites, je fais le malheur de tout ce qui m'est cher C est par moi, c'est pour moi que Sainte-I.uce e\|iose sa vie; c'est pour conserver l'estime de ma fille que je l'ai éloignée de moi , que je l'ai privée de sa mère; c'est pour moi que la princesse a été attaquée dans Si réputation. Où s'arrêtera la fatalité qui me poursuit?

Il ne suHit pas de réfléchir sur le passé; il faut se gardrr d>- l'avenir. Cet homme, reçu avec distinction, et soigné par moi , sera dans une heure l'objet de la curiosité générale. Taisons un roman, simple comme ceux qui le raconteront, sans doute, dans les environs. M. de Francheville a été attaqué et volé dans l.i forêt. Il est ami particulier du général Laclos, auquel il a sauvé la vie en Esp:fg e; et en le comblant d'égards et d'attentions, je suis loin, très-loin de m'acquittcr envers lui.

Louison va répandre cette histoire. Elle me promet d'ailleurs un

silence absolu. Je l'embrasse tendrement; elle me quitte pour revoir Pierre, ("'est bien naturel : il est minuit.

Je suis chez moi, et j'appelle en vain le sommeil. Le délire de Louison me fait sentir l'absence de S.inle-Luce, et mon cœur, déjà coiitrislé par cette idée, se flétrit quand je pense que M. de Francheville est à vingt pas de moi. Il n'est pas à craindre, puisqu'il a periln toute espèce de sensibilité; mais sa présence est pénible, embarrassante. Quand cet homme-là cessera t-il de me faire du mal?

Je passerai che?. lui dès que j'entendrai Louison. Je me sentirai plus forte quand j'aurai mis cette jeune femme entre nous J'enverrai prendre à Lagny ce qui est nécessaire pour le vêtir convenablement. Je verrai ensuite ce que je pourrai faire pour lui.

Il est \\"'H heures, et le silence règne encore dans toute la maison. Sonnerai-je? non. <,)iie Louison prolonge son ivresse; elle reviendra assez tôt au souvenir de sa dépendance.

Elle fraiipe à ma porte, je lui ouvre. «Oh! mon Dieu! madame n'a pas dormi' — INon, Louison — Ni moi non plus, madame. — Et tu es hrillante de santé. Louison, je suis malheureuse. — Sans l'avoir mérité. — Je ne le crois pas, Louison. — Madame, je pleurerai avec vous. — Ne t'occupe plus de mes peines. Conserve ta gaieté et ton ccpur pour le bonheur de ton mari. — Ne puis-je le rendre heureux, madame, et partager vos chagrins? — Non, Louison, la douleur se comiiiuiiique comme le plaisir. N'attriste pas Pierre de celle qu'il ne peut soulager. Passons chez M. de Francheville. »

Due niiil a snfli pour réparer ses forces. Il peut dormir! Je l'interroge avec timidité sur les causes du dénùment absolu où il se trouve. Je lui demande ce qu'il désire, ce qu'il attend de moi.

" Mou histoire e.iit courte, mad.ime. J'ai mangé ce que j'avais, et j'ai fait des billets pour cent mille francs au delà. Les échéances sont arrivées; on a voulu me faire arrêter; j'ai été averti, et |'ai pris la fuite. La police, qui semblait m'avoir oublié, m'a fait chercher parlout. Je me cachais le jour, je marchais la nuit. Je suis arrivé dans celte forêt, qui a été aussitôt investie. On en a battu toutes les parties; on est passé vingt fois contre les broussailles qui me recelaient Las (iphn de l'inuiilité de leurs recherches, ceux qui me suivaient avec tant de persévérance se sont éloignés, et je me suis traîné jusqu'ici.

» — D'après cela, monsieur . votre projet n'est pas de retourner à Paris? — Non, madme, je resterai avec vous, si vous le permettez. — Avec moi, monsieur, avec moi ! — t )ui, madame, avec vous. Nous nous sommes conduits tous les deux de manière a n'avoir rien à nous reprocher; vous avez trente mille livres de rente sur lesquelles j'ai quelques droits; nous les mangerons ensemble, en dépit du divorce et de toutes les observalions que vous pourrez me faire. — Vous oubliez, monsieur, que je suis indépendante. — De moi, jusqu'à ceriain point , mais vous êtes soumise aux circonstances; je peux publier l'état où vous êtes, et il n'est point d'avocat qui anéantisse un fait qui parle aux yi ux.

n Ne comptez pas sur la protection du prince. Il pourra me livrer à ceux qui me poursuivent; il ne vous rendra pas ce que vous appelez honneur. \ oiis n'opposerez plus ce mot à mes volontés; vous n'en ferez plus retentir les tribunaux et les cercles de Paris; vous n'armerez plus personne contre moi.

.le vous accorde vinirt-quatre heures pour ri'fléchir et vous soumettre. Ne les emploMZ pas à vous mettre en mesure. Le moment où vous agirez sera celui on j'effectuerai mes menaces. Que demain, à la même heure, un notaire m'apporte un acte par lequel vous reconnaîtrez me devoir cent mille éciis, que je n'exigerai p s tant que je serai content de vous, ie n'ai rien à ajouter, et vous êtes la maîtresse de vous retirer. Mademoiselle, donnez-moi ce qu'il me faut pour écrire, et qu'on m'apporie à déjeuner. »

.le le quitte, fondant en larmes, terrifiée de ce que je viens d'entendre, ne concevant pas qu'on puisse portera ce point la cruauté et la tyrannie. Je recommande à Louison de lui obéir aveuglément jusqu'à nouvel ordre.

Je rentre chez moi, pénétrée de l'horreur de ma situation.

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