‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 334 sur 379 · III. — La dame de Pontoise · texte numérisé non relu

III. — La dame de Pontoise

« Nous avons perdu le village de vue, dit M. Martin en arrêtant ses chevaux. Venez, Bertrand; mettez-vous là... Serrez-vous donc. Si je vous laissais faire, vous me colleriez aux parois de ma voiture... Vous avez mal dîné, mon ami, et c'est moi qui en suis cause. — Vous avez bien fait, monsieur, de vous arrêter là... Si je pouvais rire, ja rirais, et de grand cœur. — De quoi donc? — De la surprise des domestiques du maire quand ils ont vu que je ne vous servais pas à table ; de la stupéfaction dans laquelle ils sont tombés quand j'ai refusé de partager un bon dîner avec eux pour aller dans la calèche, manger du pain et ronger une carcasse de poulet froid. Le domestique, auront-ils dit, est aussi extrrordinaire que le maître. Nous avons laissé de nous dans ce village des idées bien singulières, ah! ah! ah! ah! — Mon cher Bertrand, vous vous dédommagerez ce soir, à Pontoise, de la frugalité de votre dîner... Comment, le sommeil vous gagne enïore! — Hé, monsieur, je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit dernière, et la nature ne perd pas ses droits. — Faudra-t-il que je couche avec vous pour vous distraire de vos tristes idées? Bertrand , le chagrin aggrave le mal; on ne le surmonte qu'avec du courage et de la persévérance.

— (Qu'opposer à la princesse ? — Moi , vous , tous les honnêtes gens. Il y en a bien peu; mais ils sont forts de leur réputation, s'ils sont faibles par le nombre. — A la bonne heure. ^lais le rang de cette dame ? — Elle le flétrit. — Ses richesses? — Elle en abuse, et l'excès même des abus est le signe certain de leur prochain anéantissement. Mon ami , l'homme naît bon; la nature lui a donné des passions qui devraient tenctrc à son bien-être; mais l'ambition, la cupidité les exaltent; les privations les irritent : c'est dans la civilisation qu'il faut chercher la cause du mal. Mais aussi l'intérêt général repousse l'ennemi de la société , de quelque nom , de quelque vernis qu'il se couvre , et tôt ou tard il succombe. Soyez tranquille et dormez, puisque vous pouvez dormir. »

M. Martin tenait les rênes d'une main, et de l'autre un la Bruyère, dont il li.sait par-ci par-là quelques pages. Les hommes, pensait-il, devraient savoir ce livre-là par cœur : il y aurait moins de dupes, et par conséquent moins de fripons. La dillerence que j'établis entre la Rochefoucauld et la Bruyère, c'est que le premier a fait ses Maximes moins avec des observations qu'avec de l'esprit, et que le second, toujours simble, séduit et persuade, par cela seul qu'il est vrai.

Déjà la calèche touchait aux premières maisons de Pontoise. Je ne me croyais pas si avancé, se dit M. Martin. Des réflexions et un livre sont plus (|uc suffisants pour qu'on oublie où on est. Il éveille Bertrand en sursaut. « Vite, vite, mettez votre faux nez. Il nous a déjà été utile, et il le sera vraisemblablement encore ce soir. Le rôle (jue vous avez pris, et que par parenthèse vous ne jouez pas toujours trèsbien, vous rapprochera de Matiska. ^ ous l'observerez, vous l'épierez, et peut-être parviendrez-vous à lui parler. Moi, je pousserai sa maîtresse, et je crois que nous découvrirons quelque clin-ic. »

Vous imaginez probablement que cette dame après laquelle M. Martin court en chevalier errant est jeune, jolie, aimable. Elle a cinquante ans : son teint est jaune, tes yeux sont caves, ses joues flétries, son

H. MARTIN

front sf couvre de rides; on vieillit vite quand on n'est pas bien aveo soi-mt^me.

.^I. Mailin ne connaît ni Pontoiso ni aucun de ses haliitanls. Il faut donc dcMiaudn- quelle est la mcillouic aul)iT|;c : c'est la sans doute que la p^ilu•c•^s(• use sa nii(;rainc. On arrive a la porte de l'Iuilel du Grand (icif, nu demande à voir des cliaiiihres , ou est loi;i'.

< )Ia lille, dit M. Martin à la servante qui arrangjeait son lit, il est arrivé ici à (pialre heure» une (jraude ilanie, cjni riait avec ses feuiines dans une licriine devant laquelle couraient deux laquais en livrées.

— Oui, monsieur. — Cette daiue a la niijjraiue, et elle est coucliée.

— D'oii savez-vous cela, vous qui arrivez? — On me l'a dit. « Je n'ai pas envie, pensa-t-il , de faire ici le sorcier, cela nie nièuerait trop loin et m'écarteraiUle mon olijet. " Oiicstrappartcment de cetti'dame?

— Là, il côté de votre eliaml)rc. — Allez lui dire qu'un étrau|;er demande à la saluer. — l'uisque vous savez, monsieur, qu'elle a la migraine, vous devez piMiser (|u'elle ne recevra pas un étranger. — La remarque est d'une lille de bous sens. Faites venir !\lHtiska, la premij-re de ses femmes. — La première de ces dames ne quitte pas le lit de la princesse. — Oh! que d'obstacles! Je saurai les lever. • M .Martin marche droit à rapparlciiienl île madame, el Suzclte se précipite. Elle entre, elle cric q\i'un monsieur à qui elle a refusé la porte va forcer l'entrée. IMaliska se présente avec un air de dignité qui fait rire M. Martin. Elle fue l'insolent ipii ose lui mani|uur de respect. . Elle recule, elle p:\lit, elle veut balbutier quelques mots, el les sons expirent sur ses lèvres. Suzettc sort, ne comprenant rien à ce qu'elle voit. M. Martin est auprès du lit de la princesse. •< Madame, vous avez déjà donné cinq heures .'i votre migraine; j'espère que vous m'accorderez bien cinq minutes. — Matiska, parlez à cet homme qui me fatigue. — Cet homme, madame, ne parle aux domestiques que lorsqu'il a besoin de leurs services. «

La princesse fait un effort. Elle se tourne vers M. Martin , elle ouvre les yeux, et parait douter de ce qu'elle voit. " C'est moi , madame, c'est bien moi. — Que me voulez-vous encore, cruel homme que vous f'tes? — Cruel homme, dites-vous! Quelle épilhète vous donneront donc vos victimes? Vous avez sur l'une des droits auxquels vous donnez la plus révoltante extension ; vous n'en avez aucun sur l'autre, et je veux la tirer de vos mains. Oii est-elle? — Je ne vous le dirai pas. — lAIadame, le prince votre époux est un des hommes que j'ai le plus aimés, parce que j'avais pour lui une profond estime. — Et voilà pourquoi je ne vous crains pas — C'est par respect pour sa mémoire que je me suis borné à vous suivre de Berlin ici, observant tout, et attendant de quelque cioconstance heureuse ce que jusqu'à présent vous m'avez refusé. Mais le motif de ces ménagements cédera enfin à des considérations d'une plus haute importance. Uéfléchissez, madame, que la conduite que vous tiendrez aujourd'hui peut influer sur le reste de votre vie. — Qui ne X'ous craint pas ne redoute personne. — Je x'ous entends : vous êtes trèsbien à la cour de Hussie, et vous croyez votre crédit inébranlable. Il est vrai que le sort des souverains est d'être souvent trompés par ce qui les entoure; mais leurs yeux s'ouvrent quelquefois, et il n'y a pas si loin que vous le croyez des marches du trône en Sibérie.

» Au fait, madame. Vous avec traversé l'Allemagne et toute la France en évitant soigneusement les grande routes jusqu'à Troyes. \os précautions mêmes indiquent un plan secret, que j'ai pénétré, que vous suivez avec opini.ltreté, et dont vous voulez dérober l'exécution à tous les yeux et surtout aux miens... — J'ai un plan, sans doute, et ce n'est pas à vous que je le nierai. Mais c'est vous seul qui m'avez fait traverser la plus grande partie de l'Europe. Croyez-vous que je ne vous aie pas fait observer de mon côté ? Je savais que vous me suiviez, et je xoulais vous dérober ma marche. C'est pour y parvenir que j'ai pris tous les chevaux qui étaient à la poste de Troyes, persuadée que je gagnerais quelques heures sur vous. Voilà tout ce que je veux vous dire, tout ce que vous saurez. — Et c'est à Troyes que j'ai perdu de vue cette voiture mystérieuse qui a marché pendant trois jours en axant de la vôtre. Je ne vous demande pas qui était dans cette voiture, je le sais comme vous. Vingt fois j'ai été tenté de la faire arrêter, et je n'ai été retenu que par la crainte d'un éclat qui vous eût ditïamée. Finissons. Qu'est devenue cette voiture? — Je me tais. — Vous n'ignorez pas, madame, que mes conjectures sont souvent assez justes : vous persistez à vous taire, et vous entrez en Normandie, et X'OUS vous dirigez vers les bords de la mer! Très- vraisemblablement ce n'est pas vous qui allez vous embarquer. >i

Ici .M. .Martin fixe la princesse, et remarque une altération sensible dans ses traits. « Vous paraissez revenir à des sentiments de modération. Parlez, parlez, madame. Il y a toujours quelque grandeur à avouer ses fautes, il est toujours temps de les réparer. — Quand j'ai pris un parti, je suis inébranlable.

» — Monsieur, monsieur! » cric une voix qui arrive toujours à l'oreille de M. Martin. Il sort, il descend. Bertrand le tire à part dans le fond de la cour. « Matiska, lui dlt-il, a conduit sous cet appentis un domestique de la princesse et lui a parlé bas. Je me suis glissé près d'eux à la faveur de l'obscurité, et cependant je n'ai pu entendre que quelques mots sans suite : Pas île temps à perdre... Cn cheval de poste... à Dieppe... Bolesko... Ah! monsieur, Bolcsko, qui a si indigncmeut abusé de ma crédulité! — A Dieppe, a dit Matiska, à Dieppe!

c'est là qu'il faut aller. Mon cher Bertrand, des chevaux de poste k l'instant, la minute. On veut précipiter raccomplisscment de l'infernal projet: il faut prcMiiir ce^ gens-la. .'\ liez, courez; moi je vai» faire garnir les colTre;, de la caUclie. u

M. .Martin donne ^es ordres. Il met SM cbeviux en subsistance dans l'hôtel : il les reprenilra au retour.

Bertrand revient. Lui et M. Martin aident aux postillons. En un clin il'ieil tout est prêt. Sii francs aux guides, dit M. .Martin. On est eu voiture, on est |)arti.

J'entends déjà les observations de la critique. Comment M. Martin, <|ui vojaj;eave(! ses elievauv, a t-il pu dépasser la princesse, i|ui louil la poste.' La remarque est tellement impurtantCiquc je ii>' peuv lu'empêeher d'y répoiulre.

De llerliu à Paris, M. Martin avait été cn poste comme la princesse. (!ettc dame, qui cherchait à le dérouler, s'était arrêtée dans la capitale de la France et s'y tenait bien cachée... Elle le croyait au moins. Mais il y a à Paris des inspecteurs d'hôtels |;arnis, (|u'»n ne pay<' pas cher, et i|ui ne s'elTrayenI pas d'un cadeau oiTert de bonne gràci'. 11 était défendu aux gens de la princesse de mettre le pied dans la rue ; mais son train était assez remari|uablc pour ipie M. Martin sikt dans les vingt-quatre heures qu'elle logeait à l'hôtel des Princes, rue llielielieu.

liertr.ind, avec son faux nez, était allé prendre dans cet hôtel un logenieiil modeste. Il iio tarda pas à s'approcher de mademoiselle Eliska, la plus jeune et la plus causeuse des femmes de la princesse. Il ne lui parlait que de la pluie et du beau temps, de peur de se rcn- 1 dre suspect : il voulait la voir venir. IMademoiselle Eliska était trèsréservée. Mais une jeune femme de chambre a toujours quelques petites alVaires, que ne lui fait pas entièrement oublier le zèle avec le(|uel elle sert sa maitresse. Eliska avait connu à Pélersboiirg un très-joli chasseur attaché à la maison d'un grand seii;iieiir, actuellement ambassadeur de Uussic cn France, et elle désirait beaucoup ne pas quitter Paris sans renouveler connaissance avec lui. Elle était aux arrêts dans l'hôtel; elle n'avait donc qu'un moyen : c'était d'y appeler son chasseur. Elle voulait que sa lettre lui filt remise cn main propre, parce qu'il avait fait la sottise de se marier, et la sottise plus forte d'avoir permis à sa femme de le suivre. Eliska regardait Bertrand comme son ami, et elle le pria de vouloir bien se charger de faire sa commission.

Bertrand accepte avec empressement cette marque de confiance; il déclare même qu'il s'en tient trcs-honoré. Mais au iiremier coin de rue il ouvre la lettre, ce qui n'est pas très-bien, et ce qui ne fut pas diflieile : le pain à cacheter était encore mouillé. Ses motifs, que vous connaîtrez plus tard, le rendent excusable.

Mademoiselle Eliska ne savait rien des projets de madame. .Mais en allant et venant elle saisissait toujours quelque chose de ce <|ui se disait entre elle et Matiska. Elle informait le chasseur, d'un style passionné, qu'elle avait au plus trois jours encore à passer à Paris , et elle l'invitait à en tirer le plus grand parti. Elle ajoutait que l'occasion n'était pas à négliger, parce qu'il y avait lieu de croire c|u'ils ne se reverraieni de longtemps : elle avait entendu qu'on allait eu IVormandie, et on avait parlé de retournera Pétesbourg par les Pays- Bas , le Hanovre et la Prusse.

Bertrand recachette la lettre et la porte à son adresse. Il court chez M. Martin, et lui fait part de ce qu'il a appris. M. Martin le charge d'acheter deux chevaux , et de les conduire à Saint-Germain ; il prévoit déjà le parti qu'il en pourra tirer. Il se rend dans cette ville la veille du jour oit madame devait quitter Paris , et IM. Bertrand , avec son faux nez, s'établit de planton dans la rue qui communique au chemin de Paris. La princesse arrive le soir, et s'arrête pour se coucher. Le lendemain M. Martin part à une heure à laquelle femme de distinction ne s'est jamais levée. Vous savez le reste.

Le soleil paraissait à peine, lorsque nos voyageurs entrèrent à Dieppe. Ils avaient eu le temps en route de convenir de ce qu'ils feraient en descendant de voiture , et chacun d'eux s'occupa aussitôt de remplir la tâche dont il s'était chargé.

Bertrand fil réveiller le commissaire de la marine, pour savoir quels étaient les voyageurs qui attendaient le moment de s'embarquer. Le commissaire, qui trouvait les jo'irnécs assez longues en les commençant à huit heures , dit à sa cuisiiiii-re d'envoyer promener Bertranil. Bertrand, qui n'était pas venu à Dieppe pour s'y promener, insista , et voulait à toute force parler au commissaire. La cuisinière, rigoureuse observatrice de sa consigne, se mit en travers de la porte, et jura à Bertrand qu'il n'irait pas plus loin. Bertrand protesta que la perte d'une heure pouvait lui en occasionner une qui serait irréparable. La cuisinière cessa de discuter, et resta ferme à son poste.

Pendant qu'ils se regardent face à face, M. Martin est sur le port. Les marins quittent volontiers leur lit quand ils n'ont plus rien à y faire, et .M. Martin trouve à chaque pas des gens prêts à lui répondre. En moins d'une heure il sait l'histoire et la destination des quinze à vingt bateaux que peut contenir le port de Dieppe. On allait équiper les uns pour la pêche du hareng; d'autres prenaient un chargement de cidre, destiné à être baptisé a Paris: celui-ci devait porter des caux-dc-vieà Jersey ; cclui-la allait fournir aux habitants

M. MARTIN

du iior«l dfi Etats-Unis tl'Amtîrique de quoi se vùlir chautlemeiit en allant » lu cliasse aui ciislors,

AI. Martin tcrmiiif ici ses questions, et commence à réQi'chir. Pour jii;;ir lie ce que fera quelqu'un qu'on veut lu'ni'trer, peusait-il , il faut se mettre à sa place. Si j'étais la princesse, aurais-je donné ordre à Itolcsko d'aller à la péelie aux liarcni;s, on de retourner par mur à Paris? ^on cerlaineiueiit. L'envcrrais-je à .lersey ? Celte ilc est trop près des côtes de Kraine. .Mais le territoire des lùats-Unis est ininiensc. On peut, en s'enl'oneant jusqu'à ses dernières liniiles, itrc inconnu au reste de l'univers : c'est ii bord de ce brick (jue s'embarquera liulesko.

M. Alarlin s'arrt^te donc devant l'IIiroinhlk , et observe ce qu'on y fait. Itientôt ccrl.iincs dispositions lui annonicnl un départ très-proclwiin. Il ne balance pas, et il entre ilans le bâtiment. Il salue le capitaine, et il eni;a(;e la conversation. Il apprend (pi'on doit mellrc à la voile à la marée du soir. « Vous avez sans doute, dit-il, quelques passagers <|ui veulent aller respirer un air libre? — IVon , monsieur, je n'ai persoune. u Cet homme me tromperait-il ■' pensa M. Martin. Est-il de connivence avec i-c fripon de liolesko? Il est constant qu'il n'y a encore aucun passaijcr a bord : je ne quitterai pas le quai, j'y passerai toute la journée, s'il le faut.

MoDsicur et madimc Dubourg étaieut les propriétaires du Coq hardi.

Il se promenait en long et en large, lorsqu'il vit arriver Bertrand Lors d'baleiiic et la joie dans les yeux. " Ils sont ici , ils sont ici ! lui ria-t-il d'aussi loin qu'il l'aperçut. En sortant de chez le commissaire de la marine, ([ui m'a fait positivement mettre a la porte , j'ai rencontré le domestique que Matiska a expédié hier au soir. Il a quitté sa livrée, il marcliait précipitamment, il a passé près de moi sans me reconnaitrc, et c'est ce que je craii;nais : il m'a vu avec mon faux ne?, à l'bùlel des Princes. — Vous l'avez suivi sans doute? — Je n'y ai pas manqué. Venez, venez , je vais vous conduire à leur auberge, et j'abandonnerai ix votre sagesse la direction que vous croirez devoir donner .1 un dénoùmeut que depuis si longtemps nous désirons tous les deux, n

X jM-'ine finissait -il de parler, qu'ils virent ce même domestique accompagnant une voiture à bras, chargée de malles, qu'il dirigeait vers le bâtiment destiné pour l'ile de Jersey. « L'observateur le plus exerce peut se tromper, dit M. Martin, mais je les devine à présent : ils vont a Jersey, où ils seront ii l'abri «le toutes poursuites; et là ils profiteront de la première occasion favorable pour mettre l'immensité de l'Océan entre eux et nous. Pas mal vu, pas mal vu. Mais ne perdons pas de temps en vaines réflexions : le moment d'agir est arrivé, u

M. Alarliii marche droit au domestique, et lui frappe fortement sur l'ép.iule. ■ Kric, tu m'as vu hier soir, et tu ne te doutais pas que je pusse être ici si matin. » Le domestique s'arrête, et la frayeur se peint dans tons ses traits. Il balbutie que ce n'est pas à lui à juger les motifs des ordres qu'il reçoit, que son devoir est de les exécuter. " Kn Knssic on donne le knout aux serviteurs zélés de ton espèce, ici on les envoie aux galères. Tu sais ce que je peux : obéis en silenre , c'est le seul parti qui le reste. l'"ais retourner ta brouette , et conduis-nous à l'auberge d'où elle est sortie. «

Ils avaient remonte le purt , et ils rentraient dans la ville, lorsque

Bertrand reconnut Bolesko , qui descendait vers la mer. Dnc jeune personne tenait son bras, et marchait de maniiTC à faire croire <iu'on n'usait envers elle d'aucune violence. Bertrand remet son faux nez dans sa poclie, et s'élance sur Hnlesko. i.- Kcconiviis-moi et tremble, d cric-t-il. La jeune personne se jelte <lans ses bras.

« Ce n'est jjas ici qu'on peut s'ex|)liqucr, dit M. Martin. Conduisons mademoiselle à notre auberge ; qu'on y transporte ses elTcts. Bolesko, marchez devant nous. «

MM. !Martin et Bertrand produisaient sur Bolesko une impression telle, qu'il ne put que baisser la tète en signe d'ae([uiescement. On traverse la ville dans le plus grand silence. On arrive à l'auberge : on s'enferme chez soi. La jeune personne se précipite de nouvean dans les bras de Berlrand. « Mon jière!... mon père! s'écriait-elle d'une voix éloufl'éc, combien j'étais loin de croire que je vous reverrais sitôt! »

Des larmes abondantes coulaient de ses yeux et se confondaient avec celles de Bertrand. « Ah! dit-il à Bolesko, j'avais juré ta mort; mais la colère s'éteint dans un cœur oii régnent la joie et le bonheur. »

M. Marlin jxulageait le ravissement de Bertrand et de sa fille, mais il conservait toute sa tète. Il avait vu Bolesko s'approcher à plusieurs reprises d'une croisée ouverte , son air égaré et sinistre l'ax'ait frapppé. " Tu es bien le maître, lui dit-il , de te jeter par la fenêtre. Tu te ferais justice : va , ne te retiens pas. Cependant, si tu x'cux être docile, je te permettrai de retourner auprès de ta maîtresse, qui sans doute comblera de ses bontés l'agent intelligent et adroit qui a si bien rempli ses vues.

• Sois vrai, où conduisais-tu Paula ? — A Jersey. — Et de là? — Au Brésil. — J'entends. L'autorité arbitraire y règne , et l'inquisition y a des cachots. Tu aurais dénoncé au saint-office quiconque aurait essayé de tirer celte jeune personne de tes mains. Diable! c'est du génie cela. Mais qu'allais-tu faire sur le bord de la mer, pius()ue le bâtiment (|ui devait te porter à Jersey n'est pas encore prêt à appareiller ? — La princesse m'a dépêche Eric cette nuit. Il m'a apporté l'ordre de m'embarqucr à l'iustaut, n'importe comment. J'ai été à la pointe du jour m'entendre axec le patron, et arrêter une barque qui aurait longé la côte jusqu'à Fécamp , où le Saint-Pierre aurait relâché et nous aurait pris. — Tu es un grand coquin. — Comme il vous plaira, monseigneur. — Prends une plume, écris ta déposition

et signc-la. — .Monseigneur! — Fais ce que je te dis, ou saute

par la fenêtre... Tu voudrais ne faire ni l'un ni l'autre. Il faut opter cependant, à moins toutefois (juc tu n'aimes mieux être arrêté, et pour cela je n'aurai qu'un mot à dire. Ah! tu prends la plume : c'est très-bien. Je vais te dicter, si tu le permets. Il est bon que tu confesses comment tu as surpris la confiance de M. le comte au moment où il fut persécuté et proscrit. Pendant que tu écriras cet enfant et son père se dédommageront un peu du mal que tu leur as fait. — Mais , monseigneur, quel usage voulez-vous faire de cette pièce ? — Me crois-tu fait pour me venger d'un être tel que toi ? Je veux joindre ce titre à ceux que j'ai déjà , et les opposer ouvertement à la princesse, si elle tente quelque chose encore contre le repos de cette famille. Conseille-lui de la laisser en paix, entends- tu? Allons, écris.

« Je déclare que je suis un grand coquin.

u — Mais , monseigneur... — Que je suis un grand coquin. As-tu mis? Bon.

» Je suis un grand coquin :

1° Parce que j'ai servi pour de l'or des passions haineuses et des intérêts auxquels j'étais tout à fait étranger.

!" Parce que j'ai feint de détester les persécutions exercées sur le comte Obinski, afin de surprendre sa confiance uniquement pour lui enlever sa fille.

3° En ce que j'ai abusé de l'ascendant que j'ai pris sur lui jusqu'à l'amener à me faire connaître l'asile où il avait caché Paula.

4° En ce que, pour consommer mes détestables desseins, sans éprouver de difficultés de la part de la noble demoiselle , j'ai tiré du comte une lettre ainsi conçue...

• Paula , x'ous devez avoir encore cette lettre. — Monseigneur, elle ne m'a jamais quittée. — Donnez-la-moi. Allons , écris.

» Ma chère et infortunée fille , un homme de bien a pitié de nos maux. Bévolté de la conduite de la princesse, il la quitte pour s'occu])er uni([uement de nous. Que Dieu le récompense !

H Que Dieu le récompense ! Ah ! drôle , s'il te traite selon les mérites... Poursuis.

» Tous les yeux sont ouverts sur moi. Je ne peux tenter de me réunir à toi sans nous exposer à de plus grands malheurs. Laisse-toi conduire par le digne Bolesko.

• Le digne Bolesko!

• Il te tirera de la Pologne, et te conduira fur une terre étrangère. » Très-étrangère en cITct. Au Brésil.

• Adieu, ma chère fille, je te bénis. Espérons que des jours plus heureux luiront enfin pour nous.

» As-tu écrit ? — Oui , monseigneur. — Poursuis.

» Je suis un grand coquin,

» 5° Parce que cette lettre, qui devait me rappeler à l'honneur

M. MARTIN

n'd M pour moi qii'uu moyen de si'cmili- iliiiis la luarcbc iiirimc (jiie j'ai uilo|itt T.

» Allons, siijiiv.

" Je lie le ileinaiiiic plus rien. F.n ti' ilietani il m'est venu de» idée» plus justes <|ue les premières. Aon , tu ne reverras pas ta maîtresse : tu sens bien <|ue si la prineesse me forée a lui intenter une alïaire. tu seras n<'ees»airemenl impliipié au piiieès , et lu ni' te soueies pas de cela du tout. Tu vas l'eiiilianiinr a l'iuslant. Tu resteras à Jeisej, oii tu te trouveras aussi liien iiu'aiileur>, et tu y man|;eras rari;ent de la prineesse. Tu es inuuranl, paii-sseu\, et lu aiuus tes aises, l'our te les proeurer, lu feras de nouvelles sottises, et tu liniras par être pendu. ^ a-t'en.

• Paula , il y a loni;lenips (]ue je vous chcrelic, et je mérite bien que vous m'embrassiez .lu^■,i... — Ali ! inoiisei|;iieur, je vous suis di'vuut'c pour la viel De quels dangers vous vtnci de uic liicr!

M. le maire d'Achères.

» — Je ne vous demande pas si ce drôle est resté avec vous dans les bornes du respect. Il avait besoin de toute votre confiance , et un seul mot basante vous eût éclairée. Ah ! ali ! ali ! ah ! — De quoi riezvous donc , monscij;iieur ? — Je ris de la priiici'SM' , i|ui a fait cinq cents lieues pour se voir enlever votre tille presciue sous ses yeux. C'est une terrible chose que de faire le mal! Ou n'a pas un moment de lepos , ou ne se fie pas même ii ses complices , et la princesse a voulu s'assurer par elle-même que ses ordres seraient exécutés. Elle perd cent mille roubles au moins, car il fallait cela pour éblouir son Bolesko, qui n'était pas dépourvu de ressources. Ah ! ali ! ah I ah !

"> Ah eà , monsieur le comte, vous n'avez pas dîné à Achères, vous n'avez pas soupe à Pontoise , et vous avez pris très-peu de chose de là ici. Il faut quitter ce réij;inie-là , il n'est pas sain. Aous allons faire un déjeuner de famille aussi bon (|u'nii pourra nous le donner. La satisfaction, la gaieté le rendront délicieuv.

ij Mon ami, mon incognito a été utile : il faut le reprendre, car enlin nous ne savons pas ce que peut machiner encore la princesse, et j'ai une répugnance invincible à la déshonorer. Hedcvenez Bertrand, et moi Martin. Paula s'appellera Sophie. C'est un nom français, un nom ordinaire, qui ne pique en rien la curiosité. De la jeunesse, des charmes, un nom étranger avec cela, peuvent donner lieu à des questions embarrassantes. Voilà qui est convenu, n'est -il pas vrai? — Oui, monsieur Martin. i>

AI. Martin sonne et demande ce qu'il y a de mieui. n Ah... la fille, nous sommes venus à Dieppe tout exprès pour manger des huîtres : vous ne manquerez pas de nous en donner. »

Pendant qu'on arrange le couvert, Sophie et Bertrand causent dans un coin : ils ont tant de choses à se dire! .M. Martin se promène, s'assied, leur adresse queli|ues mots, se parle à lui-même et rit de tout. « Ma foi, s'écria-l-il quand la servante fuf sortie, j'ai fait quelques bonnes actions dans ma vie , aucune ne m'a procuré un jilaisir aussi vif que celle-ci... La princesse! ah , ali, ah ! ses cinq cents lieues... ses cent mille roubles... son Bolesko , qui sera pendu

sans que nous nous en mJfliuMS... C'ekt bon, c'est bon, c'est cbaruant!

Ah , ah , ah ! •

Sophie s'était livrée à ce que les senlimenls de la nature ont de jilus tendre et de plus liiiiehant. Mais un pire ne riinplit pas loul à fait un cuMir île iliv-sipt all^ : toute lille jeune et jolie est nécessaireluent sensible. Sophie l.ii^s.i échapper 11' nom de .''^t.ini^las et baissa les jeux, l.lle les releva en rougissant, et les piiila tour il tour sur Bertrand et sur M.irliii. (a- deinier la pénétra aussitôt : il ne fall.iit p.is pour cela ètri' bien fin observateur. « Ma cliere enfant, tlaiis qtu'l(|ue position que vous vous trouviez, vous verrez ipir tout est mêlé de bien et de mal. De quoi jouirait-on si on était toujours heureux;' On n'aurait pas d'idée d'un autre état, et alors un n'apprécierait rien, l ne sensation pénible remue l'.iiue, lui fait regretter lu passé, la force à tout faire pour embellir l'avenir.

>i Vous étiez heureuse tout ;i l'heure. L'idée de Stanislas vient de vous alTeeter douloureusemenl. Mais l'atlaelieiueiit même que vous lui portez vous aidera ii supporter la peine, et bientôt l'espéranec viendra vous ranimer. .Stanislas n'a encore que vingt ans : vous |)oiivez attendre l'un et l'autre. La prineesse le retient dans quelque forteresse, je n'en doute pas; mais si la sécurité aiiiorlil le sintiuieiit, les obstacles le nourrissent; les mauvais traiteiiienls irritent; la tête se monte, et quand elle veut irrévocablenieni ce que désire le eiiiir, ils bravent toutes les puissances et triinnphent tôt ou tard. Stanislas refusera ii la persécution ce qu'il eût peut-être accordé aux insinuations, aux prières, a la tendresse de sa mère.

"Il est prisonnier! .\li! monseigneur... — Monsieur Martin! — !Monsieiir Alartiii, ne ferez-voiis pas pour lui ce que vous avez fait pour moi;' — J'ai voulu tirer une fille des mains de son ravisseur jimir la rendre à son père : je le devais, et tous les honnêtes gens m'approuveront. Mais (pie diraient-ils si, tenant une conduile tout à fait opposée, méconnaissant les droits d'iiue mère, je lui enlevais sou lils, et )iourqiioi , |)Our lui faire contracter un mariage (|ue rejette la princesse. Sophie! vomlriez-vous entrer dans une f.iiiiille qui vous repousse? 11 ne vous reste rien : voudriez-vous qu'on dise à la

M. Martin partageait le ravissement de Bertrand et de sa fuie.

cour et à la ville qu'un misérable intérêt a déterminé votre pJirc à oublier de justes sujets de ressenlinient? Mon enfant, votre âge est celui des illusions; au mien, tout doit être raisonné. Je vous aime tendrement, vous n'en pouvez douter : croyez (|iie je m'oeeuperai sans relâche de votre bonheur, mais par des moyens que je pourrai toujours avouer liaiiteiiient. Laissez-vous donc eoiidiiirc.

. Après un déjeuner ci le celui-ci, on peut marcher le reste de

la joiiruée, n'est-il pas vrai, monsieur BertiMiid? — Très-<ertainenient, monsieur Alarliii. — nueh|iies heures de sommeil nous feraient grand bien à tous ileux: mais je suis d'avis de remettre cela à ce soir : il est inutile de vous reneoiilrer ici avec la princesse. Je ne serais ccpeiidanl pas fiché de lui adresser quelques-unes de ces plaisanteries anièresqui ajoutent à un dépit déjà très-violcul : ce serait

M. MARTIN

une vengeance liien lt'(;ilinie et assez, innoeente. Mais je eiois qu'il est plus s;i|je »le lui «léruher la mute ijuc nous allons tenir. Klle est ininienst'inent riihe, el Ici, comme aillcuis, on fait bien des elioses avec lie l'argent : nous serions dans des in(|uicliides continuelles.

» ^ous sommes venus par (ionrnaj- et >cufcliàlel. Hclouinons par Anmale et Bcauvais. ^ous rcpiendrons mes clicvau\ à Ponloisc, et nous parlerons en route du lieu où il conviendra de vous tUer. Mes amis, les circonstances actuelles vous condamnent à l'oliseuriti'. lU'signez- vous, et attende?, sans inipaticiue des temps plus heureux. I\!on elicr Iterirand, faites demander des chevauv de i)Oste. «

^ oili> encore nos voyageurs en route, (^ellc fois la caliclie est pari'c des grAces de la jeunesse, de la candeur et de l'amaliilité.

M. .Martin pensa d'abord que liertianil et sa lillc vivraient plus ignorés dans une ville immense qu'ailleurs. Il réfltVIiil bientôt (]ue lierlrand ne jiouvait to\ijours porter son faux nez; qu'il ])onrrait <^lre rencontré par queli|u'un de la légation russe, par (juelque seigneur polonais, et souvent on fait du mal sans s'en douter : un mot écbappé arriverait peut-être jusqu'à la princesse, el il y a dans Paris dix mille individus qui se lèvent tous les jours sans savoir comment ils dîneront, et qui dînent cependant.

Les petites villes présenleni d'autres inconvénients. On trouve là beaucoup de gens qui n'ont d'autres aflaircs que de se mêler de celles des antres. Dans un village, au contraire, tout le nuinde est occupé. M. .Martin termina ses oliservaliiMis en proposant à Bertrand de se fixer à .Vclicres.

" Cela est bien vu, numsieur Martin; mais votre sorcellerie?,.. — Oli! nui sorcellerie! je désabuserai les habitants aussi facilement que j'ai détrompé le maire. i<

On arrive à licauvais, on soupe bien et ou se couche.

On se lève le lendemain, frais, dispos et content. « Je vous croyais meilleur observateur, monsieur Bertrand. — Comment cela, monsieur .Martin? — Sophie, .sans être riciicment mise, est pourlant velue en fille de condition, et les baliitanls d'Achcrcs ne sont pas aveugles. Sans linesse, sans inicntion, ils rcmaniucront demain ce qui leur sera écbappé aujonrd'luii , et les ciKiuets, les interprétations...— Diable! vous avez raison, un>nsi('ur Martin. Je vais courir la ville el lâcher de trouver ce qu'il faut pour ranger Sophie dans le tiers état. "

11 trouve très-proniptement de quoi faire quatre gardes robes de filles de bons fermiers. .Vlals la longncur, mais la largeur... Bertrand revenait à l'auberge, prenait ses mesures avec un ruban, retournait chez les marchandes, nchetail, payait, emportait, reconnaissait qu'il s'était trompé, retournait encore, changeait, et perdait, selon l'usage, sur chacun de set marchés. Sophie eut enfin tout ce qu'il lui fallait.

« Je croll, monsieur Martin, qu'il est bon maintenant de vider les malles, cl de brûler ce qui no doit pas ôtrc vu à Achères; vendre ou donner cela ici ferait iiailre des soupçons. — A la bonne heure, mon I lier ami. Vous vous formez, et je vous en félicite, u

M. .Martin fait faire du feu, parce (lue, dit-il, il a le frisson. Il ordonne ([u'on mniile les malles, el tout s'arrange comme l'a réglé M. Bertrand. I.cs malles sont remises devant et derrière la calèche; les cbcvaui sont lii, cl on part pour aller diner à Pontoise.

• J'ai toujours remarqué, dit AI. .Martin, que les grandes toilettes sont désavantageuses à toutes les femmes. Elles sont pour la jeunesse et la beauté une sorte de Iraveslissemcnt j elles font remarquer davantage la vieillesse et la laiilenr. Y a-t-il rien de plus agréable qu'une jolie main? Qu'en voit-on quand tous les doigts sont chargés de bagnes? Tout cela n'est (ju'un luxe d'ambition, et tout ce qu'on lui laisse gagner est perdu pour la nature. Hegardez Sophie, avec sa petite cornette nouée sous le menlon , son juste de hasiii qui ne lui va pourtant pas très-bien, son jupon de nankin, son tablier de taffetas verl et ses souliers de prunelle' noire; regardez-la, et dites-moi s'il est possible d'être plus jolie. Vêtue ainsi, elle n'éblouira personne sans doute que par sa beauté; mais combien cet éclat est supérieur il Celui des ili.imanis!

» Je voudrais que chacun s'habillât selon son état et ses moyens. Une mise simple, mais soignée, serait aussi favorable à toutes les femmes. Klles ne se trompent jamais sur ce (pii leur sied; mais il faut toujours paraître plus opulente que ses égales : de Va cette lutte sourde et continuelle (|ui a dérangé bien des forlunes, et qui en renversera encore. ■

V.B raisonnant, en riant, en riant, en déraisonnant, on fait du chemin sans s'en apercevoir. On fut étonné d'être à Poutoisc au moment oii on y pensait le moins.

Là, on apprit (|ue la princesse en était partie la veille à deux heures. « !■> elle a niarclié la nuit, dit .M. .Martin, elle ne doit pas ^Ire à dix lieues de Ponloise, quelque route (|u'ellc ait prise, et qu'at-elle eu de mieux à faire en arrivant a Dieppe (|uc de tempêter, me maudire et remonter dans sa berline? iJcrlrand, ne dînons pas ici. Beprcnez me» chevaux el gagnons en toute hâte la forêt de Saint- Germain, ^ious nous éloignerons des routes battues, nous nous arrêterons dans un fourré, nous nous y cacherons jusqu'au milieu de la nuit, et nous entrerons à Achères au point du jour, avec la cerlitude de n'avoir pu élre suivis. A'ous ferons tèle dans la furet aux i^rovi-

sîons que j'ai fait mettre hier dans les coffres. Le vin sera nu peu ballolté, mais i|u'imporle? Il vaudra mieux que celui qu'on boit à la glace dans un palais qu'lialiilciii les soucis. Je suis sflr que nulle part il n'y en a de bon pour la princesse. »

On arrive à la lisière de la forêt; on met pied à terre de peur d'accideni, et on mène les elievaux par la bride. Un de ces messieurs marche dcrriire la voilure, se tourne à chaque instant et regarde s'il ne voit pas de figure suspecte. Un seul chevreuil fixa l'attention de la petite caravane. Il était couvert de sang et traînait à l'un de ses jarrets un Jiiégc qui l'avait coupé jusqu'à l'os.

Après avoir tourne pendant une heure dans la forêt, avoir manqué vingt fois de briser la calèche, on parvient à une pelouse verte comme le printemps, dont le poiirlour est ombragé par des chênes vieux coinnic le château de Saint-Germain.

On dételle, on attache les chevaux au premier arbre, on porte sur le g'azon ce que renferment les coffres. Pas de serviettes, de fourchcltes, ni de verrres. La vaisselle se compose d'un couteau el d'un gobelet de cuir qu'on se passera alternativement, et chacun a son I mouchoir dans sa poche. Sophie ouvre de grands yeux el reste debout devant la table verte. « Je vois bien, lui dit M. Martin, que ce service très-simple n'est pas dans vos habitudes. Mais, mon enfant, je n'ai qu'une question à VOUS faire. Avez-vons de l'appétit?

— Oui, monsieur Martin. — Je vous réponds que vous ferez bonne chère : voilà le nécessaire; la porcelaine et le vermeil sont le superflu. »

On s'assied Sur l'herbe, Bertrand découpe, et chacun prend ce qui lui convient. Ces sortes de repas ne sont pas longs, surtout quand on n'est pas sans quelque inquiétude. Que fera-t-on pendant quatre ou cinq heures encore qu'on doit passer là? M. Martin et Bertrand jouent aux échecs, et Sophie s'endort en les regardant. A la chute du jour, il fallut plier l'échiquier et le remettre dans la voiture. On attela les chevaux, à l'aide d'un reste de crépuscule; on se passa les rênes au bras; on se coucha, et on invoqua le sommeil, qui fuit souvent quand on l'appelle.

Bertrand pensait à ses affaires lorsqu'un petit vent frais lui passait sur la figure el le forçait ii ouvrir les yeux. ÎM. Martin s'assoupissait, s'éveillait, trouvait le temps long, et faisait sonner sa niontrc à chaque quart d'heure. Sophie dormait comme on dort à son âge.

Il était minuit, et .M. Martin crut voir dans l'éloignemeut un point lumineux. Il regarde, il observe, el bientôt il est convaincu que la lumière s'approche de In salle verte. Il pousse son ami el lui montre le flambeau ambulant. « Je ne sais ce que ce peut être, lui dit-il tout bas, mais je dirai bien ce que ce n'est pas : des voleurs, des gardes forestiers, soit qu'ils veulent surprendre, soit qu'ils craignent d'être surpris, ne portent pas de lumière. » Que feront-ils? Eveiller Sophie, c'est lui donner des inquiéludcs, peut-être sans fondement. Marcher droit à la lumière sans rien savoir, sans avoir par conséquent rien prévu, c'est vraisemblablement se compromettre. On convient de se recoucher et de laisser aller le flambeau : le pis aller sera de se servir de ses pistolets si on y est absolument forcé.

La lumière avance toujours. Quelques secondes encore , et celui qui la porte va s'embarrasser les jambes dans celles de nos voyageurs. Un chien, qui marche en avant, s'arrête devant eux et se met à aboyer. La lumière disparaît.

Le chien était devenu muet, parce qu'il avait trouvé les débris du dîner. On s'observait mutuellement, et cette situation est loin d'être agréable. M. Martin se décida à en sortir, n'importe à quel prix. '( Qui vive ? cria-t-il d'une voix qu'il s'eft'orça de grossir. — Qui vive vous-même ? lui répondit une voix de tonnerre. — Nous sommes des voyageurs égarés dans la forêt. — Oui? eh bien, restez-y. » L'interlocuteur siffle son chien et parait décidé à battre en retraite. Le chien tenait le manche d'un jambonneau, dont aucun sittlet ne pouvait le détacher. Son maître, ne sachant ce qu'il peut être devenu, tourne à une distance respectueuse en longeant la salle verte et en continuant de siffler. On ne décrit pas, la nuit, un cercle bien exact, et le front de l'homme au chien vient frapper celui d'un des chevaux, n Ah! mon Dieu, ce sont des gendarmes! — Hé! non. Nous sommes égarés, vous dis-je. — Approchez-vous, je vais vous mettre la main sur notre voiture. »

Ce bruit confus de voix éveille enfin Sophie. Elle ouvre les yeux, étend les bras, et demande ce que cela veut dire. • Les gendarmes ne mènent pas leurs femmes en embuscade , » dit riiomnie que M. Martin cherche à rassurer. Il s'approche, il s'assure qu'il y a bien là une calèche, et commence à respirer librement. Bertrand remet ses pistolets dans sa poche aussi tranquillement qu'il les en a tirés.

« Comment avez-vons imaginé que des gendarmes seraient ici, à cette heure, avec leurs chevaux, dans des lialliers, à une demi-lieue de toute espèce de route? — Ma foi , quand on a peur, on ne raisonne plus. — Ne pouvons-nous savoir enfin qui vous êtes? — Je suivais, à l'aide de ma lanterne sourde, les traces de sang d'un animal qui est parvenu à arracher mon piège et qui remporte avec lui,

— Ah! vous êtes un braconnier? Ce métier-là est fatigant. Venez prendre un verre de vin, cela ne vous fera pas de mal. — El c'est la bonne manière de faire connaissance avec quelqu'un. •• Il lire sa lanterne de sa poche, en tourne le verre» et porte sa lumière sous le

M. MARTIN

nez (le nos voyageurs... Il jetle un cri; la lantcroe tombe de sa uiain! il s'enfuit, il court, il trébuclie, il tombe; il &e relève pour courir encore.

Il Que diable! dit Rcrtriiiid, nos fi|;mcs n'ont rien d'i'|)Oiivanlal)le; celle de Sii|>liir est au moins rassuranic. Dr quoi donc ctl liiimme »-t-il pu s'elïiayer? Voyons, monsieur >laitin, si notre talenl il'observult'ui ira jusqu'il lielaircir ceci. — Ma foi , je vous avoue <|iic je suis eu défaul. Au reste, cc bracouuier est en fuite : occupons-nous de nos propres alTaires. u

Sophie était iilarmt'c, hors d'elle. Elle exprima fortement le d<!sir de s'éloigner d'un lieu où on est obligé de se mettre en défense contre des ennemis qu'un ne connaît ni ne voit (|ue li>rsi|u'i>n les a sur les bras, llerirand n'eut pas besoin de presser M. Martin de se rendre au vccu de sa lilli' : toujours prouipl ii olili|;er, il fut relever la lanterne, sans laipulle il ei'il fallu vraiseniliLililenu ni iillendre le jour, pour se tirer des failli-, dans les(|uels on s'était en|j.i|;é. L'n observateur n'est pas obligé ili' pen-.er a tout. Mais "SX. Martin remarquait avec beaucoup de sajjaeite qu'il arrive toujours (|uel<|ue eirconstance heureuse dont la vanité cherche souvent à se faire honneur quand on n'a eu que le très-pollt mérite d'en avoir su profiler.

M. Martin marche en tùle de la voiture. Il tâchait , ."i l'aide de sa lanterne, de recoiinaitre l'herbe ipi'ils avaient foulée, les branchaijes qu'ils avaient brisés en venaiil. Herirand conduisait les chcvaui aussi bien que le lui pcrmeltait la faible lueur de la laulcruc. Sophie marchait entre ses deux protecteurs.

Tout it coup M. Martin s'arrête, il recule, il écoute. Il croit entendre il deui pas de lui des soupirs, une sorte de gémissements. Il s'avance, sa lanterne d'une main et un pistolet de l'autre. Iteriraiid quitte les chevaux et se précipite sur les pas de M. Marlin. Sophie tremblait comme la feuille, lors(|u'clle les entendit rire tous deuv aux éclats : c'était le pauvre chevreuil du braconnier, qui expirait de fatigue, d'épuisement et de douleur.

" Oh, oh, dit lierlraud, nous régalerons avec cela les notables d'Aehères; nous en enverrons uu quartier à chacun, et nous serons au mieux dans leur esprit, (^ui sait si ce chevreuil-lii ne me fera pas un jour adjoint du maire ou au moins membre du conseil municipal!' — Sous avez raison, Bertrand; petites causes et grands ctVcts, cela se voit tous les jours. Portons ce chevreuil dans la calèche. "

C'est quelque chose de bien singulier que ce qu'on appelle le hasard , disait .M. .Martin. Un pauvre diable vient furtivement tendre un piège dans la forêt, une bête s'y prend, il la cherche cl croit avec quelque apparence de raison la mettre sur son épaule et l'aller vendre au marché de Pontoise ou de Saint-Germain : pas du tout, c'est nous qui l'emportons, nous qui n'avons rien fait pour l'avoir, qui même n'y pensions pas. Cela me rappelle le Sic vus non vobis de Virgile.

M. Martin allait revenir sur le hasard et prouver que nous nommons ainsi un efl'et dont lu cause nous échappe; mais que tout étant lié par des lois éternelles et nécessaires, il était impossible que le braconnier eût le chevreuil qu'il avait pris, et qu'il l'était également qu'il ne fût pas mange ii Achcrcs. U préparait, à ce sujet, des arguments irrésistibles , lorsqu'il lut ramené il des idées moins abstraites par deux voix qui crièrent ensemble : Halte là !

Encore une aventure, dit M. .Martin. On s'approche, et nos voyageurs reconnaissent deux gardes forestiers à leurs bandoulières. <i (Jue faites-vous ici , messieurs ? — Vous le voyez bien : nous cherchons il retrouver notre route. — V ous êtes des braconniers. — Des braconniers qui chassons la nuit avec une calèche, deux chcxaux et une demoiselle, qui aimerait mieux être dans sa chambre qu'ici. Cela serait nouveau, par exemple. — Oli ! on use de toutes sortes de moyens jiour nous tromper, et celui-l;i eu vaut bien un autre. — Aon, ce ne sont pas des braconniers! N iens ici, Thomas; vois-tu cc chevreuil, qui a encore au pied le piège dans lequel ils l'ont pris? Allons, messieurs, marchez entre nous deux, cl vous, mademoiselle, mellezvous au milieu. — Messieurs, dit Bertrand, nous savons obéir aux lois; mais soyez moins durs dans vos expressions. On ne sait pas toujours à qui on parle; d'ailleurs vous n'êtes pas les plus forts, quni(|ue vous ayez chacun un fusil. V oyez-vous ces pistolets à deux coups? M. Marlin en a autant dans ses poches. — Al. Martin! M. .Martin! • s'écrient les gardes-chasse, et ils disparaissent ii l'instaiil.

'< Allons, mon cher Bertrand, nous sommes destinés à faire fuir tous ceux que nous rencontrons. Voilii une nuit bien extraordinaire! Oh ! comme nous rirons de tout cela quand nous aurons dormi quelques heures! t,)uel plaisir pour moi de débrouiller une confusion d'incidents, dont le nœud lu'écliappe ii présent! "

En discutant, en s'impatienlaiit, en riant, on arrive enfin ii un carrefour oii on trouve un poteau portant deux planches à sa partie supérieure. Sur l'une est écrit : Route de Pontoise , et sur l'autre : Route de Saint-Cjermain.

« iNous voilà bien, dit .M. Martin. Suivons tranquillement notre chemin; ma"is laissons ici ce chevreuil, qui pourrait nous procurer quelque nouvelle scène avant que nous soyons chez Cognard. — Ce n'est donc pas à Achères que des lois éternelles et nécessaires xeulent qu'il soit mangé ? — Je n'en sais plus rien. Mais raisonnons uu peu sur

ce qui vient de nous arriver. Nous n'avons de sensations que par l'inipression ipie proiluisenl sur nous les objets exiérieiir», et ces impressions se muililu'iil d'après notre organisulion. Il parait que les seiisalioiisdoniinantes de ces deux gardes naissent du bien-êlredont ils voient jouir leurs supérieurs, et de reh|M>ir d'obleiiir un jour quelque place lucrative. Poussés dans lu forèl par le désir de se signaler et de se faire valoir, ils oui cède u riiiiiiulsioii de leur» or|;aiies et par eoiiséqueiil à une lui de la nécessité. lU ne savaient ou ils allaient; peu leur importait même d'aller a droite uu à gauche. Une ouverture se préseiile, ils y passent parce que cela leur parait plus lomniude que de cln'rcher un autre sentier, et ce sentier les conduit droit ou nous sonimes. (Je qui s'est passé la-bus était donc l'eflet d'une force iiéce»suire et irrésistible. — Ijuvl conte ! S'ils avaient fortement voulu passer ailleurs... — Alors i|uelque impression étrangère à la première, et toujours indépenduiile d'eux-mêmes, aurait cbuiigé leur volonté, et ils uuraieiit encore obéi ii des lois nécessaires. Suire prudence, éveillée par la rencontre des deux gardes, nous force u déposer ce chevreuil sur la lisière du bois : ne sentez-vous pas ijue notre couduilc , calculée sur notre intérêt présumé , est iiécessuirement ce qu'elle doit être ? — Je parierais, si je le voulais, porter ce chevreuil sur niuii épaule chez AI. de Pulmont. — ISon , vous ne pouvez pas parier, \ ous ne voulez ni gagner mon argent ni avoir une pleurésie : il faut donc que vous laissiez là le chevreuil. — Alais voila le falalisnic tout pur. C'était le s} sterne des anciens. Ils plaidaient le Fatum avant tous leurs dieux, qui eux-mêmes y éluirnl soumis. — Saveivoiis (|u'il s'ensuivrait de tout cela que l'homme n'est pas libre ? — S'il l'était, lu religion et la crainte des supplices arrêteraient les grands coupables. — Il est donc injuste de les faire mourir ? — Pas du tout. Un de vos membres est gangrené : il n'est pas coupable, mais vous le faites couper pour le salut du reste du corps.

" (ihaiigeons de conversation ; celle-ci n'a rien d'attrayant pour mademoiselle. A oyez, mon ami, voyez les rayons du soleil levant dorer la cime des arbres. .Savourez cet air balsamique qui joue a travers le feuillage. Ecoulez le chant des oiseaux, qui célèbrent le réveil de la nature. A la naissance du jour, le voyageur respire librement au milieu d'une forêt. Il ne tient en rien à l'ordre social. Il esl tout u la nature; il jouit de ses beautés. Je me complais à l'admirer dans uu de ses plus intéressants ouvrages. •• M. .Martin regardai! Sophie : il s'incline devant elle ; il prend sa main, et la baise avec une satisfaction assez prononcée.

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