‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 328 sur 379 · ÉLOGE DU GÉNÉRAL LASALLE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DU GÉNÉRAL LASALLE

sivcmenl sur tous les points, il semble se multiplier. Il est partout , et conserve toutes ses positions.

Uappellerai-je la bataille d'Esslini; , cette journée mémorable , où une faible partie de l'armée française résista à toutes les forces de l'Aulricbe, et demeura maîtresse du rbanip de bataille? L'intrépide Lasallc y parut ce qu'il avait toujours été... !Mais je n'ai pas la force de le suivre. Je m'arrête, pour rendre un dernier honiniai;e .i la mémoire d'un des plus f;rands capitaines que citera un jour notre histoire... C'est là que l'avcnijU' ou impitoyable destin avait marqué le terme de l'illustre et trop courte carrière du duc de Montcbello.

Pendant que >apoléon lue ici la fortune, un jeune général, son allié, gagne la bat.iille de Raab , et met le siège devant cette ville. Comment Lasalle se trouve-t-il aussi là? Comment, dans les courts instants de loisir que lui ont laissés des guerres qui se succèdent sans interruption, a-t-il trouvé le temps d'étudier l'art des Cohorn et des \auban? C'est à lui qu'on doit ces épawlemenis, et ces ponts si heureusement jetés, et qui contribuèrent si puissamment à la reddition de Kaab.

Nous voilii arrivés à cette époque, si mémorable pour la France, et si fatale à notre héros, l'our la seconde fois, l'armée française a vaincu le Hanube, et déjà luit ce jour qui peut décider du sort de la monarchie autrichienne. Généraux, ofliciers, soldats français, tous attendent avec impatience le moment de se signaler. La trompette sonne, le fer brille, l'artillerie tonne. A ingt villages sont pris, repris, incendiés, anéantis. Lasalle, plus étonnant, plus grand que jamais, s'est élevé au-<lessus de lui-même. Peut-être a-t-il conçu l'espoir d'obtenir à Wagram le sceptre des guerriers. Peut-être Napoléon se laisse-t-il aller à l'idée de couronner tant de tr.ivaux à la fois. Lasalle redouble d'elVorts ; il voit le prix , il peut l'atteindre, il veut au moins le mériter

J'ai essayé de tenir un moment le burin de

riiistoire... Il s'échappe de ma main... Une torche funéraire le remplace.

Jeunesse, rang, décorations, félicité, espérances, un coup à tout détruit ; la tombe a tout couvert... (^)u'au moins sa gloire lui survive.

Kssayons d'adoucir nos regrets en parlant encore de lui. Le temps seul ferme les plaies de l'âme ; il eu est même qu'il ne cicatrise jamais entièrement. !\lais on y verse un baume consolateur en payant à celui qu'on a perdu un juste tribut d'éloges. Notre douleur semble trouver un appui dans ses vertus , et s'oublier un moment devant l'auréole dont la renommée avait paré sa tête.

Nous avons marché sur ses traces de contrée en contrée, de vic-

toire en victoire. Faisons connaître son cœur, assemblage étonnant de courage et de sensibilité , de fierté et de douceur.

C'est par cet assemblage de qualités, en apparence opposées, qu'il avait acquis l'amour de ses soldats. C'est cet amour qui leur faisait tout entreprendre et tout exécuter pour lui. Eh ! comment se seraient-ils défendus de ce sentiment? Aucun d'eux n'était étranger à ses soins; il n'en est aucun qui n'ait reçu quelque marque de sa bonté louchante. Dans des déserts brûlants, Lasallc s'oubliait luimême pour ne s'occuper que d'eux. Souvent on l'a vu donner ses chevaux à des malheureux excédés de fatigue, de chaleur et de besoin. Souvent, il est descendu de celui qui lui restait pour sauver un infortuné qui invoquait la mort, étendu sans force et sans courage sur un sable embrasé. 11 marchait gaiement à la tête de sa troupe, il lui rendait la confiance et l'espoir ; il lui communiquait son âme.

Un jour, l'eau que portaient les chameaux était épuisée. On n'avançait plus que par l'impossibilité de s'arrêter. Tous les yeux cherchaient un village, une toufle d'arbres ; ils plongeaient dans l'horizon, ils auraient voulu en reculer les bornes. Une soif ardente dévorait Lasalle comme le dernier de ses soldats. Un de ses chasseurs, qui l'affectionnait plus particulièrement, s'était écarté pour lui procurer quelque soulagement. Ce brave homme revient une outre sur la tète et la joie sur le front. Sa langue desséchée ne peut articuler un mot : il n'a pas touché à l'eau saumàtre qu'il apporte ; il la dépose aux pieds de son colonel. Lasalle la partage entre ses chasseurs, et ne s'en réserve pas une goutte. Il souffre cruellement, mais il a recueilli des bénédictious.

Jeune, beau, sensible, Lasalle devait se livrer au plus doux des penchants. Une dame pleine de qualités, d'esprit, de talents et de grâces, le fixa et s'associa à son sort et à sa gloire. Les douceurs de cette union furent inaltérables, parce que toujours ils se montrèrent dignes l'un de l'autre.

11 manquait à leurs vœux un héritier de son nom. Puisse celui qui va naître égaler un jour son père , qu'il n'aura pas eu le bonheur de voir, mais dont il trouvera le portrait dans l'histoire !

C'est dans l'intimité secrète de sa correspondance qu'il se montrait ce qu'il était à son épouse bien-aimée.

Il écrivait il y a quelques mois : Mon attachement à 7non pays ressemble à ces vieilles amours que le temps fortifie , au lieu de les détruire.

Il y a quelques semaines : L'opinion de l'armée sur mon compte est si flatteuse, que je n'ose en parler qu'à toi.

Je finirai par la dernière phrase de sa dernière lettre. Elle peint l'homme d'un seul trait : Mon cœur est à toi, mon sawj à ma patrie, ma conduite à ihoimeur.

Le comte de L.issallc.

>'ari9. Typ.' Henri Pion, ruo Garoncièrc, 8.

L'avenir est au présent un peu moins que le passe, qui laisse au moins des souvenirs. Cependant , pour bien des gens, cet avenir est I.i région des illusions et de l'espérance; et à mesure qu'une minute succède à une autre, ces gens à chimères reculent les bornes de ce pays, enfant de l'imagination. Ils meurent à cent ans, ayant toujours l'avenir devant eux, rei;rcllanl le passé, et se plaignant du présent dont ils n'ont pas su jouir.

■I Si j'avais lu dans l'avenir, me disait un homme, je n'aurais pas épousé ma femme. — Pourquoi cela?

— Parce qu'elle me fait cocu. — Une autre vous eût fait cocu comme elle.

— Bahl — \ ous n'êtes pas becu, vous n'êtes pas aimable, vous êtes exigeant, brutal, violent; malgré tout cela vous avez voulu une jolie femme, et avec tout cela on doit être cocu. Vous l'avez été loiii;lemps sans vous en douter, et vous étiez aussi heureux qu'on peut l'être avec votre caractère : la prescience, au contraire, vous eut tourmenté longtemps d'avance. Pour prévenir un mal dont personne n'est mort, vous vous fussiez livré à des excès; vous eussiez poiijuardé ou

M. de Kiagliii,geniilliominc bas-breton.

empoisonne votre femme, et c'eût été un mal réel :

on vous eût pendu pour vous apprendre qu'il ne faut pas tuer une jeune femme qui est tentée de prendre ailleurs ce qu'elle ne trouve pas chez elle. Changez de manière d'être; devenez doux, attentif, prévenant; ramenez votre femme, oubliez le passé , jouissez du présent et laissez arriver l'avenir...

M — Ah ! si j'avais connu l'avenir, me dis.iil un autre, j'aurais empêché hier mon père de sortir de chez lui; il n'eût pas été tué par une tuile qui lui est tombée sur la tète, u Le lendemain mon homme est mort subitement, événement que la prescience n'eût pas empêché ; mais elle eût empêché le défunt du jouir de la vie jusqu'au dernier moment.

Un troisième me disait...

Si je vous disais tout ce qu'on m'a dit je ne finirais pas de dire. Les hommes sont des animaux bien bizarres; ils passent les dcui tiers de leur vie a faire des songes, et l'autre tiers ii bâiller à côté des jouissances qui s'offrent continuellement il eux.

M. de Kingtin était très homme sous ce rapport-là.

N ous n'avez ]iai connu M. de Kiu^Uui je vais vous le foire

M. Dli KINGLIN.

l'oniiuilrc. (l'i'liiil un jjcnlilliomiiif bus-brclon qui ctillivait de son iiiii".i\ qiii'l<|iirs arpiMils (loul il n'élait ]ias iiii'inc |iro|iri(''liiire; qui tr.ir.iil lii'i't'iiieiil sou sillon sou l'pt'e uccroiliée au iiiauilic de sa ili.iriiic; qui li;;urait au\ ilats «le Hrrlafjue ou sarrau de loile et eu saliols; (|ui n'aurait pas iliué eliez le premier nii;oeiaul de Nantes de peur de s'eneanailler, l>ieu (|ii'il ne Mian|;eàt dans sa elianniière que du pain noir et des féveroles. A la vérité M. de Kiui'.llu assisl.iil à la uies>e et aux vêpres dans le bane du seijjneur du villa;',e, (pii lui permettait de tuer tous lis iliuianelies nu lièvre sur ses terres; les paysan> lui ùtaient le eliapeau parce qu'il descendait des aiuiens ducs de lirela|;ue; les feniuies lui ('.lisaient la révérence par la nu"'nie raison, et les jeunes filles ne prenaient pas ijardc à lui parce qu'il n'était pas l'eau.

Il résulte île tout cela que AI. de Kin);lln était un liomuie fort ordinaire, excepté pourtant dans sis prétentions, ([ui étaient vraiment extraordinaires. Il lui siinblail voir dans l'avenir <|u'un jour il présiderait les étals de Uretajjne, et qu'eiiliu il rétablirait eu sa faveur la souveraineté des anciens dues. Il xoui.iit après cela épouser une |)riueesse de Fninee qui lui apporterait la >orniandie en dot, et alors il comptait bien m.ini'.er de la soupe ii la graisse tous les jours, et aller vendre son blé en carrosse; car il n'était pas mal bêle, Al. de kiiigliu, quoiipi'il fut exeessivenieiit noble.

11 avait fait cependant des elVorls considérables pour se meubler le cerveau. .Vprès avoir arrosé de sa sueur, le jour, la terre qu'il prétendait gouverner, il lisait le soir, en j;rii;nolant son croùlou, Pierre de l'ruvence, Jean île C'o/iii<, les Quatre /i/s Ahuun, et quelquefois un Grand Albert, qu'une vieille femme de ebambre de lu dame du lieu voulait bien lui prêter. Alais tous ces ouvrai;es n'avaient servi qu'à le conl'irmer dans -.a crovance aux fées, aux génies, aux sorciers et aux diables, dont l'exislcuce est iucouteslable , à ce que lui avait assuré luudame sa mère, dans le temps oit elle le promenait elle-même à la lisière faute d'avoir une servante.

Al. de Kiugliu végéta jusqu'il l'âge de vingt-cinq ans entre ses livres, ses si. Ions, sis projets et sa misère. L'avenir arrivait à cbaque instant et le trouvait loujours le même. Oorame on se lasse de tout, même d'espérer. Al. de Kinglin résolut de prendre un parti mitoyen entre lu souveraineté de la Bret;igue ([ue l'avenir ne lui garantissait pas, et sa profoiulc obscurité (pii lui ])esait infiniment. 11 écrivit au ministre de ce roi dont la veille encore il se proposait d'épouser la fille, et il demanda une sous-lieuteuaiice d'infanterie. Lue .sous-lieuteuauce mène aux grades les plus distingués, et sous ce rapport AI. de Kinglin vivait encore dans l'avenir. Le ministre, qui savait de quelle iniporlanec est une sous-licutcnaucc d'infanterie, et combien il faut de talent pour bien remplir un tel emploi, le ministre renvoya le mémoire de Al. de Kinglin à l'intendant de Rennes, qui le renvoya à son subdélégué de (^incalc, qui manda le collecteur du village qu'habitait notre béros. Voilà donc un malheureux paysan arbitre des destinées du rejeton des ducs souverains de lirelagne. lufurinations prises, le subjélégué écrivit à son intendant, et l'intendant au ministre, que .AL de Kinglin était inhabile; qu'il faudrait |iréalablement le décrasser et faire son éducation; qu'il avait incontestablement le droit d'être admis à l'école militaire; mais comme on ne recevait pas d'élèves de vingt-cinq ans, le ministre décida, dans sa sagesse, que AI. de Kinglin resterait dans son village.

AI. de Kinglin , lui, avait décidé autrement. Comme il ne doutait pas que la sous-lieulenance lui fût accordée, il avait pris d'avance ses petits arrangements : il avait vendu sa paire de bœufs, sa charrue et s;i berse qui le nourrissaient tant bien que mal; et comme son propriétaire ét-iit roturier, cl qu'un gentilhomme ne doit ]ias d'égards à de tels gens, Kiughn laissa à celui-ci ses terres à ensemencer, et partit sans lui rien faire dire. Le voilà donc sur la roule de Rennes en sarrau de toile, en sabots, en bonnet de laine et l'épée au côté. Il portait sur le bras, avec un air de triomphe, un sac de toile (pii renfermait cinq cent cinquante livres, la plus forte somme qu'il eût vue de sa vie.

11 se logea dans une assez bonne auberge, s'habilla assez proprement et vécut assez bien, parce qu'on ne peut p:is voir la fin de cinq cent cinquante livres. H ne lit aucune démarche auprès de l'intendant, parce rpie ce n'était que de la noblesse de robe : il lui fit dire simplement qu'il attendait son brevet à l'auberge de la Licorne. Alais il se présenta chez le président des états et à tout ce qui tenait à l'épée. Partout on le reçut à cause de son nom, partout on se moqua de lui, cl cela devait être.

(Jiiand on ne sait ce qu'on fait, on voit en peu de temps la fin d'un million; un imbécile voit bien plus vite la fin d'un sac de cinq cents francs. Cependant Kinglin ne s'alarmait pas de la diminution de ses espèces : l'avenir consolateur était toujours devant lui. Alais quand il eut mangé sou dernier écu, il commença à s'occuper sérieusement du présent. Il regrelta d'avoir négligé rinleudant, et il se décida, en soupirant, à lui rendre une visite.

Un n'apprend pas les usages du grand monde en conduisant une charrue; on s'accoutume, ce qui vaut bien autant, à faire vivre des individus pleins de mépris pour leurs nourriciers. Kinglin ignorait ilonc qu'on ne se présente pas chez un intendant a l'heure oii il va se mettre à tabler il lui semblait, au contraire, que c'était le moment

de le trouver iilus sûrement cl tout à fait libre d'aft'aircs. }^ arriva en conséipience lorsque monseigneur se rangeait, avec sa lamilli' el (|uelqiies eonseilUrs au parlement, autour d'un succulent potage nani|ué de six enliéis. Alouseigueur, (|ui se piquait de savoir vivre , n-; pouvait se dispenser d'inviter Al. de Kinglin à se mêler parmi ses convives, el Al. de Kinglin ne se fil pas prier.

Au dessert, on apporta un énorme paquet, que l'intendant décacheta avec l'agréineul de l'honorable assemblée. Il élait du ministre, et renfermait entre autres choses le rejeldii ijenlilhomme bas-breton. 11 élait fort égal à monseigneur que Kinglin fût ou non sous-licutenaiil d'infanterie, mais un lioiume du bon ton annonce toujours une nouvelle fâcheuse avec les ménagements qui peuvent en adoucir l'amerlume. (Àlui-ci ménagea tant la sensibilité de Kinglin (|u'il n'en fut pas entendu du tout, et qu'il fallut qu'il s'expli(|uàl nettement. Le lias-lirelon était d'un caractère irascible. 11 s'écria que Louis Xll avait été trop heureux d'épouser son arrière-cousine Anne, et (|ue ses héritiers étaient des faquins qui ne devaieni pas nian(|uer d'égards envers la (loslérité de la cousine. Comme les parlenieuts aimaient à médire du grand conseil, le grand conseil du chaneilier, le chancelier du nioiiari|iie, le monarque de sou valel de chambre, on laissa dire Kinglin, qui s'en donna à cœur joie, qui avait raison de se plaindre, mais à qui celte acrimonieuse sortie n'assurait pas un avenir plus heureux.

11 était à table à côté d'une jeune personne très-jolie, très-bien élevée, et qui ]iourtant ne lui avait pas adressé quatre mots. 11 avait saisi dans le courant de la conversation que mademoiselle élait fille uniiiue de l'intendant, et il jugea avec beaucoup de sagacité qu'où peut à toule force, après s'être borm' à l'agrément d'une sous-lieutenauce, épouser une fille de robe qui doit avoir cent mille livres de rente, et qui donne l'expectative d'être intendant après le papa, ce qui présente encore un avenir assez agréable, .lusqu'alors Kinglin avait bu, mangé, ruminé; il prit tout à coup la parole et demanda la fille en mariage en termes précis et positils. Un se regarda, on se pinça les lèvres pour ne pas rire; et l'intendaut, toujours très-poli, répondit qu'il élait trcs-flallé de la recherche de Al. de Kiugliu, qu'il élait au désespoir qu'il ne se fut pas présenté plus tôt, mais qu'il avait donné sa parole à un président au parlement, et qu'il était incapable d'y manquer. La jeune personne pâlit, et Kinglin se retira d'assez mauvaise humeur. Il entendit de l'aiiliehambre des éclats de rire dont il ne soupçonnait pas qu'il fût l'objet, et en arrivant à la porle coi hère il trouva sur ses talons un grand laquais qui le faisait remarquer au suisse en lui disant : Désormais monseigneur n'est pas visible. Phrase banale dont il ne comprit pas non plus le sens.

Pendant que Kinglin rclournail à son auberge, une scène pathétique succédait chez l'intendant aux ris immodérés. La jeune personne, qui haïssait son président parce qu'elle aimait beaucoup un joli capitaine de dragons, s'était jetée aux genoux de son père et l'avait supidié de renoncer à ses projets de mariage. Son père lui avait répondu qu'il n'était pas nécessaire qu'une femme aimât sou mari, mais qu'il serait ridicule qu'une fortune considérable passât à un jeune homme fort sage, fort bien fait, fort aimable, mais qui n'avait que la cape et l'épée. La pauvre petite ne se rebuta point. Elle écrivit au président qu'elle ne l'aimait pas et qu'elle avait un amant qu'elle aimerait toujours. Le président lui répondit que la gravité de son étal ne lui permeltant pas de faire l'aniour à sa femme, il était enchanté qu'elle fût pour lui dans des dispositions qui le dispenseraient de lui donner des soins; que l'esscnliel élait de former une excellente maison, et qu'il se reposait du reste sur sa vertu. Le mariage se fit, et, avec l'aide de la vertu, il arriva au jirésident ce qu'il eût jiu prévoir sans lire dans l'avenir. 11 se fâcha, il mit sa femme au couvent, et il eut tort; le capitaine l'alla consoler, travesti en garçon jardinier, et il eut raison. On le surprit, on le renvoya à son régiment, el on eut encore tort, car la petite présidente s'évada , courut après son capitaine, et elle eut encore raison. Toute la ville clubauda sur le compte de la jeune feiiiine, et toute la ville eut tort, parce qu'on ne doit pas se mêler d'alVaires de ménage. Les deux amants passèrent en Hollande, et ils eurent raison, parce qu'on élait à leur ])Oursuite. Avant de partir le capitaine avait emprunté trente mille lianes à un de ses camarades, à qui la ])réNideute avait remis un elVet de la somme tiré sur son mari; ils eurent tort sous un certain rapport, parce qu'il ne faut pas faire de dettes; ils eurent raison sous un autre point de vue, parce qu'on ne voyage pas eonimodéinenl sans argent. Le camarade, en passant par Ik'unes, alla ])résenler son elTet au président, et il eut raison, p.irce qu'un mari doit nourrir sa femme. Le président refusa d'acquiller la lettre de cliange, et il eut tort, parce que le camarade le força à se battre el lui cassa la tête d'un coup de pistolet. L'intendant reprit la dot de sa fille, et il eut raison. Le capitaine la planta là au bout de quelque temps, et il eut tort. La présidente s'en consola, cl elle eut raison. F.lle revint chez son père, et elle eut tort; il la chamailla, ils se chamaillèrent, et ils eurent encore tort. Ils moururent tous deux de chagrin, cl pour la première fois ils eurent raison tous deux.

Le beau conte à faire de cela à l'aide de développements qui n'ajouteraient rien à la nioralilé! 11 est incontestable qu'il élait aussi facile de prouver en deux cents pages qu'en quarante lignes qu'il ne

M. Dli KI^GLI^'.

r.iiil j.'iiiiiiis iiuiiii'r les l'illus contre leur |;ré, et (iiie lu |ilii:> liante des | ■ullisi» est lie les ipoiiscr iiiul{;ré elles.

lU'xeiioiis il eo |),nivre Kiii|;liil i|ue nous avons laissé dans son aubei'i;u l'Iiercliaiit à .se jiroi'urer les liesoins |ir(:>ent.s, et lieaneoiip plus occupé de boii avenir, l'our le présent, coiiune il n'avait pas le sou et qu'il l'allail vivre, il se décida il vendre un l'e ses deuv li.ihits, trois de ses six clieniiscs et quatre de sis ciiii| inoiicliuirs. l'our l'avenir, il écrivit ii ses parents de toutes les liraiiclies et de toutes les qualités : niarécliauv de France, inarécliauv <le camp et iiiarécliaiix | ferrants... Cette inégalité vous étonne sans doute, et n'a rien de plus 1 étonnant que celle qui existe entre Ions les liuiiimes, qui, dit-on, des- i cendeiit d un même père. Par la raison qu'un arrière-petit tils d'Adam est empereur de la Clilneet un autre iiiarmilun à Paris, Kiii|;liii avait un cousin maréelial de l'raiicc et un cousin m.iréclial (errant, et je peux plus aisément vous rendre coiiipU' de celle dillérence que de celle qui evisie entre le cousin marmiton et le eousiu empereur. Lorsque Anne de lir('la>;iie moiili sur le trône de l'raiice, les aieui du iiiaréclial de France se tuèrent dans la capitale; les (lères du iiiaréclial terrant et de noire liéros rcslcrcnt lièrement dans leur village, el de );éiiérauoii en i;énéralioii ces hranclies s'étaient tellement appauvries qu'elles étaient inécunniies des parents suivant la cour, comme le cousin inariuilon est ii;iioré du cousin empereur.

I.'.: maréilial terrant, père de neuf entants, pouvait très-peu de cllo^e pour son cousin issu de jjermaiii. Mais comme le sang ne peut mentir, il lui envoya si\ francs avec une lettre très-amicale écrite par Clotilde, lu plus àyée, la plus spirituelle et la plus jolie de ses filles.

Les cousins, officiers njénéraux, voyaient les choses en ijrand, et deniandèrcnt un iV>;imriit pour Kin>;lin. Le ministre leur répondit qu'il n'était pas même propre à faire un sous-lieuleiianl. Ur, comme l'éijlise oiïrait une ressource sure à ceuv i|iii n'étaient propres ii rien, le maréelial de France dit un mot à une danseuse qui parlait de trèsprès il l'cvèque d'Orléans, et il lut décidé que le deseeiidaiit des dues de liretaijne aurait provisoirement un hcnélue simple qui l'aiilcrait dans ses études, dont AL le maréelial ne pouvait faire les frais, parce que lorsqu'on vit à la cour on a plus de dettes que d'arjjcnt comptant.

En conséquence de cet arraniTcment, Kinglin, qui n'avait pas de volontés, se rendit ii pied au séminaire de Saint-Sulpice, vivant frugalement de l'écu de siv livres que lui avait envoyé le cousin brùlefcr. Lu prenant ses maigres repas et en longeant l'ennuyeuse grande route, Kinglin voyait encore un avenir superbe devant lui : un canonicat mène ii un évècLé , l'évèclié au cardinalat, le cardinalat ii la tiare; el ])ourvii que le Uas-Breton tut souverain, il n'était pas dilHcile sur le genre de la souveraineté.

Lu attendant la papauté, il fallait se mettre en étal de dire la messe, el jiour cela , il faut savoir au moins un peu de latin, jiuisque c'est dans celte langue |)aïcniie seulement qu'il est permis de parler au Dieu des clirétiens. On ne pouvait pas envoyer en sivième un enfant de viugt-ciiiq ans, et un lion prêtre de Saiut-Sulpice se chargea de dégrossir l'abbé de Kinglin, iiioyennanl une livre de tabac, une livre de café et une livre de sucre, que l'écolier lui donnerait tous les mois, en échange de ses soins, sur le produit du bénéfice.

\ oilit donc Kinglin tondu de la main de l'évèqiie d'Orléans, enfilé dans une soutane, et bégayant mufa, la musc. Les choses allèrent assez bien pend.mt quelque temps, (larce qu'il travers les momerics, lis a Us lé rites, les privations, la sécheresse de l'étude, l'abbé croyait entrevoir le Vatican et le Capitole. Une malheureuse ravaudeuse culbuta le néo])Iijle de la chaire de saint Pierre.

Kinglin avait la robe de drap lin, le nK'iiteau de voile, la calotte luisante : en conséquence, il lui était permis d aller queliiuefois faire sa cour ii monsieur le maréelial. Il était le protégé de deux hommes puissants, et en conséquence ou exigeait de lui moins de régularité que de ses confrères. 11 sortait le plus souvent qu'il pouvait, pour éviter l'homme au rudimeul ; et, en sorlaiit et en rentrant, il lorgnait la ravaudeuse, qui raccouiiuodait ii la porte du séminaire les bas de ces messieurs.

Elle n'était pas jolie, mais elle était jeune , mais elle était sotte , mais elle était facile. Kinglin avait viugt-ciuq ans et le sang chaud ; la nature lit le reste.

La ravaudeuse n'était pas novice, mais les séminaristes étaient prudents. Kiigliu, qui voulait pénétrer l'avenir, ne soupçonnait jias ii (|uoi peut être bonne la prudence en amour; la ravaudeuse se trouva double, el accorda ii notre abbé les honneurs de la paternité. L'abbé, dégoûté de la ravaudeuse , l'envoya promener ; la ravaudeuse demanda de l'argent ; l'abbé en la refusant lit une seconde imprudence ; la ravaudeuse fit du bruit; l'abbé ne prévit point que le cas viendrait aux oreilles du supérieur de Saint-Sulpiee : ce fut pourtant ce qui arriva ; et eo'mme le crime de faire un enfant est un crime irrémissible au séiniiiairc , bien que Dieu ait dit : t'io/ssi: el mutliphez, l'abbé de Kinglin fut impitoyablement chassé. Comme l'évêque d'Orléans devait maintenir publi(|ueinciil la pureté de l'Eglise, dont il se moquait dans les boudoir.s, il dépouilla l'abbé de son bénéfice; et comme ou est fort aise de trouver un prétexte pour ab.iiilonner des parents dans l'indigence, le maréchal de France partagea la sainte co-

lère de l'évèque ; il interdit sa porte au cousin , et le livra u ^on malheureux sort.

Kiiigliii maiigea sans regret sa soutane, sa calotte el son manteau, parce que l'.iveiiir était toujours lit. Cependant, un soir qu'il n'avait |ias encore déjeuné, il lut ramené au présent pir la faim la plus pressante. I 11 geiililiiumiiie n a qu'un de ces trois partis ii prendre ; l'épée, la robe ou l'égli.se. On l'avait chassé du sanctuaire, on lui avait refusé une sous-lieiilenanee , il n'avait pas de quoi acheter une charge, et c'est mallieureux, car aucun édil u'empêeliait un eoiiseiller de bailliage de devenir cliancclier, et ce posie était assez beau pour dédommager le Uas-lirelon de ceux sur lesipiels il avait si justement compté. l 11 descendant des ducs île ilretagne ne peut pniirlaiit se faire porteur d eau , déerolteur ou comiuissioniiaire , ni voler, ni mourir de taim. Il ne reslait qu'un moyen pour souper , c'était de se faire soldat. (,'e mojeii était dur; mais il avait réussi a lîose, ii l'"abert, a Chervel, el Kiiii;liii fut sur le quai de la Ferraille se pruposer a tous les racoleurs. Il n'était plus (|uestioii de prouver qu'il lut huiinêle, iiitellii;eiit, brave, il fallait siniplemenl i|iie ces messieurs s'assurassent ipi'il eût cin(| pieds deux pouces. Il lui iiiaii(|uait douze ou quinze lli;iies; il avait d'ailleurs les jambes arquées , une lig'ure plate, et on lui refusa le droit de végéler ii la gamelle il cinq sous par jour, il y avait de quoi se donner au diable : il s'y donna en effet.

\ ous riez:' Il n'y a pas là de i|uoi rire. Demandez ii nos dévoles si on ne va )ias au sabbat, et irait-on au sabbat s'il n'y avait pas de diable, el serail-on bien reçu du diable si un ne se donnait pas ii lui ? D'ailleurs , révo(|uez-vous l'I'.vangile en doute? IVe vous dit il pas qu'en Judée , oii ou ne mangeait pas de porc, le di ble se mit dans un troupeau de cochons, (|ue .lésus-Christ envoya tout entier se noyer dans la mer, au lieu d'en chasser l'esprit malin, ce (|ui eût bien autant arrangé le propriétaire? Ae savez-vous pas que dans les temps modernes on exorcisait des possédés ii hiesançon :' I\'exoreise-t-oii pas tous les jours dans toutes vos églises ? Donc , il est un diable ; donc , ou se donne ii lui : je vous le certifie d'ailleurs dans un livre moulé comme les autres.

Le jeûne allume l'imagination ; l'imagination, allumée de cette manière, n'est pas riante du tout; el un cerveau frajqié d'idées sinislres, conduit toujours ii des excès. Kingdin, rentré dans sou taudis ayant lise sou dernier bout de chandelle , rêvait dans les ténèbres ii sa cruelle position. Il regrettait le séminaire, il regrettait ses bœufs et sa charrue , il rcgrettail les bons morceaux que lui g'iissait quelquefois la vieille femme de chambre de la dame du lieu. F.n pensant it la femme de chambre, il était dilficile ([u'il ne se rappelât point cerlain grimoire dont il faisait autrefois sa lecture favorite. ï.e grimoire , vous le savez, nous met en relation avec l'esprit immonde : ce commerce n'a rien de satisfaisant pour un homme délicat ; mais il ne fait pas déroger un gentilliomme, el ce n'est pas au sein de la misère qu'il faut se piquer de tant de délicatesse.

Kinglin descend son escalier en façon d'échelle, il entre dans sa cour (le six pieds en carré, oii une bonne vieille nourrissait des jioules qui lui fournissaient des œufs frais; il ouvre doucement la porte du poulailler ; il met la main sur une poule noire, tout ii fait propre aux conjurations; il l'emporte malgré ses cris ; il sort de l'allée, ouverte en tous temps , parce qu'il n'y axait rien il prendre dans la maison , et il s'en va sans s'arrêter ii l'endroit oii se croisent les chemins de la Uévolte el de Neuilly, parce que le diable affectionne singulièrement les croix formées par quatre chemins. Lii , Kinglin fait un cercle autour de lui, il met sa poule an milieu, el ii minuit très-précis, il prononce trois mots que je ne vous apprendrai pas, parce que nous avons déjii assez de diables parmi nous, el que je ne veux jias vous donner la fantaisie d'en augmenter le nombre.

A peine les trois mots sont ]uononcés, que la poule se débat et meurt en chantant les louanges de Dieu : ii jieine est-elle morte, que la terre tremble; il peine la terre a-l-ellc tremblé, que la lune teinte de sang descend sur le chemin de ^euilly : ii peine est-elle remontée il sa place, qu'un grand monsieur parait au dehors du cercle, dans lequel la vertu des paroles magiques l'empêche de pénétrer.

Le grand monsieur, plus grand que moi de toute la hauteur du bonnet de carton de Sg'anarelle , a des cornes de bélier sur la lêle, ure queue de singe qui joue avec grâce entre ses jambes , des pieds de bouc, et par-dessus tout cela, une perruque ii bourse cl un habit écarlate galonné en or, parce que c'est toujours dans cet appareil que le diable parait : demandez plutôt.

Dès que Kinglin cul vu le grand monsieur, il eut peur, cl il n'est pas de héros qui n'eût eu peur comme lui; dès que le grand monsieur eut parlé, il eut plus de peur encore, parce que le diable a quelque chose de très-extraordinnireitlaiis l'organe ; dès que le grand monsieur se fut tu, Kinglin resta tout étourdi el très-embarrassé de répondre, ]iarce qu'il n'était pas préparé ii converser avec le diable. Cependant, la {[uestion adressée il Kinglin était aussi simiile que courte, el le membre de l'instiiiit le plus concis n'en eût pu rien retrancher : Que leux-lu Je liwi ? C'est toujours là ce que demande le diable u ceux qui le forcent de parai Ire.

Kinglin balança longtemps entre les mille cl un dons qu'il pouvait obtenir ; Car il est encore de règle (pie le diable n'en accorde qu'un. Tantôt le Bas-liiclon pcnchail pour une chose , l'instant d'après il in-

M. I)K Kli\GLlN.

cliii.iit |>iMir uni' .iiiliT, et lo j;i;iiu1 nioiisiciir allciulail d'un air soumis cl rt'M'jfiiil i|Li'il lui pli'il ilo se drcidiT.

Kiiii;lii> se r.ippcl.i iiiliu (|Mc l'avtuir iioiir lui si liilio, si beau, si siduisaiil, avail couslaiiiuuut aliiisi' de son ii;noran(c,i'l (juil ilipciidail di' lui d'y lire dt'soiiuais aussi lacilonu'iit que dans le petit ollice de la \ ieij;e. Il jiijjea que ledou de <le\inei- était un don dont les avanlajjes s'étendaient à tout , qui réi;leiait sûrement sa eonduite el ses déniarelies, et le ferait aller au de\ant de Ions les biens ini.i|;iiKdiles. C'est ainsi qu'apris des réflexions ou des eond>ats inutiles, on en revient à sa marotte, l n ]ia}>an eut demandé la r.rèle sur tous les eliamps voisins du sien, un pauvre prêtre le rétahiisseniint des biens du elerijé, lin rentier, la restauration de 1 aneien régime ; une vieille coipiette, le retour de ses appas ; un vicui lil)ertin , le retour de sa vii;nenr ; un fournisseur, 1 éternité de la (jiierre ; et Despaie, limmortalité que le diable n'eut pu lui donner.

Kini;lin ordonna donc au i;r.ind monsieur de lui dévoiler l'avenir à l'oreille chaque lois qu'il rintenoijer.iil : leijrand monsieur y consentit avec beaucoup de politesse. Il lira de sa poelic un carré de pajjier marqué, sur leipiel était une doiialion en bonne forme de l'âme du demandeur : il piqua de son enjot le iictit doiijt de l\ini;lin , qui sii;na de son sani; la donation , et le j;raiid monsieur disparut après avoir fait une profonde révérence.

Kin|;lin pense il abord au |ilus pressé; c'est de manger. 11 demande à son démon f.uuilier ou il trouvera le lendemain ini bon repas (jui n'appartienne a personne ; car si Kinj;lin est capable de s'èlre donné au diable, il ne l'est pas de rien dérober. « A (|uatre heures du matin, lui <lit lout bas l'esprit, sors de chez toi , marche au soleil levant , tu trouveras un las de ]ticrrcs, une d'elles est taillée en pilastre : tu la lèveras. i>

Kin(;lin ne comprenait pas trop comment il trouverait sous une pierre un repas lout apprêté i|ui n'appartiendrait k personne. Mais comme le diable ne trompe jamais, et (lu'nn estomac vide commande la foi , il fit exactement ce que prcscriv.dt l'oracle. 11 marcha lonijlemps sans trouver le tas de ]ncrres ; enfin, il renconlra ce qu'il cherchait, rue de l'Université, au coin de la rue du Bac. Il regarda autour de lui s'il n'était vu de iiersonne; et comme personne <i Paris ne se lève ii quatre heures du matin, il entra avec sécurité dans ces pierres qui dérobaient le trésor le plus précieux pour un homme alTamc.

Apres avoir fait quelques lours, il trouva le pilastre sous lequel était un levier ; il retourna la masse sous laquelle étaient trois bouts de planches; il leva les planches sous lesquelles était un trou; dans le trou était un grand plat chargé d'un dindon, de deux poulets et de si\ cailles nitis ; à côté du plat, deux pains au lait, deux biscuits de Savoie, proprement enveloppés dans du papier; une bouteille de clos vougeol, et une de madère. Kinglin, extasié ii la vue de tant de belles choses, ôla son gilet, le seul ([ni lui restât ; il enveloppa dedans le contenu du bienheureux trou, et regagna son chenil à pas précipités.

11 ne mange pas, il dévore. Les poulets, les cailles, la moitié du dindon el les deux bouteilles de vin sont expédiés dans une deniilicure. 11 se disposait à digérer agréablement, et à consulter son démon sur des objets plus importants, quand le ventre commença à lui gargouiller d'une étranije manière, liientôt les maux de cœur s'ensuivirent, et Kinglin rendit du haut et du bas ce qu'il avait mangé, puis la bile, puis le saug. Le diable, toujours pressé de jouir, espérait qu'il rendrait l'âme à la suite de tout cela ; mais il fut trompé pour cette fois. Kinglin eu fut quitte pour quinze jours passés à l'ilôtel-lJieu, à maudire le repas vr.iiment diabolique qu'il avait trouvé, et à se plaindre amèremeul de l'esprit qui n'était pour rien dans cette affaire. Voici le fait :

^ ous avez sans doute entendu parler du marquis de Bagucvillc, qui s'est cassé une cuisse sur un bateau de blanchisseuse, en essayant de voler d'un bord de la Seine à l'autre; qui fit pendre daus'son écurie un de ses chevaux qui avait cassé la jambe à son voisin, et (|ui s'est enfin rendu célèbre par d'autres originalités ou sottises du même genre. Ce marquis de liagueville voulait faire rebâtir son liôlel, qui était très-beau, parce qu'il est ennuyeux, disait-il, d'habiter toujours la même maison, et voilà pourquoi il y avait tant de ]iierres au coin de la rue du IJac. Le marquis avait un cuisinier qui entretenait une petite couturière aux dépens de son maître , qui lui portait ce qu'il avait de mieux dans la desserle , et voici comment il arriva que le fameux repas fut déposé sous le pilastre, et y acquit la vertu purgative.

.'\Ia|n:ré son insouciance, le marquis s'était aperçu des infnlélités de son cuisinier ; il avait fait tapage , et n'y avait rien gagné. In autre eut renvoyé ce domestique ; mais le marquis était gourmand, et cet homme lui faisait d'excelleules sauces. Hagucville prit le i)arti d'examiner ses démarchci de plus près, et de visiter de temps .i autre son office cl son garde-manger. Le cuisinier soulint cette guerre sourde avec avantage, en changeant frér|ucmment de cachettes. IClles furent successivement découvertes, et il fut enfin réduit à établir son dépôt hors de l'hôtel. Il passa une nuit tout entière il arranger le trou que vous tonnaissei. 11 y faisait dans le jour plusieurs voyages à la dérobée ; cl nuauU le magasin était tout à fait rempli, il parlait le soir

avec un panier bien charge, et allait faire bombance avec ses amis chez sa belle.

Le marquis avait donné un grand souper, ce qui avait retenu le cuisinier à l'hôtel plus lard que de coutume. A])rès le départ île ses convives, le marquis, au lieu de dormir, passa le temps à rêver à (luebjue mécani(|ue ]Mopre ii lui casser tout à fait le cou ; et son ap- |iartement donnait du côté de l'amas de pierres. 11 entendit le bruit du levier. .Sans doute ce n'étaient jias les maçons i\u\ travaillent ii cette heure; ce ne ]iouvait être non jibis des voleurs; que diable! on ne vole pas des pierres : c'était (pielquc chose pourtant, et le mar(|uis voulut savoir .à quoi s'en lenir. Muni d'une lanterne sourde, il descendit, chercha comme Kinglin, el plus heureux que lui, trouva le trou découvert, mais absolument vide, l'n amoureux ne pense pas toujours à lout, et le cuisinier avail oublié de replacer le pilastre. Le marquis ne savait que penser de ce trou qu'il n'avait pas vu la veille; il sauta dedans, présenta sa lanterne de tous les côtés; un peu de fromage à la crème attaché à la terre, (pu'biucs marrons glacés qui étaient tombés dans le fond, lui donni^renl la clef de l'énigme.

11 jugea que sou cuisinier était incorrigible, et il se promit de lui faire au moins une niche dont il se souviendrait longtemps. La nuit même oii Ixinglin s'était donné au diable, le marquis était retourné au dépôt, (jui était déjà passablement garni, et qu'il retrouva facilement, bien (|u'il lût exactement fermé. Il saupoudra d'émétique et de rhubarbe, volailles et biscuits; et telle fut la cause de la violente évacuation de Kinglin , et de sa colère contre le diable. Il me semble cependant que loir, de s'en prendre à lui, il lui devait de la reconnaissance; car s'il n'avait pas répondu à des questions qu'on ne lui avait i)as faites sur les conséquences de ce repas, il avait d'ailleurs accomj)li l'oracle dans tons ses points. Kinglin avait trouvé un magasin de vivres qui n'appartenait à jicrsonne , puis(iuc le cuisinier n'y avait aucun droit, et le marquis, en se ménageant le petit plaisir de ])urger ceux qui lâleraient de ses mets, avait évidemment renonce à sa propriété.

Laissons JM. de Bagueville et son cuisinier s'arranger comme ils l'entendront, et retournons à l'Ilôtel-Dieu. Kinglin, parfaitement ]iurgé , prenait de la santé pour dix ans à l'aide de bons restaurants, seul remède que le médecin avait cru devoir lui prescrire, et qui avait le double avantage d'être très-agréable à prendre cl de ne rien coûter au preneur. Ce]iendant le moment approchait oii il fallait sortir d'un lieu qui n'est pas établi pour les gens en bonne santé, et il était bon de penser à ce qu'on deviendrait. Kinglin était revenu des repas caches sous des ]>ierres; d ailleurs la bonne chère ne suffit pas aux désirs d'un homme qui peut en former d'illimités. Le Bas- Breton, pour en finir, voulut avoir ce qui procure tout le reste, et il demanda à sou démon oii il trouverait nu trésor qui ne fût à personne, a Dans les entrailles du Mont-Cenis est une mine d'or inconnue... — Et comment veux-tu que je l'exploite? — Comme tu voudras, cela ne me regarde point. — Allons, voyons un autre trésor. — Depuis le l'érou jusqu'au Groenland l'or, l'argent, les diamants des naufragés sont roulés par les vagues... — Et comment veux-tu que j'aille prendre cela au fond de la mer ? — Ce ne sont pas mes affaires. — Pas de mauvaises plaisanteries, monsieur Lucifer; indiquez-moi un trésor que je puisse m'approprier. — Un gros célibataire place tous les deux ans à fonds perdus le fruit de sa parcimonieuse économie. A mesure

que la somme s'arrondit , il enterre son argent dans un bois —

niais cet argent est à son maitre. — Mais ce maître doit mourir subitement ce soir, et comme il se cache de ses collatéraux qu'il craint, parce qu'il en agit mal avec eux, ils n'ont et n'auront jamais connaissance de ce trésor : ce soir donc il ne sera à personne. — Et oii est-il ce trésor-là.'' — Près de Bordeaux. — Je serai mort de faim avant d'y arriver. — Dame , arrange-toi. — Va me chercher le trésor. — IVous ne sommes pas convenus que j'agirais : tu as demandé le don de deviner, tu l'as, mes obligations sont remplies. »

Diable, diable! disait Kinglin en se grattant l'oreille, ce qui ne 1 avançait de rien; et il se promenait de long en large dans sa sa salle. 11 se promena jusqu'à ce qu'on lui rapporta sa chemise, son gilet et sa culotte, qu'on lui rendit en lui signifiant qu'il fallait faire place à d'autres. 11 sortit et regagna son grenier, qu'il trouva loué à un nouveau venu parce qu'il ne payait pas. Il avait bien dîné, et il jiouvait se passer de souper; la soirée était belle, et quand on n'a rien à perdre on peut dormir à la belle étoile. Mais l'avenir? C'était toujours là ce qui le tourmentait, et cet avenir devait commencer le lendemain à l'heure du déjeuner. Il y rêva dans les rues de Paris jusqu'à onze heures du soir; et se trouvant alors sous les piliers des halles, il se coucha et s'endormit d'un profond sommeil.

11 fut réveillé assez tard par un colporteur de billets de loterie, qui criait d'une voix aigre : On la lire aujourd'hui. « ^ oilà, dit Kinglin, une ressource qui me dis]iensera de m'ensevelir dans les entrailles du Mont-Cenis, dans le fond de la mer, et de faire le voyage de Bordeaux. )) Il entre chez un fripier, lui présente son gilet, en tire quinze sous, et demande à son di.djle quels sont les numéros qui vont sortir. « 7, .12, 111, (;5, 81. » El Kinglin court au ]>rocliain bureau, il met douze sous sur ce quine : le buraliste lui rit au nez en faisant sa mise. «Uira bien qui rira le dertiicr, » lui dit Iviugliu en prenant son

M. DE KINGLIN

IiilU't. » là avec li'< trois siiiis ([iii lui ri'^li'iit, il acliilr une livre ilc pain, qu'il luuiu'cli' de ilcux verres île lisaiie, se [iroiuetlaiil bien tie tliiier coinnie un |iriuic.

Miili sonne, la roue a tourni', l'aveuijle déesse a rendu ses décrets, et le dialile s'est montré l'nlrle à tenir ses eni;a|;emeiils. Les einq numéros sortis assurent à kinj'.lin environ soixante-quinze mille livres. ]l retourne au liureau, le liuralisie ne rit plus; il avance un f.iuteiiil à reniant ];àlé de la fortune, et lui ilil en soii|iirant i|uc le lot est trop fort pour être pajé ailleurs (|u'à l'administration (jcncrale; niaisiiu'il espère n'y perdre rien. Kini;lin ij;iiore (pie les buralistes ne se bornent pas à eini| pour cent de bénéfice sur les iniscs, et qu'ils rançonnent impitoyablement le pauvre diable qui reiyaijne une fois en sa vie une faible ]iartie de ce qu'il a perdu au ]ilus sot et au plus fripon de tous les jeux. Il faut <|ue son liomnie s'evplicpie clairement; Kinijlin, qui n'est pas toujours bêle, l'envoie promener; il prenil un lucre, il trotte à l'adininistratioii , on lui pèse ses espèces , les sacs s'amoncellent dans la voiture, et il se fait conduire sons les piliers des balles chez M. Uubil, le plus lamé et le niieuv fourni des fripiers de ce temps-là.

On ne laisse pas soi\ante-iiiiinzc mille livres à la jjardedun cocher de liacre, bien qu'il s'en trouve de trcs-probcs parfois , ce ipii pourtant n'est pas enmnuin. Kinijlin envoie son cocher faire une battue au\ environs, et il revient avec tailleur, lini;ère, chapelier, cordonnier, i>errin|uier et fourbisseur. l.e fiacre est d'abord transformé en boutiipic de coilVeur. Le lias-Breton est assis sur la parlie basse entre les deuv baïupieltes, nn bras sur chacun des coussins eliaij;és de ses saes. Le iierruipiier, il genoux, tantôt à une portière, tantôt à une autre, parvient à le raser, le papillote, le frise et le poudre à blanc. La canaille et les imbéciles s'amassent autour du fiacre, selon rusa;;e de Paris, oit on semble n'avoir vu le monde qu'à Iravers le trou d'une bouteille; ou bue, on sillle le nouvel enrichi , i|ui jette une poifjnée d'écus à droite et h ijauclie, et pendant que la ijredinaiUc se ijourinc et se roule dans les ruisseaux pour un écu de plus ou de moins, la lini;ère succède au coifl'eiir, à celle-ci le tailleur, à celui-là le cordonnier, le chapelier, et enfin le fourbisseur. Ions font leur métier à lorce de temps et dans la plus^i;ènante des atliltidcs, et personne ne miirmuro parce que Kinijlin a déclaré qu'il ne marchande jamais; et l'artisan de Paris, laborieux cl patient, se prête à tout pendant les six jours de la semaine, jiourvii que le dimanche il se dédommage en prenant l'habit neuf, en cachant ses mains noires ou calleuses dans des gants blancs tricotés, et en faisant tant bien que mal le monsieur dans la foule dont il est inconnu.

Un sac de douze cents francs vidé sur la place, Kinglin se fait conduire à un superbe hôtel garni qu'il avait remarqué en face de celui de son cousin le maréchal de Fraiiec, qu'il compte bien narguer complélenient à son tour. Il loue le plus bel appartement sur la nie, il arrête un remise en attendant qu'il ait un équipage, il prend un laquais que son hôte lui présente en altemlant qu'on lui ait trouve un valet de chambre, et il se fait servir un diner somptueux, où rien n'est apprêté à l'émétique ni à la rhubarbe.

On ne p.sse pas d'une position désespérée à un état brillant sans perdre un peu la tête : Kinglin , (jiii l'avait plus faible <iu'un autre , la perdit tout à fait. Il arrêta d'abord qu il satisferait toutes les fantaisies qui lui passeraient par le cerveau, et il lui en passa mille pendant qu'il dinait. (Jelle qui le chatouillait davantage était la fantaisie des femmes, qui est assez générale, qu'il avait essayée au séminaire , et qu'il pouvait maintenant satisfaire dans toute son étendue. Après s'être entretenu en sortant de table avec un carrossier et un bijoutier, il satisfit un besoin plus pressant peut-être que celui de l'amour sur un cœnr ulcéré, le besoin de la vengeance. 11 écrivit à son cousin le maréchal de France qu'il était informé du dérangement de ses affaires, et qu'ayant besoin d'un bôtel , il désirait aeipiérir le sien qui depuis cent ans appartenait à la famille, et dont par cette considération il offrait cent mille francs au delà de sa valeur.

\ous trouverez que le cousin Kinglin va vite pour un homme qui ne possède que soixante-quinze mille francs ; mais la loterie se tire deux fois par mois, et Kinglui se promettait bien de ne pas s'en tenir à jouer le qninc à dix sous.

Une idée saugrenue en amène quelquefois une bonne. Après avoir écrit à son cousin le maréchal de France, il écrivit à son cousin le maréchal ferrant : « Vous m'avez envoyé six francs quand j'étais j)auvre , et c'était tout ce que vous pouviez ; moi , je vous envoie cent louis, et c'est moins que je ne peux; mais ne vous gênez pas, mon eoflic-fort est à votre service. »

La somme et les deux lettres expédiées, Kinglin se livra sans réserve à son goût favori. Or, comme il pressentait que Plutus ne doit pas trouver de cruelles , il ne se donna jias la peine de chercher un objet intéressant à qui il put plaire : il demanda à son démon oii il trouverait une lille qui lui parût la plus jolie et plus aimante. Le diable l'envoya à la comédie française, dans la loge du roi, et avant de partir, Kinglin mit de l'or en quantité dans ses poches.

Il n'y avait encore dans cette loge que deux femmes; l'une sur le retour, l'autre dans tout l'éclat de la jeunesse, et dont l'ensemble |iarut à notre amoureux réunir ce qu'il jiouvait imaginer de plus séduisant, Il aborda ces dames avec la noble hardiesse que donne l'opulence. La jeune personne lui parut timide, et il en augura bien ; il

se déclara , on lui répondit avec candeur: la modestie jointe à la beauté, c'est plus qu'il n'en tant pour enilaininer un cœur qui cherche a .se donner, llicii ne rend éloipieiit <oinme une passion vraie, Kinglin parla bien, et à l.i lin de la première pièce on paraissait déjà l'écouter lavorahlcmcni. La tante (car c'est ainsi que la jeune dame nomiu.iil l'autre ) , la tante se mit en tiers dans la conversation , et Jiarut llalléc des srntinienls que sa nièce inspirait, l'indant la petite pièce Kinglin glissa cjuchpie chose sur l'état brill.int .le sa fortune; cela ne pouvait rien déranger .vit dispositions déjà trcs-fivor.ibies d'une jolie femme, et il crut s'apercevoir que celle-ci devenait plus attentive. A la lin du spectacle il présenta le poignet. Lin éipii|iigc simple, mais élégant, attendait les dames à la porte; Kinglin renvoya son remise et monta en carrosse avec elles, on le retint à souiier, et il fut servi avec celte délicatesse (pii annonce l'usag.' du plus l'rand monde.

Pendant le repas, il apprit que ses hôtesses étaient de province, iiuc la taille venait solliiitcr à Paris un procès d'oii dépendait sa fortune et qu'elle avait saisi cette occasion de faire voir la capitale à sa nièec. Kinglin avait oui dire que le bon droit ne siillit pas toujours, quelle que soit l'int.'grilé de nos juges ; et il pensa qu'un millier de louis ne iiuir.iit p.is il.ins l'esprit du r.ipporteiir à la bonté de la cause, et il les oIVrit fraiichcnienl. On les refusa avec politesse, et certain air d'embarras lui fit soupçonner qu'on n'était pas en argent comptant. Il insista , on se rendit , mais à condition qu il recevrait une reconnaissance en bonne forme. Aladame l.atoiir pissa dans son cabinet pour la faire, et le laissa seul avec la charmante Ilose.

A la suite d'un prêt de mille louis, on peut hasarder (pieli|ues libertés; Kinglin s'en permit de très-prononcées, que l'innocence repoussa avec fermeté, mais sans aigreur : la vertu est toujours assez forte pour en imposer au vice, (lependaiit l'amour, le vin, les liqueurs rendaieiitKinglinentreprenanteomnie un page; il ncse |)Ossédait plus, lîose, incapable de ces éclats qui nuisent toujours à la réputation d'une femme, se contentait d'opposerdes mains très-actives aux attaques multipliées du téméraire; en se défendant, elle marcha malbeureiisenieiit sur la queue de sa robe, et broncha; Kinglin la poussa, elle tomba sur une ottomane, et ma foi....

La pauvre petite pleura en se relevant, et Kinglin recueillit et essuya ses larmes. EOrayéde l'indignité de sa conduite, il supplia Rose de ne rien faire paraitre devant sa tante ; il lui jura qu'il l'épouserait aussitôt ([u'il aurait rempli les formalités d'usaijc. Rose parut rassurée par cette ]nomesse, ses jolis yeux se séchèrent; madame Latour rentra, ne s'aperçut de rien, et Kinglin les invita l'une et l'autre à venir diner chez lui le lendcniain.

En rentrant à l'hôtel, il trouva un officier que son cousin le maréchal de France avait chargé de répondre verbalement à sa lettre impertinente. La réponse fut excessivement dure, et Kinglin était fier, surtout depuis qu'il était riche. 11 ferma sa porte, mit lépée à la main, bien qu'il ne sût pas se mettre en garde, et reçut à travers le bras un coup qu'il fut trcshcureux de n'avoir pas reçu ailleurs. Sa blessure le désespéra, parce qu'elle pouvait retarder un mariage dont la douce expectative lui tournait la tète. Il ne changea pourtant rien à ses ilispositions du lendemain , parce qu'on diiie très-bien avec un bras en écharpe; c'est même un moyen à peu près sûr de paraître plus intéressant.

Le diner fut tantôt gai, tantôt sentimental. Il faisait excessivement chaud, et madame Latour fut prendre l'air au jardin. Rose avait été surprise la veille, elle fut faible ce jour-la, et cela devait être : elle aimait pour la première fois, et elle estimait trop Kinglin pour douter qu'il tint sa promesse.

respectable , et sa blessure pouvant avoir des suites funestes, il demandait une dispense de bans. Comme ces dispenses se payaient bien, l'oflicial les accordait toujours pourvu que la demande fût colorée d'un prétexte plausible. Le laquais revint avec l'exiiédilion en bonne forme; il n'y avait que quatre jours à jiasser jusqu'à la cclébration. Rose et Kinglin étaient dans l'enchantement. ^Madame Latour partageait sincèrement leur satisfaction; on se quitta avec peine, on se promit de se réunir le lendemain, et on passa le temps à monter sur le meilleur ton la maison de madame de Kinglin.

Le futur époux, ])assionné pour sa belle, renonça en sa faveur aux projets d'élévation qui l'avaient si longtemps occupé. Il ne voyait plus de bonheur que dans l'union de deux cœurs bien assortis, et il ne désira connaitre l'avenir que jiour combler son épouse de tous les dons de la fortune. Il devina les numéros du prochain tirage, et joua la plus forte somme qu'on puisse mettre sur nn quiiie. .\ cette opération succédèrent les festins, les doux épancheinents, les emplettes de toute espèce ; un nombreux domestique fut choisi par Rose et sa tante ii la prière de Kinglin, qui ne s'entendait pas à cela ; pour dernière preuve de confiance et d'estime, il leur abandonna l'administration de ses l'inances; enfin, le jour très-long, qui devait être suivi du jour le plus heureux, Kinglin, dont la blessure allait bien, sortit malgré les tendres prières de Rose pour aller acheter un riche écriii,

M. DE KINGLIN

i|iii ili'v.iit iiiiii;i(;cr une iiijrcalilf cl ileniière surprise, el le iiolaiie fui iiiaïuio pour le soir.

Après avoir (oui aclielr , tout payé, Kiii(;lin n'avait plus ilii'z lui qu'une ilouzaine de inilli' ^raue^•, mais la loterie allait amener des millions, el il se promiMtait liieu de toiijiiins prodiijucr l'or, de eomliler de liienlaits continuels eelle (|ui l'enivrait (l<' plaisirs. Il revint, son éeriu en |Oelie, |ire>sé de voir liose p.irée il emliellie de ses diamants. Il entre... personne. Kose, sa tante, les valets, tout est sorti. Il inlerroi;e le maitre de la maison. On lui répond ijuc ecs dames et leurs i;ens sont ailes ratlciidrc ;i l'iiùtcl ipi'il a acheté, et oii il doit s'établir le soir. Kiniilin n'a pensé i« rien de cela, el il eomiueiice a entrevoir du jjaliinatias. Il va il son armoire : .îa cai.sse est partie avec eos dames, et au lien de son arfjenl il trouve un hillel : « Ouand une fille rencontri' un benêt, elle le diiiie, e'esl la rè(;le. Puisse la leçon, monsieur de Kin!;lin, vous être prolitable! "

Kin;;lin jure, tempête , tonne , écume; il n'est pas au liout : certaine incoinmodilé se manifeste d'une manière efliayante, et il s'en Jireiul au diable qui l'a si cruellement trompé. « ,1e t'ai répondu, lui dit l'esprit , el je te répondrai toujours juste. — 'J"'avais-je demandé une eatin ? — 'lu m'as demandé oii lu trouverais une fille qui le paraitr.iit la plus jolie el l.i plus aimante. Uose l'a ]iarii un objet cnelianteur; l'iose ta paru animée par la plus pure et la plus vive tendresse; Uose est donc précisément ce (|uc tu as voulu. — Mais l'honneur, les moeurs, la délicatesse? — As-tu pensé à rien de tout cela? — Et que piiis-je faire de mieui ;i présent? — Prends des |)ilnlcs. — Des yilules I et mon arijenl? — 11 est perdu. — Ce n'est pas que j'y tienne; mais être aussi indiiïnement joué ! Il faut que je me venge, que je dépouille la perfide. Oii la trouverai-jc ? — Au Palais Uoyal. — ^u'y fait-elle ! -;- Klle se moque de toi avec un maitre d'armes dont elle îivait fait un de tes valets, et qui l'a aidée à te dévaliser. — Un maître d'armes! Il me tuera. 11 vaut mieux aller demander justice ii la police. — Et de quoi ? Tu ne sais donc pas que dans un pays bien policé il est permis de se ruiner pour une f;ouri;andine , mai> qu'il est défendu de lui rien reprendre , eùt-ou mis a la mendicité pour elle sa femme el di\ enfants. — La jolie mélliodc 1 — C'est la vôlre, et vous vous croyez le peuple par evcelleuce.

— .Ml e.i , puisque nous voilà en train de causer, fais-moi deviner les motifs de la conduite de cette tille-lii , qui me parait inexplicable. Elle m'a escroqué trente-quatre mille francs; mais eu restant avec moi seulement nu an, elle se fût gorg c d'or. — Tu lui étais iusupporlable. — lîah 1 — Et la signature du contrat ne laissait pas de l'cmbarriisser. Pour conserver le nom sous lequel elle s'est annoncée à toi , il fa lait qu'elle fit un faux, el ]iour ce délit-lii on est pendu. — C'est ce que je lui souhaite. — C'est ce qui lui arrivera quelque jour. »

Heureusement Kinglin avait dans sa poche son billet de loterie , dont mademoiselle Uose fiit sans doute devenue propriétaire, s'il eût jugé a propos de lui avouer son comiuerie avec le diable et ses moyens de se procurer de l'argent. Une indiscrétion de celle espèce l'eût singulièrement embarrassé, car il lui restait dix louis au plus, et l'habitude de [jagner sans travail, et celle de dépenser sans discerne- ■mcnl. qui se contracte avec tant de facilité, lui eussent rendu bien dures les privations qu'il comptait ne pins connaître, el qu'il eut fallu supporter jusqu'il un second tirage. 11 attendit le premier en contractant des dettes, et sans autre dissipation que la triste et utile société de son chirurgien , qui , parfaitement d'accord .ivec le diable , lui fit prendre îles pilules par picotins.

Le moment arriva oii il devait monter il un degré d'opulence inconnu même ii des princes du sang royal. Plein de joie, il se rendit pour la seconde fois a radmiiiistration i;énérale, conduit par sa confiance en la véracité de son démon. Il était attendu par quelques-uns de ces niessieiKs li qui on marque beaucoup d'égards, el qu'on n'aime à rencontrer nulle part.

Les cinq numéros étaient ri peine sortis, que le buraliste, effrayé de l'énormilé du lot qu'avait gagné Kinglin, lira ;i part le lieutenant de police el les administrateurs généraux. Il leur annonça qu'il y avait douze millions :i payer ii un homme à qui on tenait de compter soixante-quinze mille livres, qui avait la manie déjouer le quine ^cc et le bonheur de toujours gagner. Alonseigneur de la police, qui devinait tout ce qu'on lui disait, sentit qu'en quatre mises un tel joueur devait écraser la loterie et épuiser le trésor de Sa Majesté; en conséquence, avant de se retirer il donna des ordres précis à cinq ou six «les messieurs ci-dessus mentionnés.

Kinglin avait un air triomphant en entrant dans les bureaux; il rc<;ardail avec complaisance douze ;i «|iiiiiz.e crocheteurs qui devaient, à trente sous par tête , ployer sous le poids de l,i plus forte somme qu'eût jamais palpie un parlirulier. 11 exhiba son billet d un air tout a fait ;;raeieiix ; l'adiniiiislr iteur, qui le prit, le mil en pièces; les cinq à six messieurs le jirirent par les bras el p.ir les jambes , el sans égards pour ses clameurs cl ses jurons, ils le porli'ienl dans un liacre en assurant d'un ton de bonhomie les gens qui se lroii\(Teiilsur leur passage que Kinglin était un fou qui prétendait qu'on lui payât le quine, sans qu'il eût mis à la loterie , cl qu'ils le conduisaient il Charrnlnn.

Il fui traité dans cet bùpilal d'après l'opinion que les gens de la po-

lice n'avaient pas manqué de donner de lui. On lui prodir.ua douches et remèdes. l'Ius on le tourmenta, plus il se répandit en injures contre les frijions qui (léchirent les bons billets, et qui l'ont mettre les gagnants entre (|iialre murs; plus il parlait de son quine, plus on iiuginentait les douches el les remèdes; on les augmenta au point que Kiniïlin , n'y ponv:int plus tenir, rossa eompU'semeut dnx frères de la (Miarilé. La cominunanlé se rassembla ii leurs cris, el tomba en niasse sur le pauvre Breton; ou le saisit, on le lia , on le fouetta jusqu'au sang , el ou le jeta nu dans un cul de basse-fosse.

— 11 faut avouer, dil-il, que je suis bien ii ]ilaiiidre, et c'est moi qui l'ai voulu. t)uaiid je cultivais la terre , j'étais mécontent de mon sort; sans cesse heureux dans l'avenir, j'ai eu la manie d'être duc de Jirelagne, maréchal de France , intendant, pape : je me suis f.iit moquer de moi par la noblesse el la robe de Ueniies, j'ai été obligé de vendre mes chemises pour vivre , el je me suis fait chasser du séminaire. Cet avenir, dont la connaissance était l'objet de tous mes désirs, ,se dévoile à mes yeux : je suis sur le point d être empoisonné avec de réinélique, je reçois un coup d'épée, une fille me vole mon argent el m.i santé; cid'in on m'enferme à Charenton, où on me donne le fouet , oii ou me traite d'une maladie que je n'ai pas, et oii on me laisse celle que j'ai... C'était bien la peine de me faire sorcier! Avais-je besoin de rien savoir, sinon que la terre nourrit celui qui travaille ? et ne suis-je pas fou en elTel de n'avoir pas conlinué ii manger en paix mon pain noir et mes féveroles? »

Ces réflexions, très-sages mais trop tardives, n'empêchaient pas Kinglin d'être fouetté deux fois par jour et baigné quatre. Son corps n'était qu'une ]daie, et sa tête commençait a se diranger tout de bon. (i'eiil fois il avoil prié, supjilié, conjuré son démon de le tirer de lii, et son démon, très - laconique, lui avait toujours répondu : Nous ne sommisp'is convenus que f agirais.

a Puisque tu ne veuv pas agir, dis-moi du moins quand je sortirai d'ici. — Ouand lu auras écrit au lieulcnanl de police. — El iiiie fautil que je lui écrive? — Ouc lu as eu en effet le cerveau affecté , mais que les soins charitables des bons frères t'ont rendu à la raison; que la preuve la plus sûre que tu en puisses donner, est de déclarer, et que tu déclares n'avoir pas mis à la loterie; que tu renonces it la somme exorbitante que lu as eu l'extravagance de demander avec des éclats indécents, el que tu espères que monseigneur daignera le rendre la liberté. — t^uoi ! il faut que celui qu'on vole , qu'on enferme , qu'on maltraite , s'abaisse ;i demander grâce! — On continue il recevoir le fouet cl des douches. IN'e vois-tu pas que tu es une victime que demande l'inlcrêl de l'Etat? — Ecrivons, » reprit Kinglin en soupirant.

Il n'est pas aisé à un fou , qu'on n'écoule jamais, d'obtenir du papiir, des plumes et de l'encre. Kinglin fut fessé quatre jours encore avant de trouver le moment de faire au supérieur la confession qu'il se proposait d'écrire au lieutenant de police.

Onand le supérieur vit ce pauvre diable doux comme un mouton et renonçant ii son quiiie , il s'applaudit singulièrement de lui avoir donné le fouet et des douches, et il regarda cette cure comme la |)lus belle qu'on eût faite dans la maison. Il donna au patient ce qui était nécessaire ;i la rédaction de son placet, el il y joignit une lettre pour le magistrat dans laquelle il s'étendait avec complaisance sur ses moyens curalifs et sur leurs heureux résultats. Il finissait en certifiant, avec le plus profond respect, (pie son prisonnier était aussi sain d'esprit que lui-même Le lieutenant de police rit dans .sa barbe de la vanité el des talents prétendus du cher frère supérieur; il signa la sortie de Kinglin, elil ordonna à celui qu'il chargeait de l'aller mettre dehors de lui défendre tout bas de jamais jouer le quine sec, ni même le qualerne, à peine d'être mis à Bicêtre et étranglé dans un cachot.

(^e n'est pas que le lieutenant de police, qui n'était par sorcier, crût il l'existence de ceux qu'on disait tels : il se défiait du bonhiur du lias-Breton, el eonime la loterie doit être tout ;i l'avantage du gouvernement, il faut faire en sorte que tous les pontes y perdent, ceqiii arrive assez généralement.

La défense expresse du lieutenant de police était fort inutile. Kinglin était revenu de tous les jeux qui ment ni à Charenton , cl il pensa ii monter assez haut pour n'avoir plus ;i craindre l'autorité arbitraire des gens en place, qui ne s'exerce communément que sur les gens qui n'ont pas de consistance dans le inonde. D'abord il voulut être prince du sang avec un ajianage considérable. Sou diable lui démontra que sa puissance ne pouvait faire qu'il ne fût pas le fils de Jérùine Kinglin, el (|n'il n'y avait pas de généalogiste qui pût l'agréger à la raeedes Bourbons, déjà Iropféconde en apanagistes. Kinglin voulut an moins être fermier général; le diable lui répondit que rien n'était |ilus aisé, moyennant un présent considérable au contrùleur général, el un fort pol-de-vin à la compiw;iiie , qu'il pourrait payer avec le produit du jiremier (iiiinc. Kinglin fit la grimace el se tut un moment.

« Pirbleu , reiiril-il, je suis bien bêle de me borner aux rangs inférieurs , tandis qu'il ne m'est pas plus dilficile d'occuper le premier. Un royaume ne s'achète pas; ainsi pas de difficultés a ce que je sois roi de l'rance. Je serai le premier de ma r.ice , car il y .i comineneeinenl il tout, et une fois sur le trône, je jouerai à l.i loterie tant qu'il me ]ilaira , et j'enverrai ii son lour le lieutenant de police à Charculoii, où je le ferai fouetter, ainsi que lois les frères fouette us.

M. DE KINGLIN

Voyons , comment ^'v |iii'n(l-on pour l'Ire usiir|ia(eiir? — Il faut d'aboi'il èli'C lieiin ii\ , et tn ne l'es piis. Il l'.int être né avee de ijraniles (|iialiti's , et In n'en as (pie île Irès-niinees. • — • Ali ! cela vous pl.iil ii (lire. — lis-tu un |;i'iii''ral eoiisoiiinie .' Jouis-tu ili' l'estime de la nation cl de la eonsiiiéraliou dis éliaiif;ers !' \s-lu une lète ori;aiiisi''e (le fiieon à to.il voir et tout l'aire en uranil.-* As-tu un parli enusiderablr, (les l'inaiiees aeipiisrs ou du ( ri'dit ? ( Inand tu auras tout eela, je te dirai, si tu iii'inlerroj;es : !Montre-toi, et joue à clianees é|;alcs ta l('le coiilre une couronne. — Quoi.'' il en eoiile la ti^te ù coin ipii ne réiiNsissenl pas? c'est encore pis que de ijaijner le ipiine. Dis-moi donc ce que j'entreprendrai; car tu sais liien ipi'il faut (pie je prenne nu parti. — In sais hien , toi, (]ue je ne me suis pas plus ei)!;ai;é h conseiller i|n'à iiiîir. >•

Kiiijîlin employa (pielquos jours à passer en revue tontes les professions honorables ou lucratives de la société', et son diable lui prouva par des raisons aussi claires que solides qu'il n'en était pas une à laquelle il fût propre. Kiu;;lin, enti^té comme un Hrelon , se lâchait contre son diable, qui soutenait son dire avec un opiniâtre et imperturbable sanij-IVoid.

Kini'Jiu ne rclléchissait pas, et ne voyait pas que ses dix louis diminuaient .i chaque projet nouveau, par le temps qu'il lui faisait perdre, et par la dépense que cause l'oisiveté. Il ne pouvait tarder à vendre une montre et une assez jolie ba(;ue, tristes restes d'nii moment de splendeur, qu'on n'avait osé lui retenir à Cliareiiton ; et il ne se lassai! pas (le faire des châteaux en l".spa;;iie.

Comme il n'avait pas de quoi payer ses dettes, il n'était pas retourné à son liôtcl jjarni; et comme il n'est pas amusant de s occuper les jours entiers .i penser ;i ses revers et à s'entretenir avec le diable, Kiiiijlin s'étail lié avec nn i;arçon imprimeur qui imprimait des almanaclis de Liège, à Paris, rue Saint-,lacques. L'imprimeur assurait qu'il s'en vendait quarante mille par an. quoiqu'il lût farci de |<lats mensonges et de niaiseries. ( 'onibien donc s'en vendrait-il. disait kini;liii, si je le faisais, moi, qui annoncerais avec précision le beau et le mauvais temps, la paix et la ijuerre , les naissances et les morts! A ccttcsculc idée, son ini.igination s'enflamme. Il lui reste sept louis; il peut en tirer quarante de sa montre et de sa bai;ui' ; il n'en faut pas tant pour acheter une presse et du papier; il propose au garçon imprimeur une association et des avances. Celui-ci, qui n'a rien à perdre , accepte les propositions de Kinglin , sans s'embarrasser s'il se remplira de ses frais ; et voili le ci-devant duc de lirelagnc, pape, connétable, maréchal de France, intendant, princedu sang, fermier général et roi, auteur et éditeur, dans un grenier, d'un almanach écrit sous la diclée du diable.

Indépendamment du chaud, du froid , de la pluie, du vint, de la grêle , des éclipses de lune ou de soleil , il prédit le tremblement de terre qui renversa Lisbonne , Sétubal , Fez et .Méquiiiez; il prédit la guerre qui allait ensansl. nier ce globe , qui s'écroulait sous nos pieds ; il annonça la perte du (Canada, la prise du Port-Malion. le supplice de l'amiral Bing, la gloire de l'rciléric, la déroute de RoOiach, celles de Mnideii et deCre^elt, la mort du comte de Gisors , la An honorable du chevalier d'Assas , la blessure du prince de Brunswick, etc. Il n'en fallait pas tant pour mettre un almanach en répiitalion : cependant celui-ci ne se vendait pas , parce qu'il n'était point couvert eu papier bleu, qu'il n'était pas de la façon de maître Mallliieu Lacnsberij , célèbre astronome^ qu'il n'offrait iaicnn de ces pcliis contes qui amusent les servantes et les enfants, que la vérité y était présentée dans le style de Kinglin , c'est-à-dire dénuée des ornements qui la font supporter à des gens qui ne sont pas sorciers; il ne se vendait pas enfin, parce qu'il n'était pas l'aliuaiiach à la mode.

Kinglin et sou garçon imprimeur se désolaient , parce qu'ils se voyaient à la veille de manquer de tout. Kinglin demanda à son diable ce qu'il fallait faire pour débiter son édition : n Attendre, lui répondit le démon. Tous les hommes courent au-devant du mensonge; les sots craignent la lumière, les envieux la repoussent, (lalilée est mort dans les prisons de l'inquisition pour avoir deviné le mouvement de la terre autour du soleil. »

Cependant un mitron , qui apprenait ii lire , et ii qui il était indifférent de se servir d'un livre ou d'un antre, avait donné à Kinglin un petit pain pour un exemplaire de son diaboliiiue ouvr.ige. A mesure que les variations de l'atmosphère arrivaient à la minute , ainsi qu'elles étaient prédites, le mitron était frappé détonnement et de rcs]iect. Il vanta son almanach à son maître cl à sa maîtresse , qui lui rirent au nez, parce que le maître était nn ivrogne, et que Kinglin annonçait que les vignes gèleraient; la maîtresse lirait les cartes, et se croyait iniininient au-dessus de tous les faiseurs d'almanaclis nés et à naître. Mais, ma foi , l'incrédulité céda à l'évidence, quand la Gazette de France donna les détails du désastre de Li>boiinc. La luurgeoise fit cadeau d'un Kiinjlin à son bourgeois , le bourgeois le passa i< son compère , le compère à sa prétendue , la prétendue i son confesseur, et le confesseur à son archevêque. L'archevêque, étonné de la conformité des prédictions avec les événeinenls , fit défendre l'almanacli au prone, comme une produclion de l'esprit malin, et lança les foudr. s de l'Eglise sur qiii.onque o-erait le lire. Dès cet instant, les Parisiens, dignes fils du ]n'cmier homme, et courant, comme lui. après le fruit défendu , coururent en fonic chez Kin;lin, et se moquèrent d'une religion qui tombait de vétusté, et que la per-

sécution révolutionnaire a élayée pour quelques années encore. (Quatre éditions du ('.iiiieux aliiianaeh s'épuisèrent en six semaines, cl le publie oubli i pendant ipiclque temps maître Mallliieu iMr-nsUnj, el même maître A'ij-/((ji/,i/;ii,s.

L'auteur et sou associe préparaient [{aienient l'alnianacli de l'aniidc suivante. Déjà kiiii;lin avait écrit que \l. de la 'J'ouclie , ollicier trop peu eoniiii, serait assiégé dans l'innliehéry par une armée de qiialreviiij;l niille hommes; que suivi de trois cents i'rançais, il pénétrerait la nuit dans le camp des ennemis, leur tuerait doiue cents hommes, n'en perdrait que deux, jetterait l'épouvante dans celte grande année, et la disperserait tout entière ; il annuneait la catastrophe du iiiallieiireiiv Lalli, la perte de Cliandernagor, de l.t Corée, de IJiiébee, de la ^larlinlque, et la ruine du commerce frani;ais dans le> deux Indes, il se proposait d'imprimer cet ouvrage sur papier vélin , de l'orner de vii,'ueltis de la façon de l.oiigueil, et d'en taire relier cinq cents eveniplaires en maroquin rouge pour l'usage de la cour, qui de\ait être très-rt.iltée de ces prédictions, lorsqu'un incident qu'il ne prévoyait pas, bien que de>iii, dérangea sa gliuieuse et lucrative spi'ciilalion.

Depuis la maréchale d Ancre, qui ét.iit aussi sorcière que Kini'lin, on n'avait pas brûlé de sorciers en France, i|iioiqiie rien ne soit si agréable au ciel, et aussi propre à ranimer la foi, que cette édifi.inte cérémonie. L'an limêque de Paris, ardent et zélé théologien, celui qui refusait les sacrements et la sépulture à ses frères en .lésiii -Christ qui n'acceplaieiil pas à l'article de la mort la bulle t'/i/(/e;i//iiï qu'ils n'entendaient point, et le prélat pas beaucoup ; cet archevêque imagina que rien n'ajouterait autant à la coii>idéiatioii du clergé, et ne mortifierait plu> la cour, avec qui il était au plus mal, que de f.iire griller, lie \Hir Dieu , un faiseur d'allllalla^ll^. Il dressa contre Kinglin une dénoncialioii adressée aux chambres du parlement assemblées. Cet écrit , absurde par le fond et la forme, ne pouvait être aceiieilli que dans un temps où la mai;istrature afl'ect.iit de braver raiitorilé du roi, qui s'efforçait de dissiper jiar la douceur les factions .iiipcr.-.titieu-.es et les folles prétentions des cours de justice. Kinglin lut décrété de prise de corps, et il eût élé indiibilablemciit rùli, si l'archi'vêque ne se fût avisé de faire imprimer sa déiioncialiiui , qu'il rcgardail comme nn nn petit chef-d'œuvre tout à fait propre il préparer les fidèles au spectacle dont il comptait les régaler.

Le frère du compagnon de Kinglin, imprimeur aussi de son métier travaillai! à l'imprimerie de rofliciailé. Il courut avenir ses associés du danger qui les menaçait : il était temps. Le décret venait d'être lancé; l'almanach indiquait le domicile de l'auteur, et les limiers de la justice allaient se mettre à ses trousses. Kinglin et son ami partagèrent trois cents louis; el comme un homme se cactic plus aisément que deux, ils se séparèrent, portant chacun leur petit paquet sous le bras, el ils furent chercher un autre f;ile el prcmlre un antre nom.

Kinglin, après quelques moments de rétlexinn, frémit du supplice où l'avait exposé la connaissance de l'avenir. Il adressa de nouveaux reproches à sou démon, qui ne l'avertissait jamais des accidents qui accompa ;naient toutes ses entrejiriies; et le démon lui répondit encore qu'il ne s'était pas plus engagé à conseiller qu'à ai-ir. « Kt à

quoi donc, esprit infernal que lu es, me mène l'art de deviner?

A (airelles sottises, comme en feront tous ceux qui vouilronl franchir les bornes que leur a prescriles la nature , et à être jilus malheureux que lorsque tu te coinluisais d'après l'instinct qu'elle t'a donné, n

Kinglin , (]ui trouvait mauvais que le di.ible ne le prévînt pas sur les cho>es les plus simples, ne pensa pas lui - même à l'interroi'er sur sa plus essentielle alT.ure. Au lieu de désirer des choses iiiutibs ou funestes, il aurait ])u demander les moyens de recouvrer la paix de l'aine, ]iremîcr bien dont les hommes s'occup:iil si peu. Il dut son salut a la prévention des huissiers, beaucoup moins adroits que les espioi.s de la jiolice. Kinglin, considéré comme sorcier, devait, selon eux, avoir l'air sinistre, l'oeil hagard, les cheveux hérissés, les oncles allongés en façon dégriffés; comme auteur, nn habit sce, le ventre plat, e! les joues cavées. Pondant les courts iiislans (l'al)o:idance et de calme dont il avait joui, il s'él.iit pas>ablcmeiit refait; sa mise propre et décente déjouai! les alguav.ils, et tous les jours il passait auprès de quelqu'un d'. ilre eux sans en être remarqué II n'eu élail pas moins l'être le plu- infortuné. Quand la grillade lui revenait à l'esprit , il rrnyait voir des huissiers dans tous les pas-anis; il lei'ardait autour de lui d'un oeil in(|nîet; si on le fixait, il courait çà et la : le bruit du vent l'empêchait de s'endormir, et des songes affreux le réveillaient en sursaut.

Dans d'autres moments, sembl.ible à ranlrnchc , qui croit que le chasseur l'a perdue de vue quand elle s'est fourre la tête d.ns un tro'ii, il se ])ersuadait qu'il suffisait d'avoir changé de domicile et de nom, |)Our n'être pas découvert. Il chcnhait alors à .s'étourdir sur sa triste situation. Il fréquentait les spectacles, les bals, les promen.ides, oit on ne penserait pas à le chercher, parce que tout le monde sait que les plaisirs innocents font sur le commun des sorciers l'effet de l'eau sur un enragé.

Il était à la comédie fr.mçaise. On allait donner une nouveauté de l'auteur à la mode, car la mode en France s'ijlend jusqu'à res]irit, et i! y a longtemps qu'on n'y veut plus de celui du Mi<!iinlhroi'r. Quand cette pièce n'est pas jouée par l'acteur du jour, la bonne comp.gnîu va au boulevard, el les cuaiédicns ont bien d • la peine à f.iirc aeccp-.

ft

M. DF. KINGl.TN.

ter «les billets à loiir tailleur, à leur niarcliaiule de modes, à leurs parents et à leurs crëjuciers.

(Je jour-l.i Kl (ouïe était prodigieuse. Les amis de l'auteur, les femmes eliamantcs à qui il avait adressé des madrifjaux, celles plus charmantes encore qui avaient écouté avec hienveillance la lecture de l'ouvraije, les enthousiastes de la scène française, ccu\ qui font métier de soutenir les )iiéces nouvelles, placés et croupis h.iliiliMuenl dans toutes les parties de la salle, préconisaient le chef-d'œuvre qu'on allait entendre, disposaient ceux qui les entouraient à le trouver admirable, et ne balançaient pas à mettre l'auteur au-dessus de IMolière, qu'il est plus aise et qu'il serait plus sa^c d'admirer ipie de prétendre égaler.

— Que veux-tu de moi? dit le diable à M. di

Pour coiitrc-balaucer cet eugoucmeut de coteries, s'étaient répandus comme des fourmis les écoliers qui ne trouvent rien de supportabie après Plaute, Aristophane et Térencc ; les jeunes ijens, qui trouvent tout mauvais, |)arce qu'il est plus conuuode d'iniprouver sans distinction , que de critiquer avec justesse et de louer avec discernement; jdus, les auteurs jaloux, les auteurs tombés, qui par des sarcasmes lancés sous une enveloppe décente, préparent la ciiule de leurs confrères; ciiûn, les (jens étrangers h l'art , qui vont ii la comédie pour y parler affaires, chasse, chevaux, y nouer une intrigue ou la conduire à sa fin.

Entre tant de personnes si diversement affectées et parlant de la pièce nouvelle d'une manière si dilTérenle, Kinglin ne savait quelle opinion adopter; mais l'amour-proiire veut (ju'on en ait une qui soumette , q'ii enlraine les autres, et notre faiseur d'almanaclis se sentit chatouillé de l'idée de prononcer dél'iiiitivement sur le sort d'un ouvrage dramaiiquc, même avant la représentation : rien ne <lonnc autant de consistance à un pauvre hère, dont la décision est justifiée par l'événement. Kinf;lin consulta son oracle ordinaire, et d'après sa réponse, il annonça que la pièce tomberait. Un mallieureux auteur, qui se consolait de sa nullité par les disgrâces des autres, sourit agréablement à Kinglin; un garçon brasseur, cousin de la cuisinière du poète qu'on allait juger, appliqua un vigoureux coup de talon sur le pied du prophète, en jurant que la pièce était excellente, et qu'elle prendrait malgré la cabale. Kinglin, qui n'était pas endurant, répondit au cousin par un grand coup de poing sur l'œil; le cousin le prit aux cheveux et le jeta sous la banquette; la garde, à qui il était égal qu'un parti ou l'autre l'emportât, mais qui était la pour maintenir l'ordre, voulut arrêter les deux cham]iions. Le brasseur se saisit d'un fusil, meuble incommode et inutile dans un i)arterre , le prit k deux mains par le bout du canon, donna de la crosse sur la tète de ceux (pii l'ap- ]irochaicnt de trop pri-s et s'esquiva; les autres tombèrent sur Kinglin embarrassé dans les jambes de ses voisins, lui meurtrirent de trente coups de bourrade l'estomac et les reins, et le traînèrent au corps de garde, dont Tin sergent lui notifia qu'il ne sortirait qu'à la fin du spectacle.

Kinglin trouvait fort extraordinaire qu'après avoir donné son argent,

il ne pût s'amuser qu'autant et de la manière dont les autres le trouveraient bon. Il trouva plus mauvais encore que des soldais entretenus des deniers publies assommassent à tort et à travers des bourgeois rassemblés dans un lieu de jilaisir. 11 en demanda la raison ii son diable. « C'est ijuc riioinme est né méchant, qu'il tend sans cesse k opprimer, et que le sentiment de sa faiblesse le ramène seul ;i ces égards (pli lui en méritent de la part des autres. Or, des soldats, dont le métier est de tuer, des ijarçons brasseurs vigoureux et grossiers, ne doivent connaître que le droit de la force. »

l'end.int que le diabli' tranchait du philosophe à propos d'un billet de comédie, Kinglin fut vengé et son humeur calmée par le bruit des huées et des sifflets, ipii parvint jusqu'à lui. Le ]iarterre , à qui l'auteur n'avait pas adressé de madrigaux, ne permit pas que la pièce finît, et en dépit des femmes charmantes, des amis, des souteneurs de nouveautés, ([ui criaient à tue-tête A bas la caliale; malgré la patience imperturbable des comédiens, qui attendirent une demi-heure le moment de continuer, il fallut que le génie se laissât rogner les ailes; le rideau tomba, Kinglin sortit du corps de garde, et il oublia les goiirmades qu'il avait reçues, en répétant d'un air triomphant à ceux cpi'il rencontrait : Je l'avais dit.

1! filait le long de la rue Dauphine, sifflottant un petit air, faisant jabot d'une main, se caressant le gros de la cuisse de l'autre, lorsqu'un homme lui dit à l'oreille : — Entrez, monsieur, la société est superbe, n Je viens d'être battu et arrêté en très-bonne compagnie, se dit-il à lui-même ; il pourrait m'arriver pis ici. Je veux désormais tout prévoir, et interroger mon diable sur les conséquences de mes moindres démarches. Il lui demanda donc ce qu'il trouverait dans cette maison. — La fortune. — Et quand j'en sortirai ? — L"n sommeil paisible. — Et demain? — La fortune. — A la bonne heure; entrons. »

11 entre; il voit une salle très-bien décorée, très-bien éclairée, un buflet oii des rafraîchissements se distribuent f/rii<!S et avec politesse, une longue table couverte d'un tapis vert, près de laquelle sont rangées circulairenient, assis ou debout, un certain nombre de personnages de bonne ou mauvaise humeur. Au milieu de la table est un

Madame Latoir et sa nièce la charmante Rose

monsieur qui a devant lui des piles d'argent, des rouleaux d'or et des cartes à la main. Kinglin regarde quelque temps, il conçoit la marche du jeu , et n'a pas besoin de l'intervention du diable pour deviner la cause du chagrin et de la joie qui passent alternativement d'un visage à l'autre.

Un jeune homme d'une figure intéressante jouait avec acharnement, et perdait des sommes considérables. Il souffrait d'autant plus qu'il s'efforçait de ne rien laisser paraître. Cependant sa poitrine se g'onflait, lés muscles de son visage étaient agités de mouvements eoiiviilsifs, ses yeux enflammés ne cherchaient, ne fixaient que des cartes et de l'or : quelquefois il se tournait vers le ciel. " Qui a pu, demanda Kinglin à sou diable, imaginer cet affreux métier-là? — Parbleu, c'est moi. — El qui a pu amener les hommes à le considérer comme un jeu? — C'est encore moi. — C'est donc aussi loi qui pousses au

M. DE KTNGLIN.

meurtre, mi siiii iile, à rcinpoisomicnienl , au parricide, h tous les crimes curants iI'miic aveuj;le fureur? — <^'»oi, tu es l'neore à reconnaître la main ennemie et puissante qui enir.iine le (;enre liuinain tt'cicés en eicts! ce sont là nos jeux à nous, et tu n'es (pi'un sot. • Bien que choqué d'une apostrophe déplacée, surtout ii ré|;ard il'un {;entilbomtue bas-breton, Kinylin crut devoir en pardonner l'acrimonie pour sauver la fortune et peut-être la vie de celui auquel il's'intércssail. Il s'approcha de lui, et n>tcrroi;eant son diable, aussi amicalement que s'il en eût reçu des compliments, il imliquait à chaque coup la couleur ^aipianle au jeune homme, (|ui levait les épaules, qui continuait à jouer de travers, qui perdait toujours, et qui, excédé de s'entendre donner des conseils salutaires qui , disait- il, déranijeaicnt ses combinaisons, quoiqu'il n'en eût suivi aucun, les fit brusquement cesser par un Hé, f..., monsieur, niélez-vous de vos atïaires.

Celte femme , dit le diable à Kinglin, est une coquine qui ii a jamais été mère.

KInglin, stupéfait de l'entêtement de ce jeune homme, passa de l'autre côté sans lui répliquer un mot. « Selon les apparences, se dit-il , je ne serais pas niieuv reçu des autres; ainsi taisons-nous, et pour passer le temps d'une manière utile et ai;ré.ible, voyons un peu ce qui se passe dans l'intérieur de certains individus dont les fiijures annoncent une passion effrénée, et sachons comment ils doivent finir. >

A la fin de ce monolof;ue, le jeune homme qui répondait si mal à la bienveillance qu'on lui marquait, se leva d'un air furieux, et sortit. • Oii va-t-il? demanda Kinijlin au démon. — Se noyer. — Je cours l'en empêcher. — Garde-t'en bien; c'est ce qu'il peut faire de mieux. — Et pourquoi cela ? la jeunesse a toujours des ressources. — Aucune, quand elle a perdu l'honneur. « Et le diable conta .'i kinf;lin que ce jeune homme avait commencé par perdre ce qu'il possédait; que l'espoir de rétablir ses aft'aires l'avait porté à risquer le montant de plusieurs lettres de clianije que lui avait confié un négociant dont il était le commis, et que la totalité venait de passer dans les mains du banquier. « Tu as raison, dit kinglin, qu'il se noie : la mort est le seul asile qui lui reste contre l'itifamie.

» Quel est ce gros coquin qui rit également quand il perd et quand il gagne, qui ne sait sur quelle épaule fixer la bourse de sa perruque, et qui embarrasse son épéc dans les jambes de ses voisins? — C'est ini chanoine de ÎNotre-Uaine, (|ui ne peut jouer dans son cloître, qui se déguise pour venir ici, qui y perd tous les ans la moitié de sa prébende , et qui mange gaiement l'autre avec deux gouvernantes dont l'aînée a vingt-deux ans. — Je croyais que la 6o;ine d'un ecclésiastique devait en avoir au moins quarante. — C'est ce que l'archevêque lui a fait observer; mais le chanoine a répondu à Son Eminence qu'il avait pris une gouvernante en ileux volumes.

— Et cet autre qui se ronge un poing et s'arrache un côté de cheveux? — C'est un notaire qui a reçu un dépôt qui devait être sacré pour lui : il va le perdre eu entier, cl se brûlera la cervelle en rentrant dans son cabinet.

— Pourquoi cet oflicier di- cavalerie décliire-t-il les parements de son habit:' — On lui a donné viii|;t nulle francs pour aller en remonte, et le ban(|uier est sur le point de inetlre le régiment il pied. I.'olficier déshonoré se cachera, tombera dans la miseie, se lier» avec de mauvais sujets, volera, assassinera, et sera rompu vif.

— (,)ue d'horreurs! Ah!... pourquoi cet adolescent est-il si calme et si froid? — Celui-là comiuence a jouer, et ne perd eniore que des bagatelles. Itientôt il volera sou peie, et l'assassinera ensuite pour satisfaire librement une passion qui .leviendra iusurinoulibie. Egaré, hors lie lui, il ira se livrer ii la justice, et dans un nioiuent de liônle, de douleur, de remords, il s'étranglera dans sa prison.

— Ces gens-là sont donc nés avec des ipialités perverses? — Pas ilu tout ; ce sont des aveugles qui trouvent un abiiue sous leurs pieds, et qui s'y précipitent. — Et le [.'ouvernemeut laisse l'abîme ou\ert! — Il a besoin d'argent, le baiu|uier eu fournit. — Ce banquier est un fripon. — El ceux qui l'autorisent? — Que m'arrivera-l-il si je dis tout hautcc que j'en pense? — Tu iras pourrira la liastilie. — Je me tais.

— Il me semble , reprit kinglin après quelques instants de méditation, que je ne ferai pas mal de reprendre à ce coquin de banquier les di|iouilles de ces malheureux, et de m'enrichir, puiscpie je ne puis les empêcher de s'écraser : il n'est ]ias défendu de ramasser ce qu'un insensé jette ]iar la fenêtre.

Encore un mot avant (|ue j'opère: j'ai le temps de faire passer cet or du tapis dans ma poche, et plus ou en perdra , |ilus je gagnerai. Quel est cet antre jeune homme qui hasarde ses louis en tremblant, qui palpite de crainte pendant qu'on tire les caries, qui paraît si douloureiisenieiit affecté, et qui cependant a encore une forte somme devant lui? — C est un hominc bien élevée aimable, spirituel, honnête, qui a signé hier son contrat de mariage avec une fille accomplie qu'il adore, et dont il est tendrement aimé. Il avait touché la dot, qu'il allait avantageusement placer, lorsqu'il a été rencontré par iiu être qu'il croit son ami, et que la banque paye pour amener des dupes.

Le cousin maréchal de France.

Ce drôle a usé d'adresse pour le faire entrer ici. C'est la première fois qu'il y vient, et il a joué d'abord quelques louis en plaisantant. II s'est échaufl'é insensiblement, il s'enfile, et dans ce moment son unique désir est de regagner ce qu'il a penlii. Va ne joucra-t-il plus, si je rétablis la dot dans son entier? — lien est incapable. — Faisons une bonne action. Ah! le gouvernemeut ne veut pas fermer ses repaires! Je les fermerai, moi ; je ferai sauter toutes les banques.

» Ecoutez, monsieur, dit kinglin au jeune homme, ce jeu-ci que vous ne connaissez pas, ressemble infiniment à la loterie que je connais beaucoup. Tous deux sont des impMi sur les mauvaifes Wes. Vous êtes comptable à votre beau-père de la fortune de sa fille; vous l'êtes de la vôtre à vos enfants à venir. >e risquez plus rien, et en quelques coups je ne vous laisserai que le souvenir de l'orage qui Cst prêt à vous accabler. » Le jeune homme, naturellement doux, ne prit

to

M. nE KINGLIIN.

pas ers conseils en mauvaise part; cepenilanl il no concevait pas qu'ini élran(;er, ((ii'il n'avait jamais vu, pût <^tie au courant de ses alïaires. Il ne conccv^'il pas ilavanlaiîe qu'il parlât avec cette assurance de l'ncr des chances qui semblent ne dépendre que du hasard. Il fut lenlé de le croire fou; mais connue il >i'a!;issait de conserver ou de perdre l'oliict le plus chéri, et que dans ce cas rien ne pouvait lui paraître inilillcrent , il cessa de jouer, pour voir comment l\in;;lin jouerait lui-nièine, et Kiiit;lin, enchanté de sa docilité, conclut qu'en elVct il n'était pas ne joueur.

I.e Has-Hrcton a cinquante louis dans sa poche; il les joue à la fois: il !;a!;iie , il double, triple, quadruple, (piicituple, sextuple enfin, et enlevé (piatre mille si\ cents loui.-. (|iii cl.iiciil sur la l;d>le. Au dernier coup, le baïupiier chercha de mauvaisis dcfailcs pour se dispenser (le payer; sept a huit joueurs, qui avaient perdu jtisi|u'a leurs nionlrrs, leurs boites et leurs bajjues, sur Icscpielles monsieur de la chambre avait donné de rar|;ent, et qu'ils ne |)Ouvaienl plus retirer, applaudirent il la ruine du hancpiier, qui ne leur rendait rien, et jurèrent (|ue s'il ne payait à l'inslaMt, ils le jetteraient jiar la fenèlre. Kin;;liii touclia ce qui lui était dû; il frappa sur l'épaule du futur épouv , et sortit avec lui.

(Quelques m.illieureux le suivirent : ils ne do»>andaicnt rien; mais ils avaient le teint livide, les yeux humides, et ils avançaient involonlairenient la main. Kinijlin, élevé par une mère d'une foi robuste, possédait son Kcriture sainte. Il en parodia un ])as a;;e d'un air de dij;nilé, en donnant un rouleau à chacun de ces infortunés : « Allez, leur dit-il , et ne jouez plus, u

Il conduisit chez le meilleur restaurateur des environs celui à qui il allait rei.dre le jilus si|;nalé des services: <i Un honimi' comme vous, lui dit-il, ne peut pa-. me tromper; je le sais de quelc|u'un (pii ne ment jamais. Voyons, combien avez-vous perdu? — liicu pris de dix mille francs. — Les voilà; soupons, et pour l'intérêt de mon argent je me prie de la noce. »

On ne trouve pas tous les jours des ijcns disposés à faire de pareils cadeaux : si le jeune homme avait été frappé des discours de l\ini;lin, il admira son procédé si rare. « Oui, certes, lui dit-il, vous serez de la noce; vous ferez plus, vous permettrez que je sois le plus sincère et le plus cliaud de vos amis, u .\ ces mots, si llatteurs pour i\ini;lin, succédèrent les embrassades, et aux embrassades, des questions bien naturelles en pareille circonstance. l,e jeune liomme voulait savoir qui l'avait oblii;é; comment l'homme obliijcant avait su qu'il se mariait et qu'il jouait la dot de sa future. A tout cela, Kiiiiilin, devenu prudent, à ce qu'il croyait, répondit vaguement, prit le nom et la demeure de M. Housseau , s'informa du jour et de l'heure oii le bienheureux oui serait prononcé, cl garda le plus profond silence sur ce qui le concernait personnellement. Uousscau respecta son secret ; on servit; le souper fut aussi intéressant qu'il devait l'être entre deux hommes dont l'un était reconnaissant, et l'autre sensible au plaisir d'obliger; ils se quitlèrcni tard; ils se promirent de se revoir bientôt; Kinglin se retir.i chez lui, se coucha et dormit d'un sommeil paisible, comme le diable le lui avait promis, o Ah, ah! dit-il, les bonnes actions rafraîchissent le sang, et raniment le cœur: j'en ferai tous les jours. •

Il s'était promis de fermer successivement, par le pins lucratif des moyens, les maisons de jeu que le diable lui indiquerait : ces maisons n'ouvrent qu'a midi, il n'était encore que huit heures; il sortit désœuvré et ne sachant d quoi il passerait le temps : on bâille assez communément quand on n'a que de l'argent et point d'occupation.

Les cafés commençaient à se garnir. Une foule d'une activité remarquable se pressait dans celui de la Régence; il était égal à Kinglin de déjeuner là on ailleurs. Kn prenant sa tasse de chocolat, il sentit quelque envie d'apprendre ce qui mettait en mouvement ce peuple qui ]iarlait un français qu'il n'entendait pas. C'étaient des agioteurs, qui ont en effet leur dictionnaire particulier, comme les filous, les théologiens, les révolutionnaires, et une mise et une moralité qui les distinguent des honnêtes gens. Kinglin, bon par nature, délicat par habitude, ne concevait pas ce que c'est qu'un agioteur. « (le sont, lui dit le diable, des êtres qui ne lieuncnt â la société (|ue pour en dévorer la substance, et qui engraissent ou maiijris^cnt selon que la misère publique augmente ou diminue. " Pour reluire sa données plus claire, le démon raconta une gentillesse qu'avait imaginée un de ces messieurs, et qui n'était qu'un de leurs tours de passe-passe assez ordinaires.

Les .\nglais étaient débarqués en Bretagne; le duc d'Aiguillon marchait contre eut, et nu gazetier, de moitié avec l'agioteur, avait imprimé que les Français étaient battus, et l'enncnii entré à Sainl-Malo. l)c lii la grande agitation qui régnait parmi ces joueurs d'une autre espèce. Ils s'inipressaicnt de vendre leur papier ii vil prix; l'auteur de la nouvelle se hâtait d'en prendre ce qu'il en pouvait p.iyer; la vérité que sut Kiiii;lin est que .M. d'Aiguillon était vainqueur ii Saint- Cast, et que les eflets publics remonteraient eoiisidérableiuinl (piaïul la nouvelle de sa victoire se répandrait dans Paris. l.'ai;ioli'ur coinplail bien revendre alors, cl Kinglin ne trouva pa> le moilidrc inconvénient il profiter de laliaisse que venait d'amener l'intrigue. Il acheta aussi pour une somme considéribic, et gagna effectivement le lendemain vingt-cinq à Irente pour cent.

En sortant du café, il rencontra un mallieurcux étendu sur le pavé, exposant au public, qu'il voulait allcndrir, une plaie alVreiise qui lui rongeait la jambe. Le premier mouvcineiit de Kinijliii fui de lui faire rauiiiôni'; mais il réfléchit que six francs mal donnés sont un vol lait à riionncte homme malheureux. « Pourquoi, clcnianda-t-il à son diable, la jambe de ce ciil-dc-jatle ne guérit-elle point? — Il serait bien lâché qu'elle guérît : sa iilaie est son gagne-pain. C'est un fainéant à qui on donne beaucoup, qui s'enivre le soir en se moquant des dupes qu'il a laites dans la journée, et qui s'applaudit le matin en voyant sa jambe plus envenimée ipie la veille.

— l'.t celle femme entourée de ses (piatrc enfants coucliésîi terre sur des haillons? — Aiilre coquine, (jui n'a jamais été mère, bien qu'elle ait fait plus qu'il ne faut pour cela. Elle a volé ces eiifaiils-l,i pour attirer la compassion, et elle les pince de teiii])S en temps pour les faire pleurer.

<^)uel est donc celui qui mérite que je lui donne? car je veux continuer à donner, cela fait bien ilormir. — Vois-tu ce croclieteur, (|ui ploie sous le faix sans se |ilaiiidre? — lia l'air gai et bien portant. — Pour avoir droit il tes secours, faut-il n'avoir plus figure humaine? cet homme a une jolie petite femme bien laborieuse el bien sage, qui l'a déjii rendu père de six enfants, el ii qui il en fera encore six. Il n'a (|ue du iiain il leur donner; mais il le mange gaiement avec eux. — Courons, courons, v Kt Kinglin met deux louis dans la main du croclieteur. n Je t'en donnerai aillant tous les mois; ménage tes forces; fais des enfants à ta petite Iciiiine; les secours augmenteront avec ta famille. «

Il alla ensuite de tripot en Iripot. Partout il vengea les victimes des banquiers en leur enlevant jus(|ii',i leur dernier écu. Il se trouva il la lin du jour jinssesseur d'une somme énorme, et fidèle ii la promesse qu'il s'ét;iit faite de ne rien entreprendre sans interroger son diable, il lui demanda ce qui lui arriverait s'il clierchait ii augmenter sa fortune. « lu seras assailli par les inquiétudes, et tu t'imposeras les ]irivations, compagnes inséparables de l'avarice. — A'c pensons plus il thésauriser; cherchons il jouir de nos richesses raisonnablement, cl par conséquent sans regrets. — Il n'était pas nécessaire de le donner au diable pour trouver cela. — .révilerai les filles, les intrigants, les llatteurs, les libertins. — Comme tu voudras. — Je vivrai avec des gens aimables, aimants, bons surtout. — A la bonne heure.

— El pour prolonger celle manière agréable d'exister, je placerai avaniageuscinent mon argent. (Jue deviendra-t-il si je le confie au gouvernemenl? — Zéro. — Si je forme une entreprise de théâtre? — C'est le moyen le plus sur de faire banqueroule. — Si je m'associe à un négociant famé? — Il fera ses affaires aux dépensées tiennes. — Si j'achète une grande charge ? — Tu augmenteras le nombre des ignorants décorés. — Si je fais valoir mes fonds sur la place? — Tu ne seras plus qu'un usurier. — Et que diable ferai-je donc? — Je ne conseille

jamais. — Ah ! Si j'achète cette belle terre qui est il vendre dans

ma province? — Tu relèveras l'éclat de ta race, et si tu te conduis comme tu le projetais tout à l'heure, tu auras dans ta vie quelques moments de bonheur pur : c'est tout ce que l'homme peut espérer.

— Achetons la terre. »

Kinglin va chez le notaire chargé de vendre; il prend les renseignements nécessaires, il marchande, il conclut, il dépose ses fonds, il signe le contrat, et il ne pense plus qu'à la noce oii il doit s'amuser le lendemain.

Une noce est une fête où on a un peu plus, un peu moins de plaisir, où on boit, danse et rit avec des gens qui se eonviennent plus ou moins. Ce qui peut y arriver de pis, c'est de se donner une entorse, el pour semblables niaiseries, ce n'est pas la peine de déranger le diable de son enfer : ainsi pensait le prévoyant Kinglin. Il se mit comme un prince, et fut prendre de bonne heure son ami Housseau, qui le présenta ii sa future et il son père, comme le meilleur de ses amis, en observant pourtant un profond silence sur l'origine de leur amitié.

On partit pour l'église. Rousseau était enchanté; sa maîtresse était rayonnante. Leur joie faisait sur Kinglin une impression qu'il n'avait ]ias encore éprouvée. 11 pensa qu'une feuniie qui raimerait comme iiiadamc Hou seau aimait son mari, ajouterait beaucoup aux agréments de sa terre. Il rêva ii cela pendant la cérémonie, il y rêva en revenant, il y rêva plus que jamais pendant le dîner, et pour cause : on l'avait ]ilacé ii côté iriiiie sœur de la mariée, qui lui parut aussi bien élevée que modeste el jolie. H fil constamment sa cour; il lui sembla qu'il ne déplaisait point, cl il en tiiurautant plus flatté que la jeune personne ignorait (|ii'il eût une terre «le quaranle mille livres de rente, et qu'il fût de l'illustre maison de Kinglin.

Il dansa avec elle, el ne dansa pas mal pour quelqu'un qui n'a eu de maître que le désir de plaire. Un peu formé par l'usage du monde et la société du diable, il entretint fort agréablement mademoiselle Caroline, quand elle jugea il propos de se reposer. On soiipa, el il se trouva encore ii côté d'elle, soit(|uc ce fût l'ericldii hasard, soitiprelle d'il ili-imsé les choses en conséquence, neaiicoup d'amour, un peu de vin , un grain de vanité , le portèrent, i jiarlerde son bien el il décliner son nom. il comptait parla avanecrscs alïaires auprès de la demoiselle, et se concilier les bonnes grâces du père, qui changea en effet de visage au moment où le Bas-lireton se nomma.

m. 1)1. KINC.I.IN.

Cl' lioau-piii' il.iil liiii>sifi- au |i.iilriiiiMil ; l.i pliipait ili's coiivivi's l'c'laifiit aussi. La iTvoluliciii lU-s visages lui );ru<Tali'; U's liails inij;noiisile (^aniliuoi'l t-oui ili- Uoussimu M-ili-roni|ii)si'ri'iil aussi. Kiu|;liii riail liop |iri'iH'i iipi' cl avail un pi'U lio|i hu pour s'en api'iri'voir.

(Jcs luc^sicurs soiilaiciil i|ufl uiciilc ils pouvaient se faire auprès de nos s('i|;iii'urs do la cour eu leur iivr.iul un lioiunic qu'on iliercliail depuis si lun|;leiups. C'epi'iidaut le plus |;raiiil nuiulire pensait à part soi qu'il serait iuconveuaul d'arrcler , au milieu d Une Iclc ilc l.iiuille, un iniliviilu que sciuldaieni défendre les dndts sacrés de l'Iuupilalilé. lu d'eii\, plus liuissier (pie les autres, juijca (pic le dc- Miir devait remporter sur les convenances; il sortit sans rien dire et lut avenir ses i;eiis.

I,'liiinn("'le llousseaii se rappela, en apprenant le vrai nom de son ami, la manière propliélii|ue dont il lui a\ait parle au tripot de la rue Daiipliiue. l'assurance avec laquelle il avait joué , et cette suite de prédielioiis aceoiiiplies ne lui paraissait pas tout à lait dans l'ordre de la nature. Itieii qu'il fut ce ([u'on appelait alors un esprit fort, il ne put s'empèclier de oouelure qu'il ]iouvait y avoir un peu de m:i|jie dans tout cela. Il ne se crut pas moins olilijjé d'être rceoniiaissant envers un homme ipii faisait un si noble usa{;e de sa soreellerie. II connaissait le caractère froidement atroce de celui qui venait de sorlir; il prit à part son beau-père et ses confrères; et |iendant (ju'il s'épuisait en raisonneuieuts jiour sauver le pauvre kinijliii , celui-ci, iiiipalient de valser avec madenioiselle Caroline, sorlil pour r.imener les ménétriers, à qui on n'a\.iit donné qu'une boulcille de vin par tète, cl qui achevaient de s'enivrer au cabaret en face, pendant que les i;ens de li noce finissaient de souper.

.V peine a-t-il le pied dans la rue , que dou7e à quinze (;rcdiiis le saisissent par les ([uatre membres, lui ôteiit son épée, le jettent dans lin liacre et l'écroucnt il la Coiieierj;crie Le geôlier le lait descendre dans le plus profond des cachols, lui met les fers aii\ pieds et au\ mains, et l'attache au travers du corps avec une cliaine de fer à un poteau scellé dans le pavé, parce qu'il est de notoriété publi(|ue que les sorciers s'écha)ipciit à travers les murs ou par le trou des serrures. Iviii>;lin passa une nuit bien diOérciitc de celle que lui promettaient les charmes et l'ainabilité de mademoiselle Caroline. La tèle appuyée sur une pierre, le corps élenilu sur un peu de ])aille inlecte, il déplorait amèrement son sort. • Quoi, disait-il, je serai brûlé pour avoir deviné qu'un honnête homme allait perdre son aii;eiit cl sa maîtresse, pour lui avoir rendu l'un cl laiitre, et m'ètie fait un plaisir de partaijer leur joie à tous deu\! Cliieune de noce, où je croyais n'avoir ii craindre qu'une cntor.sc ! Imbécile que je suis de n'avoir pas coiisiiHé mon démon! .Mais pour prévoir que je me trouverais au milieu de cenv mêmes qui me cherchaienl, il aurait fallu être le diable en personne. Maudite manie de pénétrer l'avenir, tu me seras donc toujours fatale ! »

Le lendemain on le conduisit à l'interrogatoire. Le jufje marqua tant de passion, le procès prit une tournure si vive, que l'accusé n'eut pas même le courage de consulter le diable sur son issue, qui n'était que trop claire.

Fort lieureusenient pour Kinijlin , le roi, fatigué des tracasseries du parlement cl de l'arclicvêciue, e\ila le premier à Ponloisc, et le second i» Conllans. Le cliàtclet fut chargé de suivre les alVaires civiles et criminelles; les pièces relatives au ltus-l!reton furent examinées à leur tour, et ses nouveaux juges , jaloux de la suprématie que s'arrogeait le parlement sur les antres tribunaux, enchantés de prouver à la cour par excellence qu'elle faisait des sottises comme les autres , annulèrent la procédure par un décret qui portail que l'accusation roulant sur des cliinicres, l'accusé serait mis en liberté.

Kinglin, sorti de prison , oublia lacilenient, selon un usage heureux, ce qu'il avait soulTerl. 11 goûta même ipielqucs moments d'un bonheur pur en ]pensant que ses fonds, déposés à propos chez le notaire, lui assuraient la paisildc possession de sa terre, et il fut agréablement trompé en retrouvant le reste de son argent, ses bijoux, ses eflcts les plus précieux, qui avaient échappé à la rapacité et aux recherches des gens à scellés et à saisies. 11 en était redevable à Rousseau , qui les avait prévenus en courant à son domicile au moment de son arrestation.

Il ne manquait à sa satisfaction que de faire dame d'une terre à clocher mademoiselle Caroline, qui ne demandait pas mieux. Le père, qui ne s'ctail pas prêté à son malheur d'une manière directe, mais qui n'avait rien l'ait aussi pour le prévenir, fui au-devant de lui, quand il fui cerlain qu'il n'avait |dus rien à craindre de la justice ecclésiastique ou séculière. Il le ramena facilement par quelques démarches amicales et polies, et rejeta tout ce riui s'élail passé sur son confrère, qui n'était pas là pour lui répondre qu'il avait souvent fait pis.

Cependant le souvenir de tant d'événements fâcheux avait rendu Kinglin exlrêinemenl circonspect. Toujours en garde contre cel avenir, dont la connaissance devait être pour lui la félicité suprême, il vivait au milieu des craintes et des précautions, .lamais diable ne fut aussi occupé que le sfrn : il ne cessait de voyager de l'enler à Paris, et de Paris en enfer. Si Kinglin lousail, il voulait savoir s'il ne devenait pas poiiriiiaire : avait-il froid, il demandait si c'était la fièvre quarte qu'il allait avoir, ou la tierce, ou la continue; prenait-il

un verre de vin, il s'assurait ipril ne lui monterait pas à la tête; un oeuf traii, qu'il ne lui eaiiserail pas d'iiiiligestioii. Son diable, toujours il son oreilli-, ne poiiv.iit plus faire liroiii lier une jolie lille , rendre une épouse inridele, une prude léeonde, ni désoler un vieuv jalon». Si ce diable eût été seul de sou espèce , le genre huiiiaiii fût piumpte-

iiieiit revenu i t élal d'i leen.e, dans le(|uel végétaient lri,leineiit

Adam et Lvc, av.iiit iprils fu,seiit tentés de goûter d'une poiiiine moins tenlanle qu'un ananas. \L,is bien qu'il ) eût de tout dans le paradis terrestre, il n'y a pas d'ananas dans le' pays ou ou a écrit l'Iiisloire véritable d'-Adain; ainsi il faudrait être de liieii mauvaise liuiiieur pour reproclier an romaneier di- n'avoir pas do • l.i préférence il ce fruit délicieux. Ajires tout, il ne serait pas plus gai d'être daiiiné pour un ananas que pour une pomme. J'espère que nous ne le serons pas du tout.

Ilevenons. Le mariage de Kinglin était arrêté, et vous pensez bien que, toujours timoré, il avait fait au di.ible toutes les qiieslions possibles sur les qualités pliysi(|iies il morales de iii.iileiiioisellc (.'aroline. L'aimaitelle xérilalileuient ! L'aimerait-elle longtemps? .\e serait elle pas teiilée d'être inlidile? Conserverait-elle ses charmes autant que Miioii:' Lui donnerait-elle de In aux enfants.^ Ses couches seraientelles heureuses, son lait de première qualité •' Sa conversation serailelle toujours vive et pourtant sensée, altachante sans pédantismc, cl variée sans prélenlions ' Les réponses de l'esprit malin furent toutes il l'avantage de mademoiselle (.'aroline.

Il était cnchaiilé, le lionhomiiie Kinglin. f>pendant il connaissait le goût de son diable pour les réticenees, (|ui lui i talent conslainiiienl fatales. La veille des fian(;ailles, il craignit d'avoir omis (|iiel(|iie chose d'important; cl pour forcer l'or.icle ii répondre catégoriquement, il résuma en (|ualrc mots toutes les interrogations faites cl a faire. • Tu m'assures donc que je n'é]iroiiverai aucun chagrin de la part de ("aroline? — Je n'ai pas dit cela. — Ali , diable !... hé, qu'ai-je donc il craindre d'elle? — Klle est exigeante, emportée; elle se contraint parce qu'elle veut un mari; mais (juand tu seras le sien, qu'elle n'aura jiliis d'intérêt ii te ménager, le caractère percera, elle le désolera, te tourmentera; lu la bailras : elle t'empoisonnera. — AU, lion Dieu !... ^ ile, écrivons au père que je lui rends sa parole et que je relire la mienne.

Kinglin rompit en effet cl très-brusquement avec le papa, dont les procédés anlérieurs dispensaient de ménageinenls. Il se jeta dans le grand inoiule, ce qui est toujours très-facile (|uand ou a de l'argeiit; il fut accueilli parloiit, ce qui ne manque pas d'arriver quand ou a de l'argent; et il s'ennuya souvent, parce que l'argent, les meubles, les chevaux, les livrées, ne sont pas le plaisir (|u'oii croit fixer au milieu de tout cela , qui s'échappe et se réfugie quelquefois dans un grenier.

Kinglin ne rencontrait pas une jolie fille qu'il ne sentit encore des démangeaisons de mariage, et elles avaient toutes un défaut capital qui l'arrêtait au moment de conclure. L'une était trop sensible pour n'aimer qu'un seul homme; l'autre avail un pcnclianl décidé a la prodigalité : celle-ci était une étourdie , incapable de gouverner sa maison; celle-lii exigerait qu'il fût sans cesse aux petits soins avec elle, et qu'il l'épousât régulièrement deux fois ]iar jour, ce qui est pénible a la longue. Kinglin se fâcha , et il eut tort : perfection et humanité sont deux mois incohérents. Il ne réfléchit pas qu'il était lui-même un composé d'imperfections; il déclama partout contre les femmes, ([uipourlanl nous valent bien, et il renomma au mariage, qui est quelquefois supportable.

Pour s'étourdir sur les désagréments du célibat, il donna des dîners som|)tHeux. après s'être assuré , selon sa coutume, qu'ils n'cntraincraienl pas de suiles fâcheuses. 11 passait la matinée à ordonner son repas, quatre heures ii en faire les honneurs, cl la soirée ii dire ou à écouler des sornettes, ou ii remuer des ci ries, ou à gober la poussière des Champs-Llysées : c'était autant de temjis de passé.

liàillaiil un jour au milieu de ses convives, qui cherchaient pourtant à lui plaire, tl trouvaient charmantes les platitudes qui lui échappaient de temps en temps, comme à bien d'autres qui passent pour avoir de l'esprit, il lui prit fantaisie de savoir ce que pensaienl précisément de lui ceux qui l'aidaient de si bonne grâce à manger son revenu. Curiosité dangereuse, qui armerait la moilié de l'univers contre l'autre, si nous n'élions dans l'heureuse impossibilité de la satisfaire. La dilhculté de se bien marier avait indisposé le lias-lîreton contre les feniuies; la facullé de lire dans rintcnlioii des hommes les lui fil tous haïr. Tel le félicitait sur le noble usage qu'il faisait de son bien, et accusait intér eurcuienl la lortiiiic d'a\oir comblé de ses faveurs un être aussi insignifiant; tel autre louait la délicalcsse de son esiirit et écrivait ses balourdises, qu'il se proposait de faire imprimer quand il en aurait un recueil complet; un troisième lui dcinaudait pour vingt-quatre heures cent louis, qu'il comptait bien ne jamais lui rendre; un quatrième le comblait de marques d'altachcnienl et altendail le moment de l'entraincr dans de mauvaises affaires; tous s'accordaient à penser que ses magnifiques diiicrs étaient Irop achetés par l'ennui de le voir cl de l'entendre , cl la (i^upart ne venaicut chez lui que parce qu'il est reçu parmi les gens bien élevés qu'il faut savoir s'ennuyer queliiuelois. Kinglin outré eut envie de leur reproclier les pi.nsées offensantes ou malhonnêtes qu'il surprenait ;i chacun d'eux,

M. DE KINGMN.

et lie les chasser avec iclat; mais le i\i;il)lo consulté sur les ri'snllals «le cet acte de justice rcpondit : « Tu [irouvcras jusi|u';i l'cviilcnce (pic lu es sorcier à des fjeiis coiisidcns, (|ui le prouveroiil à des !;eiis puissants, et Rare la ];rillade. — Il est (lourtaut l>ii ii dur d'être traite avec celle indiipiité et de ue pas se venger. — \ a voir ce que pense de sou oncle ce neveu qui le caresse tant, jiarcc qu'il est son héritier; quelle opinion a de son ijcnéral cet oflicier ipii lui l.iit la cour, parce ipi'il eu espère de l'avancenicnt; vois avec quel charme, avec (pielle «Ulicatcsse ce jeune homme peint l'amour à celle femme qu'il se ])ropose d'aliandonner ipian<l il aura ohleun ses faveurs; vois ce lils ini;ral, qui désire la mort de sou pcrc; celte épouse, celle (le son iiiiiri; ce frère, celle de ses sœurs; vois le sourire sur leurs lèvres; le miel sur leur langue, quand ils approchent des objets dont ils ahré);craicnt la carrière, si vous n'aviez pas des ju|;es et des bourreaux; vois ces infamies, et plains-loi ! Tout parmi vous est fausseté ou perfidie. Tu ne difl'ères des autres <|u'eii ce point : ils ne soupçonnent lias les atrocités qui les menacent, et tu sais qu'on se mocpie de toi. — On ne s'en moquera plus, du moins ii ma table, ,1e ferai bonne chère tout seul ou ,ivec Housseau, qui, dis-tu, ne m'eslime pas e\traordinairemcnt , mais qui a pour moi une sincère alïection. »

Cependant Hoiissean, Irès-atlaché à sa petite femme et à ses alïaircs, n'était pas avei Isiiiijliii aussi souvent (pie celui-ci l'eîit désire. La solitude, le désa'uvri'inent, la jeunesse, nue forte nourriture, ne sont pas tics calm.mls (]ui i Iciijnent le vœu le ]ilus impérieux de la nature; et Kiiiijlin jur.ea ([u'il fallait lui opposer des occupations suivies, ressource des ï'ères du désert et des Iraïqiisles contre la tentation : le commun des moines réloiijnc en y succombant.

.\ quoi s'occupera notre homme:' il ne savait rien faire : il ne jioiivait qu'être auteur. Les bellcs-lelires d'ailleurs ne lui étaient pas étranf;ères : n'avait-il pas rédijjé un almanach, qui n'était pas jilus soporatif que le Fanal?

Il chercha quel (;enre de production lui convenait davantage et lui ferait le plus d honneur. Le madrigal, l'idjllcles bouquets il Chloris, le ramèneraient ii un sentiment qu'il s'efl'oreait d'éteindre; le poëme épique, la tragédie, la comédie, étaient au-dessus de ses forces : il se décida pour la satire, <i;enre facile quand on se borne ii une nonieiiilaliire (|ui dis]iense d'avoir des idées, cl qui donne des lecteurs parce qu'il Halle la malignité.

\ oila mon Kinglin feuilletant son Richclet, broyant du noir, et croyant dilïamer ceux dont les noms s'arrangeaient à tort et .a travers avec le rhythme. .Sun amour-propre gonfla à mesure qu'il accouplait des vers, et il éprouva le besoin insurmontable de faire résonner ses rimes à l'oreillcs d'autriii.

Un jeune auteur plein de génie demeurait dans son voisinage. Il se présenta poliment chez lui, son manuscrit à la main , et le for(;a d'accorder quelque attention ii la lecture de son ouvrage. Le jeune .Tuteur voulut bien le trouver admirable , et le mot ne fut pas plulclt lâché que Kinglin courut eheï un imprimeur.

Il se modéra pourtant en arrivant à la porte. Sa belle ardeur céda nu désir assez nalurel de savoir avant que d'entrer ce que lui vaudrait sa diatribe. « (Quelques coups de pistolet, si lu es brave ; des coups de bâton , si tu ne l'es pas. — Quoi ! pour avoir fait de bons vers.... — Sur quoi les juges-lii tels? — D'après le suffrage d'un homme de mérite reconnu... — Qui l'a loué en reconiiaissance du mal que tu n'as pas dit de lui , ou par la crainte de celui qu'il te plairait d'en dire. Analysons quelques-uns de ces vers sublimes qui l'ont si vivcmeut frappé. Qu'csl-cc qu'un siècle

Qui commence sa brillante corriére?

• Tu ne sais donc pas que le temps est la carrière mi'me que vous parcourez, vous autres mortels? Qu'est-ce que des grâces

Qui désertent par essaim?

Tu finiras, bourreau , par mettre trois abeilles dans une ruche. Qu'est-ce que des femmes qui étalent

Sur leurs hiJeui appas, trop dignement ornés, Des lambeaux palpitants en joyaux façonnés.

Je ne connais d'appas que ce qui plaît , ce qui attire. Une femme hideuse est sans appas, et celle qui charme n'est pas hideuse. On façonne en bagnes, en bracelets, en boucles d'oreilles, en jaijau.c enfin, l'or, la perle , le diamant. Quelle espèce de joi/dux' peut-oii faire de membres palpitants? l'ouvrier qui façonne doit se servir du terme façonner; mais un poète!... barbare!... Il ne suflitpas de chercher à étourdir par de grands mots. Pour qu'une image soit belle, il faut qu'elle ne soil pas exagérée, il faut qu'elle soit vraie surtout. Je l'c finirais point si je disséquais ceux de tes vers qui ne l'ont pas valu d'éloges.

» Quoique y', ne me sois pas engagé à te donner d'avis, je veux bien le conseiller pour cette fois, et sans tirer à conséquence. Fais des vers qui peul-èlr(*ne seront pas lus, mais qui ne te feront pas d'ennemis. La satire ipii attaque des individus dont on n'a pas a se ]daiiidre n'est qu'un libelle méprisable. Si Hoileaii n'eut parlé dans les siennes que des bons et des mauvais écrivains de son siècle, il y a

longtemps qu'on ne le lirait plus. <]c n'est pas le coup de fouet qu'y rc(;oit (^olin qui l'a fail mépriser; et l'injustice du poète envers Perrault n'empêche pas l'homme impartial d'admirer la colonnade du Louvre. »

La le(;on était sage, Kinglin eut le bon esprit d'en profiler. Il brûla son manuscrit et son Hichelet, et il se remit à bâiller , ce qui ne le brouilla avec personne.

Kn bâillant, il pensa .à son cousin le maréchal ferrant, qui l'avait aidé dans sa misère, et qu'il oubliait depuis loiigteiups. Il lui écrivit une lettre amicale , cl il ne bâilla jilus : il lui proposa de se charger de quelques-uns de ses enfants , cl il retrouva sa belle humeur : il joignit un cadeau honnête à la lettre, et il dîna de meilleur appétit.

Vnc santé robuste, jointe à une continence rigoureuse, doit désorganiser la machine. Kinglin, malgré sa prévoyance, fut alta(;ué tout à coup d'une lièvre violente , accompagnée du transport au cerveau, qui ne lui permit jilus de consulter l'oracle. L'ami Housseau mit au- ])rès de lui une garde entendue , et lui amena les deux plus célèbres médecins de Paris : c'est bcaucoui) trop.

Les gazeliers ne disent rien quand le gouvernement leur défend de parler, et n'en remplissent pas moins leurs feuilles. Les dîners de Kinglin avaient f.iit quelque bruit, et sa maladie fut annoncée comme nue chose qui devait intéresser, sinon le public, du moins les gourmets cl les gourmands. Le cousin maréchal de France apprit que Kinglin était riche et gari^on; il envoya régulièrement demander de ses nouvelles; et quand les médecins eurent prononcé qu'il n'en reviendrait pas , il alla s'installer dans l'appartement du mourant, qu'il n'.ipprochait pas, parce que la maladie était contagieuse ; mais il avait l'œil à ce que rien ne fût soustrait.

Le cousin maréchal ferrant lisait la gazette chez son curé. Il se mit en route à pied, et se fit accompagner par sa tille Clotilde , parce qu'il f.iUait des soins au parent, et il louait un âne d'un villag'e à l'autre, ipiand la cousine était fatiguée de marcher et de porter son petit paquet. Il avait laissé ses autres enfants à la maison , malgré i'iiivilalion du malade, de peur de causer trop d'embarras.

Quand ils arrivèrent chez Kinglin , ils trouvèrent le maréchal de l'ranee donnant ses ordres pour l'enterrement et s'emparant des clefs des armoires. Ils ôtèrent leurs souliers ferrés, et s'approclièrent du lit sur la pointe du jiicd. Le maréchal de France, chamarré de cordons et de ridicules, leur demanda d'un ton arroi;ant ce qu'ils voulaient, n Je v'nons voir 1' cousin. — Il n'a pas de cousin de votre espèce. — Il en a bien de la V(Jtre. — Qu'on sache que je suis son hé^rilicr, et qu'on se retire. — AU! héritez tant qu'il vous plaira; mais souffrez que je l'aidions jusqu'au dernier moment. »

A la fin de ce dialogue , que je n'ai pas écrit en bas-breton , parce que je ne le sais pas , la lièvre baissa considérablement, le délire se dissipa avec elle , et Kinglin reprit toute sa connaissance. Il vit devant son lit le maréchal de France, l'œil sec et le teint animé ; le maréchal ferrant courbé au-dessus de sa léte , les mains jointes , retenant son haleine , et Clolilde se délournant pour essuyer ses jolis yeux avec le coin de son tablier. Il n'était pas besoin de consulter le diable pour les bien juger. Il fil signe à Rousseau d'avancer des sièges il Clolilde et ii son père, puis , se faisant soulever, il adressa assez distinctement ces mots au maréchal de France : « Allez-vousen , homme dur et intéressé. Si je meurs, voilà mes seuls héritiers : qu'on m'aille chercher un notaire. » L'oflicicr général entreprit d'excuser la manière dont il avait traité monsieur l'abbé à sa sortie du séminaire. Kinglin, malgré son extrcine faiblesse, lui rit au nez en levant les épaules, et il fut obligé de sortir.

Après cet acte de justice, Kinglin se hâta de profiter du moment 011 il avait toute sa tète pour connaître son sort. « Comment les médecins ont-ils pris ma maladie ? — Tout de travers. — Est-elle mortelle ? — rson. — Que faut-il faire pour guérir? — Congédier tes deux docteurs cl laisser agir la nature : ils la secondent quelquefois ; mais il n'y a qu'elle i|ui guérisse. ><

La nature, la diète et l'eau agirent en effet, et si bien, que les accidents se calmèrent et 1 1 fièvre disparut tout à fait. La convalescence fut longue ; mais Kinglin eut le loisir de connaître l'excellent cœur de la petite Clotilde , dont les soins ne se ralentirent pas. Ce n'était pas une fille bien élcrcc , faite comme les Grâces, et folâtrant comme elles; c'était une femme sensible, franche, gaie, une femme enfin comme il en faudrait beaucoup ; car rhounêle homme a plus souvent affaire à la femme bonne (|u'à la femme aimable Kinglin demanda au diable ([uelle jireuve de reconnaissance la llatlerait davantage ? n Ta main. — Elle m'aime donc :' — Oui. — Beaucoup ? — Comme on dot aimer pour aimer longteiniis. — Et je ne me repentirai jamais de l'avoir épousée ? — Jamais. — J'épouse la cousine. »

Le maréchal ferrant fut étonné et chariué de la demande; Clotilde y répondit avec la naïve candeur de l'innocence. Une affaire qui convient il tout le monde est bientôt trrminée. Le mariage se fil ii la grande satisfai-tion des parties intéressées, et on disposa tout ]>oiir aller i'iahitcr la terre où madame de Kin(;lin, étrangère au grand monde, et son mari, qui le connaissait trop, se proposaient de jouir librement d'eux-mêmes. Kinglin regretta Rousseau ; mais il éprouva bientôt qu'il n'est pas de perte dont une femme aimante ne console.

Le maréchal ferrant s'établit au ihàteau avec sa famille, ets'a'cou-

M. DE KINGLIN

luiii.1 liiciilôt à r.iiii' le l;l■o^ iliis. Il avail ilii liiiii sriis, <i' i|iii v.miI lii<ii lU' ri's|ii'il; l.i iii.iniîiii ft.tit une i;rossi' rtjoiiu-, ilnnt l.i tî'U' it.iil larrie ili' irhus ; olli' r.iis.iil rirr sou iji'iiilii' (|ii.iiiil il ne carc.-.sait p.i^ >« li'iiiiiir, un qu'il M'i'|iaucliail pas !<ciu cu'ui' ilaiis Iv sien sous une allétsolitaire. I.cs paysans <lu \illa|;c' aiiuaiiiil hcauiniip leur <iei|;iit'ur, <|ui u'olail pas lier , l't leur faisait lUi liiru ; toutts clioscs allaient iléjà ii luerveille, et la |;iosscsse de IMotilile les lit aller eiieore iuieu\. I\iiii;lii> était eiK-liauté de son sort, i|uaiul un souvenir assez. ili'sa;;réalile lui reniluniiit riiiia|;iualion et empoisonna tous ses plaisiis. Il se rappela qu'il (levait aelieter de si douées jouissances par sa damnation : c'est pajer le bonheur au plus liant intérêt.

Dès ee monient plus de repos, plus de ijaiclé. Les soucis, la trislcssc remplirent l'àine de Kiiii;lin. tllotilde soiiOVait d'autant plus île ses peines, (|u'ellc en ii;u(>rait l,i eaiise. Les [ilus temires caresses, les plus instantes prières n'avaient pu lui arraelier son secret.

Il voulut savoir au moins si l'étirnel liùclier ne s'alliiiiieiait jiflur lui qu'à une evlrème vieillesse. Il allait demander au di.ilile quel jour il mourrait, et ajouter par cette fatale eoiinaissance au\ iiiauv cpie lui avait déjà causés la sorcellerie, lorsque Clulilde se présenta inopinément les larmes dans les veux et la plainte à la liouclic. Kllc accusa son mari de ne plus l'aimer. Se tair lit-il s'il avait un autre secret ? IS'c le déposerait-il pas dans le sein d'une épouse qui en partagerait, qui en adoucirait ramerliime ;' Kiiijjlin ne put résister à ces reproches. 11 avoua avec confusion, avec icpcnlir, le jiaetc qui le perdait à jamais.

Clotilde, élevée clirélicniicnieiit , frcniil et n'osait plus vivre avec un réprouvé. Llle treinblait (pic la réproliation ne fût un mal contagieux qui se communiquât ]iar la colialiilalion. Jeune et sans expérience , elle confia sa position alarmante à sa mère, en qui sou confesseur lui avait rcconiuiandé d'a\oir toujours une confiance sans ré.-icrvc.

La grosse maman, qui ne s'eft'rajait de rien, s'écria qu'il serait affrcuv qu'un si lionnète lionuiie fut damné, et (|u'ellc n'entendait pas qu'il le fût. Elle arrêta (juc le bon cure du lieu lui metliait le bout

de son iliilc sur 1,1 lêle, et lui réciterait l'évane.ile de saint Jean, parce ciue riv.iii;;ile de :,aint Je.iii et un bout d'ilole ont une puis- >anie prO(li|;ieUNe ; qu'on y joindrait celle de trois ou (|iiatre r\orcismes, et que, bon i;rc, malgré, il faudrait bim cjuc le diable rendit la donation.

le diable est toujours aux aguets; il ne néglige pas des iutérélit aus-,i majeurs, et il ne se laisse pas souiller une rime de sang-froid. Il dit à Kinglin que s'il se tournait senlemeiit vers l'église, il lui tordrait le cou. .V cette menace kinglin jela les liants cris, et vite la grosse maman lui glissa dans la poclie de cote de sa culotte un petit flacon rempli d'eau bénite , avec iiijoiiclii>ii evpresse de ne pas se déculotter. (]|otilile observa avec sa naivclé ordinaire ((u'il était bon que l'évaii- >;ile fût dit à l'inslant, parce qu'il ne serait pas commode pour sou mari de eouclier avec sa culotte.

On partit pour l'église. Le diable, furieui de se voir joué , tournait autour de Kinglin , dont l'éloigiiait la vertu magi<|ue du flacon , et la grosse inainaii riait de sa colère impuissante. Monsieur le curé se liàta d'opposer encbaiilciiii nls à eiicliantemcnts. Kinglin écunia un peu , se tordit un peu les bras et les jambes, ra|q)roclia un peu les coins de sa bouclie de ses oreilles, et à la suite de ces loiilorsions d'usage, la doiialioii tomba aux jiieds de l'autel. On dit même que l'ange g'ardien de Kinglin parut nu monient au-dessus de sa lète avec ses cheveux blonds, ses ailes azurées et sa tunique blanche.

Le curé confessa l'exorcisé pour la forme , parce qu'il n'avait pas le droit de l'absoudre de son crime abominable. Il le renvoya au grand pénitencier, le pénitencier à l'évèciue, et l'évéquc au pape. (Clotilde, qui ne craignait plus la contagion, voulut lairc le voyage de Itume avec son mari. l'ar la grâce de IJieu, elle revint dans sa terre, grosse de son second enfant ; et quand elle entendait quelqu'un dire : Ah ! si je prévoyais ci , si je pouvais divener la , elle répondait pieusement : Il Supportez le luallieur que vous n'aurez pu éviter ; jouissez du présent quand il vous sera favorable, et laissez l'avenir au seul être qui puisse en percer les voiles sans compromettre sa gloire inaltérable ni son éteiucllc béatitude. •

l.c cousin maréchal ferraot se mit en loule à picJ, et se fil accvDiiijgncr par S3 fille Clotilde.

ThN DE M. DE KJKGLIK.

m MOT SLR PARIS,

PAR

A|)rfs trente ans de dt'sirs inutiles, me voilà arrivt^ dans cette ville, à laqiulle, ilil-on, aucune autre ne resseinlile, et à la(|uelle, je crois, on serait fàelié que d'autres ressemblassent. Une étendue immense; ainsi des lieues à |)arcourir pour |ieu qu'on ail une alïaire ou deux à traiter dans sa journée. Pour ]iarlerà dcu\ ])articiiliers, on peut aller du haut du fauhouri; du Houle au bout du faubourg; Saint- Jai(|ues ; si on ne trouve pas son homme, on est libre de recommencer le lendemain, et cet exercice ne laisse pas d'être f.iti[;ant pour (luehpi'un qui n'aime pas ii être coudoyé à chaque [las ; ii être trotté par un charbonnier ou un marchand de farine; à recevoir dans ses souliers le tro|)-plein d'un porteur d'eau ; à être arrêté par des femmes très-prévenantes, par des i;arrons fripiers, par des distributeurs d'adresses; à être éc aboussc par un t'iacre, moulu par un cabriolet, relevé par un homme obliijeant, qui vonsvole votre montre ouvotre mouchoir, etc.. Il est vrai qu'on peut éviter ces petits inconvénients en prenant une voiture de place. Mais il faut examiner soijpieusenunt l'intérieur avant de s'y asseoir avec un habit propre, et toute l'attention possible n'empêche pas qu'après y être entré seul , on n'en sorte accompagné d'une manière fort désagréable. Si vous avez pris la voiture à l'heure, le cocher ne connaît plus son pavé ; il e^t trop sec ou trop humide , il faut aller au pas. l.c drôle vous jette dans des rues étroites, oii il espère bien être arrêté par quelque embarras. Alors il tempête, il jure, il querelle le charretier, le conducteur de la modeste vinaigrette, l'épicier qui a laissé une caisse de savon en dehors de sa boati(iue. L'heure s'écoule, et c'est ce qu'il veut. La vôtre se passe , vous ne trouvez pas votre homme , et, instruit par une fâcheuse expérience, vous prenez le lendemain un liacre a la course. Oh! alors le cocher fouette ses haridelles, et il parvient il les mettre au trot; il fouette sans relâche, pour entretenir leur ardeur du moment; il cherche le chemin le plus court; poui ne pas faire quatre pas de trop, il rase les bornes au détour de chaque rue, et la tête d'un de ses chevaux entre parla fenêtre dans la bouticpie d'une marchande de modes, dont le vitrare excide la saillie permise |)ar la voirie. Les petites demoiselles, qui ne sont pas fâchées d'avoir un prétexte de se montrer aux amateurs, jettent le ruban, la gaze, le tulle, et accourent sur le seuil de la porte, l.ii, elles se groujieut avec art; elles rient, elles folâtrent , elles font v.iloir leurs grâces, ingénues... ou non, et les badauds, qui regardaient bêtement un carreau de vitre cassé, s'arrêtent au moins pour quebiue chose.

Qui payera ce carreau? Le cocher n'a pas étrenné encore, et il ne possède pas un sou. N ous ne voulez pas tripler le prix d'une course qui n'est pas terminée; vous croyez l'achever à pied : pas du tout. On mène le cocher chez le commissaire de police , et on vous prie poliment de l'accompagner, parce que votre témoignage est essentiel dans une afTaire de cette importance. A ous résistez , on se lâcherons croyez échapper aisément ii la marchande de modes et à ses petites demoiselles ; un monsieur, qui protège la boutique, s'attache à vous, et déclare qu'il ne vous quittera pas (|ue vous n'ayez comparu pardevant M le commissaire. \ oiis le suivez, pour en finir, et vous ne finissez rien. Le cabinet du commissaire est eiicond)ré de gens de toute espèce. Là, est un locataire surpris en enlevant furtivement ses meubles; ici . attend une mcre qui vient réclamer pour sa bile des honoraires (|u'on lui refuse, et (lu'elle a bien gagnés. Près du bureau de monsieur , est un filou qu'on interroi;e, et dont on écrit les réponses. \ olre tour ne viendra pas de deux heures, et vous n'avez pas un instant a perdre. A ous payez le carreau ; vous courez vous jeter dans une autre voiture ; \ous promettez un ample pourboire au cocher, s'il fait diligence; il part comme le vent. A la descente d'un pont, les chevaux n'ont pas la force de retenir la voiture; elle va plus vile qu'eux ; le train de devant tombe avec violence sur les jarrets des chevaux ; le timon se dresse; les ventrières, les traits cassent; les harnais sont enlevés à dix pieds de terre , les chevaux s'échappent; ils renversent une femme grosse, un président en la cour de cassation, un jeune abbé étranger aux choses de ce monde , et qui marchait les yeux élevés vers le ciel. Le mot terrible cummissairc retentit de toutes parts à votre oreille; vous vous es(|uivez par une portière, et vous continuez votre route à pied. L'homme chez qui vous allez demeure à la Chaussée-d'.-Vnlin, et dans ce ([uartier-la on ne trouve pas de décrottcurs, parce que tout le monde y est opulent, et que le ban-

queroutier a son carrosse, comme l'honnête homme. Un laquais vous toise de la tête aux pieds; vous êtes crotté, vous ne pouvez être qu'un ouvrier, qui apjiorte un mémoire à M. le comte, et M. le comte n'aime pas les mémoires; vous êtes éconduit. Nous êtes, dites-vnus, un ami de monsieur; monsieur n'a pus d'amis qui aille à pied, et, il y a deux ans, M. le comte n'était iju'un petit avocat sans causes. Mais M. le comte a une très-jolie figure, et lu femme d'un ministre s'est chargée de sa fortune.

i'our éviter ces désagréments interminables, et me faire honneur ainsi (|u'à mes compatriotes, j'ai pris un carrosse de remise. J'ai mis une livrée sur le corps de mon cocher, d'après l'usage adopté ici par beaucoup de gens dont les ancêtres n'avaient pas plus de bannières que les miens ; je suis toujours mis avec élégance, et à l'aide de celte métamorphose, je passe partout, je suis reçu, fêté partout. On me croit riche, et ici comme ailleurs, cela suflit. Tant d'nidividus sont intéressés à ne pas s'informer de ce que l'homme opulent était la veille ! Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné.

Il est d'un homme prudent d'étudier le sol inconnu qu'il habile : je notifie à mon cocher que je veux voir tous les quartiers de Paris. A une rue spacieuse, et qui n'olïre aux regards que des hôtels magnifiques, aboutissent des ruelles dans lesquelles le soleil ne pénètre jamais, oii on res|)ire un air épais et infect. Ces ruelles sont les asiles de rindigencc. L'insalubrité du domicile et les atteintes conliniiclles de la misère frappent ses tristes habitants d'une vieillesse prématurée. Leur pâleur, leur débilité annoncent leur état déplorable; ils sont nés, ils ont végété, ils meurent sans qu'on s'occupe d'eux. A quatre pas de là on célèbre un mariage, lien dont l'infortune, abusée un moment, ne connaît bientôt que les dégoûts. La jeune et brillante épouse est chargée d'or, de diamants, qui ne satisfont que sa vanité; dix tables inutiles sont servies avec somptuosité, et des laquais gaspillent ce qui ferait exister pendant plusieurs jours la mère de la ruelle voisine, qui n'a pas de pain à doinier aux aines de ses enfants , et dont le sein desséché ne peut rafraîchir les lèvres, les entrailles brûlantes dt-. malheureux qui vient de naître.

Je ferme les yeux, et je m'éloigne de ce contraste qui révolte, qui soulève le coeur. Je passe dans un autre quartier. Ce que les naturalistes ont rassemblé de plus rare et de plui précieux, ce que la botanique a ravi aux climats lointains, et ce (ju'a force d'art elle contraint la nature à produire, e.-.t caché dans la partie la plus sale de la ville. Là, on a rassemblé ce que le vice et la misère ont de plus repoussant. En face du palais illustré par Bufion e^t l'hospice oii on reçoit les victimes du liliertiiiai;e de leurs pères, et de l'iiidiflérence de leurs mères coupables. L n peu plus loin est la superbe basilique de Sainte-Geneviève. C'est à travers cette sentine qu'il faut |)asser pour aller rendre hommage aux mânes des grands hommes qui ont illustré leur patrie.

Je rétrograde, et je dirige ma course vers ces quais et ces trottoirs, qu'admirent, dit-on, les étrangers. Les quais sont obstrués par une foule de misérables qui manciuent d'ouvrage ou qui promènent leur insouciante paresse; qui ne savent s'ils dîneront, et qui regardent tranciuillement l'escamoteur et l'âne savant. Dites-leur un mot; promettez-leur le pillage et l'impunité, ils retrouveront leur activité, et ils bouleverseront la ville.

Pour les éviter , vous vous jetez sur les trottoirs : la marchande de pommes, de citrons, d'amadou , de vieux chapeaux, le décrotteur, le crieur de guenilles vous barrent sans cesse le chemin.

J'arrive au ]ialais des rois. En face de la magnifique colonnade de Perrault, est la mesquine église de Saint-fiermain-l'Auxerrois. J'entre dans les cours : ici, l'herbe croît ; là, sont des décombres. Je vais plus loin : des maisons abandojiuées, des maisons qu'on vient d'abattre, des débris amoncelés aiuioncent un plan noble, immense, qui atteste à la lois et le génie qui fait concevoir, et l'impuissance qui empêche d'exécuter.

Je me fais conduire aux promenades publiques. J'y vois une multitude de femmes qui sont immobiles, et qui ne sont là que pourcriti(|uer un sexe et inspirer des désirs à l'autre. Des hommes, pressés les uns contre les autres viennent les passer eu revue , et les fixent avec une elïronierie qui fait croire qu'ils n'ont pas de mœurs ou qu'ils ne leur en supposent pas.

Ah! me dis-je, ce n'est ni dans les rues, ni dans les lieux publics

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