‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 327 sur 379 · ÉLOGE HISTORIQUE DU GÉNÉRAL DE L/\SALLE · texte numérisé non relu

ÉLOGE HISTORIQUE DU GÉNÉRAL DE L/\SALLE

PAR LE MEME

11 est des pertes qui sont senties de tous, parce que le public, souvent froid, est cependant toujours juste. L'homme qui a forcé son esiimc finit par lui devenir cher, et il iloune des regrets sincères à ceux dont il se plaisait à rarouler les hauts faits.

Tel fut le sort des Duguesclin, des liayard, des de Foix. Braves, loyaux, modestes, bons, leur nom a j assé d'.îge en âge; il est devenu un iloge, et on se le rappelle avec attendrissement, lorsque la patrie perd 1111 de ces jeunes guerriers qui les ont pris pour modèles, et qui nous ri tracent leurs virtiis militaires et privées.

l«i mort vient de frapper un officier d'un mérite rare. Enlevé à Ireule-quatre .■:ns il sa famille, à ses amis, ii ses soldais, qui l'aimaient, <iui l'honoraient, te général comte de Lasalle a laissé de grands souvenirs aux uns , il a ouvert aux autres une source intarissable de larmes.

(.Couvrir de fleurs la tombe de l'objet qui nous fut cher . c'est en quelque sorte charmer notre douleur. Honorer la cendre d'un héros, c'e t presque le ravir au trépas. IVos vieux soldats croyaient voir encore marcher Itoland k leur lêle, lorsqu'ils ch;inlaienl en chœur sa romance. Parler du comte de Lasalle , rappeler quelques-unes des grandes actions qui l'ont illuslré, c'esl le reproduire aux yeux de la Lraiiee entière; c'est un hommage, consolateur peut-être, oITcrt par ma reconnaissjiiice à cette famille, naguère si justement orgueilleuse de son chef, aujourd'hui accablée, de ilouleur.

Les inclinations guerrières du comte de l.asalle se m:inifestèrent à n.T âge oii la plupart des hommes ont besoin encore de ces tendres soins que les bonnes mères se complaisent à prodiguer ii l'enfance. Issu d'une famille noble de Metz, et né dans celle ville le 10 mai 1775, il était en 1780 ofticier au régiment d'Alsace, commandé alors par le prince qui occupe aujourd'hui le trône de Bavière.

Ml fut toé à la bataille de 'n'agi om, et cet essai, consacre à sa famille, fut écrit aussitôt. Les événement que jy ai détaillés sont de la plus exacte vérité; les uns ont él" pris sur les brevets Diéoics de cet homme extraordinaire ; je tiens les «utri'i de témoins oculaires.

Impatient de se signaler, il en attendait vainement l'occasion, lorsque la 'révolution ouvrit une triste, mais vaste carrière a ceux que leur génie semblait destiner à commander aux autres. Mais un préjugé nouveau avait remplacé un préjugé ancien : la naissance du comte de Lasalle lui avait ouvert la route des honneurs militaires; elle lui fit perdre son élat.

Il faut plus que du courage pour supporter les dégoûts et l'injustice; il faut tenir bien fortement à sa patrie pour lui sacrifier jusqu'il son amour-propre blessé. Le comte de Lasalle oublia qu'il avait commandé. Il cacha sou nom et ses services dans les derniers rangs du vingt-troisième régiment de chasseurs ii cheval , et semblable à Uosc, et à Fabert, son grand-oncle, il n'attendit plus rien que de lui.

Bientôt il commença ;t se faire remarquer. Son régiment servait à l'armée du JN'ord, et il venait d'obtenir le grade modeste de fourrier. Suivi de quelques chasseurs de sa compagnie, il attaqua et prit une batlerie de canon. L'éclat de cette action parvint jusqu'au général en chef, il voulut voir le jeune Lasalle. La nature, en le douant d'une âme forte, ne lui avait pas refusé les agréments extérieurs , qui préviennent toujours favorablement : son général lui proposa de le faire officier.

Le comte de Lasalle, sous-lieutenant à onze ans, n'avait pu apprécier les devoirs et les difficultés du commandement. L'expérience l'avait éclairé, et avec une modestie d'autant ])lus louable, qu'elle est bien rare, il refusa la faveur qui lui était offerte. 11 avait dix-neuf ans lorsqu'il consentit à marcher à la tête de ceux que les circonstances avaient faits ses camarades, à les guider, à les animer par son exemple.

Porté sur un théâtre plus élevé, nous allons le voir fi.Ter l'attention de l'armée , et ne plus faire un pas (jui ne le conduise à la gloire. Incapable de rien demander , sa renommée parlait pour lui , el ses compagnons d'armes le nommaient d'avance au grade auquel il allait être promu.

C'esl par une valeur bouillante qu'il avait la force de soumctirc à son jugement, par un zèle qui ne se ralcnlil pas un instant, par des

ÉI.OGE DD GÉNÉRAI, h \ SA 1.1. R.

coiiccptioiis licurnuscs, aussitôt rii'cuk^vs qur seiilii't, que tlii raiii; liv suiis-lieutoiiiiiit il parvint, pii cini| ans, ù ci'liii tic- colonel. Mais n'anticipuns |Kis sur les cvéni'ments.

En Italie, rondiiisant ilii-liuit cavaliers, il rencontra cent lins siinls ennemis tl ne li.ilani'a [ws ii les cliar|;er. Nous sommes loin enlorc lie r('pO(|ue où, semblable à («a>ton île l'"oi\, (|ue je citais tout il riieiire , il périt comme lui au sein de la victoire. Suspendons nos rei;rels, cl suivons notre jeune héros.

Les cent hussards aulricliicns ct"'dent ti l'impétuosité de dix-huil hommes électri>és par un chevalier français. Kmpnrti lui-nu'^nie par une ardeur que l'à|;e et l'ivresse du succès ne lui permitlcnt plus ilc modérer, il s'abandonne, s'é(;arc, se trouve seul au milieu de i|uatrc hussards qui se précipitent sur lui. Il pouvait se reiulre sans nianipier à 9on devoir ni à l'hoiineur : Vaincre ou inouiir est sa devine II romhat ses quatre adversaires; il les pousse, il les étonne, il lis blesse tous quatre, il arrive sur les bords du liachijjlione, se jette il la nai;e, pas.se le fleuve, et rejoint sa petite troupe, qui le croyait perdu et qui célèbre le retour d'un frère. L'antiquité a consacré le nom d'Horace qui tua trois .Mliains blessés.

La bataille de Hivoli ajouta à la i;loirc qu'il avait déj.i acquise. L'ennemi occupait un plateau qui domine la plaine; il fallait l'en chasser, et c'est Lisalle qu'on choisit pour l'e\écution de celte enirepri e , aussi périlleuse qu'honorable. L'ennemi est chassé de position en position, et le modeste vainqueur revient cliarijé de drapeaux et de lauriers, qu'il dépose aux pieds de son commandant : Heposez-vous sur cm drapeaux , Lasalle , vous l'avez bien mérité , lui dit le général en chef.

.V la tête de seize cavaliers des i^uldes, il entre dans Valrozone , qu'occupait un escadron ennemi. La terreur le précède de place en place, de rue en rue. L'ennemi évacue la ville, et repasse le Taijliameuto. Lasalle ne counail pas de demi-succès : il poursuit les fuyards , et passe le premier la rivière a|près eux.

Des circonstances, qui tiennent uniquement à la politique, et qui sont par conséquent élraii(;ères à mou sujet , le lrans]ilantèreul sur un sol éloigné et brûlant. 11 s'y montra toujours lui-même.

La bataille des Pyramides , la plus iniportuntc |ieut-être qui iiit été livrée en Egypte, fut longtemps disputée, et la nécessité de vaincre était démontrée. Les Turcs, rassurés par la retraite facile que leur offrait Embabévergioch, résistaient aux efl'orts de l'armée française. Lasalle avait ce coup d'œil sûr et rapide qui juge tout et juge tout bien. Il passa entre les musulmans et la forteresse, et ce mouvement, en déconcertant l'ennemi, dccidi de la victoire.

C'est alors qu'il fut nommé colonel.

Il ne se bornait pas à savoir vaincre. Au milieu des plus grands périls, il veillait sur ceux qui avaient acquis son amitié et son estime. Dans le fort d'une mêlée, il eut la satisfaction et la gloire de conserver à la France le duc d'Auerslacdt.

11 avait étonné l'.Vfriijue. 11 revint combattre et obtenir de nouveaux succès en Italie. Le 27 nivôse an IX, il rencontra des adversaires digues de lui. Ils lui tuèrent trois chevaux , et il rompit sept sabres sur ceux qui l'approchaient de plus près.

Jusqu'ici Lasalle a fait beaucoup avec de faibles moyens. Elevé au grade de général de brigade dans la campagne mémorable d'Austerlitz, il doit s'interdire ces succès partiels qui ont fait la réputation de Hayard, et conserver ce sang-froid qui seul saisit l'ensemble d'une opération et dirige bien les grandes masses.

Il est des opérations militaires qui semblent exclusivement réservées à l'infanterie. C'est elle qui ouvre les tranchées , qui pousse les travaux d'un siège, qui réduit les places fortes, bayard, qui ne fut plus grand , ou peut-être plus heureux que Lasalle , qu'à la bataille de Cérignoles, oii il soutint seul sur un pont étroit les ilTorls de deux cents hommes, li.iyard a défendu une ville , ouverte à la vérité, mais où chaque maison lui offrait un retranchement nouveau, et chaque rue un nouveau champ de bataille. Le 20 octobre 180C, Lasalle, à la tète de deux rigimenlsde cavalerie, attaqua uneville fortifiée. Le succès seul pouvait justitier une telle entreprise aux yeux du vulgaire , qui ne voit que de la témérité où l'homme de génie ne suit que les ihances qu'il a prévues et combinées. Sleltin ouvre ses jiortes. LTne garnison de six mille hommes et cent pièces de canon tombent au pouvoir (lu vainqueur. Ce fait d'armes paraîtra peut-être incroyable a la postérité : peut-être aussi le nom de Lasalle a-t-il tout fait.

A la bataille d'IIeilsberg, Lasalle était partout à la tête de sa cavalerie légère. Par un de ces lia>ards inexplicables, mais fréquents à la guerre , le grand-duc de fJerg est enveloppé par douze dragons russes, l.a.salle n'a le temps ni de réfléchir ni de donner des ordres; son cœur le pousse , l'entraine. 11 se détache seul, fond sur les ennemis avec la rapidité de l'éclair, lue l'ofticier qui commande le détachement, et met les onze dragons en fuite.

Peu d'heures après, Lasalle oublie un moment qu'il est officier général , et s'abandonne à son impétuosité. Il est enveloppé à son tour; la mort plane sur sa tête. Le grand-duc s'élance, se précipite .i son tour; il dégage Lasalle et lui dit en lui serrant la main : Général . nous sommes quittes.

Une suite de services aussi éclatants ne reste jamais sans récompense. Dès longtemps Lasalle avait reçu un sabre et des pistolets

il'liunneur; il avait été admis diins la Légion d'honneur à l'époque de sa formation. Le .'> janvier 1S07 , il fut nommé général de division, et chevalier de l'ordre de lu Courunnc de fer, le 1" juillet de la même année.

Nous l'avons suivi vainqueur et Inurcux en Italie, en Egypte, en Allemagne. La déplor.d.lf guerre d'Espagne va lui olïrir de uouseam moyens de se signaler.

Déjà les dissensions commenralcnl à déchirer ce malhenreiu pays; déjà les I spagnols se levaient partout, partout ils se fonuaii-nl en corps d'armée, partout iU trouvaiiiu des armes. Le duc il'Utrie envoya contre les rassemblement» du royaume de l-éon cl des Astiiries six mille hommes d'inf.inicrie et huit cents cavaliers. Les l'"raiicais cl les Espagnols se rencontrèrent à 'l'orqueiii.ida. L'armée espagnole est forte de vingt-sept mille hommes; mais les Kraneai.', sont cumulandes par Lasalle, et le succès n'est plus douteux. L'armée espagnole est comph lemenl battue; elle perd son artillerie, elle fuit, elle se disperse et va chercher un asile dans les montagnes.

f^'cst la première fois que Lasalle coniiiiandait de l'infanterie; il prouva qu'il n'était étrangère aucune |iarlie de l'art militaire.

A l'affaire de Valrozone, il s'était essayé à profiter d'un avantage; ici il tire le plus grand (larti de sa victoire. 11 pousse les l'.siiag'iiols; ses avaiit-postcs les harcèlent sans relâche. Il les joint à (.abeson, entre Valladolid et Palencia. Voir reiinemi et l'attaquer, l'attaquer et le battre, sont pour lui la même chose. Il gagne une seconde bataille en vue de Palencia, défendue par une rivière et une nombreuse garnison. Son nom franchit tout, soumet tout ; Valladolid et Palencia se rendent à discrétion.

Il est beau de faire oublier sa victoire aux vaincus, de se les attacher par l'équité qui rassure, par la popularité qui encourage, par ces soins consolateurs qui ell'acent jusqu'au souvenir de l'iiifortiiiie. Lasalle devait jouir de tous les genres de gloire; et celle-ci moins brillante, mais plus daucc, fut le prix de ses constants efforts. (Chargé de l'administration des contrées qu'il avait soumises, il y fil aimer le nouveau gouvernement. Ce n'était plus cet homme terrible qu'on ne connaissait encore que par ses exploits. La )iersuasion coulait de ses lèvres, l'urbanité se peignait sur sa physionomie, la délicatesse et l'honneur étaient la règle de sa conduite et lui gagnèrent tous les cœurs. L'évêqnc se jeta dans ses bras, et entraîna son clergé. Les habitants ne virent plus en lui qu'un père.

Cuesta , deux fois vaincu , et HIack , qui ambitionnait l'honneur de combattre l'invincible, avaient rassemblé une armée de quarante mille hommes. Le duc d'istrie n'en avait que douze mille à leur opposer. Un combat terrible s'cnijage à iMé.lina-del-Rio-Sccco. Le sort de cette journée est longtemps incertain. Le duc d'istrie ordonne à Lasalle de charger à la tête du dixième et du viiigt-ilcuxièine régiment di chasseurs à cheval. Il attaque, il prodigue sa vie comme le simple soldat. Les Espagnols reculent , se rompent et laissent six mille hommes sur le champ de bataille.

Peu de jours après cette affaire, Lasalle fut nommé grand officier de la Légion d'henneur.

L'art des retraites se compose d'une connaissance parfaite des lieux, d'une tactique profonde, d'une expérience consommée, d'un sang-froid que rien n'altère. Comment attendre tant de qualités réunies d'un général de trente-deux ans? Lasalle les possédait toutes. Lorsque l'armée lit un mouvement rétrograde sur N'ittoria, il fut chargé du commandement de l'arrièrc-garde. Il contint l'ennemi par la profondeur de ses conceptions et la sagesse de ses manœuvres. Il mérita les éloges de son général en chef et de tous les oificiers instruits.

Napoléon parut. Tout changea, tout céda, pour un raonienl, à son inconcevable ascendant. Pendant qu'il battait en personne la presque innombrable armée de Castille , Lasalle et ses deux régiments de chasseurs attaquaient et forçaient Burgos, où une division ennemie s'était retraui bée. Douze pièces de canon et dix -sept drapeaux sont les fruits de cette nouvelle victoire.

A Villariézo, il ordonne à ses fidèles chasseurs de le suivre. Ils volent sur ses pas, et prennent dix-sept pièces de canon et quatre drapeaux.

A Médelin, Lasalle entraine le quatrième régiment de cuirassiers. 11 enfonce les rangs ennemis, tue ce qui ose lui résister, et c'est encore à lui que la France doit l'honneur de cette journée.

Ses valeureux chasseurs du lO"^ et du 32'' régiment étaient aussi à Médelin. Fiers de servir sous ses ordres, ils ne combattaient pas sous ses yeux. Soyons dignes de lui, s'écrient-ils, et ils portent partout l'épouvante et la mort.

Je me comp'ais à parler de ces deux régiments. Lasalle semblait les avoir adoptés; il aimait à les associer à sa gloire.

De nouveaux différends s'élevèrent entre la France et l'Autriche. IVapoléon passe du midi au nord de l'Europe. Il a désigné les héros qui doivent le suivre, et Lasalle s'enorgueillit d'être nommé.

Chaque jour est un jour de bataille , et chaque bataille est un triomphe. Lasalle se montre loujours digne de sa réputation. Déjà il s'est avancé jusque sous les murs de Prcsbourg , et il a poussé ses avant-poslesjusiu'à Altenboun; et Uaab. Il réunit deux divisions sous ses ordres; il occupe, il défend un terrain immense. Attaqué succès-

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