XXXI. — Encore des victimes
Hélas ! j'avais bien raison de le dire : il n'est plus pour moi de jours sans nuages. Un bulletin de l'armée nous frappe d'un coup terrible. La princesse le supportera-t-ellc? Le corps que commandait son époux est victorieux sur tous les points; mais le chef meurt au sein de la victoire : rang, fortune, considération, félicité, espérances, tout est enseveli dans la tombe.
Il m'aimait, et la princesse tenait à lui par tous les sentiments qui peuvent remplacer l'amour, et qui sont peut-être plus durables. Ah ! pleurons, pleurons ensemble. Pouvais-je prévoir qu'elle aurait jamais besoin de mon frêle appui, qu'elle attendrait, qu'elle recevrait de moi des consolations? Il est des événements qui rappellent aux grands qu'ils ne sont que des hommes. L'amitié seule peut en adoucir l'amertume. Heureux encore dans leurs désastres les grands qui ont mérité d'avoir des amis !
Je- me consacre , je me voue tout entière à ma chère Amélie. Ce que mon coeur a d'affection , ce que mon esprit a de ressources lui appartient exclusivement. Je ne verrai qu'elle , je ne m'occuperai que d'elle tant que ses larmes couleront. J'oublierai tout pour elle, tout, jusqu'à l'amour.
Pauvres enfants! ils ne sentent pas leur malheur; ils pleurent en voyant pleurer leur mère; ils rient un moment après. Honorine ne les quitte pas ; elle les distrait conliiiuellemeut, et si une teinte de tristesse obscurcit ces visages charmants : « Et moi aussi, dit-ille, j'ai perdu mon père , et je ne pleure pas. » Elle sent toute la différence qui existait entre le prince et M. de l'rancheville. Fille du premier, elle fondrait en larmes. Je ne lui reproche pas sa dissimulation : il est des circoiislances oii elle devient indispensable , et ne mérite jamais le blâme lorsqu'elle est utile à quelqu'un, et qu'elle ne nuit à personne.
La princesse reçoit du souverain la lettre la plus touchante. 11 ho-
nore le prince de ses regrets; il adopte ses enfants; Il prie leur mère de solliciter ses grâces; il l'invite ii se rappeler qu'une mortgloricuse rend l'homme immortel. < Ah I je ne suis qu'une femme, dit-elle. (Jue lie pleurs me coûtera lu gloire ! que de femmes elle a fait pleurer comme moi ! •
L'auguste épouse du nioiiar(|ue mande la princesse auprès d'elle. Elle veut la voir, l'embrasser, s'allliger avec elle. Kcrire, penser, agir ainsi, c'est se montrer digne de son rang. " Je mènerai mes enfants avec moi, dit Amélie. Ils ont une longue carrière à parcourir; ill ont besoin d'un appui aussi solide que respectable. Je para, et je reviens m'enferiiier et vivre avec mon amie »
Je ne suis pas d'un rang à pouvoir les arcoiiipagner : je reste avec Honorine. Je m'applaudissais de pouvoir lui doiiiier quelques heures; j'aimais à ma retrouver mère après lu'ètre muiitrée lionne amie; ma sécurité était entière , et j'allais verser des larmes de sang.
Un tumulte, un bruit extraordinaire se font entendre a la porte de l'hôtel. Je cours à une croisée; la voilure entre au grand galop de six chevaux... (^)iie s'est-il passé, grand Dieu ! On retire la princesse du carrosse... F.lle est sanglante, inanimée; le plus jeune des enfants est brisé... Je tombe sans connaissance sur le parquet.
Que ne suis-je morte en ce moment ! Je reviens à moi pour contempler le plus aflreui spectacle, pour gémir de la perte la plus douloureuse, la plus irréparable : Amélie n'est plus.
Sa voiture sortait à peine de la barrière... ah! mon Dieu ! mon Dieu!... le plus jeune des enfants était appuyé contre la portière... elle s'ouvre, l'enfant tombe sur le pavé, la princesse s'élance... la roue les écrase tous deux.
J'embrasse ces restes inanimés : on veut en vain m'en arracher ; je m'y attache; j'en suis inséparable.
Des chirurgiens, des médecins... Eh! que peuvent-ils contre la mort ?
La fatale nouvelle se répand avec rapidité! La princesse n'a jamais nui à personne; elle a fait beaucoup de bien ; elle n'avait que des qualités; elle était chérie, considérée; les cœurs reconnaissants, les gens honnêles sont en deuil aujourd'hui.
(^)ualre heures sont écoulées, et on n'entend que des sanglots. Pas un ordre n'est donné; et qui aurait, bon Dieu, la présence d'esprit de s'occuper de quelque chose ! Un grand dignitaire vient, par ordre supérieur, se mettre à la tète de cette maison, et je bénis la prévoyance et la bonté sur le trône. Je ne suis capable de rien. De longtemps ma tête ne serai moi.
On m'invite, on me presse de passer dans un autre appartement. Je sens qu'ici je ne suis bonne à rien, que j'embarrasse au contraire ; je sens aussi que si je sors il ne me sera plus permis de la revoir. Trisie et chère victime de l'amour maternel, je n'entendrai plus cette voix qui m'a si souvent soutenue; je ne verrai plus ces yeux qui exprimaient la bonté, ce front oii se peignait l'àme la plus noble. II ne reste que du sang, des lambeaux : tout est mort.
On me renouvelle l'invitation de me reiirer; on insiste : je suis immobile, je n'entends pas. Honorine prend ma main; elle me regarde tendrement. « Ne veux-tu pas vivre pour ta tille'? — Ah ! que du moins j'emporte une boucle de ses cheveux, u On peut à peine les démêler de la fange qui les couvre. On nie donne cette boucle : je la porte sur ma bouche, sur mon cœur. Honorine m'entraîne; je me laisse conduire. Je rentre chez moi fatiguée , oppressée, anéantie.
Hélas I je n'ai plus d'amis! Je ne suis plus connue que de ces gens que le désœuvrement fait chercher et supporter, (^eux-là n'entendent pas le langage du creur, et Honorine est si jeune encore ! Une conversation longue et suivie serait pour elle un travail... Oii est-elle donc?... Ah ! la voilà , je la retrouve !... F.lle ne m'a pas quittée.
Son jugement est faible encore; mais son extrême sensibilité lui tient lieu de tout. Elle fait un roman sur l'amitié; elle peint ce sentiment comme on désirerait qu'il pût être ; mais il lui échappe des éclairs d'une vérité qui fixe l'attention , qui attachent. Jusqu'ici elle a flatté ma douleur; maintenant elle la combat par l'énumération des ressources qui me restent. Chère enfant ! elle n'a pas d'idée de ce qui console de tout. Son grand moyen est dans l'affection que j'ai pour elle, dans le tendre attachement qu'elle m'avoue. Quelques années encore , et elle sentira que deux femmes peuvent se convenir beaucoup, s'aimer sincèrement et ne pas se sufl'ire.
Oui , je causerai avec Honorine. Elle ne remplacera pas la princesse, elle ne me la fera pas oublier , elle me distraira, elle me calmera.
Thomas parait. Cet honnête homme partage mes sensations : il souffre de ce que je suis affligée. Il tire Honorine à l'écart. Il lui parle assez longtemps. Que lui veut-il ?
Ils désirent m'arracher de cette maison , me conduire à l'appartenieiit que j'occupais avant d'aller à Crécy. Ils sentent ce qu'ont de jioignant pour moi les tristes apprêts qu'il est impossible de me dérober entièrement. Ils prévoient quels déchirements j'éprouverais à l'aspect de la pompe funèbre. Je suivrai leur conseil. Pleurer un ami c'est l'aimer encore : aimer c'est jouir... Mais s'abandonner sans réserve à une douleur inutile, c'est faiblesse. « IVe veux-tu pas vivre pour ta fille ? > m'a dit Honorine. Ces mots renferment la mesure de i mes devoirs.
FANCHETTE ET HONORINE
Thomas a fait avancer une voilure. Il in'inviie h ilcsceiulrc. Il a (OUI Ji>|iu.M' pour i|uv mes elTuU me suivent. lloiiorin>' me prend la niaini .le lède ii leur» instances et à ma raison. Ainsi donc ce rêve d'iulimité mutuelle , si douce, si nécessaire aux eœurs aimants, est évanoui san> retour. (Jui me rendra eetle eonliance absolue «jui adoucissait mes piiues? A qui oserai-je parler de Sainte-I.uce , et comment n'en jinint parler! ^oll , per-oune ne remplacera la princesse. Il J a d'elle un porli.iit monte en luidaillun. Si je pouvais l'obtenir!... Oh ! il ne me quiiterail qu'a la mon. • Honorine, va le demander à monseigneur. Il est dans un tiroir du secrétaire oii ce malin elle écrivait encore. « Ce matin, elle écrivait encore , elle pensait elle aimait, et déjà il ne reste rien d'elle! (^)u'est-ce donc que l'intervalle qui sépare la vie du néant!' un ^loinl imperceptible, qu'on ne redoute peut-être que pane qu'on ne l'a pus franchi,
« Ma fille, prie monseigneur de m'aliamlonncr i e portrait ; il en restera d'autres à ces pauvres enfants. Dis-lui que j'étais l'amie de leur mère, i|iie tout mon être est navré, et que je le coujurc de ne pas me laisser sans consolation. >
Monseigneur \eut me le présenter lui-même. Il m'amène les enfants Ils veulent, dit il, prendre coufjé de l'amie la plus vraie qu'ait eue la princesse, me remercier des douceurs i)ue j'ai répandues sur sa vie, de~ larmes que je donne à sa mémoire. C'es mois les font couler avec plus d'abondance; j'en couvre ces inlorliinées, a qui il ne reste plus qu'un (;raiid nom et de l'or. J'oprime d'une voi\ timide le désir de les prendre avec moi, et, s'il est possible, de m'acipiitter par mes soins, par la plus tendre sollicitude , de ce que j.- dois a leur nière... I.lles vont à l.ioiien, l'ordre en est donné. On me remercie arTeciueu-eiiienl de mon ollre. Me remercier! quel est le plus heureux de celui qui donne ou de celui qui reçoit ? tlles vont a Ecouen! elles n'y trouveront pas de mère , et je voulais devenir la leur.
Je n'insiste pas, et je suis ilonorine et Tliomas. Je traverse une chambre où nous nous relirions qu.iiid nous voulions èire tout a fait a nous, (.'est la que nous lisions les lettres de S.>iiiie-Luce , que nous en pesions les mots que j'ajoutais à la pei'sée. (.'est la que mon départ pour Brest a été eoiiihatlu , ma retraite à Crée) arrêtée. Voilà ruitomane d'où elle m'c< outait, d'où elle opposait la raison, les iiiceurs pub ii|ues à un cœur brùl.inl, à une tète exaliee... Je conlenip e celte Olloniane ; je crois l'y voir encore. Je cherche à l'entendre; je couvre mes yeui de mes mains, et I illusion est <ompléte. Je pmisse un cri d'eff. oi. 1 Oh! sortons, sortons d'ici. Ma tête se déranije. Sortons. »
telle illusion m'accompaijiie di- pièce en pièce, parce que partout je retrouve un souvenir. Je m'arrête devaiii la porle cocliere ; il me senilile tn la reg.<rdant tenir encore par quelque chose à Amélie Je désire et je crains de passer cette porte, qui ne s'ou>rira plus pour moi. Ou uie supplie, ou m entraîne; je sors, je pars, j'arrive che?, moi.
Il n'y a point ici de souvenirs d'amitié , rien qui ramène des larmes. Tout y est inanimé, (jue ces murs sont froids ! Hien u- parle à mon cfinr. J'éprouve un vide affreux. Je regrette mes sensations douloureuses : souflVir, ^'est sentir, c'est être.
Qu'ai-jedit? voila des murs où tout est vie et bonheur. Je suis dans ma chambre à coucher. La je retrouve l'amour, ses séduclioi s , ses espérances. Ce lit, cette garde-robe, cette chaise longue me rappellent tout. Souvenirs puissants, soutenez-moi!
Je tiens le portrait de mon amie; je le place près de celui de l'homme adoré. \ oila les lettres qu'elle m'écrivait à Crécy. Je les eu- Iremcle avec cilles de Sainte-Luce. De deux senlimenls j'essaierai à n'en faire qu'un , ou du moins à les modérer l'un par l'autre. Penser à Amélie m'aidera à supporter les privations de l'absence, à espérer longuement ; l'amour me consolera des pertes de l'amitié.
Je placerai Honorine entre deux êtres qui auraient épuisé mes sensations, si elles n'étaient inépuisables , entre deux êtres qui me manquent également, et qui pourtant sont là , toujours là. L'amour maternel impo-era-t-il silence à tout autre sentiment? Je suis loin de le désirer. CJu'il me procure seulement des moments de repos.
C'est dins ma chambre a coucher que je me hxe, et Honorine consent a iiarlager uia retraite. Je m'efforce de la lui rendre agréable Je varie «ans cesse ses plaisirs ; mais ces plaisirs-la sont entre elle et moi. Elle parait satisfaite de ce genre de vie; l'est-elle réellement? Peut-être se plait-elle à être seule , et elle l'e-t quand nous sommes ensemble ; mais à son âge l'isolement est dangereux , et je m'aperçois que je l'abandonne souvent à son imagination. Peut-êlre aussi poitet-elle à l'eicès les procédés et la complaisance. Je l'observerai. t^)ue ses goùls soient contraints, ou qu'elle éprouve cette inquiétude qui porte une jeune Aile a penser, je la rendrai au monde , et pour elle seule je me soumettrai a le revoir.
Oh ! OUI, oui , c'est a sa mère qu'elle se sacrifie. Je surprends des marques d'ennui qui ne sont pas douteuses. On remédie a ce mal-la; on n'a rien à opposer a un cceur qui soupire pour un olijet qu'il ne coniiail i>as encore, qui éprouve un besoin ardent de le connaître, qui e<t a lui du moment ou il parait : des distractions, beaucoup de disi raclions reculent cette époque la plus dangereuse de notre vie. J'ai eu tort , grand tort d'enfermer cette enfant avec moi. La disproportion d'âge, la qualité de mère, qui impose toujours, établissent dans les caractères des différences prononcées, dans les inclinations de* nuance! remarquables, et elles nuisent esseotiellemeut à cet ai-
mable abandon qui entraîne le cœur et le fixe. On aime sa mère, mais on ne l'aime pas de la même manière que sa jeune amie. Je n'aime jias Honorine comme j'aimais Amélie : je sens que je dois être toujours réservée avec elle. Une hilc ne doit voir, pour ainsi dire, que l'enveloppe du cœur de sa mère. Si elle en sondait les profondeurs, elle cesserait de reconnaître en elle la première des femmes; et celle qui n'oci upc pas le premier rang dans l'estime de sa fille ne peut plus compter sur elle.
Chaii|;eons un plan conçu sans réflexion , et dont les vices deviennent chaque jour plus frapiianls. lU-nlrons dans le monde : il a ses écueils comme la retraite. Mais une bonne mère veille , et la société qui ccs.se de convenir est facilement remplacée à Paris par une autre qui peut-être ne conviendra pas davantajje. Mais cette variété produit an moins le mouvement. Le moinemeiit occupe la tète, et il n'agit que sur elle; il assure le repos du cœur. Le prolonger, c'est gagner beaucoup.
On m'accueille comme quelqu'un dont on pouvait se passer, mais qu'on revoit avec plaisir. On jui;e inutile de continuer à me marquer ces égards, ces prévenances que je devais à l'amitié de la princesse, à la protec'ion distinguée de son époux. Je ne suis puisqu'une femme qui remplit exaclemenl ses devoirs, ce qui n'est pas très-commun ; inriine femme aimable et jolie, ce qui plait partout, et ce qu'on me laisse n'est pas à déd. ligner.
Comment en effet distinguerait-on un petit être qui ne peut plus faire ohlenir de grâces , et qui n'apporte dans un cercle que sa portion d'.fgrément ? (Chacun n'a-t il pas le droit de se croire aussi intéressant qu'elle? L'amour- propre manque-t-il jamais de le persuader, et ne doit-elle pas s'esiinier heureuse qu'on lui rende à peu près la justice qu'elle mérite ?
Il y a ici un M. d'Herbin qui paraît s'attacher sérieusement k moi. Je suis dans l'aisance, et il est assez présum..ble qu'une femme de mon âge pense à se remarier. M. d'He biii ne m'a pas adressé un mot qui annonce des projets : c'est en circonvenant ma fille qu'il compte arriver jusqii à moi. Lorsqu'il lui dit quelque ci. ose d'aimable, il a toujours un ceil to irné sur sa mère, et il ne manque jamais de venir me rei dre ce qu'elle lui a répondu, comme si je ne l'intendals pas, comme si j'ignorais {|u'elle a de l'esprit. Ruser ainsi, c'est presque se déclarer ouvertement.
Cet homme a qtiaranie ans. Sa figure est belle, sa tournure noble, sa mise recherchée. Son imagination n'est pas hrillanie; mais je le crois essentiellement bon. On le dit riche. Avec toutes ses ressources, il doit être désiré; aussi, dès qu'il parait quelque part, les mamans cherchent à l'attirer de leur côté; les pe îles demoisel es réunissent tous leurs moyens de plaire II en est qui courent après les grâces qui les fuient, ce qui les fait g imacer. et apprête à rire à leurs rivales. M. d'Ilerhin ne voit rien de tout cela; il a la bonté de s'occuper exclusivement d'une femme qui ne répondra pas à ses vues. Il ne sait pas qn il n'est pour moi qu'un homme au monde, qu'aucun ne peut lui être comparé, et que l'offre d'un trône ne me tenterait qu'autant que je pourrais le partager avec lui.
Je prends avec M. d'Herbin un ton extrêmement réservé. Il me paraît affrrux d'encourager une inclination qu'on ne veut point partager. Les jouissances de la coquetterie sont le produit d'une basse dissimulation, de froids calculs, qui déshonorent, selon moi, celles qui empliiie.nt de sembla les moyens. Les hommages, les adorations de tous les hommes réunis ne valent pas une ligne écrite de la main de Sainle-Luce.
M d'Herbin s'approche de madame d'Elmont. Je suis l'objet de leur conversation, je le vois clairement. Je vais me soustraire à cette espèce de persécution. Je me joins à un groupe de jeunes personnes, dont ma fille dirige et anime les petits jeux. Je ne suis pas gaie; ces futilités me plaisent moins que jamais : j'ai l'a irdi- jouer, pour paraître faire quelque chose, pour échapper à ce qui se passe autour de moi.
Madame d'Elmont me tire du cercle joyeux; -elle me conduit à l'extrcmité de l'appartement A cpioi bon lait de mysière ? IN'e sais-je pas ce qu'elle va me dire ? Elle me parle d'abord de choses indifférentes... <i Ce n'était pas la peine, lui dis-je en souriant, de m'amener si loin pour disserter sur un bonnet, sur une robe bien ou mal faite, sur une figure plus ou moins gauche. L'observation vous embarrasse. Je vais vous mettre à votre aise. Dite'» à M. d'Herbin que je suis sensible à l'honneur qu'il me fait, mais que je ne peu» lui donner le plus léger espoir. Une inclination de quatre jours ne peut avoir jeté des racines bien jirofondes. H m oubliera facilement, et ajors il me saura gré de ma franchise. •
Je laisse madame d'Klmont stupéfaite de ma pénétration ou de ma loyauté. Je prends ma fille, je sors, et je me promets de i.e me présenter de quelque t.,mps dans les maisons où va I\l. d'Herbin.
Cl — Où irons-i.ous aujourd'hui, ma fille? — Allons dîner à la campagne. — L)et,x femmes seules ! — Prenons Thomas avec nous. — C'est à peu près n'avoir personne. — Un douiestique bien couvert annonce des femmes d'un certain rang. — Prenons Thouas. — Partons, inaman. — Parlons.»
IVous traversons les luileries, les Champs-Elysées; nous montons l'avenue de Chuiilot. « Voila une jolie auberge, maman. — Entrons-y. >
FANCHETTE ET HONORINE
Tlinin»s nous n^(■(•^(ll^ Il visite U"s dinrnhrcs^li-s cahineli ; il nous Ji- l'eiiK»(î<' •'' ^il^sllr(■r au nwiius rc niMllirurcin , à lu! iliri- qucj<> l'.rui
phi ce «1 .in ^ un i. «luil cliMiniunt , il \ii oril.uiiuT U' iliiifi-.
Nous nesoiiiMifS >('|i.iri>cs que pir uuiM'Iiii.un il« ilrn\ lion 'sUonl
la vou ii'annoiii'i- pas un e\U'rifur si'iinisanl. .le orois l'ul.-iulri' clfs cliaiilrf> ilf lalludiair «ini |■^alulll.li^ iit. lis |.ailint «If ii^Oii,il'i'ini-ule, de (jarilf furii'c, «l« KinR ro|ianilii. Ct-tlc convcrsatuiii , ipi'il est iMi|io»-iliii- lie ne jms iMiIcmlre , n'a rien il'aniu^anl. Kl puis clcii\ hoinnD's qui se rmiriil m'uIs pcuvinl s'culrclniir do i-lmsi'^ iiiliiiiiiii'nl tlcplaircs a l'i|;ar.l df nii lille. Je uie lève, je vais dire il I lionias que nous ne voulons pas èlrc enfernu'es, et qu'il mt à nous faire servir duns le jarilin. i r
(^'nrliiiies personnes de notre eonnaissanre s'y étaient di'jli elalilies. Je nrappl«iidis de les renroiilier : noue petite partie en sera plus ■nréali e » Honorine, ^ou« nous approrlions. 1,'i'lnniienienl se peint «nr toutes les li(;iires; les yein sont tués sur nous avee uneiiuuiobilitéqiii inesaiMt. qui nie ijlare. > t^tu'ai je .loue ciioore a redmiier? m'écrim-je. — (;oinnieul, uiadaïue, voiisnes.vei rien? — ■\» nom dr Dieu , explicpiei-vous; ne me laissez pas plus loiijjtemps duns celle horrible ineerlilude. •
Un liouinie que je tonnais plus parliculièremenl (pie les autres me conduit dans une ailée écartée. • \ uun les perle/, trop les hienseanies, niad.inie , pour è re ici, si vou^ iiviei conu.nssaiice d'un éveueiiienl qui est en ce luuuieiit l'olijet de toutes li s coinersations iVl. de l'ranche\ille vous est eiiani;er selon la loi; eepeiulaiit il tient encore a vous par sa lille , ei a ee titre, vous in' pouvi/. lui refuser de la eouipassion el vos lions olVues : il inipnrte dnuc que vous sojcz instruite.
• Il a soulevé les uiallieuri'ux ipii sont détenus avec lui; il s'est mis il leur tète. Il a surpris et énorme la tpirde intérieure; il a misses Biiielieliers aux l'ers. Déjà il avail ouvert les portes, lorsqu'un tort délai liemenl s'est présenté, el a (ail de la rue un leii roulant sur les cour>. Le pi- s i;raiid nombre de ces miiérables a péri. M. de l' raiicheville est de ceux (pii ont le iiialiu'ur d'.ivoir survéru a celle scène. On les a jetés dan» des cacliols. el le dernier suppliée les allcud. Ne perdez pas un niouient. La pruleclion la plus puissante peul seule sauver M. de l'raneheville. •
Helas' je n'ai plus de proleileurs I Que puis-je? qu'on me le dise, je le ferai a l'instant. Je terai loul pour soustraire ii i'éehafaud le père d'Honorine. Je ui'eloi|;ne avec celte enl'anl, je lui raconte la déplorable av nture qu'il était imposable qu'elle ii;noràt lonijteinps. Je la ménage dans mon récit, je veux insensiblenient la conduire à la cataslroplie. Elle m'a pénétrée dès les premiers mots; elle s'alllige, elle se désole, elle me conjure d'avoir pilié de son père, .\-t-elle besoin de me prier? ]\e me connait-elle pas?
Nous louronsnous renfermer chez iiou-.; le spectacle de la douleur est nul pour les coeurs indifférents, et il est humiliant de pleurer devant em. IV illeurs nous avons besoin de nous recueillir, de prendre de» information-., de régler sur elles un plan quelconque.
ISous rentrons. (Quelqu'un, me dit ma femme de cUarubre, m'attend depuis plus de trois iieures... C'est iM. d'Herbin. « Oiibln z, madame, tout ce que vous a dit madame d'Elmont. Ce n'est pas à riioiiiiue pénétré de ce que vous valez, cl qui mellrail son lionheur a parl.iyer voire destinée, que vous parlez en ce niouienl. Vous vojiz un arui vr^i, sensible, désintéressé, qui vient vous offrir sa fortune et son crédit, et qui ne prétend pas vous engager par ses bons offices. Permettez moi de vous servir. Je m'éloi|;nerai ensuite, si vous le désirez.»
Honorine se jette dans ses bras; elle vole dans les miens. Elle l'a comblé des plus tendres caresses; elle me supplie d accepter ses propositions. Le procédé de M. d'Ilerbiii me touche jusqu'aux larmes. J'emploierai sa prolection, j'autoriserai ses démarches; mais je ne contracterai envers lui aucune obli:;ation pécuniaire. L'homme le plus honnête, le plus simple, attache toujours trop d'importance à ce genre de service ; il met lobligée dans une sorte de dépendance à laquelle une femme ne doit janiai» se soumettre à l'égard de quelqu'un qu'elle ne veut , qu'elle ne peul pas aimer.
Nous pensons ni(^rement aux moyens à employer dans une pareille circonstance. iM. d'Herbin a déji» été à la prison , pour s'assurer de l'exactitude des faits Le récit que j'ai entendu est exagéré, comme cela arrive toujours. M. de Franclieville n'était pas il la tète des révoltés. Il a été entraîné peut-être par des menaces, peut-être môme par des mauvais tr..ilements, et on le nomme partout, parce que lui seul est connu.
H est, dit AI. d'Herbin, des circonstances atténuantes qu'on fera valoir. Il me p.opose de voir les chefs de la magistrature île les faire solliciter par des personnages de la plus haute distiuctioii . Je le remercie affectueusement, et je le presse d'agir.
On m'annonce un ecclésiastique : c'est le chapelain de la prison. M. de Frauclieville l'a fait appeler. 11 lui a avoué sin èremcnt loiiics ses fautes; il l'a chargé de venir demander et obtenir le pardon de celles qu'il a cominises envers moi. Il gémit de n'avoir été rendu à lui-nièiiie que p.:r l'excès de l'inrorlune. H attend la mort; mais il la subira avec ié»i;;iialion , s'il n'emporie pas ma haine .u tombeau, si sa hlle garde de lui un souvenir. Moi, le haïr, grand Dieu: je n'ai jamais fait de vœux que po.ir son amendement el »oii bonheur.
Je prie l'ecclésiastique de se charger d'une lettre. U me répond que cela ne lui est pas possible; qit'il est lié par sou serment et son devoir.
les plus graniU efforts pniir le sauver; qii il peut lOiujiler sur moi comme aux jours heureux uii non» exinliuiis l'iiii par l'aiilre; le bon prêtre me le prninel. Je l'interroge, je le fais entrer dan» les moindres détails, et son récit dilVire encore des deux aulres, qui déjà nu s'aecordenl pas. Je jette un voile sur ma tète, j'envoie eliercucr un li.icre, je me fais e<iinluire .i la prison, je demande u voir le conciii-ge, on m'introduit, je iiic noiiiiiie.
Cet hui.iiiie n'a |ias l'iiiseiiMlrliié qu'on reproche aux gens de ta profe»»i(ni. Il me iiiaïqiie de la bienveillance, de celle qui n'a rien d'affecté, qui part du eiriir, qui encourage. Il répond avec cuiiiplaisaiice .1 mes i|iieslioiis; mais enferiiié liii-niéme par les révolté», il est beaucoup de choses (|u'il ignore, el que rinstruclioii du procès révélera Oh ! il ne sera plus temps d'agir. Il est un seul point sur lequel tout le monde est d'accord ; c'est ipie la vie de ce mallnureux est dans un ilaiiger imininenl.
(À'penilant'que puis-je (enter, si je ne suis précisément instruite? iM. de Kranelieville ne cachera rien II celle en qui il a mis 1.011 dernier esjioir. Je deiniinde au concierge la permission de le voir; il ne peut être reduiitable pour moi dans l'élut d'.iiii;oi^»e où il se trouve.
Celle grâce iii'e»l reluséc. Il e»l au secret. l'er~onne ne peut l'approcher i|ue raumùiiier et le gtiielietier (|iii lui porte ses alinient».
Je »ors. J'entre dans un c.diarel qui louche a la prison : les convenances ne sont rien dans un inoiiieiit eniiime celui-ci II s'agit d'épargner la mort au père, el le déslinnneur a la bile, l'esprre ap|ireiidrc dans cille maison le nom du guiclietier qui garde M. de Franclieville. Je le ferai venir, je bi parlerai. S il esl liumaiii , je le persuaderai; s'il aiuie l'or, je te gagnerai : l'inrurtuné pourra au moins m'écrire.
Le premier objet qui frappe ma vue, c'est Pierre, ce bon Pierre que j'ai marié à ma fidèle Loiiison. C e>t le ciel qui me l'envoie; il fouillera, s'il le peut, ju»(|u'au fond des cachots. Il est assis ilev.iiit une table, avec un homme d'a»sez mauvaise mine à qui il parle Irèsbas. Je m'approche de Pierre ; je lève un coin de mon voile. « C'est vous, madame, c'est vous... \eiiei, venez... » Il se lève précipitamment, il jette un éeu sur le cuiiiptoir, il eiitraine son liouime ; je les suis, je les fais mouler dans mon baere, je les mène chez moi.
Pierre esl venu il Paris pour les aff'. ires de snn commerce. Il a entendu raconter chez un de ses fabricants la déplurable aventure de .M. de Francbeville 11 a couru à la jirison; il a cherché, il a Irouvé le g ichetier qui sert ce malheureux. Brave, digne homme! il lui a offert tout ce qu'il possède pour l'engager .i favoriser une évasiou... Une évasion , quel trait de lumière !
Le guichetier n'est pas incorruptible. H s'étend sur les difficultés, sur le danger d'une telle entreprise, ce qui signibe qu'il met à ce service un prix auquel je ne pourrai (icut-être pas atteindre. Je le presse de prononcer; Honorine est presque à ses g'enoux.
« Après-demain, nous dit-il, les ])iéveiius seront transférés à la Conciergerie, et il ne sera plus en mon pouvoir de rien faire. )> Ces mots nous gl.iceul d'effroi. «Ce u'i si pas là, m'écriai-je, ce que je vous demande, mais la »oiniiu que vous désirez.
» — Madame, un homme (|ui inaii(|ue ii son devoir, perd toute espèce de considération. " l.i considcralion d'un guichetier? « Il lui faut un dédommagement pro|i(iriioiin»a ce qu'il perd. Je demande cinquante mille francs. — Je les trouverai.
> — Madame, un homme de mon état, qui manque à son devoir et qui C'I arrêté, pas»e le reste de sa vie aux galères; il lui faut un dédommagement proportionné au péril auquel il s'expose: je demande encore cinquanie mille francs.
> Madame, dans la position oii je vais me mettre, je »erai contraint de m'expatrier, et ce sacrifice exige uu dédommagement. Je demande encore cinquante mille francs.
■> Madame, quand Ou voyage sans passe-port, il faut loger chez des gens de connaissance. J'ai la li»tc de ce.» iuai»ciis-la d'ici à ('alais. Ou y est en sûreté; mais tout s'y paye fort iher. Il l'.iul trouver sur la côte un patron de barque, qui consente a se bxer en .\ngleterrc, et qui gagne son éijuipage. Je ne peux entreprendre cela à moins de c< lU mille francs. Ces différents articles lorment un t0l.1l de deux cent cinquante mille Irancs. Il les faut demain dans la journée. Je consens qu'ils soient déposés ici. J'ai besoin d'intelligences a l'extérieur, votre M. Pierre nie secondera; el coiiiiiie il parait faire le plu» grand cas de votre aiuilic, il ne recevra pas de salaire.
)i Dans trente-six heures, il la faveur de la nuit, je vous amènerai M. de Fr..ncheville. Je me chargerai de le conduire a Douvres, si vous remplissez ces conditions. Si vous y manquez, je le fais arrêter à vos yeux, et je le réintègre dans son cachot. ■■
J'étais muette d'élonneinent el d'indignal.on. S'exprimer avec cette impudeur! marchander avec ce saiig-froid la vie d'un homme, d'un père! la mettre a un prix qui ferait la f.irtune de vingt individu», tels que celiii qui me jiarle ' deux cent cinquanie mille Irancs' El de quoi vivra cet inforluné en Angleterre? Je serai forcé d'ajouter un nouveau sacrifice a ceux (jue j'aurai déjà faits. Ma p.iuxrc Iule s.ra ruinée! ruinée entièrement... iMai» l'ectiafaud ! Oh! mon Uitu! mou Dieu !
Je parle à ce malheureux guichetier. Je tache de le faire consentii à une r, duclion. Il est inexorable. Deux cent cinquante mille francs!
FANCHETTE ET HOJNORINE.
J'bjsile. je balance... Honorine tombe à mes pieds. • Maman, laisseraslu moitrir mon père? — T'exposera i-jc aiu horreurs de rindip;iMicc ?
— Jf les supporlerai. — C^onsulte-loi bien, ma chère enfant. Défietoi d'un mouvement de sensibilité et d'un enthousiasme qm t'iionore, mais qui peut cire suivi du repentir. — IMamun, crains tu la misère?
— Je ne la crains que pour toi. — Supportons-la ensemble, et faisons notre devoir. •
Je me retourne vers ce jjuicheticr : Quels sont, lui dis-je, vos droits il ma confiance, pour que je vous livre ma fortune et le sort du père de ma fille? — l.e besoin qui me fait entre|irendre, et l'impossibilité oii je serai de rester en France après avoir evécuté. » Que de choses j'ai à n'pliqucr h cela! Ce ne sont pas des raisons qu'il faut à cet homme.
Pierre est assit deviml une tauic avec un hoionie de mauvaise mine, i qui il parle très-baç. Je m'approche de Pierre...
.AI. d'Herbin rentre. Il a vu difTérenles personnes. Il me rdpète ce que m'a déj.i dit ce guichetier : le péril est extrême, et dans deux jours les prévenus seront transférés... Alaman, laisseras tu mourir mon père I •
Ce cri me déchire le cœur. J'interroge M. d'Herbin. 11 ne lui reste pas la plus légère espérance. " Je payerai la somme exigée, m'écrié-je. Demain soir ede sera à votre disposition.
» — Il est impossible que vous l'ayez, me dil !\I. d'Herbin. Permettez-moi de vous la procurer. — Recevez, monsieur, mes sincères reniercinients. J'ai des fonds considérables chez mon banquier. Je les retirerai, et je ferai face à tout ce qu'exige cette cruelle circonstance. •
Thomas, témoin du mouvement continuel qui règne dans mon appartement, va, vient, interroge, écoute. Il entre enfin. 11 me de mande la permission de seconder Pierre dans ce qu'il fera pour la délivrance de M. de Franclieville. M. d'Herbin se met à la tête de celte délicate entreprise. " Vous refusez ma bourse, nie dit-il, vous ne m'empêcherez pas d'ciposer ma personne. «
Il V aurait quelque générosité à ne pas profiter d'un semblable dévouement, mais Pierre et Thomas ont besoin d'être guidés, et M. d'Herbin est intelligent , il a de la prudence. Que Dieu le préserve de mal! qu'il les en préserve tous trois!
M. d'Herbin ne veut pas me fatiguer de la discussion des moyens il employer. Il sort avec mes dignes domestiques et ce guichetier. Je regarde Honorine, et des sanglots s'échappent malgré moi. Je gémis en pensant que demain il ne lui restera que sa figure, des qualités et des talents : ce n'tst pas cela qu'on épouse aujourd'hui. L'aimable enfant cherche ii me calmer, elle est résignée ii tout, à travailler, s'il le faut. Elle a plus de courage que moi. et cependant je ne suis pas née dans l'opulence. Peut-être pour bien savoir ce que c'est qu'être pauvre, faut-il l'avoir été?
,La pauvreté sera-t-elle le plus grand de mes mau»? Sainte-Luce
compte épouser une femme qui a un rang, des entours, de la fortune. Que fera-t-il, quand il me trouvera dépouillée de tout cela? Dépourvu de bien lui-même, consentira-t-il à me sacrifier les plus brillantes espérances, à partager mon obscurité? S'il m'abandonne, c'est fait de moi.
Oh ! non, non! il ne voudra pas que je mcurei Jusqu'à présent il a I tout fait pour moi. Les obstacles, l'absence, le temps, rien n'a changé son cœur. C'est |iour moi qu'il voulait être riche : eh bien! je peux l'èlre encore; je le serai de son amour.
Pierre et Thomas rentrent vers le milieu de la nuit. Tout est arrêté, convenu. La porte du cachot laissée ouverte, des échelles de corde, des crochets de fer, un mur de soixante pieds de haut à descendre, le carrosse de M. d'Herbin à cinquante pas de lii... que sais-je? Je ne pcu\ suivre la conversation. Honorine me sourit; elle me caresse. » .Mon père te devra la vie. Oh! combien il.se repentira de t'avoir affligée ! »
Le jour reparait. Il dissipe les idées sinistres de la nuit. Il est l'ami des malheureux, et Francheville en est privé. Puisse-t-il le revoir bientôt, et en faire à la fin un emploi utile et honorable !
Je vais chez mon notaire. ■ — Il me faut quatre cent mille francs avant quatre heures du soir. — Y pensez-vous, madame, et comment les Irouverai-je ? — Pas de difficultés, pas de remises. Quatre cent mille francs avant quatre heures. — Et sur quoi les demanderai-je ? — Sur ma terre. — Personne ne me prêtera une somme aussi forte sur un domaine qu'on n'aura pas le temps de connaître. — Eh bien! venJez-le. — Qui achètera avec cette précipitation, si vous ne consentez à une perte considéruble? On pensera avec raison que vous êtes forcée de vendre à la minute. On ofl'rira peu, et on ne craindra pas la concurrence, parce qu'il n'y a peut-être pas quatre particuliers dans Paris qui aient cette somme en portefeuMle. — Ma terre vaut six cent mille francs. J'en veux quatre cent mille. Il me les faut avant quatre heures. ]\e perdez pas un instant. Prenez ma voiture, et ne vous arrêtez qiio lorsque vous aurez réussi. •
Il demande deux cent cmquante mille francs , c'est son dernier mot
En sortant de chez mon notaire, j'aperçois Thomas dans un café voisin. Que fait-il là? Je l'appelle; il marque, en me voyant, un extrême embarras. Il s'approche; il me répond parce qu'il ne saurait s'en dispenser. Le serrurier chargé de faire nos machines lui a donné, dit-il, rendez-vous en cet endroit. Un serrurier qui donne un rendez-vous à un domestique dan^i un des plus brillants cafés de Paris; Thomas balbutiant ce mensonge, osant à peine lever les yeux sur moi... Que dois-je penser de celte conduite? L'attachement de cet homme est prouvé, et cependant il me trompe , je n'en saurais douter. Je le presse de questions, et même de prières. Il me conjure d'être tranquille, d'espérer, et de donner toute ma confiance à ceux qui ne s'occupent que de mes intérêts. Ce n'est pas là répondre, et voilà tout ce que je peux tirer de lui. Attendons. ^
pjris r>p. llciui l'I
Garaucicr* , 8.
FANCITF.TTE ET HONORINE
Je rentre cliei moi. Midi , une heure sonnent, et mon notaire ne me fait rien dire eneore. Je suis sur des é|)ines.
l)eii\ heures! Ce mallieureut périra-l-il :■■ Dieu sait que j'ai lait tout ccqui était en luoi pour les;iuver,etque je n'ai pas l'prouvi'de regrets.
• Pas de fonds, maman, pas de fonds, réjièlc il chaque instant Honorine. Oh, mon père! mon pauvre père! »
Je cède à son impatience cl à la mienne. Je retourne avec elle chez mon notaire. Une tahie est couverte il'or; on minute un contrat. • Cet orest-il iM)ur moi, monsieur? — Oui, madame. — Ali ! maman, mon père est sauvé! • Kilo tombe à i;enoui; elle élève vers le ciel ses \eui et ses mains innocentes; elle le remercie; elle lui ofl're les vteu\ d'un cœur pur. l'auvre enfant! ce sont peut-être les derniers que tu auras à lui adresser.
On me prête sur ma terre quatre cent raille francs pour un an , et au plus motlique intérêt... Il n'y a que M. d'ilerhin qui soit capable de ce trait-la. 'Thomas m'a suivie; il a épié mes démarches; il en a rendu compte à mon nouvel ami, qui a voulu prévenir ma ruine totale. Tout s'explique maintenant de soimême. « Monsieur, dis-je au notaire, je ne prendrai point cet argent-là. — Madame, je n'ai trouvé qu'un seul homme disposé à m'ouvrir sa bourse. — Toutes me convenaient, monsieur, excepté celles de M. d'ilerbin. > Il m'a entendue d'un arrière-c.ibinel. 11 parait devant moi.
<c Madame, souvenez-vous que mes services ne vous engagent à rien. Je vous l'ai dit, je vous le répète. Celui que je vous rends en ce moment n'est pas aussi considérable que vous le croyez.
J'ai emprunte moi-même cette somme ii dix de mes amis, et je ne leur paye pas d'autre intérêt que celui que vous payerez vous-même.
— Cela n'est pas croyable.
— Sur mon honneur, je vous dis la vérité. Je vous tire de l'embarras où vous êtes; je vous donne le temps de vendre avantageusement votre terre, si vous ne pouvez la conserver, et cela ne m'a coûté que quelques démarches. » Je le tire à part.
« .Monsieur d'IIerbin , vous m'aimez , et je ne peux répondre à votre tendresse.
— Madame , je ne demande rien. — ^lais vous espérez tout de vos soins et du temps. Vous me mettez dans la nécessité de vous faire un dernier aveu. J'aime ,
j'aime avec passion un homme dont je suis adorée. Nos serments nous unissent déjà, et nous touchons peut-être au moment de les répéter de la manière la plus solennelle. Voyez, monsieur, si je dois accepter vos bienfaits. — Des bienfaits , madame, des bienfaits! Je ne vous rends qu'un simple bon office, et quoique vous veniez de navrer mon cœur, je mets encore toutes mes ressources à votre disposition. — Ah ! vous serez toujours le meilleur, le plus cher de mes amis. J'accepte, mais sous la condition expresse que vous permettrez que ma terre soit immédiatement mise en vente, et que je m'acquitte envers vous. « Je fais part de mes intentions au notaire; je signe l'acte d'emprunt; on ferme les rouleaux; on en charge la voiture de M. d'IIerbin; nous y montons avec lui. Il me regarde avec amour, avec admiration. H exprime ses sentiments avec une réserve qui me touche. Pauvre d'Hcrbin! le plus grand malheur qui pût lui arriver, serait de m'avoir pour épouse. Je conçois ce qu'un homme aimant doit souflVir lorsqu'il ne presse dans ses bras qu'une femme inanimée. Honorine est au comble de la joie : son jeune cœur est inaccessible encore à l'idée d'un triste avenir. Le mien est un peu soulagé du poids qui l'oppressait. J'entrevois qu'il pourra me rester deux cent mille francs, quand je me serai acquittée envers M. dHerbin. Je les donnerai à ma fille en la mariant. Je fondrai ma vaisselle, mon mobilier ; je redeviendrai Fanchette, et lorsque je serai madame de Sainte- Luce , l'économie d'une vie obscure dédommagera mon mari des
biens que je ne lui aurai pas apportés. J'ai tout accepté de M. de Kraiulieville, lorsque je ne connaissais ni le monde, ni les hommes, ni moi-même, et il a irnp aliusé des droits (|ue doniient les bienfaits. Sainte-I.uce est iiicipahle des mêmes procédés, mais il me saura gré de ma modération , et je veux l'enchaîner par tous les nœuds qui attachent un galant homme.
La nuit approche, et nous ne pensons plus qu'à l'infortuné que son mauvais sort, ou plutôt ses fautes, placent maintenant entre une fuite incertaine et lesiip|ilicc. Nous comptons les moments ; nous revenons sur les mesures prises, sur celles qui restent à prendre. Tantôt nous les jugeons certaines; quelqiielois elles nous semblent peu sûres. Nous nous félicitons, nous nous anii|;c'ons sans motifs bien réels.
Il est onze heures. M. d'IIerbin a demandé sa voiture. Il va attendre le malheureux ; il l'amènera ici. Ils prendront leur or; il les conduira jusqu'à la forêt de .Senlis. Là, ils trouveront un cabriolet et des chevaux... Leur or! ils trouveront!... Le voilà donc associé à un misérable (;uicheticr, le voili son égal! oh, les passions!
les passions !
Minuit!... et personne ne paraît.
Honorine souffre horriblement. Je partage ses souffrances. Quelle nuit! bon Dieu!
Je crois entendre crier la porte cochèrc... Je ne me trompe pas, la voiture entre.
Honorine court, vole ; je la suis.
M. d'IIerbin, pâle, défait, se présente le premier. Thomas et Pierre sont consternés. (Juc s'est-il donc passé?
" Ilcstmort, dit M. d'IIerbin.— 11 est mort! » m'écriéje. Honorine s'évanouit. Je la fais revenir avec peine, et elle n'ouvre les yeux que pourdéplorerla perte qu'elle a faite. Elle ne sépare pas encore le père de l'homme.
Elle est tout à ses sensations, et elles sont extrêmes.
La solitude et le silence régnaient autour de la prison. Pierre et Thomas étaient parvenus, à l'aide d'un plomb , à jeter un bout de l'échelle de corde pardessus le mur qui sépare la cour de la rue. La résistance qu'ils éprouvaient de l'intérieur leur faisait connaître que l'extrémité de l'échelle était saisie par M. de Francheville. Ils tenaient fortement la partie de cette échelle qui pendait dans la rue, pour qu'on pût monter de l'autre côté. Une pluie assez forte favorisait l'évasion.
LTn homme passe auprès d'eux. Cet homme passe-t-il simplement? Est-ce un agent de police ? Incertain de ce qu'il peut être , Pierre a l'imprudence décrier: Dépéchez-vous. Le cri /lux armes! réjiond aussitôt au sien. La garde paraît. Thomas et Pierre lâchent l'échelle et fuient. Elle glisse rapidement sur le faite du mur ; un bruit sourd se fait entendre; des gémissements lui succèdent. Ces malheureux étaient presque au h.iutde la muraille. Privés du soutien qu'ils recevaient de l'extérieur, ils tombent comme des masses; ils se brisent sur le pave de la cour. Pierre et Thomas ont été témoins d'une partie de ces événements. M. d'IIerbin a su les autres du chirurgien de la prison, qui est aussi le sien, et qu'on a mandé aussitôt.
Ainsi a fini l'homme pour qui la nature avait tout fait, à qui surtout elle avait prodigué les moyens de plaire, qui pouvait parcourir une carrière honorable et brillante, qui l'aurait lerniinée entre sa famille et ses amis, qui aurait emporté les regrets de tous dans la tombe, s'il avait voulu maîtriser sa tête et son cœur.
Honorine s'aflligc sansmcsure. « Vous ne pouviez sauver que sa vie, nous dit M. d'IIerbin : les tribunaux informent contre les contumax. Est-il bien sûr, d'ailleurs, que la conservation de cette vie eut cessé de vous être onéreuse? Vous lui aviez fait le sacrifice de presque toute votre fortune, et des trésors ne lui auraient plus suffi : en deux mois il a dissipé dans sa prison le produit des diamants de madame. — Hélas! lui rcpondis-jc, je tenais tout de lui. — Monsicu'-, n'oubliez
au notaire.
FANCHETTE ET HONORINE
pas que cet iiiforliinr l'iait mon père. — Mon enfant, je respecte votre doiik'iir. Mais souvenez-vous combien vous avez <!tc près du di'shoiineur, et puissiei-vous jouir de (lueUpie cousolalion, en pensant que la justice ne poursuit pas les morts! •>
Non, je ne connais ni l'avarice, ui la bassesse qui raccompasiic. Je n'ai pas celle «le me fcliciler en secret de la mor! de M. de Krancbeville. Mais lorsque ma nu'moire me retrace tout le mal qu'il m'a fait, celui qu'il m'cùl pu faire encore, s'il eût joui de sa liberté ; quand je pense que son dernier retour sur lui-même n'ctail probablement du qu'a l'eici-sdu mallicur.je ne peui m'.i 111 ii;erprofondiiMcnl sur son sort.
Je remis » M. d'ilcrbin la somme qu'il m'a prêtée. J'ai la satisfaction de eonservir h Honorine la tolaiilé de sa fortune, et d'avoir rempli ri(;oureuscnient mes devoirs envers son père.
Sans doute ce devoir ne s'étend pas jusqu'à payer les dettes consia.rables qu'il laisse aju-ès lui. Il a rompu volontairement tous les nœuds qt;i m'attacliaient il lui : une ctranç.ère ne doit rieu ii ses cr. antiers Honorine, maîtresse de sou bien, en disposera selon sa volonté, selon son cœur.
XXXIl. — Respirons.
Je veux distraire Honorine des idées affligeantes qui l'obsèdent. Je vais la transporter dans d'autres licui; je lui ferai voir des objets nouveau». Je me fais une espèce de fête de rentrer dans ce <liàieau, sur lequel j'ai été si près de perdre tous mes droits. Je suis bien aise au^si d'échapper aux questions indiscrètes, à la feinte compassion qui sert de prctevle a l'oisiveté curieuse.
M. d'Herbin me demande la permission de m'accompagner. Je ne peux la refuser an plus généreux des miis. Je la lui accorde, mais je nous garantirai, lui, du danger des lète-à-tète, moi, de la gène qu'ils me causeraient. Je conduirai à ma terre quelques femmes aimables. Seul, au milieu d'elles, il sera recherché. Il a tout ce qui juslitie une aiïeclion décente; il peut même inspirer un atlachement sérieux, et, obligé de se rendre agréable à toutes , il ne pourra s'occuper exclusivement «l'aucune.
J'ai fait choix de femmes un peu causeuses et plus jolies les unes que les autres, loutcs ont accepté ma proposition au premier mot. (Juel plaisir d'aller en Champagne pour de petits êtres qui ne connaissent encore que le bois de Vincennes et celui de Romainville , Sainl-Cloud et .Monlrouge ! Tne de ces dames a la manie des questions , et elle ne les adresse jamais qu'aux hommes, parce que , ditelle , il est bon de s'instruire. Celle-là s'emparera de M. d'Herbin, quand elle le pourra sans manquer aux convenances. Déjà elle se propose d'écrire l'histoire de son grand voyage, à la manière de Bachauniont : je désire qu'elle approche de l'aimable facilité de son modèle. Elle ne sera pas fâchée de trouver un guide dans celui que je lui présenterai en qualité de secrétaire, et c'est M. d'Herbin que j'investirai de cet important emploi. La dame est bien, très-bien; elle est veuve ; qui sait ce qui résultera de ces conférences littéraires? L'amour se cache partout; il inspire un quatrain; il se décèle, il se montre , il triomphe : on est surpris, maison lui cède; et je serais si beureusedubonheurdeiM d'Herbin!
Insensée que je suis! deviens-je incapable de réfléchir, de prévoir? Une lettre de Saiule-Lucc : il débarque à Loricnt; il arrivera presque aussitôt que sa lettre. Combien je me repens d'avoir pris de pareils arrangements! lieau comme l'amour, attachant par ses grâces, brillant par sa con\ersalion, inépuisable dans sa sensibilité, il tournera toutes les tètes. 11 n'aimera que moi; mais à chaque instant on le ravira à mes empressements, à ma tendresse. Je me sens prête à pleurer de dépit. ...
Laissons l'avenir, occupons-nous du moment. Il est délicieux après avoir éié si longtemps désiré, après les privations, les chagrins amers, les perles de tous les genres qu'il va me faire oublier. Je dis à Honorine que je vais terminer les préparatifs de notre départ, et que je ne crois pas rentrer pour dîner. Je cours à la poste , je me jette dans un mauvais cabriolet, je promets de l'or aux guides , je ne vais pas, je vole. Mon cœur bat avec violence; je me sens sourire d'esjioir, de plaisir et de bonbeur.
J'arrive à Sèvres, une chaise y entre par le côté opposé , elle roule à briser le pavé. Nous arrêtons ensemble à la poste; mon œil plonge avec avidité dans la chaise.... C'est lui ! c'est lui !.... Un nuage obscurcit ma vue; mes facultés s'anéantissent, je meurs; mais c'est d'amour, c'est de l'excès de ma félicité.
Je leviens à la vie, je la retrouve dans ses bras. C'est bien lui que j'enlace dans les miens , que je presse sur mou sein ! « Oh ! mon ami, quelques heures encore de cette existence , et que tout finisse pour moi : il n'est pas dans les forces humaines de supporter longtemps le ravissement, l'ivresse oii tu me plonges. • Je meurs, nous mourons ensemble, nous renaissons pour mourir encore.
H m'a reconnue au moment ou nos voitures se sont arrêtées; il s'est élancé de la sienne, il m'a enlevée privée de sentiment et balbutiant son nom. Il m'a portée dans celte chambre ; il n'a permis a aucune main profane de nu; loucher. Sa seule présence a transformé une bùlellerie en palais; il a f.it du lit le [dus simple un aulel où il ne cesse de sacrifier au dieu pour qui nous existons.
« Et mon fils, mon fils? me dit-il enfin. Ces paroles dissipent le charme qui pénétrait tout mon être. Je le regarde d'un air (pii lui dit tout, i Ml! il lie manquait à l'.iccoinplissement de tous mes vœux que de voir, d'embrasser l'enfant que je devais à mon an.ie. • Un long silence succède à cette exclamation. L'amour s'est éloigné de l'asile qu'il embellissait quelques minutes auparavant. La nature en deuil s'est placée entre nous.
Je commence le récit de la déplorable histoire. Je lui rends un compte fidèle de ce que j'ai fait, pensé, dit, de l'instant de son départ à celui qui nous a réunis. Sa figure céleste se couvre d'un nuage lorsque je parle de M. d'Herbin. « Oh ! ne le crains pas , rapn ami, plains-le. Ne crains que de perdre ton amour. Il est le premier ressort de ma vie ; tout se briserait avec lui. »
Il me sourit avec une expression ! Avcz-vous examiné votre amant sortant de vos bras? Ah! s'il vous regarde ainsi, son cœur est inépuisable.
Les heures fuient; je l'engage à se lever. « Ce soir, me dit-il... — Oui, mon ami, ce soir, demain, tous les jours. »
Il fait monter le dîner jircs du lit de délices. Nous nous servons muluellement. Le meilleur mets est celui qu'il a touche; le vin le plus délicat est celui qu'il boit dans mon verre.
Je me lève enfin. 11 m'aide à m'habiller. Il s'y prend gauchement; ma toilette ne finit pas; mais partout je trouve sa main; souvent je la retiens pour la porter sur ma bouche et sur mou cœur.
Mes yeux se fixent sur une glace; ils s'y arrêtent avec complaisance... Je suis contente de moi. Le plaisir anime la beauté; il l'embellit encore.
Il me regarde avec admiration; il est ivre de bonheur. Puisse le temps m'oublicr ! puisse mon amant me voir toujours la même!
Nous montons dans sa chaise de poste, (^ue de choses nous avons à nous dire ! que de questions k nous faire ! Souvent nous parlons ensemble; souvent nous nous taisons tous les deux : est-il possible que nos lèvres ne se rencontrent pas étant si près l'un de l'autre ? et quand elles se louchent, peuvent elles se détacher?
Plus de barrière entre lui et moi; plus d'obstacles à vaincre. Un avenir enchanteur s'ouvre pour nous. Je veux qu'il descende chez moi, qu'il y vive, qu'il y loge. Dès longtemps j'ai prévu ce beau jour, et j'ai disposé mon appartement pour la volupté et le mystère. Sa chambre et la mienne sont aux extrémités; mais j'ai ménagé un couloir propice à l'amour.
Il faut nous sciiarer k la barrière : il n'est pas dans les convenances que je descende avec lui de sa chaise de poste; je ne dois pas être allée au-devant de lui. Je sacrifie aux bienséances, ou plutôt à ma fille. Ce sacrifice sera le dernier.
Je prends un fiacre. Sa chaise roule, elle me dépasse; mon cœur le suit; mon impatience est extrême. Tendres amants, ne prenez jamais de fiacre, si vous n'y êtes tous les deux.
C'est Honorine qui l'a reçu. Elle lui fait les honneurs de chez moi avec une grâce remarquable , avec un empressement dont je lui sais bon gré. Elle semble prévoir que dans un mois, dans quinze jours, il sera plus que son ami.
Si notre première entrevue s'était faite ici, il m'eût été impossible de ne pas me trahir. Je l'accueille avec le ton de l'estime; je l'embrasse comme un homme qu'on est bien aise de revoir; mais rien de fortement prononcé, pas un mot, un geste, un regard qui puisse éclairer la femme la plus pénétrante. Je parle de madame d'Elmoni: elle n'est pas logée de manière k recevoir sou parent. Je m'étends sur les désagréments des hôtels garnis. J'offre d'une voix timide , et en rougissant, je crois, une chambre dont je peux disposer. Honorine appuie ma proposition. Elle ordonne k Thomas de faire décharger les malles de M. de Sainte-l.uce , et de les mettre dans la chambre du fond. 11 se défend.... selon l'usage; Honorine insiste, elle le presse; j'ajoute quelques mots, il se rend.
Nous ne pouvons , en présence de ma fille , parler que de choses indifférentes, et je nomme ainsi tout ce qui n'est pas notre amour. Il nous raconte l'histoire de ses campagnes ; il peint ses dangers; il développe ses projets; il se livre k ses espérances. Il sollicitera sans bassesse les récompenses qu'il croit avoir méritées. Honorine ne perd rien de ce qu'il dit. Sa figure se dilate ou se voile, selon les circonstances oii se trouve le conteur; elle s'identifie avec lui. 11 parle avec tant de charmes ! Ah ! je le vois, et je m'en félicite, il ne coiltera pas à celle enfant de le nommer son père.
M. d'Herbin se fait annoncer. En général les hommes observent peu lorsqu'ils ne sont pas intéressés à bien voir; mais celui qui aime connaît k l'instant un rival préféré. Le pauvre d'Herbin et Sainte- Luce s'examinent mutuellement. Le premier a saisi d'un coup d'œil les agréments extérieurs de mon amant , et Sainte-Luce croit que d'Herbin en a trop : une sorte d'inquiétude qu'il ne peut maîtriser, met pour moi son cœur k découverl. Faits pour s'estimer, pour s'aimer, pour vivre ensemble, ils reviendront â l'instant même des préventions fâcheuses qu'ils ont pu concevoir. Une femme sensible et pensante se fait toujours un devoir de les prévenir ou de les dissiper. Honorine , occupée uniquement de Sainlc-l-uce, préside k l'arrangement de sa chambre. Je profite de la liberté que me laisse son absence pour m'expliquer dans toute la franchise de mon àme.
FANCHETTE ET HONORINE
« Mon iiini, <lis-jo ii Saiiite-I.uce , vous connaissez le» obligations que j'ai à inon>ii'tir. ,k' lui dois île la ri'connai>,sancf , de l'aniilié. Je lui ai voiir l'une cl l'aiilre , et vous devez |.arl.i|;er les selitiuieiils qu'il m'inspire, parée que les lions otliees qu'il m'a rendus vous ohliffenl comme moi... IMonsieiir, dis-je a d'IlerliiiL, je vous ai fail l'aveu de mon amour, et )e vous ai interdit tout espoir lorsque le malheur semblait devoir m'aceabler; heureuse en ee moment, parlailement heureuse, jouissant de la certitude de l'ùtre toujours, je vous prie île nu'najjer ma félieitt' : elle serait altéri'e de la seule iilée de vous savoir souflraut. Ueijoniei doue à des espi'ranees qui ne se réaliseront jamais. Soyez mon ami, mou meilleur ami ; soyez aussi celui de Sainte- Luee. Ména|;ez son repos et respectez sa l'enimc. Ma maison vous sera toujours ouverte. < onduisez-vous-y en l'ahsencc de S;intc-Lucc comme s'il était présent, ou devant lui comme s'il n'y était pas.
• — Madame, il est cruel sans doute de renoncer ii vous. Il y a din ans cet efl'ort eût été au-dessUs de moi. Je ne sens aujourd'hui que la nécessilé de me vaincre , et je crois y réussir. J'espérais, je vous l'avoue , avant d'avoir vu monsieur. J'éloi|;ne sans retour la folle présomption de l'emporter sur lui. La nature ne lui eût-elle pas prodi|;ué tons ses dons je respecterais eu lui votre choix. L'homme qui ne plaît point, ne iloit pas avoir le tort d'être importun. L iinporlunilé éloigne l'amitié; vous m'oIVrei la vôtre; elle peut seule me consoler de ce que je perds; et je vous donne ii tous deu\ ma parole d'honneur de m'en montrer dijjnc en me renfermant dans les bornes que ce sentiment presirit. »
Siiinle-Luce se lève; il va au-devant de d'Herbin; il lui offre sa main; il le nomme son ami. Cette conlianceest d'une belle àuie; elle ajouterait à mon amour s'il m'était possible d'aimer davantai;e. Il embrasse d'Herbin avec la plus noble franchise, et cela me fait un bien ! Je lui rendrais mille b .iscrs pour celui-là , si je ne craignais d'adllyer notre ami commun... Je les lui ijarde.
Honorine rentre, enchantée, dil-elle, de ce qu'elle a fait. Elle prend la main de Sainte-Luce ; elle l'entrainc; elle veut qu'il applaudisse il .«es dispositions. M. d'Herbin iguoraii iiue Saiute-Luce loge chez moi. L'ne teinte de tristesse se développe sur toute sa physionomie. Il n'a pas la force de cacher ce qu'il éprouve. H prend congé de nous. Pau vre ami !
La princesse a emporte noire secret dans'la tombe. Tout l'univers, excepté Sainte-I.uce et moi, ignore qu'il est venu dans cette maison. Il counait comme moi ma chambre à coucher : le souvenir de cette nuit surnaturelle lui est cher comme à moi; mais il ignore les distributions nouvelles qui assurent nos jouissances. Je saisis cette occasion toute naturelle ; je lui propose de voir mon appartement. Il m'entend ; il échappe eu riant il l'aimable filU, qui ne compte pour quelque chose que la chambre qu'elle a arrangée. H me suit en dépit de sa pétulance et de ses reproches; bientôt il me précède; il va, il court, il entre
dans cette chambre il se jette sur cette chaise longue, oii pour la
première fois... il regarde ce lit... ses yeux se portent sur les miens... je rougis; est-ce de pudeur, est-ce de plaisir?
Honorine-ne lui fait pas grâce d'un instant. Elle l'accuse d ingratitude. Elle le prend, elle l'entraîne de nouveau, elle le conduit par le couloir même que j'allais lui faire voir. Un coup d'oeil, jeté ii la dérobée, me dit qu'il m'a comprise.
iVoiis entrons chez lui. Oii donc Honorine a-t-elle pris les jolies choses qu'elle a mises ici.-' elle a dégarni la cheminée de mon salon; elle a enlevé les draperies de mon boudoir. Elle a bien fait : il n'y u plus pour moi qu'un point dans le monde, celui qu'il occupe, et je n'y peux voir que lui.
Honorine ne cesse de babiller, et il est dix heures! K'est-il pas temps que la nuit commence ? Je lui représente que M. de Sainte- Luce vient de faire un long voyage, et qu'il a besoin de repos. Elle le quitte avec peine; mais elle le quitte enfin , et rien sans doute ne la retiendra près de moi.
Oh ! je ne me déferai pas d'elle. La voilà dans ma chambre. Elle ne voit plus Sainte-Luce, elle veut m'en parler. Elle loue sa fiijure, son air, sa taille, sa tournure, le son de sa voix , le choix heureux de ses expressions. Demain elle lui montrera ses dessins, sa broderie; elle chantera pour lui cet air italien que j'aime tant. Elle ne finit pas. (Juel plaisir elle m'eût fait il y a huit jours, il y a vingt-quatre heures ! mais il est là, il attend l'instafit précieux, je le désire autant que lui.
Je me laisse- aller sur cette chaise longue : précieuse chaise ! je ferme les yeux , je feins de dormir , et j'appelle l'amour. Honorine sort sur la pointe du pied; elle m'envoie ma femme de chambre. Je ne la garde qu'un instant. Je suis au lit ; ma porte est entre-bàillée. J'attends Sainte-Luce et le bonheur.
Le voilci ! le voilà ! toujours ardent, inépuisable. Des torrents de feu circulent dans mes veines. .\\\'. comment ne meurt-on jias de tant de félicité ! (^)ue ses paroles ont de charmes ! qu'el'es sont douces, pénétrantes! Erancheville n'avait que des sens; Sainte-Luce est plein d'amour ; il s'exhale de toutes les parties de sou êirc.
Le plus aimable repos succède à notre ivresse. Nous pouvons enfin nous ji.irler d'une manière suivie, et nous avons tant de choses à régler. Nous sommes impatii>nls de pouvoir avouer publiquement notre amour. Je le suis de porter le nom de cet homme adoré; il sera fier
de me le voir prendre. Il nu vent pas que la malignité marque dcui époques irrégnlières .le notre mariage n la naissance de rcnfant chéri qui K'inplaceia prubalilciiient celui i|ui iiiaintenant euniblerait tousses vanix. Demain, demain, nous ferons les ém.irches prclîminaires. IS'oiu hâterons le moment de rendre hoiiiiiia|;e aux mieurs publiques, et do subir le joug qii'impo.sc la loi. (^)u'il est doux quand on t'unit à ce qu'on aime .'
Notre mariage se fera sans éclat. Nous ne l'annoucerons que la veille du jour où il sera célébré. La mort récente de ,M. de Eraucheville me prescrit des ménagement-..
Il verra ses supérieurs, ceux à ipii il a des comptes à rendre, ou dont il a des grâces ii espérer. (Jiioi cpi'on lui accorde, on ne sera que juste à son égard.
Il désire que je ne change rien à mon projet de voyage. Ah I qu'il ordonne. La campngiie convient, dit-il, aux amants fortunés. Se rapprocher de la nature, c'est ajouter à hOii bonhc-ur. La, nous .serons seuls qii. nul nous voudrons l'être. Une société aimable nous distraira qucl(|iiefi>is, et rciirlj-a plus vif le plaisir de nous retrouver. D'ailleurs, n'annonçant pas notre mariage, je paraîtrais inconséquente en rompant sans motif celte partie presijue aussitôt que je l'ai arrangée, IVoIre mariage 1 que ce mot flatte mon oreille \ qu'il est cher à mon cœur I
INous n'avons rien dit des conditions. Nous n'en avons pas eu d'idée. Le notaire réglera cela. Nous serons l'un à l'autre : que nous importe le reste.
Le sommeil l'accable. Il repose dans mes bras. Dors, mon ami ! je veillerai (lour toi, et à l'aube du jour nous nous séparerons. Nous séparer ! ce mot a quelque chose de dur, d'attristant. (Quinze jours encore, et les nuits entières seront à nous : nous les prolongerons, et elles seront trop courtes.
Il est chez lui, et je me livre au repos à mon tour. Des songes de délices renouvellent mon bonheur. Non, je ne suis pas seule ; l'image de Sainte-Luce est là, embellie des charmes de la volujilé.
Je m'éveille... il est dix heures ! ah, combien de temps j'ai perdu! Je sonne à tout rompre. Juliette entre ; elle jette sur moi une robe du matin, et je me dispose à sortir... Je dois au moins un coup d'œil à ma glace : le plus simple négligé est susceptible d'élégance ; le désordre le plus piquant est souvent PcITct de l'art, et je veux toujours paraître à mou avantage devant lui. Oh ! quels yeux 1 comme ils sont battus! mais que cette langueur leur sied bien! oui, je suis jolie, très-jolie : je ne m'en félicite que parce que j'jîmc.
11 est au salon avec Honorine. Le parquet est couvert de dessins; le métier à broder est au milieu de la pièce. Ce désordre est l'image de celui qui bouleversé un jeune cœur. L'aimable enfant n'a que douze ans encore. Dieu la garde des passions orageuses! Elle chante, et elle s'accompagne de son piano. Quelle expression dans sa voix et sur su physionomie !
Je suis appuyée sur le dos de sa chaise , et ils ne savent point que je suis là. Elle finit sou morceau, a On ne chante pus mieux que cela! lui dis-je. — .\h ! maman , c'est la première fois que je chante ainsi. » Elle se lève, elle m'embrasse. Sainte-Luce me demande la permissioD de me baiser l.i main. Je la lui accorde avec un sérieux, il la baise avec un respect à faire mourir de rire nos confidents, si nous en avions.
Nous déjeunons. Il est enchanté d'Honorine. Il ne cesse de louer sa figure, ses qualités, ses talents. Il la comble d'amitiés, et elle eu est rouge de plaisir. Oui, notre maison sera l'asile du calme, de l'amitié, de l'amour, de tous les genres de bonheur.
Nous sommes convenus de nous rencontrer aux Tuileries. Je sors un instant après lui , j'arrive, je le trouve , je prends son bras, je le presse sur mon cœur : en public comme en lête-à-lèle, à pied comme en carrosse , l'amour ingénieux trouve toujours quelque jouissance. Nous marchons, nous nous regardons, nous soupirons, nous parlons, nous rions. Nous voilà chez le notaire, et sur toute la route nous n'avons vu que nous.
Il veut que la totalité de ma fortune ajipartienne à Honorine. Ses enfants ne doivent pas, dit-il , hériter de .\1. de Erancheville. Il veut m'assurer un douaire sur ses biens à venir ; il se jette dans la région des chimères. J'entends, moi, être impartiale, et ne pas condamner à l'indigence les petits êtres à qui nous donnerons le jour. Il me semble pouvoir disposer d'une ])arlie de ce (|ui m'appartient en ))ropre. N'allais-je pas sacrifier le tout pour sauver la vie à M. de Francheville? « Mais ce bien vienl de lui, me dit. le notaire; il a été votre époux ; il élail le père de votre demoiselle ; elle avait consenti à se dépouiller pour lui. Ici, vous lui ôtez ce qui lui appartient de droit, pour le donner à une nouvelle famille. Vous vous êtes toujours montrée noble et généreuse : aujourd'hui vous n'êtes pas même équitable. »
Je mérite cette leçon. Elle me rend confuse, elle m'humilie ; mais je la supporte sans humeur. Je baisse les yeux ; je me tais. Hélas! j'ai condamné dans M. de Franclieville les passions qui ont causé sa perte; ne suis-jc pas aussi esclave des mic'^ines? Chère Honorine, pardonne-moi. Oh! combien il faut que j'aime Sainte-Luce, pour avoir oublié un instant ce que je te dois !
Il est arrêté que nous nous marierons sans contrat, et que nous agirons ensuite selon les circonstances. Je me scus soulagée en scr-
FANCHETTE ET HONORINE
tant de cbez ce notaire. C'est un honnête homme ; il dit la vérité k tous, il la dit sans nit'iiai;ement ; je l'estime, mal-i je suis bien aise de no pas le revoir. S.iiiUe-Luoc nie pénètre ; il voudr.iit dissiper mou embarras, iloiipier de moi jusqu'au souvenir de mou injustice. Il n'y réussira pas, elle esl j;ravée au fond de mou cceur; elle sera un préservatif ]iour l'avenir. Oublier ses fautes, est le moyen le plus sur d'en commettre de nouvelles.
Nous entrons à la municipalité. L'officier publie est un homme aimable, non parce (pi'il m'ailresse de jolies clioses , il a cela de commun avec tous ceui, à peu près, qui m'approclienl , mais parce qu'il a dans son ton, dans ses manières, une alTalillité (|ui ]irévient ; dans son travail une facilité (pii annonce de l'esprit, et qu'il aime à dire des vérités agréables. Lorsque nous nous nommons, il se félicite de nous voir, de nous connaitre. La renommée lui a appris les ex- Jiloits de Sainle-Luce ; il ignorait qu'il joignit à une valeur à toute épreuve, la ligure la plus distinguée. Oli ! qu'il est doux d'entendre louer son amant ! qu'il est llalteur pour Sainle-Luce d'être l'objet des hommages même de ceux qui ne le connaissent pas ! Il est deux sortes de célébrités. Sainle-Liue a aspiré à la bonne, il l'a obtenue. Peutêtre m'en doit-il une ]iarlie. .le suis orgueilleuse de mon ouvrage, .l'ai aussi ma renommée, et M. l'ollicier municipal me loue à mon tour. Ses éloges me touchent peu : je suis encore trop près de l'étude du notaire. Si ce municipal y efll été avec moi, il se tairait, sans doute; ses yeux exprimeraient peut-être le dédain. (Jue de réllexions à faire sur les réputations usurpées! qu'il est facile de perdre celle qu'on a passé sa vie à mériter !
Tout esl disposé au gré de nos voeux. La loi nous impose quinze jours d'attente. Nous les passerons à la campagne. Ils s'écouleront rapidement sur les ailes de l'amour, sous le voile du mystère.
Sainte-Luce me quitte pour aller au ministère de la marine. Je rentre chez moi ; je cherche Honorine ; je veux la dédommager par mes caresses du tort que j'allais lui faire. Oii est-elle donc ? Ah ! dans son cabinet d'étude. Je m'y (irésente , elle me voit ; elle cache précipitamment un papier... Oue fait-elle là? je le lui demande; elle rougit, elle balbutie, .le veux prendre ce papier; sa main m'oppose une résistance il laquelle je ne suis pas accoutumée. « Je croyais avoir des droits h la confiance de ma fille, et j'étais loin de supposer qu'elle pût avoir des secrets pour sa mère. » Sa jolie petite main tombe à l'instant. Je découvre ce papier... C'est une ébauche au crayon. C'est un portrait : c'est celui de Sainte-Luce qu'elle a commencé de mémoire. Des lauriers ceignent sa tète ; les attributs de l'amour et de l'hymen décorent le cartel. « Tu crois donc, ma fille, que Sainte-Luce pense à se marier? — Il est bien digne d'une femme estimable. — Je le pense comme toi. Et quelle est celle que tu lui destines? — Aucune, maman , je te le jure. — Pourquoi donc ces attributs ? — C'est un jeu de mon imagination. — Il manque de vérité, puisqu'il est sans objet. — C'est en partie pour cela que je te le cachais. Je me faisais aussi un plaisir de jouir de ta surprise, si je suis assez heureuse pour saisir la ressemblance. » Pauvre enfant! quoi d'innocent comme tout cela? Et je lui reprochais d'avoir pour moi des secrets ! n'en ai-je pas pour elle, et de la plus haute importance? Nous voilà presque toutes: faibles pour la plupart, et toujours dissimulées; indulgentes pour nous, exigeantes à l'égard des autres ; toujours prêtes à user de notre autorité sur la faiblesse, que nous forçons ainsi à nous opposer la ruse, nous oublions que si la maternité a ses droits, l'enfance a aussi les siens. Je ne veux [dus avoir d'influence sur ma fille que par mon affection. Je ne veux pas qu'elle connaisse d'autre crainte que celle de blesser ce sentiment. Cette manière de dominer est la seule qui soit digne d'une mère sensible et éclairée. Je n'en connaîtrai plus d'autre, et pour dissiper les nuages qu'a dû exciter dans l'esprit d'Honorine l'espèce de violence que je viens de lui faire, je la comble de caresses. Elle me les rend avec le plus aimable abandon. Excellent îielil cœur!
Sainle-Luce rentre. Il est rayonnant de joie. Il a reçu du ministre qui l'attendait l'accueil le plus flatteur. Le souverain avait donné ses ordres. Mon amant est baron, contre-amiral, commandeur de la Légion d'honneur ; il a une dotation de douze mille francs. De l'indigence, dont j'ai été si près, nous passons à l'opulence et aux honneurs. il a parlé de noire mariage, et il a obtenu l'approbation la plus authentique. On a daigné faire de moi l'éloge le plus complet. Ah! monseigneur n'ét.iit pas chez mon notaire '
Je suis plus enivrée encore que Sainle-Luce. Il est homme, il en a le caractère. Je me laisse aller a ma sensibilité; elle est excessive. Je me souviens que le désir de me plaire a excité sa première émulation. Je pense que si on fait beaucoup pour lui, il a beaucoup mérité. Je vois qu'il se félicite des grâces qu'il a obtenues, parce que leur éclat va rejaillir sur moi. .Mon front s'obscurcit de l'idée que l'éclat même de ces grâces lui impose l'obligation d'en mériter de nouvelles. Je rejette cette pensée. Il esl là, il y sera demain, dans huit jours, dans un, dans deux mois; je veux jouir sans amertume du bonheur de le posséder. Je veux consacrer cette journée tout entière au plaisir.
J'appelle Honorine. Je lui annonce la bienheureuse nouvelle. Elle se jclle ilans les bras de Sainle-Luce. Elle le caresse, comme elle me caressait tout à l'heure. Elle ne peut se détacher de lui.
Je fais avertir d'Herbin et toutes les dames que j'ai mises du voyage. Je les invite à se rendre à l'instant chez moi. Ma main fera pétiller le chamiiagne. Nous le sablerons au monarque et au héros qu'il a ceint aujourd'hui d'une quadruple couronne. Honorine court écrire quelques couplets de circonstance. Ils ne vaudront rien, mais son âge, sa jolie figure, sa voix touchante, le mérite de l'à-propos, les feront passer.
On a accepté mon invitation. Deux ofliciers de marine qui ont servi sous Sainte-Luce, et qu'il a rencontrés dans les bureaux du ministre, viennent le féliciter. Ils sont jeunes, aimables. Je les retiens à dîner, je les mettrai du voyage. Us occuperont ces dames, et Sainle-Luce pourra donner quelques moments à I amour.
Nous sommes à table. Une gaieté folle gagne toutes les tètes. Sainte- Luce est en face de moi. Mes yeux le couvent , le caressent , le mangent. iMcs jeunes othciers s'aperçoivent-ils de ce qui se passe dans mon cœur ? Ils parlent de ses hauts faits avec les développements que sa modestie l'empêche de mettre dans ses récits. Je ne ris ])lus, j'écoute. Des applaudissements universels s'élèvent de temps en temps. Je ne me possède pas.
On apporte le champagne : il ajoute à la joie générale. Je glisse à l'oreille dciM. d'Herbin qu'Honorine a fait des couplets. Il l'engage à les chanter. Nos convives se joignent à lui. Elle commence.
Je l'avais prévu , les vers ne sont pas bons , mais la pensée est toujours juste; elle exprime toujours l'enthousiasme et la plus vive afferlion.
Elle est rouge comme une cerise, belle comme un ange ; son petit cœur bat avec violence. Ah ! il doit être ému des éloges qu'on lui prodigue.
Un de nos jeunes officiers demande la permission de chanter une longue chanson , composée par un coulre-maitre qui a eu la jambe emportée à côté de Sainte-Luce. Les vers sont plus mauvais que ceux d'Honorine, mais l'air est grivois et les expressions fortes. Le brave homme s'applaudit d'avoir reçu le coup fatal. 11 fait des vœux pour que son capitaine conserve tous ses membres et continue à illustrer la marine française.
Honorine esl auprès de l'officier. Elle lui prend la main, elle la lui presse. Tout ce qui estime, tout ce qui aime Sainte-Luce lui devient cher.
Demain à midi il sera présenté à la cour. Nous partons aussitôt après pour ma terre. Nous en reviendrons la veille de la célébration de notre mariage. Je l'annoncerai après la cérémonie aux personnes avec qui je suis liée. Les autres l'apprendront par la voix publique.
Nos convives nous quittent à regret. Je ne les retiens pas : il y a longtemps que l'heure des amours a sonné. Puisse celle nuil ressembler à la dernière ! puisse-t-elle ramener ces scènes d'enchantement, de délire...
« Mon ami, nerevienspas ce soir... je suis accablée, anéantie... Oh! laisse-moi respirer. »
En vérité, je ne peux me mêler de rien. .Te laisse à Thomas le soin de tous les détails qu'exige notre départ. Honorine doni>e des ordres, surveille tout , et dirige tout bien. Elle se forme avec une rapidité étonnante.
Nos voyageurs se rassemblent. Nous serons douze dans trois voitures. Tout est prêt. Nous n'attendons plus que notre héros.
Le voilà ! « Si je me battais aujourd hui, dit-il, je me ferais tuer. Il n'est pas de dangers qu'on ne brave, encouragé par les expressions honorables qui m'ont été adressées.»
Nous partons. Sainte-Luce et Honorine sont dan? mon carrosse, et je m'endors auprès d'eux! Je crois, pour ra'exprimer en termes militaires , que je dormirais sur l'affût d'un canon. Ah! monsieur de Sainte-Luce, je modérerai ces transports sans cesse renaissants... Le pourrai-je, mon Dieu I Est-il bien sûr que je le veuille?
XXXIU. — Conclusion.
Honorine veut faire les logements. Ah ! par exemple , je ne permettrai pas cela. L'amour a ses arrangements particuliers, qu'elle ne doit pas connaître, qu'elle contrarierait sans le vouloir, et je ne veux, je ne peux plus vivre que po\ir Sainte-Luce.
D'ailleurs, j'ai déjà remarqué ceux qui, par la tournure d'esprit, le caractère, et peut-être le goût, ne tarderont pas à établir entre eux des rajiports plus intimes : il ne faut pas que des amis se cherchent d'un bout d'un château à l'autre, .le dispose tout comme si nous avions vécu trois mois ensemble , et je ne crois pas me tromper. Je m'en rapporte aux femmes et non aux hommes, qui ne voient clair que dans leurs affaires personnelles.
Mes officiers sont charmants. Ils portent la gaieté dans tous les cœurs. Bientôt, je crois, ils se communiqueront moins. Il faut commencer par être aimable pour toutes, afin de se fairç distinguer de celle à qui on veut plaire , et un homme qui pl.iit généraleuicnt est nécessairement recherché. On craint d'être prévenue, on s'empresse de mettre un terme à ses irrésolutions, et s'il a de la pénétration, il est sûr de la victoire avant d'avoir combattu.
M. d'Herbin cherche la soliluilc. La dame aux questions ne le laisse pas longtemps à lui-même. Sans doute elle lui demande pourquoi un
FANCIIKTTE ET HONORINE.
boiume de quarante ans, grand, bien fuit, iiimuble, fuit uu groupe de jolies femmes : ijéiiéiMliser les objets est un moyen certain de ne pas se eompromeltre, et louer un lioiumc eu est un de le faire n poudre au j;ré de eelle qui l'interroijc.
Sainte-I.uee est aussi l'objet des soins les plus doux. Toutes voudraient lui plaire; je redouble d'oflbrts pour le conserver, et je ne crains pas de rivales. Avant ileux jours, d'ailleurs, ces dauus liront au fond île nos cœurs, et s'il est llatteiir de supplanter une jolie femme, ou ne s'y essaie qu'avec l'espoir ilu succès. Or, je suis la Nymphe de ces lieux, me dit, me répète Sainle-I.uce ; les autres ont l'air de composer ma cour. Il les compare aux Uis, aux Jeux, aux ('■races, qui suivent partout la reine des Auuiurs, et (pii la reiuleut plus belle. V.\\ ! il pourrait bien avoir raison.
t,*uatre de ces dames resteront à peu près oisives, et je pourrais déjà les nomuur. tlles auront la promenade, la pèche, la musi(|ue, uu peu de lecture, de petits jeui... et la danse : Thomas n'a-l-il pas son violon ? il en joue mal , mais quand ou est seul ou devient nécessaire.
L'ordre des journées est réfjlé. On déjeune chez soi, ou avec qui on veut. On est libre, parfaitement libre jusqu'à midi. On se rassemble alors, et chacun à son tour propose les anuiscmeuts qui conduiront à l'heure du dincr. t)n se met à table. On cause, ou rit, on boit, on chante, non de ces airs qui fout péniblement briller une [;randc voix, mais de ces couplets ijais avec tincsse , passionnés avec décence, où les [laroles sont tout et le chant un simple accessoire. Tout le monde chante volontiers <|uanit personne n'a de prélcnlions. C'est ainsi que faisaient nos aïeux, et ils se connaissaient mieux que nous en franche gaieté.
Après le dincr, on court dans les bosquets, on se perd, on se retrouve, pour se perdre encore. Souvent Saiute-Luce et moi nous ne pouvons nous dire qu'un mot. Mais avons-nous besoin de nous parler pour nous entendre?
l)u haut du perron, Thomas racle le joyeux signal. On se rassemble , on rentre en valsant, on continue de danser au salon, et une nuit fortunée couronne, pour moi du moins, une journée agréable.
Oe toutes celles (pie la ligure de Saiute-Luce enchante, entraine, il n'en est pas qui nous obsède aussi constamment ([u'Ilonorine. Je la trouve partout oii est Saiute-Luce, et si je le quitte uu instant , je suis sûre de la retrouver près de lui.
Je crois remaniucr un air de mécontentement lorsque je viens nie remettre en tiers. Je l'ai vue rougir, se pincer les lèvres, quand j'ai pris un prétexte pour l'éloigner de nous. Que veut donc cette enfant? qu'cspère-t-clle?.... Oh ! rien. Peut-être est-elle piquée de se voir traitée comme un petit être sans conséquence... Allons, allons, je la ménagerai.
Nous courons toutes sur le gazon, et chacune de nous finit comme Atalante : quand les Grâces fuient devant l'Amour, c'est toujours pour se laisser prendre. Sainte-Luce passe son bras autour de moi ; sa main effleure ma gorge. « On nous voit, mou ami, baisse ta main... » Ciel! Honorine est encore là ! m'a-t-elle entendue? Elle pâlit, elle rougit. Elle doit voir combien je suis embarrassée. Un sourire amer agite ses lèvres. J'ni rejeté un soupçon qui n'est peut-être que trop fondé. Il faut qu'- je dissipe l'incertitude oîi je suis. Puissé-je m'être trompée !
Je la laisse avec Sainte-Luce. Je rentre au château , je passe chez elle, je retourne tous les papiers. Je ne trouve pas ce portrait qui n'était qu'ébauché, et qui déjà portait les attributs de l'hymen. Elle l'a vu entre mes. mains ; je n'ai pas témoigné de mécontentement, je n'ai pas fait même d'observations. Elle y travaillait avec trop de jilaisir pour ne pas l'avoir terminé, et quelque nouveau trait caractéristique et positif m'éclaircra peut-être. I^Iais où est ce portrait?.... Des vers,
une espèce d'héroùle une invocation à l'amour une romance.
Ces vers sont mauvais, mais j'y remarque de la passion, quelquefois du délire. Tout cela est alarmant.
Je ne trouve pas ce portrait. Le mien est toujours dans son lit. Est-ce bien celui des deux qu'elle affectionne le plus? 11 me semble qu'on y a touché... il n'est plus tout à fait droit dans son cadre. Je le décroche... un second verre par-dessous... je retourne mon portrait, je vois celui de Sainte-Luce. Il est terminé, il est frappant de ressemblance. Son chilïre et celui de ma fille sont unis par une chaîne de fleurs. Elle a écrit au bas : .lu /(/us aimable, au plus aimé!
Si jeune encore, connaitrait-elle cette passion terrible , à laquelle il est si difficile, si cruel de résister, ou n'éprouve-t-elle encore que ce désir vague, indéterminé, qui agite avec force, mais qui n'est pas durable lorsque les organes sont encore imparfaits? Eh! mon Dieu, n a-t-ou pas vu des enfants plus jeunes qu'elle, sans idée du physique de l'amour, en ressentir tous les feux? A dix ans, la princesse idolâtrait uu jeune seigneur, très-.i,ssidu auprès de sa mère. Son image troublait son sommeil, et le jour elle éprouvait les tourments de la jalousie : on ne se défiait pas d'elle, et pourtant ou ne faisait, on ne disait rien de positif devant elle. On faisait, on disait trop; rien ne lui échappait. Honorine a deux ans de plus, et elle est extraordinairenient avancée. .< On nous voit, mon ami, baisse ta main. » Cluclle conséquence ne tirera-t-elle pas de ces mots , si elle les a entendus?... Elle les a entendus j sa rougeur, sa pâleur, ce sourire amer, tout me
le prouve. J'abrégerai son supplice en lui dtant l'espérance; je juslilierai la fimiliaiité intime (|ui règne entre Sainte-Luce et moi , en
• ornant mon prochain mariage à llonoriiu'. Me justifier! eh! vou-
drais-je (lu'elle parlât ainsi a l'homnie (pi'elle doit épouser , un jour, une heure avant de le suivre à l'autel ? Ne précipitons rien , consultous .Sainte-Luce. Il ne peut être indilVérent à ceci; mais il n'est pas le )ière de ma fille, et il conservera son jugement : je me défie du mien. (,>ue de femmes ont cru couvrir une imprudeuce par des mesures hasardées , et ont achevé de se déceler!
Sainte-Luce a remarqué, comiiu' moi, ces mouvements impétueui, riiiipuissante volonté de les dissimuler, et il ne considère cela ipie comiue un enfantillage ipii ne peut avoir de suites. Sainte-Luce sortait des écoles lorsqu'il m'a été présenté; aucun objet séduisant n'avait encore frappé sa vue , et le iiremier reijard ([u'il a lancé sur moi a décidé du reste de sa vie. Il m'eût aimée trois , six , huit ans plus tôt, s'il m'eût rencontrée, et il croit (pi'llonorine , que personne ne doit aimer avant l'âjjc oii il a senti battre son eteur. Il ne veut pas entendre que les occupations d'un jeune homme fixent son esprit; (|ue sa vie, toujours active, prolonge le sommeil de la nature, et <pi'uiie petite lillc, qui ne remue (lue les doig'tts, a les journées entières, l't quelquefois les nuits, pour entretenir, caresser, étendre le délire de son imagination. Celle d'Honorine est si active! On nous élirve mal; les conséquences d'une mauvaise éducation sont incalculables, et on a l'injustice de nous les imputer ! il ne liint d'ailleurs (pi'un mot équivoque pour éclairer renfance sur le but, le résultat de l'amour, Sainte-Luce refuse de se rendre ii mes niisonnemenls. Je suis convaincue de la justesse de mes observations : je n'ai cessé d'étudier ma fille du jour de sa naissance ii celui-ci, et si son extrême jeunesse ne m'eût inspiré d'abord une sorte de sécurité, le moment où .Sainte- Luce s'est présenté à elle eût fixé mes idées.
Oh! oui, elle aime, elle aime passionnément, et elle a conçu des espérances: son chilïre cl celui de .Sainte-Luce , unis, entrelacés, ne m'en douucnt-ils pas la preuve? n'a-t-elle pu calculer que dans deux ans il sera rigoureusement )iossil>le qu'on la marie, et que .S;iinle- Luce est encore assez jeune pour attendre cette époque; que pour l'y déterminer, il doit sulfire de lui plaire , et se dissimule-t-ellc que la nature lui a prodigué tous ses dons, et qu'il est facile à un œil exercé de ])réjuger ce(|u'elle sera, quand ses formes, ([ui ne sont qu'indiquées encore, auront reçu leur développement, leur beauté et leur fraîcheur ?
Pauvre enfant! la voilà donc rivale de sa mère ! il faut, ]>our la rendre à elle-même, que je la frappe d'un coup terrible , que je lui apprenne que Sainte-Luce et moi touchons au moment de nous unir. Coup terrible en efl'et. Oh I si une rivale dont je ne soupçonne pas l'existence paraissait devant moi, si elle me déi:larait que ses droits sont plus anciens que les miens, si mon amant se rendait à ses vo'ux, à ses larmes; s'il retirait de moi celte main prête à tomber dans la mienne, je mourrais, je n'en doute pas. Et je suis parvenue à cet âge où ce que nous appelons raison, jugement, a acquis toute sa maturité! et je vais exiger d'une enfant de douze ans uu sacrifice dont je suis incapable! Quelle position pour une bonne mère! qu'il est affligeant pour elle de rencontrer une telle concurrente! Oh , non , il n'est pas pour moi du moins de bonheur qui ne soit chèrement acheté !
J'aime à me flatter dans certains moments qu'un aveu positif de ma part détruira un ])cneliant bien nouveau encore. Je suis persuadée que je peux gagner beaucoup à ne pas le diflérer, et qu'au contraire pendant quinze jours (jui s'écouleront encore jusqu'à mon mariage , cette inclination, à laquelle elle paraît s'abandonner sans réserve, peut prendre un accroissement efl'rayant. Il est au moins sûr qu'il n'y a pas d'inconvénient à lui apprendre aujourd'hui ce qu'elle ùoil connaître plus tard.
Sainte-Luce partage avec moi celte dernière opinion. Il consent à ce que nous ménagions l'extrêine sensibilité de cette jiauvre petite. Nous ne nous dirons rien qui ait rapport à l:i situation de nos cœurs, nous imposerons silence à nos yeux, nous ne nous approcherons plus le jour. Homme aussi bon que charmant ! il sacrifie à ma fille une portion de son bonheur! que ne fera-t-il point pour la mère? .4li ! combien je le dédommagerai de ce qu'il perd ! c'est un devoir; j'en ferai ma félicité. Je le comblais de caresses, je l'en accablerai : les nuits ne sulfiront plus à mon amour.
Les nuits! pendant que les miennes s'écouleront au sein des délices , que j'épuiserai ce que la volupté a de ravissant , Honorine appellera peut-être de sa couche solitaire l'iionime que je presserai sur mon sein , à qui je communiquerai mon ivresse. Oh ! que cette pensée cruelle ne se présente jamais au milieu des plus doux transports, elle glacerait tout mon être !
Je suis décidée à m'expliquer avec ma fille; je cherche li arranger d'avance quelques phrases qui disent beaucoup et qui unissent la décence a la clarté. Voici l'analyse exacte de celles qui s'olïrent à moi : J'aime, je ne peux me vaincre, et je veux que ma fille soit plus forte que moi. Cet aveu est cruel à faire; il est humiliant, et cependant il est indispensable. Je ne laisserai pas celle enfant en proie à des illusions que chaque jour rendra plus décevantes. Je ne ressemblerai ]ias à ces mères barbares, qui ne voient qu'elles, (|ui ne s'occuiient que d'elles, et que leur misérable aveuglement rend insensibles
TO
FANCHETTE ET HONOUINE..
aiu mniu de ceux qui les enloiirciil. Oui, je m'humilierai. Oli ! les
prissions ! It'Â pus^ioiiâ !
l"iif iilée assi'ï satisfaisante se jtréseute à moi. Je vais ])nsser chez lloiioriiie; je preiiilrai mon portr.iit, je le lolouriierai , je le rejjartlerai. Son embarras, son troulilc nii' dispenseront de trouver ces premiers mots toujours dirticiles à arranger, et si pt'nibles à dire. Elle parlera, nécessairement elle parlera. Je n'aurai d'alioid iju'ii répondre, et j'amènerai une eiplieation douce et graduée, qui peut-être ne l'effraiera pas, et (pii coûtera moins à ma deMicatisse.
• Non, ma charmante amie, non, me répond S.iinte-l.uce, ce moyen n'est pas lion , parce qu'il ne vous épargne point une scène alUiV.eante pour toutes dcuj; parce (pi'il ne sera pas «lillicile à Honorine lie dénuMer la ruse, l'astuce même cpii l'auront amenée, et
> qu'une lille qui croit sa mère capable de duplicité, l'estime moins, s'arme en secret contre elle, et se lient constainment sur la défensive. Cet état détruit la eonlianee, et mine insensiblement l'affection. Déclarons-nous franclicment , loyalement, en présence de tous nos amis, et voyons relïet que produira cet aveu sur l'esprit et le cœur d'Honorine. Je présume que la connaissance de notre amour mutuel rétablira le calme dans cette petite tète exaltée; mais, quel que soit le résultat de cet aveu, vous voiis féliciterez de vous èlre montrée avec la ilignilé qui convient ii une mère et à une femme estimable.
• Vous ne vouliez déclarer notre mariage qu'au moment de la célébration : qu'importe que ceux que vous avez chez vous en soient instruits aujourd'hui ou demain? La mort récente de M. de Fj-anclieville vous impose une certaine réserve? Ces ménagements Cesserontils d'èlre dans les convenances à l'époque que vous avez fiM c ? que sont une ou deux semaines dans la position où vous vous trouvez ? > oiis désirez que notre mari:ii;c se fasse sans éclat? la confidence que vous en aurez faite à nos amis vous obligcra-t-elle à rien changer au\ mesures que vous avez prises? Prononçons-nous, je le répèle, d'une manière tellement positive, qu'il ne reste rien à cette enfant des illusions qui l'égarent, si pourtant il est vrai qu'elle soit avancée à ce point. \ oilà, ma séduisante, ma précieuse amie, ce que je peuse sur une afi'aire à laquelle vous attachez la plus haute importance. Je laisse à la sollicitude maternelle à suivre ou rejeter mes conseils. J'ai cru pouvoir vous en donner; je me le suis permis; mais je n'ai pas la ridicule prétention de vouloir vous les faire adopter. J'ai dit ce que je pense; faites ce que vous croirez être bien. ■
Ohl oui, oui, même dans les choses indifférentes, une femme doit se complaire à être guidée par riioiumc auquel elle s'est donnée, lorsqu'il unit au sentiment le plus vif, une raison saine et éclairée, et qu'il estime assez son am.mte ]iour la juger digue d'euteudre son langage. Que l'impatience d'un joug , souvent utile, et qui me sera toujours précieux, que le dépit de ne pouvoir atteindre à cette force d'esprit qui caractérise l'homme bien organisé , fassent dire à des femmes superficielles que ce sexe s'est arrogé des droits qui ne sont jias dans la nature, qui sont uniquement établis sur la force et sur le vide de notre éducation : il serait bien plus absurde, répondrais-je, que le faible goivernàt le fort; que la légèreté l'emportât sur la sage prévo\aiice, les arts d'agréments sur des connaissances solides et nécess.>ires. Les Grâces, qui s'essaient a soulever la massue d'Hercule, ne prouvent que leur impuissance.
Oui, oui, j'obéirai ii mon amant, à mon époux; et que me prescrira-t-il? de vivre pour lui ? c'est mon unique vœu; de n'aimer que lui? que puis-je lui comparer? de parlager ses plaisirs? en aurais-je s'il n'itait pas avec moi? de le laisser diriger les affaires? eh I y entends-je quelque chose, et ne me prouvera-t-il pas son amour en se chargeant seul de ce pénible fardeau ?
n Ces raisonnements, madame , ne prouvent rien , sinon que vous aimez. — Eh' madame pourquoi se prendre quand on ne s'aime pas?
— L'amour n'est pas éternel, et un an plus tard vous auriez remarqué dans ce que vient de vous adresser votre amant, des expressions qui tienneiil à la rudesse, presque toujours inséparable de la force, et qui vous auraient blessée dans toute autre bouche que la sienne.
— L'amour n'est pas étemel! j'honore assez mon sexe pour croire qu'une femme ne cesse d'aimer que lorsqu'on l'abanilonue. Nous tenons par tant de nœuds à l'homme qui nous a subjuguée ! le respect dis bienséances, la difliculté de mieux choisir, la crainte d'une publicité toujours nuisible à notre réputation, tout nous fixe, nous arrête, si nous tenons ii l'estime de nous-mème. Ce que m'a dit Saintc-I.uce m'eût paru offensant dans une autre bou' be que la sienne sans doute. li me doit la vérité; m.iis lui seul a le droit de me la dire. Je l'écoutcrai toujours avec empressement; je lui céderai sans résistance, parce que sa tranière de voir et de juger est supérieure à la mienne. Je me complairai à donner a l'homme que j'aime exclusivement des marques de la plus grande confiance et de la considération qu'il m'inspire. 11 m'estime trop pour que ma coi-descendance ne l'élève pas à ses propres yeux. Je lui imposerai ainsi l'obligation d'être toujours grand et généreux. Le monde sera enfin juste envers lui, et l'éclat de la réputation qu'il se sera faite rejaillira sur moi. l'eut-ètre y a-t-il que que égoïsme ii penser, ;i se conduire ainsi. Eh 1 n'est-ce pas soi qu'on aime dans l'objet qu'on préfère? on l'aimerait peu, on l'aimerait mal, si on ne s'identifiait avec lui.
» — Ce que vous pensez de Sainte-Luce, vous l'avez dit de M. de Francheville. — Francheville n'était qu'un homme du monde ; Sainte- Luce est l'enfant de la nature. FiMiicheville m'a trahie, abandonnée, persécutée; Sainte-Luce a porté son amour dans les quatre parties du monde; il m'a rapporté un cœur longtemps vierge, et qui jamais n'a battu que ]iour moi. Tant de-constance , après tant d'épreuves, est une garantie certaine pour l'avenir.»
Telles sont les objections que je me suis proposées , et auxquelles j'ai répondu, je crois, d'une manière victorieuse. Plus je pense à mou bonheur, jilus je le juge inaltérable.
C'est ce soir avant le diiier que je proclamerai mon mariage d'une manière solennelle. J'aurai la dignité dont Hainte-Luce désire que je me pare. Je pense comme lui : tout ce qui tient cxléricurement à cette union, doit être revêtu de formes respectables. Je deviens chaque jour plus grande et plus forte auprès de cet bommc-là.
>ous sommes rassemblés; on va se placer. Je prends la main de Sainle-Luce, je prononce le vœu de l'aimer toujours, et rintcntiou de m'unir piocliaincment à lui. Je le présente à ma fille : « Embrasse cehfi qui te tiendra lieu de père, et qui, du fond du cœur, t'a déj.'i nommée sa fille. >
On s'empresse autour de nous On nous félicite, on nous embrasse. Les plus fins prétendent s'être doutés de quelque chose : ce mal d'amour se cache si diffi; ilement!
Oii est Honorine? « Elle est sortie, » me dit Sainte-I.uce en s'efforçant de retenir des larmes qui la trahissaient. l\ croit qu'elles seront promptemeni taries. Ab! il ne sait pas de quel sang elle est formée.
Je le charge de faire les honueurs du diner, et je cherche ma fille; je lui dois des consolations. Différer d'un moment serait ajouter à ses maux : je suis comptable des chagrins que je peux lui épargner.
Ces daines m'appellent. Elles ne dîneront pas sans moi : je n'écoute rien ; je vais oii m'appellent mon devoir et mon cœur.
Quel tableau ! elle est assise devant une table, sur laquelle ses coudes sont appuyés; sa figure angélique est cachée dans ses mains; die couvre de ses pleurs ce portrait qu'elle a placé devant elle; elle lui parle; elle lui adresse des Vœux et des reproches, elle le porte sur ses lèvres, elle le conjure, elle le supplie, elle lui demande grâce; elle me demande plus que la vie. Je laisse tomber ma tête sur la sienne; je la presse contre mon sein; je m'afflige avec elle. Elle ignorait que je fusse lii; mais elle sait que je l'ai entendue. Elle continue une scène que j'avais prévue, que je me flattais d'éviter, et qui froisse mon cœur.
Je la caresse, je la plains; je lui parle le langage de la froide raison. Eu! ne sais-je pas combien la raison est impuissante quand l'amour a parlé, et quel triste et faible dédommagement lui offre la pitié? Elle tombe à mes genoux, elle les embrasse. J'ai toute mon énergie, dit-elle , el la résignation n'est encore pour elle qu'un valu mot. A mon âge, on est maîtresse de soi; au sien, l'amour est un torrent qui ravage, qui entraîne, brûle, dévore. Elle sent combien on doit tenir à Sainte-Luce; elle est s:ins forces pour lui résister, et les miennes suffisent pour me vaincre. Elle le croit ! oli ! si cela était ainsi... que ierais-je? je ne sais.
Il faut lui répondre, et je n'ai rien de satisfaisant à lui dire. J'oppose son extrême jeunesse à ses désirs : elle me répond, ainsi que je l'avais prévu, que Sainte-Luce est assez jeune lui-même pour attendre un an ou deux. Je lui fais observer que Sainte-Luce a disposé de sou cœur: elle croit qu'il ne lui serait pas difficile de le porter de la mère à la fille. Elle est, dit-elle, mon portrait vivant; ce portrait doit s'embellir tous les jours. Elle n'ose ajouter que chaque jour doit me ravir quelque charme; je le sens; je m'arrête malgré moi à cette idée cruelle; elle m'arrache des larmes; je les confonds avec celles d'Honorine.
Sainte-Luce entre; il vient m'engager à paraître. Il est étonné de ce qu'il voit, confondu ainsi que moi de ce qu'il entend. Son innocence n'est pas entière; elle a des notions des douceurs du mariage; elle se livre à ses sensations avec la vivacité et la franchise de son âge. C'est lui maintenant qu'elle presse, qu'elle supplie. • Consentez, lui dit-elle, el maman ne me résistera pas. »
Sainte-Luce veut lerminer une scène doul la publicité donnerait lieu à de fâcheuses interprétations pour l'avenir. Il l'enijage à rentrer avec moi, et à se posséder. Il lui promet que ce soir nous l'écoutcrons avec complaisance, avec aft'ection. Le ton de bonté avec lequel il lui parle, la calme et la console. Mais ne pas détruire absolument ses espérances, n'est-ce pas l'autoriser .i en conserver? ses larmes se sécheraient-elles, si elle désespérait ? Il faudra donc, ce soir, qu'elles coulent encore, el avec plus d'amertume, et Cela pour cacher à quelques personnes que la pauvre enfant aime à l'âge où communément on s'ignore soi-même. C'est par respect humain que nous renouvellerons, que nous prolongerons sa peine. Certainement cette conduite est injuste.
Quelques années d'expérience nous donnent-elles le droit de la tromi>er, de nous jouer de sa sensibilité, d'apaiser ou défaire renaître ses douleurs, selon les circonstances? Oh! non, non. Il y a ici abus de Si confiance, de l'inlluence que nous avons sur elle; c'est la force qui agit sous le manteau de la ruse, et la force ne se cache que lorstju'elle rougil de se montrer ii découvert.
FANCIIF.TTF. I-.T IIONOUINE.
Je m'en eipliquomi «vec Sainte - Ltice. Je lui »iii« soumise en tout ce i|iii me r<i;aiiU' |iprsonnellement ; ni;iis ma tille a des droits im- |iiiMTi|ilililes et >iicrés : je Us lui maiiilifiuliai.
I\ou>i rt'iilriiiis. Ses yr»\ sont rou|;es; on s'en aperijoit. IJu'a-1-elle? voila les |>i'eiiiiirs mois i|ii'oii iii'ailresse , et aUMi'iels je ne sais ([ue r<'|ioiiili'e. n Mon lioirvreiiil xienl de s'envoler, » dit elle avec une assurance i|ui ni'ilonne. ^aillte-l.uce nu- rejjarde d'un air inécoutent : sa lo^'iilc repousse nu meusoiii;i', quel qu'il soit. D'Ilerhin, nos ofl'icieisdi- III rine se léveut et eonrenl le jardin. 'i Le voilà! • erieul-ils viiseinlde. Je n'y comprends |)lus rien.
Honorine sonlicnt le rôle qu'elle a pris. File sort avec enipreseiiiiiii; je la suis, je l'interroije. l'.lle a senti qu'elle aurait besoin d'un piclevie.ct en sorlaul avec nous de sa cliamlire, elle a ouvert la porte di' la caf;e. I.e moyen est adroit; mais la facilité avec lai|nelli' elle l'a cinii'u niinoiiee une iiiia|;inatiou trés-evereée. Où s'ariélcra - t-elle ? ou. pluKÎI, l'arréleroiis-uous? je n'ose rien prévoir. Pourquoi s' .dllij;er d'avance d'un mal ipi'oii ue peut prévenir? Pauvre enfant ! pauvre enraiil! ail! je in'all1ii;e iuvoloutairemciil... Les passions! les liassions!
L'oiseau est remis dans sa ca|;c. Le diuer continue. Ou «esse de s'occuper d'Iloiioriiie : elle s'empare de toutes mes pensées. Sainte- Luee cberclie mes jeux, et j'évite les siens, ^e sent-il pas combien ces regards île feu sont |ioi];iiauts pour la pauvre pelile qui l'observe? Il persiste ii ne voir dans tout ceci que de renlanlillage : puisse la suite ne pas l'cclaiier d'une manière douloureuse!
Il voit que j'alïecle de causer avec d'Ilerbiu, et il manjue du dépit. Quel boinme! avec toute sa pénétration, il ne s "nt pas que je ménage Honorine. Il aime éperdùmeut : el moi , n'aimé-je pas autant que lui? Mais l'amour esl-il un sciilimeiit exclusif? il peut Titre pour Saiiite-Luce. Pins lieureuse que lui, je joins à ce senliincnt délicieiiï celui de l'alTection niateruelle. (Ju'il me l'envie, mais qu'il ue m'empêche p<is d'en jouir. Me plaindrai-je , moi , des caresses qu'il prodiguera au fruit précieux... car je crois...
Je l'accuse, et de quoi? de m'aimer p[issiounément. Exigerai-je qu'il soit maître de lui au moment même oii j'ai déclaré notre mariage? Ne sais-je pas que mes plaisirs, mes cbagrins sont les siens? Il s'iuiposerait des privations , il s'aÛIigcrait avec moi, s'il croyait mes craintes fondées.
« Mou ami , je t'adore; je souffre de ue pouvoir répondre à tes regards brûlants; mais, je l'en conjure, épargne cette enfant. Cette nuit, je serai tout à toi. > Voilà ce que je lui dis à l'oreille en quittant la table, et je me promets bien de ne plus lui adresser un mot de toute la journée.
J'ai rempli ce pénible engagement. J'ai évité l'homme ii qui je. voudrais consacrer tous mes instants, tout ce qui me reste de vie. J'ai généralisé la conversation ; j'en ai écarté ce qui aurait eu quelque rapport avec mon mariage. J'ai vu quelquefois Honorine sourire. Ah! j'espère. Je me flatte qu'elle se résignera; que mon bonheur ue lui coulera pas le sien.
L'heure de se séparer arrive. Nous passons, Sainte-Luce et moi, dans la chambre de l'aimable enfant. Elle ferme sa porte; elle vient s'asseoir entre nous deux; elle nous prend une main à chacun; elle nous regarde alternativement. « Eh bien, dit-elle à Sainte-Luce d'une voix timide et faible, puis-je espérer de vous appartenir un jour? »
Je vois qu'il faut revenir au point d'oii nous sommes partis; qu'il serait inutile et cruel de lui laisser des espérances; qu'il est essentiel de se prononcer : je n'en ai pas la force. Sainte Luce lui laisse entrevoir la vérité qu'elle redoute. H lui promet tout ce qu'il peut, tout ce qu'il doit lui accorder. Sa protection, ses éijards, ses soins, ses prévenances, son amitié ue peuvent lui suffire: c'est de l'amour qu'elle veut. « Hépondez-moi , dit-elle; puis-je espérer de vous appartenir un jour? — J'appartiens à madame votre mère, et si un coup aussi fatal qu'imprévu nous séparait demain, cette nuit même, il serait impossible que je fusse à vous. •
Elle laisse tomber sa tête sur mes genoux; ses plaintes, ses sanglots éclatent. Sainte-Luce les attribue à une résistance peut-être trop fortement prononcée; il persiste dans sa manière de voir ; il croit que le sommeil, et ses espérances détruites, la rendront à elle-même. Le sommeil? elle ne le trouvera pas. Ses espérances? ai-je renoncé aux miennes quand nous occupions lui et moi deux points opposés du monde; quand j'avais à redouter des tempêtes, des combats, et peut-être l'inconstance? ISotre union détruira tout espoir? Esl-il vrai que l'amour ne vive que d'espérances? n'aimais-je pas Sainte-Luce, en dépit de moi-même, à une époque oii il paraissait impossible que je lui ,i|>parlinsse jamais? Elle sera sans cesse auprès de mon mari; elle \ ivra avec lui dans la plus entière intimité : le son de sa voix, un regard , une prévenance, la plus innocente caresse serviront d'aliment à tv déplorable amour. Elle souffrira , je le verrai, et je serais heureuse 1 Oh! non, non, cela ne iieut être. Séparée d'elle, je croirai voir couler ses larmes; elles me poursuivront jusque dans les bras de mon époux. t^)ue faire, mon Dieu! renoncer à Sainte-Luce? ch , quand je le pourrais, est-il une ])uissance capable de les unir légitimement? Sainte-Luce ne s'est-il pas prononcé? aurais-je l'audace de lui proposer de passer des bras de la mère dans ceux de la tillc? ne le deleslerais-je pas s'il pouvait y conseil ir?
11 m'engage à me retirer avec lui. il croit qu'il suffira d'une femme
de chambre. Il veut donc qu'elle rcnrcrmc sa peine, qu'elle retienne ses pleurs, qu'ils la suffoquent, qu'ils la tuent! Non; elle pleurera devant moi. Si je ne peux tarir ses larme , du moins je les rsMilerai.
Je reste. Je la délace, je la mets au lit; je lui fai>. prendre quelques calmants. « Pourquoi donc , maman, si tu renonçais à .Saintc-LMce, serait-il impossible que je fu-.se à lui ? • Elle répète cette question, h laquelle je ne peux répoudie. i^ui avouerai-je que ma conduite ett loin d'être sans reproclie?
Lu sommeil pénible l'accable par intervalles; ses yeux se femienl; des songes pénibles les rouvrent. Elle me demande ma main, elle la porte sur ses lèvres; elle l'y presse d'un air suppliant. « .\li ! ^i lu le voulais, maman, je serais heureuse. — 'l'ii le seras, je l'espère ; mais ce ne peut être avec Sainte-Luce. — Il faut doue mourir, niainan. » Le ton avec lequel elle prononce ces paroles esl déchirant.
• ISon, mon enfant, tu ne mourras pas. Tu vivras pour le bonheur de ta mère, le tien , celui de riiomme estiin.ilde ipii t'aura su plaire, et qui fera sa principale, son unique élude de se conserver Ion eieur. — H n'y a qu'un hoiiiiue qui puisse me plaire; je l'ai trouvé, et tu me le refuses! (^)iiel est donc cet obstacle qui m'en sépare a jaiii.iis? Tu ne me réponds rien. Tu in'ab.iiidoniies a ma douleur. •
Je l'embrasse. " Ah ! ce ne sont pas des eares.->es que je le deinande, c'est la vérité. l,)uel est-il, quel est-il donc cet obstacle insurinoiij table? • Elle prévoit tous ceux (jui •peuvent empêcher un mari.ige, excepté celui dont je n'ose-^iarler , dont je ne lui parlerai jamais, qu'en ce moment je voudrais me cacher ii moi-même. J'étais lière de mon boiilieiir; il m'ins|iirait un orgueil (jne je croy..is fondé , légitime; maintenant il m'huiiiilie, il me confond. Si j'aimais moins, j'éprouverais des remords.
Elle ne m'adresse plus la parole. Elle se parle à elle-même; elle parle à Sainte-Luce comme s'il était présent; elle peint 'en traits de feu les charmes d'une union assortie. Ce qu'elle dit lient du délire, el me prouve qu'elle est très-instruite Je lui prends le bras ; je crois sentir de la lièvre. Je sonne; je fais lever I lioinas; je lui ordonne de prendre la poste, de courir à Paris, de m'amener mon médecin. Le reste de la nuit s'écoule dans des alternatives plus ou moins aQIigeantes.
Sainte-Luce entre au point du jour. « Vous êles excédée de fatigue, me dit-il, allez vous reposer; je vais faire descendre vos femmes. — Je vous l'ai déjà dit, ce ne sont pas elles qu'il lui faut. Maisqu'avezvous , vous-même? vous êtes défait, vos yeux sont abattus, a II ne peut jirendre de repos quand il sait que je souffre. Il ne s'e.^^ pas couché. Il est venu plusieurs fois à cette porte. Il a entendu des choses qui ont entièrement changé sa manière de voir. Ce n'est plus une enfant qu'il considère dans Honorine, il partage mes craintes; il s'alUige avec moi : il y a longtemps que j'ai jugé son excellent cœur.
Il insiste sur la nécessité de me livrer au sommtMl. Il me presse de me retirer. « INon , mou ami , la nature a marqué ici ma place. Permettez-moi d'y rester. «
Elle esl assez tranquille. Je me fais apporter une ottomane; je m'arrange jirès de son lit ; j'ordonne qu'on me laisse avec elle. Je promets à Sainte-Luce de me rendre à lui et à la société, si je remarque quelque changement heureux.
Combien de temps a duré mon sommeil? Elle l'a respecté , je le vois. Pauvre enfant ! Ses yeux sont hxés sur moi; elle attendait que les miens s'ouvrissent pour nie jiarler. « Oii est Sainte-Luce, maman? pourquoi n'cst-il pas auprès de loi , puis(|u'il l'aime ? que je le voie, au moins. Veut-il m'ôter encore cette satisfaction? • Le ferai-je venir? Non. L'absence est un remède lent, mais quelquefois certain. Eb , quel effet a-t-il produit sur moi? cl n'cst-elle pas ma fille ? D'ailleups, dépend-il de moi d'éloigner Sainte-Luce? iSe louchons-nous pas au jour de notre mariage, et consentira-t-il à se séparer pour un mois , pour un jour , une heure , un instant , d'une épouse adorée ? Peut-être serail-il plus sage d'engager Honorine a rentrer à Ecouen. Exiler ma fille! la chasser parce que j'aime ! oh, cela serait affreux! ijue faire donc? mon Dieu, éclairez-moi, ôtez-moi mon amour.
Eh, quand je n'aimerais plus, son sort changerait-il ? Ces nuits fortunées, enivrantes lui sont à jamais interdites du moins avec
l'homme qui me les a procurées.
Elle veut se lever. Je la retiens; elle insiste, et je cède. C'est SaiiUc-Luce qu'elle va chercher. Du moins elle ne le verra, elle ne lui parlera qu'en présence de dix ou douze personnes.
Elle esl obligée de s'appuyer sur moi : elle est faible comme si elle irlait d'une longue maladie. Son imagination la dévore. Nous entrons au salon. On s'empresse, on l'entoure. Sainte-Luce se conduit parfaitement. Il ne lui marque ni l'indilTérence qui l'allligerait, ni l'affection qui ajouterait à ses re'grels. On raisonne sur son incommodité subite; personne n'en pénètre la cause. Quel bonheur ! Chacun, selon l'usage, me conseille un remède. J'écoute, je remercie, et je ne fais rien.
Mon médecin arrive. 11 examine l'intéressjinte malade. Il cherche les symptômes, il les rapproche, il les compare; il convient franchement qu'il a besoin de quelques jours pour se déterminer. (Quelques jours! Je le conduis dans ma chambre. Un médecin est discret; d'ail- I leurs il s'agit peut cire de la vie de m;i. fille. Je lui déclare cette pas- I sion prématurée, qui ue l'élouue pas, cl doul il a vu, dil-il, plusieurs
Tî
FANCIIETTE ET HONORINE.
exemples. Il ordonne des calmauls ; i une pri'vojaiile vi(;ilaiicc. Tout cela ik
provojaiiie vi(;iiaiicu. loui i-cia ne me rassure point.
Je veux la reconduire chez elle. Klle y consent, à comlilion que Saiute-Luce l'accompagnera. 11 lui contera, dit-elle, quelque chose de se» campagnes. Il conte si bien ! V.[[e trouve toujours un prétexte pour détourner le soupçon.
Comment se refuserait- il à une chose aussi simiile, demandée devant autant de témoins? Il nous suit. Il ne s'attendait pas à l'épreuve nouvelle à laquelle nous allions être soumis l'un el l'autre.
. Je ne veu\ qu'une i;ràce, nous dit-elle; mais je l'exige, parce qu'après y avoir longtemps pensé, il me sen>l)le ([ue vous n'avez pas le droit de me U reluser. (juel est cet obstacle insuimoulablc que
1 compte particulièrement sur monument de mes faiblesses. « Le voilà , lui dis-je, ce secret que tu
vcu\ pénétrer, et que je t'aurais caché toute ma vie. Prends, lis, et juge-moi. »
Je m'enfuis. Je vais cacher à l'extrémité du château ma rougeur, ma honte, mes regrets. Sainte-Luce me suit. Il sent quel besoin j'ai d'être secourue , el il veut que ces scènes désespérantes soient renfermées entre nous trois. « Eloignez-vous, lui dis-je, éloignez-vous. C'est par vous que j'ai cessé d'aimer mon mari; c'est peut-être mon indifl'érence qui l'a plongé dans le désordre, qui a produit sa fin tragique. C'est par vous, c'est pour vous que j'ai oublié ce que je me ■ devais, c'est ])ar vous que je suis avilie, dégradée dans l'opinion de ma fille. C'est encore vous qui lui donnerez la mort : que m'eût fait de plus mon pins cruel ennemi? Eloignez-vous... Ah! reviens, reviens. Sais-je ce ([ue je fais, ce que je dis? Pardonne-moi d'injustes reproches: mon canir, dis le premier jour , a volé au-devant du tien. Pardonne à une mère dépouillée de l'estime de sa fille cl tremblante pour sa vie : lu sauras à ton tour combien on aime son enfant. Pardonne-moi, pardonne. » Je tiens ses mains, je les mouille de mes larmes ; je tombe à ses pieds, j'implore de nouveau son indulgence et sa pitié. Il me relève, il me console, il me presse dans ses bras; mes lèvres rencontrent les siennes, et dans ce moment de trouble, d'affliction, de désespoir, l'amour veut reprendre ses droits... Un mouvement sympathique agit à la fois sur nous deux. Nous nous repoussons, nous nous éloignons, nous nous fuyons par des routes opposées. Pourquoi ceci n'est-il pas écrit encore? Elle saurait que sa mère, que son amant sont capables d'éprouver un sentiment délicat et généreux.
Je rentre au salon. Plusieurs de ces dames m'annoncent l'intention de me quitter. Les autres profitent d'une occasion favorable, de quelques places qui resteront dans les voitures. Ils ne iieuvent m'être d'aucune utilité, el l'aspect d'un malade agit trop vivement sur eux. Ah ! qu'ils piirltiit. Ils m'ont donné ce que je voulais, ce qu'on doit seidement altondre des amis d'un jour, d'aimables distractions quand j'étais en élal do m'y livrer. D'Herblu reste. « Je crains aussi, dit-il tout haut, de voir souffrir une enfant aussi intéressante ; mais sa mère
Elle a écrit au bas : Au plus aimable, ou plus aimil Pauvre enfant, U voilà donc rivale de sa mère.
vous m'opposez, et que vous persistez ;i ne vouloir pas me faire coiinaitre? Parlez, si vous voulez que je croie qu'il existe, si vous craipnez que je vous juge sans pitié. Ma raison est égarée. Opposez-lui la vérité qui me la rendra peut-être : je ne crois ])as qu'on puisse désirer longtemps ce qu'il est réellement impossible d'obtenir, tjuel est cet obstacle invincible ? »
Sainte-Luce me regarde. Je vois dans ses yeux ce qui se passe dans son àme. Il faut l'indécente inconvenance d'une explication. 11 veut se retirer; elle embrasse ses genoux. U ehi'rchc à lui échapper; elle emploie, pour le retenir, ce qui lui reste de forces; elle tombe sur le parquet, la tèle en arrière. Je pousse un crid'eiïroi; nous l;i relevons; nous la portons sur l'ottomane. <i Laissez-moi, me dit-elle; vous ne m'avez jamais aimée. Vous me sacrifiez à votre amour , puisque vous me refusez l'unique moyen que vous ayez de me guérir, la vérité que je vous ai demandée à genoux. Ou vous êtes féroces, ou mon union avec Sainle-Luce serait un crime. Et vous ne voulez pas que je le connaisse pour m'en garantir ! laissez-moi , laissez-moi. Je ne veux pas de vos soins; je ne veux pas de la vie. » Ses muscles sont en contraction; sa respiration est serrée; des mouvements convulsifs la défigurent. Il faut parler ! eh, le puis-je, l'oserai-je ?... «Sainle-Luce, Saiiîte-Luce, qu'avons-nous fait ?... Sainle-Luce, conseille-moi.
„ Je suis désespéré; mais est-ce à moi qu'il convient de faire
entendre ii celte enfant que sa mère... — Eh! mon ami, sa mère, plus humiliée que vous, doit-elle avoir plus de courage? que sont ici les convenances? on les calcule, on s'y soumet, quand le cœur et la tête sont calmes. Tout est en désordre chez moi; je ne vois que ma fille, son danger. Perdez-moi dans son esprit; mais sauvez-la »
11 s'approche d'elle; il va parler. Je cache mon visage dans mes mains... «Je me posséderai, dil-elle, je vous le promets. Ouel est cet obstacle invincible ?i 11 s'éloigne; il vient à moi. «Je ne le peux, ditil ; je ne le peux. » Une crise violente la saisit, la tourmente. «Je vais parler, m'écrié-je. Tu niéi»riscras, tu haïras ta mère, n'importe, je parlerai... » Ma langue se glace dans ma bouche.
Je cours à mon secrét.iire. J'en tire te manuscrit que j'avais destiné il mûrir plus tard sou expérience , cl qui uc sera pour elle qu'un
J'envoie chez le médecin, on le fiit lever, il vient, hclasi.
est affligée , je ne l'abandonnerai pas à sa douleur. « On n'a pas l'air de l'avoir entendu, on continue à parler de choses indifférentes. Je me relire; je les laisse libres d'arranger leur départ, je les dispense intérieurement d'un froid adieu, insignifiant jiour moi, parce qu'il ne peut exprimer que des lieux communs, qu'on voudrait faire ressembler à de la bienveillance, et qui ne trompent personne.
Je me raïqielle qu'Honorine est seule. Je lui envoie celle de mes femmes que je crois la moins capable d'interpréter une exclamation , un mot. Je lui prescris ce qu'elle doit faire, et je propose à Sainle- Luce de rjineiier ma fille à Paris. Elle peut encore supporter la voiture , et je pense que d'ilerbin n'était à s,i jilace ici qu'.iutant qu'il pouvait s'y perdre dans la foule. Je n'examine pas si son dévouement pour moi tient à son amour : je lui eu sais bien bon gré; mais je ne dois pas permettre que Saiute-Luce et lui soient constamment en
FANCHETTÏ ET HONORINE.
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présence l'un de l'autre. Il faut épargner l'amour lualhcurcui; l'amour fortuni' evi|;e aussi des mi'iiageuiculs. ■ , , ■
Je vais ilomior mes ordres à Thomas, tt [lOiir avoir l'air de faire quelque chose, je lu'eiilVrme dans ma hiblioUii-que, ou je m'abandonne à des Idées plus afllineaiiU-s les unes ([iie Us autres.
Vers le soir , on m'envoie demander la i.ermission de prendre con(;i de moi. Je fais répondre que ma lille n'est pas bien , el que je ne peux ni la quitter ni recevoir chei elle.
Ils partent : j'entends le bruit des roues, le fouet des postillons. Ils vont chercher ailleurs des plaisirs que je uc peux plui leur procurer : voilà le monde.
Souvenez-vous, dit le bon prêtre, que vos serments sont écrits dans le ciel.
Je me mets au lit, accablée, anéantie, et je compte toutes les heures ! je pense au moment oii je reverrai ma fille, à la manière dont elle me recevra, à ce que je pourrai lui dire : ah ! il y a lit de quoi penser pour toute la vie. Saiute-Luce me respecte, il se respecte lui-même , il ne vient pas; je l'en remercierai demain.
Honorine n'est pas plus mal , puisque la femme que j'ai laissée près d'elle ne me fait rien dire. Je désire et je crains de la revoir. Oh! que cette nuit est longue! les ténèbres doublent nos souffrances, parce que nul objet ne peut nous en détacher.
Le jour renaît enfin. Je me lève; je vais chez Honorine. Je m'arrête devant la porte, je baisse les yeux, je regarde le seuil. 11 semble qu'une force invincible m'empêche de le franchir. Je fais un effort sur moi-même , j'écarte les idées qui m'obsèdent, je m'élance , je suis près de son lit, et là j'éprouve ce qui arrive à celui qui, effrayé la nuit d'un objet fantastique, s'en approche eu frissonnant, et respire en reconnaissant son erreur.
Non, mes craintes n'étaient pas fondées. Elle me sourit d'un air mélancolique; mais un sourire, quel qu'il soit, soulage le cœur oppressé qui l'invoque, qui l'espère, qui l'attend. Elle prend ma main , elle la serre avec tendresse. Jfrsens ma confiance renaître : je ressemble à l'accusé qui redoutait la sévérité de son juge et qui n'en reçoit que des marques de bonté. Dne mère tremblante devant sa fille, jugée par elle, attendant de son indulgente affection un soulagement presque inespéré ! quelle situation !
it Remets-toi donc , ma bonne mère. Te défies-tu de mon cœur? ma manière de voir, de sentir, est la tienne. (Jui croit régler ses affections n'en a point. Tu t'es livrée à ta tendresse? Prévoyais-tu que j'adorerais Sainte-Luce? Ne te reproche rien; je n'accuse que ma destinée. Je renonce à ton amant. Qu'il soit ton époux, qu'il fasse ton bonheur, et je serai moins malheureuse... Oui, l'obstacle est insurmontable !
• Pardonne-moi de t'avoir contrainte à un aveu qui a dû le coûter beaucoup. Garde-toi de croire qu'il a altéré mes sentiments pour toi : mon amour est l'excuse du lien. Eh ! qui de nous est sûre de ne jamais faillir ? Tu ne me réponds pas ! comment , c'est moi , pauvre victime, condamnée à aimer, i souffrir, qui te console, qui t'encourage. Embrasse donc ton enfant. .
Je tombe dans ses bras, je me tais. Je suis pénétrée de la douceur de ses expressions; mais je sens combien je suis au-dessous de la dignité qui sied à une mère. Je suis accablée de l'idée que j'ai perdu le droit d'éclairer, de guider ma fille : j'ai conservé sou affection, niais nécessairement j'.ii perdu son estime... Oh' les passions, les passions!
Peut-être s'est elle fait violence pour m'adresser les paroles consolatrices dont elle a jugé que j'avais tant de besoin. Sun ton, sa figure ont quel(|ue chose de solennel, mais de contraint. Elle a voulu être sublime, elle jouit du triomphe qu'elle obtient sur elle-même. Triste et courte jouissance ! ai-je pu me H.itter (|ue la connaissance de ce cruel mystère étoufferait son amour? Lui imposer silence , et n'avoir personne à qui ouvrir son âme, n'est-ce pas doublement souffrir?
Je lui propose de retourner à Paris : elle est disposée à faire ce qui me plaira. Je lui conseille de voir Sainte-Luce aussi rarement que le permettront les circonstances et l'usage : elle sent la nécessité de suivre ce conseil. Elle me résistait quelquefois ipiand elle me croyait irréprochable ; elle fait maintenant tout ce que je désire , tout ce qui blesse son cœur, avec une facilité ipii annonce lintention de me dédommager de ce que j'ai perdu dans sou esprit, de me faire oublier que j'ai rougi devant elle. Pauvre mère! pauvre enfant!
Je mets Sainte-Luce et d'ilerhin dans un cabriolet. Je la prends dans ma berline avec une de mes femmes. Elle me sourit «juaud nos yeux se rencontrent. (Juaud je la regarde à la dérobée, je trouve dans tous ses traits l'expression de la douleur. Calme son cœur, o mon Dieu! conserve-la-moi. >e frappe point en elle sa mère coupable et désolée.
Nous arrêtons à la Ferté pour déjeuner. Elle rougit en voyant Sainte-Luce; ses yeux cernés se raniment. E|le lui présente la main; elle la relire aussitôt. .Sainte-Luce s'avance et la baise au front. Elle se laisse aller sur un fauteuil. Je cours à elle : • Ce n'est rien , me dit-elle tout bas, que le sentiment de mou bonheur. Je croyais ne plus en goûter. » (jucl bonlieur que celui de l'antale!
Je suis enfin l'heureuse (eoiine de Sainte-Luce.
Nous arrivons à Paris. Elle se plaint d'un violent mal de tète : j'en voie chercher mon médecin. Il entre, il examine la peau; il croit voir des dispositions à une éruption violente. Il ordonne peu de chose : il craint de juger trop précipitamment. Sainte-Luce ne veut pas que je passe la nuit avec elle. « Eh ! veiller dans mou lit ou auprès du sien, n'est-ce pas la même chose? "
Le mal augmente considérablement vers minuit. La peau est brûlante et sèche. La fièvre se manifeste; le délire se prononce.
Oui, elle s'est fait violence pour me marquer une espèce de calme, une résignation dont elle est bien loin. L'ardeur de la fièvre .ijoute à celle qui la tourmentait déjà : ses expressions sont brûlantes, (^ucl ravage effrayant l'amour fait dans ce jeune cœur-là! elle en mourra, elle en mourra. Pourquoi lui avons-nous ôté l'espérance!
Oui, dans ce moment-ci je lui sacrifierais mon amour, si S.iintc- Luce n'était déjà mou époiu. Je les unirais; je fuirais au bout du
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inonde, n'emportant avec moi que la satisfaction de l'iivoir rendue à la vie, fl de la savoir lieiircnsc. Col;i ne su |)cut plus. iNon , cela ne se piMil plus! je me jette à (;oiioiix pris de son lit; je prie pour elle. Des prières, des vœnx stériles, voilà loiil ce que j'ai à lui offrir... .Mallieiireuse! (pi'ai-je dit? eh! poiiii|iioi le ciel ne in'exaiicerait-il pas (juand je l'invoque en faveur de riiiiiooenee!
La crise auijuienle. J'envoie chez le médecin; on le fait lever; il vient... Il se tait; mais je rolis<'rve, et je crois lire dans ses yeux la euiulainnation de ma lillle. n Ou'a-t-elle, an nom de Dieu, qu'alelle? ne me caeliez rien : l'incertitude a loujourg été pour uioi le plus cruel des maux. — Rlle n'est pas bien, madame; mais je suis loin de désespérer. — Q)H'a-l-elle, monsieur, ré|ionde2;-moi ? — Une lièvre scarlatine, madame. — Et ces laelies (oneées en lonicur?... \ ous vous taisez, monsieur! qu'indiqueut-elles? — Rien de fâcheux, madame. >
.le ne crois pas un mot de ce qu'il m'a dit. Mais j'ai un moyen sûr d'éelaircir les plus douloureux soupçons. Je sonne ma femme de chambre: je fais deseeiidrc 'l'Iionias. Je lui ordonne d'aller à l'instant chei mon pharmaeien, de lui rendre eonipte de l'état de ma fille, et de lui deinainler ipudle maladie indiipient l<s symptômes et les remèdes prescrits par le médecin... Si la maladie est mortelle, Thomas ne me dira rien. Je jette une rohe sur mes épaules, un voile sur ma tète; je laisse ma femme de clianihre auprès d'Honorine; je sors... o Vous tftes encore la , Sainle-l.uce! vous voulez donc mourir aussi , et sans pouvoir être utile ii cettte enfant! Vous me condamnez donc à survi\re à tout ce qui m'est cher! — C'est vous, ma digne amie, qui proili!;uez votre vie, et... — Tic suis-je pas sa mère! — Eh! ne nrii\ez-vons pas nommé^snn père ? Si je ne craignais de m'olTrir à ses yeux, je ne la quitterais pas un instant. — Eh bien ! suis-moi; viens t'celairer sur l'état de cette chère et déplorable enfant. » Je prends son bras, je l'entraîne, nous partons. Thomas me crie qu'il va éveiller mon cocher. Je perdrais une demi-heure, et je suis sur des charbons ardents.
Je pense en route que mon pharmacien me cachera la vérité. Je vais de rue en rue, je cherche à la faible lueur des réverbères une pharmacie oit je sois inconnue. Je ne marche pas, je cours, je vole. Sainte-I.uce veut me retenir. Il me parle de ma santé. U est, dit-il, le père de ma lille, et il oublie iprelle est mourante !
Personne dans les rues de qui je puisse obtenir quelque indication. Je vais, je viens, je tourne; je me désole... Je trouve enfin ce que je cherche depuis si longtemps. Sainte-Luce frappe à coups redoublés. Un homme parait à une croisée, et demande ce qu'on lui veut, d'un Ion fcri incivil. Tant mieux : celui-là ne déguisera rien, o Un remède à préparer à l'instant, lui répondis-je , et di\ louis à gagner. » Cet homme me prie très-polirneiil de vouloir bien attendre un peu, et .jiendant qu'il s'habille, Sainle-Luce, qui m'a demandé cent fois oîi j'aPais, ce que je voulais, et (pie je n'entendais pas, répète sa question. Mon immobilité a-t-elle dissipé la contraction d'esprit et I impatience 011 j'étiiis en lisant, tant bien que mal, des écriteaux d'enseignes? Je lui réponds; je lui lais connaître l'objet de li longue course que nous venons de fournir, et je le prie de n'entrer que quel. [lies minutes après moi : je redoute, dans ceitc circonstance, l'extrême intérêt qu'il me porte; il voudra me ménager, et un signe, un coup d'ceil de lui , adressé à cet homme, m'empêcheraient de connaître la vérité.
1.1 jiorle s'ouvre. Sainte-Luce s'avance; je le repousse; j'entre, je ferme la iiortesur moi. Je compose mon visage et mon ton. Je me donne pour une amie de la mère de la malade; je prcsenie l'ordonnance; je décris la siliiation de ma fille; je détaille les crises qu'elle a soutenues, et je demande ce qu'on peut craindre et espérer. « La malade, me dil-il, est probablement attaquée d'une fièvre scarlatine. Les taches que vous avez rcmanpiées pourraient être du pourpre. Le camphre, lis acides ordonnés, indi(pient la putridilé qui se déclare; l'ensemble des remèdes annonce les progrès elTrajants du mal. Je vous conseille, madame, de pré(arer la mère à se séparer de son enfant. » Je jette un cri d'effroi et de douleur. Sainte-Luce ouvre la porte ; je tombe dans SCS bras.
L'espérance avait soutenu mes forces. Ce que je viens d'entendre m'oie jusqu'à celle de me soutenir. .Saiiitc-Luce me porte dans l'arrièrt-boutique. Il ne s'occupe que de moi, et il se dit le père de ma fille! " Le remède, le remède! » ne cessé-je de répéter! L'homme dont la véracité me désespère, se hâte, tourne, renverse tout, et les minutes me paraissent des siècles! Sainte-Luce croit pouvoir compter sur une demi-heure encore, et il veut aller demander mou carrosse. • Cue dcini-lieure ! in'écriai-jc; elle mourra donc sans soulagement ! u ISous entendons rouler une voiture... c'est la mienne. Mon bon Thomas me l'a aineiue. Il a prévu, dit-il , que j'entrerais chez l'apothicaire le plus \oisiii de chez moi. 11 a parcouru les rues adjacentes, et il a fait arrêter devant cette bouli(iue, éclairée ii deux heures du malin. " Dans quel état est ma fille? — Hélas! madame, nous n'avons pas remarqué de changement avantageux. — Tu pleures ! Thomas ; ma fille est plus mal. — Madame, le médecin assure que non. — Le médicin est chez moi ! — Il n'en est pas sorti, madame. Il a jiris congé de vous ; mais il s'est retiré chez M. de .Sainte-Luce, et il a oiilonné qu'où l'ïverlit, ù U malade avait une crise nouvelle. — Elle en a
donc eu une ! — Grâce au ciel , madame , elle est terminée. Remettezvous, ma chère maîtresse ; espérez. -• Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! je n'ai plus d'enfant ! »
Le remède est prêt. Je le prends, je m'élance dans mon carrosse ; Sainle-Luce me suit : nous partons au grand galop. J'arrive ; je monte l'escalier avec la rapidité de l'éclair; j'entre.. T Ah ! elle respire , elle resjiire encore !
Le médecin prend la fiole de mes mains, il en fait avaler quelques ijouttes. Un instant après il administre une dose nouvelle. Les yeux de mon enfant s'ouvrent... Je crois renaître avec elle. L'espoir vient ranimer mon cœur. Espoir perfide, combien de fois ne m'as-tu pas déjà déçue !
Elle m'a nommée d'une voix bien faible; mais enfin elle est revenue à elle. Je me précipite sur ce lit de mort. Je la presse dans mes bras. « Eloignez-vous, madame, éloignez-vous; ce souffle est contagieux. — El vous restez, monsieur ! — Mon ministère m'y oblige. — Et ma qualité de mère ne m'impose-t-elle pas des devoirs plus rigoureux, plus saints? » Tout cela s'est dit à voix basse.
Sainte-Luce me conjure de nis retirer. « Non, monsieur, je mourrai, ou je vivrai avec elle. » Je fais sortir mes gens. Je m'incline sur ce lit dont on veut m'arracher, et dont j'ai tourné les rideaux autour de mes reins. « Ma fille, m'entends-lu? — Oui, ma bonne mère. — Je romps mon mariage; je le romps sincèrement. Heviens à la vie, et nous irons ensemble pleurer le bien que nous avons perdu. Nous nous consolerons mutuellement; nous vivrons lune pour l'autre, et du moins lu n'auras pas sous les yeux le spectacle déchirant du bonheur de ta mère. Cuéris, ma chère, mon adorable enfant. Je te le répète, mon mariage est rompu : j'en jure par l'honneur, par ta vie, que je demande à Dieu, par les larmes que je verse en ce moment. »
Sa figure décomposée reprend un air de sérénité. Elle cherche ma main , elle la porte sur ses lèvres, elle me sourit. Oh ! si mon sacrifice mo rendait ma fille, non, je ne regretterais pas les eftorls douloureux qu'il me coûte. Eh ! n'est-on pas heureuse quand on est mère, quand on l'est d'Honorine ? Faut-il vouloir la somme de félicité qui suflirait aux vœux de dix mortels ?
Je me sens brisée de fatigue et de ce que j'ai souffert. Le médecin tire un flacon de sa poche. Il emplit un cuiller de la liqueur qu'il contient. H me propose de la prendre. Elle me rendra des forces, ditil , elle éloignera le sommeil. Je la prends .sans réfléchir, sans résister... Hélas!... ma tête s'appesantit; mes membres s'engourdissent.
Je sors d'un sommeil profond. Oii suis-je ?... Ah! dans la chambre de Sainte-Luce. « Et mon enfant , mon ami , mon enfant ? Tu ne me réponds rien ! c'est fait d'Honorine , c'est fait de moi ! « Je veux me lever , contempler pour la dernière fois ces restes déplorables et pré' cieux : il me retient dans ce lit, d'oii je veux m'échapper; il me conjure de m'épargner un spectacle affreux; il me conjure pour moi, pour lui. Pour lui ! il croit me rappeler à l'amour, me faire oublier que j'étais mère, que je ne le suis plus. << L'amour! l'amour! il ne reste plus de place pour lui dans mou cœur déchiré. Je suis en proie à toutes les douleurs qui peuvent torturer une femme faible, et ces maux qui m'accablent , je les ai attirés sur moi. Je me suis donnée à Chantilly à un homme que je ne connaissais pas. J'ai abusé de mon ascendant pour lui faire négliger les devoirs toujours sacrés du mariage. J'ai tué madame de Mirville , j'ai tué son fils. J'ai méconnu les droits de mon mari , et je vous ai aimé. Coupable aussi envers vous, j'ai forcé votre inclination, je vous ai précipité au milieu des dangers. J'ai armé votre bras contre Soulanges; c'est moi qui ai dirigé le coup qui lui a ôté la vie. C'est mon fol amour qui V us a ramené ici. C'est par moi que ma fille vous a connu, et que le poison qui circule dans mon sang s'e t glissé dans le sien... La maladie qui me l'a enlevée était, me dites-vous, indépendante de cette passion prématurée, impossible à prévoir. Elle en a été la suite naturelle. J'ai donné la mort à ma fille. Madame de Mirville est vengée : il y a une Providence; je la reconnais au coup dont elle m'a frappée... Vous voulez que je me modère , que je me calme ! Du calme , au moment où je jierds lotit, 011 ma mémoire trop fidèle me rappelle des crimes, et pas une vertu pour les balancer... Je suis peut-être mère encore... je suis peut-être mère encore, dites-vous?... Ah! répète-moi ces derniers mots, si tu ne veux pas que je succombe à mon désespoir.... ma tête s'égare.... mes yeux s'obscurcissent.... adieu.... adieu.... »
Qui me parle ? qui m'appelle ? qui couvre ma main de larmes brûlantes? de quelle léthargie profonde vient-onde me tirer? Je ne pcu% soulever ma tête. Mes membres affaiblis refusent de m'obéir. Mes idées n'ont pas de suite. Que m'est-il arrivé? d'où viens-je? rêvé-je, ou suis-je éveillée? suis-je morte ou vivante ?
Oui tient ma main, et n'ose lever les yeux sur moi ? Ce ne peut être un ennemi; pourquoi donc me craint-il ? Je fais un cflorl ; j'essaie à soulever sa tète. Un cri se fait entendre, et c'est un cri de joie. Il se répète autour de mon lit.... c'est Sainte-Luce!... est-ce bien lui?... Oui, oui, c'est lui.... Qui l'a réduit à cet état d'épuisement? Son teint est llétri ; sesjoues sont caviies, ses yeux éteints... j Voilà Uhomas , pâle , défiguré aussi. Ah ! je le vois : je reviens d'une
FANCIIF.TTE ET HONORINE
iiuilailii- lonijiic il aoiilouiousc. Us se soiil evti'iiui's, presque anéantis potir moi.
. Ml lUlo! ma lillo! » Voilà les preiiiiii» mois qiij m'écba|ipent, les seuls qur je puisse articuler eucore. 11 me reijarde d'un air su|>jiliaiit. Il prcuil ma main; il U porte sur mi:ii sein. " 11 esl là, me dit-il; il te demande ijiàee; je le demande sa vie. . gui donc, i|ui?... Ali ! mon Dieu! mon Dieu! lu ne m'as pas fiappre tians l'excès de la colère, 'l'u m'as luinie. Mais pour nie permettre d'e\pier mes fautes, lu me donnes de nouveau! devoirs à remplir. Kn ilidummaiiemrnl de ce ijuc j'ai souffert, lu nie permets d'espérer îles jouissances. Mon ami, efl'.ieons jusqu'à la Iracc de nos failitesses. yue les lois divines ei liumaiiies consacrent notre union. Prie l'ollicier pulilic et un prêtre de venir recevoir nos .serments. "
Il se relève, llclas! il était it |;enou\ près de mon lit. Il veut se liàler; il peut à peine se soutenir. Je lui fais un siijne de la main, il revient à moi : m Je suis mieux, beaucoup mieux; ne précipite rien. Ménage l'époux pour qui je veux vivre, comme je veux ménager la niL're de ton enfant. »
Tliomas s'approche. J'ai été dix-sept jours entre la vie et la mort. Sainle-Luce a passé dii-sept jours et dix-sept nuits à colé de moi. ISi Thomas ni mes femmes n'ont pu le délcrminer à prendre un in.stant de rcjios! quelqueloi> ses veux se fermaient maigre lui : <les songes eiVrajants le réveillaient aussitôl. Il s'approchait de mon lit; il clierehail" mon |iouls. mon haleine; toutes les puissances de son àme étaient vuspeudues jusipi'à <e qu'il les eût trouxés. Il passait de la crainte à l'espér.ince, et hientot des craintes nouvelles succédaient à l'espoir. 'rbom;is a partagé ces soins pénibles : je le vois à l'altération de SCS traits.
Je réfléchis que Sainte-Luce et moi venons de nous expliquer bien librement devant lui. Eh! n'est-ce pas à l'aflection la plus désintéressée que je dois le zèle soutenu dont il ne cesse de me donner des marques? .\-t-il trahi ma confiance à Crécy? il me sera fidèle. Mes femmes dorment, ou sont à l'office : ce ne sont que des servantes. Mais elles n'ont rien entendu.
D'ilerbin demande à partager l'allégresse de ceux qui s'intéressent sincèrement à moi. Il esl venu régulièrement deux fois par jour. Il a marqué à Sainte-Luce le plus vif désir de partager ses fatigues; Sainte-Luce ne lui a permis de me voir qu'une seule fois : j'étais dans un état désespéré. Ils ont confondu leurs plaintes, leurs regrets, leurs sanglots. Ce tableau était déchirant, dit le bon Thomas. « Ah I qu'il vienne se réjouir avec nous, celui qui a donné des larmes à votre mort. •
Je consens à le voir. Il entre, il me regarde, et il ne peut proférer un mot. Ses traits sont agités par une foule de sensations qui se croisent, qui se heurtent; il éprouve toutes celles qui peuvent frapper nos organes, excepté la sensation si douce que donne l'espérance. Il prend ma main; il la baise avec transport; il embrasse Thomas; il revient à moi ; il retourne à ce digne domestique. Il est dans une espèce de délire.
Sainte-Luce revient. Lofficier public a bien voulu déroger à l'usage, en raison du danger d'oii je suis à peine sortie. Sainle-Luce a pris pour témoins nos jeunes officiers de marine. Je prends pour les miens mon bon Thomas... Je n'ai pas la force de proposer à d'Herbin d'être le second. « J'aurai le courage de supporter ce si)eclacle , me dit-il tout bas. Assurer le bonheur de voire vie ne peut être un malheur pour moi. • Quel ami !
Les paroles augustes sont prononcées; nous avons satisfait à la loi. Il ne manque à notre union que d'appeler sur elle les bénédictions du ciel. Je remarque que la piété est fille du malheur. Brillante de • sanlé, de plaisirs, j'oubliais des devoirs dont mon état actuel me rappelle l'imporUnce. Que la religion est belle quand elle console! qu'elle est aimable quand elle consacre le plus doux des penchants !
Un prêtre, simple et pauvre comme ceux de l.i iirimitive Eglise, sans autre prétention que celle de faire le bien, sans autre éloquence que celle du cœur, m'écoute, m'encourage, me rassure. Je n'ai, dit-il, que des faiblesses k me reprocher, et Dieu pardonne au faible qui revient sincèrement à lui.
Je donne encore des larmes à ma lille en parlant de sa fin déplorable. • La Providence, madame , ne fait rien sans motits. Savez-vous si, en vous olant cette enfant, elle n'a pas prévenu les excès oii l'auraient portée un jour les liassions qui déjà maîtrisaient son àme? La mort l'a garantie peut-être de 1 avilissement et des remords : elle vous épargne la douleur amcre d'en être témoin. Respectons les voies cachées de Dieu, et bénissons-le. •
S.iiiile-Luce sort avec lui. C'est à son amour que je dois sa soumission à l'Eglise. IN'importe. La Providence se sert de tout, a dit le bon prêtre.
Ils rentrent ensemble. La cérémonie commence. .\vec quelle ferveur je m'unis aux prières du ministre des autels! Avec quelle ardeur
Sainte-Luce jure de m'êlre toujours fidèle! • Souvenez-vous, nous dit le bon prêtre, que vos serments sont écrit dans le ciel. Le» enfreindre, e'esl déchirer voire feuillet du li\re de la vie.»
Il ne nous fait rien signer. Je lui en dciuande la raison. • Je n'ai pas d'autre désir, nia<lame, i|ue de reiuplir digiitiiieiil mon iniiiiMière, et d'assurer le repos di» cunsciences. Si je tenais un regiblre, ne puurrait-on jias croire (|ue j'attends un chaiigemi ni qui reiurllrait entre les mains du clergé l'état civil des citoyens? Dieu cl la loi, je ne connais que cela; je ne veux pas coniiaitre autre chose. •
Je lui demande encore s'il e-.t heureux , s'il n'aspire pas à une place plus distinguée (|ue celle (|u'il occupe. • Je suis l'ami des pauvres, parce que je suis pauvre comme eu\. L'opulence m'éloignerail peutêtre de ces réduits oii je porte la consolatiuii et l'espoir. El puis, madame, les apùtres ne se faisaient pas appeler iiiunseitjntUT, et uc portaient pas les décorations que dispensent les rois. •
Sainte-Luce lui fait un cadeau honnêle. Il sort pénétré de reconnaissance. Je reverrai ce bon prêtre-la.
Je suis soulagée d'un pesant fardeau depuis que J'appartiens légitimement a Sainte-Luce. Le souvenir de ma chère enfant altère par intervalles ma félicité ; mais ce souvenir, si cruel encore, deviendra avec le temps un senliiiunl mélancolique et doux, que je me complairai à nourrir, et aucpiel je m'abandonnerai dans ces heures de solitude et de liberté que l'hymen , ainsi que l'amour, amène quelquefois.
Il s'est fait dresser un lit à côté du mien. Rassuré sur mon existence, il fait pour lui-même tout ce que je lui prescris. Déjà le sourire reparait sur ses lèvres , et les roses sur ses joues. Je suis encore bien faillie, et ma pâleur m'efl'raie. 11 prétend que cet air de langueur me rend plus louchante. Puisse-l-il toujours voir ainsi !
i\Ia convalescence esl rapide, et il se plail à remarquer le retour progressif de mes charmes. Il me retrouve, il me reconiiait. Il compare ce que j'étais à ce que je suis. Je ne dilïere plus de uioi-mênie, dit-il, que [lar une certaine froideur qui se dissiperai mesure que
mon sang reprendra sa chaleur première Moi, froide, mou Dieu !
Je m'efforce de le paraître, pour ménager ses forces renaissantes... Déjà, si je cédais à l'impulsion de mon cœur, je serais dans ses bras.
Il est venu, et nous l'avons hàlé, ce jour oii l'amour le plus tendre devait reutrer dans tous ses droits. Je joins à ce que la volupté a de plus vif la satisfaction de pouvoir publier mes sentiments, d'en présenter l'objet avec orgueil , de jouir des marques d'estime et de considération qu'on lui prodigue; et quand on regarde avec attendrissement sa broderie ou sa décoration, je me dis, je me répète : .le suis la femme de cet homme-là
La gloire l'a encore arraché de mes bras, et pendant son absence je ne vois personne : il a été jaloux de d'Herbin , lors même que j'étais mourante. Je fais des veux pour son retour. M'occuper de lui , c'est n'être jamais seule.
Les suites d'une blessure grave à la jambe vont le fixer près de moi. Il doit avoir perdu cette démarche noble qui le faisait remarquer partout. C'est presque tant mieux. Il est des moments où je voudrais qu'il fût privé des agréments de sa figure : je l'aimerais autant, et je serais plus sûre de lui.
Il a ajouté de la gloire à celle qu'il avait déjà acquise. Il revient porté jiar l'amour et le désir, et cette fois il a embrassé son fils. Il le trouve beau, parce qu'il me ressemble; il l'aime, parce que je suis sa mère J'ai trente-quatre ans, et il veut bien me irouver embellie. Je vieillirai, dit-il, comme Ninon. Ah! que je sois toujours belle à ses yeux : bien certainement je n'imiterai pas celle à qui il me compare, dans son inconcevable légèreté
Les années s'écoulent, et notre félicité n'a pas souffert d'atteinte. Il est toujours le même, et pourquoi ? Des plaisirs faciles ne l'ont pas porté à mal juger des femmes. Il m'a donné son estime avec son cœur; il me l'a conservée parce que je lui ai résisté longtemps. Il ne peut m'ùter ni l'un ni l'autre . parce qu'on tient à un bien acquis en proportion de ce qu'il a coûté.
Celles , au contraire , qui semblent appeler un vainqueur, qui sont prodigues de bontés , qu'on n'apprécie pas , parce qu'on a eu à peine le tempsde les désirer, peuvent-elles se flatter de fixer un amant ? (Jue leur importe d ailleurs ? L'orgueil seul se soulève contre l'inconst .ut. Le cœur esl calme, parce qu'il l'a toujours été. On a confondu lei sens avec lui , cl les sens ne parlent qu'aux sens. Celte conformilé d« goûts ne produit que des liens légers , qu'on rompt comme on les a formés. Voilà l'histoire de Franclieville, et la moitié de la mienne. Mon amour pour Sainte-Luce en esl la seconde partie. Celle-ci ne peut offrir que le tableau d'un bonheur durable. Pas de crainie>, de mal réel, d'incidents, de transitions, rien qui puisse intéresser ou piquer la curiosité , et je dépose ma plume»
FIN DE FANCHETTE ET HONORINE
UM GRAIN DE l'HlLOSOPHIK,
l'IGAULT-LKliKUN.
Le safje «éprouve le besoin ite vivre avec liii-infnie. Cliercliant à se m-iieillir s,iiis cosse, ii prolonger ses iiu'ilil^itions, il tU'sirc trouver un asile contre les distractions conliiiiiellcs i|iii ;issiij}cnt l'Iiomme vivant au milieu du grand monde.
Je ne nie vante pas d'être un sage : j'aspire au moins à le devenir. J'ai lonc un petit loi;enient dans une petite maison isolée au haut de l.i rue MoiilTetard. Mon voisinage est composé de i;ens qui ne me parlent ipi'avec leur bonnet passant sans cesse de la lêle à la main, et de la main à la tète.
Je nie félicite du parti que j'ai pris, et je me livre entièrement à l'étude de la sagesse... Je m'aperçois bientôt que je nie suis trompé dans mes moyens d'exécution.
Un bruit de roues suspend mes réflexions; je mets la tèlc à la croisée. Deux chevaux niaijniliques, un superbe carrosse, trois grands laquais, donnent lieu à de nouvelles reflexions véritablement admirables, et jusque-là tout va bien.
Mais en dépit des raisonnements de ma sagesse, je suis forcé de convenir qu'il est plus agréable d'avoir un carrosse et un hôtel somptueux, que d'aller à (licd, et d'habiter un troisième étage dans le haut de la rue iMoufl'etard. La sagesse rejette ces mauvaises pensées, et je continue à lire mon Séncque... J'en étais à son chapitre du inrpris des richisses, dont tout le monde a au moins entendu ]iarlcr.
Je m'indigne contre ce Sénèque, gorgé d'or, dont les ridicules déclamations semblent insulter à l'indigence. Je jette le livre par ma croisée, et je me dis les plus belles choses du monde sur la perversité de l'espèce humaine, toujours dissimulée avec pcrlidie, par le besoin de se parer de quelques vertus, jiour inspirer le respect le moins mérité.
J'allais, dans mon premier mouvement de colère commencer à ce sujet un livre in-fulio, lorsque j'entends frapper doucement ii ma porte. Une petite fille de quinze ans, fraîche comme le duvet de la pèche, faite comme une nymphe, timide comme l'innocence, me fait trois ou quatre révérences bien gauches, mais si séduisantes! Elle me rapporte cet impertinent Sénèque, que je ne voulais plus lire , mais que je ne peux refuser de la main qui me l'oflre.
Un sentiment d'orgueil me fit chercher ma poche... Un sentiment d'honnêteté me retint. Je ne voulus pas humilier l'Ilébé de la rue Moulïetard, qui d'ailleurs me paraissait au-dessus du besoin. Je la remerciai , et je crus ne mettre que de la politesse dans mes remercîinents... Ses joues, colorées du rouge de la pudeur, me firent juger que j'avais mis trop, beaucouj) trop d'expression dans mon compliment. Je me lus. Ilébé se retira en me faisant encore une petite révérence. Je l'accompagnai jusque sur mou carré; je la suivis des yeux, autant que me le ])ermit l'obscurité d'un escalier tortueux. Quand je cessai de la voir, je courus à ma croisée, et je regrettai vivement que toutes les rues de Paris, la rue Moulïetard surtout, ne fussent ])as tirées au cordeau.
Je me jetai dans un fauteuil, absorbé dans de nouvelles réflexions. Quoi , me disais-jc, j'ai fui le monde et ses écueils, et de misérables passions me suivent jusque dans la rue Moulïetard ! En moins d'une heure, j'ai envié l'opulence et les dignités de l'homme qui se fait traîner fastueusement dans un carrosse doré , et j'ai été ému à l'aspect d'une petite fille, à qui ses charmes tiennent lieu de parure! Qu'estce donc que la sagesse?
La sagesse, reprenais-jc , est l'art de se vaincre soi-même, et c'est à soi-même qu'il faut échapper pour se vaincre. Saint Jérôme, le plus éloquent de nos saints, qui écrivait la langue romaine avec la pureté et l'énergie de (Jicéron, et qui, par cela seul, méritait d'être béatifié, saint Jérôme ne nous dit-il pas qu'il regrettait dans ses déserts les délices de Home, et qu'il se roulait sur les ronces, pour échappera ses sens? Bien certainement je ne me roulerai pas sur les ronces; d'ailleurs, il n'y en a pas dans la rue Moulïetard. Que ferai-je donc pour être seul, et éviter des inconvénients communs ii saint Jérôme et il moi? Ma foi, je n'en sais rien.
A côté de moi , loge un trés-vieui docteur en Sorbonne , embastillé autrefois pour cause de junsé/iismc, et toujours janséniste , quoique personne n'entende plus ce mot-la, qui cependant pourra redevenir français, écrivant sans cesse, sur la yrûre (jui suffit i-t ne suffit /lus, des volumes qu'il léguera , dit-il, :i un pauvre parent iloiit ils feront la fortune, ce qui ne me parait jias impossible du tout. En dépit de la grâce qui suffit ou ne sulfit pas, nous tenons toute la vii' aux opinions que nous avous adoptées dans la jeunesse, et l'amour-propre
persuade ;i mon janséniste que ses opinions doivent être celles de tout le monde.
On ]ieut être janséniste , et avoir d'ailleurs le sens commun. « Mon cher ami , me dit mon voisin , la relr lite absolue me convient à moi qui ai quatre-vingt-dix-sept ans; elle doit être insu|iportable pour un homme de votre âge. Croycï-moi, le vrai moyen d'imjioser silence aux passions, c'est de voir de près les objets qui les allument : tout cela est si peu de chose ! lîelournez dans le monde; vous y serez seul plus souvent que vous ne le croyez. »
Quand nous sommes irrésolus, nous nous rendons volontiers à ro|iinioii du premier qui nous parle. 11 semble qu'il nous rende un service essentiel, en nous arrachant à cette incertitude toujours fatigante, et quelquefois pénible.
Je quittai la rue iMoufl'elard, et je fus m'établir dans le plus brillant quartier de Paris. J'envoyai chercher uii tailleur, et je lui dis de m'iiabiller à la mode, dout je devais être tris-loin : il y avait cinq semaines environ que j'avais quitté la Chaussée-d'Antin , et je sentais que pour être seul au milieu d'un cercle , il ne fallait pas me singulariser.
Je me couvre de l'habit ii la française; j'ai les boucles d'or aux souliers, et le chapeau à plumet sous le bras. Un chapeau à trois cornes va très-mal avec des cheveux courts; mais quand il est convenu que cela va bien, il faut avoir l'air de le croire, comme tout le monde.
Me voilà donc en grand costume, cl arrivant dans un carrosse de remise à vingt francs par jour. C'est un peu cher pour moi; mais il faut être comme tout le inonde.
Or, être comme tout le monde, signifie être comme ceux qui' ont plus de fortune que nous. Ainsi la marchande en détail se met comme la marchande en gros, la femme d'un banquier comme celle d'un prince, et si les maris se permettent quelques observations, on leur répond : Il faut être comme tout le m07ide. Que répliquer à cela?
Il y a quarante personnes au moins dans le salon. N'en déplaise à mon janséniste, je ne crois pas qu'on puisse être seul au milieu de quarante personnes... lié '. mon janséniste pourrait bien n'avoir pas tort.
Ici je remarque un grand seigneur, qu'on regarde beaucoup, et dont on se tient à une distance respectueuse. On sollicite un de ses regards, on attend qu'il ouvre la bouche pour faire valoir son esprit ou ses connaissances. Monseigneur se tait, parce que probablement monseigneur n'a rien à dire. Il ne me donnera pas de distractions.
Il a l'air fort ennuyé et d'être respecté et de ceux qui le respectent. En serait-il de la considération comme de tant de choses que nous désirons iiassionnément , et qui, dès que nous les avons, nous deviennent indifférentes?
Quand on a regardé un grand seigneur pendant dix minutes, on retrouve nécessairement l'homme sous la broderie et les décorations. Le charme se dissipe, et chacun s'occupe de ce qui lui convient. Le jeu, la conversation, quelque affaire de cœur, jieut-être, ont bientôt * dix'isé en huit ou dix groupes le cercle qui s'était formé autour de monseigneur.
Je m'approche d'une table de jeu.
Deux femmes , assez jolies , doivent passer deux heures avec deux hommes qu'elles n'ont jamais vus, à remuer les doigts et à dire : En cœur, passe, seule en carreau. Elles ne voient, elles n'entendent personne; et bien certainement, deux femmes qui ne disent que cœur, passe, seule en carreau, ne sont pas dangereuses pour moi.
Devant la cheminée est un groupe d'hommes qui parlent de la pluie
et du beau temps, de la pièce nouvelle, de la piété édifiante du Jour-
j nal des Débats, et ipii, par intervalles, regardent la ])endule. 11 est
: clair que cet entretien ne nuira point à mes méditations.
j Quelques jeunes personnes se sont réunies dans un petit coin. Elles
' chuchotent bien bas , parce qu'on leur a dit qu'il ne convient pas à
une jeune personne de parler haut. Elles étouffent quelques éclats de
rire, parce qu'on leur a dit qu'il ne convient pas à une jeune jier-
sonnc d'éclater, lin coup d'oeil d'une maman réprime cet excès ]ias-
sager de joie. Le silence le plus absolu ligne dans le petit coin. Ces
jeunes personnes se regardent, regardent le plafond, le parquet. Elles
ont passé inutilement deux heures à leur toilette, et tout ce qu'elles
se rappelleront de celle soirée, c'est que madcmoi;.elle celle-ci a sou
peigne beaucoup trop haut, et que celle-là a sa guirlande trop en
arrière.
Ces intéressants automates me rappellent mou llébé de la rue