LES PRÊTRES
Loin de toi la terre soulTrante Languit sans force el sans chaleur ; Tu parais , la terre est vivante Et rend hommage à son auteur.
Le peuple reprend chaque strophe en chœur, et Villuma et Anaïs descendent les gradins au son d'une musique majestueuse. Les vierges, couvertes de leurs voiles, marchent après eux. Parmi elles on distingue Elina et Jléloë à peine sorties de l'enfance : elles ont fait vœu de chasteté, elles ne savent pas encore ce que c'est qu'être chastes. L'une porte un xase d'or plein de lait ; l'autre une corbeille chargée de fruits. Les prêtres suivent ces intéressantes victimes ; les Incas et le peuple ferineut le cortège, qui descend au tombeau de Capana.
La sensible, la tremblante Azili est au milieu de ses compagnes. Il lui semble que tous les yeux pénètrent à travers la voûte et découvrent Théodore : les siens sont constamment fixés sur ces pierres jusqu'alors insensibles et froides, maintenant animées par la présence d'un homme trop cher. Elle voudrait écarter tout ce qui en approche ; elle se contient à peine quand on y touche : heureusenicnt son voile, confident discret, lui sert à cacher son trouble el sa rougeur.
Depuis que Théodore a vu Azili il sent combien il est doux de vivre ; et ce lugubre tombeau, oit elle viendra le retrouver sans doute, est pour lui le séjour céleste. Mais que signifient celle pompe, ces chants ? Vient-on l'arracher de l'asile chéri oii la beauté a daigné lui sourire? va-l-on le sacrifier au dieu des Péruviens? Azili, sa chère
Azili s'est-elle perdue elle-même en voulant le sauver? Infortuné
jeune homme, tu dois donc éprouver alleriiativemeut tous les genres de peine qui peuvent accabler un mortel !
Elina et Aléloë déposent sur le tombeau ce lait, ces fruits, tribut que la reconnaissance et le resjiect publics oIVrent aux m;înes de Capana. On s'éloigne eu silence de ce lieu révéré. Azili reuait, Théodore respire.
Cependant ViUuma n'a cessé de penser à ce que lui a dit Anaïs. Il iirofite du nioiuenl où le peuple est assemblé pour perdre d'avance l'Européen dans son esprit, pour l'alarmer contre lui s'il est capable de violence, ou le prémunir contre des dehors séduisants et doux, qui lui paraissent plus à craindre encore. Il remonte vers le parvis, et montrant de la main les bas-reliefs qui le décorent : u Les voilà, s'écric-t-il, les voilà ces forfaits que nous croyons à peine, que nos descendants ne pourront jamais croire; les voilà gravés sur les murs de ce parvis sacré ! Ici des milliers d'hommes sont immolés à la soif de l'or; là des milliers d'hommes, condamnés à d'éternelles ténèbres, languissent au sein de la terre, dont ils déchirent péniblement les entrailles ; plus loin des mères pleurent sur leur sein desséché par la misère et mêliiil leur dernier soupir à celui de leur enfant. Le détestable Valvcrde annonce son dieu le poignard à la main el plante la croix sur des monceaux de cadavres Les voyez-vous, les voyezvous ces monstres (|ui outragent ta nature? Ils ouvrent sans pitié le sein qu'elle avait IVcondé ; ils en arrachent l'innocent, ils mettent SCS membres en lambcatu, Ui les tout dcvorci' par ks cUivUS Race
TIIF.ODOUE.
itii|iiF, rare h iainais abhorriV, ]c te maudis :iu nom do les iiiiiuinl>i';il)lcs viclimrs ! Jurez avec moi, jurez, IVruvieiis, de ne fuire i;rAec n iiuoiiu si le li.is:ird vous eu liviMit jauiais. .. Le peu|ili' ri'pi te le seiiueut; Tlu'iiiloi-e \<i<\\l au fond île son lonilieuu ; Azili dilailLinte seul ses (jenotix i)liiyer sous elle : une vici|;e la soudent et rcmniènc.
n (.'eu\ qui savent diUester le eiiiue, |io(ir>uit N illunia, aiment à lionOrer la verlii. Voie! rimai;e du resneelalile ami du Mexique el du l'érou ; le voilà ce l.as Casas, dont une main |ien evereée nous u transmis les traits. Kemereinns-le au moins du bien (|u'il aurait voulu faire. " Kt Villuma pose une couronne de fleurs sur lu tc^le du vcrlueuv Kspa[;nul.
I.a iVte termini'c, le peuple, les vierges, les prôtres rentrèrent dans leurs demeures, et \ illuma fut .se renfermer dans son palais : il v ('tait nitenilu par les Ineas qu'il avait envoyés à la reelierelio de l'Kuropi'en. Ils lui déelarèrenl à rei;ret qu'ils n'avaient pu e\i'euler qu'une partie de ses ordres. Une jjarde choisie et nomlneuse l'tait plaei'c h l'ouverture même de la caverne , el le prol'oml silence c|ui n'iiuail dans l'inltrieur les portait à croire que l'ICuropcen était seul; mais, (|uelque evaclcs qu'eussent été leurs perquisitions, ils n'avaient pu le découvrir : ils avaient seulement appris qu'il s'était d'abord rérnj;ié dans le bois sacré, où personne n'avait osé le suivre. Ou ne l'avait pas revu depuis.
Il était clair alors que des prêtres ou des vierges lui avaient donnd un asile. Celle violation de leurs vnn\ et des lois n'était pas ce qui révoltait A illuma. Dès longtemps il avait osé fixer le soleil; il avait deviné celte main créatrice qui , se cachant derrière le globe étincelaiil , nourrit et féconile sa lumière ; il adorait en secret ce dieu invisible qu'on sent et qu'on n'explique pas, et s'il luaintcnail les erreurs de son culte c'est qu'elles lui étaient utiles en le rendant maître des opinions; s'il aflectait de l'cnibnusiasme c'est (|u'il eu connaissait la puissance sur le vulgaire, qui le partage facilement et qui lui doit son courage et souvent des vertus.
Ce qui indignait et adligeait ii la fois le pontife, c'était l'oubli des droits et de la sùrelé de la ]iatrie. (^e mépris du devoir le plus saint dans les ministres mêmes du culte lui faisait craindre des opinions nouvelles qu'il fallait au moins comprimer. Sans expérience et sans étiule, il pressentait que l'esprit d'iinmvation doit être le père du désordre. 11 ordonna de nouvelles recberelics dans le temple, dans la demeure des prêtres, dans sou propre palais, et il chargea Anaïs de visiter rigoureusement l'asile des vierges.
Ce n'est pas qu'avec un peu de réflexion Villuma n'ait senti qu'un être isolé, quelque terrible qu'il pot être, ne pouvait penser ii employer la force; mais sa prévoyance inquiète saisissait, embrassait tout. « La cupidité, qui probablement guide cet homme, dit-il aux Incas, sait multiplier ses ressources. Cet émissaire de vos ennemis cache, dites-vous, ses coupables projets sous les grâces de la jeunesse : c'est par là sans doute qu'il compte vous intéresser, c'est par là qu'il préparera votre ruinç.
'1 Si vous le souffrez au milieu de vous il parlera le langage de la vertu, il aura le ton de la touchante humanité ; la vérité sera sur ses lèvres et la perfidie dans son cœur. Il emidoiera la persuasion, il abusera l'inexpérience ; il vous éloignera insensiblement de vos devoirs et de vos mœurs, il éteindra votre haine pour les bourreaux de vos pères, il vous rapprochera d'eux, il leur ouvrira enfin l'entrée de ce vallon.
u Si vous le renvoyez parmi les siens il éclairera Ictir insatiable avarice. Ces hommes, à qui rien ne résiste, forceront les barrières que leur oppose la nature; ils se répandront parmi vous comme un torrent destructeur, ils porteront partout le fer et le feu, la désol.1tion et la mort. Je vois ce temple renversé, vos maisons détruites, vos épouses, vos enfants fuyant leurs toits embrasés, vous appelant à grands cris, vous serrant dans leurs faibles bras et tombant à vos pieds sous le glaive exterminateur! Vous relevez, vous pressez ces restes iuanimés, une larme s'échappe de vos yeux ; celte larme est un crime, et votre sang se mêle à celui des victimes que vous pleurez. Votre dieu indigné retire sa lumière : à l'aube du jour il cherche ses enfants, el leur race n'est plus. U n'éclaire que des cadavres, des brigands et de l'or. Qu'on cherche, qu'on trouve l'Européen et qu'il meure. Qu'il meure ! » répètent les Incas animés par ce discours prophétique.
Ils .se répandent parmi le peuple, ils soufQent, ils inspirent partout la sainte fureur qui les agite.
Mais que devient Azili quand elle entend ces cris de proscription, ipi md elle voi* les prêtres et ses compagnes courir rà et là cherchant l'infortuné? Elle s'échappe du milieu du tumulte, du désordre même qui riguent dans le temple, elle court vers le bois sacré. Craintive, éperdue, elle regarde du côté des tombeaux. Personne ne s'en est approché, personne ne s'en approche, soit qu'ils aient échappé à l'nltcution que trouble l'inquiétude, soit qu'on ne suppose point qu'il soit possible de profaner l'asile des morts et d'insulter à leurs cendres.
Le tombeau de Capana a pour elle la vertu de l'aimant, inic force irrésistible l'y attire. Irrésolue, incapable de prciulre un parti, elle seul cependant qu'il faut se délx?rminer. et rien de salisf.iisaut ne se priMUle à son esprit. Oarder l'héodore ? Tout le lui délViid : il faudrait donc qu'il passât sa vie dans le loud d'une tombe obscure. L'é-
loigner? Son cœur, su vie, il emportera tout : elle craint de m le dire, elle ne peut se le dissimuler. .\'imp<M'te, il ne vivra point dans des privations, dans des alarmes continuelles : il faut iiu'il parle, il faut l'y préparer. .Mais osera-t-elle eu plein jour ouvrir ce tombeau el J)arler à l'étranger?
La femme la plus innocente ne se trompe point sur les seiitimentt qn'elli' inspire Azili prévoit (prcMc aura à comballn des prières, des larmes el peut-être des refus obstiiiéh, (Jii ne persuaile pas aisément à un homme de vingt ans de s'arracher à ce qu'il adore : reutretieil doit être lon|;. Si elle le remet à la nuit, Théodore rassuré par les lénidu'cs résistera plus liuiglemps emtore et perdra en vaines coutestatioiis le momeni favcM-.ible à sa fuite : il faut d(nic qu'elle lui jiarlc à l'iiislanl. Elle croit céder à sa raison, et rimpriidente u'écoute que les vo'iÉX impalienis de son cœur.
Elle se tourne vers l'autel. ICIina garde le feu sacré; iMéloè, sou amie, est auprès d'elle : une coiiversalion enlanline les occupe sérieusement. Elina d'ailleurs ne peut s'éloigner du loyer. Le tombeau de Capana est masqué par des arbres qui ne permettent pas qu'un l'aperçoive du saneluaire. Azili itc persuade qu'elle n'a rien à redouter. Euneste sécurité!
Elle ouvre, Théodore l'aperçoit, il vole au haut des de(;rés, il prend une main qu'où ne pense pas à relirer, il la baise avec respect, avec reconnaissance; il le croit au moins, et ce baiser achève la perle d' Azili. Plus de précaution, plus même de prudeiice. il est assis sur une pierre à côté du tombeau, elle est penchée sur lui; elle sourit, son (cil le caresse : elle oublie son dieu, le leuiplc, les prêtresses. Le mot aiitiitir n'est pas prononcé encore : eh! qu'importe le mot, lorsqu'ils sont tout à la V(dnpté !
Elle parle à son cher Théodore des périls (|ui le menacent, Théodore riiiterrompt et ne parle que d'Azili. Elle veut qu'il sorte de Cayambur, il n'en a ni la volonté ni la force. « Ta vie est proscrite, lui dit-elle. — Te perdre, c'est mourir. — El je meurs si ou te découvre. — Eh bien ! vivons Inn iiour l'autre. L'n nujyen assuré... — Ah ! par i;râce, ne me le dis pas. — (juoi, ton dieu... — ^e le blasphèuu' point, c'est le dieu de mes pères, — tjnoi ! des vieux que repousse la nature... — Ils ne m'engagent pas seule. -Ma mère a répomlu de moi : veux-tu que je l'envoie au supplice? — Je serais criminel si j'ajoutais un mot. — Théodore, ce soir, à la faveur de l'ombre, tu chercheras, tu trouveras l'entrée de la caverne. — Ce soir! — Tout tremble ici au seul nom de l'Europe. iMarque de la résolution, et la garde se dispersera devant toi. — Ce soir! — Il le faut. — Je ne puis. — Fais quelque chose pour .Vzili, prouve-lui ta reconnaissance. — Tu le veux? — Je l'en conjure. — Eh bien! je partirai, je quitterai des lieux où la divinité s'est manifestée sous les traits. Et je partirai... seul? — Seul! répondit \zili eu soupirant et en détournant les yeux. — \<lieu donc, reprend Théodore avec le ton de l'extrême douleur. — Adieu pour jamais! » répète la jeune vierge, et des pleurs inondent son visai;e.
1 1! clVort surnaturel peut seul l'éloigner du tombeau. Elle a le courage de le faire, mais elle a la faiblesse de se relouriier. Elle voit Théodore à genoux, les bras étendus vers elle : elle s'arrête, il lui est impossible de faire un pas de plus, ses pieds semblent cloués à la terre. Ses bras s'ouvrent iuvolontaircmeut ; l'ardent, le passionné Théodore court et s'y précipite, l^^lina et Meloë poussent un cri d'horreur, Azili y répond par un cri d'cflroi.
Elle s'oublie elle-même pour ne penser... il faut trancher le mot, pour ne penser qu'à son amant. Elle le couvre de son corps, elle le pousse vers le tombeau, elle l'y fait descendre, elle oublie d'en fermer la porte ; Théodore la tire après lui et jure de rester jusqu'à ce que le sort de la prêtresse soit décidé.
La bonne, la compatissante Azili ne croit pas que la jeunesse puisse être cruelle. Elle parle à ses compagnes, elle les presse, les supplie d'être humaines et discrètes : elle va apprendre que le fanatisme ne coiniaîl ni considération ni amitié, q<i'il méprise l'humanité, qu'il foule aux pieds les liens du sang, qu'il éloufle enfin la nature, lùlina et Méloc ne lui répondent que par des reproches et des menaces. Elle sort du temple sulïoquéc de sanglots, elle va se préparer à subir la peine réservée aux prêtresses infidèles ; el ce qui lui rendra la mort moins cruelle, c'est qu'Elina et Méloë ignorent en quel lieu elle a caché Théodore.
Cependant ces deux jeunes prêtresses, persuadées que leur dieu même commande la cruauté, quc'lui résister c'est être sacrilège, (|uc se taire c'est partager le crime d'Azili, ces jeunes vierges, décidées à l'accuser, n'étaient pas tellement endurcies que l'idée du châtiment ne les fit frissonner. " Je la vois tuourir, dit Elina. — J'entends ses cris, dit ^léloè. — .Mais si ses tourments sont agréables à notre dieu?
— A notre dieu-" eli ! n'cst-il ]ias son père, ICIiiia? — IMéloë ? — ^'éprouves-tu pas comme moi... — Oui. des mouvements de pitié.
— U'iulérêt, d'attachement. — Héprimous-lcs. — Oui, réprimonsles. Tremblons, adorons, accusons. Tu demeures? — Et toi? — Je crains de m'expliquer. — Ah! parle; les bons cœurs s'entendent et se répondent. — Si ces transports qui nous ont paru condamnables n'étaient que relïusion d'une âme sensible... — Qu'un hommage a riiumanilé? — Pent-êlrc est-ce l'iiiforlune i|iii a conduit cet étranger parmi nous. — il est beau. — il ue peut cire mécliaut, — il est
THÉODORE
seul. — Et un lioiume seul ne ilctruit pas un empire. — Azili est donc iiiiioconlo. — Je li- désire. — Je le crois. — Va donc la rassurer, la consoler, lui ileniander i;ràcc. — Je l'obtiendrai : Azili ne sait point haïr. — \ a, .Mcloë, va, mon amie. "
Elle y allait, lois(|uc \ illuma, plus inquiet que jamais de l'inutilité de ses recluMclu's, parut dans le sanctuaire, suivi des jirétres et des vieryes. Persuadé que quelqu'un d'entre eux recelait 'riiéodorc, espérant que le secret île sa retraite était connu de plusieurs, il voulait essayer encore la force des i)réju];és reliijïenx pour ohlenir entin un aveu qui pouvait seul remlre le calme à son àmc. 11 tlatla, il jiromit, il caressa , il alla jusqu'à la menace; il lit intervenir le ciel , il p.irla en son uon\ : les mouvements qui l'ajïitaienl ajoutèrent a son éloquence naturelle une force irrésistible; elle fut telle, (|u'l'.lina et Méloë, saisies d'uu saiul cUVoi, s'apiuocUèreut d'Auaïs cl nommèrent Azili.
Une suryeillance de gardes armes d'arcs et do flèches était installée à l'entrée du souterrain.
La malheureuse prêtresse était restée dans sa demeure, où elle cachait ses regrets, son amour, ses combats, son désespoir. \ illuma se la fit amener dans le bois sacré, espérant que l'aspect de ce lieu révéré agirait puissamment sur de tendres organes, et prêterait un utile appui ii ses reproches et à ses prières. Il chérissait cette jeune vicrfe; et trop éclairé, trop s;rand pour être cruel, il désirait la sauver '? il ne voulut donc aucun témoin de l'entretien qu'il allait avoir avec elle, et lorsqu'Azili parut il renvoya tout le monde.
11 essaya d'abord de lui ôlcr les moyens de rien mer et même de se défendre en portant la terreur dans tous ses sens : il commença par lui déclarer nctleuient rpie la feinte serait inutile, parce que Uléloë et Elina avaient tout déclaré. « Elina, Méloë! répéta Azili noyée dans les pleurs, sulïoquée par les sanijlols; Elma, .Meloc . les cruelles 1 — Elles ont fait leur devoir, vous avez trahi tous les yûtres. Voila l'image de ce dieu auquel vous avez consacré votre être et pour qui seul vous deviez vivre, voilii l'autel oii vous avez prononcé le serment, voil.i les restes précieux des fondateurs de cet empire; et ce lieu sacré, la sainte frayeur (pi'il inspire, le silence auguste des tombeaux, rien ne parle ii votre l'imc dégradée. La vérité vient errer sur vos lèvres, et je ne peux l'en arracher : une passion insensée s'est emparée de votre cccur, vous avez rompu tous les liens qui vous attachaient à la vertu, vous n'avez de courage que pour le crime. Les forfaits de l'Europe, tracés sur ces murs, frappent ici vos yeux, et c'est ici même que vous pressez un Européen dans vos bras. ^ otre inconcevable délire a tout souillé, tout infecté dans ce temple, jusqu'à l'air qu'on y respire ; la perversité est au comble , mes reproches même n'arrivent plus jusqu'à vous. — Je ne les mérite pas repond Azili avec timidité. — ^ ous méritez la mort, repond \ illuma d'un ton terrible. — La mort! dit la victime glacée. — V ous connaissez la loi, elle est terrible, irrévocable.— La mort! — Vous frémissez. Oubliez votre erreur, et parlcz-moi de vos remords. — Je n'en éprouve point.
» — Aveuglement funeste ! Azili, je devrais, n'écoutant que mou indignation, remplira l'instant même mon fatal ministère; mais je ne suis pas île ces prêtres qui s'empressent d'ollrir au ciel un tribut de douleurs. Je me souviens que je fus votre père, je sens ([uc je le suis encore, je voudrais ne pas cesser de l'èlre : dites un mot, et vous êtes sauvée. — Je le dirai si je le puis. — Vous avez introduit l'Européen sous ce bois sacré : on en a parcouru les détours les plus reculés, l'I^uropéen ne se trouve point. Uii esl-il ? Dites-le-moi, et à l'instant même j'érige votre crime en vertu. \ ous n'aurez flatté notre ennemi ipie |)0ur surprendre sa conliance; vous n'aurez surmonté l'horreur qu'il vous inspirait cpie pour nous le livrer plus sûrement. Je persuaderai le ])lus grand nombre, j'imposerai silence au reste; vous jouirez de la reconnaissance de tous : parlez, votre sort est en vos mains. — Je ne livrerai pas un innocent... — Ne jugez pas votre comidiee. — A un trépas certain. — Sans doute, il périra. — ^ Eh bien! je n'aurai point à me reprocher sa mort.
» — Ainsi donc vous bravez ma puissance, vous méprisez mes bontés. — Je vous honore, je vous respecte; mais je sais soull'rir et me taire : je suis malheureuse et résignée. — Résignée, dites-vous? Vous vous sacrifieriez à l'idole que vous avez choisie !... Insensée, si Ion cœur est inaccessible à la crainte , s'il est insensible aux promesses, est-il fermé à la nature:' Oublies-tu qu'un supplice plus affreux que la mort même empoisonnera tes derniers moments? Ta mère n'a-t-elle pas garanti sur sa tête ta fidélité à ton dieu? — Ma mère!... ma mère! s'écria Azili épouvantée. — On l'arrache à son toit paisible, on lui reproche un crime qu'elle n'a point partagé, on l'en punit, on te punit la première; on déchire à tes yeux ce sein qui t'a porté, ces deux sources de vie qui ont soutenu ta fragile existence... — Vous me tuez!... n'achevez pas. — Dans les horreurs d'une longue agonie, son u'il contrisié se tourne péniblement sur toi, sur toi l'opprobre de ta famille, et qui peux encore en être l'honneur; elle expire, tu péris à ton tour, tu meurs une seconde fois, et la haine, l'exécration d'un peuple iiuligné t'accompagnent, te poursuivent jusqu'au
Villuma , qui gouvernait Cayambur , unissait le sceptre au pontificat.
fond de ton tombeau! — Ma mère! ma mère! répète Azili d'une voix étouffée. — ^ Fille dénaturée, tu n'as plus qu'un moment et tu peux balancer! — iNon, non... je suis décidée... — Malheureuse, parle donc, parle, te dis-je : oii est notre ennemi, où est-il? — Le voici, » dit Théodore, (pii sort du tombeau et qui se présente avec fermeté devant le grand prêtre.
Ce jeune homme n'avait pu soutenir plus longtemps l'état cruel ou était Azili : elle avait voulu se dévouer pour lui, il se dévoue pour elle, il ne désire, il n'implore (pi'une grâce, c'est que le grand prêtre tienne à la jeune vierge la parole qu'il lui avait donnée.
Tout ce qui est grand devait intéresser Mlhima. Il fut frappé de la magnanimité de Théodore, il fut louché de sa jeunesse et de sa beauté : il balança un moment entre ce qu'il croyait devoir à la sûreté de Cajambiir et les sentiments que lui inspirait l'humanité. Azili, à qui" rien n'échappe, voit son incertitude, elle tombe à ses
TIlEOnORE.
|)icils, et lui ili-niaiiilc lu vie ilc son am.iiil. N illiiiiia, l'iiiii , est prts lie ccdcr; iii;iis ses pri'jinji's coiilir rlùirii|ic, les Icrrt'iirs qu'il avait ('oiiiimiiiic|U('rs aii\ liicas et au pcuplr, m- rivcillciil avi-c |iliis ilc force au inoiiiciil où il se ropri'si'iili- Tliodilmc liliic parmi les l'i-ruviciis, 0,1 (le iclour à (Juito. Il onlilir c|ii'il isl lioiiiiiie, pour si- souvenir lies douilles ilevolrs de la rojaulé el du ponliticat; il frappe itaiis SCS mains : aussitôt des Ineas armés de traits, du flèclies, de haches, paraissent et enveloppent Tliétulore.
Azili erolt qu'on va le pereer à ses jeux : elle ne voit que lui, c'est de lui seul qu'elle peut s'occuper. Son tievoir, l'intérêt de sa mère, le sien propre, tout s'elVaee eiu'orc de sa mémoire; elle croit retrouver tout dans Théodore : la présence même de \ illuma ne l'arrèle point ; elle va s'élancer vers son amanl... <i I mproih'ute ! vous vous iierdcz, >> dit à voit hasse le urand prèlre. Klle n'a rien entendu , elle est au milieu îles lucas, elle presse Théodore sur sou sein, elle invile
Elina et Méloe vont porter sur le tombeau de Capana du lait et des fruits.
les Péruviens à la frapper avant l'iioiomc ([u'clle adore; et tout à coup revenant à elle , effrayée de l'aveu qui lui est échappé , elle se retrace le tableau déchirant ([uc \ ilhnna a oft'ert à son imai^ination tcrriliée : " Ma mère!... ma mcre! » s'ccric-t-cllc; et elle tombe évanouie.
La publicité même de son aveu , rcmportcnienl de sa tendresse ne
Fermcttaicnt |)lus ii \ illuma de rien entreprendre en sa faveur, ouvait-il donner l'exemple de l'infraction des lois, lui, exclusivement chargé de les maintenir et de les faire observer? Il ordonna d'arrêter Azili : il soupira en donnant cet ordre, qui fut exécuté avec la froide dureté du fanalisnie.
Telles étaient la ])urilé et l'innocence de ces peuples, que les lois qui avaient prévu le crime n'en axaient jamais eu à punir. On ne connaissait pas même à Cayaiubur ces prisons (pii hérissent le sol de l'Europe, et qui prcscjuc toutes regorgent de malheureux. .Vzili et Théodore furent conduits dans une maison particulière, et leur garde confiée aux Incas.
Yilluma croyait voir dans la perte du jeune homme le salut de tout un peuple, et il persévéra dans son dessein de l'y sacrifier. Affligé de la mort d'Azili, il voulut au moins lui en adoucir l'amertume eu séparant le sort de sa mère du sien : il ne donna aucun ordre à son égard. La piété superstitieuse de quelques Incas le prévint; ils saisirent cette mère infortunée et la traînèrent devant le grand prêtre. Des gens du peuple la suivaient en demandant sou supplice à grands cris. \ illuma n'avait pas le droit de s'y opposer; il avait moins encore celui de faire grâce. Il fallait persuader des furieux : il osa l'entreprendre. Il commanda qu'on assemblât le peuple, qui, légalement convoqué, pouvait seul prononcer dans cette circonstance, et qu'on traduisit devant lui les coupables.
Cependant Azili a repris ses sens, elle se retrouve auprès de Théodore ; elle ne se plaint pas, elle le regarde. Un bruit confus frappe leurs oreilles, ils écoutent, ils saisissent quchpics mois, ils appreinient qtie Içs Uobitouts du vallon vont s'assçmblçr, et qu'ils paraîtront
devant cu\. Théodore renaît, il espère toucher les eteurs sur la jeunesse, les grâces, l'innocenee d'.Vzili. " .Niui, nou> ne périrons pas. I.'liuuinnité est de tous les climats sou langage est sur d'être écouté ; qui prête l'oreille aux
; il compte
lui dit-il,
: qui parle
accents du
Le commandaDt du dcUcbement espagnol.
malheureux devient bientôt son ami. — !Mon cher Théodore, te flalles-tu de l'emporter sur le grand prêtre? Tu ressembles à la vague impuissante qui se brise coutre le roc. — Le roc n'est point à l'àbri
Théodore et Azili jurèrent do s'aimer toDjoors.
de la foudre, et la faveur du peuple n'est que passagère. Qu'on m'écoute seulement, j'ohiicndrai ma liberté, la tienne; nous sortirons de Cayambur, nous trouverons un coin dans l'univers oii reposer notre infortune. — Ah! un désert et ton cœur. — Le ticti l'embelli-
THÉODORE
rait. Sans besoin que celui d'aimer, sans dt'sirs (|ue ceux que tu lais iiailic, iiliDuvant en loi seule ma jiatric, ma l'aniille, mou univers, lua ilivinité, je ne m'oceiiper.ii que de toi. — C'est le eiel que tu peiii»! Poursuis, poursuis... — Mes soins tendres et délicats s'éd'udronl aussi sur ta mère... — IMa mère!... niallieureiix, tu as délniil le presti|;c; tu nie rends ii moi-même, et le réveil est alYreux. J'oubliais, en t'éeoutanl , jusqu'aux droits de la nature! Ma mère, ma mère seule doit m'oeenper, et je suis toute à mon amour!... Que l'ai-je l'ait pour m'obséder ainsi? — Azili! — Porte ailleurs ces ai;réiucnts perliiles (|ui m'ont perdue. Homme cruel! i)oiiii|ui)i t'ai-je vu? Je ne connaissais pas le bonheur, mais j'ii;norais la crainte et le remords. Tu as paru, mou dieu, ma mère, moi, j'ai lout oublié, tout trahi en un inslanl. Ton iuia(je m'occupait le jour, nu- lourmcntail la nuit, me poursoivail jusqu'au pied des autels... Barbare! rends-moi mon dieu, ma vertu, ma raison; rends-moi ma mère, reiuls-la-moi... Je te la demande ii ijenoux... Prends pilié de mon désespoir... Ma mère!... ma mère! AU! par grâce, calinc-toi, mon Azili, n'ajoute pas à nos maux. — Tu me parles... j'entends la voix, elle arrive encore à mon co'ur... Il scndile que ce cœur couiiable veuille s'échapper pour aller s'unir au lien... Tes larmes coulent sur mes mains, elles les brùlenl, elles passent dans mes veines... Non , je ne peux me vaincre, non, je ne me vaincrai jamais... Sèche tes pleurs, malheureux, ils rendent ma peine pins cuisante... Je ne te reproche rien, je n'ai rien à te reprocher : ce n'est pas loi qui m'as séduite, une divinité ennemie a éijaré tous mes sens. »
Après cette eipbision d'un cœur dominé ii la fois jiar toutes les passions, Azili tomba dans un profond accablement. Théodore n'osait plus s'approcher d'elle; il craij;nait même de rencontrer ses yeux, ces jeux si tendres oii il avait lu son bonheur. Il se tenait à l'écart, le visage caché dans ses mains, dérobant i> Azili les larmes que lui arrachaient sou état et ses reproches. « Je t'ai atlligé, lui dit-elle, pardonne, mon ami, ])ardonne... sais-je ce que je fais, sais-je ce que je dis? » Elle lui lendit la main, il la saisit, la pressa sur son sein, et ils confondirent leurs soupirs et leurs âmes.
On avait tout apprêté sur la place publique pour consommer un grand acte de justice. On marchait au son d'une musique funèbre, l'ail fixé il la terre et le front couvert d'un voile : ce jour, oii l'on avait des coupables ii punir, était un jour de deuil. Quatre lucas portiienl le Irônc d'or de Viliniua : le pontife-roi s'y place. Anaïs est debout il sa droite ; les prêtres et les vicn;cs sont rangés circulaireineut autour du trône; les Ineas armés se tliiineul prêts à exécuter les ordres de Villuiua; le peuple remplit la place et les avenues : on amène Théodore, Azili et sa mère.
Anaïs donne le signal aux vierges. Elles vont prendre Azili au milieu de ses gardes, elles la dépouillent de sa couronne, de son voile et de sa ceinture virginale : ses longs cheveux bloiuls tombent sur SCS épaules. A cet aspect, sa mère pousse un cri perçant; Azili l'aperçoit et veut s'élancer vers elle; ses compagnes, saintement cruelles, la retiennent, lui annoncent que les nœuds du sang sont rompus, et qu'ils le sont par elle : Azili tombe dans leurs bras, sans couleur et sans vie.
Villuma avait préparé en faveur de la mère des moyens qui lui paraissaient victorieux. Il se flattait que l'équilé et son ascendant i'emporlcraient sur un zèle aveugle (|u'il lui serait facile de diriger. 11 pril les qnipos de la loi, il pronoma ii haute voix celle que iManco avait dictée contre les prêtresses inlidèles, et fit re;iuirqucr qu'il ne s'y trouvait pas un mot qu'on pût interpréter contre les parents de ces infortunées. Il représenta que les successeurs de Manco avaient, par une ferveur indiscrète, ajouté à cette loi de rigueur; que la mère d'Azili était innocente du crime de sa fille, et que le sang innocent devait être en horreur à leur dieu, o Cette femme, ajoula-t-il, est de la race de Ca|iana; elle a rempli ses devoirs d'épouse, de mère et de sujette; elle a joui longtemps de mes égards cl de vos respects ; qui de vous osera la présenter ii l'autel du sacrifice entourée de ses vertus .' Elles s'élèvent entre clic et le couteau fatal; elles parlent plus haut que la lui qu'on leur oppose. Cette loi est injuste ; elle ne vient donc pas du ciel. •
Un murmure d'iiuprobation interrompit Yilluma : il ne se déconcerla point. Il se hâta de reprendre la parole, certain de calmer les esprits s'il parvenait ii se faire écouter : « Je sais, dit-il, qu'il ne m'.ipparlienl pas de changer des usages consacrés par des siècles ; j'ai dû vous dire ce que j'en pensais , je l'ai fait : vous seuls avez le droit de prononcer, vous seuls prononcerez. Je vous livre cette mère de douleur, je la confie it votre justice. S'il est un de vous qui soit sourd au cri de l'humanité, à ce cri qui retentit dans tous les cœurs, et qui élève celui qui l'écoute , s'il est un Péruvien que la soif du .sang dévore, qu'il se présente, qu'il boive celui de la victime; la voila : mon bras tulélairc s'en éloigne. Mais souvcucz-vons que le sang ipii coule dans ses veines est celui île Capana , ii qui vos pères ont du la conservation de leurs jours, et ii qui vous devez l'exislencc. » \illuiiia se tait; il regarde autour de lui : les plus ardrnts gardent nu pnifoiid silence. Immobiles, les yeux baissés, la rougeur sur le front, ils se reprochent un mouvement que leur bouté naturelle désavoue; eux-mêmes s'approchent de la mère d'Azili, ptdélaclieni ses lieu». • OU! je le savais, reprend MUuiua, que vous rccounailriez
votre erreur, et que l'innocence serait sacrée pour les enfants du soleil. Hcmcnez cette femme dans ses foyers; consolez-la du malheur d'être luiue , préparez-la :> ne l'être ])lus. »
Cette mère infortunée se tourne vers sa fille. On l'éloigné de co tableau de désolatiiui, on lui prodigue les caresses et les soins, et le cœur froissé d'Azili s'ouvre et jouit encore un moment.
C'est à la vie de Théodore seuicmeni que s'ailaqii.iit sérieusement le grand prêtre. Flatté d'avoir déj.'i sauvé nue victime, il désirait davantage. S'il pouvait aussi soustraire Azili ii la rigueur de la loi ! Mais celle lui est précise, il est iin|iossible de l'expliquer en faveur de la jeune vierge. Le peuple d'.iilleurs a prouvé, par ses murmures, son atta<diement à ce qui tient au culte : prendre la défense d'Azili, c'est x'ouloir exalter les esprits, compromettre son autorité, exciter un soult'venient qui peut lui devenir f;ital, ou qui plongerait au moins la colonie dans les troubles mêmes qu'il cherche il prévenir par la mort d'un jeune homme qu'il ]>laiiit intérieurement. Après un instant de réflexion il jugea qu'il fallait sacrifier Azili à lui-même, et peut-être au salut de tous. L'intérêt personnel avait parlé; et autant il s'était montré le protecteur de la mère, autant il mit de chaleur à poursuivre la fille, il se tourna vers elle, et prenant cet air sévère que l'habitude de dissimuler lui rendait familier : « Azili, lui dit-il, vous avez dégradé votre ministère auguste; un amour sacrilège a trouvé place en votre CHur; vous l'avez publié : vous reste-t-il encore quelque chose il dire? — J'ai cessé de craindre pour ma mère, lui répond Azili, et je retrouve mon courage. Je ne suis plus cette vierge timide, qui, se courbant devant vous, caressait jusqu'à votre orgueil. Je n'ai plus rien ii ménager : je parlerai, je me défendrai devant ce peuple qui vient de se montrer juste, et qui peut l'être encore.
« Quand je me suis vouée aux autels, et que j'ai juré de ne jamais rien sentir, de ne jamais rien aimer, savais-je ce que je promettais ? A peine sortie des mains de la nature, je ne me connaissais pas encore. Si mon amour est un crime, pourquoi ce dieu terrible n'a-t-il pas glacé mon cœur, au moment oii j'ai défié sa puissance, eu me condamnant au néant? Que dis-je? peut-on la méconnaître, cette puissance irrésistible, au sentiment enchanteur qui me pénètre, qui ni'cnix're? Cette flamme céleste n'est-elle pas une émanalion de la Divinité ? Quelle autre main que celle d'un dieu pouvait nous donuer l'amour? et il s'armerait contre moi de ses propres bienfaits , il m'aurait tendu des pièges, il se jouerait de ma faiblesse, il établirait entre lui et moi un combat inégal ! Loin de nous ces idées révoltantes. Rien de mon être ne vient de moi ; et céder ii mon cœur, c'est obéir à mon dieu.
» J'ai, dit-on, aggravé mou crime en aimant un Européen? Le soleil n'éclaire-t-il que le vallon de Cayambur ? Les hommes de tous les climats que sa chaleur vivifie ne sont-ils pas également ses enfants? Répondez-moi , vous tous qui ra'écoutez. Si cet infortuné jeune homme, errant, poursuivi, fugitif, fût venu tomber aux pieds de l'un de vous, qu'il lui eût dit : Péruvien , je ne suis point un méchant; les Espagnols furent des barbares, tu ne veux pas leur ressembler; voilit ma tête, elle est proscrite; eh bien ! je la livre à ta loyauté, je la confie ii tes x'ertus : qui de vous, abusant de sa confiance, eût pu lâchement le trahir? qui de vous n'eût suivi le premier mouvement de son coeur? Peuple, voilà ce que j'ai fait. J'ai dérobé cet infortuné à vos fureurs; je l'ai caché dans les tombeaux de vos pères; j'ai déposé l'innocence dans le dernier asile des vertus.
)) Non, je n'ai pas dégradé mon ministère ; j'ai honore la Divinité en imitant sa bienfaisance. Ceux-là l'outragent seuls, qui la peignent à leur image, qui se la représentent aussi féroce qu'eux. »
Ce discours devait entraîner tous les cœurs, ou achever d'ulcérer des hommes dont il atta([uait directement les superstitions. Un bruit confus se fit entendre. Yilluma, disposé à saisir ce qui serait avantageux à la prêtresse, allendi! , avant de prendre un parti, qu'il pùl juger de re!'!'cl qu'avait produit Azili. Loin de lire la persuasion sur les visages, il n'y vit que la colère ou l'indignation. « Ainsi donc, reprit-il en s'adressanl à Azili, votre impatience ne ménage plus rien, et le blasphème a souillé voire bouche ! Vous, faite pour adorer et non pour réfléchir, pour obéir et vous taire , vous accusez le ciel de n'avoir pas interverti pour vous l'ordre de la nature! 11 devait, ditesvous, éteindre vos feux impies: c'est vous qui deviez les combattre, et la palme des vertus vous attendait après la victoire. Vous regrettez de vous être vouée aux autels! Quel destin fut plus brillant que le vôtre? Organe de Dieu même, chargée de porter jusqu'à lui le respect, la reconnaissance, l'amour de son peuple, vos bras unissaient les cieux à la terre, ils rapprochaient le père de ses enfants : que manquait-il à votre gloire? Mais votre œil léméraire a voulu mesurer l'intervalle qui sépare la créature du Créateur; vous avez oublié son culte, avili ses autels, et vous invoquez la justice du peuple! — La mort! la mort! » cria-t-on de toules parts.
L'éclair n'est pas plus prompt que l'effet de ce cri terrible sur les sens de Théodore. Les facultés de son âme se trouvèrent pour ainsi dire suspendues; il se remit ceiiendant en pensant que de sa présence d esprit pouvaient dépendre son sort et celui d'Azili. Il afiecta une Iraiiqiiillllé ([ni était loin de lui, il demanda qu'on l'entendît, et, avec moins d'expérience que Villuma, il déploya aulant d'adresse. (t Au momcut, dit-il, uii l'arrêt fatal lue mcuaco , uiusi que la prê-
THÉononE.
lnv.sc, l'Icvciiii-ji' ma laihlo voix.' l'mirMii\i , i .iiiibiiiiii' dojii |iar le :;riiiil piOlio, ([iii' piodiiiiau'iit do vaims nilaiiialiiilis.' (^tii'iiiipor- Iciil les jours ilf l'iiinot't'iit, alors qu'il los » proscrits? \ uus iic clcvcï Miir cl penser que par lui. N'i'tes-vous pas aveu|;l)'iueiit uouiuis ii ses moindres voloiilcs ? ^'cvaiuinez point si un i^lrc lailde, sans défense, sans moyens , peut inspirer île justes alarmes ■. ne viuis inrornic/. pas si j'ai des parents , et si je leur suis cher; oulilie/. que vous èlcs pères vous-mêmes, et qu'un jour peut-être vos entants imploreront des cuMirs i|ui se rcrmcnuit ii leur voiv, endurcissez les vôtres, détuuraei les )eu\ et coiisomnuv le sacrilicc.
u Mais avant de frapper, si vous rcllécliissiez un moment, si vous écoutiez, non de vaines préventions, mais ces lois éternelles, iminualdes,qui parlent an\ liommesde tous les lieux et de tous les temps, vous jcllerie/. un (eil de pitié sur cette vierge et sur moi. IJuel est ce prêtre qui se place orgueilleusement entre le ciel et nous? Oii sont ics preuves de sa mission ' l.'KtcrncI, quand il lui plaît , l'ait gronder son tonnerre, il ne le dépose pas dans nos faildcs mains. N'oiile.'.vous connaître les vrais desseins de votre dieu sur un être (pie l'erreur a frappé de stérilité, soulevez ces chevcuv ipii flottent sur son sein, contemplez ces signes de vie et de fécondité, et vous direz avec moi : Kllc naquit pour être mi;rc. Que vos regards lomhcnt ensuite sur un mallieurcuv dont ce prêtre préparait le supplice avant de le voir, de le connaître, de l'entendre : écoutez la vérité, et que vos craintes .s'évanouissent.
u Peuple , je ne suis pas né parmi vos op|)rcsscnrs : ce sont eux que je fuyais quand je suis entré dans ce vallon. Comme vous, je déteste leurs crimes; comme vous, je connais les mallieurs de vos ancêtres; plus d'une fois mes larmes ont coulé sur les pages de leur déplorable histoire , plus d'une fois celte main vengea le sang péruvien par celui de ses ennemis; et vous vous armeriez contre celui qui vous aimait sans vous connaître , qui vous servait sans le savoir! Kon... vous nous rendrez à nous-mêmes, vous permettrez que nous cherchions loin de vous l'oubli de tant de maux. Le secret de votre asile est votre sûreté : il mourra dans mon sein; je le jure par l'honneur, par la nature, par toi , dont j'ai entrevu l'image révérée, ô digne Las Casas ! tu fus aussi l'ami de leurs pères, et ils ne t'ont pas égorjjé; ils ont adoré tes vertus, justifié tes bienfaits, ils en ont transmis la gloire à leur dernière postérité : que ton souvenir, que j'invoipie , nous protège et nous défende, que la tombe entr'ouverte se referme à ton nom, que la vie d'Azili et la mienne soient le prix
de leur reconnaissance Peuple généreux et sensible , le vertueux
apôtre de l'Inde a conservé ses droits sur vous : vous êtes émus, attendris... Ah ! vos mains resteront pures, et nous vivrons pour vous bénir, u
Eu efl'et, les grâces de ce jeune homme, son énergie et sa candeur, un ton de vérité que le mensonge n'itnite qu'imparfaitement, avaient touché tous les cœurs. On se regardait, on se consultait, on ne savait que résoudre. « Loin d'être Espagnol , disait-on, il se déclare leur ennemi ; il ignorait les lois de Cayambur , il n'y cherchait qu'un a.Mlc contre la mort, et le hasard a fait tout le reste : il serait affreux de sacrifier ce jeune homme; il est inconcevable que le pontife le poursuive avec tant d'opiniâtreté. "
A illuma, habile à s;iisir ce qui était contraire à ses vues, s'aperçut d'abord que le peuple penchait en faveur de Théodore. L'habitude du pouvoir arbitraire fondé jiar les lois de la persuasion lui faisait supporter avec impatience toute cspice de contradiction : cependant il sentit que pour combattre avec avantage un vœu qui |>araissait général, il fallait feindre d'abord d'y accéder. « Qui pourrait , dit-il , se défendre de celte émotion que j'aime h partager avec vous? Qui résisterait à ce langage qui parle au eieur, qui le pénètre et le subjugue? Ah! la clémence est le |)remicr des plaisirs et la plus douce des vertus. Heureux qui peut ouvrir son âme a cette jouissance céleste ! qui, ne redoutant rien pour soi , se livre tout entier au charme qui l'entraîne! qui peut se dire enfin : J'ai essuyé les larmes d'un malheureux, et, voulùt-il me tromper, il n'en a pas la puissance ! Peuple , est-ce là votre position ? C'est ce qu'il faut au moins examiner. J'ai consacré ma vie entière à votre félicité; un inconnu n'elYaccra pas eu un moment quinze ans de travaux ; vous ne refuserez pas d'entendre votre père.
w Ce jeune homuie a, dit-il, combattu vos ennemis, il les fuit, il les déleste, il vous aime comme Las Casas, il vous servira comme lui : où sont les preuves de ses exploils , et quels services peul-il vous rendre? Je veux croire cependant à la vérité de ses discours ; j'oublie les expressions outrageuses que lui a arrachées le malheur; je respecte l'intérêt qu'il vous inspire, et je lui laisse la vie ; quel parti prendra votre prudence ? Déjà il a justifié les craintes que je vous ai exprimées aujourd'hui. Le garder dans ce vallon, c'est compromettre vos autels, sur lesquels il vient de porter une main hardie; c'est livrer à ses transports l'kuioccnee de vos vierges , et celui qui a méprisé leurs vœux rcspeclcra-t-il vos épouses? Votre faiblesse enfin lui livrera-t-elle à la fois votre culte, ses ministres , les mœurs publiques et privées .' Je vous estime trop pour le craindre.
1' \ ous allez donc le renvoyer, commettre votre salut à sa discrétion; uiais la jeunesse est faible, et vos ennemis sont ailruits S'ils le rcncoulrcnt eu sortant de ce vallon, qu'ils veuillent le punir d'a-
voir brisé SCS firs, .lurat-il le courage de se taire , certain de les désarmer en leur munlraul de l'or ' Que dis-je ? ne les prévieinlral-il point;' ne s'unira-t-il pas à eux pour venger la parjure Azili, cl quel est le terme où s'arrêtera le carnage? Mais, dut il vous garder sa loi, vous devez crain.lr.' qu'il lu' la trahisse \ ous réduirez-vous à vivre dans de eoutinoclics alarmes? La vie d'un seul peut-elle entrer dans la balance avi( Ir rmos de tous? Ah ! iiuaud les Euro-
l'pos
péeiis ont evlcrminé des niillions d'hommes, ont-ils dai);n.' c\amiiu'r s'ils étaient innocents ou coup.ibles? Ils v«nis ont donné l'exemple do la férocité, et vous craignez d'être justes! Les mânes de vos père» vous demaîulent votre conservation , et ils ne sont point écoutés : ces mânes augustes se préci|iiteiit dans cette enceinte, ils entourent, ils pressent les victimes, ils s'iudii;iu ni de votre incertiludc, do vcjlre Iculeiir... Apaisez-vous, ombres sacrées, vos enfants exécut<'ioiit votre arrêt : encore un moment, et vous serez satisfaites.
Il La nuit commence a déployer ses voiles, (^ue leurs épaisses ténèbres vous dérobent le sang que va verser votre sage prévityanee. Allez, préparez tout sous ce bois sacré ; ipie votre dieu, rentre dans sa brillante carrière, ne retrouve que le souvenir île la vierge infidèle et de son criminel amant. »
L'esprit du peuple est un roseau que les vents battent tour à tour, et (|u'i!s font plier ii leur gré. Théodore voulut parler encore , on refusa de l'entendre. Des liens de coton serrèrent fortenuiit ses membres, et froissèrent ceux <le la faible et délicate Azili. On les conduisit tous deux dans le bois sacré, on apprêta leur supplice au pied du tombeau même qu'ils avaient, disait-on, profané, et les lucas les environnèrent l'arc tendu et la flèche ajustée.
Tant que leur sort avait été iiuM'rtain , Elina et MéloC n'avaient pas senti de remords. .V peine ces malheureux furent-ils condamnés, que les yeux de ces jeunes vierges s'ouvrirent, et leur zèle barbare s'éteignit au premier cri de l'humanité. Uepentantes, éplorées, elles se iirirent la main, elles descendirent en silence au lieu ou l'on gardait les victimes, elles s'arrêtèrent à une certaine distance, et les regardèrent avec com])assion. « Les voilà, ces malheureux! — Ils sont accablés! — Ils vont mourir! — El c'est nous qui leur ôlons la vie ! — Ils me font un mal... — Ah ! oui... bien mal. u Elles cachent dans le sein l'une de l'autre leurs larmes et leurs regrets, el .Méloè reprend d'une voix entrecoupée : • Envoyer à la mort sa coinp;ignc, son amie! — Parce qu'elle a été sensible! — Les tigres mêmes le sont quelquefois. — .NLilheureuses ! qu'avons-nous fait? — C'est loi qui l'as voulu. — J'ai cru servir mon dieu. — Serait-il dieu s'il n'était bon ? — Lui seul au moins a le droit de punir. — Qui sommesnous pour nous charger de sa vengeance? — Elina , j'éprouve des remords. — Et moi, Méloë , et moi ! — Tu n'as rien de plus à me dire? — Je voudrais parler, et je n'ose. — Que pcui-tu craindre de ta Aléloc? — Nous allons nous exposer. — Eh! qu'importe? — Avons-nous balancé pour les perdre? — Tu connais la sévérité du grand prêtre! — Je ne connais que les malheureux que j'ai faits. — Ah! oui, nos cœurs s'entendent... Aous avons fait le mal , il faut le réparer. » Et ces aimables enfants s'embrassent avec transport. « Le réparer, reprend Elina, mais quel moyen?... — Je ne sais, répond tristement Méloë. — Ai moi , dit Elina plus tristement encore. — Ils sont condamnés, enchaînés. — Gardés de près. — Réfléchissons, cherchons. — Eh! nous n'avons qu'un moment , et je ne trouve que des larmes. — Dieu de clémence, inspire-nous. » El elles tombent à genoux ensemble les bras élevés vers le ciel.
Elina est la plus âgée ; pure comme l'onde qui rafr.iîchit ses attraits , c'est un bouton de rose qu'aucun souffle n'a flétri encore ; mais l'innocence peut s'allier à la vivacité , la vivacité est fille de l'itnagination, et une imagination vive n'est jamais sans ressource. Elina se lève tout à coup, elle affecte les signes de la plus graiule frayeur : la simple Méloë la regarde el attend. Elina court vers les gardes de Théodore et d'Azili: sa démarche chancelante, son a'il troublé, son sein palpitant, la pâle clarté des flambeaux rendent l'illusion complète. « Ils sont entrés, dit-elle d'une voix alléréc, ils sont dans ce vallon. — Qui donc? reprend le chef des Incas. — Les Européens qui poursuivaient ce traître. — Eh! par où sont-ils entrés ? la garde de la caverne n'a pas quitté son poste. » Elina inlerdite ne sait que répondre, mais sa compagne a saisi son idée : « Des machines inconnues , poursuit - elle , les ont enlevés à la cime de
la montagne; ils approchent j'entends leur voix écoulez,
écoulez. « Les Ineas se troublent, Elina se remet. « Les voila, les voilà, dit-elle, les voyez-vous?... voyez-vous briller le fer a la lumière de l'astre de la nuit? Courez, rassemblez-vous autour ilu grand prêtre, combattez, sauvez votre pays... Je succombe, je me meurs. — A moi. Espagnols, sauvez Azili, à moi ! » s'écrie Théodore trompé comme ses gardes. A ce cri d'une extrême vérité , les Incas jettent des armes qui n'ont jamais été dans leurs mains qu'un inutile ornement; ils se dispersent, ils répandent l'alarme dans Cayambur.- Ceux qui veillent à l'entrée de la caverne ne savent que penser de la confusion qui parait régner dans l'éloigncmeul : leur inquiétude est d'autant plus forte qu'elle n'a pas d'objet déterminé. Us tremblent pour leurs femmes, lejr.s amantes, leurs mères, leurs enfauLs; ils se déhaiidcnl, ils iulcrrogcii:, ils pirl.igeiit la teneur commune, ils la porleut dans les asiles où elle n'a pas pénétré encore : le dés-
THÉODORE
ordre est au comble. (Jiieli|iies-uiis ilc ces lioinnirs courageux, lois que l.i nature en proiliiil partout, se rassenil)lent, forment un eerele au milieu <lu(|uel ils ont mis leurs r.imilles, elallenilenl la mort sans autre espoir que de périr avant des objets si eliers : ils ne savent <|u'oppi)ser à des ennemis qu'un leur a peints eonime des êtres ]iriviléijii's, féroees [lar inslinel, domplaut tout , jusqu'il des monstres i|ui coniballeut sons eux, et disposant à leur i;ré de la foudre.
Klina et Méloë ont profité de la eonsleriialion générale : les liens d'Aïili et de Tliéodore sont rom])US. « Saisisse/, le moment, leur disent les jeunes vierijes, allez, fuyez, cl que le eici veille sur vous! « lilles rentrent ilans le temple, certaines de n'avoir pas été reconnues jiar les Incas, au\(|uels les ont dérobées leur voile épais et les ténèbres.
Tliéodore passe subilenient de la dernièie eonsleriialion à l'espoir de conserver Azili. Une liaclie se trouve sous ses iiieds, il la saisit d'une main, de l'autre il aide, il smilienl, il porte la tendre vierijc : le souterrain est son unii|iie issue: il croit qu'il est i;ardé, mais il a une arme enfin , de la valeur, cl ses adversaires sont amollis par des siècles de repos. l>écidé à disputer, à emporter le passaije la liaclie à la main, il arrive avec Azili à l'entrée de la caverne... O surprise! elle c>t abaiulonnée. «Il est une Providence, s'éerie-t-il , l'accès du souterrain est libre', ne crains pas de t'y cnijaifcr avec moi, l'innocence est sous la saiiveiiarde de riionneur. — Je l'estime, je t'aime trop pour te craindre, « répond-elle; et ce coujik intéressant s'eiifouce dans les entrailles de la terre , sans iieiiscr à. ce ([u'il deviendra : le présent est tout pour les amants. Azili ne voit que Tliéodore écliappé au tré|«s; Tliéodore ne croit pas que les Kspai;iiols assassinent de sang-froiil une femme : il s'oublie pour ne s'occuper que d'elle. • <^)u'elle vive et que je meure, » se ilisail-il en la p,iiidant.
Ce|iendant nu bruit eviraordiiiaire a pénétré les murailles du palais de N illiinia, toujours iiKiuiet tant que Tliéodore respire. Le pontife sort, et la renomiiiée, qui e\ai;ère toujours, lui aiiuonce que le sang indien a coulé, cl cjuc la colonie est perdue. \ ilhima ne conçoit rien à cette attaque inopinée, mais il est de son devoir de ne rien négliger. Il dépouille ses liiibits pontificaux, il s'arme à la hàlc; il sort, il veut s'assurer si sa dernière heure a souné , ou si une terreur panique s'est emparée de ses sujets.
Villuiua , obligé ii un extérieur réservé, îi ce silence que le vulgaire prend ]iour la profondeur, ;i ce froid orgueil (|u'oii appelle majesté, Villiima se dédommageait dans la méditation de la contrainte que son rang lui imposait en public. C'est en méditant qu'il avait découvert ces vérités sublimes cpii lui faisaient sentir le néant de son culte, qu'il avait étendu les facultés de son âme , qu'il s'était convaincu que la vie d'un souverain n'est quelque chose qu'autant qu'elle est utile ou glorieuse. Fort de ces jirincipes , soutenu par ces grandes idées, il marchait d'un jias égal et ferme; il appelait, il voulait interroger ceux ipi'il pouvait rei-onnaitre : on ne l'entend pas, on lui répond moins encore. Villuiiia croit à son tour qu'on ne l'a pas abusé par des récits mensongers; il ne pense plus qu'il mourir comme il a vécu. 11 aperçoit un gros d'Indiens, il les prend pour des Kspai;nols; il se précipite au milieu d'eux, il recounait les braves qui font de leurs corps un rempart à leur famille. On s'explique, on s'entend; il leur représente que l'honime qui brave la mort est toujours le maître de vaincre; il les encourage, il fait passer dans les cœurs l'éiicrgic qui anime le sien; ce n'est plus un prêtre qui parle, c'est lin héros qui persuade, qui entraine. On se forme en corps de troupes, on le suit, on avance; les fuyards qu'il rencontre se réunissent il lui, ces Péruviens si doux , si timides, se croient devenus soldats en l'écoulant. Sa confiance, sa tranquillité rassurent les femmes, les enfants, les vieillards; le tuiiiulle cesse, l'ordre reliait; on passe le reste de la nuit ii parcourir, ii fouiller le bois, la ])laine, les rochers; aucun rérliiil n'échappe ii la vigilance de A illuma : il est convaincu enfin qu'il n'est pas entré de nouveaux ennemis dans le vallon.
Il remonte .i la source des craintes chimériques qui ont abusé tout un peuple. I.es Incas accusent deux prêtresses qu'ils ne peuvent nommer : \ illiima court préei]>ilaiiimeiil au lieu oii il avait laissé Théodore et Azili, il ne trouve que leurs liens.
Il jugea qu'on avait répandu cette fausse alarme pour faciliter la fuite des deux captifs. Uans un temps jilus calme, il eût peut-être recherché les coupables; mais de plus grands intérêts l'occupaient en ce moment : il était question du salut «le tous, et non de sacrifier ii de vains préjugés deux filles innocentes ou criminelles. Il prévoyait qu'il l'aspect des habits d'Azili éclatants d'or et il'argent, les Espagnols devineraient les richesses que recelait Cayambur, et qu'ils feraient tcuit ]iour les conquérir. Il comptait peu sur le courage du plus graiiil nombre des Péruviens : il jugea que l'iinlipic moyen de les soiistr.iire ii la férocité de leurs ennemis c'était d'abandonner sans retour cette idée si douce d'habiter encore la plaine de Quito, ce berceau de leurs pères. 11 assemble les chefs qui conimandaiciit sous lui : " Prenez, leur dit-il , les Péruviens qui sont sous vos ordres; qu'on détache des roches entières de la montagne, qu'on les roule Vers le souterrain, qu'elles s'y enfoncent, qu'elles s'y enlabsenl: nous u'avoiis plus iraiitrc espoir, nous et nos descendants, que de vivre et de mourir ici. "
Les Espagnols qui avaient suivi les traces de Théodore avaient
inulilement attendu pendant une partie de la journée qu'il vint se livrer à eux. Trois des leurs, plus impatients ou plus hardis ipie les autres, s'étaient hasardés ii entrer dans la caverne; ils allèrent même assez loin, et ils conservèrent ce sang-froid si nécessaire pour bien observer. Tliéoilorc ipii ne se trouvait pas, un vent frais ipii sillla devant eux dans les détours du souterrain , les convainquirent qu'il y avait une autre issue. Oii conduisait-elle:' Il n'était pas probalile que ce fût ii des lieux habités : la terre qu'ils foulaient haliilucllcnieiit avait fourni des monceaux d'or; celle ipi'ils ])oiivaieiit découvrir renfermerait peut-être quelque uiiiic nouvelle qui les enrichirait ;i jamais. Ils ne crurent pas devoir s'exposer en aussi petit nombre ii tenter d'y pénétrer ; ils retournèrent vers leurs com]iagiions, dont le secours leur était nécessaire, et ils déclarèrent ce qu'ils avaient conjecturé.
Deux ])artis se |irésentèrcnt ;i l'instant à leur imagination : le premier, qu'ils devaient )irél'érer, était de travailler pour leurs jiroprcs intérêts, et île partager l'or entre eux, s'il s'en trouvait dans l'iiilérieiir du luoiil. ^lais ce (larli entraînait des inconvénients (|ui ne leur écliappèreiil point : la dilhciillé de se dérober souvent de leur cit.adelle sans être remarqués, la possibilité d'être suivis, découverts et punis avec la dernière rigueur, les firent renoncer à ce dessein. Le secrond parti , moins avantageux , mais ]ilus sûr, était de se faire auprès de leur eommaudaut un mérite de leur fidélité; de lui déclarer ce (]u'ils avaient vu, et d'attendre de lui, si le succès répondait ii leurs espérances, un avancement et des récompenses pécuniaires qui, d'aïu'ès l'usage, seraient en proportion des richesses qu'on aurait découvertes. Ce fut il quoi ils se déterminèrent unanimement : ils détachèrent une partie des leurs pour se rendre ii la forteresse; les autres demeurèrent ii l'entrée de la caverne.
Théodore et Azili avançaient péniblement. Théodore marchait devant la jeune vierge ; une de ses mains tenait celle d'Azili , son second bras étendu cbercliait les pointes de rocher ipii saillaient de toutes parts, et en garantissait son amante. Qui ne croirait qu'une fille élevée et nourrie dans l'abondance , respectée et chérie, renonçant ii ces avantages, passant tout ii coup îi des mœurs étrangères, pouvant craindre l'abandou, la misère et le mépris, y arrivant peut-être par un chemin fait pour glacer l'homme le plus ferme; qui ne croirait celte fille en juoie ii (les réflexions sinistres que chaque instant devait rendre ]ilus douloureuses? Rien de tout cela ne se présente à son esprit. Elle sent, elle presse la main de Théodore; dans les endroits difficiles, elle est penchée sur lui; quel([uefois, mais par hasard, leurs lèvres se rencontrent; presque toujours leurs haleines se confondent : c'est lii le souverain bonheur. Azili n'en connaît, n'eu soupçonne pas d'autre ; loin d'elle toute idée d'infortune : il n'en est ]pas pour qui sait bien aimer.
Tliéodore, avec plus d'expérience, devait être plus prévoyant. Il ne se dissimulait pas les risques qu'il y avait encore il courir. 11 tenait Azili derrière lui pour s'offrir le premier aux coups si les Espagnols étaient encore sur la plate-forme, et il se ilattait de pouvoir, avant de succomber, recommander au moins Azili ii leur clénieuce. Quelquefois il espérait ipie, fatigués de l'inutilité de leurs recherches, ils seraient retournés ii leur poste; qu'Azili descendrait sans peine par la route qu'ils avaient trouvée, et que son secours lui rendrait plus facile; qu'il éviterait aisément des forts dont il connaissait maiiilenant la situation ; qu'il arriverait ii Lima avec sa compagne, et qu'ils obtiendraient du vice-roi des secours que sa bienveillance passée semblait leur assurer encore. Quelquefois aussi ces espérances lui paraissaient autant d'illusions : il s'y attachait cependant, c'était le seul moyen de soutenir son courage.
Déjà l'obscurité devient moins profonde; bientôt Azili et Théodore peuvent se voir et se sourire, la sortie du souterrain n'est qu'il vingt pas d'eux. Théodore s'arrête, il écoute, il regarde, il ne voit, il n'entend rien: les Espagnols, couchés sous des arbustes, reposaient avec une sécuiité qu'inspirent le nombre et la force ; leurs armes étaient dispersées dans les environs. Théodore rassuré sort de la caverne avec son Azili... 11 trébuclic, il chancelle : ses pieds ont foulé un soldat espagnol qui s'éveille en appelant ses camarades. Ceux-ci se lèvent aussitôt, ils apeiçoivent Azili... « 11 y a de l'or! » s'écrientils il la fois.
Ils cherchent leurs fusils : Théodore veut leur parler, on ne lui en donne pas le temps ; celui qu'il a trouvé sous ses pas lui voit une arme, et l'attaque le sabre il la main. Théodore le renverse d'un coup de hache et saisit son coutelas. Azili terrifiée fait un elïort sur elle-même, elle tire son amant après elle, elle le ])Ousse dans la caverne, elle y rentre après lui; il était temps : les Espagnols, furieux de la iierte de leur camarade, ou cherchant simplement un prétexte pour se défaire d'un homme dont la garde retarderait l'exécution de leurs avides projets, les Esp.ignols font une décharge sur rouverture du souterrain... Une roche couvrait heureusement le couple infortuné. Azili, plus alarmée encore, serre le bras de Théodore, elle l'entraîne, le conduit ;i son tour. « Suis-moi, lui dit-elle, je l'en conjure, tu vas périr et tu ne me sauveras pas. Le secret de mon pays est découvert, viens le protéger, le défendre; faisons rougir les Péruviens d'un arrêt injuste , désarmons-les it force de grandeur. Tu connais à p;'cscnt les sinuosités de cette caverne, nous gagnerons les
TllKOnORE.
l'.s|i.ii;nols (le vilpsso, on aiiia le li'in|n ilo so (•(iiicrrlcr. » Tlu^xlorc Mivait la iiiml ilis ilcii\ ci'ili's; il cspi'iail plus poui' A/.ili «les l".s|iai;iiol» iliif (les l'riinlnis : il ii'sislail. ■! Jr t'ai iiiiiiioli' mon lidnniiir et ma vie, ri'|Mil-rlli', lu iiic sa» riliiTas ton ressentiment. — Je n'en ai plus, mon A/ili. — EU liien! choisis entre le salut ileCayaiulMir et la nu)it ohseiiie (|ue le ri'servent les ICspaijnols ; aliandonne au l'eiineurtriei' le sein iriiiie vieiije i|ui t'atlore, ou justifie ee i|u'elle a lait pour loi. — 'l'u le veux, ef tu crains ipii' je lialance! Les l'éruviens ont élé injustes, ils seront iii|;ials peut-être; n'impoile, je les servirai : ta pairie est la mienne, je n'en veux plus ciuinailre «rantre.
— Tu n'étais que nuin amant, tu seras mon liéros, nolii' ilieu tutclaire, notre liliéraleur. »
Des coups lie l'eu (|ui résonnent île loin en loin ilaiis la pai lie iiilericiire du soiilcrrain leur annoneenl qu'on les suit; ils se liaient, ils avancent : insensililemeiil le liruit île l'explosion seiiilili' s'éloi|;Mer d'eux, ils sont cerlains de rentrer à Oajambiir axani les l'.spaijnols.
Ceux-ci ax'aieni [■cru de ta l'orleresse un second di'"lacliemeiil au moment même où Tliéodorc et Azili s'élaienl jetés de nouveau dans le passa|;c. Le cnnimandanl, apris avoir entendu ceux i|iii lui élaicnl dépnlés, avait aussitôt délaclié viiijjl liommes armés, cliaiijés de pro- X'isions, munis de llanilieaux et d'instruments propres à élai];ir le souterrain et à l'oiiiller la Icrre. Il avait expédié un courrier ii (^diilo avec un paquet qui rendait compte au ];ouverneur il'iiiu' lenlalive dont il n'attendait pas le moindre succès. Mais quel est l'olVicier (|ui ne soit jaloux de prouver à ses clicl's son zèle pour rn|;riindisseineiit ou la splendeur de sa monartliie?
Ces vinj;l soldats apprirent des dix autres ([u'iine Péruvienne couverte d'or avait paru un inslani sur la plale-lorme ([u'ils oceupaieiil. Il n'était plus douteux que l'inlérieur du mont ne lût lialiité, et le luxe de la prêtresse annonçait l'exislence des arts, et par conséiiiient une ])opiilalion nonilireuse. Les l',s]iai;nols n'étaient (jiie Irenle, et la prudence leur dérendait d'allai[uer des liommes que l'csclavaijc n'avait pas dégradés comme les l'éruviens de la plaine. Il élail naturel (l'envojcr une seconde dépulalion au commandant du fort, et de l'cnjjaijcr il l'aire venir de Quito un corps assez considérable pour faire sur les côtes de la caverne des excavations qui permissenl d'avancer en colonne et de Irainer de l'artillerie : c'était l'avis du |;rand nombre; mais un espagnol, plus entreprenant que ses camarades, rcprcscnla qu'il serait absurde de laisser il leur commandant la ijloire et les récompenses d'une expédition (|ui pouvait les enrichir et les immortaliser tous : il rappela que Pizarre, avec une ])oii;née de soldais, avait détruit l'empire du l'érou ; que la circonrérence même (lu mont n'annoniail qu'une l'aible peuplade que trente Espagnols Uéterminés devaient elYrayer d'abord par les armes, exterminer ou sounietire ensuite. Il ajouta que les Péruviens avaient, à la vérité, un Européen parmi eux, mais (|ue cet homme ne iioiivait leur ilonner en un jour la discipline et le courage. Il llatlait deux passions toutes puissantes sur le vulgaire, l'anibilion et l'avarice : il fut écoulé, son sentiment prévalut, et les trente l'.spagnols cnlrèrcul dans le souterrain disposés à se gorgcr de sani; et d'or.
('cpendant les Péruviens, animés par le discours et l'cxemiile du grand prêtre , dont les craintes n'étaient que trop fondées, les Péruviens arrachaient de la terre les quartiers de roche qui ilii temps de Capana avaient comblé l'ouverture de la caverne. Ce travail, moins dur que celui qu'avait ordonné \illuma, n'était pourtant pas sans dilVicnltés : il était peu avancé quand Théodore el Azili reparurent dans (^ayambur.
Le premier qui les aperçoit est le pontife, dont la sollicitude paternelle embrasse tous les idqcts ii la fois. Le fer brille dans la main de Théodore, et n'intimide pas le héros péruvien, n Suivez-moi, s'écrie-t-il en s'adressanl aux Incas, je nie perds, mais je vous donne les moyens de rimmolcr... suivez-moi, je me précipite sur son arme.
— Arrête, lui dit IranqnilIcmenI Théodore, tu m'as proscrit, et je viens le défendre : j'ai juré par Las Casas, et je tiendrai mon sermenl. >, Les Péruviens, \ illiinia , étonnés, inlerdits, écoulent le récit du jeune homme. Ce n'est plus un malheureux obscur <|u'on peut sacrilier sans regrets, c'est le vengeur du Pérou ([u'on admire, qu'on caresse , ;i qui on cherche ii faire oublier les outrages qu'il a reçus, dont on est prêt enfin à embrasser les genoux. " llàlez-vous, leur dit Théodore, ils vont entrer dans ce vallon. Ils sont en petit nombre, on peut les vaincre; mais il faut oser les combatirc. Péruviennes, je vous confie, je vous recommande Azili. Si je meurs en combattant pour vous, que sa vie soit au moins le prix de mon sacrifice. — Brave jeune homme, reprend Villuma, toi que j'ai méconnu, tu forces mon estime et mon admiration, .le n'ai que du courage, tu guideras mon inexpérience. Tu m'apprendras h vaincre, comme lu m'apprends h pardonner. »
Théodore fait ses dispositions, et elles sont rapides comme les momenis dont il peut disposer. Il ordonne qu'on se retire dans l'intérieur, et iiii'on laisse pénétrer les Espagnols. Il prend cent des braves qui voulaient mourir la nuit précédente avant de voir massacrer leurs femmes el leurs enfants, il se charge d'engager le combat il leur tête. Il place ^'illuma avec ee qui restait de Péruviens déterminés dans un champ de maïs voisin de la caverne; il les y cache, Cl leur recommande de ne se montrer que qu.iiid ils enlcndroiit le
liruit lies armes : .. Alors, leur dil-il, vous allaquerez le» ICspagnols par derrière, el vous leur couperez la retraite : de la résolution, et je réponds de la vicloire. »
11 n'ignorait pas combien il élail facile de défendre la sortie du soiilerrain ; mais plus la défense des Péruviens i iil élé opiniâtre, el (iliis ils eussent couru de dangers. On n'iùl pas iiianqué d'envoyer conlre eux des forces considérables; il eùl été impossible de résister il des ennemis familiers avec le jeu des mines : il f.illait donc allirer ceu\-ci dans le vallon, empêcher qu'il en écliappàl aucun, et laisser croire aux leursqu'ils avaient péri par accidenl ou de misère.
Les Péruviens ignoraient l'arl runeste de la guerre; ils n'en sciitireiil pas moins l'avantage île l'ordre de bataille arrêté par Tliéodoi e : leur conliance en lui fut aveugle, el ils lui obéirent sans réserve.
Les Espagnols élaicnl parvenus à ruuverlure du souterrain; la lieaiilé du pays les frappa, la solitude qui paraissait régner autour d'eux les enhardil : ils avancent. La terre qu'un venait de fouiller rinrernie des parcelles d'or; les têles s'eiill iiiliiiimI , lis dillicullés disparaissciil : ehacun d'eux se croit nn l'i/arre. Us se formenl eu coips de bataille, ils se serreni : le fusil haut et le doigt sur la ilélenle, ils iiiaiihent vers les premières habilulioiis.
Théodore avait jugé que la fernielé des Péruviens se dissiperait bienlôt s'il les laissait longleiiips exposés au l'eu. Il les avait rangés ilerriire un bàliment; il soulenail leur énergie par des discours pUiiisde feu, et il allendail pour allaquer que rcnnemi fût assez pri's pour n'avoir pas le temps de recharger ses armes.
Les Espagnols, étonnés de ne voir ])arailre personne, crurent eniiii qu'ilsavaienl élé découverts à leur tour, et ils craignirent que ee profond silence ne couvrit quelque piège. Ils tinreni eiilre eux •
espiee de conseil de guerre, el ils se décidiuent ii rélroifiader, ii se relraneher, s'il était possible, et ii se ménager avec prudence la connaissance du pays. Théodore, dont ils n'élaient qu'à trente pas, les observai!; il pénétra un [irojel qui allait déjouer son plan ; il parut avec les siens, cl chargea liriisquement les Espagnols, qui avaient quille leurs rangs pour délibérer. Us les reprirent ii l'inslant, el fireiil feu sur les Péruviens; mais le iiioiivenienl s'opéra avec lanl de ]mceipilalion, que Irès-peii de coups portèrenl. 'Théodore s'élança le sabre ii la main; ses braves volèrent sur ses pas, on se joignit , on s'atlaqua corps il corps. Si le l'eu de l'ennemi n'était plus à craindre, la baionneltc, toujours redoulahle , lit d'abord un ravage alVrenx : quelques Espagnols avaicnl péri , mais les autres se battaient en déterminés. Les Péruviens, effrayés des flots de sang qui coulaient, se débandèrent en décochant des llèches qui n'arrêliMcnt ni la marclie, ni les proi;ris de leurs adversaires. Théodore lit de vains elVorts pour les rallier, il désespéra de sa fortune; et voulant terminer cette suite de malheurs, il se jeta , lèle baissée, au milieu des Espagnols : c'en était fait de lui si N illuma n'eût attaque avec imiiéluosilé. Les ennemis épouvantés ne siirenl de quel côté faire face : ceux qu'ils avaient mis en déroule revinrent ii la charge avec une nouvelle fureur; les Esjiagnols, ]n'essés de toutes parts, succombent sous le nombre, on ne fait quarlier ii personne, et tous meurent comme auraient dû périr les soldats de Corlez et de Pizarre.
("et avantage sur ces Européens jusqu'alors réputés invincibles, éleva il ses propres yeux un peuple qui se consiiléra comme le vengeur de ses ancêtres. 11 chérit, il révéra Théodore, qui avait dirigé ses premiers exploits; c'était un second Las Casas, c'était un dieu descendu parmi eux pour le salut de Cayambur. On le mil sur un jialanqnin couvert d'un drap d'or; des prêtres le portèrent sur leurs épaules: le peuple le suivait en le comblant de bénédictions. Azili, les vierges, les épouses sortirent du temple oii elles imploraient la protection de leur dieu; elles accoureiil au-devant du vainqueur des Espagnols; elles siincnt des fleurs, elles bn'ilenl des parfums devant lui. Azili, lièrc de son aiuaiil, iiiardiait à cùlé du |ialanquin; Théodore la rcgarilail lendremeiit , el semblait lui dire : C'est ])Our loi que j'ai vaiiiiii. L'iril louchanl d'Azili semblait répondre : Je serai la récompense. On porle le héros dans le sancluaire, on le place ;i côté de la slalue de Las Casas, cl le nom de Théodore est consacre avec celui du vcrliieux apôtre de l'Inde.
Ces lionneiirs exliaordinaires annonçaient une exaltation qui ne pouvait mauipier d'amener des réflexions sur le passé. On se rappela avec quelle chaleur Villuma avait poursuivi Tlioiumc ii qui Ton devait tout, des esprits remuants murmurèrent hauleiuenl conlre le grand prêtre; les uns allribuaienl ii une cruauté réfléchie les mesures qu'avail ordonnées sa prudence; d'autres l'accusaient d'avoir voulu perdre un héros dont il avait démêlé les qualilés brillantes, il qui alarmait son ambition; le plus grand nombre lui reprochait d'avoir surpris aux Péruviens une scnleiiee de mort qui les déshonorail. Quand le ]ieiiple a franchi la ligue qui le sépare de Tiusuborilinalion el de la licence, il recule, au gré de ses passions, les bornes él.iblies par le conlral social. On ne pro]ios.iit pas moins que de proscrire Villuma à son tour; les plus modérés voulaient qu'on séparât le sacerdoce de Tcmiiirc, el que Taiilorilé fût confiée ii Théodore.
A'illuma, inl'mnié de ce qui se tramait contre lui, se flatta que sa présence en imposerait encore. Il parut au milieu des factieux, il parla avec celle dignité, ce calme qui ne l'abandonnait jamais. On lui ri'pondil par des im]Mécalions : les plus animés porlérenl la main