‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 336 sur 379 · M. M A HT IN · texte numérisé non relu

M. M A HT IN

niostiiiiio caressant uni' jolio dinhlcssr, (|Mi sans clinilt' vient les trouver il eoninianilenienl eiiniine Sanuii'l apparaissait à la pytliiiiiisse. Il ujinitait (|iie vons lui avez olVert un verre «le voire vin; mais qu'il s'e^t liien i;arilé d'en lioire, ]y,\\cr (|u'il est ensoreeli', et (|ne d'ailleurs il ne veut pas trinciuer avee le dialile.

" lu moment après arrivent deu\ i;ar<U's forestiers criant à luetète (|ne le sorcier va, ii minuit, tendre un pié(;e dans la forêt; (|ue ses eonjnralioMS y font \enir l'animal dinit il a besoin pour ses enclinnlemcnts ; «pie cette nuit il a l'ait uriller le cieur d'un clicvreuil, qu'il u pi(iué de clous, ainsi (pie cela se pralii|ue parmi les sorciiTS, sans doute pour attirer la !;rcle sur le villaije ou piuir taire périr les liestiau\. I,a foule s'assemide autour d'cii\ ; les rues deviennent trop étroites : on pousse les discoureurs vers la place puliliiiiie. l.à, chacun peut les voir, les iutcrrojjcr et les entendre sans èlri' trop serré, (k'ttc seine de scandale et de sottises dure depuis une demi-lieure et liiiira je ne sais (juand. Au reste, je m'eslimc licuieux de triuuer une occasion de prouver;! M. Alarlin ma recoiin:iissaiicc et mon dévouciucut.

" — Ijicore du t'atalisiuc, du \l. Marlin. Il était impossililc ipie les prali(|iiesde Hosalic eussent du lait aujounl'liui, parce qu'elle ne peut s'cloi(;ner de la place pulilii|u<\ oii la li\cnt la curiosité, l'adiuiration, la lerreiir, tons les ijrands ressorts de la tia;;édie. Ali ! ali ! ;ili ! ah!

u — .le ne vois pas, monsieur, re)irit Coipiaril , qu'il j ait rien de plaisant dans ce ipie je viens de vous raconter, .le vous conjure de ]>asser la journée clic/, moi, de vous y tenir caché, et de vous retirer

Îendant la nuit iirochaine dans un asile plus sûr ipie ce villai;e. — e n'en vois pas qui me convienne davantaj;c. et partout on pourrait o\eiler un mouvement en frappant fortement les imaijinations. On sonne chez vous, monsieur <!o(;iiard. "

Coipiard court, ne fait qu'entre-Iwiller sa porte, écoute et répond pendant quelques secondes, prend une j;rosse piè(;e de ijibier, refcniie sa porte, vient déposer son fardeau ilans sa cuisine, et va prendre de l'arip'nl dans son armoire. " Almisieur, dit Bertrand, c'est notre chevreuil ; je le reconnais an jariel que le piéi;e a coupé. — ^ous avons fait, mon cher Bertrand, tout ce ipii dépendait de nous ]iour qu'il ne fût pas mani;é h Achircs : l'y voilii arrivé iiialipé nous, suivant les lois de la nécessité. I.e piéije est-il resté au pied de ranimai :' — l\oii, monsieur. — Mon cher (ioipiard, il i tes à l' ho m me qui a été forcé d'apporter ici cette hèle, par l'espoir que M. de l'nlmoul la lui payerait plus cher qu'un autre, (pie vous lui donnez deu\ louis du pii'ije. »

(^•iii se trouve lienreu\ de vendre nii chevreuil douze francs ne se fait pas prier pour i;a|;iier deux louis. Coipiard revient avec le piéijc; liertrand le replace au jarret de l'animal.

« Mon cher Cognard, je vous prie de me rendre un second service. — Ordonnez, monsieur. — Allez chez le curé, et dites-lui qu'un particulier logé chez vous désire lui parler. — Vons voulez parler au curé, qui hier a parlé contre vous? y pensez-vous, monsieur Martin ? — i>i vous me refusez ce que je vous demande, j'irai moi-même chez le curé. — .l'y vais, monsieur, j'y vais.

1) — Le ])euplc , dit .\1. Martin ;i Bertrand, ressemble aux vagues de la mer. I.e moindre vent les agite ; un rayon de soleil les calme. Quand j'aurai détrompé ceux qui ii présent me mettraient en pièces, quand j'aurai acipiis leur eonliance, ils voudront nous dédommager de leur injustice; leur dévouement n'aura plus de bornes, et vous serez ici |)lus en sûreté ipie partout ailleurs. »

1,'iiilrépidité de Hcrtraiid ne s'était démentie en aucune circontance. Mais sa fille était avec lui ; c'est pour elle seule qu'il craignait, et il la rcifardait avec une douloureuse inquiétude « Je lis dans votre cœur, lui dit .M. Martin. Vous vous aban(loiinez à son impulsion, et vous ne voyez pas que vous ajoutez aux alarmes déjà trop vives de cette enfant. Rassurez- vous, Sophie, je vous réponds de tout. >'

l,e curé parut, impatient de voir l'homme sur lequel Cognard ne lui axait donné (pie des indications propres à piquer sa curiosité. M. .Martin le rernl avec politesse et la plus grande alVahilitc : il n'est pas de moyens plus surs de disposer favorablement ceux dout ou vent se concilier les bonnes grâces.

Ainsi nn brutal finit par exciter la colère, parce que les sensations se coinmuniqiient par riulluence «pi'cxerccnt les corps les uns sur les autres : telle était la façon de penser de .M. Martin.

Il fallait qu'il disposât le curé ii entendre sans répugnance ce «pi'il avait a lui dire, et il était nécessaire, pour arriver à son but, de prendre un détour heiircui. M. .Martin parla d'abord de la caisse de la fabri(pie : elle était, répondit le curé, dans un fort triste étal, et M. Martin donna dix louis. Les pauvres n'étaient pas nombreux d;iiis le villai;e ; mais ils étaient tous inl'irmes, cl la charité manipiait d'activité. M. Martin donna dix louis encore. I.e curé ne savait comment exprimer sa reconnaissance.

.M. Martin lui présenta Sophie. «Voici, dil-il, une jeune personne qui sera votre |)aroissieiiiie. Je la rccomniande à votre prolcclion cl à votre amitié. — .Monsieur, (die peut compter sur l'une et sur l'autre.

— A propos, monsieur le curé, ipie se pas.se-t-il donc ii Achères? On n'y parle, m'a-t-on dit, que de magie et de sorciers. — Oh ! monsieur tout le village est eu riimiuir. — Les saintes Lcriture^ (Imiiient il CCS bruits-la qucl(|uc apparence de vérité. L'âme de .Samuel apjiarut a la pythonissc. Simon le magicien déha saint l'icrrt et succomba.

— J'ai prêché hier sur ce sujel-lii. — Kt vous avez fait observer h vos paroissiens ipie ces prodiges, nécessaires alors aux vues de Dieu, ne se renouvelleul |ilus aujourd'hui. — Ils se renouvellent, monsieur, mais nniquemeut (lar riiilerveiition de l'esprit malin, et nous en avons un eveiiiple très-récent dans ce village. — ■ Prenez garde, monsieur le curé, les aiip;irenccs sont souvent trompeuses. — Il s'agit ici, monsieur, de faits positifs et sullisamment |)rouvcs. — 11 ne faut qu'un mol, (piand les esprits sont disjiosés à le recueillir, pour propager une erreur. Ces mots, répétés par des iiersonnages considérés, accrédités par l'igoraiicc et la passion, ont préparé la Saint-Bartliélemy et les massacres des Cévennes. — Ces misérablcs-là étaient des hujvucnols. — lié! n'était-ce pas assez, monsieur le curé, ipi'ils fussent damnés dans l'autre monde? Fallait-il les égorger, les brûler dans celui-ci ? Jésus-Christ mourant dit en p:irlantde ses biiurreaiix : Mon [)icu, jianidiinez-leur ! et il nous a prescrit de nous aimer et de muis aider mutuellement. C,)ue peuvent faire de mieux ses ministres que penser et p.irler comme lui?

» Vous êtes un homme éclai.é et respectable, monsieur le curé : il n'y a ici ipi'une voix sur votre compte ; mais croyez-vous qu'hier votre zèle ne vons ait pas eutrainé trop loin? — Zelus domuK tuœ coineilit me. — A la bonne heure; mais ipiels regrets n'auriez-vous pas si vous aviez exposé un homme irréprochable ii des violences que vous-même ne pourriez pas arrêler? Il est écrit aussi : Omnis hoino menJajr. Le grand Fénclon s'est rétracté dans la chaire de vérité ; et si vous étiez tombe dans une erreur grave , refuseriez-vous de suivre un si bel exemple ? — Ce serait pour moi un devoir. — Eh bien ! je vous assure, monsieur le curé, que l'homme qui bouleverse tout ici n'est pas plus sorcier que vous. — Des preuves , monsieur, des preuves. — Oh ! je vais vous en donner. »

M. Martin raconte sa propre histoire du moment où il est descendu à l'auberge du Coq hardi jusqu'à son retour p:ir la forêt de Saint- Germain. Il rapporte tout ce qu'il a dit à Dubourg d'après ce qu'il a vu chez lui. Il conduit le curé dans la cuisine et lui fait voir le chevreuil. Il lui fait remarquer que la peau n'a pas été touchée et que le conte du cour rôti, et bardé de clous, n'est qu'un mensonge et une absurdité. Il le prie de regarder Sophie et lui demande si elle lui inspirerait de l'ellroi la nuit ou le jour dans une forêt ou ailleurs. <( Klle ne peut inspirer, répondit le curé, (pic de l'intérêt et de la confiance. — Lh bien! monsieur, voilii la prétendue diablesse de lu nuit passée, et c'est moi ipii suis le sorcier. — Vous, monsieur... — Et un sorcier comme il n'y en a jamais eu, reprit Cognard enchanté de la tournure (pie prenait l'aflaire. (^'est à lui que je dois ma place et la certitude d'épouser Hosalic dans huit jours.

'• — Je n'ai que peu de mots à ajouter, continua M. Martin. Celle jeune personne est la fille de mort' homme de confiance, de Bertrand, que voici. Je veux récompenser ses longs services et le fixer ici. Nous avons été chcrelier Sophie ii Dieppe, oii je l'ai fait élever. Lu revenant nous avons été emportés par mes chevaux : ils nous ont jetés dans l'épaisseur de la forêt; la nuit nous y a surpris, et nous avons été forcés de l'y passer tout entière. Voilà, monsieur le curé, sur quels événements très-simples on a élevé des montagnes que votre sagesse va aplanir.

» — Mais, monsieur... il me semble... je ne sais si le respect que je dois à mon état et ii moi-même me permet de haranguer sur une place où figurent quelquefois Polichinelle et le marchand de pilules.

— Eh ! monsieur, tous les hommes ne sont-ils jias plus ou moins marionnettes, quoiqu'ils ne voient pas les fils qui les font mouvoir, et ne cherchons-nous pas à nous faire avaler mutuellement des pilules quelquefois bien amèrcs ? Rassurez-vous. A présent on prêche partout : les prédicateurs en plein vent sont ceux qui ont le plus de vogue et ([ui gagnent le plus d'âmes et d'argent. — C'est en effet ce que disent certains journaux. — Pourquoi ne feriez-vous pas comme eux ? — Vous savez d'ailleurs que le monde entier est le temple du Seigneur et que le ciel eu est la voûte. — Vous avez raison, monsieur, vous avez raison, et je crois à présent que, loin d'être sorcier, vous prêcheriez comme un ange. »

Le curé sortait pour aller calmer les têtes qu'il avait exaltées la veille. Il faut, pensait M. Martin, qu'une girouette tourne au gré du vent, et c'est le mien qui souille aujourd'hui... u Ah ! monsieur le curé, quand vous aurez exercé avec succès votre ministère de pais, déclarez à vos ])aroissicns que mou intention est de donner à dîner aux notables du village ici dans ce jiarc ; j'en obtiendrai la permission de .M. de Polmont, et je charge Dubourg de l'entreprise. Cette petite fêle sera d'un exceilcut cIVct : on ne croit plus à la sorcellerie de ceux avec ipii on a dîné. Un diiicr a même soiivcnl démasqué des hommes ipii étaient très-loin d'être sorciers et auxquels on n'accordait un mérite proportionné à rimiiortance de leurs places ipie jiarce qu'on ne les avait vus que de loin. iMonsicur le curé, vous nous ferez riioiineur de diiier avec nous et vous voudrez bien vous asseoir entre iM. de l'oliiiunt et moi.

)i Maintenant Sophie paraît tranquille. (Cognard, ayez-vous fait meubler cette chaiiibre ainsi ipic je vous en ai fait prier ])ar M. le maire ? — Oh ! certainement, mousiciir. — Bertrand, conduisez votre fille et faites-lui ])rcii(lre un peu de repos. »

Cognard dit à M. Martin qu'il va se rendre sur la place; qu'il ne

M. MAUTIN.

])ciil ri'sisti'r à l'cuvic de voir coiiiiiii'iit les choses vonl se passer. « Oui, oui, iiiKii clii'i- ( l(>;;ii;ii'il , ii|>|irii<'lu'/.-V(>iis ilii ciiri' et siiiilllcz-lo s'il utililic i|iii'lc|ii)' clioM' d'csM'iilii'l. •

M. M;ii'(iii, i|iii n'aiir.i lirii ii f.iiic jiisqu'.iii ii'Ioili' i\v nii|;iiaiil , va s'alloii|;ci' dans un ijiaiid raillciiil di' (laillo ri s'ciuloi't |di'iii ili' loiiliaiice dans les mcsiiics (|n'il vi<-nt il<' piciidre. Kerliand , t'Icnihi par lorrc, tnvi'loppc dans son iiianlt.iii , sr tourne, se retourne el trou\e enlni le stunuieii, (|iioi(|u'il ne soit pas ('(ui\aiueu de l'adresse el de l'elVicacilé des soins de M. le euié ; mais, eoniuie il l'a fort liien dit ileu\ jours avant, la naluie ne perd jamais ses ilroits.

M. le enré n'eut pas de peine ii prouver, ainsi i|u'il l'avait dit la veille, qu'il y a des sorciers : on a tiiujoiirs |;ain de i'aust* <{U.ind on parle a des i;ens persuadés. Il su.i ensuite san|; et eau pour convaincre son au<liloire (|ue rien de ce (|ii il avait avancé n'était appliealile il M. Martin. (Jetait un liomine selon Dieu, <'t la preuve irréfraf^alde de son orllioilovie était dans les vin|;l lonis donnés ii la l'aliiiiiue et aux pauvres. Tout le niondt n'a pas le talent il'iinpruviser, et ce n'était pas la partie Inillante du curé, (loijnaid, (|ui s'était l'ait sou acolyte, el qui, à propos de M. Martin, le voyait prêt à rcinonicr au massacre des innocents, Co);nard prit la parole el interpella Dniiouri;. Il lui demanda si son nom n'élail pas écrit sur sa porte, si de sa rue on ne vojait pas sa clianilire jaune ipiand la croisée était ouverte, s'il ne faisjiil |)as séclier dans sa cour les lanijcs de son enfant, et si tout autre <|ue M. Martin n'aurait pu parler de ce (|u'il venait de voir:' Dubourr; ouvrit la bouche aulanl <|ue le lui permit la cajiaeilé de sa mâchoire, el les auditeurs commencèrent il entr'ouvrir les leurs. I.e hraconnier, poussé vivement, fut olili;;é d'avouer, au risque dépaver une amende, <nic c'était lui (|ui avait lendii le piéije. Le euré jura sur sa foi de pasteur (|ii'il avait vu le clK'vrcuil intact chez M. Coijnard et qu'ainsi on n'avait pu faire tic ronjuralinns sur scui cœur rôti, r.nfiii il déclara que AI. Martin réijalerail les notables, el que lui, curé, prenilrait sa part du festin. Oli! alors toutes les bouches s'ouvrirent d'une ;;randeur démesurée.

"W. de Pidiiiont était présent, toujours jirét ii tirer son écliarpe de .sa poche et .i faire aijir ses ijeiidarines, (|ui n'attendaient qu'un coup d'o'il. Il jujjea i]ue roraj;e se calmerait sans qu'il eût le eh.ijfrin de déployer son autorité, et il se chanjea de la péroraison du discours Conimeneé par M. le curé et continué par ('oijnard.

" Mes amis, dit-il, c'est beaucoup sans <loute de revenir sur une erreur capitale et de rendre ii un honncle honiine l'estime ii lainielle il a le droit de prétendre et que la calomnie lui avait ôtée, mais encore faut-il qu'il le sache, et M. IMartin a causé tant de bruit dans ce villa;;e (|ue la réparation doit être aussi bruyante que l'olïense. Que le tamlioiir de la j;arde nationale prenne sa caisse, rpie le ménétrier acrorde son violon, (pie les jeunes tilles aillent prendre leurs ajustenienls du ilimanche, qu'elles se parent de fleurs, et allons tous ensemble complimeuter .M. Alartiii.

" Je veu\ que la ijaielé termine une journée qui avait commencé sons de tristes auspices. M. Martin donne à diuer au\ notables, moi je ferai danser les jeunes i;eiis dans mon parc. Les vieillards se cliargerout de faire circuler avec modération un joli petit vin blanc dont je les enf;aj;e à ne pas se laisser manquer. Allons, mes amis, ne perdez ])as lie temps, préparez-vous et venez me prendre chez moi. >■

.iainais orateur ne communiqua de la tribune d'Athènes ou de Uome des impressions aussi promptes el aussi vives que celles ipie jiroduisil M. le maire adossé au i;rand tilleul. Tous les fronts étaient sereins, toutes les bouches riantes. Les jeunes lilles, se tenant sous le bras, g.ngnaient leur domicile en sautant par anlieipalioii. Les garçons couraient chez le maréchal ferrant, qui était aussi harbier, et qui par conséquent n'avait pas la inain très-légère : l'un, pour se donner un air plus masculin, faisait raser un duvet que l'œil apercevait ;» peine; celui-lii se faisait faire la queue. La mercière vendit sept aunes de ruban de soie et deu\ paires de ijauts de fil blanc. La blanchisseuse de fin fut oblijïée de prendre trois ouvrières pour repasser des cravates qui n'avaient été mises que deux jours et qiii pourtant n'étaient pas mal chilVonnécs.

Cognard apprend ;i Duboun; que c'est lui qui a l'entreprise du dîner. 11 lui conseille de prendre une charrette el de courir acheter ce qui lui manque pour un repas de trente ii quarante personnes. Or Dubourg manquait de tout. " Ae vous occupez pas du rôti, lui dit Cognard. Ou mettra le chevreuil tout entier ii la broche, et vous verrez que si son coeur a été grillé c'a été avi feu de votre cuisine. «

Bientôt on se rassemble sur la place. Le curé, (|ui juge à propos de faire quelque chose pour les vingt louis de M. Martin... Eli bien! )|iic fera le euré !' Uistribuera-t-il à l'instant dix de ces louis au\ pauvres.^ rassemblera-t-il les marguilliers pour arrêter l'euiploi qu'on fera des di\ antres!'... Il fait sonner ii volée la cloche unique de la paroisse pour faire honneur il M. Martin.

Le tambour et le ménétrier preiiuent la tête du cortège, et on se rend en silence ;i la grille du château. .M. de Polmont sort de chez lui en uniforme, en écliarpe el l'épée au côté. (Jn marche vers la jolie petite maison isolée, et lorsqu'on est arrivé à la porte le tambour el le ménétrier commencent leur tiiilamarre. Quelipies enfants qui ne sont pas tout ii fait étrangers aux bcauv-arls embellissent le concert parle son harmouieux de leurs mirlilous.

Ilei'lrand , qui ilepiiis (|iiclqiii's mois ne donnait pas profondéiiienl, s'éveille eu s.ii>.iul cl lire M. Martin par une jambe. .. Oh 1 oli 1 dit eelni-ci, voil.i un réxcil bien ilin'éreiit de celui que iKUis avions il redouter. Des lamboiMs, des violons, ilcs loniemiiscs , des cris de joie!... C'est charmaiil, c'est ehariiiaul ! Ouvrons, llertraiid , ouvrons, il

M. Marliii parail, el aussitôt les rangs s'ouvrent pour le recevoir. Le maire lui adresse un joli di>coiirs, aii(|uel il répond d'une iiiaiiicre tout il fait spirituelle. Des applaudisseiiieiits partis de mains fortes et calleuses releiilissent jiistpi'aiiv eviréiiiités du village. On enloiire M. M.irlin, on le presse, on le regarde avec intérêt , avic bienveillance. Ilosalie cl Cognard sont oiciipés a prévenir la sulToi^ation, i|iii peut être la siiile d'emprcssemenls trop iiianpiés.

• Mes amis, dit M. Martin, je ne connais de réconciliation sincère c|ue celle (pii se fait le verre ii la main. — Ilravo, bravo, monsieur Martin ! — Je ne peux vous dcniner a diuer a Ions, mais allons chez Dubourg et faisons sauter une pièce de son iiicilleiir vin. — Hravo, bravo, monsieur 'Martin !i

" Uosalie , je vous prie de rester ici. Quand .Sophie s'éveillera, vous voudrez bien lui procurer les choses dont elle aura besoin. Her- Iraud, vous devenez bourgeois d'Aehères, je n'ai plus de services ii exiger lie vous: je vous dispense de me suivre. Allons, mes amis, mai'clioiis.

" .Madame Dubourg, voilii des gens de bonne volonté qui monteront la meilleure piice «le votre vin, vous n'avez qu'a la leur indiquer. i> \iiigl, trente paysans se présentenl aussitôt. Ils n'attendeiil pas la lumière; ils n'ont pas besoin de cordes, ils se préeipiteul et justilient le proverbe : // i/ </ un Diru pi'Ur /es ivrognes. La pièce est moulée, et il n'est pas arrivé le moindre aiiideiil.

'I iMais, dit M. iMartin, on ne boit pas trois eeiils boiileilles de vin sans manger queli|ue chose. Allons, mes amis, courez, apportez ici le ])ain, le beurre, les œufs et les jambons qu'on voudra vous vendre dans le village. Je payerai partout. — liravo, bravo, iiiousieur Martin! >' Ah cil ! dit M. de l'olmonl, piMisez-voiis a ce que vous faites? ^ ous allez enivrer tous mes adminisirés. — L'ivresse du plaisir n'est jamais dangereuse. — Alais conimeiit avez-voiis fait pour ramener sur votre compte le euré, <|ui est bien l'Iiomme le plus entêté... — tioiitredire un sol c'est vouloir l'irriter, l'arler dans son sens est le iiiovcn de le tourner comme on le veut, voila tout mon secret. Le curén'a plus rien ii me refuser, et je parie que je le fais danser ce soir. — Sous! — Moi. — Vingt-ein(| lonis ? — Tope.

" — Et ces bonnes gens, ipii passent tout ii coup d'une fureur ouverte au calme, à la confi.fnce el même à radiniratioii. Hein ! (|iiellc bizarrerie!' — Jlonsieiir le maire, il n'y a pas loin de la roche Tarpéienne au Capilole : il ne faut au peuple qu'un instaiit pour franchir cet intervalle, et telle' est la force de limitation ((u'il suflit quebiuefois d'un homme pour en entrainer des milliers d'autres, (^'est ainsi qu'une terreur ]ianique se eonimiiiiiqiie en un instant il toute une année. Revenons à nos vill.igeois.

» Eneroùlé de préjugés, loujours prêt à persécuter l'homme éclairé qui veut soulever le bandeau que la cupidité, la superstition, le despotisme ont lixé sur ses yeux, le vulgaire ne mérite pas (pi'on s'elVorce de rectifter sou jugement. Mais on peut accorder ii la pitié ce qu'on refuserait ii l'opiniàtrelé et ii un sot orgueil. Je pouvais il y a deux heures sortir de ce village pour n'y jamais rentrer : j'y suis resté, cl je n'ai rien fait que dans l'inlérét de vos paysans. — Vous êtes un homme bien extraordinaire! Quand vous connaitrai-je donc parfaitement? — Monsieur le maire, me permettez-vous de donner mon dîner dans votre parc, et voudrez-vous biiii ]ueiidre le haut boni de la table? — Je me rendrai ;i votre invilalion, et vous pouvez faire chez moi ce que vous feriez chez vous. Mais poiinpioi détourner la conversation? — (7est que sans doute il ne me convient pas de la soutenir. i>

Quinze cents œufs dans quinze paniers, trente-deux jambons dan» quatre hottes, une eharrelte chargée de pain entrent dans la courde Dubourg au moment oii la pièce de vin est debout el défoncée : tous les yeux la menaceiil ii la fois.

(I Madame Dubourg, apportez ici toute voire batterie de cuisine. .'Vllumez un fagot ou deux au milieu de la cour, et failes-moi quelques douzaines de copieuses omelettes. Qu'on coupe les jambons par tranches, qu'on les fasse frire, et vive la joie! — A'ive M. M.irlin! répondent il la fois tous ses convives. «

Chacun met la main .i l'œuvre. On va, on vient, on se hàle, on se heurte, on rit, on chante. Le feu du fagot pétille; le beurre crie dans les casseroles et dans les poêles. On s'arraii;;e comme on le peut dans tous les coins de la cour, dans la grange cl même dans la chambre jaune. On boit, on mange, on est content. M. Martin a pris un verre; il porte la santé des h.ibilants d'Aehères. A ce dernier trait, tous les bonnets, les casquellcs, les chapeaux sautent en l'air. On bénit M. Mari in, qui est si bon, si généreux, et qui surtout n'est pas lier. Le pauvre est toujours reconnaissant lorsque le riche veut bien voir en lui un homme : cela arrive si rarement! MM. de Polmont el Martin se retirent.

" Encore une réilcxion, dit le maire. Vous avez épuise toutes les provisions du village, et demain la famine sera ici. — Pourquoi vous

M. MARTIN

occuper «riim" cliosc ii laquelle ces j;ons-lii ne |)Oiisriil pas? I.c pciiplt' est iiiiprrvi))iiiil , cl c'est un linnlieur |n)ur lui : l'idée du leiideni.'iin afllii;er:iil des cires qui ii'iml jiiniais de siilisishinee iissuicc, cl (|ui ne s'aperi niveni qu'ils sont (|uclque chose dans l'I'.tat ([ue par les arertissfiiienln que leur fait dislriliuer le leecveur des impositions.

u Si le peuple pensait à son avenir, il joindrait au senlinient de sa misère les soucis (|ui lounnenlcnt l'iioinme rielie. Il renoncerait au maria(;e, par la crainte de faire des enfants, qui seraient inallieureux « leur tour. Opriulant le peuple nuiltiplic plus (|ue les i;raiMls, parce que c'est le seul plaisir qui ne coûte rien, du moins |)our le moment. La naissance ilc l'cnfanl, si layette, sa dentition, rien n'est prévu. Au moment nii l'eiuWryon sort ilc son étui, le iicre regarde s'il a une main au bout de chaque bras, prend sa liéchc cm sa cop,née , va travailler, et revient i',aicn\enl le soir. Il ne craint pas que les eris du notivc.Mi-né interrompent son sommeil : le canon n'éveillerait pas un journalier. I.a mère iK)urrice souIVrc; mais elle sait que l'impatience ne remédie» rien, et elle prend son parti. Tout n'est pas bien sans doute; mais les choses pourraient être plus mal. Résii;nons-nous, et soyez tranquille : vos habitants trouveront le moyen de dincr demain, «

l.e maire rentre che?, lui, et M. Martin se relire cheï Cognard. Il trouve un asse? bon déjeuner servi dans la chambre de Sophie. Il est du au\ soins de Hosalie, cl M. Martin l'invite ii le partaiyer et il se placer à côté de (à)i;nard. Il fait mettre Bertrand entre sa fille et la jolie laitière. Bertrand s'en est défendu pour la forme. « N'ous êtes devenu citoyen, mon cher Bertrand, et un honnête homme ne déshonore jamais celui qui l'admet à sa table. Déjeunons, mes amis; je erois que nous en avons tous besoin. »

(^ij;nard avait la plus i;rande envie de présenter sa mère et ses Jfeiirs à M. -Martin. M. Martin désirait donner à Sophie quelque consistance dans le villajje en la liant d'amitié avec les plus proches parentes de M. le régisseur. 11 décida en conséquence que Hosalie irait les chercher et les aincnerail pour l'heure du diner.

"Oh, oh, dit .M, ^Martin, il me reste bien peu d'or! Bertrand, donne?, un billet de mille francs à Oognard. Il voudra bien le changer chez le receveur et aller ])ayer ce qu'ont pris les disciples de Koé que j'ai mis en subsistance chez Dubourg. » Bertrand tire un portefeuille de dessous son habit, et Cojjnard s'étonne en le voyant garni comme celui de l'intendant d'un prince. En allant, en payant, il pensait à ce nom de Martin , qui ne s'accordait pas trop avec une opulence aussi remarquable. 11 y a là-dessous quelque chose d'extraordinaire, pensait-il. !Mais le secret de M. Martin est celui d'un honnête homme : respectons-le.

Bertrand et ^I. Martin connaissent le prix du temps et ne sont pas de ceux qui se plaignent de sa lenteur, parce qu'ils ne savent pas l'employer. Ils parcourent les rues du village en attendant l'heure du diner. 11 est naturel de vouloir connaître le lieu qu'on va habiter. Et puis la chambre de Sophie ne saurait suffire à elle et à son père. Il leur faut une tille pour les servir, et ('ognard ne peut se passer que de la pitce qu'il a meublée. Bertrand n'a pas besoin d'un palais, c'est sous lin toit modeste qu'il peut vivre inconnu; mais cntin il lui faut quelque chose. Ces messieurs tournent , vont, reviennent, cherchant un écriteau qui ne se trouve nulle part. L'écusson du notaire les frappe.

L'activité, soutenue de beaucoup d'argent, lève promptement tous les obstacles. Ils entrent ; ils s'expliquent, on leur répond. Une femme veuve, vivant d'un très-modique revenu, habite une maisonnette qu'on peut renilre décente. Une cuisine et une espèce de salle à manger, deux chambres au-dessus, et une mansarde sous le toit pour la servante; un petit jardin, fort mal tenu, au fond duquel est une tonnelle que couvre une jeune vigne, composent l'habitation que convoitent M. Martin et Bertrand.

On en donnera huit cents francs pour l'année; mais la veuve délogera dans les quarante-huit heures. Bertrand fera porter à son nou- X'cau iloinicilc les meubles qu'il a chez Cogna ni. Il ira acheter ce qui lui manque ;i l'ontoisc, et il en amènera un barbouilleur-colleur de papier, l n journalier, homme de goût, s'il y en a à Achères, retournera le jardin, et quelques fleurs qu'il y mette, Sophie sera toujours la plus belle et la plus fraîche.

Le notaire a mandé la propriétaire. Six mois d'avance lui sont comptés. L'aspect de l'argent est toujours d'un grand effet : tout est convenu et arrêté.

La maisonnette est située au milieu du village : on ne peut rien Icnter là à force ouverte. Si on osait se le ])ermctlre, Bertrand et sa fille trouveraient un défenseur dans chacun des habitants. Ils connaîtront bientôt l'attachement que M. Martin porte à l'intéressante famille : ils seront tous ses amis.

En attendant que les lieux soient prêts h recevoir les nouveaux locataires, on logera au Cnq hardi. M. Martin se réserve la fameuse chambre jaune, dans laquelle il a dévclopiié un talent d'observation dont les suites cependant pouvaient n'être pas plaisantes.

Vous n'avez pas oublié que Dubourg, descendu pour un moment à l'emploi de pourvoyeur, doit avoir parcouru un rayon suffisant pour trouver de quoi régaler dignciiient messieurs les iiolaMcs. Semblable k la Renommée, bien qu'il n'ait pas d'ailes ni de trompette et

que son cheval n'aille qu'au pas, il a répandu sur son passage le bruit de la fêle inagiiiliquc qui doit avoir lieu le soir. Déjà le marchand (le ]iaiii d'épice , de petits couteaux, de faïence à mettre en loterie, les danseurs et les danseuses les plus fameuses des villages voisins se mènent en marche, les uns la hotte sur le dos, les autres précédés de racleurs i|ui leur écorchcraient les oreilles si une heureuse habitude ne leur avait rendu cet organe insensible.

Deux heures sonnent. Les Nestors d'Achères se traînent dans le parc de IM. de Polmont. Madame et mesdemoiselles Cognard sont présentées à M. Martin , qui , à son tour, leur présente Sophie et la recommande à leur amitié. Le inaire et le curé paraissent les derniers : un des privilèges des grands est de se faire attendre.

La table est fort bien arrangée, gr.îcc aux courses, aux démarche* et à rinlelligencc de Rosalie et de Cognard. M. Martin invite ses convives à prendre place. Les cinq femmes que je viens de nommer sont seules admises au banquet. M. Martin consent que la nature ait fait les hommes égaux, autant ipi'ils peuvent l'être avec des figures, une organisation , des forces dilVérentes; qu'ils soient égaux enfin comme les cinq doigts de la main; mais il veut, pour le maintien de l'ordre social, que la différence des conditions soit maintenue. Or, le maire, le curé, le notaire et le percepteur n'étant pas mariés, la mère, les sœurs, la future épouse île M. le régisseur, et Sophie surtout, sont très-certainement ce qu'il y a de mieux dans le 'village, et tout le monde sait, comme M. Martin, qu'un dîner oii il n'y a pas de femmes est la chose la plus ennuyeuse.

Dubourg n'avait pas habité les villes; il n'avait donc pas été maître clerc de procureur. Il ne connaissait pas nos grands poètes ni seulement la fameuse satire où l'empoisonneur Mignot est si bien caractérisé. Tous les gargotiers cependant devraient lire cette satire-là. Si elle ne leur dit pas ce qu'il faut faire, elle leur apprendrait au moins ce qu'ils doivent éviter.

Six grands garçons en gilets et en pantalons blancs attendent que le Mignot d'Achères leur donne l'ordre de servir. La cloche qui appelle à diner les commensaux du château se fait entendre, et aussitôt quatre potages, l'un au gras, l'autre à l'ognon , le troisième au lait, le dernier à la citrouille, garnissent les quatre coins de la table, ordre de service nouveau, mais qui en vaut bien un autre. Au milieu figure un morceau de la fesse d'une vache que Dubourg érige en bœuf. Les bords du plat, de quinze pouces de diamètre, sont garnis de côtelettes et de ris de veau. La tète de l'animal, sa fraise, son foie et ses pieds forment les quatre entrées. Pour hors-d'œuvres, des échalotes roulées dans le sel et le poivre , des concombres coupés par tranches et nageant dans le vinaigre.

Au second service doit paraître le chevreuil tout entier, étendu avec grâce sur une planche de quatre pieds de long. La tête et les jambes seront soutenues par des fourchettes de bois, dont Dubourg a garni une poche de son tablier en jouant de la serpette dans le jeune bois de M. de Polmont. En tète et en queue du chevreuil paraîtront les deux cuisses rôties du veau, qui joue ici un grand rôle. Six poulets au cresson, chacun dans leur plat, rempliront les vides.

Point d'entremets, parce que Dubourg n'a pas étudié l'office; mais le dessert sera copieux. Des pèches et des abricots, des abricots et des pêches couvriront les taches que la nappe aura reçues : les fruits seront donc innombrables.

A l'aspect du premier service, MM. Martin et de Polmont, Bertrand et Cognard se mettent à rire. Le curé ignore s'il rira ou s'il restera impassible, parce qu'il ne sait pas trop ce qui provoque la gaieté de ces messieurs. Il juge cependant qu'il ne peut y avoir d'ir»convénient à imiter ceux dont on recherche les bonnes i^àces. Or M. Martin a donné pour la fabrique, pour les pauvres, et rien encore pour les frais du culte : le curé fait un effort, et rit de son mieux.

Il Y a toujours dans cette manière de rire quelque chose de forcé qui n'échappe pas à un oeil scrutateur, n Le curé est un flatteur, dit IM. Martin à l'oreille du maire Vous allez voir qu'il ne sait de quoi il rit. Convenez, monsieur le curé, continua-t-il d'un air très-sérieux, que voilà un repas vraiment patriarcal? — Oui, monsieur, très-patriarcal. Jacob et ses descendants recevaient-ils un parent, un étranger de marque, ils tuaient un chevreau. Ici on a dépecé un veau : on doit faire mieux qu'ailleurs où est M. Martin. • !\I. Martin répond au compliment par une profonde inclination de tête, et regarde le maire en se pinçant les lèvres.

Quelque drôle que soit un diner, l'homme le plus difficile, et qui ne peut en sortant de table aller se dédommager chez un restaurateur, trouve quelque chose qu'on peut avaler. MM. les notables dînaient à merveille, et les autres pas trop mal. On parle ordinairement beaucoup quand la gourmandise n'est pas stimulée. M. Martin causait avec le curé, ou plutôt il parlait seul : le curé, homme de bon appétit, ne répondait plus que par monosyllabes. M. Martin avait soin de lui verser assez fréquemment de certain vin qu'avait fait fait venir Al. de Polmont, dont un curé de village et bien d'autres ne trouvent pas l'occasion de se régaler tous les jours. M. Martin savait mieux (|uc personne que le bon vin établit l'intimité entre les convives; que l'intimité fait naître la confiance, et que la confiance dispose à rece-

M. MARTIN

voir et Ji suivre les impulsions <jiic veulent nous donner ceu\ i|ui (uii l'sri de (lirij;er les inneliincs.

r.es violons eoniineneeiil h se faire enlcndie dans le lointain et s'apitmelient jiar dogn's. La jeunesse du vilI.iMe, hrillante ou non, va paraitre dans le pare. !M. Martin oliserve son euri'. Il a l'cril vif el le teint aniiniV II est au deipé oii l'Iiounne, en conservant tonte sa t(^le, est eepenilant dispost' à hasarder hien îles ehoscs : il ne reste pour le (l(^terininer (|u'à le pousser ailroitenient.

" Monsieur le curé, dit M. Martin, ce n'est pas sans raison i]ue l'E(;lise proserit la danse. Si les bals ne sont pas j>n*cisénienl îles rc'uniniis seandaleuses, ils tendent (Wldeinnienl h faire naître des liaisons qui pour la plupart sont loin d'être innoeentes. — Et le [jenre de danses qu'on se permet aiijnuril'liui. monsieur, n'est-il ])as ri'voltant ' l.a walse surtout n'a-l-i'lle pas iM(' inia|;iiu'e par le (Union de la luxure:' ï'ne tille se jette, sans piidi'ur, sans scrupules, dans les bras d'un jeune liomme, dont l'ieil avide se pronl^nc sur son sein, (^(u'elle fasse un faux pas et i|u'elle tombe, les voilà tous den\ dans la position que des cliri^ticns ne doivent prendre qu'avec l'autorisation de rr.jjlise. (^>la est alTreux, ('ponvantable! — Que j'aime ce pieux courroui, monsieur le cure'! Toujours liilèle a vos devoirs, vous avez sans doute parl(5 en eliaire contre les bals? — P.irlé, monsieur ! j'ai tonni', et je n'ai rien obtenu. I,e plaisir présent l'emporte sur la crainte de l'enfer. Répétons avec Jérémie : D^sulalion de la ilésvlatiiiii . et convenons que Jésus fut bien bon de mourir pour cette canaille-là.

» — S'il est vrai, ainsi ({u'on l'assure et comme je le crois, monsieur le curé, qu'il n'est pas de fable qui ne doive sa première ori- (jinc à une vérité altérée par îles traditions successives et détruite enfin par le temps, il en doit être de même des institutions liumaines; et si nous remontions au temps les plus reculés, iieut-èlre trouverions-nous que la musique et la danse viennent d'une source divine.

• Les anges chantent et chanteront pendant toute l'éternité les louanijes du Très-Haut. Voilà certainement l'origine de la musique. Et n'est-il pas vraisemblable qu'à l'exemple des esprits purs l'homme a consacré à Dieu les premiers sons mélodieux qu'ait formés sa bouche? L'Eglise parait tellement pénétrée de cotte vérité, que les jours ordinaires elle nous fait entendre l'orgue, et qu'aux grandes fériés elle nous donne des messes à grand orchestre, oiion n'entre que par billet, ce qui n'est pas très-canonique.

" Ouvrons les livres saints : nous y verrons que les filles de Sion dansaient. — Oui, monsieur Alartin ; mais elles dansaient entre elles.

— Et arrivés au zénith de chaque saut, elles croyaient avoir raccourci d'autant l'intervalle qui les séparait du ciel. Et en effet, monsieur le curé, qu'est-ce que danser, si ce n'est faire une suite d'efforts pour se détacher de la terre à laquelle un instinct secret dit à l'homme qu'il est étranger ?

• S'il est impossible d'extirper des abus dangereux, des sages tels que vous, monsieur le curé, peuvent uu moins en tirer un parti avantageux; el puisque vous ne pouvez anéantir la danse, pourquoi n'essayeriez-vous pas de la ramener à la noblesse et à la pureté de son origine? Une si belle entreprise est digne de vous. — Mais comment voulez-vous, monsieur Martin... — Voyons, réfléchissons. D'abord il est d'autres chants que les airs mondains, dont vous êtes blessé avec tant de raison. L'air des aUetuia, par exemple, excite une sainte gaieté. Les filles ne pourraieut-elle» pas danser entre elles et les garçons entre eux des menuets sur le chant de l'O filii? Le menuet est une danse noble, grave, et qui écarte toute idée de volupté. — Mais par quels mojens amener ces gens-là... — Par la force de l'exemple, monsieur le curé, et le vôtre doit être entraînant. Dansons ensemble le premier menuet. — Ah ! monsieur Martin, je n'attendais pas de vous une semblable proposition! Qui, moi, je me donnerais en spectacle !...

— Eh! monsieur, de jeunes demoiselles, modestes, sages, élevées dans les principes d'une sages piété, n'ont-ellcs pas récité en public les beaux vers d'Esther et d'Atlialie' Les prélats les plus respectables n'assistaient-ils pas aux spectacles de Saint-Cyr? L'intention, enfin, ne sanctifie-t-elle pas tout? — Mais, monsieur Martin, mon ministère... — En est-il au-dessus de celui du prophète roi, et ne savez-vous pas que David dansa au son de sa harpe devant l'arche qu'on promenait dans Israël ? Monsieur le curé, ce jour peut devenir un grand jour, un jour à jamais mémorable. Rendez-vous à ma prière, à mes raissonnenients. Prêchez, prêchez d'exemple. Je vais partager cette bonne œuvre avec vous. — Mais, monsieur Martin... — Venez, X'enez. — Ne m'entraînez donc pas ainsi, vous avez l'air de me faire violence, et si je parais céder à la force, je ne donnerai pas d'exemple.

— Voilà une réflexion pleine de sagesse. Vous ne pensez et vous ne dites que des choses excellentes. Marchons librement l'un à coté de l'autre. Vous êtes justement en habit court... — Et je dansais fort bien le menuet il y a trente ans. Il me vient une bonne idée, monsieur Martin. — Laquelle, monsieur le curé? — Je vais préparer mes paroissiens à me voir danser. Je dois leur faire part de mes motifs. Soyez tranquille, je serai très-court. » Le curé monta sur un banc. <i Mes frères, dit-il, puisque je ne peux vous empêcher de danser, je veux au moins vous apprendre i|u'oii |ieut s'amuser honnêtement sans se mêler scandaleusement les uns avec les autres. Je veux vous ap-

prendre à saiiiiifier le bal, et vos Jambes, qui ne vous out pas été données pour fourir a votre perte. «

Au grand étoiiuruiriit des spectateurs, le fameux menuet commence sur l'air d'(^ /ilil. l.a in.inière dont le ilaiise le curé étonne encore davantage. Il faut, <lisait-on, que nos contredanses soient bien condamnables, piiisi|ue M. le curé, qui danse si bien, n'ose se les permettre. Aussitôt chacun veut ilanser le menuet, qu'il ne sait pas, sitr l'air d'O /un. Le curé, peinhint quelque temps, dirige les danseun en versant des larmes de joie. Il embrasse tendrement M. Martin et M retire chiz lui.

O instabilité des elioses Uuiiiaiiics! On s'ennuva bientôt de te croiser gravement, homiiie à liommc, fille a fille. On convenait que le menuet n'est pas d.iiigereui , peut-être parce <|u'il endort debout; mais lin murniiirail tout bas ipie ce n'est pas la danser. Les amoun ne s'arrangeaient pas de la séparation absolue des deux sexes, et de minute en minute la nature elVarait les impressions qu'avait produites M. le curé.

Chassez le naturel , il revient au galop.

Bientôt la profane contredanse se fit entendre. Le plaisir acquit une vivacité d'autant plus marquée, qu'il avait été longtemps comprimé. Il était dans tous les cieurs, il brillait dans tous les yeux.

M. le maire avait eu de la peine h sortir de la stupéfaction oti l'avait jeté la démarche du curé, i< J'ai perdu, j'ai perdu, dit-il eiitin à M. Martin, et en vérité je devrais payer double, car je croyais biiii parier à coup sûr. — El moi aussi, parbleu. Ainsi cet argent n'appartient à aucun de nous. Envoyez-le au curé, qui boit et qui danse le soir avec celui qu'il voulait griller le matin. Voilà les hommes. Apprenez à les connaître. •

Je me suis éloigné des personnages que j'ai laissés dans la foule pour ne m'occupcrque de ceux qui tout à l'heure étaient en évidence. Qu'ont fait, que l'ont Bertrand, Sophie, Cof;nard, sa mère, ses sœurs et sa piquante Rosalie?

Sophie, en entrant dans le bal, avait entendu un murmure d'admiration, qui fait toujours un certain jilaisir à une jeune personne. Mais celle-ci ne peut être réellement llaltée que des éloges de Stanislas; ce n'est que pour lui qu'elle veut être belle.

La joie, le honlieiir qu'expriment les yeux de Rosalie et de Cognanl ajoutent à la tristesse de ses sensations. Heureux, disait-elle à son père , ceux qui sont nés dans une classe jusqu'à laquelle l'envie dédaigne de descendre; qui, libres de ce qu'on appelle les usages du grand monde, ne connaissent des convenances que ce qui leur convient véritablement; qui ne conçoivent pas que le don de la main ne suive pas immédiatement celui du cœur; pour qui, enfin, aimer et être heureux sont une seule et même chose !

Quand on est triste et qu'on réfléchit, on est loin d'avoir envie de danser. Sophie avait refusé les invitations de tous les jeunes gens, qui d'abord s'étaient empressés autour d'elle. Peut-être aussi se rappelait-elle ce que son père avait été, et conservait-elle dans son état actuel cette noble fierté qui intéresse elqui plait à ceux qui peuvent l'apprécier. Mais ici elle n'était connue que de son père et de M. Martin. On se borna cependant à trouver singulier qu'une jeune et jolie fille n'aimât pas la danse, parée qu'elle avait mis dans ses remercîments cette grâce, cette amabilité qui embellissent jusqu'à la beauté et qui gagnent tous les cœurs.

Cognard était tout à Rosalie. H ne voyait, il n'entendait qu'elle; ce n'est qu'avec elle qu'il dansait. Mais pendant le dîner, dont il faisait les honneurs, il avait eu plusieurs fois l'occasion d'adresser la parole à Sophie. Son maintien, ses réponses décentes, ses expressions toujours pures, sans avoir rien de recherché, l'avaient frappé fortement. Ce n'est pas, se disait-il, la fille d'un domestique. Je commence à douter que Bertrand l'ai réellement été. Un important secret ferme la bouche de ces trois personnages. Vous voyez que Cognard est aussi observateur.

En conséquence de ces réflexions, il avait recommandé la jeune étrangère à sa mère et à ses sœurs, et, sans leur rien communiquer des soupçons vagues qu'il avait conçus, il les assura qu'il payerait de toute sa reconnaissance les attentions qu'elles auraient pour Sophie, les soins qu'elles lui accorderaient. Lfn fils affectionné et respectueux a nécessairement une mère sensible. Celle-ci ne quittait pas la jeune demoiselle, lorsque Bertrand n'était pas avec elle , et que le goût de la danse entraînait ses deux filles. De loin en loin, elle surprenait un soupir; elle se sentait émue, et laissait parler son cœur. Ce langage-là est entraînant. Sophie répondait avec une sorte d'abandon ; et bien que la mère Cognard n'entendit, n'appréciât pas aussi bien que son fils ce que lui disait la jeune personne, elle sentait que le cœur de dix-sept ans était dans une certaine harmonie avec le sien, et cela lui suffisait.

On se lasse de tout, même de danser, le thé.'itre d'ailleurs sur lequel les danseurs développaient leurs talents n'était pas élastique. La satiété fit sentir le besoin du repos; et puis il fallait dès le matin trouver au bout de la bêche le pain de la journée. Ce parc si peuplé, si riche en groupes folâtres et variés, n'était plus à dix heures qu'une vaste et sombre solitude. Ainsi, disait M. .Martin à Bertrand, passent tous les plaisirs de convention : il n'en reste le lendemain que le

M. MARTIN

souvenir di' ce qui n dil (Hiclqiic chose à l'esprit ou de ce qui n intéressé le ccrur. (^>uoi de brillant comme un feu d'artifice? (lent fusées qui s'élancent dans les airs fixent l'admiration des spectateurs : leur ravissement s'éteint avec la dernière. Les ténèbres les environnent et les attristent. Ils s'interroi;ent. Ou'csl-ce que tout cela . it (|u'ai-je éprouvée' l'ne secousse (|ui m'a, jienilant (pulques minnlrs, arraclie à moi-même jiour faire naître ensuite des réllcvions tristes sur le peu de durée des illusions et sur le vide qu'elles laissent après elles. Or, ' toute action (|ui n'est pas louable ou utile, tout plaisir qui n'.i pas sa ""'Soiirce dans le eceur, ne sont que des illusions. Que d'illusions dans

ce monde !

'' Coijuard conduit au fo</ hardi >I. M.irtin, Bertrand et madenioi- 'selle Sopliie. Il leur souhaite une bonne nuil avec le ton de iléfércncc que SCS observalious lui prescrivent de prendre. 11 revient dire un

Joséphine eut enfin tout ce qu'il lui fallait pour être déguisée en paysanne.

bonsoir bien plus familier et plus doux à sa chère Rosalie. Ce n'est pas clic qui reconduira sa mère et ses sœurs : il se gardera bien d'exposer quatre femmes la nuit dans des chemins de traverse. Il met un cheval à sa carriole , et s'achemine vers celle ferme à laquelle il doit le cœur de Rosalie, la bienveillance de ^I. Marliu, et dont dans quelques mois il s'éloignera cependant sans retour.

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