M. Martin
M. Martin nV'lail ni jcnnc ni vieux, ni jvranil ni petit, ni gras ni r.iaip,rc, ni beau ni iaid. M. Martin était <lc CCS hommes qu'on ne remarque pas, parée qu'ils ressemblent à tout le monde.
11 était fin, il avait le coup d'oeil sur, et peu de jjcns s'en doutaient , parce que 51. Martin ne disait pas toujours ce qu'il pensait , de peur de blesser quclqii'un ; mais quand sou .inie était remuée il parlait volontiers, et il s'exprimait avec facilité.
Dès rà[;e de trente ans il savait que soHieiler une place et être en étal de la remplir sont deux choses tout à fait différentes.
11 avait renianjué qu'obtenir cette place est le moyen le plus sûr de démasquer sa nullité.
Il croyait qu'on peut arriver il tout avec de l'audace et de la persévérance.
Il pensait comme Sedainc j» l'éijard de la plupart des femmes : discrètes sur un seul point, dissimulées sur tous, il les voyait sans cesse af;ilées de deu\ passions qui même n'en font qu'une, l'amour d'un sexe et la baine de l'autre.
Il n'avait pas eu de pciuc OUI.
La laitière liche un cordon ou deux, et rOeureuil sohito des'tch-pper par le bas.
à se convaincre que chaque robe a un esprit qui lui est propre ; que les membres d'une corporation peuvent être aimables isolément , mais que réunis en corps, ils tendent sans cesse vers un but auquel ils poussent les jeunes néophytes qui doivent les remplacer un jour.
D'après ces observations, il n'avait pas pour le (;enre humain une estime trèsjirononcée. il n'était cependant ni humoriste ni jjrnndeur. 11 avait adopté la ma\inie de Figaro , et , connue le barbier philosoplie, il se hâtait de rire de tout, de i)cur d'être obligé d'en pleurer.
Avec cette manière de voir et de sentir, vous juRCz que M. Martin ne s'était pas marié , et qu'il était très-difficile dans le choix de ses amis. Il s'était fait cosmopolite pour ne voir les hommes qu'en passant et avoir moins de raisons de les mésestimer. .M. Martin passait sa vie i» voyager, ]iar principe et par goi'il, souvent aussi pour être utile.
.Mais (|ucl est ce M. Martin? oii est-il né? qu'étaient ses parents ? quelle est sa fortune ' Diable ! vous êtes bien pressé ! Peut-être ue
M. MARTIN
sais-jp eiiciiio rien île lout coin, Qtio jo je siirlic ou non, vous inc pcrnifltrcz lie ne pas vous lu itit'e : j'ai mes raisons pour ine tnirc. Mais soyrt tran(|uille ; «vaut la l'iii du second volume vous en saurez tout aillant que moi.
Ci-lait un beau jour d'ëll*. M. Martin se promenait sur la route de Saint-(teriniiiii à Ponloise. Sa t.ilèclio, liainéo pardcuv bons ilievaiix, le suivait il cent pas de distance, lierlraiiil, son doincslii|iic, occupait dans la voilure la place de son in.iitrc et y ninllail paisililciiiciit, |icndant que celui-ci observait lu nature, dont il n'clail pas toujours très-content.
Pourquoi, se disait-il, ces malbeureui qui trempent de leur sueur ce mauvais viijnolile ne sont-ils pas sûrs de recueillir le fruit de leur travail ? l'ne i;cl#e du mois de mai, une ijrt^lc au mois d'août, un surcroît d'impdu ilélruiront leur» espérances :'cela arrive prcs(|ue tous les ans. Pourquoi travailler? Pour soutenir une vie niisi'rahlc dont on se plaint sans cesse, et a laquelle on a la sollise de tenir. Pourquoi se marier? Pour liguer ii ses enrunis des iiiau\ qu'ils Icgucrout aux leurs. En vérité, c'est bien la peim- de naître !
Mais pourquoi l'ordre des saisons est-il si souvent interverti ? Pourquoi pleut-il dans l'Océan, oii l'eau ne inaïKpie pas, cl ne pleul-il 1".i niais dans les déserts de la l.il)je, oii le vojageur meurt de soif? 'iiurqiioi U terre produit-elle des poissons, des animaux véliéiieuK ou féroces? Pourquoi cet animal ii deuï pieds, sans plumes, se trainet-il avec orgueil sur cette misérable planile? Pourquoi s'ai;ite-l-il dins tous les sens pour olileiiir des jouissances que condamne souvent la raison, cl au\qiicllcs il parvient si diftieilement ? Pourquoi ne sail-il pis que sa l'iertc n'est ipic du ridicule, son ambition que de la folie? qu'il n'est lui-même que le plus bypocrite et le plus féroce des aui- Buui, e( (|ue tel chien caniche a incontestablement plus d'esprit et de sensiliililc que son maître? Pourquoi,,, Pourquoi?... Parce que les choses sont ainsi ; que si elles n'étaient pas ainsi elles seraient autrement ; et que si elles n'claieiit ni ainsi ni autrenieiil, elles ne seraient pas du loiil. Je suis bien bon de me fatiguer la lètc de tout cela. En finissant son moiiolojjue mental, .M, Martin éclata de rire.
Ses réflexions n'avaient rien de plaisant: de quoi riait-il donc?
Une lailiî're jeune el jolie, juchée sur son cheval, entre ses deux timbales de cuivre , trottait en chantonnant des couplets assez gais. Dn cheval qui Irolle a bicnuU dépassé un philosophe à pied. La laitière était en parallèle avec M. Martin, et elle allait le laisser derrière elle, lorsqu'un écureuil, qui faisait l'amour en sautant de hranelie en branche sur un vieux chêne de la forêt de Saint-Germain, perdit l'éc|uilibre et tomba entre deux globes soigneusement cachas a lout œil profane. La laitière crie et porte une main timide sur l'écureuil , ((iii était loin de penser à mal ; l'écureuil lui mord le bout du petit doigt, et lui arrache un cri plus aigu que le premier. M. .Martin, riant toujours, propose son intervention, et se prépare à déranger le ftcliu protecteur. Une belle dame se fût au moins évanouie. La laitière, au lieu de répondre a M. Martin, saute lestement à terre, lâche un cordon ou deux, cl l'écureuil, pressé, macéré en haut, se bile de s'échapper par le bas. Il traverse le chemin en deux sauts, ('élance sur le premier arbre (|ui se présente, el disparait.
Mais comment Rosalie renionlera-l-ellc sur son cheval? pas de marchepied, pas de tendre ami c|ui l'enlève dans ses bras... M, Martin offre de nouveau ses services ; Rosalie les refuse avec politesse, parce que l'eMérieur de M. Alartiu commande une sorte de considération, et elle déclare très-posilivcment qu'elle ira à pied jusqu'à la première borne milliaire.
On ne marche pas à côté d'une jolie fille sans lui adresser la parole. Rosalie parait sage, et M. Vlarlin lui marque des égards dont une laitière est flattée comme une duclicsse. La confiance s'établit entre les interlocuteurs ; mais Rosalie est causeuse, et vous savez que M, Martin parle rarement sans avoir un but quelconque. Il n'a que la peine d'écouler el de réfléchir sur l'c ([u'on lui dit.
La borne milliaire se découvre enfin. Rosalie accepte la main de M, Martin, saule sur la borne, cl de la borne s'élanee sur son cheval. Elle remercie M. Martin en lui adressant un sourire iilciii d'cxpreslion cl de charme , sou pacifi(|iic cheval allonge le pas, et M. Martin a bientôt perdu de vue l'inlércssanle laitière.
Je ne croyais pas, pensait-il, m'arrêter à Achères au delà du temps nécessaire |xmr déjeuner. Mais je peux y faire quelque chose, el j'en suis bien aise : on se faligne de réflexions philuso|ilii(|ues comme d'autre chose; s'occuper ulilenient, c'est vivre aulaiil qu'on peut vivre ici, s'occuper agréablement est un délassemcnl légitime, et M. Martin se remet a rire comme si tous les écureuils de la forêt et toutes les laitières d'Achères étaient rassemblés autour de lui.
« Je vais renouveler, s'éeria-t-il eiiliu, une de ce» scènes que je me procure si facilement grâce ii mes observations. Parbleu , ces Ixiiines gens d'Achères vont être bien étonnés I Je crois que j'empurterai d« chez eux des souvenirs plaisants, el un souvenir, une idée donnent lieu souvent à quelque aventure pi(|uante ou agréable. .
M. Martin s'assied sur le rêver.-, d'un fossé , el en alteiidant sa calèche il prend des notes sur ses tablettes, Rosalie ne lui a rien dit de positif, mais il tire des inductions de ce qu'il a entendu,
• Bertrand ! Bertrand ! éveillez-vous, mon ami, et arrêtez les chevaux. » Bertrand veut descendre et aller reprendre sa modeste posi-
tion derrière la voiture. «Il dort debout, et il croit pouvoir garder rec|iiilibre. Uestez là, monsieur Bertrand, nous sommes encore loin du village ; mais serrez-vous à gauche. «
K'allez pas croire que .M. .'Marlin fût las. 11 marchait une journée entière sans penser à sa calèche. iMais il allait entrer à Achères , il comptait y jouer un rôle, et il était bien aise de se présenter d'une manière avantageuse. Voilà de la vanité, pensait-il, rien que de la vanité, car enfin de fort honnêtes gens s'estiment licurem d'avoir pour voyager une bonne paire de souliers et des guêtres, el leurs voyages sont pour eux aussi nécessaires que les miens. Je m'eiamine comme j'observe le prochain , et j'avoue que je suis un orgueilleux. Mais ])uisque nous devons tous avoir quelque défaut, autant vaut-il que j'aie celui-là qu'un autre. Ma vanité, d'ailleurs, aide à vivre au charron, au peintre, au maquignon, au maréclial, au cultivateur, qui me vend son foin, son avoine, sa paille; à mon cocher, qui grajipille sur tout cela. J'ai quelquefois le plaisir de recueillir en roule une voyageuse dont la voiture vient de se briser, el au bout d'une demiheure je la connais comme si j'ax'ais passé six mois avec elle. Un aigre violon m'annonce la fête du village qui borde le grand chemin : j'arrive, je me range sous le grand tilleul. De là, j'observe. J'indique les mariages qui vont se fafre, et je distingue finement ceux que préparc l'amour, de ces unions que produit la cupidité, Un site me plaît, je m'y arrête, et, grâce à ma voiture, le lit le plus doux de l'auberge, le meilleur plat sont pour M. Alartin, M. Hertrand ne manque pas de parler a l'hôtesse de mon opulence, de piquer sa curiosité par quelques mots mystérieux, et je ne sors pas de ma chambre sans recevoir d'elles des marques d'intérêt ou de politesse qui me font plus ou moins de plaisir, selon qu'elle est plus ou moins jeune. Oh! c'est une fort bonne chose qu'avoir une calèche !
Les chevaux de M. .Martin, qui ne réfléchissaient pas, mais qui sentaient aussi le besoin de déjeuner, avaient pris d'eux-mêmes un trot assez vif; d'eux-mêmes encore ils passèrent devant deux ou trois mauvais cabarets et s'arrêtèrent à la porte du Coq hardi. Rosalie, qui filait à la sienne, reconnut M. Martin. Jloins craintive au centre de son village qu'au milieu de la forêt, elle s'avança sans ces minauderies qu'on confond souvent avec les grâces, et, rappelant son joli sourire sur ses lèvres purpurines, elle présenta à son tQur la main à M. Martin, qui accepta ce bon office avec autant de cordialité qu'il avait été otïcrl.
Bertrand s'était rendormi, parce qu'il n'éprouvait pas un appétit pressant, et la raison en est simple : M. Martin ne se mettait jamais en route sans garnir soigneusement le coffre de sa calèche, et depuis longtemps ces provisions étaient entre Bertrand et lui un bien de communaulé. En conséquence Bertrand en axait usé en sortant de Saint-Germain, et il s'était endormi d'un sommeil prolongé, quoiqu'il fût sujet à de cruelles insomnies. Rien ne le stimulait alors : il regarda un banc de pierre accolé au mur extérieur de la maison, et il se promit de se reposer là en attendant qu'il pût faire quelque chose de mieux.
C'est un événement à l'auberge du Coq hardi que l'arrivée d'un équipage qui annonce un maître en étal défaire de la dépense. L'aubergiste, en veste de nankin et eu bonnet de coton, l'hôtesse, en bavolet à petits plis, en tablier noir et précédée d'un pied par une butte qui prouvait que le boiiriypo/s ne dormait pas toujours, le garçon d'écurie, la fourche sur l'épaule, et la servante, qui ne s'était pas donné le temps de déposer un vase que je ne nomme pas, étaient accourus sur la porte et saluaient jusqu'à terre. M. Martin leur rendit le salut poliment et ne dit pas un mot. Rosalie est une petite causeuse, pensait-il, elle ne veut pas perdre l'occasion de jaser et surtout de faire connaître qu'elle a des relations avec le monsieur à l'équipage. Ne nou» opposons pas à ses plaisirs et laissons-la faire.
II, — Huit heures de séjour à Achères,
« Eh bien! monsieur Dubourg, vous jouissez toujours d'une bonne santé ?,,, — Ah ! monsieur sait mon nom ! — Parce que vous avez un fonds de gaieté inaltérable, — D'oii monsieur sait-il cola ? — Et votre premier enfant, comment vient-il? — Ah! monsieur est déjà venu à Achères? — Jamais, Et le plain-chant, papa Dubourg? et votre belle voix, fait-elle toujours trembler les vitraux de l'église? — J'ai décidément l'honneur d'être connu de monsieur, — Je ne vous connais pas du lout, mon cher Dubourg. — Oh ! ceci est trcp fort. — Et votre gros chien aboie-l-il toujours la nuit? — Il connaît mon chien aussi! . — Gonduisez-moi à la chambre jaune. — Ah çà , monsieur!,., la chambre jaune!,,, vous devez savoir que i'en ai une plus belle. — Oui , mais je veux déjeuner dans la chambre jaune. Alontons. >>
Ici Dubourg éclate de rire. « Allons, allons, monsieur a déjà logé Ici et il s'amuse à mes dépens, — Je suis naturellement gai et j'aime j assez à m'amiiser; mais je vous proteste que voilà la première fois ' que je passe à Achères et qu'en y arrivant je n'avais aucune idée de vous ni de votre maison, — Monsieur mérite sans doute d'être cru, et alors je ne peux expliquer.,. Je ne reviens pas de mon ctonnement. — Oh ! j'en ai étonné bien d'autres. «
Dubourg installe M. Martin dans la chambre jaune et il descend,
M. MAftTIN.
en SI- passant la iii^iii sur le rroiit, pour prt'parcr le di'jcuncr. C'est singulier, c'est ckti.ioi'cliimirc , c'est incuiicevalile, peiisait-il ; ([n'estce dune que cet lioiiiuic qui sait tout sans avuir rieu vu, sans avoir rien appris ?
Diibuuri; trouve à la cuisine Rosalie, qui causait avec sa femme : elles parlaient du voyageur. Dulniuri; appiiinl que lUisalie l'a rencontré dans la forint de Saint-Germain. <■ Vli ! \oila ee que c'est, la petite lui aura parlé de nous. — IVon, en vérité, monsieur Ouhouri;.
— (Jue diable! il n'est pas sorcier. — Il n'en a pas l'air. — \ raiiuent, Rosalie, il n'a pas été question entre vous de l'aulierije du Coq hardi? — Eli I non, vous dis-je , non, cent fois non. — Jure par Ion ■uaria|;c avec (loynard. — 01> ! je jure, et de tout mou cu'ur. — Ma femme, eiplique tout cela si tu le pcu\. — Kt que vcux-tu que j'eiplique ?
„ — Dites donc, monsieur?.., « Dubourg |)arlait il Bertrand, qui se reposait sur le banc de pierre et qui paraissait attendre le moment de seriir son niaitre. " IJue désirez-vous, monsieur? — Commeul s'a|>pclle votre niailrc ;' — M. Martin. — <^)uc fait-il ? — Il voyaije. — Mais quel est-il !' — Je l'ignore. — \ ous ue savez pas oii il est ué •' — ]Non.
— ÎNi s'il est riche? — Il vit bien, paye partout lar|;ement et me donne de l'argent quand je lui eu demaude. \ oilà tout ce (|ue je sais et je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. — 11 y a donc peu de tenips que vous êtes avec lui? — Il j a viii|;l ans. — Kl en vin|;l ans voilà tout ce (pie V(uis avez appris? — Oli! mon Dieu! rien de plus.
u — Il y a nécessairement quelque cliosc la-dessous. Ma l'emiiie, que penser d'un homme que son domestique ne eonnait pas après vingt ans de service; d'un homme ([iii n'a jamais passé ici et qui en arrivant sait que je m'appelle Dubourg , que je me porte bien parce que je ris toujours, que nous avons déjà un enfant, que l'ompéc aboie aussil()t (|u'il est lâché et que nous avons une chambre jaune .'
— Comment, notre homme, il t'a dit tout cela ? — Ah! mon Dieu! oui. — Eiplique cela toi-même, je m'y casserais inutilement la tèlc pendant sii mois... Tiens, il n'y a pas ici à balancer, an\ grands maui les grands remèdes. — (Juc vas-tu faire? — Rosalie trouve que ce M. ^lartin n'a pas l'air d'un sorcier; mais rien ne ressemble à un honnête homme comme un fripon. >
La peine femme prend le goupillon dont elle se sert pour arroser son linge, elle le trempe dans son bénitier et parcourt la maison de la cave au grenier en conjurant l'esprit malin. Elle n'ose entrer dans la chambre jaune bien qu'elle grille de voir l'cffel que peut produire l'eau bénite sur la face d'un réprouvé. Elle se contente d'eu faire passer quelques gouttes par le trou de la serrure. La porte de M. iVlartin s'ouvre aussitôt, et la jeune femme s'enfuit aussi vite que son petit ventre rondelet lui permet de courir.
Une voi\ aussi nourrie que celle du maitre de la maison se fait entendre. La jeune femme se serre contre son mari et cache sa jolie petite mine sous le revers de la veste de nankin. « Vois-tu , vois-tu l'efTet de ma conjuration? Le sorcier ne peut plus tenir dans la chambre jaune. Il trouvera de l'eau bénite partout et il va être forcé d'évacuer la maison. »
Monsieur Dubourg! monsieur Dubourg! répète une voix qui a nécessairement quelque chose d'infernal. « Me voilà, monsieur. — Entrez, asseyez-vous et causons un moment. — Jlais... monsieur... je ne sais si je dois... si j'oserai... Y a-t-il ici sûreté pour moi ! — Soyez tranquille, monsieur Dubourg, si j'ai le diable au corps c'est un diable de la meilleure espèce. Asseyez-vous, vous dis-je. — Monsieur... — Ecoutez-moi, Dubourg. Votre femme est belle et jolie. — Oh ! par eiemple, monsieur, il n'y a pas ici de sorcellerie, vous avez vu ma femme.
— Elle vous aime tendrement. — Je l'aime beaucoup aussi. — IVon, Dubourg, vous ne l'aimez pas comme au jour de votre mariage. — • Comme au jour de mon mariage I... Monsieur connaît peut-être un vieux proverbe... — Petite pluie abat grand vent, n'est-ce pas cela ? Parlons raison, Dubourg. (Jue pensez-vous du mariage?... — Ma foi, monsieur... — Que c'est une institution qui contrarie la nature, n'eslil pas vrai? — Mais il y a des moments où je suis porté à le croire.
— Par eveuiple lorsque Ursule vous regarde d'une certaine façon ? — Ursule, Ursule!... Décidément l'enfer est chez moi. » Dubourg se lève et veut sortir. M. ^Martin ferme sa porte à double tour et met la clef dans sa poche. « Vous m'écouterez jusqu'au bout. L'homme vivant dans les bois, isolé, n'attendant rien que de lui , ne doit rien à personne. Réuni à un corps de société, il en partage les avantages et les obligations. Or une société ne peut se maintenir que par des lois, et qui les transgresse est coupable. Le mariage a été institué pour marquer les familles, assurer les propriétés de chacun et hier le sort des enfants. Savicz-vous cela, Dubourg, quand vous vous êtes marié ? — .^lais, monsieur, notre cure nous a dit quelque chose qui ressemble à cela. — Et, ce quelque chose, vous l'avez oublié, parce que Ursule veut vous éloigner de votre devoir. Vous l'aurez, cette Ursule; mais savez-vous ce qu'il en arrivera ? — Non , monsieur. — Je vais vous le dire. — Vous voyez donc dans l'avenir? — Comme dans le présent. Bientôt Ursule vous paraitra ce qu'elle est réellement, une fille sans mœurs et qui ne suit que l'attrait du plaisir. Vous voudrez la quitter : elle vous tourmentera, vous obsédera. Des scènes multipliées vous la rendront insupportable. Vous vous en séparerez enfin sans retour, mais il sera trop tard. Votre femme se sera aperçue
de celte liaison condamnable : elle aura souffert d'abord en sileucci bientôt un ciuiir de vingt ans aura parlé. Le dépit, rhuiiiili.ilioii d'être délaissée pour une lille (|ui ne la vaut pas auront fait naiire le désir de la vengeance, et ce désir-la ineue une feiuiiie très-loin. (^>uand vous aurez formé le projet de redevenir bon époux, elle .iiira deux enfants de plus dont \ous ne serez pas le père. — Des enfants (huit je ne serai pas le père! — (^)ue vous serez forcé de reeonnaiire et (le pourvoir. (!c n'est pas tout encore. — Et que peut-il y avoir de pis? — Entraillés l'un et l'autre par vos passions, vous aurez iiégligé vos affaires, f'.etle iiiaisou sera tombée ; des créanciers vous paursuivront. Plus de gaieté, plus de repos. Vous serez forcé» de i|uiller ce village et d'aller implorer la charité publi([ue. — Ah ! monsieur, (|ucl tableau vous me présentez l,i ! Quoi ! je ne serais pas le père de me» enfants ! Ma femiiie aurait l'indigiiilé... — Et qu'atirezvous à lui reprocher? Un contrat n'obligc-t-il pas en même temps les deux (lartics ? Si vous man(|uez ii vos serments, aurcz-vuus l'injustice, la cruauté d'exiger que votre feiiiiuc tienne les siens! — El me» affaires dérangées, perdues! — Peiiscz-y bien, monsieur Dubiiiiig, et si c'est le diable (jui vient de vous parler, croyez que le diable est votre véritable ami... Vous ne sentez pas que mon déjeuner brûle? Allez, Dubourg, allez, réfléchissez et aiiiendez-vuus. ■-
Comment le déjeuner n'aiirail-il pas brûlé? Pendant que M. .Martin tenait Dubourg chez lui , sa petite femme et sa servante couraient chacune de son côté. On n'a pas tous les jours un sorcier chez soi. Comment résister à l'envie d'en parler à sa sceur, à son amie, à «a coin lucre?
Dubourg, confondu de la science diabolique de M. .Martin, rendait cependant justice à la solidité de ses observations et de ses raisonnements. iSon, non, se disait-il en tâtonnant ce qui restait dans ses casseroles, je ne parlerai plus à Ursule et je ne me suis pas encore assez avancé avec elle pour qu'elle puisse me faire des reproche». D'ailleurs j'aurai soin de me tenir près de ma femme et elle ne viendra pas me chercher là. 11 est pourtant bien singulier ijuc le diable, qui pense toujours au mal, me retienne aujourd'hui. Le diable pourrait bien n'être pas aussi noir ijue le prétend .M. le curé.
M. Martin, ne sachant que faire, s'était assis sur son balcon et compulsait son agenda un crayon à la main. Il effaçait, il écrivait, et fut tiré de ses réflexions par ces mots prononcés assez bas, mais tresnettcmcnt articulés : •< Le voilà qui consulte son grimoire. >• M. Martin regarde et voit sept a huit femmes rassemblées sous fenêtres. « Jl n'a pas l'air méchant, disait l'une. Je croyais, répondait l'autre, qu'un sorcier doit avoir les yeux petits, ronds, enfoncés et étincclants, le front en bosse, sur lequel se joignent des sourcils noirs et épais, une large bouche garnie do grandes dents jaunes et les cheveux mêlés et gras. Ne savez-vous pas, répli(|uait une troisième, que le diable prend la figure convenable au projet qu'il inédite? Ne s'estil pas transformé une fois en belle femme pour tenter le bon saint Antoine ? •
M. Martin souriait. Bertrand était encore sur sa pierre, et la patience n'était pas la vertu qu'il pratiquait le plus. Il se lève, il traite les commères de sottes el de bavardes et les envoie faire la soupe à leurs maris et raccommoder leurs cotillons. Les commères élèvent la voix, et la plus spirituelle traite la question avec une clarté et un laconisme dignes des beaux jours de Sparte. « Ou exorcise les sorciers, dit-elle, donc il y en a. En voici un et nous voulons le regarder. Nous sommes sur la grande route ; la grande roule apyiartient à tout le monde, et nous y resterons. » On s'échauffe de part et d'autre. Un homme, deux hommes, trois hommes s'arrêtent sous le balcon, Bertrand avait tenu tète jusqu'alors à sept ou huit femmes, mais la partie commeni^ait à être fort inégale, et Bertrand se retira avec prudence. M. Martin aimait à s'amuser, mais il ne voulait pas de scènes. Il ferma sa croisée et rappela Bertrand près de lui.
Cependant l'attroupement augmentait de minute eu minute. On entendait quelques voix «pii demandaient assez haut que le sorcier parût. M. .Martin voyait de l'autre côté de la rue un tas de cailloux destinés aux réparations du chemin, et il commen(;a à craindre que ses |ilaisanteries ne finissent connue le festin des Lapitbes, car s'il y avait des exorciseurs dans la troupe qui assiégeait l'hôtel du (-'oq hardi, il avait aussi entendu les voix protectrices de ces nialheiireui incrédules qui n'admettent pas (|uc le diable ait la puissance de tourmenter les humains. Le talent d'observation de iM. Marlin le tira de la position critique oii ce même talent l'avait mis. Il s'élance a la croisée, l'ouvre et crie : — Monsieur le maire, je vous prie de vouloir bien monter ici.
— Il n'est pas sorcier, disait-on, et il reconnaît notre maire, qu'il n'a jamais vu ! — Ah ! mon Dieu ! disait l'autre . le maire se rend à son invitation I II est en relation avec le diable. — ■ Je ne m'étonne pas, ajoutait un troisiitue, si nous ne savons jamais ce que deviennent nos sous additionnels.
.M. le maire se présente assez bravement à la chambre janiie : c'était un des esprits forts du pays. 11 rejetait beaucoup des piodiges qu'on attribuait dans la rue au grimoire de M. .Martin. Cependant la clameur publique avait fait quelque impression sur lui, et il lui jk.raissait fort extraordinaire qu'un huiiime qui ne le connaiiisait pas l'eut distingué dans la foule et désigne par sa qualification. " Rien de
M. MARTIN
plus siiiiplt', lui (lit M. .M.irliii, vous nvci votre icli.irpc dans votre jioclir, Il rraiii;»" en sort et je n'ai eu besoin (|ue de nies jeii\ pour savoir i|ui vous êtes. Je vous assure, monsieur, que les clioses qui m'ont r.iit une si li,iute réputation dans le pays sont tout aussi simples. — Je suis curieux d'apprendre, monsieur, comment en si peu de temps vous avc7. tourné toutes les tètes du villai;c. — Kh ! ne save?.voiis pas, monsieur, qu'on persuade tout ce (lu'on veut aux hommes quand on a pu donner une secousse un peu forle ,i leur imai;ination? Ils tiennent alors aux opinions qu'on leur a imul(|uées dans la |)roportlon même de leur absurdité, et le naturel, le vrai leur paraissent au-dessous d'eux.
» En descendant de ma voilure, je lis sur l'cjiseiijne de celte maison : bulniury. tifnl l'Iiùlel du Ci-q harili , et Duhoun; s'étonne cjue je saelie son nom? Il a une l'i|;ure franelie, ouverte, pleine d'hilarité, et il ne conçoit pas que j'attrihuc sa santé fleurie ii une gaieté qui doit rarement être altérée. Sa femme est très-jeune; il n'est pas présuniahle qu'elle soit mariée depuis plus de deux ans; elle ne peut donc avoir qu'un enfant, puisi]u'elle est prête d'accoucher; et des lan,i;cs ijuc je vois sécher dans la cour me prouvent que cet enfant existe en clïet. Un mauvais surplis cs't accrcuhé à un clou au bas de l'escalier : il est clair que Dubouri; est un tics chantres de la ])aroisse. Il a la voix Irès-ronde ; il chante donc la basse-taille, et, comme on ne chante bien au villa|;e qu'en criant très-fort, il doit f.iire résonner les vitraux de ré|;lise. Un jjrand chien est enehainé pendant toute la journée dans la cour; on le lâche nécessairement la nuit, et tout le monde sait qu'il suflit du bruit d'une feuille jiuur faire aboyer ces chiens-là. J'ai paru deviner la chambre jaune oii nous voilà : la croisée était ouverte, et en mettant le jiied n terre j'ai aperçu le coin de cette vieille tenture de liergame.
> Je vous assure, monsieur le maire, que si , au douzième siècle, on eût permis aux sorciers de se justifier, et qu'on les eût écoutés sans prévention, on n'eu aurait pas brûlé un. Au reste, (|u'on me croie tel ou non dans ce village, je n'ai eert lincmcnt pas lieu de craindre Je fagot. — Le fai;ol , non ; mais un mouvement populaire, qui eût pu avoir des suites fâcheuses pour vous, et c'est ce qui m'a détermine à me rendre ici. Croyez-moi, monsieur, ne faites plus le sorcier dans les villages oii on aura l'air d'y croire. •
.M. Martin remercie le maire du conseil qu'il vient de lui donner, et l'invite .T déjeuner avec lui; le maire accepte cordialement. Il parait sur le balcon, et il invite ses habitants à retourner à leurs travaux. Les uns obéissent, les autres restent. Le maire se revêt de son écharpe, et parle de par la loi. On se sépare en murmurant.
On trouvait très-déplacé (|ue les autorités protégeassent alors ceux qu'elles faisaient rôtir autrefois. Il eût été très-agréable pour les habitants de voir griller un sorcier. Ceux des villages voisins seraient accourus en foule a cet intéressant spectacle; les cabaretiers et les marchands auraient fait d'excellentes afl'aires. Mais les iilus belles institutions tombent en désuétude, ce qui est très-inalheureu\.
Bertrand est descendu a la cuisine pour presser le service. Dubourg n'entre plus qu'en tremblant dans cette chambre jaune, qu'il se promet bien de faire purifier dès que le magicien en sera sorti. 11 s'approche le moins qu'il le peut de M. .Martin. Ses talons sont encore à un pied de la porte , tant il allonge ses bras. Ses yeux sont fixés sur M. Martin, et s'il fait le moindre mouvement Dubourg laissera tomber les plats. Il les dépose cependant, et sort à reculons, en portant son corps en arrière au point de ])erdre l'équilibre.
M. .Alartin se remet à rire. " Jamais, <lit-il au maire, on ne détrompera cet homme de ma prétendue sorcellerie : je lui ai dit une chose qui n'est sue que de lui et je l'ai fait frissonner. — Qui n'est sue que de lui! vous la saviez aussi. — Je ne m'en doutais pas. Mais je suis observateur; j'ai formé des conjectures, et elles ne m'ont pas trompé, l'crmettcz-inoi , monsieur, de fixer votre attention sur les raisonnements qui m'ont guide.
11 J'ai remarque dans l'amour trois nuances bien dislinetes , et je ne suis pas une heure dans un salon sans avoir reconnu les petites liaisons clanilestines, s'il en existe, et le degré où chacun est arrivé.
.■ L'amour naissant se décèle par des soins, par un eniprcssemcut que modère la crainte de déplaire; par des regards dont la défiance de soi tempère la xivaeilé; par des mots équivoques, mais heureux, auxquels personne ne s'arrête, mais dont le vrai sens n'échappe pas à celle a qui ils sont adressés. L'objet de ces vœux, concentrés encore, «•st loin d'y être insensible. Mais la beauté timide ne se hâte jias de ré[M)ndre; elle parait même ne pas entendre; cependant un sourire pres<pie imperceptible vient errer sur si's lèvres. IClle s'en aperçoit, et elle cherehe à détourner d'elle un soupçon, ipie l'observateur seul a conçu, en parlant avec continuité, avec une sorte d'alVectation , de Longchamps, de la comédie nouvelle, des chapeaux .a la mode. Elle croit jouer rindilïérencc, et elle ne se doute pas que la brusquerie de sa transition a mis son cfpur à découvert.
" L'amour partagé et avoué réciproquement prend une autre marche. L'homme aimé ne pense plus qu'au prix ipi'il attend. Chacun «le ses mouvements annonce le trouble, l'impatience, une sorte d'irritation, le ilésir, que contient à peine le res|M-ct des bienséances. Ses expressions peuvent être ordinaires, mais sou ton les rend brûlantes. Au milieu d'un cercle nombreux, dans une promenade, au spectacle,
il n'est plus (ju'une l'cmine pour lui. Il sait oii elle doit être; mais il la trouverait, lors même (|u'ellc ne l'aurait pas instruit de ses dé- 1 marches, (^cllc dont il est ainu' lui répon<l à jirésent, mais souvent ]iar monosyllabes, et le non est celui qu'elle emploie le plus. (2royezvous que ce non soit désespérant? Il le serait, si la bouche qui le prononce n'était démentie par les yeux Ces yeux sont animés île tous les feux de l'auiour; le reste parait calme : c'est qu'une femme est toujours maîtresse de ses mouvements, <lu choix des mots, et ne l'est jias d'imposer silence à l'organe dans lequel viennent se peindre toutes nos sensations. Autrefois ces yeux disaient amour n travers les bâtons d'un éventail; aujourd'hui, les bords avancés d'un énorme eha]u>au dérobent la tête charmante à tous les témoins. L'obscrxateur lui-même ne sait ce qui se passe, qu'en étudiant, à défaut d'autre indice, la direction donnée au chapeau : l'amant et lui sont presque toujours sur la même ligue.
" Mais pourquoi ce non si fréquemment répété, lorsqu'on brûle de dire oui' Est-ce vertu, est-ce iinposlurc? Ce n'est ni l'un ni l'autre. On est décidé ji se rendre; mais on sent que le vaiiii|ueur attachera à sa xicloire un prix proporliouiié ji la résislaucc qu'il aura éiirouvée. On se Halte qu'il a assez d'ainour-propre po'ir croire que lui seul pouvait faire oublier le devoir; que les difficultés qu'on lui o|i|)iise encore sont la faible et dernière ressource d'une vertu mourante; qu'ainsi son bonllcur n'afl'aiblira pas une estime à hKniclle on prétend encore, qiiaïul on a cessé de la mériter, et que la reconnaissance ajoutera ii son amour.
>) Jusqu'ici on a combattu de part et d'autre ax'cc un avantage à peu près égal; mais l'heure heureuse ou fatale a sonné, et tout a changé de face. L'amant ne craint pas d'infiilélilé de la part d'une femme à qui sa faiblesse a arraché des larmes. Assuré de sa félicité, il s'endort sur les myrtes dont la main chérie l'a couronné, et dont elle sera toujours prête à lui tresser une couroiuie nouvelle. ,Ses alarmes ont cessé, et il jouit de son bonheur avec calme et sécurité.
• La beauté qui s'est rendue se reproche d'avoi" trop fait, et voudrait cependant pouvoir faire davantage. Elle redoute l'eiTct tro|) ordinaire de la jouissance , et une glace flatteuse ne la rassure que faiblement. La femme la plus ordinaire lui paraît redoutable. Elle a accordé des faveurs par goût; elle les prodigue pour fixer, et elle ne sent ])as que le moyen qu'elle croit le plus propre à aflermir son empire le détruira infailliblement. Le moindre inan([ue d'égards, de soins, de préxenanecs, la tourmente l'exaspère. Elle n'aura de repos qu'après une explication qui ne la convaincra pas, ni.iis à laquelle elle s'eiïorccra de croire. Elle portera partout des inquiétudes sans cesse renaissantes; partout elle cherchera, elle abordera son amant. Elle le suivra jusque dans les salons, et sa place sera toujours près de lui. Fait-il un mouvement, elle le suit des yeux. Parle-t-il ,i une femme, elle rougit, elle pâlit, elle se lève, elle marche au hasard, elle donne un coup d'œil it une table de jeu pour avoir l'air de faire quelque chose, et elle n'a qu'un but : c'est le fauteuil qui touche à celui oii la satiété berce son amant. Elle trahit son secret, et s'étonne qu'on ait pu la deviner.
« \ oilà, monsieur le maire, un préambule long, n'est-il pas xrai!' Il était peut-être nécessaire pour X'ous faire bien comprendre ce que je X'ais vcus raconter.
» Je m'étais mis une première fois h ce balcon. Une fille du village s'approche, et une voisine lui souhaite le bonjour en l'appelant par ] son nom. Celte fille passe et repasse, et à chaque fois un coup d'o'il, I vif, animé, pénétrant, est lancé dans cette maison. Ce n'est pas .i un sale et laid garçon d'écurie que le regard s'adresse : c'est donc Dubourg que cherche celte femme. Sa démarche esl timide, incertaine, embarrassée. Elle ])araît désirer et craindre à la fois de xoir l'homme qu'elle préfère : elle n'est donc pas encore sûre de lui. Cependant, si quelques mots ne lui :ivaient fait pénétrer les dispositions secrètes de Dubourg, elle ne s'exposerait pas au ridicule dont lui-même pourrait la couvrir s'il voy.iiî ses démarche avec indifl'érence. Elle sent (|ue des imprudences répétées l'exposeront au ressentiment de la jeune femme; mais elle s'expose à toul dans l'espoir de porter enfin Dubourg à se déclarer. Il est clair qu'ils en sont encore à l'amour naissant, et c'est d'après cet aperçu ([ne j'ai parlé à l'époux, qui touchait au moment d'être infidèle. J'ai produit sur lui un elVel que je peux nommer diabolique, et je crois l'avoir ramené à sa femme, du moins pour i|uel(|ue temps.
u Parbleu, dit le maire à M. Martin, je suis charmé de votre pénétration , et je vais vous prier de me donner votre avis sur un choix (|u'il faut que je fasse, et qui m'embarrasse beaucoup. — Je sais ce (jiie c'est. Vous avez ici un superbe domaine, vous avez chassé un réi;isseur (|iii xoiis xolail, et vous balancez sur le choix du sujet qui peut le remplacer avaiitageuseinent pour vous. Vous me regardez ! xous savez bien que le diable ne s'est pas plus mêlé de celle allaire-ci que de celles dont je vous ai donné l'explication. »
Bertrand rentre. « .Alonsicur, dit-il, la dame en question vient de passer. — Laissons-la aller, je la joindrai à l'ontoisc. — Mais, monsieur, elle y sera dans deux heures. — Je le sais bien, mais elle sera forcée de s'y arrêter. Laissez-nous, mon ami.
"Quelle est cette dame? demanda le maire quand Bertrand fut sorti. — (i'est mon secret. — Je vous demande pardon ; mais il me
M. MARTIN
sfiublo qu(> personne n'a |iu vuiis dire poiir(|iioi ni rtimnient f Ile sera lorcii' lie s'arrèlir ii l'uiitoi^e, et vous nVles pas ilevin ? — \ «lus ne seiiii piis trcs-eloiijné île le eroire, si j'aMiis élé moins friine avee vous. Je peuv , sans eoniproiuellre personne, viiiis dire ee ipii retiendra eelle tl.iuie à l'onloise : elle a ri|;ulii-renieut , toutes les M nialnes , une l'orle nii|;raine. l.lle ne l'a pas eur depuis <li\ jours ; II' i;rand air , la elialeur, le liruit et le niouveinent ilr la voilure lui eu donneront eerluineuienl une violente uujourd'liui. lU-venons, s'il vous plait, à votre ré|;lsseur.
>' \ ous êtes sans eontredil le personnage le plus important de ec V)lla|;c par votre ((ualité et \otrr opuleiue. l'ne partie <le eet éelat se rellile sur votre régisseur. Il a , ilans certaines eireonslanees, l'Iiouneur tie vous représenter; il est ilone iei le premier apri's vous, dette plaee doit être l'ortenient désirée, mèn>e poureeuv ipii sont inlialiiles a la remplir. Oes gens-là intriguent, et finissent quelquerols par se faire olïrir ce ((u'ils seraient ilésespérés de voir obtenir au mérite niotleste, ii la probité, au talent. Aucun des concurrents ne vous convient. — Irai-jc cberelier un inconnu ii Paris ? Je m'attacJie à ce qui m'entoure, et Je veiiv bien coiinaitre d'avance celui à qui je donnerai ma cont'iauee. — Donue/.-la à Coipiard. — (Ju'esl-ce ([ue c'est que ce Cu|;nard ' — C'est le AU d'un petit rermicr du village voisin.
>» Avei-vous quelifuerois observé les hommes , monsieur le maire, •vei-vous remarqué (|ue tous les pères veulent porter leurs lils audessus d'eiu ? Je vois dans ee peu de mots le ijerme de toutes les révolutions polilii|ues. t^'uv-ci veulent abattre tout ee qui les eiupéclie «le iiioiiter; ceuv-la s'elVorceuT de revenir au point d'oii la force des choses et les circonstances les ont précipités. Il n'est pas de transaction qui puisse rapprocher ces deux partis. Il faut (|ue l'un finisse par écraser l'autre. Mais je in'éloiijnc de l'objet dont nous nous entretenons.
» l.e père Coijnard mit son fils chez un avoué : vous sentez quel honneur c'est pour un villageois qu'avoir un fils avoué; et pouripioi le petit-fils ne serait-il pas président. ■" mais l'amliilioii n'euricliit pas toujours celui (|u'elle touriiiciitt'. l.e père C'oi;iiard passait une partie de son temps à faire des cliàteauv en Ks|)iif;ne, et l'autre à faire rédiger, pour la société d'agriculture de Paris, des ménioiies sur dirtérents essais qui avaient à peu près réussi. Une médaille d'or oblenue pour un projet impraticable finit de lui tourner la tèle. Olle manière d'être ne l'ait pas prospérer une leriue. Cognard s'aperçut que ses alTaircs étaient dérangées, il élait bon lioiuiiie au fond, il aimait sa femme et ses enfants. Le chagrin le saisit; et après avoir vécu dupe de sa vanité, il mourut comme un sot.
u Depuis quelque temps son fils était maître clerc; mais il ne balança pas entre son devoir et sou intérêt personnel. 11 lui restait une mère et deuv so'urs. H ([uilta son étude et ses habits bourgeois; il reprit sa blouse bleue, les sabots et le soc de la charrue. Kepuis deuv uns, il soutient ses parents par un travail pénible mais honorable.
■' Voilà du ddsintéresseraent et de la rigoureuse probité. Cognard entend très-bien les affaires, et c'est l'homme qu'il vous faut. — .Mais sa ferme ? — Le bail expire dans huit mois. Cognard donnera à sa mère un garçon de confiance , et vous lui permettrez d'aller de temps en t.eiups surveiller les travauv.
• — Ma foi , monsieur .Martin , vous êtes un homme de bon conseil. Je vais envoyer chercher Cognard. ^lais qui vous a dit tout cela ? — J'ai voyagé une heure avec Kosalie, la plus jolie laitière du canton. — En attendant Cognard allons nous promener dans mon parc , ou, si vous l'aimez luieuv, nous ferons une partie de billard. — . Je le veux bien. >
Ils sortent, ils traversent le village. Un bruit c'onfus part d'un cabaret; ils s'arrètenl. Les notables du lieu s'étaient rassemblés. Il ne s'agissait de rien moins que d'une requête au préfet, qui le su])plicrait de par Dieu de destituer le maire, qui est évidemment en eomuierce intime avec le diable, n Passons , passons! dit M. .Martin. ^ ingt paysans se rassemblent pour renverser leur premier magistrat; chacun d'eux se flatte en secret qu'il le remplacera : voilà le mot. D'après cela, vous n'avez pas le moindre tumulte à craindre. Ces gens-là, loin d'exaspérer les esprits, chercheraient à les calmer pour s'en faire ensuite un mérite au|irès de l'autorité supérieure. Laissezles écrire. Le soleil sera couché avant qu'ils soient d'accord sur la rédaction, et demain le préfet se mo(|uera d'eux.
M. ^lartin trouve à la porte du maire liertrand , sa calèche et ses chevaux. \ peine était-il sorti du Co(( hardi, (|ue IJuboun; avait fait déloj;erle valet et l'équipage, liertrand était porteur du mémoire de l'aubergiste, qui avait écrit au bas : /Icfu comptant du cocher du diable la suininc de quinze francs.
M. le maire se trouvait très-bien de la conversation de M. Martin. Elle était montée sur un ton très gai, et l'homme de bonne liumeur tire rarement sa montre. Cependant .M. le maire finit par remarquer que Cognard se faisait attendre. « C'est l'heure de son diiier, dit M. .Martin. Il se délasse du travail du malin au milieu des objets de ses alTectiuns. Quelles raisons aurait-il de se presser? Si d'ailleurs vous voulez que je vous parle francliemeiil, je doute fort qu'il accepte la place que vous lui dcstiuez. — Pourquoi donc m'avoir conseillé de
la lui oITrir? — ()h< je ne tuis pas infaillible, et je me «uis laissé enlraitier d'abord par le désir de vous rendre service à tous deux. J'ai réfléchi ilepiiis. Kn vous écoutant, et en lilo<|uaiit une bille, j'ai pensé plusieurs fois ii Cognard , et d'après l'idée que je me suis formée de so:i CM ri •■'... !i > . il n'acceptera pas. «
(^igiiard parait enlm. tiest nu garçon de vingt-rinq ans, grand, bien tourné et d'une figure lieurcuse. Il se prcMiitc avee politesse, mais sans marquer d'embarras. L'homme qui habite un château ne l'éblouit pas, et il ne lui niar<|ue d'égards qu'autant qu'il l'en croit digne.
.M. le maire lui parle du régisseur (|u'il a renvové, de son intention de le remplacer par un liomiiic eu état île suivre un procis, si le» eirconstances en amènenl, et surtout de juger, d'après ses connaissances en agriculture, de la capaeilé des fermiers i|ni pourront se présenter plus tard, des sûretés qu'ils peuvent oiVrir au propriétaire. Cognard ne répond pas un mol. .M. le maire s'imagine qu'il ne l'a pas compris, et lui fait une pioposilion précise. Cogu.ird, obligé de se prononcer, se recueille un moment et parle d'un ton modeste mais ferme. • .Monsieur le maire, je suis honoré de la confiance que vous me marquez, et peut-être en suis-je digne. Je sais que vous donnez à votre régisseur des émoluments au-dessus de ce ipic je gagne ; mais je liens à mon indépendance. Je me suis soumis à un travail soutenu pour m'acquitter envers ma mire, pour doter un jour mes sieurs. Je mène une vie dure ; mais mon evistence , eelle de ma famille sont assurées. Je ne ferai pas dépendre notre sort d'une fantaisie, d'un caprice , (|ui pourraient m'oter demain ce ((u'ils m'ont donné aujourd'hui. — Nous êtes fier, monsieur Cojpiard. — ?*ou, monsieur le maire; mais je suis un homme qui vaut quelque chose, et je ne vois pas pourquoi je me le dissimulerais.
„ — Que vous ai-je dit, s'écrie M. .Martin ! C;'est bien , c'est trèsbien , monsieur (Àigiiard , je suis content de vous. Uaisonnons cependant avec calme sur cette proposition i|ue vous rejetez. Notre bail expire dans huit mois, et vous n'avez jias encore de ferme. — J'en conviens. Mais je traite avec un propriétaire... — *Jui ne finira pas avec vous. — Et pouniuoi, s'il vous plait? — Parce que Severin veut absolument avoir la ferme. — Je le sais. — Et il enchérira sur vous , quelque prix ([ue vous en donniez. — <Jui vous a dit cela t" -— Je conviens que plus on promet, et souvent moins on donne. .Mais .NI. Durand ne s'imiuiète pas de l'avenir, parce que ses fermiers l'ont toujours payé. Il est vrai(iuc plus d'une fois il a fait vendre la récolte sur pied , et qu'il a ruiné le inallieureui cultivateur. Mais que lui importe! une caisse, dont il se sert peu, est constamment pleine, cl ses vues ne s'étendent pas plus loin, u
Cognard se frotte le front. .. Oui , c'est bien là le caractère de M. Durand. N ous le connaissez , monsieur? — Nloi , je connais tout le monde. Voyons maintenant, monsieur (^og'nard , ce que vous deviendrez, n'ayant plus de terres à faire valoir. Une mère, deux sœurs sur les bras, et pas de moyen d'evistence. — .Monsieur, vous me faites frémir ! — N ous voulez épouser une laitière... — Une laitière! une laitière ! Qui cpouserais-je dans ma position ? Une bourgeoise qui croirait me faire beaucoup d'honneur, et qui dédaignerait ma mère et mes sœurs ! D'ailleurs , monsieur, cette laitière est sage, jolie, sensible... — Et elle met son bonheur à vous appartenir un jour; mais l'indigence lui fermera vos bras. — Pourquoi chercher, monsieur, à m'aflliger de toutes les manières? truand je rencontre un mallieureux , je le plains, je le console. — Vous plaindre, vous consoler ! Je ferai mieux, mon cher Cognard.
" Si vous aviez accepté sans balancer les propositions de M. le maire, vous ne seriez à mes yeux qu'un homme vulgaire, et je laisserais aller les choses au gré des circoustanccs. Votre résistance vous a acquis mon estime, et jamais elle ne se borne à de stériles protestations. Je vais tout arranger. Vous êtes régisseur de cette superbe terre, voilà une alïairc réglée. El je vous promets, reprit NI. le maire, de n'avoir ni fantaisies ni caprices; les domestiques allachés à ma personne me servent tous depuis longtemps, interrogez-les. NI. le maire, reprend NI. Nlarlin , a couvert ses pâturages de bestiaux; votre mère entend l'économie rurale, elle sera chargée de cette partie. Ce travail est doux et facile : elle terminera ici heureusement sa carrière. Votre sœur aiiiée sait travailler en linge, elle aura soin de celui du château ; et plus tard on emploiera la petite NIarguerite, vous la mettrez en état de faire quchpie chose. Nlonsicur le maire , acquiescezvous à ce que je viens de proposer ? — Oui , parbleu , et de tout mon cœur. — Niais, messieurs, vous ne pensez pas que les emplois que vous destinez à ma mère et à ma sœur sont remplis par quelqu'un. Moi, j'établirais le bien-être de ma famille sur la ruine des autres ! Jamais, jamais !
« Diable, s'écria M. Nlarlin, je n'avais pas pensé à cela. Tous les obstacles sont levés, répondit NI. le maire. J'ai renvoyé avec le régisseur ceux qui étaient sous ses ordres; ils me volaient de concert. — Eh bien , mon cher ('ognard , que vous resle-t-il à dire ? — Je n'ai plus, messieurs, qu'à me Liire et vous bénir. — Allons, monsieur le maire, donnez vos ordres à votre régisseur. »
Le maire voulait que Cognard vînt s'établir chez lui le jour même. Il lui représentait (pi'un ccrl.iin nombre d'ouvriers étaient sans surveillant , que dilVérentcs parties productives éuienl abandonnées
M. MARTIN
depuis lieux jours. Il ajoutait , pour le di'tcrminer, que sou ri'gisseur habile roKo jolio politc iiiiiison isolôo (|ii'oii voit là, dans le parc, et à hi(|iiclli' tient un jardin bien tenu et en plein rapport.
Cof^nard répondait qu'il n'était pas préparé il son changement de cnnililinn; (|u'il fallait nécessairement qu'il arranijeàt ses alVaircs ; qu'il était surtout indispensable qu'il mit dans sa feiine un lionnne intelli|;enl et sur, et que cela ne se trouve pas en un moment. Il demandait huit jours.
M. le maire jeta les bauls cris. M. Martin arrangea encore cette aflaiie. D'ici à la moisson, ilisait-il, il n'y auia rien à faire aux clianips. et l'aRent que vous meltrcï dans la ferme passera son temps à regarder jaunir vos épis. Monsieur (;o|;nard , vous couclierez ici ce soir, et demain vous installerez votre famille. Tous les jours, après avoir donné votre coup d'a'il partout, vous monterez a cheval, et vou-rirez, pendant deui ou trois heures, vous occuper de vos affaires personnelles. Allons, messieurs, allons voir la jolie petite maison isolée.
Cognard suis ses protecteurs, et le premier objet qu'on rencontre à quatre jias du ehileau, c'est llosalie : Cognard n'a pas traversé le villa<;e sans lui dire un petit bonjour bien tendre. Itosalic est embarrassée , agitée. Elle baisse les youi d'abord, elle les relève en rougissant, et les porle sur iM. Martin. Kllc prend sa main et la baise. "Je ne sais comment cela se l'ait; miiis lille qui aime a toujours roreille plus fine qu'une autre, dit M. Martin. — Je vous assure, monsieur, que je n'ai rien entendu. — Non i' ah ! je me trompe quelquefois. Je vais donc vous instruire. M. Cognard est régisseur de cette ferre: il vous épouse dans quinze jours, et vous allez venir avec nous voir votre nouvelle habitation... Ah eà ! si vous n'avez rien entendu , pourquoi donc celle marque de déférence et d'aft'ection que vous me donniez tout a l'heure? — Ah! monsieur, ce billet de banque... — J'avais bien l'intention de vous l'olTrir; mais j'ignorais que vous l'eussiez reçu. Je vois ([ue Bertrand devient aussi observateur, et qu'il commence à nie deviner.
— Un billet de mille francs ! dit le maire. — 11 n'en faut pas conclure que je sois millionnaire. Je donne mille francs à l'homme estimable qui en a besoin; c'est mon taux, et il ne m'est pas encore arrivé de les donner deux fois dans l'année. Bertrand, en marquant notre jeu au billard, a appris à connaître Cognard, et il a jugé avec beaucoup de sagacité que le moyen de lui rendre le cadeau plus agréable était de le faire passer par les mains de Rosalie. Je suis content de vous, Bertrand. Mes bons amis, ce billet est le présent de noces. — Moi , je donnerai le repas, dit le maire. — Ah! messieurs, messieurs, reprit (Cognard, c'en est trop: je ne souffrirai pas... — Encore de la fierté, du raisonnement! Monsieur Cognard, si vous ajoutez un mot, je me brouille avec vous. — Mon bon ami, ne fâche pas monsieur. Tu ne sais pas qu'il est sorcier. — Comment, il est sorcier! — ^lais un sorcier de la meilleure espèce. — Allons, allons! voyons la jolie petite maison, n
On entre, on va de chambre en chambre. Tout est plus soigne, plus gai que dans la maison du procureur chez lequel a travaillé Cognard. Rosalie est dans l'enchanlcmcnt. Un sourire de satisfaction se développe sur les It'Vres du jeune homme et il regarde, sans lui dire un mot, celle qui va partager son bonheur. « \ oil.H enfin le langage du cœur! » s'écrie M. Martin; et il embrasse Cognard de toutes ses forces.
Cognard, ébranlé par ces messieurs, fut aisément vaincu par l'amour. Il trouva très-bien et très-simple ce qui d'abord lui avait paru un peu précipité, et il s'occupa franchement de la distribution des lieux. "Voilà, dit-il à Rosalie, notre chambre à coucher, u La jeune fille fille n'approuva que par une inclination de tète, et elle rougit jusqu'aux yeux. « Voici, dit-elle, la chambre de ta mère; celle-ci sera pour tes sœurs. Que ferons-nous de cette grande pièce? — Permettez, dit .M. Martin, que je la meuble, et que je me la réserve : j'en aurai peut-être besoin. — Ah ! monsieur, s'écrièrent ensemble les jeunes gens, tout ici est à vous.
— Viens, Cognard, viens apprendre la grande nouvelle à tes parents. Ta bonne mère va pleurer de joie, u KUe prend le bras de son ami, et ne marche pas : elle saute, elle chante, elle rit; elle ne se possède pas. " Monsieur Cognard, crie le maire, je vous attends ce soir.
— Monsieur Martin, je vous dois beaucoup, et de toutes les manières : vous m'avez fait connaître des jouissances que jusqu'ici je n'avais qu'cHlcurécs. Je crois que cet aveu vous fera compter M. de Polmont au rang île vos amis. — Monsieur de l'oluiont, rien de si commun que le nom, rien de plus rare que la chose. Ou appelle son ami un homme qu'on connaît a peine; celui avec qui on n'a que quelques rapports de goûts ; ou presse la main de l'être confiant qu'on cherche à supplanter; un se dit l'ami d'un hoiiime à qui ou ferme sa bourse; on séduit la fcuiiiic de son ami. Vous avez vu qiulciucl'ois de la fausse monnaie, monsieur de Polmont.'' — Oui, monsieur Alartin. — lié bien, l'amitié du jour ressemble beaucoup à cela. — Vous ne me flattez pas. — Je ne ïlatle personne. — Je voulais vous otTrir le diiier de l'amllié; vous accepterez au moins celui de la recunnaistancc. — Cela dépend de l'heure qu'il est... quatre heures. J'aurai le
temps d'arriver it Pontoise ii celle oii je me couche ordinairement : Je suis régulier dans tout ce que je fais. «
On est à table. On commence par manger en silence; c'est assCï l'usage. M. de Polmont pensait à tout ce qui s'était passé depuis le matin, et il grillait de savoir qui était cet homme dont l'influence agissait sur tout le monde avec une force irrésistible.
M. Martin l'observait en mainjeant, et il lui dit : «Vous allez m'assaillir d'une foule de qiiestiinis : je veux vous en épargner la peine. Vous savez ([u'oii m'appelle Martin: je vous assure que je suis honnête homme; j'ai de l'aisance, et je n'exerce aucune profession. Il vous importe peu de savoir qui était mon père, si je suis gentilhomme ou roturier, et si j'ai mille éeus ou cent mille livres de rente. Voilà, monsieur, tout ce que je ])eux vous dire. — Vous êtes bien réservé, monsieur Martin. — J'ai sans doute de bonnes raisons pour l'être, monsieur de Polmont. — Au moins, aurai-je le plaisir de vous revoir? — Peut-être ici, monsieur. — Et quand, monsieur Martin? — Peut-être dans quelques jours... A jiropos de cela... Bertrand! Bertrand! donnez vingt-cinq louis à M. le maire. C'est bien, allez, mon ami. Monsieur, vous me ferez le plaisir de remettre cet argent à Coguard , et vous le prierez de faire meubler de suite la chambre
que je me suis réservée chez lui.... Allons, qu'est-ce encore de
nouvelles questions? — Comment se fait-il que vous, qui connaissez si bien les hommes, vous laissiez votre argent à la disposition d'un domestique qui peut disparaître demain? — Il est impossible que Bertrand se sépare jamais de moi. — Et pourquoi? — C'est encore un secret. Adieu, monsieur; je vous remercie de l'accueil que vous m'avez fait , et je crois que nous dînerons encore ensemble , ici ou ailleurs. »
Parbleu, se disait M. Martin en montant dans sa calèche, j'ai passé huit heures à Achères, mais elles n'ont pas été perdues, et voilà comment j'aime à employer mon temps.