XXX. — Bien donner, c'est prêter
Quelles idées s'emparent de moi, se succèdent sans interruption, m'accablent par leur multiiilicité , par le mouvement rapide et continuel qu'elles donnent à tout mon être! Il est constant que M. de ' Francheville (lenl me perdre dans l'opinion publique; mais achèlerai-|e son silence au prix de la moitié du bien de ma fille, et sais-je si cet homme, après avoir obtenu cette moitié, n'exigera jias le sacrifice de l'autre? Je vois avec terreur que j'ai tout à redouier.
S'il avait cependant la probité de certains scélérats dont la parole était inviolable? si, content de m'avoir arraché une «omme considérable, il m'oubliait jusqu'à ce qu'elle soit dissipife, il ne resterait aucune trace de mon état, qui fait maintenant sa force; et pour qu'un homme aussi dégradé obtienne quelque contiance, il faut qu'l prouve ce qu'il dit jusqu'à la conviction. Je ne sais à rpioi m'ariêier; et personne auprès de moi de qui je puisse ailendre un conseil' Ah! c'est surtout a présent que je sens combien la princesse m'était nécessaire.
FANCHETTB ET HONORINB.
Elle ne pouvait loujoun prévenir le mal; elle avtit au moioi l'art de mf le f.iire oiililirr.
Il fjiil >'i-pi'iithiiit i|iie je nie dt'lermiiie, cl mon indérision aiiijiiieiiU' à cli-i(|iie iiisliiiit. Il II exh-eru pus le tMpil.il, a-t il dit, ^i je vi'in le (■arder avrc moi Ali ! mI je ne devais pus euiiipte île iiiii forliiiie u m» fille, je domiir.ii» luiil ce i(iie je possède pniif iii'ép.iri;iier le iii.illieur de le voir,.. .Non, je ne eedrrui pds; jr Iciir.ii, s'il le f.iut. Il eirir.i, il parler.!. Mit repiiiulioii parlent pUis liant (|iif lui , et il ne ber.i cru que de iiiesdoim-sliqin'S. que je ne reverrai pas, et a ipii latlm lieinent qu'ils in'oiil voué imposera pent-èire silence. A qui d'ailleurs s'ouvriraient-ils P à des i;eiis sans consislunce coiiinie uui.
Coniiiieiit ceui qui ont parcouru celle forèl dHiis Ions les sens, ll'oiil-ils pas porté plus loin leurs i eelierelies.^ V«uiineiil ii'onl-ils pus visité les lialiilatioiis environnantes? peul-t^lre le respect dû au piiiice lesaura retenus . t>'ue <le peines ils in'cusscnl épart;néc» si.., iMal eureuse! qu'all,.is-je dire? quel désir allais -je foriiicr? le père d Honorine n'esl-il pas ussez inallieureiii? puis-je souhaiter de voir combler son inlorluue? boulageons-le , et bannissous des pensées iiuli|;nes de moi,
Thomas revient de LaRny, Il n'est pus aisé dans cette ville d'habiller déceinmenl un hoinnie en une heure de temps, (!e|ieiiiliint 'l'hoinas y a liouvé ce qui est slriclemeiit nécessaire, cl la simplicité même de ces vélemenls peut tromper l'oeil vigilant de ceui qui cherchent .M. de Kraocheville.
Tous nos convives sont retirés, et un éclat, s'il s'en permet un, De peut avoir de publicité. Je vais essayer de concilier son bien-être avec mes inléréis et ceui d'Honorine, Je me fais accompagner de Louison, et je passe clin lui,
« \ ous m'avez noiilié vos inlenlions , monsieur, avec une clarté et une précison que j'imiterai : il n'est agréable ni pour vous ni pour moi de proloniier nos entretiens. Je vais vous instruire en peu de mots de ce que je compte faire pour vous. Voila des habits et du liiiije : j'aurais voulu vous présenter quelque chose de mieux, mais une petite ville oft're peu de ressources en ce genre, Prenez celte bourse, c'est tout ce qui me reste en ar;ent comptant, Accepti z ces diamants que vous avez refusés une fois, mais iiont vous n'aviez pas un besoin aussi pressant. J'y joindrai lu moitié de mon revenu, qui vous sera eiactemeiil payé partout ou vous le désirerez, sous la condition eipresse que vous vous retirerez à l'instant,
» — IJes eondllions, ma belle dame, des conditions ! il vous sied mal de vouloir en imposer, Souvenez-vous que vous n'avez qu'un p.irli il prendre, celui (Je la soumission. — Je vois avec quelque satisfdction, monsieur, que vous m'estimez encore asseï pour être persuadé que jC ferai tout pour conserver ma réjuitation. Je vous préviens cependant (|iie je ne nre permettrai que ce qui me paraîtra léijitime, et que la crainte ne me fera pas oublier ce que je dois a voire fil e et à la mienne, — Comment donc , les grands principes , de la noblesse dans le ion, de la dir;nilé dans le maintien ! c'est Minerve parée de la main des Grâces, Je ne retrouve plus banchetle si \i\e, si enjouée, si étourdie ! elle saisit allernalivemenl tous les rôles, et elle a l'art de les embellir tous. Jamais, madame, je ne vous ai vue si séduisante. Il serait parbleu plaisant de nous reprendre, et de duper ce petit Saiiile-Luce, qui a eu la bonté de s'aller faire tuer pour l'amour de vous ! >
Il se lève, l'opil élincelant, les bras étendus vers moi Je pousse
un cri d'horreur ; Louison sonne à tout briser; Pierre et J bornas accourent.
« Eloignez vous, leur cric-t-il d'un ton et d'un air terrible. Je suis le mari de madame , cl personne n'a le droit d intervenir dans nos alTaires privées, — Vous ne lui êtes plus rien, répond Pierre avec asftei de résolution, et vous sortirez d'ici a l'instant, » Il est clair que Louison a parlé, Uevais-je croire qu'une femme cache rien a l'homme qu'elle aime ? Au reste, celte indiscrétion me vaut deiii défenseurs; mais aussi M. de Francheville n'a plus rien à leur apprendre. Dans toute autre circonstance j'aurais été accablée de confusion ; mais ce moment de crise ramenait toutes mes pensées ii celle de ma sûreté personnelle.
Pierre finissait à peine de p.irler, que Thomas vole, et reparait armé de ce qui s'est trouvé sous sa main. « Vous ne supposez pas, madame, reprenil l'homme farouche, qu'un fugitif ne s'occupe point de sa défense. Vous voulez que j'en vienne auj grands moyens; j'y consens. La possession d'une femme comme vous ne peut trop s'acheter. » Il tire des pistolets de sa poche , et ordonne à Pierre et ii Thomas de marcher devant lui. L'aspect des arme» à feu leur ôte tout leur courage. Ils obéissent à regret, je le vois clairement, mais ils obéissent,
Louison, éplorée, suit son mari, cl essaie de fléchir notre ennemi commun. Je reste seule, et j'entends fermer la porte de la chambre ;
on en ôte la clef Oii va-t il. les conduire ? Suis-je à la disposition
de cet homme ' Moi, je recevrais ses enibrassements, je succéderais il des misérables qui sont la honte de leur sexe, je trahirais Sainle- Luce !,.. Je donne tout ce que j'ai, ma vie, s'il le faut, et je resterai fidèle,
La porte se rouvre,,. C'est lui, c'est lui !,,. Je tombe à ses genoui, je lui demande grâce. ■ Qu'elle est beile dans les larmes ! que sa grossesse lui sied bien ! je crois la voir pour la premicro foi». AUon» ,
Fanclielle , il est inutile de faire l'enfant. J'ai mis te» gens dans la cave, et pour ménai^er la pruderie, je le prumels de ne rien dire de ce qui va se passer. \ iiilè luul ce que je puis pour loi. Viens iii'enibrasser. Le plaisir d'aburd ; nous réglerons ensuite le» all.iire» d'iutérèl. •
Je m'élance; je mesure de Ineil la hauteur de la croisée. Il m'arrête; il me saisit, • Tu ne rélleehis p»», ma pelile, que lu v.i» priver la France d'un petit Sainte l.uce, el de la plus jolie remnie de l'.iri». ■• Je ne m'occupais plus de mon iiilaiil; j'élai» tout a son père; mon amour doublait mes lorces; le bnliare m'en opposait de bien siipéniMiri's. Je sentais le» miennes faiblir de moment en inoinenl... C'en est l.iil, il fjul que je succombe dans une lutte aussi inégale, et je ne pciii mourir I,,.
On frappe à la grille à coups redoublés, et le monstre ne quitte pas sa vii'iime. La grille tombe avec fracas... Il me laisse enfin; il cuuri il la fenêtre. • Je suis perdu, s'écrie-t-il Applaudissez-vous, jouissez de votre Iriomphe. .Si je croyais que vous m'e.issiez trahi , je vous ferais sauter U cervelle ; mais vous ttes trop timide pour avoir eu celle idée-là, •
Je ref;arde,.. Des gendarme», des huissiers, des gardes de la for*t... Je prends mon oppresseur, ji' le pousse dans un arrière-cabinel; je le couvre des eflcis que la princesse y a laissés; je ferme la porte, je cache la clef dans mon sein , et je me hâte de réparer le désordre ulTreiii ou je suis.
(Jn se répand dans toute la maison; on ouvre, on rherche; on n'oublie pas un recoin. Le chef des gendarmes entre seul dans la chamiirc oii je suis restée; il se présente d un air décent; il me marque des égards, « Vous avez été l'objet de quelque violence, me dit-il , vous le ni( riez in vain, madame. Faites votre déclaration, et iiiiliqiieimoi le coupable, — Je n'ai à nie plaindre de personne, monsieur, et je ne sais de qui vous me parlez. — Le procédé est gi'néreuv, iiiadume. Permetlez qu'en l'.idiiiir.iiil je remplisse mes obiigaliuns. Nous refusez de parler : diles-moi du moins, je vous en prie, oii est celui de vos gens que vous avez envoyé à Laguy. — \ ous le connaissez, monsieur? — C'est lui, madame, qui nous a déclaré que vous étiez au jioiivoir d'un homme capable de se porter contre vous au» dernières eitréniilcs. Il me l'a nommé; depuis quatre jours j'avais reçu de Paris son signalement, et j'ai lait aussitôt monter ma brigade k cheval. Près d'ici , j'ai rencontré des huissiers et des ijanles de la forêt, qui iji'ont dit avoir dét ché l'un d'eui pour obtenir du prince la permission de fouiller celte maison, qu'ils ont const.'immenl observée. L'envoyé ne revient pas; mais je continuerai mes recherches: le prince est trop ami de l'ordre pour souffrir que ses domaines servent d'asile il ceux (|ue poursuit l'autorité. Je vous prie, pour la seconde fois, madame, de faire comparailre ce domestique. •
Je prévoyais les suites de cette espèce d'interrogatoire; je ne répondais plus. Dénoncer est d'un lâche, et il est une sorie de courace que mon sexe a souvent porté Irès-loiii : celui de souffrir et de s. voir se taire. Mais les gendarmes avaient enfoncé les pnrles des caves, et ils avaient rendu la liberté à Louison, a Pierre à Thomas, Tous trois jiar.iissi ni; ils tombent à mes pieds, ils les embrassent. Des larmes de joie et d'aliendrissement s'échappent de tous les yeui ; un cri se fait entendre ; Vous êtes sauvée !
Le brigadier ne s'était pas éloigné de la porte du cabinet où j'avais enfermé M. de Franclievillc. Ces hommes-la ont-ils un instinct ou une habitude qui les fait deviner ? Celui-ci a fail un signe il sa troupe, el elle est allée se ranger sous la croisée. Peut-être mes regards, constamment fixés sur celle porte, ont décelé le malheureux. Je ne vois plus de moyens de le sauver, et cependant je le désire sincèrement. J'oublie tout ce qu il m'a fait; il est toujours le pcre d'Honorine. Ce titre est sacré pour moi , et il n'esl pas de femme qui puisse haïr l'objet de son premier amour.
n V oulez-vous bien , madame , me remettre la clef de celte pnrle ? me dit le brigadier. — Je ne l'ai pas, monsieur. — Il faut donc la briser. — Monsieur le commandant, prenez garde, s'écrie Thomas, il a des pistolets. — Soyez tranquille, mon ami, • Les gardes de la forêt sont en ligne en face de l.i porle ; leurs armes sont prêles; au moindre mouvement de M. de Francheville ils vont faire feu.
Il Un moment, m'écrie -je. Ce sont ses en anciers qui le poursuivent. Je n'ai pas la somme exigée, mais je vais m'engagera la payer dans le plus court délai. — Madame, répond le brig.idier, ce sacrifice no conservera pas la liberté ii i\l. de Kranclievilie , il est banni de Paris, il a rompu son ban. Vous le tirerez des mains des huissier», mais je dois m'assurer de sa personne. ., Thomas, donnex-moi celte hache, el finissons. »
La porte cède au second coup. Francheville est debout , armé de ses pistolets. Le brigadier se tourne vers les gardes; le cominandemeiii fatal va lui échapper... Je me précipite au-devant des coups, je m'élance sur Franchi ville, je le couvre de mon corps : • Malheureux, voulez-vous mourir sur l'échafaud ! •
Il laisse tomber ses armes ; il vient présenter ses mains aux fers hoiileiiv qu on lui prépare. On lenlraine ; il marche attaché à la
queue d'un cheval Ce spectacle me fail un mal horrible. Je me
laisse aller sur un fauteuil. Je me sens prèle à m'évanouir.
Ma bourse , mon écrin soûl rené» sur catle table oii il écrivait.
FANCHETTE ET HONORINE
• Pierre, prenei cela, .illez après lui.... prenez encore ces habits , ce linge; allci, courez. Qu'il n';iit ii rcjjretler que sa liberté.
• .\b ! Thomas , qu'avez-vous fait? — !\lon devoir , madame. — Vous en avais-je prié ? — Vous en êtes incapable, et je n'avais qu'un parti a prendre , celui de vous servir sans votre aveu, sans vous le dire.
» — Louison, Louison, vous m'aviez promis le secret. — J'ai parle, madame; mais je tremblais pour votre fortune et pour vous. Nous nous sommes concertés tous trois, et nous avons pris les mesures qui nous ont paru les plus propres à assurer votre repos, l'ouvions-nous faire moins |iour quelqu'un qui nous a comblés de bienfaits? Donner à de bonnes gens, madame, c'est prêter.»
Je me suis laissée aller à nn premier mouvement de sensibilité. Je réllechis maintenant, et je sens que cet homme n'eût pas cessé d'être dangereui pour moi. Je parcours les lettres qu'il vient d'écrire.... des horreurs adressées contre moi aux personnages les plus distingués de la cour et de la ville; des plaisanteries infâmes écrites au\ compagnons de ses débauches; l'invitation de conduire ici des misérables, et de me confondre avec elles; l'evpression du vice qui ne se cache plus. J'envisage les choses sous leur véritable point de vue. Je le plains, je l'aiderai; c'est tout ce que je lui dois.
Cette scène .si longue, si continuellement variée, et toujours terrible ; les impressions diverses et toujours violentes que j'ai successivement éprouvées ont soutenu mes forces jusqu'il la fin : je suis à
présent dans un accablement profond Mes facultés intelleclueiks
ont perdu leur énergie. J'éprouve un malaise général. Louison ne me quitte («s un insiant. Elle me parle, et je l'entends à peine; elle me prodigue ses soins; elle n'agit que sur mon cœur : c'est un foyer ioepuisable; le reste est insensible. Bonne jeune femme ! que je suis heureuse de l'avoir I elle a raison : Bien donner, c'est prêter.
.Alon mal augmente a chaque instant. Oéjii des douleurs aiguës
serai-je mère avant le temps?... Ce malheureux a tué l'enfant de 'Sainte-Luce. Voilà ce que je ne lui pardonnerai jamais.
Louison ne me suffit plus, et je n'ai qu'elle auprès de moi. Elle fait monter la femme du concierge. Quelle ressource ! Thomas prend un cheval, et court à Lagny. Il reviendra trop tard.
Tout est terminé. La nature et de faibles secours ont suffi Je
n'entends pas ce cri qui rassure une mère, qui dilate son cœur, qui lui fait oublier ce qu'elle a souffert. . Mon enfant, Louison, mon enfant?.... Tu pleures! il est mort. Tu te tais: je n'ai plus rien à te demander. >
Que de peines m'a causées son existence ! je l'ai perdu et je gémis. Oh: combien je l'aurais aimé I Celui-là était aussi l'enfant de l'amour. C'est par ménagement pour un infâme que je me suis cachée; c'est à l'effroi qu'il m'inspirait, à ma pusillanimité, h une fausse honte que j'ai immolé celte victime. Que répondrai-je à Sainte-Luce quand il me demandera son fils ?
Et moi aussi je suis un assassin , et le suis pour la seconde fois. C'est mon amour pour un homme qui ne le méritait pas, qui a ôtë la vie à madame de ^lirville et à son enfant. Ils sont trop vengés.
J'ai résisté au malheur; je ne peux supporter le remords : il me luera. • Laisse-moi, Louison, laisse-moi. Tu n'arracheras pas de mon cœur le trait qui le déchire. •
Oii suis-je ? Que s'est-il passé ?... Est-ce un songe ? est-ce la vérité? la princesse !... ma fille !... oui, c'est elle, c'est mon Honorine!... Dans une circonsUnce semblable elle a rendu la vie à son père, elle me la conservera; elle me la fera aimer encore.
Aimable enfant! elle s'attache à mon sein, elle m'enlace dans ses bras, elle me comble de caresses.... Elle ne sait donc rien? Elle ne m'aimerait plus si elle avait cessé de m'estimer. J'interroge la princesse d'un coup d'œil. • Soyez tranquille, me dit-elle tout bas; vous êtes entourée d'honnêtes gens. Votre secret est enseveli avec ce déplorable enfant. Il a été inhumé sous le nom de Francheville, parce qu'il n'y avait plus d'inconvénient à le déclarer conformément à la loi. ..
Louison s'éloigne de ma chambre pour la première fois. Elle rentre avec son mari et Thomas; ils savent que je leur suis rendue. Ils tombent a genoux devant mon lit; ils adressent au ciel leurs remercimenu et leurs vœux. Les dignes gens ! oui, oui, donner ainsi, c'est prêter.
Une maladie violente m'a mise au bord du tombeau. Quelques mots jetés sans réflexion me font entendre qu'elle était contagieuse. Dieu toit loui^! aucun de ceux qui m'a donné des soins n'a été frappé.
Au moment ou ma maladie a été jugée sérieuse, Thomas est monté à cheval, il ne s'est arrêté que devant l'hôtel de la princesse. Il l'a conjurée de ne pas me laisser mourir. La meilIt'Vire des amies a jugé aussitôt du remède qui ferait sur moi le plus d'effet. Le iirince était parti la veille pour la grande armée. .Maîtresse de ses actions , elle a volé à Ecouen ; elle m'a amené ma fille.
Quel changement je remarque dans Honorine! elle n'a plus rien d'un enfant. Sa taille s'est accrue, ses formes se sont développées. Son jugement et son caractère, son amabilité et ses grâces naturelles me la feraient aimer, ne fût-elle pas ma fille. La princesse est toujoun la même, la première, la plus généreuse, la plus sensible
des femmes. Quel doux et heureux effet produisent sur moi l'amour maternel et l'amitié ! Je crois me sentir renaître. Pourquoi ces deux seniiments m'occupent-ils presque exclusivement? c'est qu'ils sont indépendants de la chaleur et de l'activité de notre sang. C'est une faculté incxlini;iiible d'une âme noble et bonne. Ce qu'on nomme vulgairement amour, ne réside que dans les sens. Il faut en avoir perdu l'usage pour faire cette observation ; cette idée est humiliante, j'en conviens, mais j'éprouve combien elle est fondée. Mon amour a diminué avec ma vie ; sans doute il renaîtra avec elle. Dois-je le désirer ? Que de chagrins, bon Dieu!... mais aussi quelles délices!
Déjà on parle de me conduire à Paris. Je voudrais y être, et oublier les scènes affreuses qui se sont passées ici... Oh ! elles me seront toujours présentes.
11 faudra donc me séparer de ma bonne Louison et de son Pierre'. Il va faire valoir l'imprimerie que je lui ai achetée à Lagny. Ils pleurent tous deux quand ils parlent de me quitter. Si je di ais un mot, ils me sacrifieraient leur établissement : je ne le dirai pas ; je dois les aimer pour eux. J'emmènerai mou Thomas; il remplacera l'estimable Georges; il vieil ira, il mourra près de moi.
Le départ est fixé à demain. On s'occupe des préparatifs nécessaires. Je surprends quelquefois une larme qui coule sur la joue de Louison ; je suis aussi attendrie qu'elle. Je serre moi-même ce portrait devant lequel je suis restée si souvent en extase, ces lettres que j'ai lues avec tant de charmes! Je sens que le moment de les relire avec ivresse n'est pas très éloigné.
Nous allons nous séparer. Je dis à Louison et à Pierre un adieu peut-être éternel. J'embrasse tendrement la jeune femme. Je vais embrasser aussi son mari. Pourquoi ne l'enibrasserais-je pas? Il a été mon domestique , il est devenu mon ami. Nous fondons en larmes tous les trois. Je voudrais leur donner une dernière marque de mon affection : je me suis épuisée en faveur du barbare... Ah ! il me reste une petite bague. Je la passe au doigt de Louison. a Conserve-la pour l'amour de moi. — Ah ! toute ma vie , madame. ■•
Thomas est fou depuis qu'il sait que je l'emmène avec moi. D est dans une activité continuelle, et il fait tout de travers. Il range , il défait, il recommence, il s'impatiente, il rit ; il jurerait, si je n'étais là. Pauvre cher homme ! sa tête se dérange pour bien peu de chose. Suivre une femme malheureuse et souffrante, est-ce un sort digne d'envie ? Ah! tout se peint en beau près des gens qu'on aime. Illusions, toujours des illusions ! nous ne vivons que de cela. N'en est-ce pas une aussi que s'exagérer son malheur ? Ne me reste-t-il pas l'espérance ? C'est elle que je dois écouter.
La princesse veut absolument que je descende chez elle. Elle a la bonté de m'assurer qu'il n'y a que moi qui puisse la dédommager de l'absence du prince. Je me rendrai aux vœux de l'amitié. Il est si doux de lui céder! J'occuperai une aile du palais. J'y serai tout à fait chez moi ; je serai aussi chez mon amie.
Je suis installée. Honorine est enchantée de vivre familièrement avec les enfants d'un prince. Les illusions sont de tous les âges. Celleci cessera d'en être une, si ces enfants ont le cœur de leur mère.
J'ai mis Thomas à la tête de mon domestique. Mes gens lui trouvent l'air gauche, emprunté, provincial enfin. Ils l'ont un peu plaisanté ; mais je leur ai notifié si sèchement que je congédierais ceux qui manqueraient d'égards envers mon factotum , que les railleries ont cessé à l'instant. On ne l'appelle que monsieur Thomas , et quand il donne un ordre, on lui répond par une inclination. Oh! les hommes! les hommes ! un souverain, s'il le voulait, ferait adorer ses éperons.
Encore une lettre de Sainte-Luce ! Ah ! je reviens tout à fait à la vie. Il ne me reste rien des souvenirs qui m'ont si profondément affligée... C'est toujours son cœur, c'est son style, si rapide, si pénétrant : il faut aimer avec passion pour écrire ainsi. 11 réchauffe mon sang ; il me rend tout entière à l'amour. Le temps ne peut donc rien sur cet homme charmant ; qu'il m'oublie aussi, pour que je sois toujours belle ! je ne veux l'être que pour être toujours aimée.
11 a détruit plusieurs établissements des Anglais. Il avait acquis des richesses; il allait suivre le cours de ses succès, lorsqu'une tempête violente a battu ses vaisseaux , les a désemparés. Ils sont tombés à la chute du jour au milieu d'une division anglaise, qui croyait sa proie assurée, tn effet, comment se sauver? An lever du soleil, il faudra combattre ou se rendre. Espérer la victoire sur des vaisseaux qui ne peuvent plus manœuvrer, c'est vouloir mourir les armes à la main, dans un combat trop inégal, sans utilité, et par conséquent sans gloire. Se rendre ! cette idée est affreuse. Sainte-Luce parle, il persuade , il entraîne. On décide de mettre le feu aux vaisseaiu , et de se sauver dans les chaloupes, à la faveur des ténèbres. Ce projet est aussitôt exécuté.
La petite embarcation qui porte Sainte-Luce passe heureusement à travers la flotte anglaise. Il voit dans l'éloignement les flammes qui dévorent ces bàliments que naguère il commandait. Le bruit terrible de l'explosion parvient jusqu'à lui, et le fait frisonner. Cette escadre, si longtemps la terreur des .\nglais, n'existe plus. Il ne lui reste rien de ces richesses acquises au prix de son sang. Il erre avec sa gloire et quelques compagnons d'infortune sur une mer immense et orageuse. Ûs n'ont de vivres que pour huit jours.
FANCHETTE ET HONORINE
ei
L'aurore renaît. CoUc chaloupe est seule. Les autres sont-elles sauvées? Saiiite-Luic ne voit aulour de lui (|ue des cales eonemies. Une faible voile l'en éloigne; mais il faut des semaines et un bonheur inoui pour éili.Épper au danger, et la faim, le plus cruel des flrau\, le menace cl l'attend... Ihi vaisseau parait ii l'horizon. De quelle nation est-il ? Il fait force de voiles, il arrive sur ces infortunés ; ils se soumettent à leur sort.
O honhcur ! ce bâtiment est américain. Le capitaine recueille ces malheureui; il leur prodigue les consolations et les soins ; il les conduit h Philadelphie. Sainte-Luce court à Ncw-\ork ; il v trouve le consul de France; ses compagnons ont une evistence a»surée, et il s'acquitte envers le brave homme qui l'a reçu il son bord.
H a confié celte lettre à un parlementaire anglais qui doit toucher à Lorient. Il saisira la première occasion qui se présentera pour repasser en France 11 volera dans mes bras ; il pressera son enfant dans les siens... Son enfant 1 ah ! ce mot me fait un mal I...
Mais pourquoi s'allliger sans cesse d'un évcneme'it cruel, mais irréparable, d'un malheur qu'on n'a point attiré sur soi? .le me le suis reproche amèrement, et cependant je ne suis pas coupable... Il revient, il revient plein d'amour et d'espérances ; elles seront réalisées. Il a tout perdu ; mais ce que j'ai est a lui. f^)u'il est dom d'enrichir ce qu'on aime !
Que dis-je ? et Honorine qu'il faut penser à établir, et ce que j'ai promis à son père !... Kh bien ! je serai fidèle ii mon devoir envers l'une, et à mes promesses envers l'autre. Il me restera dix mille francs de revenu : n'est-ce pas assez pour l'amour ? 11 s'égare ou s'endort sous des lambris dorés ; la médiocrité lui donne une vie toujours nouvelle. Un travail agréable et utile prévient la satiété. Un mot réveille le cœur, et il est bon, si bon d'avoir là, toujours là, ce qu'on aime, de partager le soin des afl'aires et les plaisirs modestes qu'on peut se procurer! Le riche n'est à lui nulle part ; la médiocrité est solitaire partout, même au milieu de la foule : on ne la remarque jamais. Le riche ne connaît de l'amour que le bruit et l'éclat; la médiocrité tourne tout au profit du coeur; le riche la plaint en bâillant; elle jouit dans le silence : oui , la médiocrité est l'état qui convient à qui sait aimer, à qui veut aimer toujours.
Il revient ! il revient!... Oh ! la princesse me trouvera docile maintenant. Je reverrai le monde, et j'y porterai le contentement et la gaieté franche qui raccom|iagne toujours. J'y chercherai, j'y trouverai le plaisir; je l'y porterai peut-être. Honorine d'ailleurs a besoin de dissipation, et il est temps qu'on la voie, qu'on la connaisse, qu'on l'apprécie. Je veux que celui qui l'épousera l'estime et l'aime de bonne heure ; que le sentiment, dont il aura contracté l'habitude , devienne le premier et le plus durable de ses goûts. Honorine ne l'enrichira point, mais elle lui donnera tout , excepté de 1 or , et, je le répète , l'or n'est pas le bonheur. J'ai connu des millionnaires bien moins heureux que je ne le suis en ce moment. La soif d'acquérir, le soin de conserver ne sont-ils pas un mal réel? Je trouverai pour mon Honorine un homme aimable, et qui aura assez de raison pour prélérer une honnête aisance à l'embarras des richesses. Ces hommes-là sont rares, je le sais; mais il ne nous en faut qu'un.