‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 332 sur 379 · LE TEMPS PASSÉ · texte numérisé non relu

LE TEMPS PASSÉ

^lonsicur et madame de I.amotte venaient de partir d'Amiens pour voir encore Paris cl les prodiges nouveaux que chaque jour présente à l'imagination étonnée.

•t Ma chère amie, disait M. de Lamolte, les arts décroisseni, tombent, s'anéantissent. Les carrossiers mêmes ne font plus rien de bon. Vous rappelez-vous combien était douce celle chaise de poste dans laquelle nous roulâmes le lendemain de notre mariage? — Si je m'en souviens, mon ami ! Kl les ehevauv qui nous traînaient, ils semblaient avoir des ailes : ceux-ci Iroltillciil a peine, u

M. et madame de Lamolte s'aimaient passionnément alors, et toute voitnie convient à des époux amants. L'amour ne comptait pas les heures, et les chevaux sont toujours excellents quand on n'est pas pressé d'arriver.

Aujourd'hui M. et madame de Lamolte sentent tout le désagrément des cahots, des lenteurs, et, impatients de sortir d'une boîte toujours incommode quand on n'a plus rien à se dire, ils trouvaient le voyage interminable.

" Via chère amie, combien étaient jolies et intéressantes ces jeunes paysannes qui dansaient sous ce tilleul à une lieu d'Abbevillc ! — El les petits pâtres qui sautaient avec elles, ils étaient charmants! — ISous allons arriver à ee village. C'est aujourd'hui dimanche, on dansera. Nous nous arrêterons un momeiil. — l'n (leu de repos nous est nécessaire, et nous jouirons encore d'un spectacle qui nous a si vivement intéressés. •

On arrive. .Madame de Lamolte prend le bras de son mari. Ils s'avancent lentement vers ee tilleul qui leur a laissé de si doux souvenirs. Ils se regardent et ne se parlent pas, mais ils pensent chacun de son côté, et ils trouvent que le tilleul n'est plus si élevé, i|uc ses raiiieau\ sont moins loufTiis, que son feuillage est moins vert. Le tilleul n'a pa^ ihaiigé, mais les yeux de M. et de madame de Lamolte ne sont plus les mêmes.

M. de Laïuotte trouve les pâtres grossiers et lourds; madame de Lamolte Iroiive les jeunes paysannes sans agrément, sans physionomie : leur danse n'a plus d'expression; le plaisir ne règle plus leurs moiivemenls. •• O ma chère amie, ce temps-ci ne vaut pas le nôtre! — (^)uelle difîércncc, mon ami ! Tout est méconnaissable. «

Les villageois et leurs compagnes dansaient avec l'abandon d'une gaieté franche : le désir brillail partout; il embellissait tout. Mais M. cl madame de Lamolte avaient ])erdu celte chaleur sym|iathiquc qui nous met en rapport avec tous les objets; ils avaient perdu le prisme enchauteur qui les pare du coloris de notre imagination.

n Ne trouvez-vous pas, ma chère amie, que la porte Saint-Denis a beaucoup perdu depuis qu'on l'a reslaurce? « Elle était couverte de mousse quand M. de Lamolte la vil pour la première fois et cependant le (jrandiose l'avait frappé. 11 est maintenant à l'âge oit on ne s'étonne plus de rien, auquel par conséquent on n'admire plus rien, où on ne jouit plus de rien.

Ils descendent à l'hôtel garni où Hs ont logé trente ans auparavant. Celui qui tenait cette maison est mort sans doute depuis longtemps; il serait si vieux! il aurait l'âge de M. et de madame de Lamolte; mais ils ont vieilli sans s'en apercevoir. Rien n'est changé pour eux que ce qui les environne. Don heureux de la nature qui nous fait mourir par degrés, peu à peu, sans que nous nous en doutions.

« Ce maître d'hôtel garni était un bien bel homme, mon mari ! — Sa nièce était si jolie, ma femme! — Il avait pour moi mille attentions. — Caroline ne me regardait jamais sans sourire. Les gens de la maison étaient empressés, obligeants; ils prévenaient nos besoins et nos moindres fanlaisies. — Ceux-ci nous servent et ne nous aiment pas. — Le cœur humain se refroidit tous les jours; il s'éteindra bientôt. »

M. de Lamolte avait été très-bel homme, et mademoiselle Caroline le trouvait fort à son gré. IMadame de Lamolte avait été très-jolie, et l'hôte mettait un plaisir inexprimable à exécuter ses ordres. Ils étaient devenus vieux; on ne les servait plus que pour leur argent; on pesait les soins qu'on leur rendait au prix qu'on pouvait en attendre. On les voyait comme ce voyageur regarde un chêne dépouillé au milieu d'une forêt verdoyanlc et vigoureuse. Il délourue sa vue attristée; il la rejiose sur le jeune ormeau qui la natte et qui l'égaie.

Le souvenir de mademoiselle Caroline agitait M. de Lamolte autant qu'on peut èlre agité à son âge. Sa mémoire l'idèlc lui rap|)elait ses joues arrondies et colorées ; ses grands yeux bleus, sa taille élancée , les grâces (prelle mettait dans le plus simple mouvement et qu'elle répandait avec profusion autour d'elle. Il ne pul résister à l'envie de parler de mademoiselle (>arolinc, de s'informer de son état actuel, et il descendit chez l'hôte sans rien dire à madame de Lamolte de l'espèce d'infidélité mentale qu'il lui faisail.

A peine fut-il sorti de son apparlemcnt, que madame de Lamolte, cédant aussi à d'aimables souvenirs, voulut savoir comment était mort ce M. Lluperron, si l>eau, si affable, si prévenant.

M. de Lamolte s'adresse à une femme aux yeux éraillés, au front ridé, aux joues caves, au dos arqué, aux bras décharnés. Madame de Lamolte aborde uu vieillard aveugle, impotent, cloué dans un fau-

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louil il rniilcltcs. Ils di-mandcnt des noiivcllfs de M. I)ii|HMM'nn et (le iiKidemoisclle Caruliiie. « C'est moi, madame. — Cvf-l moi, iiioiisii'iii', »

M. et madiiiuf de l.ainotte les «valent enis morts, |>arec (|ii'ils ne les avaient pas niunniis; et en eflVl ils s'étiiienl tromm's de liii'n ]wii de eliose ravoir lanl perdu el lanl à reipcller, e'esl elle privé de la vie, moins le sentiment intime de sa nullité, sur lequel on eherclie il s'aliuser.

!M. Iliiperron et madcnioifiellc Caroline demandent il leur tour eominent ils sont connus de voya|jeurs (pi'ils voii'iit ])(iurl« preiiiiere fois. M. de Lamolle se nomme; il rappelle eerlaiiies parlieuiarilés de son séjour à l'Iiôtel de Troyes. • \ ous ('tes bien changé , monsieur. Il lui dit IVoidi'iiii'iit mademoiselle Caroline ; et elle va donner (|nel(|iies ordres dans l'Iiôlel.

I.e vieux Diiperron a l'iiiiajje de madiimc de Lamolle toujours présente il sa penséi'; il eroit la voir ce (|u'elle était il y a trente ans. l'ne vieille i|iii conserve de l'ainour-propre doit désirer de retrouver aveugle l'ami ou l'amant (|u'elle a (juitlé depuis de lon|;ues années; mais qu'elle se (;arde l>ien de le touelier.

Diiperron avance sa main Ireinlilanle , madame de Lnmoltc liésitc h présenter la sienne. Klle la ilonne eiilin par eoiuplaisanee, jiar pitié el avec une sorte de répugnance. • Ali! madame, lui dit le lionliomme , (piclle illusion vous venez de détruire ! cette main vient de m'oter une de mes |ilus douces jouissanees. Celle de madame de Lamotte était elïilce, potelée, cliariuante; celle-ci est si'clie el ridée. Je me plai.sais ;i vous voir ce que vous fûtes; je ne vous verrai désormais (pie ce que vous êtes. Je ne prendrai plus la main de personne.

" \ oilii des gens bien extraordinaires, dit madame de Lamottc en rcnlranl clie/. elle. Avoir l'impertinence de nous trouver vieillis , eux qui sont courbés sous le poids des inlirmités! [\lon ami, approclionsnous de cette glace; nous sommes ce que nous étions hier, il y a six mois, il y a un an. »

Si de vingt-cinq îi soixante ans nous étions privés de miroir, et qu'on nous en oITril un tout à coup, nous serions terrifiés; mais on se voit cliaque jour, ii chaque instant , et l'amour-propre est lii pour couvrir niic ride naissante, pour persuader qu'elle n'existe pas.

M. et madame de l.amolte se font conduire chez un homme d'affaires avec lequel ils n'ont pas eu de relations depuis longlemps, et qu'ils veulent charger de leur placer avantageusement quelques fonds. Ou leur dit qu'il est mort. « Cela ne m'étonne point, répond

M. de Lamottc, il était si vicui ! > Il était plus jeune que lui de dix ans.

Us s'informent de Théri'sc, jolie petite fille qu'a dii laisser M. de Laiinay : on les iiiviti' a passer au salon. Madame de l.amolte court embrasser une jeune pcrs<iiine de quinze ans. Lllc la trouve grandie, cmbcllii'. (]e n'est pas TliérJ'se qu'elle a embrassée, c'est sa tille. •(Comme II' temps passe , dit-elle, et qu'il est fAchcnx pour cette jeune personne que celui-ci ne v.iille pas le nôtre! •

La ]ictile répond ii cette exclamation par un sourire malin. Elle regarde du coin de l'teil un jeune homme qui lui sourit ii son tour. Ils semblent se dire : (îe tcmiis-ci est le meilleur, |misse-l-il durer toujours! Il passera pour eux comme il a passé pour M, et inadaïue de Lamotte.

Le salon se garnit de la plus aimable jeunesse. On cause , on folâtre , on rit , on chante, on danse. " <,)iielle ilémcnce , (|uel bruit ! disait !\L de Lamotte; j'en aurai la migraine. » M. de Lamotte oublie qu'il a été un danseur infatigable, et i|u'il a dciiiiié du corde manière il assourdir ses voisins. L'exercice et le bruit convenaient ii ses organes, ils les fatiguent aujourd'hui.

n On ne sait jdus élever un jeune homme , disait madame de Lamotte. Autrefois les jeunes ijens étaient polis, prévenants, empressés. i>lou niouciioir est tombé deux fois , vous seul l'avez relevé, mou ami. — C'est (|ue je suis ilu bon temps, madame de Lamolle. Kt ces petites filles! voyez leur gaucherie , leur physionomie immobile. (!ila ne sent rien. Que sont devenus ce doux ahanilun, cette aimable m<dlesse , ce ton enchanteur qui distinguaient les jeunes jiersonnes de notre leiujis? Je crois, ma bonne amie, que le globe se refroidit, u

-Madame de Lamotte a les yeux usés, et ne voit pas que les politesses, les prévenances, les empressements des jeunes gens s'adressent , comme de son temps, aux objets qui les cliarnieiit. M. de l.amolte, qui n'y voil pas mieux qu'elle, prend la décence pour de la gaucherie, et ne se doute pas que ses regards scrulaleurs chassent le sourire, que rappellera un mot de celui qui parle au cœur.

M. el madame de Lamotte allaient partout vantant le passé, dénigrant le présent. Ils recurent enfin ce billet :

« Le temps est toujours le même, vous seuls êtes changés. Soninettcz-vous de bonne grâce ii la loi générale, et de ce que vous êtes dépouillés de sensations ne concluez pas qu'il n'en existe plus. Souvenez-vous surtout de ces deux vers :

On ne médit de la jeunesse Que par lo regret de vieillir. »

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Adèle a seize ans; elle est belle, belle, comme... comme elle-même, car on ne peut la comparer i» personne.

Adèle csl faite cojnnie les Grâces, el les Grâces semblent diriger jusqu'au moindre de ses mouvements.

Adèle a de l'esprit; mais elle n'en a que ce qu'il en faut à une femme pour qu'elle soit sans prétentions.

Adèle est bonne, el la bonté vaut mieux que l'esprit.

Elle a de la pudeur, et la pudeur est le fard de la beauté.

Ce petit chef-d'ouxTC de la nature ne se doute pas de ce qu'il vaut, et c'est une qualité de plus.

La nature ne l'ail rien sans vues. Elle commence ii faire sentir les siennes ii Adèle. Adide soupire, et ne sait pas pourquoi.

Théodore el Adolphe, jeunes gens aimables et riches, sont venus jiasser quelque temps a Paris, et ils ont aussi un penchant décidé pour le mariage. Les beautés de leur petite ville ont grandi avec eux, et de tous les objets qu'il voit croître, l'homme ne s'attache qu'il la plante qu'il a cultivée. Théodore et Adolphe viennent chercher ii Paris un objet nouveau, séduisant, une épouse, el peut-être une dot. L'amour d'abord : il est tout pour l'adolescence. L'or n'est que le second séducteur de l'homme.

Théodore et Adolphe sont inséparables. Admis dans les meilleures sociétés, ils n'ont pas encore éprouvé celte surprise, cette admiration, ce senliment subit et profond que produit sur un co'ur ardent la femme qu'il est destiné il aimer, qu'il aime déjii, qu'il aimera liiiiijteiups, dont il conservera toute sa vie un tendre souvenir. Ils promeiiaiciil dans Paris celte impiiétudc vague qui semble appeler l'objet (|iii doit y mettre un terme. Us enlraiciil partout ]iour se distraire, jiour causer, pour acheter, pour échapper un moment à cux-nièines.

Ils passent devant un superbe magasin de soieries. Pourquoi n'en- Ireraienl-ils pas lii comme ailleurs ?

Adèle est au comptoir; elle est assise auprès de sa mère. Théodore cl Adolphe oublient ce qu'ils allaient demander. Ils ont vu Adèle, ils ne peuvent plus s'occuper d'autre chose. Adèle baisse les yeux

et rougit. Elle rougit davantage lorsqu'elle regarde furtivement Adolphe.

On ne se dit pas un mot, et cependant on s'entend ii merveille. L'expression d'une physionomie heureuse csl le ])lus vrai comme le plus louchant des langages.

La lui'rc, clairvoyante, ramène les deux jeunes gens ;i eux-mêmes et aux convenances en leur demandant ce qu'ils désirent. Acheter est le seul moyen de prolonger la plus douée et la plus dangereuse des jouissances. Ils achètent, ils achclent... et lors(|u'il faut se retirer, ils croient avoir besoin dequelipie chose encore.

Ciimmcnl se séparer de celle figure enchanteresse, de ces bras arrondis, de ces doigts eflilcs (|ui tantôt lieiinenl le mètre el tantôt joucnl avec les plis ondoyants (le l'étoffe ? Les deux jeunes gens sont ivres d'amour et de plaisir; mais les bourses sont vides. On ne reste pas chez une marchande uniquement parce qu'elle est charmante. Il faut s'éloigner d'Adèle.

On comptait aelieler ((iielques bagatelles ; on ne préx'oyait pas avoir un ballot ii emporter. Point de voitures de place, point de croclicteurs. Un garçon de magasin olïrc ses services, on accepte avec empressement : on pourra du moins parler d'Adèle , si on ne la voit plus.

Adèle est fille unique. On croit M. Laroche riche de cent mille écus, et on dit qu'il eu donnera le tiers il sa fille en la mariant. Adolphe el Théodore sont incapables de porter le désordre et l'allliition au sein d'une famille honnête. Il faut épouser Adèle, ou y renoncer; y renoncer est impossible.' Pour l'épouser il faut lui plaire, et il n'est pas possible de lui plaire et de l'épouser tous les deux.

Les deux amis se confient tout ce qu'ils peiisenl. Us soiil rivaux, ils le savent, ils s'en affligent sincèreiiiciit. Chacun pense qu'il ne peut exiger que son ami s'immole ;i sa félicité. (Chacun se promet de ne plus revoir Adèle, et l'un et l'aiilre cherchent ii l'oublier au sein de la dissipation.

Théodore rencontre dans un cercle une demoiselle, qui n'esl pas jolie comme Adèle , qui n'esl pas faite comine elle, qui pourtant

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nit'ritp (l't'iro <listiiii;iu'0, rt qui a Ironie mille livres «le rente. Quelques jours il'iilisente uni modéré riiiiolinn qu'il enijail devoir rniiire sans cesse, et Tliéodore devient r:iliiilateur. " Il l'anl penser, dl>ail-il il son ami, que des {'.eus eoiunu' nous (|ui se marient sont oldii;és ii lenir une i;raiule maison. ,Si la l'enime qu'on ipouse ne l'ournit pas ii ce sureroit de dépi'n<e, ou est l'oreé île deseeiidre audessous de son étal, et erois-tu, Adolphe, que les jouissanees de l'amour soient assez vraies et assez iliiraliles pour dédonimai;er il'un pareil saeriliee :' • Adidplu- presse tendrement son ami dans ses bras. I' Que je suis heureux ! lui dit-il. Tu n'as jamais aimé Adile, et je peux me livrer à mes sentiments sans craindre de l'aire ton malheur.)) \'a il eourui eliez AI. I.aroehe.

'l'Iiéodore va eliez sou notaire, il lui fait part <le ses vues, et enmme il ne eonnait que lui dans la ea])ilale, il le prie de faire les démarehes néeessaires. Ce noiairc-là ne ressiiulile pas à ses eiinfrires : il aime les pots-de-vin, et une jeune veuve lui en a promis un consiilér.ilde. Il parle il Théodore île eette dame, ([ui n'est pas jolie du tout, iuais(|ui a soixante mille fraiies de revenu. Il lui fait observer qu'il ne sullit ]ias que la femme qu'on épouse fournisse à l'aeeroisseiuent de dépense ipi'elle oeeasionue à son mari , qu'elle doit eiiidre eoiitrihiier ii l'entretien, à l'éiliiealion , et par suili^ ii l'étalilisseiiK iit lies enfants qui peuvent naitre. Théodore se rend à la solidité de ce.> raisons. Il sent que la jeune veuve ipii a soixante mille livres do rente lui eonvieiit lieaueoiip mieux (|ue la jolie demoiselle qui n'eu nqiie la moitié. Il se fait présenter eliez la jeune veuve.

Il est beau j;areon. Les préliminaires ne sont pas aussi loiijjs avec une veuve qu'avec une jeune personne, qui a la timidité de l'inexpérieiiee. Théodore est aeeueilli de manière qu'il puisse s'expliquer librement. On s'était eiileiulu ee jour-là; on était d'accord le lendemain.

.Vilolphe avait couru chez INl. Laroche, et il s'était arrêté ii la porte. Il sentait le besoin d'un ]>rélexte plausible pour remonter au mai;asiiî, el l'amant qui aime axi-e passion ne trouve que son cfeur. L'esprit du momeni el l'adresse sont pour ceux qui n'ont que des sens.

H faut monter cependant ou se retirer. Se retirer serait bien dur; mais ipie dire <|uand on sera monté? Adolphe monte parce qu'il lui est impossible de s'éloiijner.

Madame Laroche n'est pas au comptoir; Adèle y est seule, et l'embarras d'Adolphe auijiuente. Il s'ap])roeUe avec timidité; Adèle rou(;it euniine le premier jour. Il veut lui adresser au moins quelques mots d'excuses, quelques mots d'usajje; il ne peut rien articuler. Adèle ne parle pas: que il irait-elle qui exprimât ee qu'elle éprouve? Elle voit Adolphe, elle croit l'entendre ; elle ose permettre ;i ses yeux «le lui répondre; elle se repent d'avoir répondu. Elle n'a pas d'idée précise du danijer; mais une voix intérieure lui dit qu'Adolphe est à craindre. Elle écoute cette voix (|ui ne trompe jamais; elle tire avec force le cordon de la sonnette; j\l. Laroche parait.

Ici la scène change. Adèle se rassure, el Ailiilphe s'enhardit de la erainte lie perdre Adide. Il se nomme ii M. larnche, el 31. Laroche eonnait sa famille. 11 parle de son amour; Adide a déjii parle du sien, parce qu'elle n'a pas un sentiment, nue pensée qui sortent de ses baïiiludcs, qu'elle ne les eonhe ;i ses parents.

Son ccciir palpite d'aise en écoutant Adolphe peindre ce i|ii'il

éprouve avec ce charme, celte clialeur, cette éloquence entraînante que l'amour donne seul. Forle de la présence de son père, elle ne pense jilus ii baisser les yeux, l'.lle les jiorte allernalivement sur lui el sur son amant. Ils disent ii Adolphe : Vous pei|;nez ce que je sens; ils disent ii son père : \ons ferez mon bonheur.

Le père entend tout. Il embrasse sa tille, il serre la main d'Adolphe, et Adolplic se retire ivre de joie el d'espérance.

11 revient le jour suivant, et ce n'est ]ilus au maijasin qu'on le reçoit; il est admis dans cette chambre reculée où la bonté et la franchise se dépimillenl de la réserve austère i[u'im|iose la présence des acheteurs. Il proloni;e sa visite; il revient le lendemain, tous les jours. Chaipie jour Adèle aime davanlai;e, chaiiue jour elle est plus aimée.

• Vous ne i)arlez point de dot, dit enfin IM. Laroche à Adolphe.

— <;'est Adi-le que je vous ilemaudc. — On me croit riche; mais j'ai essuyé des perles. Je ne dois rien; mais j'ai peu de c'iosc. — Vous avez Adile, n'est-ce pas tout avoir !

— 7\dile, je n'ai i>liis rien ii dire. C'est à loi maintenant de répondre.)) Adile laisse loinber sa main dans celle d'Adolphe, ctelle cache son trouble dans le sein de sa mi're.

Le jour est fixé: il va naitre, il [tarait. Adolphe se montre brillant de jeunesse, de force et de bonheur. Adèle est parée de ses charmes et de son amour.

Ils sont l'un à l'autre. Une fêle modeste célèbre leur union. Ils n'avaient ])as besoin de fêle, l'c sera fête pour eux tous les jours; mais leurs amis communs avaient voulu être témoins de leur bonheur cl y applaudir.

n Adèle, dit le lendemain Adolphe, reprends cette petite cornette brodée et ce tablier île lalïelas noir qui te vont si bien. Tu les avais quand je l'ai vue pour la première fois. — Mon ami, je ne me jiare que pour te plaire. — Tu crois donc avoir besoin d'art? Tu te connais bien peu. » Et Adèle a repris la petite cornette et le tablier noir.

Il Adèle, veux-tu venir habiter ma petite ville? Mes parents seront enchantés de l'y voir, et nous vicnilrons visiter les tiens tous les ans.

— Ah! mon ami, un désert et ton cœur! »

Dédaijjncr la parure, renoncer aux délices de la capitale, vivre uniquement pour son mari, n'est-ce pas lui avoir apporté une dot? Qu'en pensez-vous, messieurs, qui n'avez épousé que de l'argent? Le bonheur est-il caché au fond d'un sac?

On dit dans tout Paris : Théodore a fait un excellent mariage, Adolphe s'est marié comme un sot.

Théodore a pris une femme qu'il n'aime pas, et qui dépense en folies le revenu qu'elle lui a apporté. Capricieuse, acariâtre et jalouse, elle se plaint de ne pas inspirer d'amour en faisant tout pour se faire haïr. Elle a rendu sa présence et sa maison insupportables à son mari , elle l'a forcé de fuir et d'aller cacher au sein de sa famille ses chagrins cl ses regrets.

Qu'a trouvé Théodore dans sa ville natale? Adolphe toujours plus heureux ; sa jeune épouse toujours simple, modeste, économe, embellie du bonheur qu'elle donne el qu'elle partage.

Toutes les jeunes personnes sans dot ne sont pas des Adcles , je le sais ; je sais aussi qu'il en est qui lui ressemblent, et qui ne se marient pas.

"aris. Typ. Henri Pion, rue Garancière , 8.

M. MARTIN

PAU

PARIS

PUBLIÉ PAR GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE-EDITEUR

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