V. — Soulevons le voile
Il était cinq heures du matin. Co;;nard revenait doucement dans sa carriole; et comme l'imaijination ne perd pas son activité, parce que le corps se repose, il pensait à Rosalie, à son prochain mariage, à M. de l'olmont, aux moyens d'améliorer sa terre, que son prédécesseur avait laissée dans une sorte d'abandon : un fripon qui s'occupe exclusivement ilc lui trahit doublement son commettant.
Co|;nard passait de ces objets à M. .^lartin , h .Sophie, à Bertrand. Il se rappelait certains mots qui lui paraissaient obscurs, qui l'étaient en cft'et pour lui, et qui indiquaient nécessairement ([uehiuc mystère qu'il s'efforiait en vain de pénétrer. I)'a]>rès la conduite de ces trois personnes, leur secret ne devait rien avoir d'alarmant pour la société : ceux qui aiment à faire du bien ne troublent pas l'ordre public. Ainsi Cojjnard, après s'itre inutilement fatigue la tète, se résuma en ces termes : .\imons ceux à qui non; devons notre bien-être comme ou nous prescrit d'aimer la Providence, qui est impénétrable.
Quand on est tout à ses pensées, les yeux voient sans s'attacher à rien. (;ogiiard s'aperçut enlin qu'un homme marchait à coté de sa carriole. Cet homme paraissait vouloir lui dire quelque chose. Il le regardait, il ouvrait la bouche, il la refermait; un demi-sourire, assez forcé pourtant, agitait ses lèvres de temps en temps; il laissa enfin échapper une de ces phrases banales par lesquelles commence toujours une conversation entre gens qui ne se connaissent pas. «Voilà, monsieur, une bien belle matinée. — Superbe, monsieur. — La journée sera chaude. — Je le crois comme vous. "
r?ri». Tjpo-ijpliie riou
L'inconnu se tait. Bientôt après il renoue l'entretien, mais avec une sorte d'embarras qui inspire île la défiance à Cognard. « Monsieur est vraisemblalilement du pays? — Oui , monsieur. Et vous? — Oh! moi , je suis de Paris. — Et vous venez vous promener ii la campagne?
— Je ne me promène pas. Je cherche avec persévérance des personnes ' à qui j'ai de grandes obligations, et qui sont menacées d'un événement fâcheux... — Que vous désirez prévenir? — Ah! monsieur, qui me dirait oit elles sont leur rendrait, et à moi, un service signalé!
— Leurs noms? — Elles voyagent sous des noms supposés. — Ce sont donc des malfaiteurs? — Pas du tout. — Et vous n'avez aucune notion sur la route qu'elles ont prise? — Pardonnez-moi. Elles sont parties avant-hier de Pontoise, et n'ont pas ])assé à Saint-Germain. 11 est donc vraisemblable qu'elles se sont arrêtées dans quelque village de ce canton. — Oui, cela est possible. — IVautant plus (|u'elles voyagent avec leurs chevaux, dans une calèche... — Dans une calèche !... Deux hommes et une jolie demoiselle? — Vous les avez rencontrés? reprend l'inconnu avec une joie qui parait ii Cognard avoir quelque chose de perfide. — Non, je ne les ai pas rencontrés. — Vous en avez au moins entendu parler? — Beaucoup. — El où vous a-t-on dit que sont ces voyageurs? — Je n'ai rien appris de positif à ce sujet, mais un jeune homme de mes amis peut vous donner plus que (les indices; et puisque vous prenez tant d'intérêt à ces personnes, qui sont , dites-vous, estimables, allez au village des Loges, là, à une lieue d'ici, dans la forêt. Suivez ce chemin, il vous y conduira. Entrez à l'auberge du CddraJi lileu. IMon ami, qui a de l'argent à recevoir de l'aubergiste, y sera dans deux heures. — Et comment s'appelle votre ami? — Firmin. »
L'inconnu veut continuer ses questions : Cognard le salue, fouette son cheval, et s'éloigne au grand trot. Cet liomme est un fripon, pensait-il. Si M. Martin lui a fait du bien, il a nécessairement été trompé, à moins toutefois... Ah! Cognard, qu'oses-tu penser! Tu croirais M. Martin capable de couvrir des crimes du masque de la bienfaisance! Celle gaieté, cette franchise qui ne le quittent jamais, n'annoncent-elles pas une âme qui ne connaît pas le remords?
Le farouche Bolesko.
Ce drôle-ci s'est trahi en me parlant. Ses yeux, son front, le son de sa voix, n'claicnt pas en harmonie avec ses paroles. Peul-clre est-il le chef de quelque bande qui poursuit secrètement M. Martin, Bertrand et sa fille, qui les oblige à changer de noms et à se cacher dans un assez pauvre village : c'est cela, c'est cela. \ oila le moment de marquer ma reconnaissance à M. Martin : je n'en laisserai pas échapper l'occasion. Peu-être cette circonstance inallcmlue me fera-
' t-elle découvrir quelque chose, sans i]ue je me sois permis Av questions déplacées, et j'en serais bien aise, je ne peux me le dissimuler. ,. , 1 t\ 1 11 Cornard presse son cheval, et va droit à l'auberge de Duhourg. Il apprend (lue .M. Martin n'est pas levé, mais il insiste sur la ncccssité où il est de lui parler à l'instant; et comme un cabarelier de
i village ne résiste pas au régisseur d'une terre de quatre-vmgl mille
frcrcs, rue Garanclcrc, 8.