VII. — Où il n'est question que de mariages
Dix heures! dit le prince en s'éveillant; c'est dormir comme quelqu'un qui n'a rien à faire. Cependant il faut qu'Eric soit relâché avec injonction de sortir de France : il est inutile, il serait même nuisible qu'il parlât. Je passerai après chez l'ambassadeur; je déposerai ensuite mes broderies, mes cordons, et je retournerai faire le bonhomme à Achères. Beaucoup de gens titrés bâillent dans les antichambres et n'en sortent pas : moi , je ne me trouve bien qu'en me rapprochant de la nature.
Ah ! je vais écrire à mon intendant de m'envoyer à Paris mes domestiques, mes chevaux, mes équipages. Quand Obinski n'aura plus d'ennemis en France, je ne vois pas pourquoi nous continuerions à nous cacher, et je peux vivre partout aussi simplement qu'à Achères.
Le prince sonne. Il se fait servir et habiller selon toutes les règles de l'étiquette. Il écrit à Varsovie; il demande son carrosse; il sort.
« Monsieur, dit-il au chef suprême de la police, on a arrête hier dans la forêt de Saint-Germain un domestique de la princesse Borloff, que des incidents imprévus et d'une certaine importance ont déterminée cette nuit à partir pour Pétersbourg. Cette dame m'a prié de réclamer ce domestique et de l'envoyer à Bruxelles, où sa maîtresse doit s'arrêter, et où il la rejoindra. »
Le magistrat se fait apporter les pièces relatives à Eric; il les examine aussi soigneusement que si cet homme eût été réclamé par M. Martin. Il voit que ce valet a été arrêté comme vagabond, et vivant cependant dans une aisance qui l'a rendu suspect. Il loue la vigilance des maires des Loges et d' Achères, mais il ajoute que le témoignage de monseigneur détruit tous les soupçons, et qu'il va remettre Eric en liberté. Monseigneur marque le désir de parler au prisonnier, et aussitôt on fait venir Eric.
La figure du prince a une influence singulière sur les coupables. Celle d'Eric se décomposa à son aspect ; déjà , peut-être , il se croyait aux galères. Le prince craignit qu'il s'avouât plus coupable que ses vues ne l'exigeaient, et il se hâta de le rassurer.
'( Au lieu de faire ton service auprès de la princesse, tu vas courir la forêt de Saint-Germain sans autre motif que celui d'herboriser ! Que diable ! madame Borloff n'a pas envie d'étudier la botanique, et si elle voulait un professeur en ce genre, ce n'est pas toi vraisemblablement qu'elle choisirait, u
La figure d'Eric commence à se recomposer.
« Tu n'as pas assez d'argent pour lever une boutique d'herboriste; tu en as plus qu'il ne t'en faut pour rejoindre ta maîtresse. Elle a pris la route de Bruxelles, et puisqu'à ma recommandation monsieur veut bien te rendre la liberté, monte sur-le-champ dans une diligence et cours sur les traces de la princesse. »
Eric ne demandait pas mieux. Si le prince désirait le savoir au delà des frontières, je crois qu'il était très-pressé de sortir de France, où ses intrigues tournaient mal. Qu'y ferait-il , d'ailleurs, n'ayant plus ni instructions ni argent à recevoir de personne?
Paloski adresse des remerciements au magistrat; le magistrat se félicite d'avoir ])U concilier son devoir avec le désir défaire quelque chose qui soit agréable à monseigneur. Ces messieurs se quittent trèscontents l'un de l'autre.
La visite du prince à l'ambas.sadeur ne fut autre chose qu'un tribut payé à l'usage : quand on s'est présenté à une fêle où on n'était pas invité, qu'on s'y soit amusé ou non, on doit des rciuercieiucnts à celui (|ui en a fait les frais. Ces visiles-là durent un quart d'heure : cependant on ne passe pas quinze minutes à se regarder, et il faut parler de quel(|ue chose. Le départ précipité de la princesse alimenta la conversation. Le prince avait l'adresse de donner à bien des choses la
M. MAHTIN.
tournure la plus avanUi|,'«'usc aux iiiliiùls de ceux iju'il ximlait servir : il eut la nalislacliuii lU' laiiiser l'aiiiliassaUcur clans uiiu i|;iiurance absolue de ce i|iii s'i'tatl passé eulie inuilaiiu' Itorlulï et lui.
Enfin, tout l'st trrniini', se tiit-il eu sortant, nie voila dispensé d'éhiouir plus longtemps îles yens (|ui ne se iloulent pus couiliien la représentation est ratitjante pour tout lioniuit' (|ui n'est pas un sut. Allons rire à Aelii'res.
Le prinee renvoie ses doniesti(|ucs de loun|;c et sou carrosse de remise : il remet dinis les «riuoires <le son logement ses eordons et ses lialiils brodés. Il sort à pied : il preml les Oliamps-Kljsées pour dérouter les euricui, et il s'arrête eliii un restaurateur. Il y déjeune en simple partieulier, et il s'en trouve bien.
Je ne erojais pas, pensait-il, persuader si faeilement la princesse, cl je u'ai pas pris le teups de faire savoir ii Co|j;uard que j'ai besoin
iSiiii;;;>-^<v.i^'.-
Pélagie.
de ma calèche. Eh ! pourquoi ai-je des jamhes ? Est-ce pour me faire traîner comme un impotent ? Que de j;cns le sont devenus pour avoir eu un carrosse ! Je redeviens Martin, et, ma foi ! j'irai de Sainl-Gcrmain à Achères à pied , comme un bon bourgeois, comme un philosophe, comme un ami de la forêt.
M. Jlartin revient au pont Louis XVL et monte dans la première voiture qui est prête à ])artir. I)eu\ jolies femmes oicupont le fond : un j;ros homme est sur le devant. Je ne serai pas bien ici, se disait-il. Bah ! nous ne sommes pas en ce monde pour y avoir toutes nos aises: et puis, j'ai ici une sorte de compensation. — M. Martin pensait aux petites dames qui étaient derrière lui : de jolies figures sont toujours bonnes à voir. Mais comment fcra-t-il serré dans son coin par sou gros homme, qui dort déjà ? il faudrait qu'il tournât la tèlc à chaque instant ; la continuité de ce mouvement est pénible. La bienséance, d'ailleurs, ne permet pas de fixer de jeunes femmes qu'on ne connaît pas, à qui par conséquent on n'a rien à dire, et M. Martin est rigoureux observateur des bienséances. — Allons, pensait-il, puisque je ne peux les voir, je les entendrai, et c'est toujours quelciue chose. Elles sont amies, k ce qu'il me semble, et deux jeunes femmes ont toujours quelques confidences à se faire. Moi) gros voisin ronfle , et ma figure n'a rien de fort imposant : elle les obligera seulement h s'exprimer avec une certaine ambiguïté; mais pour moi uu mot en vaut un autre.
En elïet, on est à peine parti (juc le caquelagc commence. On n'est pas à moitié chemin, et M. .Martin est au courant. Il est gêné, pressé, froissé, et, toutes jolies que sont ces dames, il se décide à les faire descendre à Manterre.
Il sent bien (jue cela n'est pas très-galant ; mais quand il faut opter entre des meurtrissures, des crampes, qu'on peut s'épargner, et une impolitesse dont iiersonne nf 'apercevra, il n'y a pas a balancer.
•1 Ami, dit-il au conducteur, coiniaissez-vous 6aint-(iermain ? — Comme mes poches. — Pourriez-vous me dire oii demeure madame Dclatre ? — Oui-ila, monsieur ; rue de l'aiis, ii" UO." Au uom de ma-
dame Delatre, le silence s'est établi dans le fond de la voiture. M. Marlui continue. «Deux fort jolie» femmes, dont une est la nièce de celle daiiie, sont parties de Paris ce matin. Une visite a la tante a clé le motif avancé auprès de l'un des maris. On a parlé il l'autre du brs.Hii de prendre le grand air, du désir de profiler de l'occasion qui s'olliait, et d'aci uiiipagiii-r son amie.
Apres les premiers cuiiiplimeiits ii la tante, on parlera il'aller se proni.iicr sur la lenassc, dans lu forêt, et cette envie paraîtra bien natuielle : il lait si beau !( :e|.eiidaiit il n'est pas eonxenal.le r|ue deux très-jeunes dames se proiiiinenl seules, et la bonne tante in' peut les accompagner : ses janibis ne lui servent plus qu'a aller d'une chambre à une autre. Le mareliand de ,li.,|, ,|,. |a rue Saiiit-lloiioré, avec qui je fais tous les soirs ma partie de daiues au café du l'roplu le Elle, esl un liomiiie à ipii rien n'échappe el qui pourvoit à tout. Hier, je lui ai dit en jouant .|ue j'allais passer ipielipies jours ii Sainl-Oiiiiaiii ; il m'a prié de prendre ces daines chez mailaiiie IJelatie, de les bien promener, et je lui ai promis de ne pas les quitter d'un inslanl. J'ai pris l'adresse de eetti! dame, et je viens de m'apercevoir que je l'ai perdue : voilà pour(|uoi je vous l'ai demandée.,. Que je suis bon •le vous conter tout cela ! \ ous ne pouvez y prendre le moindie intérêt. Mais je suis parleur, et quand j'ai commencé, je ne m'arrête plus. •
M. Martin s'aperçoit qu'il a produit de l'effet : on se dit quelques mots à l'oreille ; de petits inouvemcnts frëqueinment répétés annoncent de l'inquiétude et de l'impatience.
On arrive a Nanterre ; le conducteur arrête pour laisser respirer son cheval ; la marchande de petits gâteaux se présente, selon l'usage; les jeunes dames demandent à mettre pied a lerre : cela arrive tous les jours. IMais les jolies figures sont couvertes d'un voile de gaze , les plis en sont serrés; et quand ou a pris la voiture, ces voiles étaient relevés sur le devant du chapeau.
M. Martin ne perd rien de ce i|ui se passe. Il volt les petites dames payer le cocher et s'arrêter devant une autre voiture dont le cheval a le nez tourné du côté de Paris. 11 les voit rire de tout leur cœur eu
D'anciennes amies viennent visiter madame Delatre.
montant dans cette vinaigrette, et il éclate à son tour. Nous ax'ons tous les trois, pensait-il, de quoi nous égayer. Elles rient île la figure que j'aurai chez madame Delatre, quand j'y aurai attendu pendant deux heures des femmes qui se garderont bien d'y arriver ; je ris, moi, de la mine que feront bientôt ces jolis messieurs (|ui attendent, sur la terrasse, les petits êtres fragiles que je viens de faire rétrograder.
En arrivant à Saint-Germain, .M. Alartin passe devant ce n" 60 oii il n'a jamais eu envie d'entrer. 11 voit madame Delatre remplissant un immense fauteuil qu'on a poussé contre sa croisée, el végétant en tricotant un bas. Tante précieuse, s'écrie-t-il, ])our les nièces à parties fines ! J'ai fait manquer celle-ci , et cela ne me regardait pas. .Mais, ma foi ! je ne pouvais plus tenir auprès de mon gros dormeur.
Le chapitre des dédommagements est interminable pour les jolies femmes : l'occasion perdue aujourd'hui se retrouve demain. En l'ai-
M. MARVIN
U'iitl.iiit. on fiT.i une lii>liiir»' ,ni\ maris. On n'iiili'ii pas î'\ô h Saiiilrioi'iii.iin faute- (If |)l:ni dans los voitures, ou |i('iit-êlro |iarre que les vo\a})i'iirs iiiii se présnilaii'iil ne conviMiaiciil point. On se sera pronifiu' aii\ lllianips-l'.ljsces pendant les trois heures U'absenee ; on y aura pris tlu luit ou autre eliose, et le conte passera.
Ali 1 il me vient une e\eellenle idi'e ! Je ne suis pas friand, je ne tiens pas au nombre de plais ; mais j'aime à mau|;er de bonnes eliosrs, et Dubourj; psi le plus pitoyable j;ar];otier !... Bertrand ne Irouvera à .\ebères personne (pii nous coiivieiine. .le prendrai iei une bonne enisiniére, et je reinniénerai avee moi... Oui, c'est Irès-Iiicn vu. Mais il qui m'adiesserai-jo ? Kb 1 parbleu! Ji l'aiiber|;istc chez qui nous avons onuebé quand nous sommes venus alleiulre la dame a la mi(;raine. Hab ! si rauber(;isle en connaissait une lionne, il la prendrait pour lui , car sa cuisine n beaucoup (l'aiialoifie avec celle de Duboiin;. I)ial)le ' eommcnt taire ? .le ne ronnais personne ici... Coinnient ! je i\'\ connais personne ?,.. Oli ! cpie si, oli ! que si ! J'y ai decouvert une tante qui doit lu'i^tre bonne à quelque chose.
M. Martin reloiiriie au ii" (10 ; il sonne, on lui ouvre, il entre. 11 .salue respeeluenseinent madame Delatre, qui lui répond par une simple ineliiialion de lète : l'épine dorsale a perdu sa flexibilité. M. Martin s'est elian;é île dire à madame mille choses a'I'ectucuses de l.i |Kirt do sa nièce, et il s'acipiitte avec un sensible plaisir d'une promesse qui lui procure l'Iiouncur de connaître madame. Madame fait si|;iie à une vieille servante d'approcher nu l'auteuil. 'J'out est vieux a Sainl-tierniain, ville et habitants. Ou prétend même que les enTanls y naissent avec des rides indiquées.
Il He quelle nièce me parle monsieur, car j'en ai deux ? — De celle qui a un superbe niai;asin de drap dans la rue Sainl-lloiioré. — Ah ! malaïuc Grisel... — !Madaine Grisel, précisément. — Je l'ainic de tout mou cour ; elle est aussi sajjc que jolie. — Ali ! madame, à qui le dites-vous ? Sou mari est le plus honnôte homme !... — • Ob ! c'est un inéiiayp d'or ! u
On parle de Saint- Germain, de la vie paisible qu'on y mène ; du bouton que fait tous les soirs madame T)elalre ; des cuisinières ramenant ehe?. elles, la lanterne à la main, les anciennes amies qui viennent faire leurs huit tours; pas un de plus, pas un de moins. Ou conimeiiee à six heures précises, et à neuf on est couché.
M. ^lartin rauiène madame Delatre sur les cuisinières. Celle de niadnnie Lefèvre va la quiller. (l'est un excellent sujet que sa maîtresse rei;rellera lonijtemps. n Mais elle est d'une vivacité, cette bonne madanie l.efevre! tt pourtant elle a plus de peine à marcher que moi. Hier, en lui présentant à boire, Marie a laissé tomber le verre: cela peut arriver ii tout le uiuiidc. Madame LeI'evrc s'est emportée, cl elle a jeté sa béquille dans les jambes de iMarie. IMarie est tombée, s'est fait mal et s'est fâchée : c'est tout simple. Oli ! oui, madame Lel'evre la rej;reltera loni;tenips.,. Je le crois bien, ma loi! Une fille qui fait seule un dîner de douze personnes et qui ne perd pas la tète un instant. — Kh ! qui est doue celte madame Lel'evre, qui jette sa béquille il la tète ou aux jambes de ses gens? — Oh ! mon Dieu, c'est la nieillcure femme du moiiile, à ses vivacités près. — l'eu d'éducation, cependant :' — Sache/., monsieur, que je ne vois que des gens comme il faut. Madame Lefèvre est la fille d'un avocat, et son mari était conseiller au chàtelet de l'aris.
M. Martin débite encore quelques phrases insignitianles, il prend conijé de madame Delatre, et il va cherchant la veuve du conseiller au Chàtelet, qui marche avee une béquille, et qui a des vivacités.
L'observation est toujours utile : vous conviendrez, que si M. ^Fartin eut été de ces êtres impassibles que rien ne touche, ne lu'que, il e'it pu être sulToqué par son jjrus dormeur, et qu'il n'eût pas trouvé la bile qui fait, sans ])erdre l.i tète, un dîner pour douze personnes.
Vous sentez aussi que madame Lcfevie, lilie d'un avocat, veuve d'un conseiller au Chàtelet, doit être connue de messieurs du liarr«au de Saint-Germain. M. Martin va au jjrelTc, le greltier le renvoie au président, et le |)résident au procureur du roi. Kiiliu il sait où deiiieiire madame Lefèvre; il y va; il demande ii parler ii mademoiselle Marie : hélas! il est Irop tard.
Madame Lefèvre s'est repentie, elle a fait des espèces d'excuses îi mademoiselle Marie; iiiademoiselle .Marie a remarqué une larme que sa maîtresse essuyait fiirlivemeiit, madeinuiseile .Marie s'est attendrie de son coté. Le racconimodement s'est fait, sous la seule condition que lorsque madame sera dans son fauleuil, la héi[uillc sera à l'autre cxiréuiité de la chambre, dût madanie attendre, pour chaiif;er de place, que mademoiselle Marie revieuue de la messe ou du marché,
Je devais prévoir cela , se ilit M. .Martin : vieux maîtres et vieux doiiiesii(|ucs vivent familièrement ensemble, se querellent, et ne se quittent pas.
Opcndant iM. Martin c.4t trt!3-lié avec madame Grisel; il connaît niailanie Delatre, et mademoiselle Marie ne le laissera pas sans cuisinière. Klle a aussi une nièce (|iii est son élève, i|ui ne fait pas de parties liues, qu'elle a établie, de son autorité privée, clie/. iiiuilamc Lcfevrc, et qui ne peut y rester toujours. Mailemuisclle Marie fait entrer M. Martin; elle le présente d'un air j;i'..eieii\ ii .sa maître ,»c, qaj cl.crtUail lu pliue et le beau temps dans l'almanacli de Aialhicu
Laensbei'jj. Llle venait de proiioiirer, en soupirant, qu'oelolire serait iiitmidc et qu'elle ne pourrait ipiitler son lit de tout le mois.
On lit paraître Pél.iijie , et on lui jiroposa de suivre M. Martin à Achères. Les bonnes cuisinières de Saiut-(jermaiii gagnent deux cents francs, et i\L Martin o!Trc ccul écus l'élagic paraissait incertaine. Madame Lefèvre la supportait, mais elh- l'aimeraif mieux à Achiies que liiez elle. Klle insista , la taule insista, M. Marliu insista, et l'élai;ie bais.sa la tête en signe de consenlemeiit. Ltiic serviette siillit pour faire son paquet ; en cinq minutes il est prêt; Pélagie le met sous son lir.is ; elle suit M. Martin.
Ils étaient à l'endroit même de la forèl oii M. Martin avait rencontré llosalie, et ils ne s'étaient pas encore dit uii mot. Autant la laitière était causeuse, autant Pélagie l'était peu. Son rigoureux silence n'avait pas empêché M. Marlin de la pénétrer. H avait observé un air rêveur, mélancolique même ; il avait intercepté quelques sou|iirs.
« Allons, finissons-en. Quel /îgc a-t-il ? — Vingt-deux ans, monsieur. — (,)uel est son métier? — Menuisier. — Métier agréable, Pélagie. Sa conduite?... — Ah ! monsieur, vous m'avez surprise : je croyais eontinuer une conversation commencée. — Soyez tranquille, mon enfant : j'ai toujours été un confident utile. — Sa conduite? — Honnête. — Est-il laboi ieux ? — Depuis f[ue je le connais, il n'a perdu de temps que celui qu'il a passé avec moi. — Vous êtes modeste. Mais comment ce lemps-lii était-il employé? Vous rougissez, Pélagie : vous avez fait quelque faute. En seriez-vous à la troisième nuance de l'amour? — Je ne vous entends pas, monsieur. — Voyons, que laisifz-vous quand vous étiez ensemble ? — Il me répétait qu'il m'aime. — Après ? — Je lui disais que je l'aime aussi. — Après ? — Je conviens... qu'en nous quittant... un baiser... — Après? — Y a-t-il encore quelque chose, monsieur? — Quel âge avez-vous, mon enfant ? — Seize ans, monsieur. »
A cet âge on succombe sans avoir prévu le danger, pensa M. Martin. Le garçon menuisier a donc des mœurs , cela est rare à présent. <i Eh ! pourquoi ne vous êlcs-vous pas encore mariés ? — Ma tante n'y vent pas consentir, et je suis sûre que c'est pour me séjiaTer de Vincent, qu'elle m'envoie ii Achères. ■ — Eli! cela pourrait bien être. Mais pourquoi repousse-t-elle Vincent ? — Il n'est encore que corapagiiou. — Avec une patente, il sera maître, comme tant il'autres, qui ne feraient pas mal de recommencer leur apprentissage. — Oh! \incent est un joli ouvrier ; mais cela ne suffit pas : il faut de l'argent pour lever la patente, il en faut pour acheter des outils. ■ — Tout cela esl-il bien cher ' — Oh ! s'il avait mille francs !... — Mille francs , ce n'est pas une somme énorme. Espérez, Pélagie. — Eh! monsieur, n'espcre-t-on pas toujours ? ■ — Oh! jusqu'à la mort. — Mais espérez que l'été ne passera pas avant que vous soyez mariée. — Et qui est cajiable de faire un pareil miracle? — Ou en fait de plus difficiles, et on n'est pas sorcier pour cela. »
Mettez une petite fille à son aise, mettez-la sur le chapitre de l'amour, et elle ne sait plus s'arrêter. Pélagie ne manqua pas de raconter avec c'ïusion comment le sien avait pris naissance, quel plaisir elle ressentit quand Vincent se déclara, les petits mouvemenls de jalousie qu'ils avaient alterualivemeut éprouvés, qui font tant de mal, mais qui amènent des raccommodements si doux; et le temps passe vile pour fillette (|ui parle 'ie tout cela. Il est moins rapide pour celui qui écoute. 11 passe pourlant quand l'auditeur a de la sensibilité, et M. Martin et sa jolie petite cuisinière arrivèrent ii Achères sans s'en apercevoir.
Pélagie est établie'eommensale de l'auberge du Coq hardi. M. Martin la loge à côté de la chanihic jaune. Elle ne descendra que par ses ordres, et((iiaiid il n'en aura pas à lui donner, elle s'occupera île quelque ouvrage d'aiguille. AL iMartin veut veiller sur elle, il veut surtout qu'elle n'entende jias ces saillies d'uiic grosse gaieté dont retentissent souvent les voûtes d'un cabaret : se charger de l'enfant d'autrui, peusait-il, c'est contracter l'obligation de lui tenir lieu de père. ^ ^
Bertrand et Sophie sont dans leur nouvelle maison. Le père presse le peintre et le colleur; la jeune personne dirige deux jardiniers. Elle s'est fait cou])er une (|uantilé de ]ietits j. lions ; elle les a fichés elle-même en terre; elle a tracé les allées d'un jardin ii l'anglaùsc. Les massifs qu'elles laisseront seront garnis de fleurs, d'arbustes, de gazon. Sophie imagine à ebaiiuc instant, à ciiaque instant elle crée quehjue chose, et elle e.it enchantée. Ses ouvriers sont étonnés d'euxmêmes; ils ne se croyaient pas autant de capacité.
M. Martin paraît, et les arlisles de tous les genres sont abandonniis; f Oîi se retirera-l-un poui- conter et écouler sans témoins? Eh! pai'- ' bleu! dans la iielile mansarde que doit habiter Pélagie. On en ferme la porte; .M. Marlin raconte ce qui s'est passé pendant la journée qui vient de s'écouler, et ipi'il a si bien remplie. On le félicite, on se félicite imitucllcaieut : c'est de ce jour seulement qu'on peut se croire eu sûreté.
.Mais Sophie n'est plus distraite de ses plus chères pensées par celle du danger qui menaçait son iièrc : le nom de .Stanislas s'échappe de . ses lèvres, et .;c5 yeux interrogent M. iMartiii. n Je suis iucaijable, lui dit-il, de manquer a ma parole d'honneur, et je ne vous ai pas caché l'eiig. geiacnt formel que j'ai pris hier de ue jamais me mêler dircc-