M. M A UT IN
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livres (le rente, il est permis ii Cognard d'aller frapper i» la porte de la eli:iinl>i'C jaune.
M. Alarlin élait dans cet »'tat où, dit-il , on est placi^ entre le sommeil et la veille; où les iilt'es se prt'seiitenl eoniine à travers un voile , et n'en sont (|ue plus ajjréables ; oii l'iniai^inalion n'a pas repris toute sou nclivité, et s'arrdtc nonelialaniiiient et avec complaisance sur les objets qui lui plaisent, et que lui oflVe sans le concours de sa volonté la nu'nioire , a(;enl inexplicable qui nous refuse souvent ce que nous lui ileniandons, et ((ui nous présente lirus(inenient et sans transition ce que nous ne cbercbons pas. M. Martin demande qui frappe, La voix de iM. le régisseur est reconnue; il est admis. AI. Martin se remet dans son lit, et invite (^o^nard :i s'asseoir près de lui.
Cojjnard lui rend mot pour mot la conversation qu'il a eue avec l'inconnu, et il observe .M. (Martin. Le calme <pii suit un sommeil tranquille se peint encore dans ses yeux et sur son front.
M. .Martin prie .M. ()oi;nard de lui dépeindre l'homme avec lequel il s'est entretenu. Trente ans environ, cinq pieds un pouce ii peu près, les clieveux plus roux que blonds, la figure ronde et colorée, les jambes grêles et longues.
« C'est ce coquin d'Eric , s'ëcrie M. Martin avec une certaine émotion. — Je crois comme vous, monsieur, quv cet homme est un fripon. — Cognard, vous avez adroitement donné le change à ec drôle-là. Vous me prouv(z votre intelligence cl la sii cérité de votre attachement :
je vous prouverai que je sais reconnaître ce qu'on fait pour moi. Le moment de parler est venu. Je vais m'habiller et me rendreche/.
le maire : vous m'y accompagnerez. Là, vous connaîtrez l'homme qui vous eslime assez pour n'avoir plus de secrets pour vous, et qui resserrera autant qu'il est possible l'intervalle qu'un nom va établir entre nous.
u Je suis d'ailleurs intéressé à vous éclairer sur bien des choses. Vous pouvez m'être utile encore , et l'ignorance où vous êtes pourrait, plus tard, x'ous égarer ou vous empêcher de profiter de quelque circonstance heureuse,
» Mais quel est ce Firmin dont vous avez parlé à Eric?
— C'est le brigadier des gendarmes résidant à Achcres. — J'entends. Il se travestira avec un ou deux de ses hommes; ils iront aux Loges, ils en- I treront au Cadran bleu, et ils arrêteront ce coquin-là. — Voilà précisément, monsieur, ce que j'ai pensé. — Et ce trait de pré- j voyance ajoute à ma confiance en vous. Oui , Eric sera arrêté. Je 1 suis las d'opposer îles ménagements à des attaques continuelles, et je dois plus à un ami vivant qu'à la mémoire de celui que j'ai perdu. Il I est temps que tout ceci finisse, » !
M, Martin éprouva pour entrer chez M. de Polmont les difficultés qu'on avait opposées à Cognard au Coq hardi. .Mais M. Martin veut ; fortement tout ce qu'il doit vouloir, et il pénètre dans la chambre à coucher. Cognard est sur ses pas. I
« Monsieur le maire, des circonstances impérieuses m'obligent à lever le masque dont je me suis ccnivcrt à Achèrcs et dans quelquesunes des villes voisines. Mais je désire, j'ai même le droit d'exiger que ce que je vous confierai reste caché entre nous trois. (,)ue le comte Obinski et la comtesse sa fille ne sachent rien des mesures que nous allons prendre; et puisque nous pouvons agir sans leur intervention, gardons-nous de troubler la tran([uillité dont ils commencent à jouir. Oii'ils soient toujours pour vous, pour Cognard, comme pour tous les habitants du village , Bertrand et Sophie. Je ne veux être ici que Martin. Cependant je vais me nommer : je suis le prince Paloski. »
M. de Polmont avait l'usage du très-grand monde. Mais un prince &62.
La princesse BorloCT n'était plus jeune où les passions
qui le surprenait au lit, et qu'il avait reçu Bsser. cavalièreinenl, ne lais.sait pas de rrnili.irrasser un peu. Il veut sonner, le prince l'arrête. 'I .le vous ilevinc, lui dit-il, mais je viens de vous déilarcr que je veux continuer à n'être ici que Martin, ainsi pis drliipictte. Les moments sont précieux, il faut n'en perdre aucun. Ilabillez-vous, pendant <pie je vous jiarlerai.
u Le projet de rétablir le royaume de Pologne et d'en faire une barrière entre la Iliissie et r.Mleiiiagne fut une des coneeplions heureuses de l'homme qui a fait de si grandes choses et de si grandes fautes. Mais ce n'était pas à Moscow que pouvait s'opérer la restauration de ma patrie.
Il Cependant la proclamation de l'indépendance et de l'agrandissement de la Pologne éleelrisa tons les esprits, et la France put, peiulant un moment, compter autant de soldats qu'il existait de j'olonais.
i> J'étais lié depuis mon enfance avec le prince Borloff, qui tenait
un rang distingué à la cour de Pélersbourg, et qui reçut souvent de son souverain des marques d'une confiance sans bornes.
» Borlolf, attaché à ses devoirs autant qu'à son prince, employa toutes les ressources de son génie et de la politiipie pour neutraliser les efforts de la France. Propriétaire de quarante villages , je devais à mes concitoyens lie tontes les classes l'exeiiiple du dévouement et du courage. J'armai mes vassaux; cl le comte Obinski, moins riche, mais aussi dévoué à la chose publique, m'imita et me suivit.
Il Nouspassàmesensemlilc le INiémcii et la Bérésina, rangés sous les bannières du célèbre et malheureux Poniatowski. Ce fut pendant celte mémorable et si triste campagne que je reconnus les grandes qualités d'Obinski, cl que je lui vouai une amitié inaltérable.
u BorlolT et moi n'avions pas cessé de nous aimer, i|uoi(pic nous fussions atlacliés à des partis différents :
l'affection qui est fondée sur l'estime, et qu'a nourrie une longue habitude , est iiidé- ])eHilaiite des orages politiques. Quand les vainqueurs décidèrent que la Pologne tout entière appartiendrait à la Uussie, Borloflf m'écrivit et me conjura de faire, pour calmer mes compatriotes et les amener à des sentiments de résignation, autant d'efforts que j'en avais fait pour les rendre indépendants. Hélas ! ils auraient eu un roi polonais au lieu d'un souverain russe, et legouvernementaristocratiqne eût également pesé sur eux! Il faut que je l'avoue à la honte de l'Uunuinité, les grands seigneurs polonais ne s'occupaient que d'eux! et le peuple, accoutumé à une subordination stupide, ne sait partout que vivre et mourir pour ses chefs, en servant des intérêts auxquels il est presque toujours étranger.
Il Je sentis que la résistance serait désormais sans objet. Il me répugnait de verser inutilement le sang humain , et je secondai Borlolï de tout mon pouvoir. Mon rang, mes richesses, une répiilalion non contestée, m'avaient donné une iniluence que je n'employai que pour rendre le repos à mon pays.
I. Obinski, né avec une imagination ardente, et doué d'une rare intrépidité, ne put supporter l'idée de voir la Pologne soumise aux czars, (|iii si longtemps ont été ses tributaires. Il manreuvra secrètement; il chercha à susciter des troubles. Il a trop de jugement pour avoir espéré de résister aux forces de la Biissie. M.iis il voulait mourir les armes à la main et s'ensevelir sous les débris de la Pologne. Il n'a pas eu cette satisfaction, et il s'est perdu. Je le lui avais prédit; mais son malheur même m'a attaché plus étroitement à lui, et j'ai tout quitté pour le servir.
Il Cependant Borlolï ne cessait de parler de moi comme d'un homme qui avait singulièrement contribue à la soumission de la Po-
mais elle était encore loin de l'âge s'anéantissent.
M. MARTIN
I»;;ne. Ji> Ois iiivilt' .1 me rendre à la cour, et Obinski y Tut maudc ]>iir un ton! autre niolif.
.. On lu'otïiil lies ili'corations, des dijïniK's. J'acceptai les preluiiTes pour ne pas déplaire; mais je tléchirai que je voulais consacrer le reslfl'de ma vie à l'i'lude et au repos. Obinski fut viveiiicut n'primandé. Ou lui cnjoi|;nil d'èlre plus circonspect ii l'avenir, cl on lui défendit de retourner eu Pologne sans l'autorisalioa du ijouvcriiement.
u C'est à Pétersbourg que nous vîmes pour la première fois la princesse Horloft', et celle entrevue décida ilu reste de la vie du comte.
" I.a princesse n'était plus jeune , «'cpendant clic était loin de l'âge oit les passions s'anéautisscnl. Obinski avait quaianlc ans, mais sa taille est belle, sa liij'ire est noble, et elle était animée par un certain air cbevalercsque (|iii séduit et entraîne bien des femmes.
• Il était sans cesse invité à se ilédomniai;cr, dans la société de la princesse, des (lé(;oùls, des liuniiliatioiis dont on l'avait abreuvé à la cour, et qui irritaient un liomnic natiiiclli-ininl emporté. Paula, sa fille uni(|iie , dont il n'avait pas voulu se sé| arer, était comblée des bontés lie madame HorlolV. l'Ile avait un fils, à|;é alors de di\-Iiiiit ans. Iteaii, aimable cl sensible . il elieieba :i plaire il Paula, et il y réussit facilciiiciii. Sa incre. iiiiii|iiement occupée d'Obinski , favorisait, sans le savoir, leur amour naissant.
» La l'urtiine de Paula n'était pas considérable. Sa naissance n'est pas illustre, mais elle est distinijuéc. La princesse pouvait consentir B ce maria!;e, cl en tout ce qui n'était pas a 'Vaires publiques elle avait pris sur le prince un ascendant qui rendait le succès vraisemblable.
» Kllc laissa pénétrer a Obinski le prix auquel elle mettait ses bontés pour sa l'ille. Tout dépendait de lui.
» INIais un c^< ur ulcéré cl ainbitieu\ s'ouvre difticileinent a l'amour. La princesse, d'ailleurs, n'avait rien de ce qui inspire ces fortes passions, qui auraient pu cliaiii;cr la manière de voir et de sentir du eonile. Il n'était assidu auprès d'elle que parce qu'elle écoulait avec complaisance et des marques d'un vif intérêt des plaintes amères, qui l'auraient bientôt fatiguée si on se lassait d'écouter l'objet qu'on aime avec violence.
11 Les aveui indirects de cette dame l'éclairèrcnt enfin. Ils l'indisposèrent au lieu de le charmer. Il s'éloii;na du palais Borlolï, et me consulta sur le parti qu'il avait à prendre.
u Mon ami, lui dis-je, une femme ne pardonne jamais à celui qui a dédaigné son coeur et sa personne. Si elle ne se venge pas, c'est qu'elle est dans l'impossibilité de le faire. Mais vous sentez que l'épouse d'un homme qui a rendu des services éminents doit être bien vue à la cour et y avoir du crédit. J'ai lieu de croire la princesse astucieuse, intrigante, et sa physionomie n'annonce pas la bonté. Retournez en Poloj;ne, si vous pouvez en obtenir la permission, et, au nom de ce que vous avez de plus cher! vivez-y tranquille et étranger à toute espèce d'affaires. IV'ous avons fait un rêve de gloire, qui ne s'est pas réalisé : le temps de la soumission est venu.
)> La princesse, outrée de ne plus voir Obinski, lui écrivit plusieurs lettres, oii , à travers une grande réserve d'expressions, perce une passion capable de se porter à tous les excès. Ces lettres indiquent siiftisaminenl la source d'oii part la haine invétérée que cette femme a jurée aux Obinski. ÎSous les avons conservées : ce sont des armes qu'on laisse dans un arsenal jusqu'à ce que le moment de s'en servir soit venu.
» Le comte dédaigna de repondre à ces lettres, et il eut le tort de vouloir restera Pétersbourg. L'homme, disait-il, qui n'a pas tremblé en présence des armées russes ne fuira pas devant la femme d'un oppresseur subalterne de son pays.
» Cependant le jeune Stanislas était profondément affligé de ne plus voir Paula, et Paula souffrait beaucoup de cette séparation. Le jeune homme se présenta plusieurs fois à mon hôtel, et je refusai de l'y recevoir, prévoyant que ces entrevues seraient bientôt connues, qu'elles irriternieni la princesse el qu'elles lui donneraient des sujets de plaintes justes en apparence. Obinski adore sa fille. Vaincu par ses instances, il oublia mes avis. Il eut la faiblesse de recevoir plusieurs fois Stanislas en mon absence. L'amour de ces jeunes gens s'accrut par les obstacles el l'cspice de persécution qu'on leur suscitait. Stanislas, exaspéré, demanda ii son père la main de Paula. IJorlolï parla de cette proposition ii la princesse en homme d'Etat qui s'occupe exclusivement de grandes affaires el qui abandonne à sa femme la direction de son intérieur. La princesse fut révoltée de l'idée d'avoir pour bru la fille de rhomme qui l'a méprisée. Elle manifesta son opinion d'une manière qui ne permit plus au prince de revenir sur ce mariage.
• Cependant elle fit épier les démarches de son fils; elle sut qu'il voy:iil secrètement Paula. Sa haine et ses craintes augmentèrent. Llle jugea Obinski d'après elle, elle trembla qu' 1 disparût avec sa lille après avoir engagé .Stanislas ii les suivre el qu'un mariage contracté selon les lois de la Polojjne fit triompher le comte de son animosité. Klle ne garda plus de mesures.
'• l'Ile rendit au souverain les propos que l'ambition déçue, l'huniili.ilion. le chagrin avaient arrachés à Obinski. Elle les envenima, elle interpréta jusqu'à son silence. Il avait inspiré des craintes, elle persuada facilement qu'il était dangereux, et pour éloigner tout soup-
çon sur sa véracité elle para d'un dévouement sans bornes ce que sa délation avait d'infànic.
" L'ordre d'arrêter le comte fut signé à l'instant. Borlofi', chargé de le faire exécuter, manqua peut-être jiour la première fois ii son devoir ; mais je ne dois voir dans sa coiidiiilc envers moi que de la générosité. Il m'aimait, il savait combien Obinski m'est dur, cl il me fit remettre par un homme de confiance un billet qui ne me donnait que quatre heures pour faire disparaitre le comte.
» Je vis ([u'il n'y avait piis un moment à perdre. J'ordonnai à tous mes domestiques de partir à la minute et de conduire à petites journées mes ihivauv à \arsovie. Je donnai nus insinutions a Obinski el je courus prendre congé du maître. Je préicxtai des lettres qui reiitlaicnl iiidisppiisalile mon départ précipité : on me crut.
u Maître, par réloigneiuenl de mes domestiques, de faire librement mes dispositions, je fis travestir le comte et sa fille. Obinski, méconnaissable par un faux nez qui deituis lui a souvent été utile, n'était plus qu'un domestique français dont une moitié de la figure avait été gelée au retour de !Moscou el que je venais de prendre à mon service pour le faire courir en avant de ma voilure. La belle et intéressante Paula fut transformée en jockey et monta sur le siège. Koiis traversâmes Pétersbourg en plein jour et avec audace. Il est des circonstances où on périt quand on ne sait pas tout oser.
" On arrêta ma voiture a la barrière. Un homme vraisemblablement attaché à la police et qui tenait un papier qui , je crois, était le signalement d'flliiiiski , ouvrit ma portière et me regarda attentivement pendant qiul(|ues secondes. Il ne fallait pas un long examen pour s'assurer que je n'étais pas celui qu'on cherchait. Cet homme salua prorondément les cordons dont j'étais chamarré et ferma ma voilure. i\ous reparlimes.
» Je conclus de ce qui venait de se passer que Borloff, pour se mettre à l'abri de tout reproche, avait commencé l'exécution de l'ordre qu'il avait reçu par la clôture des barrières, démonstration qui devait faire du bruit dans le public. Peut-être avait-il présumé qu'Obinski se hâterait do se cacher chez quelqu'un de mes atbdés jusqu'à ce qu'il pût sortir de la ville sans s'exposer. Peut-être enciHC avait-il pensé que mon ami ne serait plus ii Pétersbourg quand on en fermerait les barrières. Quoi qu'il en soit, nous courûmes toute la journée, et à l'approche de la nuit je pris Paula dans ma voiture.
11 Nous ne nous arrêtâmes en Pologne que le temps nécessaire pour m'assurer des rentrées de fonds considérables partout oii je voudrais m'arrèter avec Obinski et sa fille : il me suffit pour cela d'une conférence d'une heure avec mes régisseurs. IVoiis courûmes sans relâche jusqu'il ce que nous eussions quitté le territoire dépendant de la Russie. Nous respirâmes alors, et nous nous embrassâmes avec cette eft'usion de cœur naturelle a deux personnes qui viennent d'échapper à un danger imminent et à celui qui les a sauvées.
» Nous nous arrclânies ii Berlin. Je crus que le comte n'avait rien à craindre dans cette capitale, el je l'engageai à y reprendre son nom et à vivre selon son rang.
» Je retournai aussitôt il Pétersbourg pour tâcher d'arranger la malheureuse affaire que la princesse avait suscitée îi mon ami. Téméraire pour lui seul et portant pour sa fille la prévoyance jusqu'à la timidité, dès que je fus éloigné Obinski alla la cacher dans une espèce de communauté près de Potsdam, oii il la fit recevoir sous un nom supposé.
» Je n'avais d'espérance qu'en Borloff, lui seul à Pétersbourg pouvait s'exposer pour moi. Je le trouvai mourant, et je reçus son dernier soupir.
» Les bienséances me condamnaient à faire à sa veuve un compliment de condoléance. Klle le reçut avec une extrême froideur. iMoins affectée de la mort de son mari qu'irritée de l'évasion d'Oliinski, elle mit tout en œuxre pour achever de le perdre. Elle tira de sa fuite l'induction des crimes qu'elle lui imputait; elle fit sentir la nécessité de le mettre dans l'impossibilité de se faire des créatures et de Te\tarailre en Pologne en confisi]uant tous ses biens et en le condamnant à un bannissement perpétuel. J'étais son ami, je devais donc partager ses malheurs, et je fus accusé d'avoir favorisé sa fuite.
» Je reparus à la cour et j'y fus mal reçu. Je ne balançai pas et je demandai respectueusement au souverain ce qu'il avait a me re|)rocher. — Qu'avez-vous fait d'Obinski? — Sire, je conviens qu'il a été iiniirudcnt, mais je ne le crois pas coupable. Au reste, je suis son ami, j'ai dû le sauver et je l'ai fait. — Vous le jugez comme Polonais, je le juge, moi, comme mon sujet. Je serai juste envers lui cl envers vous. Vous partageriez son sort si je pouvais oublier les services que vous m'avez rendus, de vous laisse vos décorations, vos biens et votre liberté, mais il est inutile que désormais vous paraissiez ici.
11 Deux jours après, les murs de Pétersbourg présentaient partout la double sentence rendue contre Obinski. H était dépouillé du domaine de ses ancêtres, et il lui était défendu sous peine de mort de revoir jamais ses antiques foyers. De ce moment ma fortune est devenue la sienne.
>. Stanislas vint me trouver : il était dans un état qui tenait de la df'mcncc. L'.inioiir niallicureux a rarement proiliiit d'aussi violentes sen.salioii8. Je lui dois cette justice qu'il ne lui échappa pas un mot
M. MARTIN
tO
iiijiii'iriix pour sa iiirri'. Il se |HM'Mil loin Ir rrslr. Il voulait vcinjcr Oliiiiski, relever sa ri>rliiiie nu\ (lé|ieiis «le la sienne et lui l'aire ou- Mier ses inrorliines en faisant le lionlieur de s« lille. Hien «le tout cela n'élail evt'cnlalile. Sa venijeaiu-e ne |i(iMvait menacer (|ne «les tètes à l'aliri «le ses ronps. Il était proprii'lairi' sans iliiute «les |;ranils biens «le son père, mais il était en«'ore à l'àiïe où on ne ilispose «le rien. Je l'enf;a|;eiii ii rester avec nn>i ilans la seule vue «le le ealmer et (le l'amener à prendre «les r«'s«dutioiis plus modtWées. S«ui exaspi'ration s«' soulen;iit .1 un de|;ri'' etïrajanl. Il sortit iii:il|;r('' moi en me déclarant ipie sa mi're allait enlenilre ses plaintes, ses justes réclamations, et que si elle refusait «le s'y rendre il prendrait contre luiinf'nu' un ]>«rli violent.
" Beaucoup d'am.mts ont fait cette mennce sans avoir eu la force de l'exécuter : l'étal dans I«m]ucI était Stanislas le rcn«lail enpalile de tout. Je le suivis, non p«uir vaincre sa mère, mais pour le sauver de lui-nifnie.
Il L'cnlréc du palais BorlofT, doul peu de jours avant toutes les portes s'ouvraient pour moi, me fut netlenieiil refusée. J'entendis un grand bruit dans les app.irlemcnts, je reconnus la voix «le Stanislas cl je jufjeai «ju'il était loin «le la modération que j'avais cherché à lui inspirer. Femme vindicative, épouse iul'idclo, la princesse n'est pas mauvaise mère. J«' crus qu'elle ne n(''j;li|;erait rien pour se conserver lin fils unique: et, ne pouvant déci«lémcnt pénétrer jusqu'il lui, je me retirai cliez. moi. Je pa-sai une partie «le la nuit à écrire .1 Ohinski les événeinenis (pii s'étaient passés depuis mon retour ;i Pélersbouri;.
" l.e len«lemain, j'étais ii peiiu' levé, qu'un chanihellan m'apporta la défense «le m'iiumisccr en rien de ce qui cunccrnc la famille Borlolïà peine «l'être traité comme coiipalile de désobéissance.
u Le faible qui heurte le fort ne l'ait qu'un acte de démence. Pr«''t à tout oser pour servir Obinski , je ne voulais cependant employer que des moyens qu'approuverait ma raison. De mûres réflexions, des calculs faits avec calme ne nip présentèrent rien de satisfaisant, et je vis que je n'avais de parti Ji prendre que celui d'une apparente neutralité.
i> Il m'était défendu de paraître .à la cour, l'entrée du palais BorlnlT m'était interdite : rien ne me retenait a Pétersboiiri;, et cependant j'y restais sans savoir ce que j'y ferais, sans pouvoir m'arrâter ii aucune idée sur l'avenir d'Obinski, de Paula l't de Stanislas.
" J'étais depuis deux jours dans cet étal «l'anxiélé et d'abattement où l'homme retrouve .'1 peine une partie de ses facultés intellectuelles, où il sent l'impossibilité de rien entreprendre et qui prouve si bien .1 l'observateur riuflucn«e du nmral sur le physique. Il pourrait même en allant plus loin combattre avec avantage la distinction qu'on clablil entre eux.
>' .le marchais uniquement pour faire quelque chose et par une suite nécessaire de l'inquiétinie qui me tourmentait. J'étais entré «lans l'ilc Basile sans presque m'apcrccv«)ir oit j'étais. Je m'étais retiré dans la partie la moins fréquentée des quais; je m'étais assis luachinalemeut, ma tète était appuyée sur mes deux mains. Je ne sais à quoi je pensais; peut-être même l'homme est-il quelquefois absorbé a» point de ne point penser du tout.
"Falijjué enfin de la position que j'avais prise, je relevai la tête, l'ue femme âgée était assise près de moi. — Grâce au ciel, «lit-elle, nous voilà ii l'écart, et je peux vous parler. Vous voyez, monseii;neur, la nourrice de Stanislas.
» Je connais trop les hommes pour n'avoir pas craint d'abord quelque pii'ge. Cette femme pouvait être un émissaire «le la princesse. Je la regardai attentivement. Sa figure offrait un mélange de tristesse cl de franchise; son cœur surchargé semblait chercher a se fondre «lans un cœur compatissant ; ses expressions n'avaient rien d'étudié. Je l'accueillis. Une confiance entière s'établit entre nous, et j'écoutai avec une extrême attention ce qu'elle me raconta.
» A la suite de la discussion orageuse qui avait eu lieu entre la princesse et son fils, après que .Stanislas eut épuise ce que l'amour «lonne d'éloquence, qu'il eut vainement essayé ce que peut un fils unique sur la tendresse maternelle, il se retira furieux dans son ap- ]Mrlement, et de ce moment il cessa d'être libre. 11 fut gardé il vue ])ar des domestiques sur lesquels on pouvait compter, et sa mère était «léjii tellement sûre de lui, qu'elle dédaigna de feindre en sa présence.
)■ Elle envoya Bolesko demander de sa part au directeur de la poste si quelqu'un avait écrit à ObinsUi et où ses lettres lui étaient adressées. Bolesko, messieurs, valet «le chambre de BorlolT, est plus connu il Pélersbourg par certaines relations avec la princesse (|ue par son attachement au maître qu'il a perdu. C'est tm de ces instruments qu'une femme emploie à bien des choses et qu'elle méprise intérieurement.
u La princesse déclara à son fils qu'elle allait prendre les mesures convenables pour qu'il ne revit jamais Paula. Elle l'exhorta .i surmonter une passion insensée qui ne présageait que des cha.grins cuisants pour tous deux. Stanislas, accablé et de ce qu'il enlcndait et d'une violente contention d'esprit trop longtemps prolongée, cessa de répondre et se laissa aller sur un siège. Il s'écriait par intervalles : Paloski , Paloski , où êtes-voiis ?
» — J'étais dans son antichambre, me dit la nourrice, j'entendais
tout et je pleuriiis. On ne me fit pas sortir sans «louti- parce «|iie je ne suis pas il craiiulre. ^e p«iiiv^iis-je savoir d'ailleurs ce que eoiinuissaieiil les doiiiesti«|ucs «lu palais 1'
M Le direiteiir «les poste» ne pouvait refuser une chose uusiii liiinplc «|iie «elle «|uc lui ileinaiiilait une dum«' i|iii jouit «le la plus haute faveur, l'.l puis n'esl-il pas Irop vrai qu'un mallieiirciu proscrit ne
commande aucun procé«lé, aiicii én.igemiiil :' Bol. sko revint et
aniion«;a (|u'uii paipicl assez vulumineiix avait été expédié ii Berlin, lnil«l lie l'Aigle noir. C'est de ma lettre qu'on parlait.
" l.a ju-incesse or«lonna ii Bolesko «!«• partir aiissiti'il pour la Pruasc. KUe lui donna «les instructions «lont la n«iurrice ne put rien saisir parce que Bolesko avait été i^oniliiil dans un caliiuet particulier.
>i l.a princesse sortit et ne rentra que «Umix heures après. I,.i nuit vint, et minuit sonnait l«irM|ue les p«irtes extérieures du palais s'ouvrirent, liie voilure entra dans les cours : elle était enloiiriV «le qiiel«|ues hommes il cheval. Un olfi«'ier supérieur moiiUi : il exprima il Stanislas tous les regrets <|ue lui donnait la mission «|ii'il éUiil chargé d«' remplir, et il lui notifia avec beaucoup il«' iiién.igcmeiilit que la volonté de l'empereur était qu'il fût «létenu dans un château fort jusqu'à ce que sa mère put eonipler sur son obéissance.
' Le mallieiireux jeune hoiniiie ne répondit pas un miil, il suivit l'olVicier, et lors'iu'il traversa l'antichambre sa nourrice se jeta dans ses bras en sanglotant. On ne les )iriva pas «le la satisfaci'un de s'«:mbrasser, et Stanislas la |iria bien bas «le tA«'hcr de me voir sans me compnimettre cl de me racmitcr ce (|u'elle avait vu.
" Lors(|ue la voilure sortit des cours, un ofl'ieier y monta; .Stanislas fut placé entre cet olhcîer cl son clu'f. L«' reste «le l'escorte lut renvoyé, et il fut ordonné ii tous les domesliqiu's sans ex«epti«iii de rentrer et de firiuer les portes. Sans doute on voulait di'rober au public, et surtout a moi, la connaissance du lieu oii on coiuluisait Stanislas.
I) La bonne nourrice n'ignorait pas que j'étais mal à la cour. En consé<|uence, elle s'était bien garilée de paraître à mon hôtel; mais elle passait et repassait dans la rue où il est situé, et ce jour-la elle me vit sortir de cheï moi. Klle n'osa m'aboriler, me suivit d'asse* loin, me (lerdit de vue, me trouva devant elle sur les bords de la rvexv;i , me perdit encore, et vous savez, messieurs, où elle me rencontra.
» Je voulus récompenser cette femme; elle repoussa ma bourse avec une sorte de «lédain. Je l'embrassai, et de douces larmes coulèrent de SCS yeux. Elle me rccomnianda son cher enfant en me pressant les mains et en me icgardaiit «l'un air suppliant. JN'ous nous «|uiltàmes et nous rentrâmes «lans la ville par des <;hcniiiis opposés.
1) J'ai «lit et répété que le moyen le plus sûr «le pénétrer «pielqu'un est de se mettre à sa place, et de se «Icmandcr ce qu'on f«-rait dans une circonstance d«innée. Je récapitulai ce ({ue m'avait «lit la nourrice, et je crus avoir démêlé quelque chose des projets de la princesse.
') Je me rappelai quej;elte dame en s'assurant de son fils avait évité ce qui aurait pu l'irriter davantage. On lui avait marqué en l'arrêtant des procédés et même des égards. L'air qu'on respire dans une citailelle est ordinairement salubre, et on peut s'y procurer toutes les aisances de la vie. L;i princesse conserve donc de rattachement pour son fils, et alors elle n'entend pas lui faire passer dans une prison la plus belle partie de sa jeunesse. Mais elle hait Paula uniquement parce «[u'Oliinski est son père. Séparer «le lui un «'nrant qu'il ailore, et rompre en même temps un mariage qui flatlerail l'ambition «lu comte serait se venger doublement. Il était évident pour moi que Paula seule était sérieusement menacée.
» .Alais qu'allait faire Bolesko à Berlin? Serait-il chargé'd'un enlèvement? «)serait-il l'exécuter dans un pays ou il ne peut compter sur l'impunité. D'ailleurs, ou conduirail-il Paula? Si elle n'était pas resserrée dans une étroite prison, elle ferait l()t ou lard retentir ses justes plaintes dans toute l'Europe. Un projet «l'enlcvcmcnt serait donc une absurdité; mais de quel prétexte s'étaycrait la calomnie pour attenter à la liberté de celle jeune personne? Son âge, sa beauté, sa candeur et les faits ne désarmeraient-ils pas des juges impartiaux?
>' Si cependant, pensai-je, la princesse avait formé un plan plus atroce, et dont l'exécution fût plus facile... (Jette idée me fit frissonner. J'ai reconnu plus tard que la princesse, toute à ses passions, est souvent incapable «le réfléchir, mais qu'elle n'a ni la force ni la volonté de commeltie un grand crime.
» CepentlanI je crus que les circonstances et l'incertitude même où j'étais de ce qui se tramait contre Paula exi,geaienl que je prisse un parti prompt et décisif. J'aurais voulu ne quitter Pétersboiiig qu'après avoir découvert le lieu où Stanislas est «lélenu : cela n'était pas impossible. Mais le danger d'Obinski et de sa fille était pressant. Toutes mes idées se portèrent sur eux, et je partis aussitôt pour Berlin.
• Obinski n'ét.TJt plus ii l'Aigle noir. Quel motif nouveau avait pu le porter h se cacher dans un pays où il n'avait rien à craindre? Je savais que Bolesko m'avait précéilé de «leux jours à B«-rliii, et en deux jours un bomme de ce caractère fait bien «l«'s choses. Mais avait-il vu le comte, et comment avait-il pu inl'inider l'intrépide
M. MARTIN
Oliiiiski an point de le ili'lerniincrà l'nlrsnns piiiulic nu^nic le iLiups «le ni't'crire nn mol ?
n J'iiileiio|;e:ii le maître ilc l'hôtel. A force de questions et en lapproeliant des réponses assez inrohérenles, je sus que i'aula n'était plus avec son père depuis div à douze joins; qu'un homme que je ju|;eai être liolesko s'était présenté à l'hôtel; qu'il avait demanilé une audienec partieiilière au eomie ; qu'ils avaient passé deux heures eiisemhle, qii'Obinski avait fait préeipitaminenl ses malles, était monté en voilure et avait ordonné au postillon de iirendrc la route de Hernow.
» On peut se porter «le cette ville sur tous les points de l'Europe. De «|uel côté elicrilierai-je mon ami? Kl (pi'a-t-il C.iil <!«• sa Illico' Kn quelles mains l'a-t-il laissée? lei le talent lU- l'observateur fut un moluent en défaut.
>. Je rélléchis liientôl que l'homme (|ui croit avoir «le ])uissaiilcs raisons «le fuir de lierlin ne doit pas se croire en sûreté en Prusse, et (|ii'()l>inski auiMit pris pour en sortir le chemin le plus court. La frontière la plus rapprochée de lîerlln est celle du iluché de iMccklembourjî, et Beriiow y comluit directement. Je partis ]iour cette ville. J'ispérais recueillir ilaiis les maisons de poste «|uel«pics-uiies de CCS indications <|ui ne sont «|ue vagues iioiir la plupart «les hommes, maisi|ui pourraient m'éclaircr.
» Je me souvins eu courant la poste d'un baron lIollindiT, «lue, pendant la cam|)a|fiie de Moscou, nous avions connu à Wiliia, et avec (|ui nous avions contracté une sorte d'intiinité. Il demeure dans un village situé entre lienioM' et Itiscnthal. OhinsUi pouvait avoir laissé sa voiture à Iternow, s'être rendu ii picil , la nuit ])cutflre, elle?, le baron, et en admettant (|u'il n'eût jias osé s'y li\er, il était vraisemblable que j'y apprenil rais quelque chose ; j'espérais même y trouver une lettre pour moi. Obinski était loin d'avoir pensé à ni'écrirc.
" J'arrivai chez le baron, (|ui resta stupéfait en me voyant. Un cri de joie me fil connaitre «[ue j'étais clie/. un ami. Il m'embrassa et me ilemanda comment je m'étais échappé de prison. — Je n'y ai pas été, lui répiindis-jc étonné à mon tour. Le baron me prit la main et me conduisit dans son cabinet.
» ( )binski, me dit-il , a passé ici et s'y est arrêté nn jour. Il est allé à NVismar. ville enclavée dans le «luché «le iMeckIciulioiirf;, mais qui appartient à la Suède. 11 m'a prié de lui écrire dans cette ville, où il compte attendre de mes nouvelles sous le nom de Zuski. Il m'a supplié de faire tout ce (|ui dépciul d«' moi pour savoir «piel trailemcnt vous est réservé : il soulVr«: plus pour vous «pie pour lui. Expliquezvous clairement, répliquai-je, car je ne comprends rien à ce que vous me dites.
i> Le baron me raconta qu'un homme estimable, plein d'hiimanilé, et qii'Obinski avait mal jui;é jusqu'alors, était veiui le trouver à Berlin. Il lui dit les larmes au\ yeuv «lu'oulré de la conduite alïrcuse de la princesse envers lui, sa fille, moi et Stanislas, il l'avait quittée pour jamais; qu'il voulait réparer, autant qu'il le pouvait, le mal qu'il avait été forcé jiar sa position de faire à Obinski; qu'il le suppliait d'aj;récr ses services et de disposer du fruit de ses économies, qui montaient à dix mille roubles.
■ Il lui apprit que Stanislas était enfermé sans qu'on sût en quel lieu ; que j'avais été arrêté pour avoir eu des relations directes avec le jeune prince, malgré la défense qui m'en avait été faite; que pour déjouer des vues bien naturelles ii un bon père, et qu'on appelait aiiilacieuses, pour rendre à la ])rincessc la tramiuillité que lui a ravie la craiiile«riin mariage disproportionné, l'ambassadeur de Pélersbourg à Berlin allait recevoir l'ordre de ileiiiander rextra«lition du père et de la lille, (|ui seraient aussitôt conduits en Sibérie. Il engagea le comte à fuir sans penlre de temps. ^lais il lui lit remarquer que s'il emmenait avec lui sa lille, et qu'il fût reconnu, ils étaient perdus tous les lieux; que lui liolesko ne serait suspect nulle ])art; qu'il était de la prudence que le comte lui confiât sa lille, et qu'il la lui remettrait dans rendr«iit qu'il lui plairait «le choisir. Obinski lui donna une lettre pour I'aula, et le «ligne liolesko partit pour aller prenilri' la jeune demoiselle et la conduire;! Dresde, oii son père ira la joindre aussitôt qu'il apprendra queliiue chose «le positif sur votre sort.
» Oh! quel homme que ce Bolesko, ajouta le baron! J'ai été touché sensiblement de ce que le comte m'en a dit. Bolesko est un sci'lérat; m'éeriai-jc, et il n'y a rien de vrai dans ce qu'il a dit. il s'est engagé à conduire Pailla en Saxe : c'est du côté apposé qu'il faut la chercher.
). Obinski, continuai-je, a «loue si peu observé les hommes qu'il croie qu'un fripon revienne sincèrement à la probité, «pi'un fripon quittera une condition lucrative pour s'attacher au sort d'un proscrit! Au reste, celte confiance d'Obiiiski est celle d'un être franc et loyal, qui ne prévoit jamais ceipi'il est incapable de faire. Mais comment n'a-l-il pas réfléchi (|ue la liussie a des ambassadeurs partout, et que Pailla ne serait pas plus en sûreté à Dresde qu'à Berlin?
» Je ne voulus pas m'arrêlcr plus longtemps. Je tremblais que quelque nouvelle machination fil partir le comte de Wismar, et je
m'y rendis sans m'arrêter iiulrcmciil «pie ])Our changer de chevaux. Je trouvai Obinski à l'adresse «pie m'avait donnée llollinder.
» La sliii>éfa<tioii dans laquelle il tomba en me voyant lut «'gale à celle «pi'avait éprouvée le baron, (jiianil je l'eus dissuadé par «Us faits inconteslables «lu prétendu cliangeineni de liolesko, il tomba dans un accès «lerureurà épouvanter, .le lui dis avec fermeté «pic la colère est indigne de lui, par«-c qu'elle avilit celui qui s'y abandonne; qu'en ce moment il falhiil agir, et non perdre le temps en de vaines déclanialions.
)j Alais de quel côté, me dit-il, chercherons-nous la malheureuse fille «l'un plus malheureux père? Allons ii Daiitzick, lui répondis-je. Cliaqiu' jour «les vaisseaux partent de cette ville pour les quatre parties du monde : ce coquin-là peut avoir reçu l'ordre d'embarquer Paula, cl de meltr«> entre elle et nous l'immensité «les mers.
» IV'ous étions à peine à deux lieues de Wisniar lorsque nous joignîmes une berline trop él«'>!;aiile pour n'être pas renia rqiée. Deux domestiques ciiiiraient en avant et portaient la livrée de BorlolT. Ce n'était pas Stanislas (pii était dans cette voiture , et il ne restait que sa mi're et lui de cette illustre famille. Mais que venait faire la princesse «lans un pays oii ne l'attiraient ni les plaisirs, ni ses afl'aires connues? Pounpioi se diriger vers la mer Baltique? Il était aisé de coni])reii«he «pie mes conjectures sur le sort qu'on réservait à Paula élai«'i]| |diis «|iie fondées, etque pour la trouver il siillirait de suivre la ])riiicesse. J'eiii;ageai Obinski à reprendre son faux nez, et j'ordonnai à mes postillons «le ne pas perdre la berline de vue.
>> Nous cherchâmes en courant à pénétrer les motifs qui faisaient tenir à ina«lamc Burlolïune conduite aussi extraordinaire. Je la connaissais trop ])our être longtemps à la pénétrer. Elle n'avait vraiseinblablemcnl pas ignoré mon départ précipité de Pélersbourg. Elle sait combien je suis attaché à Obinski, et à quel point je porle l'aetivilé quanil les eirconstaincs l'exigent. Sans doute clic craignait que je découvrisse sou coquin de Bolesko, et que je parvinsse à le gagner. Je l'ai dit : ceux qui l'ont le mal se défient de tout, et même «le leurs complices. Peut-être son atïection pour son fils la portait-elle à s'assurer par ses yeux de l'éloigneinent de Paula, et n'attcndait-elle que l'impossibilité oii seraient ces jeunes gens de se rejoindre, pour mettre Stanislas en liberté et le reproduire à la cour, oii sa naissance, les services de son père et ses qualités personnelles l'appelaient aux plus hauts emplois.
X (^>uoi qu'il en soit, notre voiture, constamment à cent toises de la sienne, ne tarda pas à fixer l'attention. Eric, autre fripon que Cognaril a vu ce matin, vint caracoler autour de nous. Je ne me cachai pas; je le rcganlai fixement. Il me reconnut, prit le galop, et je le vis parler pemlant «[uelques secondes à la portière de la berline. Sans «loute il rendit compte de ce qu'il venait de voir, et c'est ce que je voulais : un compagnon de voyage tel que moi devait alarmer la princesse et la rendre incertaine sur l'exécution de ses projets. La berline arrêta à la poste prochaine.
)> Je descendis; je me présentai à la princesse. Je lui dis qu'il m'était défcnilu de me mêler de ses affaires, et non de celles «Î'Obinski. Je lui déclarai que tant qu'elle n'emploierait que la ruse, je me bornerais à la tléjouer par égaril pour la mémoire «le son mari et par ménagements pour son fils, dont je ne voulais pas déshonorer la mère; mais que si elle se permettait la violence, aucune considération ne m'arrêterait. Eric et un autre drôle semblèrent me regarder d'un air menaçant. Je protestai très-haut que moi et mon brave domestique nous étions en état de faire face à dix coquins et de nous en débarrasser; que «l'ailleurs je trouverais partout l'autorité disposée à me seconder, et que je n'aurais qu'un mot à dire pour obtenir son intervention.
)) La princesse ne me répondit rien et se remit en route. Je partis en même temps qu'elle, et elle m'a avoué à Pontoise qu'elle faisait épier ma marche avec autant de soin que j'observais la sienne. Nous nous faisions une guerre d'un genre tout à fait nouveau. Chaque jour la princesse changeait de chemin sans pouvoir m'échapper. Sa migraine la retenait-elle dans un village, je m'y arrêtais aussi. J'étais devenu son ombre.
» Tout à coup elle laissa la mer Baltique derrière elle, et elle cagna le conir de l'Allemagne. Sans doute elle avait reçu quelque avis secret, dont le porteur avait échappé à ma vigilance et à celle d'Obinski. Nous approchions des frontières de France, lorsqu'une petite voiture de poste parut en avant de la sienne. Je ne doutai pas que Paula et Bolesko ne fussent dans cette voiture et je ne voulus pas faire d'éclat, par les raisons que je viens de vous exposer. Obinski partageait mes sentiments de modération à l'égard d'une femme dont le fils pouvait un jour être son gendre. Mais nous nous promîmes de ne pas perdre la chaise de vue, et de nous conduire selon que les circonstances l'exigeraient.
)) Nous entr;«mes en France. La princesse avait pris mille détours pour nous échapper, et n'avait pu y réussir. Nous étions à quelques lieues de Troycs, lorsqu'un de mes traits cassa. Je IraxMillai avec Obinski cl mes postillons a le rcnictlre en état, et vous sentez quelle «liligeiice nous fîmes. Le temiis perdu ne se retrouv«' jamais : quand nous ])ûmes remonter en voilure, la berline et la chaise de poste étaient disparues
M. MARTIN
iSI
u ISuiis foi-çaulcs nos clicvniii siiiis puiivuir joindre la princesse, Ellf avilit pris tous ii-uv nui l'iiiiciit à hi poste ilc Trojrs, ot là nous priilinii's fiiinri' iU'ii\ liriires. ^'olls l'iiiiiis au ilt'si'spoir. l'.iiliu, Miessii'iirs, pour Icriniiier un récit qui n'a i|iif trop iliiri', je vous iliral que le ne lut i|u'à Dieppe ([uc nous pùiues trouver l'aula et la tirer des niaiiis île ses ravisseurs.
" C^epenilanl la princesse est inéliraiilahlc dans ses desseins, et elle en poursuit l'iAéeution |)ar tous les niojens c|iii sont en son pouvoir. Krie est ii [irésent ic seul de ses doniesli(|iies dont lums soyinis connus; l'autre l'a (piittce à l'aris, je ne sais pouripioi ni eonnuent , et Ilolesko est en t'tiite; mais cet l'.rie est errant dans ee canton; il nous } clierclie, et je ne suis entré dans t(nis ces détails, monsieur le maire, que pour vous faire eonnaiire comliien ce drôle est reiloulaldc pour nous. I.c l'aire enlever, c'est assurer notre repos.
» Sans doute , nu)nsieur, je vous ai inspiré de l'intérêt pour la famille dont je vous ai raconte les niallieurs, et vous ne rel'userc/. pas d'user de votre autorité dans cette eireoustaïue. — IVoii, certainement, monsei;;neur. — .Monsivur Martin, monsieur Martin, l'ius de monseijïueur , je vous en ]irie. l'.vitc/. soij;ueusenienl les distractions à cet é'nard. \ ous pourriez me l'aire perdre en un nninienl le fruit de mes tra\au\ et de ma tendre sollicitude, l'aitcs partir de suile quel- (jues };endarmes déj;uisés; (|u'ils courent auv I,oj;cs ; (|u*ils entrent au Cadran l)leu. Eric j attend un certain Firmin, qui n'aura pas de peine ii le reconnaître. — Les gendarmes alors lui demanderont ses papiers. — 11 ne doit pas en avoir. — On le conduira à Paris, à la préfecture de police, comnn' vaijaliond. — C'est cela, c'est cela, monsieur le maire, et s'il inculpe la princesse, c'est elle ipii l'aura voulu. Mais liàtci-vous, je vous en supplie. IMon récit a pris près d'une demi-heure, et nous n'en avions que deux à nous; n'est-il pas vrai, Co(,'in«rd ? "
iM. de Polmont sonne. Il envoie un ilomesli(|ue ilu'z Firniin; il ordonne à son coclier de mettre ics clievauv. " .le ne peux, monsieur ÎMartin, faire arrêter un homme sur une commune étranijcrc, sans l'assentintcnt du maire. D'ailleurs entre confrères on se doit des é|;arils. — Je n'avais pas prévu cette diflieullé. Kt si ee maire ne pense pas comme vous.' — Soyez tramiuilie, il sera fort aise de m'obliijer et de remplir en même temps un devoir. 11 s'est rendu adjudicataire de la dernière coupe de mes bois, et il me demanilc uu délai d'un mois pour achever de nie payer. — Il est à nous. »
M. de Polmont donne ses oi-dres à Firmin. 11 monte eu voiture; il court aux Loges,
VL — Qui contient ce que vous lirez, si vous en prenez la peine.
Eric n'était pas lioniiue à s'éloigner des Loges : trouver Bertrand et Soiiliie était pour lui un coup il'or, et il espérait que M. Firmin le mettrait sur le chemin de la fortune. D'ailleurs, il s'était levé avec le soleil; un fripon déjeune (pielquefois mieux qu'un honnête homme, et Fric ne s'ennuyait jamais an caliaret.
Les deux heures n'étaient pas révolues lorsque les gendarmes entrèrent au Cadran bleu , mais il s'en fallait de peu de chose. Ils étaient en sariiHi de toile bleue, en bonnet de colon, et chacune des serpillières cachait une paire de pistolets, ils trouvircnt Fric entre un manche de gigot et une bouteille de vin. Ils en deiuandinent une, et causèrent entre eux de choses fort indilïérentes : le sujet de la conversation ne faisait rien à l'alïaire. Mais le gendarme ne man(|uait jamais de répondre à son brigadier : Oui, monsieur Firmin, non, monsieur Firniin, et c'est ce qui devait engager l'action.
En cfl'ct , au nom de Firmin Fric avait secoué les oreilles, et il chercha à se mêler à la conx'crs^tion. On lui fil beau jeu. En l'écoutant, en lui parlant, Firmin l'examinait attentivement. C'est mon homme, pensait-il, trente ans, cinq pieds un pouce, les cheveux plus ronges que blonds, la figure ronde et colorée, les jambes longues et grêles; c'est bien lui.
Quand des gendarmes ont trouvé l'homme qu'ils doivent arrêter, ils ne s'amusent pas à faire de l'esprit. « Qui ètcs-vous? lui demanda brusquement Firmin. — .le suis voyageur. — Oii sont vos papiers?
— De quel droit m'iiilerrogcz-vous? — Du droit du plus fort. » Ici les pistolets sortirent de dessous les sarraux, o Voyons vos papiers?
— Je n'en ai pas. — Je vous arrête. — Qui ètcs-vous ii votre tour?
— Brigadier de gendarmerie. — Prenez garde à ce que vous allez faire, monsieur le brigadier. J'appartiens à la princesse Borlolï. — > Appartinsses-tu au diable, tu marcheras. Présente tes pouces. — Vous vous repentirez... — Présente tes pouces on nous allons tomber sur toi comme la grêle sur un vignoble. — Les voilà , monsieur le brigadier, 1)
Quand les gendarmes se furent assurés des mains d'Eric ils commencèrent l'inspection de ses poches , c'est la règle, l'n mouchoir, une tabatière, vingt-cinq louis,,. Il n'y a rien là de suspect. Un portefeuille de maroquin rouge qui renferme ([uclqiies papiers... M. de Polmont a défcnilu à Firmin de rien lire. 11 lui a ordonné de mettre sous cachet ce <|u'il trouvera en ce genre, et de le lui envoyer. Firmin , religieux observateur de sa consigne, ap])osa son sceau sur le portefeuille même, et comme des gendarmes ne font jias une expé-
dition qu'elle n'entruinc un procès-verbal obligé, -M. le brigadier eommenea le sien. Il (Icmanda au détenu son niiiu,i|uel motif l'avait aiueué dans le canliMi, et ce (|u'il se proposait d'y faire. Il iléelara facilement se noiiiiiier lùic l'owl; mais à chaque i|uestiini n<iu\elle, il renvoyait l'iniiin au pcirtcfeiiille. Il y trouverait, disait-il, la preuve irrécusable ipi'il avait l'Iiouiieur d'app.irtcnir a la princesse liorliill. l'iriuiii n'avait garde d'ouvrir le piirlefeiiille. Il se picpiait d'être fort en rédaction; mais Eric refusant de répondre à ses inti'rpellatious, il fut l'ori:é de clore son procè-verbal dès la vingtième ligue. Voltaire aurait eu de la peine à parler de ee dont il n'avait aucune idée, et Firniin n'était pas \ ollaire.
Un gendarme <lcs Loges entra au cabaret. « Le maire du village et celui d'.Vchères, dit-il, vont lerminer îles ilépêches que vous attendrez, et que vous remettrez, avec votre homme, à la préfecture de police. — \ la bonne heure. Fn attendant les dépêches, buvez un coup avec nous... 'Penez, vous donnerez ce portefeuille à M. de Polmont... .Mil nous avons laissé nos chevaux et nos habits uiiifurmes à la garde d'un paysan, à deux portées di' fusil du villiiije, la, au bout de cette avenue, l'ailes-moi le plaisir de les aller elienther, età votre retour vous trouverez une omelette que la bourgeoise va nous apprêter; n'esl-il pas vrai, ma petite mère? — Très-volontiers, monsieur l'Irmiii. <j
Ah! il s'appelle vraiment l'irniin, pensa Eric; c'est dans les bras de la genilariuerie (|ue m'a jeté riiomiiie que j'ai rencontré ee matin ! Il estpbisliu (|ue moi, je le confesse. Alais c|uelles raisons a-t-il eues de me faire arrêter? Serait-ce un agent des (Ibinski qui m'observait de son côté? Quoi ipi'il en soit il faudra bien que la ))riiicesse me tire de là, et qu'elle me dédommaijc du désagrément d'aller d'ici à Paris sans pouvoir prendre une prise de tabac.
Les deux maires avaient exposé dans leur rapport, non les véritables motifs qui avaient déterminé l'arrestation d'Eric , celui des Loges n'en devait pas être instruit, mais le vagabomlag'e einistaté île cet homme, et un certain air d'opulence, qui rendait ses moyens d'existence très-suspe<ts. Ils concluaient à ce qu'il fût mis au secret, et rigoureusement interrogé.
'M. Eric est prié de se mettre en route entre deux gendarmes bien moulés , ipii consentent à sa priirc ii modérer le pas di' leurs chevaux.
M. Martin était retourné au Coq hardi, oii il attendait avec impatience le retour du maire et le récit du déiioùmeut île ravenlure. L'homme iiupaliciil ne peut tenir en place. M. Martin passait un quart d'heure avec ses amis , et il allait rôder aux environs du château de M. de Polmont; il rentrait chez lui, et il ressortait presque aussitôt. Il distingua enfin le carrosse du maire , et il l'alteinlit avec une sorte d'anxiété. M. de Pulnionl lui sourit en passant : il n'en demandait pas davantage, et il se relira dans la chambre jaune.
« Qii'avez-vous donc aujourd'hui? lui dit Kcrtraud, vous êtes dans une agitation continuelle, — Je n'ai plus rien. Mais, ilitcs-moi, voulezvous restc'r (juinze jours encore au Co([ hardi? Prenez la carriole de Cognard, allez acheter à Poissy les choses dont vous avez besoin pour mettre votre maisonnette en état de vous recevoir. Menez Sophie avec vous : cette promenade la dissipera. — La prendre avec moi ! y pensez-vous? — iNc craignez rien , mun cher Bertrand, je vous ré- ! ponds de tout. — Vous me répondez de tout! — Eh oui ; tout vous étonne. ÏNe me connaissez-vous pas? Vous savez comme moi que la princesse est retournée à Paris, et je vous apprends qu'Eric est eu ce moment entre les mains de deux gendarmes qui ne le quitteront qu'après l'avoir écroué dans je ne sais quelle pri.son. .\iiisi le chemin de Poissy est libre pour vous comme pour tout le monde. — Eric arrêté ! d'oii savez-vous cela? — Ce malin, pendant que vous dormiez, je veillais pour vous, ah, ah, ah, ah! » ' M. iMartin raconte à Bertranil ce qui s'est passe entre lui, le maire et Cognard. Il n'a voulu en parler à son ami qu'après s'être assuré qu'Eric était dans l'impuissance d2 lui nuire , car enfin, disait-il, il ne suffit pas de servir ses amis, il faut calculer tous les avantages qu'is peuvent tirer d'un service. Dans quelles transes vous auriez été si je vous avais dit qu'Eric errait dans les environs d'.Achères 1 .l'ai fait mieux, j'ai agi, et je vous ai délivré d'un ennemi dangereux. Donnez-moi les lettres que la princesse vous a écrites. Je les joindrai à la confession (ju'a signée liolcsko, et iicuilaiil que vous irez acheter des meubles j'irai , moi , à Paris , et je verrai ce qu'il y faudra faire.
Il y avait quelque chose de plus pressant (|uc .M. .Martin youlail connaître. Eric pouvait avoir fait quelque révél.ition qu'il serait possible de tourner contre la ])riucesse. 31. .Martin laissi' Bertrand aux préparatifs de son petit voyage, et il va chez ,M. de Polmont. . Eh bien , monsieur le maire , nous le tenons , ah , ah , ah 1 — Qui vous l'a dit? — Parbleu, c'est vous , ah, ah, ah! — Je ne vous al pas parlé, je vous attendais même avec imiiatience. — Si Eric vous eût échappé, vous m'eussiez regardé tout à l'heure en pas.sant devant moi avec cet air chagrin naturel à un honnête homme qui a tenté une bonne action et (|'ui n'a pas réussi. Votre leil riant m'a dit clairement : Il est pris. Mais instruisez-moi des dél.iils, je vous en prie. •
;\1. de Polmont lui iMCunle la manière dont Eric a été arrêté , et il lire de sa poche le portefeuille saisi sur le co(|uin. « Le cachet est iiilact, monsieur .■\Iarlin, et je n'ai voulu le rompre que devant vous. Wi] moii:.icur, il ne peut maiiilcnaul exister de dctiaucc entre
M. MARTIN
nous; coinpiilsuiis le portoroiiillc. Ah, ali ! voici qiiel(|ue chose d'intércssaiil , lisons :
• Il est ('vident qn'Obinski s'est arri^té entre l'ontoise et Saint- Germain. Eiie hiittra le pays et tàcliera de le découvrir.
■> Il ne se laissera Miaii(|iioi- de rien; mais il évitera toute dépense qui pourrait le faire remarquer.
• IJuaud il aura découvert Ohinski, il expédiera a la princesse un exprès porteur d'une lettre qui indiquera le lieu où s'est retiré le comte.
• Eric se tiemlra ii portée d'observer tous ses mouvements. 11 le suivra s'il change de lieu et de retraite, et jour par jour il fera savoir à la priiH-esse ce i]ui se sera jiassé...
• Diable! monsieur le maire, voilà des instructions en règle. Il est Olrlieux que je ne connaisse pas l'écriture, le présume ([ue c'est celle de Matiska : j'éelaircirai tout cela plus tard, .l'ai aussi un portefeuille, et je vais J4iindre cette pièce a celles (pie j'ai déjà. »
l.a conversation était animée, et de temps en temps il échappait à M. de Polmont des expressions mesurées, des marques de respect, (|ui faisaient sauter M. Martin. 11 criait quaiul le maire lui parlait à la troisième perscume. • \ ous voulez donc, lui dit-il eulin, que je m'exile d'Aehères? .l'aime bien mieux m'en éloigner que d'y être connu. De laitière en laitière mon secret l'ilera le lonp, de la route, cl linira par passer de ISanterrc ii Paris, .le ne crains plus la princesse , je veux au contraire la surpremlre n'importe ou. .l'ai aussi mon projet, et il réussira plus facilement que le sien. Ali çà ! pour commencer il vous donner l'habitude de la familiarité, je viendrai diucr avec vous, et je ferai aux mots une guerre i< outrance. ?sous trinquerons ax'cc ce joli vin que vous avez fait porter au banquet îles notables, et qui a mis le curé en goût de danser le menuet : ah ! ah! ah ! — ^lonseigneur, je vous... — ,1e vous y prends encore ; si vous y revenez , je vous donnerai de l'Altesse, de la Majesté, s'il le faut : ah, ah, ah , ah!
» A propos d'une course que je ferai ce soir à Paris, il faut que je parle ii Cognard. Je vous laisse à vos affaires, et je reviendrai ii trois heures. Au revoir, nuinsieur Martin. — Bien, bien, c'est cela. Pour vous rappeler mon nom de théâtre, je ferai de vous un petit potentat. Telle est la scène oii nous figurons tous, mon cher Polmont : l'un monte, l'autre descend, et lorsque le rideau tombe chacun se trouve .i sa place. La poussière de celui qui a joué le roi et celle de son dernier eonfideiit ne sont que de la poussiiTe. \ous me direz que l'un se survit dans l'histoire et ([ue l'autre tombe dans l'oubli. Je vous répondrai : Heureux qui n'a pas besoin d'historien ! Alexandre le Macédonien et votre Cartouche ont eu les leurs , et il en est un peu des hommes comme des femmes : en général ceux dont on parle le moins sont les plus honnêtes, et par conséquent les plus heureux. >
il. Martin ne perd jamais de temps, et déj.T il est chez Cognard. « Voilà une journée qui ,a bien commencé, et c'est à vous que je le dois, mon cher Cognard. Je viens vous prier de me rendre encore un service. — Ordonnez , monsieur Martin. — Voilà qui est bien. Vous avez plus de mémoire que votre maire, et je vous en félicite. La mémoire est une histoire vivante du passé et du présent que nous portons avec nous. Elle nous donne la faculté de comparer, et c'est en comparant que nous formons notre jugement. La perte de la mémoire entraine celle des idées. La mémoire est donc la plus utile de nos facultés intellectuelles, et c'est à la vôtre, mon cher Cognard, que x'ous devez votre .sagacité. Mais revenons.
» Je vais ce soir à Paris. Je monterai dans ma calèche, je la laisserai à Saint-Germain, j'y prendrai une voiture publique ; eu arrivant je me jetterai dans un fiacre , j'en descendrai à deux pas de mon hôtel garni, et bien fin sera celui qui pourra deviner que j'arrive d'Aehères. J'ai besoin d'un domestique qui ramènera ma calèche ici, et qui viendra me reprendre à Saint-Germain quand vous lui en donnerez l'ordre : j'aurai soin de vous faire savoir le inoincnt de mon retour. Je le presserai autant que je le pourrai; je veux être de \otre noce, mon cher Cognard. — J'y compte bien , monsieur Martin. Mai-. (|uelle espèce de domestique voulez vous? — Oh! qu'il sache seulement soigner des chevaux et manger sa soupe. — J'entends. Peu d'intelligence , moins encore de finesse , un homme à tout voir sans être frappé de rien, un automate enfin, voilà ce qu'il vous faut. Ces gens-là ne sont pas aussi rares que les homiucs de génie; mais ils ne sont pas communs. Cependant Hosalic, qui est du village, et qui est loin d'être un automate, pourra vous trouver cela. •
(Cognard n'a jamais besoin de chercher Rosalie. Il sait oii elle est et ce qu'elle fait à chaifue instant du jour, (''est à M. Martin que Rosalie (luit la couronne que lui ]>réparc son ami, et vous sentez quelle activité elle mit dans ses démarches. Elle entra bientôt chezt.'oguard en riant aux éclats. Elle amenait un g(Os et court garçon qui penchait sa tête sur l'épaule ipauchc, et qui regardait toujours en l'air. • Monsieur Martin, je crois qu'on vous a fait cet homme-là tout exprès. — En vérité , Rosalie, je suis tenté de le croire. Comment t'a|)pellestu, mon garçon? — Je ne m'appelle jamais, monsieur; mais quand on m'appelle, je viens. — Quel est ton nom ? — ."»lon nom ? — Oui, Pierre, Jacques, Thomas? — Bouiface, pour vous servir, monsieur. — Ce nom-là \'a très-bien à t.i figure. Sais-tu panser les chevaux ,' — Non, monsieur. — Bah! dit Rosalie, il sait les étriller, les faire
boire, leur donner l'avoine. 11 n'entend pas le mot, qui ne fait rien à l'affaire. — Va-t'en au Co(| hardi , tu diras à Duhourg ijue tu es à moi. — Non, monsieur. — Tu ne veux pas être à moi? — Non, monsieur. — Et ])Ourqiioi? — Parce que je suis à Suzette. — Ah ! tu as une maîtresse? — Non , monsieur, je suis mou maître. — Tu es ton iiiaitre, tu ne veux donc pas devenir mon domestique? — Pardonnez-moi, monsieur. — Et si je t'emmène bien loin de ton village ? — Je n'irai pas , monsieur. — N'irais-iu pas jusqu'à Paris ? — Oh, si fait bien , av, e Suzette. — El que ferais-tu de ta Suzette ? — ■ Je causerais chemin faisant ; je lui donnerais une lape, elle me rendrait un coup de pied : ça fait passer le temps.
«Cet animal, dit M. Martin à Cognard, est amoureux d'une Suzette qui sans doute ne vaut pas mieux que lui. Cela prouve que l'aïuoiir est un besoin de la nature qu'elle pousse sans cesse tous les hommes à satisfaire. Nos sentiments recherchés, nos petites délicatesses sont au cceur ce que l'habit élégant est au corps : il cache la rndesse des formes ; mais l'homme est dessous.
)> Je prendrai un paysan qui ramènera ma calèche de Saint-Germain, et qui viendra m'y reprendre : l'extrême bêtise peut être aussi dangereuse que l'astuce. L'astucieux agit, l'imbécile laisse tout faire. Tiens , Bonifacc, voilà cinq francs, va causer aves Suzette , lui donner une tape cl recevoir un coup de pied. »
M. Martin a dîné, il est en route, il suit de point en point la marche qu'il a adoptée, il arrive à son hôtel.
Ce n'est plus cet homme simple, qui se met à Achères au niveau du bourgeois opulent; c'est un grand seigneur, qu'on fête, qu'on caresse , et qui reçoit gravement les hommages qu'on lui adresse. La distinction des rangs, pensait-il , n'est pas une chimère , puisque les hommes sentent la nécessité d'obéir. Ils ne se rendent pas toujours compte de leurs mouvements intérieurs ; mais un instinct secret leur dit qu'arracher la clef d'une voûte, c'est renverser l'édifice, et que déranger quelques-unes des pierres intermédiaires, c'est menacer la clef. J'avoue que le chiffonnier assis au dernier degré lève des yeux avides jusqu'au premier, un désir vague, une sorte d'impatience l'y portent, mais ceux devant qui il faudrait qu'il passât l'arrêtent, et il reprend son crochet. Cependant, qu'une commotion violente et générale brise quelques anneaux de la chaîne, elle cesse d'exister : un forgeron habile se présente tôt ou tard ; il réunit les parties éparses de la chaîne , il les replace, il les consolide, il rive le fer. Voilà en quatre mots l'histoire et le dernier résultat des révolutions politiques.
On sait à l'hôtel qu'il faut au prince Paloski quatre domestiques de louage et un brillant carrosse de remise. Tout le monde est en mouvement, et tout cela se trouve. Le valet de chambre à tant par jour commence la toilette de monseigneur. Son habit le plus magniliqiie est celui qu'il a montré du doigt. Les livrées sont tirées d'une armoire et abandonnées aux valets subalternes. Chacun prend ce qui lui va le mieux. Le carrosse est sous la porte cochcre, monscigU(-ur est dedans chargé des décorations de sept à huit ordres; les laquais se sont élancés derrière et le cocher a reçu l'ordre de toucher .\ l'hôtel des Princes, rue Richelieu.
La princesse est sortie; mais madame Matiska est à l'hôtel, c! le prince observateur tire parti de tout. Il monte. Matiska ne sait à quoi attribuer cette visite; elle est embarrassée , incertaine de ce qu'elle doit faire. Mais toute femme est adroite , et sous ce rapport Matiska est plus femme qu'une autre. Elle veut voir venir le prince, elle attend qu'il ait parlé, et elle se croit sûre de trouver la réponse la plus convenable : la modestie n'est pas sa vertu favorite.
Le prince exprime ses regrets de ne pas trouver la princesse chez elle, il n'a pas l'intention de lui déplaire, il vient au contraire lui rendre un service essentiel, il demande où elle est. Matiska est sur ses gardes, elle ue répond que par monosyllabes. A la fin elle ne peut se dispenser d'avouer que madame est allée à un bal magnifique que donne l'ambassadeur de Russie. D'ailleurs, que risque-t-clle en le disant? 11 n'est pas vraisemblable que le prince se montre chez le représentant d'un souverain qui l'a disgracié, et le leudeni;iin madame le recevra, ou lui refusera sa porte, selon qu'elle le jugera à propos.
0 Matiska, j'arrive directement de Dieppe. — Monseigneur a été longtemps en route. — Parce que je me suis démis le pouce droii à Aumale; il ne m'est pas même possible d'écrire encore. Prenez une plume et du papier, écrivez ce que je vais vous dicter :
)) J'ai à vous parler, madame, de choses très-importantes. Je me présenterai demain, et j'espère que je n'aurai pas à me plaindre le la manière dont je serai reçu; des personnes de votre rang doivent au moins sauver les apparences...
s — Eh bien, monseigneur, vous prenez ce papier? — C'est pour voir votre écriture. — \ ous le mettez dans votre poche ! — Je fi;i3 le plus grand cas de ce qui vient de vous. Comment donc, une femme qui donne à Eric des instructions d'une précision, d'une clarté !... .Me voilii convaincu que ces instructions sont de x'otre main. Je le suis aussi qu'un secrétaire intime ne rédige des pièces officielles que par ordre supérieur.
» Je ne m'étonne plus du soin avec lequel Eric cachait ses documents. Ce drôle-là est connaisseur, il sait, comme moi, combieu sont précieuses les choses qui s'échappent de votre plume... aU, ah,
M. MARTIW.
iili.uh!... Adieu, Miiliska.j»; vous tiojui-. |ilii» adroite. Nous ii'ùU's plus à mes jcuv (|u'uiit' feiumu uidiuuiiu, cl je iiv uiVluiiiiv pus de lit l'atilili' avec laquelle j'ai déjoué vos projets. ^ Muliska reste aiié.uilie.
Jrai-jf trouver iiiadame Borlofl'cbe/. notre aiiilp.i!>s«deur? se demandait le priuee eu deseeiidaut l'escaliir; il est eourlisau sans duule, mais il est plein d'aménilé. Ce iju'il peut ni'arriver de pis , c'est d'être reen froiilenicnt; je m'y exposerai. D'ullleurs j'aime mieux trouver la prin('e^^e dans un bal cju'ailleur» : le.-. Iiienséunecsque eoMimande uue telle réunion eiiipéelieronl l'explication d'être orayeuse. Il se l'ait conduire eliei l'aniliassadeur.
Il fut accueilli plus la vor.ible ment qu'il ne l'avait espéré. •■ Vous êtes banni de la cour de l'éleriboiiri; , lui dit Sun lAcelleneu, mais nous sommes il Paris, et je suis tort aise de recevoir un bomnic de votre mérite. J'espère que vous n'ouliiirre/. pas ec qu'on vous a prescrit relativement à la famille LiorlolV. La princesse est ici. — Je le sais. — Méuai;ez-la. — Je ne vous caelierai pas que je suis dans l'intenlloii de m'entretenir avec elle. Si vous avez quebjue iliose ii expédier pour votre capitale, ordonnez qu'on ferme les dépèclies. l,a princesse pourra s'en chaiij-r : elle part demain pnur l'éter.slinuri;, — (^)ui vous l'a dit:' — l'ersonno. Mais je crois que l'air de la l'rance uv lui oon- ^it'nl plus. — Prince, prenez ijardeii ce que vous allez faire. — Uli ! nuln^eilJneur, je ne lui parlerai que îles alVaires des autres; je crois que c'est me conformer strictement à l'esprit de la eonsiijiie. u Ces messieurs écbanijent entre eux de ces elioses llatleuses, i|ui sont oblljjées entre (;ens du ijraud monde, auxquelles on attaebcrait un certain prix, si ou pouvait les croire sincères, et qu'on prend pour ce qu'elles valent.
Le IniI n'était pas encore très-.inimé : il n'était qu'onze beures et demie, \uila, |iensait Paloski, des [letitcs l'emmesqui se eoucberont il rbeure oii les gens raisonnables se lovent, el qui s'en prendront à la nature de leurs maux de nerfs, de leurs vapeurs, de leurs mitjraines. lisez les rouages d'une macbine, il n'y aura plus d'barmoiiie dans les mouvements.
(Joëlle majjuil'ieenee ! quel luxe ! Le pain est clicr cette année, et ce que coûte cette fête nourrirait cent familles pendant un mois. i'\lais un ambassadeur doit re|>résenter, el il faut que les journaux de Pétcrsbouri; donnent, d'après ceux de Paris, les détails étonnants de la superbe fête. Si Sun Lxcellence ne calcule pas, l'bouueur de faire parler d'elle lui coûtera une terre ou deUA.
En faisant ces réflexions, le prince allait, venait et cberchait sa princesse. 11 la croyait rangée parmi ces l'enimes qui se bornent, au bal , il la jouissance du coup d'œil : elle était de celles qui se l'ont presser de danser... pour la forme, l'araitre céder par complaisance à des instances réitérées est un p,enre île ci)i|uetterie des femmes sur le retour, el elles trouveraient très-mauvais qu'on ne les pressât pas. La contredanse finit , el le ]irin(e fut fort étonné de voir un jeune seigneur français remettre la princesse ii sa place.
Il la regarda d'abord à la dérobée, et il vit des rides naissantes Cacbées sous des boucles de cbeveiLX. Une peau jaune paraît blancbe aux lumières, cl les joues de la princesse étaient charijécs de rouge d'une ligne d'épaisseur. Allons, se dit-il , c'est une fleur artificielle, qui imite ii peu près une rose dans sa malurité.
Le jeuiie seigneur s'est assis auprès d'elle, et lui dit de jolies choses, car elle l'écoute avec complaisance. Ah ! je vois ce que c'est : c'est un jeune fou qui s'est ruiné, et qui espère rétablir sa caisse aux dépens de celle de la douairière. Ma foi, s'il la voit jauiais dans l'étal oii je l'ai trouvée ii Ponloise, il ijaijuera bien son arj;cnl.
On ne [larle pas longtemps a une femme, quand ce qu'on lui dit ne part pas du coeur : je ne tarderai pas ii avoir mon tour. En l'attendant, faisons un tour ou deux dans le bal.
Voilit uue l'enime cbariuante. Elle danse comme les Grâces: mais ce n'est pas pour danser qu'elle danse. Elle est tout entière ii la double admiration qu'elle excite. Sa figure serait immobile, si l'orgueil flatté n'animait de temps en temps des yeux ii qui il ne faut qu'une vive émotion pour être séduisiints. Il est facile de voir (|ue l'art futile de la danse el celui plus compliqué de plaire ont fait sa princi]>ale étude. Je plains son ma:i et ses enfiiuls, si elle en a.
Cet houime ne fait autre chose que se promener dans le bal. Il n'adresse la parole a personne, et il sourit avec un air d'inleliijjence il toutes les jolies femmes qu'il roiieontre. Peut-être n'en connait-il aucune. C'est un de ces êlres dont le coeur est froid et qui ont la tète exaltée, qui, même sans éprouver le besoin de jouir, veulent passer pour hommes à bonnes fortunes. Celui-ci me persuaderait qu'il est bien avec tontes les femiius qu'il l'ixe, si cela était possible, et si l'etouiiement ou le dédain di ;es dames ne nie prouvaient qu'il n'est qu'un iuiperliiicnt. Cependant jl parviendra a en désiionorcr ]>lusieurs avant i]u'on se sépare, (^'esl un liiimnie (|u'on devrait chasser.
Cette iielite brune est tout ii ce qu'elle fait. Les instruments l'cleetrisent, le pl.iisir brille dans ses yeux ; elle ne voit rien de ce qui se passe autour d'elle... Ah ! je vous y prends, mademoiselle. Nous re];ardez votre danseur, et il vous regarde île manière a ne me laisser aucun doute. L'aveu ecî rC'U el rendu : xou» êtes a la seconde nuance de l'amour. Nous n'irez pas plus loin, si vous êtes prudente... il luuius que lu mariage...
Ab ! mon Uiru , que cet lunniue e»t mal ! IJu'il est gauche! Il ne tombe jamais en mesure, el ce n'est pas faute d'oreille>. Il ne daigne pas honorer sa daiihcuse d'un regard; mais il parait content de lui , mais conleiit !... Ab ! il a un grand cordon rouge! Il est de ces hommes qui croient encore ipie ces choses-la leur donnent beaueouji de mérite : une aune de ruluii fait remurquer un sol, auquel, sans cela, ou ne prendrait pas|;;irilc.
(Jiii donc anime ainsi la li|;ure de cette dame? Elle c»t otsiiC, «t elle jouit plus que les dall!,cur^. Ah ! ses yeux suivent cette jeniic personne si légère, si gracieuse : c'est l'Iiiroudellc rasant le sol. (Jette d:iine a au plus trente-six ans, et déjà elle ne vil que pour sa l'ille. Elle doit avoir autant de jugement que de sensibilité ; c'est une feniinr bonne a eoiiii ilre,
Noila nu homme bien laid, et cette jolie femme sciulile l'écouler avec le [tins tendre intérêt!... 11 y a pourt;iiit quelque chose de faux dans ses yeux... Eh ! c'est le marquis de (Jlaiiiville, cet homme qui vent persuader qu'il est dans le plus grand l'rédit a la lourde Fr.iiiie, el qui le fait croire assez soiivenl ; (|ue le !;oût du ehangement domine sans cesse, el qui, au lieu de payer en diamaiils el en rbrvaux, ce qui ne laisse j>as d'êlre coûteux, promet une place au mari, un époux lilré .1 la jeune veuve qui veut se décrasser, ce qui est plus économique.
la jolie rem me avec qui il s'entretient veut obtenir quelque chose; elle joue l'amour avec lui, et c'est peut-être riiommede France pour (pu elle a le plus d'éloignement. Il l'aura cependant, et elle ii'iditiendra rien, l.e marquis esl un assassin moral, il trompe tons les jours (|u<lqiie l'inime, el il en Iroioiiera longtemps: l'expériein e des unes est perdue pour les autres, parce que, sans doute, il a du moins le mérite d'êlre discret.
Le prince allait continuer ses observations, lorsrpi'il vit le seigneur français s'éloigner de madame liorlolV. H se hâta de prendre sa place.
Il salue la princesse avec les grands iiirs qu'il prend comme un autre, quand cela lui convient. « Je suis enchanté, madame, de- vous avoir vue danser tout ;i l'iieure. Vous avez un fonds de philosophie inépuisable : danser, quand on lient son fils unique en prison, ipiaiid un confident intime a été arrêté le malin, c'est se montrer bien supérieure au vulgaire. IVe me regardez pas ainsi, madame, je vous en supplie même pour vous. Cet air irrité gâte la figure charmanle que Matiskavous a faite aujourd'hui. D'ailleurs, ce n'est pas ici ([u'il faut avoir de l'humeur : au bal, les choses les plus importantes doivent être traitées gaiement. — De l'ironie, monsieur, de mauvaises plaisanteries ! Cela vous sied bien ! — Comme il un autre, madame. J'avoue cependant que les tours que je joue quelquefois ne sont pas de la force des vôtres... Allons, allons, ne vous emportez pas, trois cents personnes auraient à l'instant les yeux sur vous, et je ne vois pas ce que vous y gagneriez. — Vous avez raison. Mais quel est, s'il vous ]ilait, ce confident intime qui a été arrêté ce matin? — Ah ! madame en a plusieurs. C'est celui auquel Matiska a donné des instruclions qu'elle a écrites sous votre dictée. — Eric ! ce drdle-la aura fait quelque sottise. — Oh ! mon Dieu ! il n'a rien fait que ce qui lui était ordonné. — Ah ! vous allez encore me parler de cette petite fille ! — Celte petite fille pourra être un jour une très-grande dame.
— Je vous prie de remarquer, monsieur, qu'ici vous touchez de très-près aux aiVaires de ma famille, el que cela vous est ex|iressémcnl défendu. — Je vous donne ma |)arole d'honneur, madame, que jamais je ne me mêlerai directement du mariage de Stanislas el de l'ailla. Je crois que la défense se borne lii. Niais j'ai |K)ur vous une affeclion toute particulière... — En vérité' — Et je ne suis venu ici que pour vous rendre un bon office. — Et quel est-il? — D'abord, madame, il me semble que vous avez passé bien légèrement sur l'incarcéralion d'Eric. — Et que pcnt-il en résulter pour moi? — Comment, madame, vous dédaignez de xoiis arrêter aux instructions cpron a trouvées dans son portefeuille? — Elles ne sont pas de m» main : je ne les reconnais pas. Finissons. f,)iiel est le service que vous voulez me rendre? Parlez; mais je vous préviens (pie je^rois a votre sincérité comme vous croyez à la mienne. — ( Iblnski conserve quelque rancune contre xiiiis, el vous eoiix iciulrcz qu'elle n'est pas trop mal fondée. Il a entre ses mains les lettres que vous avez pris la peine de lui écrire lorsque vous le trouviez aimable. — (À'S lettres ne signifient rien. — Prises isolément, non; mais elles présentent en masse certaines présomptions auxquelles les tribunaux ont quelquefois la simplicité de s'arrêter. — Vous vous permeltcz de parler de tribnnaiix il une femme comme moi! — Plus bas. madame, plus bas. Obinski a joint à ces lettres une confession précisi-, authentique, qnc holcskn a été forcé de signer à Dieppe avant d'emporter votre »rr;;'nt il Jersey. Obinski est saisi des instruclionsque portait Eric. — fîag.ilelles que tout cela. — A Péteisbourg. ii la bonne heure; mais à Paris, ces bagatelles-là pourraient vous embarrasser un peu. El puis Eric est en prison; il est au secret : personne ne pourra lui faire ia leçon. Il sera interrogé, intimidé. Il iiarlera, el ses dépositions feront lies pièces probantes de ces bagatelles dont vous avez l'air de plaisanter.
)i Ah! madame commence ii m'accorder une attention plus réflécliie. J'en suis vraiment bien aise : il serait fâcheux qu'une femme de voire rang perdit sa liberté. — yui oserait y attcuter? — U y a
M. MARTIN
ici un ])roi'iircur géiii'ral qui ne conn.iit personne, ctObinski doit lui pri'scnlcr sa plainte demain matin, demain matin, entendez-vous, madame? — L'ambassadeur russe me défendra. — El ne sera pas écouté. Le ])roeureur général le recevra sans doute avec les éjjards qui lui sont dus; il le comblera de politesses, et vous ire/, en prison. Et vous y aurez été conduite avec éclat, avec scandale. Et vous paraîtrez en public sur les bancs oii se sont assis les derniers criminels. Et tout Paris fondra au jialais pour voir la grande princesse qui fait ruiner un homme parce qu'il ne veut jias l'aimer, et (lui veut faire aller sa fille au lirésil, parce qu'elle aime sans son approbation.
• Hé bien , vous ne me répondez plus... .Mi, vous êtes émue!... Je crois même qu'il y a quelque chose de plus que do l'émotion. Ma foi, je conviens qu'on aurait peur à moins.
» — Paloski, je ne vous aime pas, je le confesse. — Oh! je le sais, madame, et je ne vous aime pas davantage. — Mais je crois à votre probilc. —Comme à la votre, pcut-clrc. — l'ius de mots, des clioscs.
La jolie femme avec laquelle s'entretient le marquis de Clainville veut obtenir quelque chose.
Vous êtes venu ici pour me proposer une transaction. Voyons, que voulez-vous? — Voici les articles de la capitulation.
» La princesse feindra à l'instant même une migraine, et cela n'étonnera personne, on sait qu'elle en a une tous les huit jours.
« Elle acceptera mon carrosse; je la reconduirai à son hôtel. Elle ordonnera qu'on fasse ses malles à la minute.
» Elle montera en voiture avant le lever du soleil, et elle prendra la route de Bruielies, d'où elle ira partout où elle voudra, la France ciccpice.
» On ne lui d(*înandc pas le serment de n'y pas rentrer, parce qu'on sait qu'elle ne le liciulrait qu'autant qu'elle y serait forcée.
• — Et avant mon départ les pièces me seront rendues? — Oh! que non; oh ! que non ; vous ne partiriez plus. On gardera les pièces pour les produire plus tard s'il vous arrive d'inquiétçr encore Obinski et sa fille.
)i II est constant, madame, que je ne me suis immiscé en rien dans les affaires de votre famille. Cependant vous pourriez être tentée à Pélersbourg de me faire traiter comme l'a été Obinski, et mon ami me vengerait bien autrement qu'il se venge lui-même. Si je perds ma fortune, il fait imprimer ces pièces, que vous brûlez d'avoir, et que vous n'aurez pas. 11 fait imprimer des mémoires, il en distribue des milliers en France; il en couvre la Russie; plus notre souverain est loyal et confiant, |)lus il sera indigné de l'abus qu'on a fait de sa confiance, et le chemin de Toboisck est ouvert pour tout le monde.
» — Si je quitte la France, je peu\ donc compter qu'on ne fera aucun usage de ces pièces? Mais quelle sera ma garantie? — Mn probité , (|uc vous reconnaissiez tout ii l'heure, et surtout mon attachement a la mémoire de liorloff, qui ne sic permettra d'avilir sa veuve qu'autant qu'elle m'y contraindra.
» — .Mais si plus lard on voulait à la faveur de ces mêmes pièces,
me forcer de consentir à un mariage... — Vous connaissez l'ascendant que j'ai sur Obinski, et je viens de vous donner ma parole d'honneur de ne jamais me mêler directement de cette affaire. — Jl.iis, Eric... — Il dira ce qu'il voudra. Vous ne serez plus ici pour lui être confrontée. Personne d'ailleurs ne se plaignant, il sera nécessairement relâché, et vous aurez le plaisir de le revoir : c'est un de ces domestiques fidèles dont on se sépare à regret. — Mais, prince... — Plus de mais; sur la route de Bruxelles dans deux heures, ou en ])rison à midi. Allons, madame, ayez la migraine.
Il Bien, bien, cela commence ii merveille. >i La princesse a pris cet air souffrant que tant de femmes jouent avec une supériorité si marquée. H est certain pour tous les spectateurs que le bras de Paloski suffit à peine pour la soutenir. Le jeune seigneur qui, un quart d'heure avant, faisait si vivement sa cour, s'approche, et paraît disposé il offrir un second bras. « Faut-il l'encourager? dit bien bas Pa loski à la princesse. Il ne sera pas fâché de voyagera vos dépens, et il vous sauvera l'ennui d'un long tête-à-tête avec Matiska. — Finissez, monsieur, et sortons. »
Les deux heures que Paloski a données îi la princesse ne sont pas écoulées, et déjà elle est à la porte Saint-Martin. Voilà encore une journée bien employée, se dit le prince. Je n'ai plus rien à faire au bal; je vais me coucher. Demain, je ferai une visite de politesse à l'ambassadeur.