UN MOT SIK PARIS
(Hi'oii pi'ul coiiiiailrc IfS lial>it;iiils tle ckUc ville; l'cil dans l'iiilil'ieiir (les faiiiillcs tpi'il faut l'iudicr l'esprit, lc& |;oîlls, les liabiliules lies Parisiens,
Tout eela varie iei selon les iliffér».-nts (|uarlii'rs. Tel qui passe pour un lioninu- eliaruiani à la (lliaus^éc-irAiilin , sirait eonipli leinent ri- (lieulc au M.irais, et l'Iiahilaut iln Marais n'user.iil paraître à la (Ilianssée-d'Anliu. La niarelianile de la rue .Saiiil-Dmis ne ressenilde en rien à la inareliande du Palais-Uojal ; la dévole et U femme mondaine n'ont entre elles aucune espèce de rapport. Les halutués des spectacles du boulevard sont d'un autre siècle ipie les amateurs du Misaiilhrupe, li'Alluilif et de Miiofie : le l'alais-Uoyal ^eul est un monde à part. Je vais essayer de saisir les traits caraclérisliijues, et même les nuances qui séparent ces dilVérents peuples.
J'out est léj;er, frivole et brillant a la (baussée-il' Anfin. On y est riclie, peu occupé, et ou n'y connaît <|u'iiue passion , la manie d'e'blouir. L'homme desœuvre s'ennuie souvent. Ile là vient la nécessité de s'élourdir sur le fardeau de la vie, et de faire une alïaire importante de la moindre fulililé. Le début d'une actrice, une pièce tombée, un bonnet d'un j;unl nouveau, sont des éviiiemenls. On donne là de grands diners, où on s'ennuie à périr, uni(|ueiuent pour représenler. On n'a rien dit à table, et on redoute le moment ou il faudra la quitter, parce ([u'ou sent qu'on n'aura pas plus à dire. S'il se trouve dans le cercle un bomme de (lueicpie mérite, si une dame a un talent quelcon(|ue, on se bâte de les mettre en scène; il faut mouler une conversalion n'importe couwuent. La niaitresse de la maison est obligée |iar état de parler de tout. Si elle est jolie, elle a le droit de déraisonner à l'heure ; si elle est vieille ou laide, elle fait ajiporter des caries. Les caries sauvent son amour-propre blessé de l'espèce d'abandon où on la laisse. .\vee des cartes elle tjajjne minuit, et on a passé chez elle une soirée déUci'USe.
Pendant qu'elle s'est ennuyée, qu'on s'est ennuyé à d'autres lubies, des conversations parlieiiiières et plus ou moins animées se sont engagées dans les petits coins du salon. C'est là qu'on forme une liaison, ou ((u'oii prépare une rupture ; c'est là qu'une femme qui veut finir honnêtement avec un homme lui propose un excellent parti. Il ne s'informe pas si la demoiselle est jolie ou non, spirituelle ou slupide , aimable ou maussade , si elle a des qualités , des talents; sa dot est de lanl, cela sulVit, parce que dans ce pays-là le mariaije n'est pas uu lien , ce n'est jias même une union, c'est une aHaire.
Aussi n'y élève-t-on pas les demoiselles pour en f.àrc des mères de famille. Elles apportent une fortune, et elles doivent jouir des agréments de la vie. Cependant , comme il faut que le mari qui se soucie le moins de sa femme puisse 1 avouer sans se rendre ridicule, ces demoiselles-là savent danser, chauler, [lineer de la harpe, instrument très-favorable au développement du bras, du pied et de la jambe. Elles afTecient de ne chanter (|iie de l'ilalit n, qu'elles n'entendent pas ; elles ont fait une étude approfondie de la ijavolle , et elles la dansent avec l'expression touchanlc des filles de rO|iéra. Elles dédaignent les ouvrages utiles , et brodent fort bien un bas de robe et de chemise ; elles nouent avec grâce une bourse qu'elles donnent en minaudant à un homme charmant, qui la reçoit comme une faveur insigne , et qui court en faire hommage à sa maîtresse du jour.
Nous allez dîner au Marais le lendemain. Nous ne savez plus où vous en êtes. Les convives se présentent sans trop de façons, mais avec cordialité. Le dernier arrive à quatre heures bien juste , et à peine est-il entré que la soupe est sur la table. On ne traite là que les gens qu'on connaît bien ; aussi on ne cherche pas au milieu de vingt étrangers une figure qui plaise; on est sûr d'être placé à eùlé d'un ami ; si par hasard il n'est pas encore le vôtre , vous êtes admis dans la maison , et c'est pour lui la meilleure recommandation. Vous reconnaissez de suite le mari au ton aflectueux qui règne entre lui et sa femme ; vous reconnaissez la mère de famille à l'air décent et réservé de sa fille. Elle ne dit pas de niaiseries, elle ne rit pas aux éclats, sans savoir de quoi elle rit; elle répond avec bon sens et modestie à ce que vous lui dites. Elle danse assez mal , parce que danser n'est pour elle qu'un plaisir; elle chante sans goût , mais elle chante sans se faire prier. Un coup d'oeil de sa mère l'arrête au milieu de son air; il est temps de servir le café et la liqueur, ces petits soins la regardent. Elle n'est étrangère à aucune partie de l'économie domestique. Elle ne sait que le français, mais elle le sait bien. Elle a lu de bons livres , et n'en parle jamais.
Les mœurs sont sévères dans ce quartier-là. Une demoiselle qui se marie quitte sa mère pour la première fois. On ne l'a confiée ni à une femme de chambre, ni à une de ces amies de salon qu'on conuail à ]ieu près, ni a un homuie , quel qu'il soit, son père excepté; jamais un mot équivoque n'a blessé sou oreille, c'est une vierge qui se donne dans loule sa pureté. L'bomme qui l'épouse se marie réellement ; il est certain de n'éprouver jamais de regrets... autant qu'on peut être sûr de cela.
Je vais acheter rue Saint-Denis. Aucun luxe eïtéricur n'annonce les richesses dont la boutique est fournie. La marchande et sa fille sont mises avec simplicité ; leur tablier annonce leur profession , dont elles ne rougissent pas. Elles sont affables et non causeuses. Elles ne jurent pas sur leur conscience , parce que leur probité est counue, et qu'elles eu ont hérité de leurs pères.
Je vais de là au l'alais-Uoyal. 'l'ont y est riche, jusqu'à l'enseigne. On semble tendre des pièges aux passants pour les (orcer d'entrer. Des comploii-s en bol, il'arajou, des tabourets couvcris en velours, une arrière-boulique riehement décorée , une marchande mise avec la plus grande élégance, cl qui vous étourdit de son balMJ^ qu'elle croit annoiieer l'usage du inonde; Us vitraux surcharijés de nfcriliandises, le fond de la boulii|ue dégarni , voilà ce que remarque l'observaleur. On n'a |ias ceiiue vous demandez; on vous dit cpi'oii l'euvuie prendre au magasin, un va le chercher dans la linuli(|ue voisine. On vous proteste , on vous jure sur riioniieur qu'on ne peut rien raballre du prix demandé, avec un Ion d'assurance, un air aisé, (|ui indi(|iieiil l'habitude des grandes alTaires , et au niomenl un vous êtes attrapé , un huissier vient saisir ce cpi'il y a dans la boutique, tout, excepté la marcliande, qui n'est bonne a rien.
Le Palais-Uoyal est le rendez-vous des habilaiits de tous les quartiers , et de ces cosmopolites dont Paris abonde. L'oisif, l'iiitriganl , l'escroc, l'honnête hoiiiine, le filou, se eoudoieni, se heiirlent, se saluent, s'injurient. Les femmes décentes ne passent la ipie par curiosité , et malheur à elles si elles sont incertaines de la roule qu'elles doivent suivre, si elles ralentissent leur marche : on les accoste, on leur parle avec etïroiileric ; elles fuient, et l'insolent rit de ce qu'il appelle de la jiruderie.
Ou trouve là tous les moyens imaginables de se ruiner. Ce qui peut llalter le goût, les passions, et même l'esprit, y est étalé avec profusion, bijoutiers, tailleurs, selliers, libraires, restaurateurs, limonadiers, et jus(|u'au monstre appelé la Vénus llollentole, semblent se disputer et s'arracher lis passants, l.nfindes maisons de jeu sont là pour vider la bourse de celui qui s'est refusé une boite il'or, i|ui a résisté au sourire à demi libertin de la uiarehaiide de modes, au fumet qui s'échappe des cuisines souterraines du reslauraleur. (J'est dans ces maisons qu'on va perdre et l'arijenl (|u'on a, et celui qu'on a volé à sou père ou qu'on a reçu en dépôt. C'est en sortant de ces maisons que la dupe à qui il reste quelque senliment d'honneur va se brûler la cervelle, ou se précipiter du haut des ponts.
Dès que la nuit commence à déployer ses voiles, la scène change , et ce lieu pour l'homme sensé devient une véritable caverne. Les vices, comprimés par la clarté du jour, se montrent dans toute leur dilTormilé. Le Champagne agit sur les uns, les liqueurs fortes sur les autres. Les propos dissolus frappent l'oreille à chaque pas. Des ijroupes de filles, jolies, très-jolies, presque nues, attaquent à la fois vos sens et votre santé. Vous céderiez à l'appât, si le langage le i>lus abject n'annonçait l'origine la plus vile et la plus profonde dépravation. Pour vous séduire ]dus sûrement, elles s'arrêtent devant les boutiques les mieux éclairées; la jeune marchande, sa fille innocenle encore, ont sous les yeux les tableaux les plus licencieux, et l'habitude de ce spectacle doit amener insensiblement au mépris des mœurs.
La femme qui se respecte se garde bien de traverser ce cloaque, lorsque les réverbères sont allumés; elle se croirait perdue de réputation, si on l'y rencontrait avec sa fille. 11 eu est cependant qui sont accidentellement forcées d'y passer; mais elles courent, les yeuï baissés, honteuses de se trouver là.
Sans doute il y a un grand nombre d'exceptions à faire aux tableaux que je viens de tracer, il n'est pas une rue de Paris oii on ne trouve des mœurs, de la probité, de la vertu, et même de la vertu aimable; mais j'ai généralisé mes idées, j'ai peint des masses, et je crois ne pas m'ètre éloigné de la vérité.
Il me reste à parler de la dévote du jour, et de la femme mondaine; des dilTércnles classes de spectateurs qui fréquentent tel ou tel théâtre, de l'influence de l'habilude sur leurs goûts, du bien et du mal qui résultent pour eux de la fréquentation des spectacles.
II y a irenle ans, une femme jeune, jolie, opulente, considérée par l'importance qu'avait son mari dans l'Elat, était entourée de toutes les illusions. Nouvelle Psyché, les plaisirs volaient au-devani d'elle; ils se jiaraient, pour lui plaire, des prestiges de la variété; son hôlel était peuplé de courtisans soumis; le goût dirigeait les fêles qu'ils offraient à leur divinité. Ivre de sa beauté, (|u'on célébrait sans cesse, des hommages qu'on lui prodiguait, était-il diDicilc à l'amour adroit de lui faire enlendre son langage? et quel séducteur plus dangereux que rhonime aimable qui aime passionnément, et qui sait que toujours parler à une femme d'elle est le plus sûr moyen de se faire écouter?
Cependant cette femme si admirée, si vantée, qui donnait le Ion partout, dont les décisions étaient adoptées avec empressemenl, (|ui était applaudie, même avant d'avoir parlé, celle femme |ierdail tous les jours quelque chose des agréments de la jeunesse, cl le nombre de ses adorateurs diminuait insensiblement. \ive, légère, folâtre, étourdie, un peu caustique même, elle n'avait pu avoir que des amants. L'amitié lui était inconnue, et elle n'avait ricu de ce qui peut l'inspirer.
L'amour se cache encor sous les rides naissantes.
a dit Gentil Bernard. Mais les hommes qui préfèrent les fniils de l'été aux fleurs du printemps ne plaisaient pas à la dame. Cependant
GDERUE AUX MOTS.
il fall.iit remplir un oo'iir qui avait loiijonrs olé ar;ilo, occiipr, cl pour qui le ville était un état iiisupporlalile. Ou se dépouillait de ses diamants, ou renoi ail au roui;e, ou adoptait les couleurs sombres; ou rouvrait d'un triple lieliu des eliarmes dont on rejpettail l:i puissance évanouic^p prenait un maintien réservé, un lan|;.ii;e modeste; on se liait a\vè un prélat, si on n'avait que trente-six ans. avec un clianoineiii^.ind on p;issail la quarantaine. Ou paraissait ii réi;lisc escortée de deie laijuais. ilont l'un portait le livre doré sur tranche et relié tu maroquin, aux :irmoiriesde madame, d;ins un sac de velours cramoisi, il cordons, a i;lands, il crépines d'or, l.e second doinestique portail un coussin, plus riclie encore, sur lequel madame voulait bien s'a|;eiioniller (levant l'Ktre des êtres. Le suisse de la paroisse, qui recevait des étrennes, était toujours là à propos. Il faisait ouvrir les ran,i;s d'autorité, et madame traversait pompeusement la nef, g.irnie «le bonnes i;ens qui venaient ailorer un Dieu pauvre comme eus. Madame eiilin s'était faite dévote |)0urètre quelque chose.
Aujoiiril'hui la dévote est une iemme de bonne foi, qui va prier jiarce ipie sou Cd'ur est persuadé. Klle prend l;i première chaise qui | se présente, l^acbée sous un chapeau très-simple, elle n'observe personne; elle n'attire pas un rejjard. Si vous parlez reli|;ion devant elle, elle se lait, parce qu'elle ne sait que croire. Klle remplit les devoirs qu'elle s'est imposés, sans ))ublicité. Siiiis ostent;iliun. Les ;tffe('tions douces cpii remplissent son cauir. se répandent sur ce <|ui l'environne. I llonue epiju>e. meilleure mère. e\cellenti' amie, elle est chérie autant qu'elle aime. On désirerait seulement qu'elle passât moins de tem])S ,
il réi;lise; mais elle est si alTablc au retour, que le reproche cjpirc sur les lèvres.
l'.lle élève sa fille, non dans ses principes, elle n'en a pas, mais dans sa croyance. La jeune personne aime s;i mère, et elle se soumet, pour elle, ;i des privations, à un (je""' de vie qui lui paraissent ])éuil)les, et peut-être un peu ridicules. I.'amoiir se fait entendre enlin. l.es l)r.ilii|ues rcliijieuses devieiment exci'ssivemcnt fati;;antes, la nature jrarle plus liant ipie les tables de Moïse, l.e p;ipa jipproiive l'incliiialion de sa lille; elle échappe il sa mère, qui se console en pensant que les plaisirs frivoles du monde ne rempliront pas son cœur, et que tôt ou tard ses yeux se tourneront vers l'éternilé... Ainsi soil-il.
I.,i femme mondaine ne iiarait ii réi;lise que jioiir s;itisfaire sa curiosité, ou quelquefois une sensation plus vive. L'n Te Dcurn, un mariajic, un prédicateur ;i la mode, peuvent l'attirer. 1 lie entre, parée de tout ce que l'art a pu ajouter ii la nature. Elle traverse le temple d|un air de triomiilie; il lui semble qu'on n'y doit plus reconnaître d'autre divinité qu'elle. Ses beaux yeux erreiît de tous les côtés, et cherchent partout des cœurs ii soumettre. L'amant du jour parait, on le salue d'un :iir !;racieux ; mais on veut voir si on ne découvrira pas l'.iunait du lendemain. On est complètement étrangère il ce qui se fait il laulel, ii ce qui se dit dans la chaire. On sort, parce que tout le monde se retire; on a fortement scandalisé la bonne dévole, mais elle a prié pour la femme moudiiiue, après avoir réprimé quelques petits mouvements de colère, et avoir répété plusieurs fois: /( ij en a bvuw.oup d'appelà, mais peu d'clus.
LA GUERRE AUX MOTS
PAR LE MEME
Les jeunes seigneurs du siècle de Louis XIV allaient au cabaret. Ce mot désignait alors un endroit oii on faisait bonne cbère et oii on trouvait de bon vin. liientôt la qualification de cabaretier a paru ignoble aux plus riches de ces messieurs, et ils ont pris celle de traiteur. Le mal gagne toujours de proche en proche, et quand tous ont été traiteurs ou a vu paraître des restaurateurs, et plus tard des restaurants. Ce mot, qui est adjectif, ne veut rien dire du tout dans le cas dont il s'agit.
Parcourez tout Paris. Vous trouverez dans chaque rue sept ou huit cabarets ii l'usage des classes inférieures du peuple, car il faut que tout le monde boive. Mais vous lirez partout : Manliaml de vin. Cave d'un tel, Commerce de vin d'un tel. Un étranger ne sait d'abord comment classer ce genre de commerce. Mais un chapeau gris sur la tête d'un homme carré, une hotte sur le dos d'une grosse et courte femme le mettent bientôt au courant, et il s'écrie, avec le roi Salonion, eu Icvaul les épaules : Vanité des vanités! tout est vanité !
Le suicide est l'action par laquelle un homme s'ôte la vie. Ce mot se compose de deux mots latins se occidere. Qui donc a imaginé le premier de faire du substantif suicide le verbe se suicider, qui ne peut jias exister; parce que le pronom personnel se s'y trouverait deux fois répété 1 C'est comme si l'on disait : bomicider un homme. Ou'un ignorant trouxc plus beau de dire un tel s'est suicidé, que de dire un tel s'est noyé, ou s'est jeté par la fenêtre, je le conçois. ÎMais que, dans un journal qui distribue à son gré la gloire littéraire, le rédacteur de l'arlicle Paris ne manque jamais d'écrire : Guillaume ou Antoine s'est suicidé (ce qui ne nous instruit pas du genre de mort qu'il lui a plu de choisir), il me semble qu'on peut trouver dans ce barbarisme de quoi se fâcher ou de quoi rire. liions plutôt : le rire est toujours bon ii quelque chose. liions de celui qui s'érige eu juPc suprême de tout et qui ue sait ce qu'il dit.
Nos plus aimables |ioétes ont chanté le baiser. La faculté de le donner, de le recevoir, est une des précieuses faveurs que la nature ait accordées à l'homme. Le baiser est le doux interprète de l'amitié et
de l'amour, de l'affection maternelle et filiale; il est, sur la main, une marque de respect. A mesure qu'on est devenu plus rigoriste sur les mots et moins peut-être sur les choses, on a donné au verbe baiser une extension qui ne permet plus de l'employer dans la boune compagnie. Mais il a fallu le remplacer par quelque chose.
Dans le bon temps de li langue, embrasser une dame signifiait l'envelopper, l'étreindre dans ses bras, ce qui n'est pas décent du tout. Aujourd'hui ou propose très-sérieusement à une demoiselle de l'embrasser, et on ne se doute pas que la proposition est impertinente. La demoiselle ne s'en doute pas davantage. Ses principes ne lui permettent pas de laisser embrasser ses joues ou sou front, ce qui est assez difficile, et elle répond d'un air timide : Monsieur, embrassez ma main. Cela n'est pas possible, mais clic a évité le mot baiser.
Librairie est un mot générique ou collectif qui désigne la confection et la vente de toute espèce de livres. Tous les libraires étaient il y a quelques années soumis à un directeur général de la librairie, et la librairie de Fiance se composait de toutes les boutiques de libraires connus. Aujourd'hui il y a une librairie dans chaque rue. On ne lit plus sur la jiorle de ^I. Thomas : Thomas, libraire; mais. Librairie de Thomas. Cette niaiserie ne l'élève pas du tout. A l'exiguïté de sa boutique on sent bien qu'elle est loin d'être le dépôt de la librairie de France. Il n'est pas même sûr qu'on y trouve le livre très-commun dont on a besoin. M. Thomas, en dépit de son enseigne, n'est qu'un petit libraire.
Rose. Le premier qui a compare ii une rose une jeune, jolie et fraîche personne, qui a rapproché sou haleine pure et suave du parfum de cette fleur , qui l'a proclamée une rose sans épines, était sans doute un homme d'esprit. Celui qui a répété une idée heureuse était un plagiaire. Comment nommer la multitude de gens qui voient partout des roses demi-closes, des roses ii peine éeloscs, des roses fraîchement édoses? Des éloges prodigués n'auraient rien <le flatteur si on les prenait pour ce ([u'ils valent. Mais la flatterie s'insinue si doucement I elle caresse, elle berce si molleiiieiil le cœur et l'iinaginatiou! Toutci nos dames ont k boulé de vouloir bien cire des ruses.
Palis. — Typogrnpliic do J. Ecst, rue Poupée, 7.
Sous le rèi;ne de Louis XIV , iloiit 011 a dit trop de bien et trop de mal , le commerce maritime de France semblait naître sous les mains actives de Colbert.
Déjà ce ministre avait établi avec des frais immenses une colonie à Pondichéry; nous avions qucl(|ucs planteurs à Saint-Domingue. Ces premiers essais , faibles sans doute, devaient être bientôt vivifiés par les soins du ministre et soutenus par des établissements plus considérables, lors(pie le roi Guillaume entraîna dans sa querelle avec Louis XTV l'empereur, l'Empire, l'Espagne, la Hollande et la Savoie.
La guerre était à peine allumée, que les IloUandais s'emparL'rent de Pondichéry et minèrent les négociants français qui faisaient le commerce des grandes Indes; les Anglais détruisirent nos plantations de Sairit-DiiMiingue.DuGuay-Trouin,leplus granil homme pcul-ètredont s'honore la France, n'était encoreque simple armateur, mais il avait ce génie ardent et cette soif de gloire qui décèlent le héros: il entreprit de venger l'honneur du pavillon français.
Ses parents, commerçants de Saint-Malo , équipèrent à frais communs une frégate
Théodore a pris l'altiinde d'un suppliant.
et deux corvettes : du Guay- Trouin part, cherchant sur toutes les mers les ennemis et l'honneur.
Laissons cet officier suivre ses grandes destinées, et occuitons-nous de celui dont j'ai il tracer les aventures.
A liord d'une des corvettes était un jeune Malouin, beau comme un ange, sensible et fier roniiue un chevalier français, brave comme tous ceux de son pays.
La corvette que montait Théodore fut séparée par une brume épaisse des deux autres bâtiments. Du Guay- Tniuin avait déclaré l'intention de se joindre il M. île l'ointis, qui armait ii la Tortue lonire les Espagnols et qui sr proposait île surprendre et de piller (^arthagène.
^1. de Forville, le capitaine de Théodore, dirigea donc sa marrhe vers les Antilles, ne doutant pas que ti">t ou tard il ne se réunit ii son chef.
Une tempête horrible surprit la corvette il la hauteur du tropiipie et la jila dans l'Océan méridional. Pendant une semaine enlii're, les vents souillèrent avec la dernière violence; le tonnerre et la pluie ne cessèrent qu'a de courts intervalles; l'obscurité, le danger émincut, le désordre qui en est insé-
THÉODORE
p.ivabic, ir..vaient pas permis de prendre la hhutcur. Quand le ciel fui ii'devcnu serein, les ini|iii<'ludes évanouies, les forces rcparées, on Noiilul savoir où on élail. On reconnut avec une surprise extraordinaire retendue procli|;ieuse qu'on avait parcourue : on élail dans la nier l'acil'uiuf, ilont les navii;ateurs ne connaissaient encore que la partie qui liaiijne les côtes du Pérou; et ces côtes ennemies semblaient runi(|ue ressource qui restât ii un fr«ile bâtiment que la tempcle avait mis burs d'état de tenir la mer,
11 était dur à des Français d'aller «Icmandcr des fers aux Espagnols : «elle idée révoltait M. de Forville, mais le salut de sou équipage lui était plus eber que la gloire ; il résolut donc de se rendre prisonnier au premier port espignol.
Théodore lu- concevait pas qu'on pût préférer la captivité à la mort : pour la prcmirre fois il osa combattre l'avis de son capitaine. On découvrait la petite ilc de Socoro, voisine de celle de (^biloë; il proposa «l'y aborder, d'y ntettrela corvette en carène, si on trouvait une baie commode : il représenta qu'il serait toujours temps de se rendre et qu'il n'en fallait plus perdre ;i ilélibérer. Son enlliousiasme, son éloquence, sa figure noble et auimée entrainèreni les opinions, et un pilotin de vingt ans eut l'bonneur de persuader des uûiciers et des marins consommés.
On n'était plus (|u'à quelques lieues de l'île, lorsqu'on signala une frégate espagnole. M. de Forville n'eût pas balancé à l'attaquer, malgré son infériorité , si son bâtiment eût pu manœuvrer avec quelque facilité. Ae voulant rien prendre sur son compte, il assembla une seconde fois son conseil de guerre, et il fut étoinié de la résolution qu'il trouva dans ses ofliciers : Théodore leur avait inspiré son audace. Ils proposèrent d'attemhc la frégate elde sauter ii l'abordage, s'il était possible de jeter les grappins. M. de For\ illc était un liomme froid, et il sentit la témérité de ce dessein; mais il était brave, cl il n'y mit (las d'opposition. Théodore, rayonnant de joie, se tenait sur le pont, la hache d'armes à la main : il attendait avec impatience le moment de se signaler. Terrible, fier cl charmant, c'était Jlars sous les traits d'Adonis.
Cependant la frégate espagnole s'avuiirait à pleines voiles, elle avait l'avantage du vent, elle se tint à la demi-portée du canon et commença l'attaque. Quand M. de Forville vit l'impossibilité d'en venir à l'abordage, il jugea sa perte certaine, et il se disposa à mourir en Français.
Pendant la tcuipètc, il avait fallu jeter à la mer une partie des canons pour alléger la corvette, et la lenteur des manœuvres rendait faible et incertain le feu des pièces qui restaient. L'arlillerie espagnole foudroyait les Français: ils se battirent cependant, et avec opiniâtreté; mais bientôt leur bâtiment , criblé de boulets, menaça de s'enfoncer. L'intrépide Théodore fui obligé d'amener lui-même lé pavillon : il le brûla pour s'épargner la douleur de le reudre.
Dès que les Espagnols cessèrent d'avoir des ennemis à comballre, ils ne virent plus que des hommes dans les infortunés que la mer allait engloutir. Ils détachèrent toutes leurs chaloupes, recueillirent les vaincus, et s'eft'orcèrent à force de soins et d'humanité de leur faire oublier leur disgrâce.
Le capitaine espagnol était généreux, mais les lois de la guerre sont précises; il ne dépendait pas de lui de relâcher des Français pris les armes a la main. Il les déposa dans le port de Pisco , d'oii on les conduisit à Lima, capitale du Pérou.
Le vice-roi se piqua d'imiter les procédés du capitaine espagnol. Les officiers français eurent la ville pour prison. Théodore n'était pas officier encore; mais, dès qu'on l'eut vu, on ne s'informa point de ce qu'il était, il réunit les suffrages et obtint toutes les préférences. *
Le séjour de Lima était fait pour séduire un jeune homme qui ne connaissait que .Saint-Malo et la mer. Celle ville n'avait ])(iiiil éprouvé encore les tremblements de terre qui la détruisirent enfin de fond en comble. .Ses rues étaient pavées de lames d'argent , les palais et les édifices publics bâtis avec goût; la rix'ièrc qui baiijnait ses murs était divisée, détournée en canaux, et ses eaux disliibuées pour la commodité des habitants, rembellissemcnt des jardins, la fertilité des campagnes.
Les yeux se fatiguent promptement quand la jouissance qu'ils procurent se borne à l'admiration; mais ce dont Théodore ne croyait p.Ts se lasser, c'était le spectacle continuel et varié d'une foule de créoles entre lesquelles il est dllTicile de faire un choi\. Des yeuï brillants de vivacité, une peau blanche, un teint délicat et animé, une taille moyenne et bien prise, une chevelure qui servirait de voile à la pudeur, tant elle est noire cl se plait k croître et à descendre, voilà ce e|u'ellcs doivent .i la nature.
Des boucles d'oreilles, des bracelets , des bagues de diamants, un vêtement qui laisse à découvert le sein et les épaules, et qui ne tombe qu'a mi-jambe; de l.i jusqu'à la cheville du pied, une dentelle à travers laquelle on distingue les bouts des jarretières, brodés d'or ou d'argent, et garnis de pi-rles : tels sont les moyens que l'ai;! emploie pour les rendre plus séduisantes encore.
L'attrait du plaisir complète l'enclianlenient. Passionnées pour la musique et la dan-.e, elles excellent dansées talents aimables. Fières, mais sensibles, elles rougiraient d'accorder la moindre faveur à un
homme qu'elles n'aimeraient pas : elles se reprocheraient de refuser qiiel<|iie chose à leur amant.
Théodore parut au milieu d'elles comme un beau jour à qui sourit la nature. La fierté s'évanouit devant ses grâces, il ne trouva que des cœurs disposés à aimer. Il avait tout perdu avec sa liberté; l'aïuoinle combla de biens. Le nécessaire, le superflu, les objets du luxe le plus recherché lui parvenaient tous les jours par des mains inconnues qui semblaient l'inviter à lesdeviner. Empressé , poli, galant, spirituel, il fut heureux autant qu'on peut l'être quand on n'est pas vraiment amoureux : le moment n'était pas arrivé.
Fn mois s'écoula dans une ivresse continuelle, et la satiété lui suecéila enfin. Les idées de gloire se réveillèrent dans le C(i ur de Théodore, ou plutôt sa destinée l'enlrainait vers l'objet qui devait le fixer il jamais. .Son oisiveté, la mollesse de sa vie lui devinrent à charge; il eut honte de lui-même; il conçut le dessein de s'anaclicr des bras des plaisirs pour se jeter sans retour dans ceux de la gloire : il osa enlreiirendre de traverser le continent pour se rendre devant Carlhagène, oii il espérait joindre M. de Pointis et du (Juay-Trouin.
La route était loni;uc et périlleuse; la fatigue, le besoin, les naturels du pays, tout était à redouter. Théodore se garda bien de s'ouvrir à M. de Forville et à ses camarades sur un projet que le succès seul ]iouvail justifier. Un jeune Péruvien qu'il avait engagé à son service, et qu'il aimait beaucoup, fut le seul confident de sa fuite. Le doux, le fidèle Corambé acheta secrètement deux lamas pour porter ce que son maître avait de plus précieux, et ce qui était indispensable pour entreprendre un tel voyage. Les deux jeunes gens se dérobèrent de Lima à l'entrée de la nuit; et, la boussole à la main, Théodore se dirigea vers le golfe de Darien.
Ils évitaient soigneusement les lieux habités; le jour ils trouvaient aisément de l'eau claire el des fruits que le sol produit partout sans culture; la nuit, un palmier, un cocotier les garantissaient <ie la rosée ; la mousse ou l'herbe fine reposait leurs membres fatigués et nourrissait leurs lamas.
Le douzième jour ils arrivèrent auprès de Quito. Ils avaient fait environ la moitié du chemin sans accident, sans inquiétude, et ils se llallaienl d'arriver heureusement cl assez tôt pour partager les périls et l'honneur de l'expédition préparée contre Carthagène : ils ne devaient pas aller plus loin.
Quito, une des principales villes de l'ancien empire du Pérou, est située au pied des Cordillères. Du côté du sud, une plaine immense, riante et fertile réunit ce qui est utile à la vie et ce qui en fait l'agrément. Il eût été imprudent de s'engager dans cette plaine, dont la culture x'ariée annonçait une nombreuse population : Théodore résolut de s'enfoncer dans les Cordillères.
La marclie devint lente et pénible, mais Théodore bravait toutes les difficultés : Corambé soutVrail et se taisait par attachement pour un maître qui l'avait fait son égal : les lamas, forts, patients et légers, gravissaient les rochers avec adresse, et dans les passages difficiles ils portaient Théodore et Corambé.
Déjà ils étaient élevés au-dessus de Quito ; ils découvraient la ville en entier, et celte vaste plaine qui paraissait dans l'éloignemenf un seul et magnifique jardin : déjà ils croyaient n'axoir plus de risque à courir; et suix-ant la ligne droite qui devait les faire descendre dans la jNouvelle-Grcnade, ils s'entretenaient paisiblement. Au détour d'un énorme rocher, ils sont frappes d'étonncment, cl Théodore luimême éprouve un sentiment qui approche de la frayeur. Une redoute espagnole est à deux cents pas d'eux : la garde les a vus; ils n'en peuvent douter au mouvement rapide des soldats. Douze ou quinze hommes sortent du fort et viennent droit de leur côté : ils n'ont qu'un moment pour se déterminer. Théodore donne une poignée de diamants à Corambé et l'embrasse. « Fuis, lui dit-il, tu connais le pays; je t'enrichis, sois heureux et ne m'oublie jamais. » Ils abandonnent les lamas, ils fuient aussi promptement que le permet l'inégalité du terrain; bientôt ils sont écartés l'un de l'autre: ils s'arrêtent, ils se regardent, ils se disent le dernier adieu de la main.
Un sentier battu se présente devant Théodore, il le suit avec la rapidité de la flèche; les Espagnols le poursuivent avec acharnement. Ce chemin conduisait aux mines, et le fort avait été bàli pour écarter de ses trésors ou arrêter cen\ qui n'étaient pas avoués par le gouvernement ou les propriétaires. Théodore n'était pas de ces hommes qui exposent leur vie par espoir d'une grande fortune; mais les précautions qu'il prenait en avançant lorsqu'il fut découvert, sa fuite précipitée des qu'il put juger qu'on l'avait aperçu, deux animaux domestiques que douze jours de marche avaient déchargés de presque tous les comestibles qu'ils portaient cl qui semblaient destinés à recevoir une charge plus précieuse, tout concourait à ren- ' dre le jeune homme suspect.
Théodore, ignorant la richesse de la terre qu'il rasait à peine en courant, attribuait à la soif du sang l'ardeur des Espagnols. Il dmible , de vitesse, il gagne considérablement sur des hommes que le poids ' de leurs armes embarrasse. A l'extrémité du sentier sur lequel il semble voler, il dislingue un second corps de garde; il change de route aiissitôl et se jette à travers les rochers. 11 marche au hasard, il moule, il descend. Tantôt suspendu par une main et un pied à une
TTIf.OnORF..
pniiito <lc rnclir ipii paraît ilrvoir s'.iliiincr avec lui, laiili'il Iravorsant un ravin, passant un turront à la nai;r, si' <li'rol>anl un iusiaul il la vue îles i;spai;uols, les rctrouvani ilenirre lui l'instant J'ajnvs, clicrclianl nno iM\erne<lue la naluif lui refuse, ses forets sV*puisent, son enurayo s'éteint, il s'arri^le nialijré lui.
Les soldais, plus e\ei'(lt's eiurore, s'arrèlenl de leur cAtt* : tous out i?î;-ilenient liesoin de re|>os. Les Kspai;nuls ne \oulaienl que suivre îi vue eeliii iju'ils eroyaient ne plus pouvoir li'iir éeliapper : ïliéodorc allait èlre arri^tc' au pied du mont ('ayanihui-, ipii s'él^ve il pic a mil' li.iuleiii- effrayante, et qui passait pour èlre iiiaecessilile. S'il rélrii;;ia(lait , rien de si facile (|uo de l'emeiiipper et de le tuer s'il refusait de se rendre : ses ennemis n'avaient doue aucun iiiolif de jn-esser leur marrhc, et ils demeurèrent iinmoliiles aussi longtemps (pie riu'odore s'arrêta.
Leur eondiiite lui paraissait inexplicable. .Sans faire de vains efforts pour la pénétrer, il profila du relàclie (]ue lui laissait rinaclion des l!spai;nols. il reprit ses sens, il niaii(;ea quelipies jjiaines qui se trouvèrent sous sa main. Cette nourriUire, bien qii'iiisnnisante, lui reiiitil des forces, il sentil qu'il tenait encore il la vie; il résolut de toni faire pour la conserver : il se leva et reparlil.
Les Kspa);nols se reniellent en marelie, mais ils ii'.avancent plus que lentenieiit. Tliéoilore court sur îles roclies unies; il laisse bien loin derriiTC lui ceu\ qui le poursuivent; il croit alors pouvoir s'arrêter lie nouveau, evaminer les objets qui l'environnent, se consulter cl elioisir la ilirerlion qu'il voudra prendre.
A peu de distance de lui est l'éMorme mont, qui ne présente qu'un mur de roelie, dont la lanjeur l'arrête de tous côtés; les rspaijnols se sont ouverts, ils marchent ii vingt pas run de l'aulrc, ils forment un cordon rcdoulablc qui rend sa retraite impossible : il se voit perdu sans ressource. Cependant le danger le plus certain est toujours celui qu'on évite : il continue d'avancer vers le mont.
A mesure qu'il s'en approche, il croit remarquer des inégalités dans les rochers; bientôt il distingue des fraeliiresqui ofl'reni autant de poinis d'appui : il voit de légères crevasses il travers lesquelles s'échappenl des lianes et d'autres plantes; il ose compter sur son adresse, sur sou tionheur : il entreprend de gravir le mont.
Il se cramponne, il s'accroche, il se colle ;i la roche; il saisit une liane, il monte comme .à une corde : une seconde plante succède ii la première, et il continue de monter. Il fait des etïorts incroyables, la sueur ruisselle de toutes les parties de son corps; mais il n'a plus ii défendre sa vie que contre des obstacles que lui oppose une masse absolument verticale. Les Espagnols parviennent au pied du mont; ils restent iniiets d'étonnement en voyant Théodore hors de la portée du mousquet.
Cependant, la jeunesse qui entreprend sans réflexion, qui agit sans prévoir de résultais; la jeunesse dont l'imaginalion est sans bornes, n'a que des moyens bornés : Théodore ne peut soutenir plus longtemps le travail opiniâtre auquel il s'est eondaiiiiié. Ses mains, ses genoux sont ensanglantés; ses nerfs ont pcnlii leur élasticité et son corps sa souplesse: il tombe dans un découriigcmenl absolu; il soupire, il se résigne, il va l.îcher la liane qui le soulient et se briser dans l'abime : ses yeux se tournent vers le ciel avant de se fermer pour jamais.
Il est frappé d'un enfoncement qu'il croit remarquer à quelques toises au-dessus de lui. Un peu de reh'ichc, et il y peut arriver : eommeni s'en procurer dans cette cruelle siliialion? L'horreur du néant rend l'homme ingénieux. Théodore prend d'une main la liane qu'il peut à peine serrer de l'autre, il la tourne plusieurs fois autour de son corps, la noue fortement auprès de la racine, demeure suspendu et légèrement appuyé sur la pointe des pieds, (jucl repos !
Alors il regretta les délices de Lima en pensant ;i l'avenir alïreux qu'il s'était préjiaré. S'il parvenait jusqu'à l'espèce de caverne qui était l'unique objet de ses vœux, qu'y ferait-il? comuieut s'y procurerait-il les plus misérables aliments? Une roche nue et brûlante, queh|ues plantes dures et filandreuses, voiik ce qui s'offrait à lui de toutes parts.
Alais quel est le malheureux qui ne compte pas pour beaucoup quelques heures .ijoutées a. la plus dé])lorable existence? Théodore, en maudissant la gloire dont les brillantes illusions l'avaient abusé, en faisant sur son imprudence les plus ainères réflexions, Théodore détachait la liane ii l.iquelle il avait diî le bien inestimable de respirer un moment. 11 gravissait de nouveau en regardant d'un œil avide, en invoquant celte caverne qui devait être son tombeau.
A mesure qu'il monte les objets changent de forme. Ce qu'il a pris pour un enfoncement n'est qu'une ombre produite par l'angle saillant il'une roche; mais il reconiiait qu'à cet endroit le corps de la montagne s'éloigne de trente ii quarante pas de sa base : il ne doute point qu'il n'y ait lii un terrain uni et passablement étendu. « Peutêtre sera-ce une couche de terre... peut-être est-elle fertile... Oh! si un filet d'eau y coulait!... » Son cœur se dilate, le sourire reparaît sur ses lèvres; le malheureux espère... un baume consolateur coule dans ses veines et lui rend sa première agilité.
11 arrive ;i ce but si ardemment désiré. Ses mains ont touclië le sommet de l'affreuse muraille le long de laquelle il a été si longtemps entre la vie et la mort. La tige d'un fuit arbuste se trouve sous ses
doigts : il In presse, il s'allonge, il se raccourcit, il s'élance, il est enlin sur une vaste plate-forme counuinée de verdure, il tombe u genoux, il remercie le grand Être, il s'évanouil.
Ivn revenant à lui, il parcourut d'un eoiipd'ieil les objets qui l'environnuiciil. Un espaee d'un quart de lieue de hirge et de huil a dit verges de profcuideiir était eouverl dans toute son étendue d'une quantité d'arbustes et de plantes inconnus dans la plaine. Des fruits »au\ages mais savoureux ou rafraîchissants s'offraieiil de toutes parts il l'avidité de Théodore : il les trouva délicieux. Apre s avoir satisfait le premier des besoins, il evamina dans le plus grand détail un lieu où |ir(diablement personne n'avait pénétré avant lui : il eheiiliail ce filet d'eau si nécessaire au soutien de sa vie... 11 le chercha longtemps, il le chercha en vain : il se laissa aller sur l'herbu, accablé, ané.Mili.
11 avait senti une joie inexprimable en échappant ii uu péril présent et certain; l'idée de la mort cruelle et lente qui l'attendait lui serra, lui poigna le cœur. •< IJes fruits, répétait-il, des fruits, et pas une goiille d'eau! .. Il regarda doiiloureu -ement cette seconde iiionlagiie, éternelle barrière qui formait son iléserl : le cèdre n'est pas plus droit, la glace n'est jias plus unie; l'habitant des airs seul a le droit de la franchir. La tête de Théodore tomba sur sa ]ioilrine : « C'est donc ici qu'il faul mourir! « tlt deux ruisseaux de larmes s'ouvrirent un passage et coulèrent longtemps.
O larmes! dernier secours que la nature accorde a l'infortune, vous en adoucissez l'amertume, vous en noyez jucsque le .souvenir. Théodore se trouva plus calme après avoir pleuré; il redevint capable de penser et d'agir. Un caillou tranchant, la pointe d'une branche pouvaient l'aider il creuser des trous qui recueilleraient l'eau de la pluie; mais cette terre absorberait en peu d'instants l'eau (|u'elle aurait reçue: il fallut donc renoncer ii l'idée de s'en procurer par ce moyen". Peut-être le temps a-t-il formé quelque bassin sur le sommet des roches qu'il a jiour ainsi dire escaladées : il retourne sur le bord de l'abîme, il en suit les sinuosités, il arrache la touffe d'iierbe et dérange la branche qui semble lui dérober quelque cavité... Tout à coup il est frappé d'un trait de lumière; il réfléchit que, puisipril a pu monter, il n'est pas impossible de descendre. Il rencontrera plus de difficultés sans doute, mais ce parti est le seul qui lui reste, et il n'en remet l'exécution que jusqu'au moment où les I^spagnols se seront éloignés.
Une idée raisonnée en amène nécessairement une autre. Pourquoi ne ferait-il pas avec des branches flexibles une corde longue cl solide, dont le bout serait attaché au tronc de l'arbre le plus f.>rl ? 1 Pourquoi n'y passerait-il pas de distance en distance des bâtons ipii I seraient autant d'échelons? .Mais, pour juger du temps que prendra ce travail, il faut calculer ;i peu près l'élévation où il esl parvenu : il se couche sur le bord de la roche, il avance la tête; la distance où il est du sol n'est pas telle qu'en deux jours il ne puisse avoir fini sa ! corde, et on peut se passer d'eau pendant deux jours quand on a des fruits en abondance. Jusque-lii il ne s'était présenté ii lui aiiciine pensée qui ne fût satisfaisante. (Cependant une observation l'inquiète : il ne voit plus que quatre Espagnols au pied du mont. Que sonl dc- X'enus les autres? Ils ne peuvent s'être éloignés assez pour qu'il ne les distingue plus, et ses yeux plongent partout ii une distance pro- 1 digieuse. Auraicnl-ils trouvé un passage qui les conduisit jusqu'à I lui? Il passe subitement de l'inquiélude à la crainte, il se lève, il court il tous les endroits oii la roche tourne, il regarde ii ceux oit elle fait saillie et lui cache les objets... O suite non interrompue de malheurs! de la partie la plus éloignée de sa plalc-formc il compte dix Esi>agiiols, le fusil en bandoulière, montant par un eodroil Iris- ' difficile sans doute mais commode, comparé ii celui qui lui a donné tant de peines.
Le vice-roi du Pérou donne une somme assez forte aux soldats qui arrêtent quelqu'un cherchant ii pénétrer dans l'intérieur des mines. L'appât de l'or animait, soutenait ceux-ci, et Théodore ne voyait que I de la fureur dans leur infatigable opiniiitreté.
I Personne en sa place n'eût douté qu'ils ne voulussent l'égorger impilovablement. Et que pouvait-il opposer? Il était sans armes, affaibli par un travail forcé et par l'agitation de son âme; sa tête se perdit tout a fait, et cependant un mouvement machinal le porta à retarder le coup fatal. Il s'enfonce dans les arbustes, il se traîne sous des broussailles : l'espérance est le dernier sentiment qui s'éteint en nous, et Théodore se flatte de n'être pas découvert.
Il passe une heure entière dans cette cruelle anxiété, immobile, retenant son haleine. La feuille que le vent agite ou détache, le faible oiseau qui se repose sur la branche voisine, tout .-ijoule a ses terreurs, et bientôt elles sont portées au comble. Il entend marcher ii peu de distance, il prête une oreille plus attentive : on parle à deux pas de lui.
La frayeur portée ii l'excès ne permet ni de réfléchir ni même de penser. Théodore recule sur ses genoux et ses mains sans prévoir que le bruit des branches qu'il agite, qu'il écarte, qu'il bri.sc , doit infailliblement le trahir : il recule jusqu'à la base de la montagne. Les Espagnols le voient ou le devinent : ils poussent un cri de joie et courent sur l'iiirortuné.
Le sang dacé, les membres mouillés «l'une sueur froide , il se serre
THEODORE
coiilri- l:i roc-lic qui doit l'arrt'lcr, mais dont les flancs lui semblent s'nilr'oiivrir pour le sauver de ses ennemis; il se persuade que le soli'il leur a retiré sa lumière pour les empèelier de le poursuivre. Eulin l'illusion est entière : il croit marcher dans un souterrain long, étroit et obscur. Un coup violent qu'il se donne à la lélc lui prouve que tout est réalité : il avance les mains, il rencontre une voùle rocailleuse et irrégulière, il se baisse, il se traîne, il se relève, il se baisse encore, il s'étend, il s'allonge comme nn reptile, et se glisse entre la roelie aiguë (|ui lui brise les reins et celle qui lui froisse la poitrine; il avance aussi vile que le lui permcllcnt sa faiblesse et l'obscurité, il s'arrête, il écoute, il n'enteml rien, il se rassure.
En elTet, les Espagnols élaienl restés ii rentrée «le cette caverne, oii l'aniniir de la vie pouvait seul déterminer un malheureux à sVngager. In fonils humide, inégal, infect, la <iaihtcdes insectes dévorants de ces climats, des bêles féroces à qui le souterrain pouvait servir de retraite, d'épaisses ténibrcs enfin devaient intiniiilcr tous les antres. Cependant les bornes «le la caverne, la faim, l'espoir île sa grâce, tout devait décider le coupable à rétrograder. Ainsi pensaient les Espagnols, tpii allendircnl Théodore en se nourrissant comme lui des fruits que leur olVrait la nature.
On croit volontiers ce (|u'on désire. Théodore ne doute point (|iic la caverne ne iierce d'un flanc à l'autre de la montagne. Cependant il s'aperçoit ipi'il monte scnsibicmcnl , et qu'il suit des détours torliienv et multipliés : il en conclut que sa marche sera longue; mais il s'éloigne des Espagnols, et rien ne lui parait plus à craindre que de retomber enlre leurs mains.
Une partie du jour s'est écoulée : il s'enfonce, il monte toujours davantage, il n'aperçoit, il ne prévoit pas encore d'issue, il désespère enl'in de revoir le soleil, l.a mort est tnujonrs affreuse, sous quelque aspect qu'elle se présente, et il se rcpcnt de n'avoir pas abrégé ses souflranccs en atlendanl les Espagnols, l'cul-èire sa jeunesse, son malhcnr les auraient-ils touchés. Si en effet ils étaient cruels, ils auraient au moins terminé son sort d'un seul coup. Et combien d'heures languira-t-il encore avant «pie d'expirer? Il pense à relourner sur ses pas; mais lui rcste-t-il assez de forces pour se traîner jusqu'à l'entrée de la caverne? l'einlant «pi'il se peni dans une foule d'i«lées contradictoires, il croit voir un point lumineux dans l'extrême enf«>iicciiient. Il tressaille, il s'élance; la lumitre disparait. Alors il accuse le ciel el la terre, il s'accuse lui-même, il jiasse de l'ahatteiiient à la rai;e, il court devant lui comme un insensé. Il se heiirle, il .se ineurlrit contre rani;lc «ruiic roilic; la force «lu choc le jette de c<)té... Obonheurl le point luniincux ne l'a ]ioint abusé: il se rc- ]ir«)«luit plus brillant que la première fois, il se rcflèlc sur les ]iointcs des cailloux. Théodore «oiniiil que le roclier contre lequel il s'est frappé lui a un inoinent caché cette lumière. Bicnlijt il voit aulour de lui, il marche quelques miuutcs encore, et il retrouve le ciel auilessiis «le sa tête.
(^>u'oii se représente un infortuné accablé de fatigue , tourmenté par les plus terribles angoisses, et passant subitement de la mort à la vie pour la seconde ou troisième fois, et on aura une iilcc du r.ivissenient qui saisit Théodore, de l'espèce d'extase dans laiiucUe il tomba. Il ne s'occupe pas du IcmU'niain, il ne pense point au pays «pi'il va découvrir, aux habitants «pi'il recèle jicut-être, aux ressources qu'il pourra s'y ménager : il revoit le soleil, il est heureux, il ne forme ]ilus de «lésirs.
Cependant le «Iclire se dissi|)c par degrés. Cette funeste prévoyance, si improprement appcli-e raison, reprend tout son empire; un" mélange confus de crainte et d'espoir tourmente encore le inalliiMireiix. il sort de la caverne, il fait vingt pas... une plaine iiiagnifi(pic, des terres cultivées , des arbres chargés de fruits , des ruisseaux qui se croisent, qui s'éloignent, qui se rapprochent et qui firlilisenl tout, de riantes habitations et partout le tableau de l'a- Imiulance , voili» ce qui fraiipe ses premiers rcganis.
Ea manière de cultiver, «le bàlir, ne ressemblait ;i rien de ce que Théodore avait vu à Lima ou dans ses environs. Il jugea «pic les habitants ne devaient pas être Espagnols : il n'avait ilonc plus d'ennemis à redouter. Tout annonçait un peuple civilisé; il p«)uvail donc compter sur des secours. Il retrouva un de ces inicrvallcs de calme et «le salisfaclion oîi le cceur aime ii se reposer sur lui-même : il se désiiltéra , il cueillit, mangea <iuel«[ues ignames, et il avan<;a dans le
Il avait à peine fait cent pas, qu'il aperçut cinq ou six hommes assis sous un platane. Ils étaient vêtus d'une espèce de tunique Manche, une ceinture de «livcrses couleurs leur serrait les reins, un bandeau tissu de i>lumes brillantes et droil«'s leur ccigiiail le front; leurs traits lui parurent ag'réaldes, leur iiliysionomie douce: c'étaient s.ins doute «les amis qui allaient lui Iciulrc une main bienfaisante.
En s'approchant d'eux il remarqua des arcs, des carquois, des massues , jetés cil et là sur la inoiisse. La vue de ces armes n'altéra point sa sécurité ;'il allait les aborder sans défiance. Alais, aussilijl «pie ces hommes l'eurent aperçu , ils se levèrent précipitamment, et bandèrent leurs arcs en poussant de grands cris. Théodore déploya «levant eux un mouchoir blanc; ils continuèrent à se mettre en défense; déjà ils cherchaient dans leur carquois la flcclic la plus aiguë : il faut encore qu'il «lispiite sa vie à la mort, qui sans cesse se repro-
duit sous une forme nouvelle. Une touffe d'arbres antiques et serrés est à peu de distance, il court de ce ctité ; les flèches volent, elles sifllent; il n'est pas frappé, il court plus vite encore : ses nouveaux ennemis volent sur ses pas.
11 va entrer «laiis ce bois, mais il n'échappera ]ias à des hommes frais el légers comme le vent : ils sont prêts à le saisir. Les arbres le garantiront au moins de leurs massues; il pourra leur parler par signes , leur faire entendre qu'il est malheureux, et qu'il se met à leur merii : il fait encore un effort et parvient sous l'ombrage tulélairc, oii persouni' n'osera l'attaquer.
Tout devait l'éloiiiierilans celte inconcevable journée. Ceux qui le poursuivaiciil s'arrêtent sur le bord du bois et s'inclinent avec respect. Théodore juge que ce lieu est ««msacré au culte et considéré comiiie un refuge sacré et inviolable. Il reprend courage, il s'enfonce «lans ce bocage sombre et sibuicieux. Des tombeaux plus ou moins anciens eonlirment l'opinion qu'il a conçue : leurs portes sont en cèdre, les gonds et les pentures sont en or.
An ilét«)iir «l'un «le ces t«)iiib«'aiix il est frappé d'un spectacle aussi imposant «|u'iiiatteudu. Des colonnes d'or massif soutiennent une coupole ouverte au-dessus d'un autel d'oii jaillit une flamme bleuâtre; des «leu\ côtés de l'autel s'élciulcnl ciniilaircmcnt «les gradins eouvcrls de tissus de coton de diverses couleurs, et dans le fond du sanctuaire est l'image du soleil en lames «l'or qui se prolongent depuis le haut de la coupole jusqu'au carreau, artistement ciselé en argent ; les murs, à droile et à gauche, sont décorés de bas-reliefs en or représeulaiit les atrocités de Pizarre cl de ses compagnons; contre un «le ces murs est une statue du même métal grossièrement faite. Théodore rec«)nnaît l'habit ecclésiastique espagnol du quinzième siècle. « Ah! «lit-il, c'est sans doute l'image du vertueux Las Casas (juc ce pi'uplc reconnaissant adore : il est donc vrai que la mémoire de l'homme de bien ne meurt jamais ; elle passe de génération en génération, portée sur les ailes «lu temps, n
Il s'arrête, il ailmire , et biciilôl un objet nouveau va lui faire oublier le temple , ses dangers , lui-même, l'univers. Une prêtresse est à genoux devant l'autel , son visage est tourné vers l'image du soleil, et Théodore ne voit encore que ses habits; mais ces habits mêmes laissent deviner des grâces que rien ne cache jamais. C'est une robe longue et blanche comme la neige; un voile de la même couleur flotte sur ses épaules , descend en plis ondoyants , et joue sur le carreau au gré de l'air qui le soulève; l'or el l'argent, ingénieusement mêlés , relèvent la blancheur de l'étoffe, et brillent sur les bords du voile , sur le pourtour des manches et du bas de la robe ; une couronne «le fleurs naturelles, que sans doute on renouvelle tous les jours, unit la simplicité de la nature à ce que l'art a de plus recherché.
La taille svelte de la prêtresse annonce la première jeunesse, et un pressentiment secret la pare des attraits touchants de la beauté. Une femme jeune est ordinairement sensible, une femme belle donne un prix inestimable au moindre bienfait : Théodore s'approche avec réserve, avec timidité; il ne se dit pas qu'il est beau, mais il ne peut l'avoir oublié, et il pense que des vccux qui vraisemblablement proscrivent l'amour ne défendent pas la pitié. Azili entend marcher, elle se tourne, son voile est levé : c'est la fraîcheur et l'éclat de l'aurore d'un beau jour. L'habit européen lui inspire «l'abord de l'effroi; mais Théodore a pris l'attitude d'un suppliant : elle ne voit dans ses traits que la douceur, cl ce n'est point à genoux qu'on médite des forfaits, et on ne veut point de mal à l'objet qu'on (i\e avec tendresse. Azili se remet, et sourit du rire séduisant de la candide innocence. Théodore, enchanté, ravi, est incapable de proférer une parole; son âme tout entière a passé dans ses yeux; son sang circule avec plus de force , il échaulïe , il embrase son cœur : Théodore sent qu'il aime potir la première fois.
Azili de son c«jté éprouve un trouble inconnu, et se laisse aller au charme qui l'entraîne. Elle ne se reproche rien, parce qu'elle ne luévoit pas le danger. Ces deux êtres touchants , arrêtés à quatre pas l'un de l'autre, se regardent, et ne se lassent pas de se regarder. Azili , moins émue , rompt le silence la première : n Bel élranger, que veiLx-tu? » Sa voix douce, flexible, harmonieuse, achève l'enchantemcnt. Théodore hors de lui ne pense pas à répondre : l'ingénue et divine prêtresse répète sa question.
C'est la langue péruvienne qu'elle a fait entendre au jeune homme, et cette langue lui est faïuilicrc. Il a vu des Péruviens esclaves à Lima, il s'esl souvent cnlrclenu avec Corarabé. Cet idiome, abondant en voyelles, est d'une prononciation facile : un peuple cultivateur a peu «ridées, il emploie «loue iieu de mots , et Théodore en savait assez pour bien enleiulre et être lui-même iiUelligible. Il commence le récit de ses infortunes, et sa voix fait sur Azili l'impression que la sienne a faite sur Théodore. Elle l'écoulé avec le plus vif intérêt, elle soupire quand il peint ses périls, elle sourit quand il renaît à respérauce... L'espérance! imprudente! bientiît tu ne la connaîtras plus.
J'.lle ne sait pas ce qu'elle i)eut pour Théodore, mais elle voudrait pouvoir tout. IClle doit h.iir les Européens; mais ceux qui ont massacré ses ancêtres ne ressemblaient pas sans doute à ce beau jeune homme, .\ucun profane ne peut entrer dans l'iulérieur du temple;
TIlEOnOHE.
■nais l'étr»ii>;fr ignore les UMges et los lois. Il est niallicurciix, sou «lieu veut (|ii'cllc le soulage; des IVriiviens ont nttcnti' it sa vie, clic (luit leur ('paivuer un crime. Mais oii eailier rinfortuné:' l.lli' ne peut sorlir de l'eiu-einte «lu leinple, et ses eonipa|;iies et les |>ièlres du soleil seronl-ils aussi eouiplaisanU (|u'ell<'? S'ils allaient le li\rer, s'ils répandaient son sani; en expiation du sani; versé par les Kspa- Ijnols ! Celte seule idée la lait Iréinir d'Iiorreur. Klle se lève, elle prend Théodore par la main, elle le !;uide au milieu des tunibeauv. • \ oila, lui dit-elle, voilà celui du |;rand (^apana, notre i)èreii tous, le Ibinlalcur de celle lieureuse eoliuiie. S'il l'eût ri'iiccuilré , il ciit l'ait coinine moi ; eart'apaua lut toujours l'appui île l'Iuimiue faihlc et l>on. (Jue son tomlieau te serve d'abord d'asile, |iliis lard mon dieu m'inspirera. »
lille ouvre In porte du monument; Théodore, pénétré de reconnaissance, ivre déjà d'amour, y entre en la liénissant : la jeune pr<^- Ircsse renfernie soi(>,neiisemenl et retourne à l'autel.
C'est là (pie, seule avec sa conscience, elle s'interrojje, elle s'examine sévèrcnienl. IClle a reijardé un homme, elle s'en est laissé voir; cet homme est proscrit par les lois de son pays; elle-même a juré une haine éternelle à tout ce ipii est européen : elle est forcée de s'avoiuT (pi'ellc a violé ses vœux, et cependant elle n'éprouve i)as <le renu>rds. C,)ue fcra-l-elle? Oser continuer de voir Théodore, de lui parler, de le secourir, sa pudeur s'en alarme, ses préjuijés reliijienx se réveillent. Trahir un jeune homme ipii lui a coiilié le dépôt de sa vie... le trahir! ce serait une perlidie, une l.'iclicté, une cruauté ■iiouie. .Mais ses voeux... ses vomix! Klle se prosterne devant l'iinaj^c de son dieu, elle le ])rie d'éclairer son inexpérience, de j;uidcr sa timidité, l'.lle redescend dans son cœur; elle n'y trouve (pièce calme doux (pii suit une bonne action. •< Le ciel se manilestc, dit-elle, je m'expose sans doute, mais cet infortuné vivra. »
Au déclin du jour une de ses compagnes vint la relever et veiller à l'entretien du feu sacré : Azili rentra dans l'enceinte fju'habitaient les prêtresses. Théodore a des besoins sans doute; elle conserve sa part des aliments (pi'on a distribués. Ses habits sont en lambeaux; elle |)rend un rouleau d'étoffe de coton, et elle se dérobe à la faveur de l'obscurité. Tremblante, aijitée, elle suit d'un pas incertain les détours (pii la conduiront mystérieusement au tombeau de Capana; elle y arrive sans avoir été apeiTue; elle ouvre doucement, bien doucement; elle se penche, elle aiipclle i» voix basse, Théodore monte les degrés. Elle lui présente un vase plein de lait , un ijàteau de maïs, de quoi se vêtir et se coucher ; il reçoit des mains de la beauté ces secours qu'elle ne croit offrir encore qu'à l'humanité souffrante.
La porte du tombeau est refermée, Azili est rentrée sous son toit naguère si paisible, et d'où un regard de Théodore a banni la paix sans retour. Elle invoque le sommeil, et le sommeil la fuit : l'image de Théodore se reproduit sans cesse ; et Théodore , du fond de .sou tombeau, ne voit, ne pense, ne rêve qu' Azili.
Il est temps d'expliquer comment une peuplade de Péruviens se trouve cachée au sein d'une montague au milieu même des possessions esj)aguoles.
Le jour horrible, ce jour que l'Espagne voudrait effacer des fastes de l'histoire, oiiPizarre re(?ut Atabalipa,qui venait à lui comme allie, Capana était au nombre des grands qui composaient la suite de l'cinpeieur du Pérou. Atabalipa était porté sur un trône d'or, les armes de ses troupes étaient couvertes de ce métal : il n'en fallait pas tant pour allumer la cupidité dans des âmes féroces. L'infortuné monarque ne proféra que des paroles Hc paix, Pizarrc y répondit avec du canon. Il est facile de se représenter l'efl'et que tirent sur les Péruviens la vue des chevaux qui les écrasaient, le bruit de l'artillerie et de la mousqucterie, semblable à la foudre, et tuant plus sûrement. Ces malheureux prirent la fuite; leur précipitation les renversait les uns sur les autres : on en fit un carnage alYrcux. Une foule de princes de la race des lucas, la première noblesse, tout ce qui formait la cour d'Atabalipa, fut égorgé : on ne lit grâce ni aux femmes, ni aux vieillards, ni aux enfants, accourus de toutes parts pour voir leur empereur, que Pizarre fit prisonnier, et (pi'il lit condamner à mort par des juges aussi pervers que lui.
Capana, par une espèce de miracle, échappa à cette horrible boucherie. Homme d'un sens droit, il jugea que les armes des Espagnols les rendraient victorieux partout, et leur cruauté lui fit pressentir dès lors la ruine absolue de sa patrie. Il ne chercha point à s'ensevelir sous SCS débris, il évita une mort inutile au bien de tous; il résolut de vivre pour une épouse chérie, pour de faibles enfants dont il devenait l'unique espoir, pour ceux de ses malheureux compatriotes qui pourraient se joindre à lui. Il courut au palais : les larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur, il raconta la scène atroce dont il avait été témoin. Il laissa à ses ennemis son or et des effets qu'on appelle précieux, et il mit en sûreté ses véritables richesses : il cacha dans les montagnes son intéressante famille.
Tous les jours quel(|ues malheureux, errants, fugitifs, le rcncontiMienl, et en étaient accueillis et caressés. Insensiblement il se trouva à la tète d'une peuplade, qui, d'une voix unanime, le choisit pour son chef: mais, plus le nombre des proscrits augmentait, plus il était diilieile de vivre ign.iiéi. A la vérité les Espagnols ne s'étaient pas
encore répandus dans les montagnes oii sont les mines le plus abondantes : ils pillaient les palais, les maisons où l'or se trouvait sans travail; mais cette rosource devait s'cpiiiscr bienlôl, et l'avarice ne nian(|U(rail pas d'en chercher de noiivelli-s. L'esclavage ou la iiiiirt attendait tôt lui tard Capana et les siens, s'ils ne Inuixaieiil un asile inconnu, inaccessible, où l'homme de bien pût vivre et mourir en paix.
Le bon, l'infatigable Capana parcourait les Cordillères, et ne Irou' vait aucun endroit où l'avide l'.sp.igmd ne pût pénétrer. Désolé, iiiipiiel, il revenait le soir eiuisolci' >a irisie famille et oublier dans les bras de son épouse sa douleur et les fatigues de la journée.
Il fallut enfin (|u'il s'écartât davantage, et la nature du terrain nu lui était pas toujours favorable. Il marchait un jour à découvert, lors(pi'il fut aper(;u par un gros d'Espagnols (pie Pizarre avait envoyé à la recherche des mines. Il n'était pas à présumer qu'ils pensassenl poursuivre un homme scul,(pii ne devait pas les in(piiéler; mais suit que leurs guides les eussent fait changer de route sans idijel déterminé, soit i|u'ils espérassent tirer des renseignemeiils certains de Capana, qu'ils prirent vraisemblablement pour un habitant des inuiitagnes, ils niaichèreiit droit à lui.
Le prince indien , plus justement alarmé que Théodore , prit la fuite comme lui, et sa bonne fortune le conduisit au pied du Cayambur, au lieu iiiêinc où, avec du courage et de la persévérance, on peut le gravir sans danger. Cette partie du mont est cachée à droite et à [;auche par des saillies de rocher si considérables, ipic Théodore ne l'avait pas aperçue, quel(|iic intérêt i|u'il eût à bien voir, et ce fut peut-être ce ((ui sauva Capana. Les Espagnols le perdirent de vue; et quel qu'ait été leur dessein, il les vit de la plate-forme retourner sur leurs pas et reprendre leur première direction.
Toujours plein de son projet, Capana examina l'espèce d'esplanade où le hasard l'avait poussé. L'entrée de la caverne n'était pas masquée alors par des broussailles, il la découvrit facilement à travers les arbustes : elle lui parut étroite, mais profonde, et il sentit combien elle pouvait être utile à ses vues. Le jour elle recèlerait ses Péruviens, la nuit il en sortirait une partie pour aller cueillir des fruits, surprendre des lamas sauvages, puiser de l'eau : on arracherait des lianes de la seconde montagne, des quartiers de roche (ju'ou roulerait sur les Espagnols s'ils découvraient cette retraite et (pi'ils osassent l'attaquer; enfin on attendrait dans ce lieu le moment, peu éloigné peut-être, où les ennemis, se disputant les dépouilles des Péruviens, s'égorgeraient entre eux, et où leur mort laisserait aux vaincus la liberté d'habiter et de cultiver encore la terre qui les avait vus naître.
Ce plan arrête, Capana n'en différa l'exécution que jusqu'à ce qu'il eut reconnu l'étendue de la caverne et les moyens de la rendre habitable. Il retourna auprès des siens, il leur fit part de sa découverte, et, sans perdre un instant, il se fit suivre par quelques hommes déterminés qui portaient des provisions et des llambeaux d'un bois sec et résineux. Ils arrivèrent à la caverne, ils s'y enfoncèrent, et furent affligés de voir que la nature avait laissé presque tout à faire à l'art : cependant ils continuèrent d'avancer, impatients de trouver le fond du souterrain. .Vu lieu de se voir arrêter comme ils l'avaient prévu, ils pénétrèrent enfin jusqu'à cette vaste plaine où la terre n'atlendait qu'un peu de culture pour prodiguer les vrais trésors. Ils saluèrent celte terre prolectrice où ils pourraieut suivre leurs lois et pratiquer leur culte : ils s'applaudirent des obstacles <[ui se présentaient à chaque pas à ceux qui voulaient traverser la caverne; et, pleins de la plus vive joie, ils se hâtèrent de l'aller faire partager à leurs compagnons.
Au point du jour suivant, la colonie prit la route de l'asile où elle allait vivre séparée du monde entier. Plus de larmes, plus de soupirs : l'époux soulient gaiement sa compagne qui lui sourit; la jeune mère caresse l'enfant qu'elle vii allaiter en paix et qu'elle élèvera loin de SCS bourreaux; tous sont chargés des étoffes, des meubles, des instruments mécaniques et aratoires ([u'ils ont sauvés de la destruction générale : ils ne sentent pas leurs fardeaiu, cette marche est une fêle.
On employa la journée entière k gravir le mont. L'enfance et la vieillesse avaient besoin d'appuis, et on se pressait religieusement autour d'elles; le fils, dans la force de l'âge, suit son vieux père, qui chancelle, et s'expose, pour le garantir, à rouler lui-même de roche en roche; la fille présente à sa mère infirme une main conservatrice; la tendre épouse porte dans ses bras le dernier fruit de son amour, elle est entourée, soutenue par les aînés, qui veillent sur elle et qui cherchent à lui aplanir le chemin; l'amant aide à sa maîtresse et l'ami aide à son ami ; pas un Espagnol dont l'aspect répande les alarmes et trouble cette longue et pénible opération; le ciel semble prendre sous sa protection les restes d'un peuple innombrable qu'on égorge lâchement en son nom.
Quand les derniers eurent atteint la plalc-formc, tous se tournèrent vers Quito. L'ancienne ville était brûlée ou détruite; la fertile plaine qui la nourrissait était inculte et abandonnée : les Espajjnols ne cherchaient que de l'or. Ce spectacle de désolation arracha des larmes de tous les yeux. « Cessez, dit Capana , de regreticr ce que votre dieu vous oie, et bénissCz-le pour ce qu'il vous donne. Vous
THÉODORE
élcsi'tonnés que celte terre ne procliiiso plus; ch! (iiic peut-elle produire, souillée lie crimes et noyée sous les flots de noire sang? Ce sont des mains pures, c'est de la sueur, de l'eau que la terre dcluaudo; venez féconder celle-ci. »
Aussitôt on se précipite vers l'entrée de la caverne, et on arrive, avec le jour, dans la nouvelle patrie; on roule des pierres, des troncs d'arlires, on bonclie l'ouverture supérieure dn souterrain ; on se sépare du reste des humains, et on cummcuce les travaux avec ordre, intelligence et courage.
Une vaste portion de terre est couverte d'or, on enl^ve cette croitle inutile : la patate, l'igname, le maïs la remplacent. Bienlot le cotonnier, le palmier, le cocotier, le hananier, émoudés cl taillés, donnent de meilleurs fruits et étendent leur ombrage; des liabitalions régulières sont élevées ensuite; enfin ces monceaux d'or se convertissent en un temple magnifique. Que u'a-t-on toujours employé ce méinl à un semblable us:igc!
Le régne de Capana fut dou\ et paisible comme le peuple qu'il gouvernail. Il vécut adoré, et mourut pleuré de tous les siens : ses cendres respectables furent déposées sous le bois sacré qu'avaient planté ses mains. Ses successeurs, pleins de respect pour sa mémoire, maintinrent jus(pi'ii ses moindres institutions; et sous cm, comme sous Capana , les enfants sucèrent avec le lait l'horreur pour les Européens et l'amour de leurs lois.
Mais comment Théodore eut-il tant de peine à trouver l'entrée de cette caverne, et comment le passage était-il libre sur toute la longueur du souterrain?
Ce qu'avait prévu Capana était arrivé. Pizarre et ses lieutenants, ses lieutenants et d'autres ambitieux s'étaient fait une guerre cruelle, et le bruit du canon avait retenti dans les entrailles du moni Cayambur. Les Péruviens ne doutèrent point alors qu'ils ne touchassent au moment de retourner sur leur sol chéri; ils rouvrirent le haut de la caverne à force de bras et de temps, et ils s'assemblèrent pour choisir quelqu'un d'entre eux qui irait savoir ce qui se passait dans la plaine. Capana, déjà âgé, ne voulut cependant confiera personne le soin d'une mission aussi délicate que périlleuse : il déclara qu'il irait à Quito. Les prières, les larmes de ses enfants, de ses sujets, rien ne put le détourner de ce dessein; il déposa les marques de sa dignité, prit un vêtement simple et partit.
Il revint peu de jours après, triste, abattu, se soutenant à peine. On l'entoure, on le presse, on l'interroge. 11 raconte que leurs ennemis s'étaient livré plusieurs batailles sanglantes, et s'étaient tellement affaiblis, que les Péruviens, dispersés, fugitifs, avaient osé se rassembler et prendre les armes. Uéj;» six cents Espagnols étaient tombés sous leurs coups; déjà ils assiégeaient Cuzco et Lima ; tout annonçait le rétablissement de l'ancien empire du Pérou, lorsque des renforts considérables étaient arrivés d'Europe et avaient détruit de si flatteuses espérances. Le massacre des Péruviens avait recommencé avec une nouvelle fureur, el, las enfin d'égorger, on avait condamné aux travaux des mines ce qui restait de ces infortunés.
Cependant les mesures qui avaient échoué celte fois pouvaient réussir dans d'autres circonstances, et on résolut à Cayambur d'envoyer tous les ans un député à (Juilo pour connaître la siluation des affaires. On n'avait rouvert la caverne que par un travail pénible qu'on ne pouvait se résoudre ;i renouveler fréquemment : on décida donc que le passage resterait ouvert; qu'on déroberait à tous les yeux l'entrée inférieure du souterrain en y plantant des ronces, des broussailles, des mangics; qu'on établirait au haut une garde continuelle; et comme il ne pouvait passer qu'un seul homme à la fois, il paraissait facile de tuer les uns après lés autres les Espagnols qui se présenteraient.
La surveillance de cette garde fut longtemps exacte et sévère, mais tout s'altère insensiblement. Après deux cents ans de calme et de prospérité, on ne désira plus d'autre patrie, on cessa d'envoyer à Quilo : ou ne continua la garde que parce que Capana l'avait établie, et ce service se faisait avec négligence. C'est à ce relâchement que Théodore avait dû la facilité avec laquelle il avait pénétré dans le vallon.
\ illuma, qui gouvernait alors Cayambur, unissait, comme ses prédécesseurs, le sceptre au pnniificat. C'était un homme de quarante ans dont les lumières naturelles n'étaient point obscurcies par les vices de l'éducation. Il avait un grand caractère, beaucoup d'énergie, et il joignait h ces qualités, si nécessaires aux souverains, l'amabilité qui fait supporter le pouvoir absolu. Essentiellement bon, son autorité ne tendait qu'au bien général. On ne pouvait lui reprocher qu'une erreur et qu'une faiblesse : l'une, de croire sur la foi de ses pèns que tous les Européens sont des monstres; l'autre, de les détester et de les craindre également.
Il préparait tout pour célébrer l'anniversaire du jour où Capana avait fondé riieureuse colonie. Le temple est jonché de fleurs; l'encens, le cèdre, l'aloès brûlaient sur l'autel; les iirètres et les vierges étaient rangés dans le sanctuaire; le peuple se portait eu foule dans le parvis, qui lui était ouvert pendant ces solennités; \illunia allait chanter l'hymne sacré, quand la grande prêtresse Anai's perce la foule, s'apjirocho de lui, et lui apprend qu'un Européen s'est introduit dans Cajambur et qu'où uc le trouve plui.
Les Péruviens (|ui avaient vu entrer Théodore, qui l'avaient laissé échapper, se reprochaient inlérieiirenieut leur négligence, el redoutaient non la sévérité, mais la justice de N'illuma : ils n'osèrent donc divulguer un événement aussi extraordinaire qu'alarmant. Cepcnilant d'autres Européens pouvaient suivre celui-ci : l'intérêl piililic, leur sûreté personnelle étaient au moins exposés; et, craignant de déclarer ouverlcmeut ce qu'ils savaient, ils s'ouvrirent à des amis intimes qui répandirent sourdement que Cayambur était menacé.
D'après les préjugés dans Icscjucls \ illuma avait été élevé, il-dcvail être frappé de ce que lui avait dit Anaïs. Il frémit des maux iucalculables que pouvaient faire, selon lui, un ou plusieurs Européens à un peuple qui n'avait su encore que tomber à genoux et tendre la gorge. Cependant il conserva la sérénité de son vLsage; il pionieua ses regards sur l'assemblée : les fronts lui semblèrent calmes. « La multitude parait ne rien savoir, dit-il à Anaïs; si vos crainies sont fondées, il sera lem])s de l'instruire: jusque-là respectons son repus, u Il détacha qucl(|ucs Incas avec l'ordre de chercher, d'arrêter l'Européen , el de doubler la garde à l'entrée de la caverne.
Toujours mailre de lui, il donne le signal. Lesflùtes, les trompettes ouvrent la Cèle; Villuma, avec une tranquillité apparente, commence le chaut auguste :
Toi qui verses sur la nature Des tlots d'intarissables feux, Comme toi noire offrande est pure :
Soleil, daigne exaucer nos \œux.