VIII. — Les noces de Cognard
Rosalie avait dex-ancé l'aurore. Elle avait tout rangé dans la chaumière qu'elle allait quitter et dont la propreté était runi(|ue ornement. Elle s'était parce des présents de l'homme à qui elle allait consacrer sa vie. Ses compagnes avaient décoré de guirlandes de fleurs sa modeste habitation.
Dans une grande ville, ce n'est rien qu'un mariage. L'indilïérent , et il y en a beaucouj), passe, après avoir reconnu si la mariée est belle ou non, ce qui n'est pas facile, parce que dans les grandes villes on s'encaisse dans des carrosses de remise ou dans des fiacres pour filer le long de vilaines rues et traverser des ruisseaux fangeux. Vive les grandes villes !
Au village, la mariée jouit de la satisfaction d'être vue, et c'est quelque chose pour une jolie tille. Les habitants jouissent de l'aspect du cortège; tous les yeux sourient au bonheur qui se i)eint sur les physionomies des parents et des amis qui accompagnent les époux. On est bien aise de les voir arriver au port après avoir dissipé les orages que suscitent quelquefois la désunion des familles, des motifs d'intérêt, de petites jalousies. On a vu la mariée; on est avide de la voir encore : jamais elle n'a paru si belle. (Jn ne manque pas d'attribuer à sa parure le changement avantageux dont on est frappe : on ne réfléchit pas de quel feu l'amour couronné fait briller une figure virginale. .M. .Martin ne prend une robe cl un bonnet que pour ce qu'ils valent.
Il s'est levé aussi de grand matin. Il n'a pas ses habits brodés, ses cordons; mais ce n'est pas là ce qui l'a fait aimer dans le village. Il s'est fait précéder par Bouiface. 11 lui a remis nue boite qui renferme un superbe bouquet de mariée, et des ga'tits blancs pour elle et la
famille de Cognard. Il lui a ordonné de porter de «a part la boite k
la vierg'e du jour.
On est convenu la veille de se réunir a neuf heures, et la vieille
horloge d'Achères annonce l'instant oii le plaisir va rommeneer.
.M. de Pidmont en granil uniforme et en écharpe, M. Martin en sira-
I pie habit gris et en dessous noir, Bertrand vèlii Cduiuie il l'était au
I 1*"^ janvier, Sophie parée de ses dii-sepl ans siirtent du château et se
' rendent chez Cognard.
I Les personnes invitées arrivent de toutes parts. M. Martin observe un homme de quarante ans, en habit noir complet, aux cheveux poudrés; il n'a dit que deux mots, et il a l'air sntlisaiit et protecteur : M. Martin sait déjà que c'est le procureur chez lei|uel Cognard a travaillé.
On se range pour aller en ordre prendre la mariée. Le procureur ne voit là d'ci;al (jue >L le maire. Il prcuil avec lui la tête du cortège, et il croit faire un acte marquant de polil<'sse en lui accordant la droite.
Rosalie attendait sur le seuil de sa porte et cherchait à cacher sa Icinlrc im|Wtience, mais sa figure la décèle. Elle se dilate a l'aspect de ceux qui viennent flatter sa vanité et son cœur. IJIe les reçoit sans prétention, avec cordialité, avec franchise, comme la jolie Racbel aurait reçu le jeune Jacob si elle n'avait pas eu un père.
M. Martin riMiianiua que la tête de la mariée était couronnée de roses blanches naturelles. .\li ! peusii-t-il, elle a trouvé ma guirlande trop élégante, trop riche pour une simple villageoise. Elle l'a serrée, et ce sera pour elle un souvenir d'amitié. Il est loin de soupiiinner ce (ju'est devenue sa guirlande ; et comme des gants blancs sont toujours des gants blancs, et que tout le monde en a, il s'occupe d'autre chose.
Il présente à Rosalie une main qu'elle accepte avec un sourire charmant. Ognard ofTre la sienne à sa mère. Le procureur est forcé de se mettre en troisième lig'ne.
On se rend à la ])etite maison isolée. Les demoiselles Cognard ont servi le déjeuner, et elles en font les honneurs. La présence continuelle du maire donnait, vous le sentez bien, une grande importance dans le village à M. le régisseur, et à la jeune laitière qu'il élevait jusqu'à lui. On avait toujours dit un bonjour alVcctucux à Rosalie : ce soir on saluera madame Cognard.
On se rend à la chapelle municipale, arrangée dans une salle du château. M. de Polmont met à ces cérémonies une solennité imposante; il veut qu'il ne reste au prêtre qu'à bénir un mariage légalement consacré. Puissent revenir de leur erreur ces officiers municipaux qui n'y voient qu'un simple contrat, et qui remplissent leur ministère avec une insouciance et quelquefois une légèreté qui donnent à une chose auguste l'apparence d'une action à peu près insignifiante !
On est à l'église, où tout est préparé avec un luxe qui n'est pas ordinaire. M. le curé a des gants blancs, le bedeau a des gants blancs, le garde chamiiètre, transformé en suisse, a des gants blancs; Dubourg et les autres chantres, trois ou (|uatre polissons qui le dimanche ressemblent un peu à des enfants de chœur, la loueuse île deux douzaines de chaises, la gouvernante du cure, sont en gants blancs.
Que de gants blancs! pensa M. Jlartin, à qui rien n'échappait. Ah! voilà le premier mariage auquel j'assiste en France, et c'est peut-être un usage du pays. Tout à coup il est pris d'une envie de rire immodérée, et il se retient, pénétre de cette vérité qu'il faut être respectueux dans un lieu consacré à un culte religieux, quel qu'il soit.
IMais qui a pu produire en lui ce mouvement qu'il a eu tant de peine à réprimer? II a vu une statue en bois de Madeleine pénitente, dont les bras effilés sont cachés dans des gants blancs. Ce n'est pas tout : au-dessus de l'autel est un tableau représentant une ÎSotre- Dame, et Jl. .^lartin voit sa guirlande fichée avec une épingle sur la tête de la madone. Les deux bras peints sont couverts chacun d'un gant blanc, attaché de la même manii're que les fleurs.
.M. .Martin se taisait, et c'est ce qu'il avait de mieux à faire, lorsque le curé vient le remercier, et des vingt-cinq louis que M. de Polmont lui a envoyés de sa part et de la corbeille galante qu'il a reçue le matin. M. Martin le félicite sur l'emploi ingénieux qu'il a fait des dons offerts à l'église, et l'invite à commencer la cérémonie. .M. le curé met ses gants dans sa poche; il monte à l'autel et un silence respectueux règne dans l'assemblée.
Je sais bien, se disait .M. Martin, que Boniface est un butor; mais comment se fait-il que les présents que j'envoie à Rosalie soient arrivés à la paroisse, et qu'ils décorent burlcsquement les saintes qu'elle renferme? Je saurai cela.
(Jli! oli! le procureur ne lève pas les yeui de dessus Sophie. Il serait plaisant qu'avec ses quarante ans, .sa morgue, et peut-être sa bêtise, il s'avisât d'avoir des prétentions. Il est arrivé promptemcnt à la première nuance de l'amour; mais il s'y arrêtera.
Avec quel transport deux jeunes amants qui s'aiment prononcent ce oui qui les unit à jamais! (Juel chacue ce mot a pour eux! Us craignent de ne pas promettre assez. Pour(|Uoi celte délicieuse ivresse ne dure-l-cllc pas toujours? Pourquoi le retour à soi-même, que le
M. MARI IN
toiiips aiii('<no toi ou lard, psi-il ([iiclinuM'ois si |ii^iiil)lc? ^ons avons loiis ili's (li'laiils; le (li'sir <li' |ilaiic li's allriuic, l'I s'ils iicrieiit i|IR'Ii|ii<-rc>is, on nr vent j«is les voir dans i'cdijrl qn'on adore, et (|n'niie iina!;inalion evallée translornic prcs(|ne en divinité. IMais ii mesure f|nc l'nnniur s'ileinl on se montre davaiila|;e; on se jnj;e ii la rii;n<iir, el on est (|Mi'li|uerois élunné de ne pouvoir pins se supporter après s'i^lre jnj;és parfaits. .. Allons, allons, se dil M. [Martin, voilii des réni\ioMs dépLiii'cs un jour de noees. Uespirons le parfum de la rose prèle s'entr'ouvrir el louions au\ pieds le souri.
I.ii eérénionie est ii peine tcrniiiu'o que eliaeun s'eniju-esse autour de I» marii'e; elinrun a droit ii \in liaiser de (eiicilalion el vont jouir de la prCroi;alive du jour. IM. Martin en donne l'evemide, et il ajoute ees nuits t « I.'anniau (|ue vous venez de rerevoir est un Raffc d'amour el de lidélilé; permellez que je vous en donne un de nnui siuei're atlaelienienl. >. Kt il met un joli lirillant au doi:;! de liosalic. Ce seeond exemple ne Tnt suivi par personne.
On se disposait ii sortir, el le proeurefir avait oublié la suprématie du ranj;. Il s'était approelié de Sophie, el lui avait dil d'un ton tout à l'iiil i;alanl : f l'élite, prenez mon liras. » Sophie, qui n'était pas haliiluée .'l ce i;enre de j;alanlerie. se hàla de prenilre eelui <le son père, el M. Martin, qui était à loul, l'ut ehnipié de l'i'vpression du procureur. i< Mademoiselle, lui dit-il, se nomme Sopliie, el non petilo. (Iroyez , monsieur, que si on s'examinait ri|;oureusenienl , pditf. serait pins i;rande que liien d'autres qui se croient au-dessus d'elle. •— Jo sais Ton bien, monsieur, que, sous le rapport du sexe et des rliarmcs, mu- femme est réjjale de tout le monde. — Kt même d'un procureur!" Vous commencez èi devenir modeste, et je vous en félicllr. >
(„>uel est donc cet homme, pensait le procureur en marchant, qui donne une superbe baijue Ji l'une el qui prend ii l'aulre un intérêt si vif? Ah! c'est un de ees nouveaux riches, qui vient exercer ici l'aristocratie de l'opulence, et qui <loil \\ sa bourse la considération qu'on lui marcpie. Oli! comme il rcjjarile celle petite paysanne dont il veut faire une demoiselle!... J'y suis, j'y suis. Mon ci-devant maître clerc a épousé une veuve, et la petite Sophie est la déité du jour. Menreux coquin!
On se promenait, on jouait, on folâtrait dans le parc, et M. Thomasseaii eherchail à s'approcher île Sophie. Sophie, ii (|ui il déplaisait dans la proportion de la tendresse qu'elle avait jiour Stanislas, se serrnil contre sou père, el .M. Thomasseau désespérant do pouvoir lui dire au moins dans ce moment ce qui se passait dans son cœur, ou jihilôl ilans sa Icte, voulut au moins parler d'elle : il joignit Cognard et lui lit cent qiieslinns.
(lo(;naril était peiné du ridicule que s'était donné son procureur en sortant de l'éjjlise, et il parla de Sophie, de son pi'rc eldc i\I. Martin de manière à le faire revenir de l'opinion défavorable qu'il paraissait avoir conçue de tous trois. Thomasseau avait de la conliaiice en son nncicii maitre clerc, et il crut ii la sagesse de Sophie : c'était un attrait de plus.
Mais la Jille d'un domestique, le domestique, surtout, ne doivent pas être lrès-<lifficiles à fjafjner. La maîtresse d'un procureur est quelque chose dans le monde, et il est fori agréable pour un amaliiir, quel que soit son rang, d'essayer un cœur tout neuf. Or dans le grand monde, et le procureur se croit de ce grand mondi'-l.i, ou sait Cl' qu'est un crriir. Le clievalicr de iioulllers a révélé le secret. Ou est convenu de substituer un moi honnéle i» un autre qui ne l'est pas. D'après ces réflexions d'une justesse admirable, M. Thomasseau se décide h faire des propositions fiynmmtesnw papa.
.M. Martin, ap|myé contre un marronnier, ses mains dans ses poches el l'o'il au guet, ne perdait rien de ce que faisait le procureur. Il lisait sur sa figure les différentes impressions qui se succédaient rapidement en lui. Il s'élance, il tire le procureur par un pan de son h.ibil, il l'arrête et lui dil gravement : « Prenez garde, monsieur, vous allez faire une sottise. — Qu'est-ce que c'est, monsieur, ipi'esl-re que c'est? — .Te vous préviens que Bertrand est un ancien grenadier de l'ancienne armée, et qu'il n'est pas plaisant du tout. l'etilf d'ailleurs aura cent mille francs, et plus, le jour qu'elle se mariera, et une fille ainsi dotée ne se prèle pas à u'èlre (|ii'iin simple .imnsement. — Ccul mille francs, dites-vous, cent mille francs ! — ■ Va pins, monsieur Thomasseau. — Et qui les lui donnera? — C'est moi, parbleu ! »
Le procureur rêve un moment, et il va droit .à lîerlrand. Il le salue avec une politesse marquée, et il lui demande la permission de jiroposer 's> mademoiselle une partie de quatre coins. Mademoiselle répond qu'elle ne joue !i aucun jeu.
Uoniface venait de panser ses chevaui; il regardait de ses yeux fixes el saillants le tableau mouvant et varié qu'il avait devant lui. Sans peine et sans plaisir, il végétait lii comme il avait végété partout : c'est une espèce qui n'est pas précisément du règne animal , mais quelque chose de plus qu'un polype. ^1. Marlin est frappé d'un gros rire bêle ipi'il entend derrière lui, il se retourne el voit sou commissionnaire du malin. » Dis-moi un peu, butor, ce (pie tu as fait de ma corbeille? — .le n'en ai rien fnil, monsieur. — Où l'as-lu mise? — Sur une table, monsieur. — Finissons, oii l'as-Ui portée ? — Où vous me l'avez dit, monsieur Chez Rosalie? — Vous ne m'avez
pas parlé de madaiiic Co;;nard, monsieur. — Et que l'ai-je dit, cheval?— Oh! cheval! c'est moi qui les étrille, inonsieiir. — Que l'ai-je dit ? Parleras-lii ? — Vous m'avez dit : Porte cela à la vierge du jour.
— lih bien! maraud? — Eh bien! monsieur, les bonnes fêtes se souhaitent la veille, et c'est demain celle de l'Ascension. — Ah,uh, ah, ah! — Monsieur rit! j'ai donc bien fait ma commission? — Ali, ah , ail , ah ! — Oh ! ipie je suis coiiteul de voir monsieur rire eu personne! »
Au boni de cinq minutes Bertrand, sa fille, M. de Polmont, Cognard, les ijens de la noce savaient ipie les bonnes fêles se souhaitent la veille ; que c'était le lendemain celle de l'Asccusiou , et tous riaient en personne.
Thomasseau était revenu tourner près de M. Martin, et M. Martin voyait qu'il des noces comme dans son étude un procureur ne laisse jias éclia|q)er une bonne affaire quand il peut s'en saisir. En effet, M. Tliomassenu ramène la conversation sur Bertrand. « Il n'a pas été précisément votre domestique, n'esl-il pas vrai? c'élait votre linmine de confiance? — ()\\\ il avait ma confiance tout cnliire, cl il l'a encore. — V,c n'est pas que je sois fier, et j'aurais tort de l'être, car enfin je ne suis ]ias geulilliomnic. — (?cst (|ue vous ne le voulez pas : aujourd'hui, loul le inonde est baron. — Ccpeudaiit je ne serais pas bien aise d'être à table avec un ex-laquais. — Comment donc, mais c'est tout simple, un procureur de Sainl-Germain ! — Et un procureur marquant, je vous prie de le croire. »
Oh! se disait M. Martin, Bertrand eût porté la livrée, que les cent mille francs et plus de Sophie en feraient un homme très-reconimandablc. roiit le monde ne peut pas être maitre; et puisqu'il faut que les uns servent les autres, un domestique intelligent et fidèle n'est pas du tout il dédaigner... quand il a de l'argent.
M. l'homasseau trouve le moyen de se placer auprès de Sophie. Le meilleur morceau était pour elle, et le verre de Bertrand ne désemplissait pas. Le procureur ne faisait pas encore direclcmenl sa cour, mais il adressait ii la jeune |)ersonnc des compliments préparatoires; cl pour se nicltrc bien dans l'esprit du père il remarquait que le général Slofflet était parvenu de l'état de domesticité aux plus hauts j iidcs militaires, cl n'en fut que plus respectable et plus respecté. i"- pliic ne répondait que par monosyllabes; et Bertrand se permctl iii quelquefois un sourire, que M. Thomasseau voulait bien croire approbateur.
Venait ensuite l'énumération brillanle des plaisirs de Saint-Germain. Ce n'est pas un Paris, pensait le procureur; mais c'est beaucoup pour une petite ville qui ne connaît encore que ses moutons et ses poulets. Il s'étendait avec complaisance sur sa clientèle, sur les belles choses dont il parerait sa fcinnic , quand il se marierait, n El il faut bien finir par là, ajoutait-il. Souvent même ou se détermine plus tôt qu'on ne l'aurait cru. " Il termina son discours par un soupir plein d'expression, qui s'adressait aux ceut mille francs autant et plus qu'à Sophie.
M. Thomasseau avait toute l'activité nécessaire à un procureur, et il était stimulé encore par la perspective d'une grosse dot. 11 résolut de ne pas perdre de temps. On était à peine sorti de table, qu'il s'empara de Cognard , qui avait autre chose à faire que de l'écouler, et qui cependant ne pouvait brusquer son ancien procureur. 11 écoutai!, il répondait sans marquer d impatience , mais il enrageait, oh! il cnr.igeait... comme un nouveau marié à qui on ne permet pas de s'occuper de sa femme. •
«Savcz-vous, monsieur Cognard, que mademoiselle Bertrand est charmante? — Il faut bien que cela soit, car tout le monde le dit.
— Elle a beaucoup d'esprit. — Il m'a semblé qu'elle ne vous répondait ([lie par des mois? — Et c'est la précisément ce qui prouve en sa faveur : une petite sotte eût parlé à tort et ii travers... Ah çii , on assure qu'elle aura cent mille francs et plus en mariage' — Et plus, je le crois bien, vraiment. C'est ,M. IMarlin qui la dotera. — Il me l'a dit. — Et il est immensément riche. — En honneur, mademoiselle Bertrand me paraît adorable... — Ah! ah! — Et je l'adore, monsieur Cognard. — Vraiment, monsieur Thomasseau! — Mais cela ne suffit pas. — Ah! x'oiis avez un but. — Et vous m'aiderez îi l'atteindre. — Moi ! — Vous, monsieur. Vous demanderez madeiuoisclle Sophie à son père. .l'ai un élal qui marque dans la société, je suis encore jeune, je ne suis pas mal tourné, et M. Bertrand ne peut voir ici qu'une alliance honorable pour lui et agréable pour sa fille, u
Vous senlez que Cognard ne pouvait jaser lonijlemps sans qu'un tiers intervint. Rosalie a déjà passé sou bras rondelet sous le sien , et sa main est dans la sienne ; ce qui va nuire singulièrement à l'alleution qu'il voudrait donner ;i M. Thomasseau.
n \ oiis ne me répiuulez pas, mon cher Cognard? — Je vous avoue francheiiieiit que je n'aime pas il me mêler de mariages. — Oh! reprend Uosalie , on peut se mêler de celui-ci. Monsieur est avantageusement connu, et notre petite Sophie est si bonne, si douce, si jolie! .le voudrais la voir heureuse.» Uemarqucz, s'il vous plaît, que Uosalie ne sait rien de ce que sont vraiment Bertrand et M. Martin, et louez la discrétion de (Jognard. Avoir un secret pour sa femme est une chose assez ordinaire; mais cacher quelque chose à sa maîtrcs.se, c'est presque de la vertu : Turenne ue livru-l-il pas le secret de l'Etat à la duchesse de Lbiigueville?
ai
Cdjjiinrrt se diTendait «le porter la pnrnlr ii Itertrand el ù sa fille.
llo-ialie iiisisliiit sur li's iiviiiila|;es ri'ri|>i'ii(|m'* ()iii rt'sulUMiiiriil de celle union. Klle pi-essiiil son innri, el M. 'l'honiassenii l'eùl einlnassce plus vivenieni qu'j l'éi;lise, si elle avait viiiiUi le permctlre. C(i|;n«rd s'inipntienle, liosalie se pique; l'Iiannonie esl déjii truuhlée, el le iiiariajje n'est pas consnninii' encore! Cv que c'est qu'un procureur! oii ne iiorte-l-il pas la désunion!
«Ce niarlai;e ne se fera pas, dit enfin Coijnaiil, parce qu'il esl impnssihie qu'il se fasse. — Il ne se fera pas! répond lUisalie; c'est ce que nous verrotis. » Klle quitte le bras de sou mari el rourl rliei-clier liertrand; son mari court pour arrt^ler (Jo|;uard ; les gens de lu lioee courent pour savoir ce qui fait courir les autres.
Hosalie reneoulre M. de Polniout, et lui conte l'alVaire en quatre mots. M. de l'oliMont lui rit au ne/,. I'".lle ne se reloue pa.^ : elle plaide
iiiiur le i>ro(uri'ur auprès de M, Martin, el M. \l.irtiii lui rit au ne?,. •"Ile s'adresse directement à liertrand , el lierliand lui rit au nez. 'l'honiasseau voit son secret connu de trente personnes, el il eroil de sa dignité de mettre lin à ces ricanements en s'evpliqiiaiil liii-iuèriie. H s'étend avec emphase sur ce (|u'il est el sur ce que Sophie peut ftre... Il est étonné, conl'ondu : MM. de l'oliuont, Martin et liertrand lui rient au ne?.; t^ojjnard se pince les lèvres pour ne pas éclater; Rosalie seule i;arde un sérieux imperlurlial)le. <i Ma loi, messieurs, s'écrie le procureur, je ne me croyais pas si plaisant, » et il se remet î> courir. Hientôt on l'a perdu de vue.
• Ma clière amie, dh (^Ojjnard Jt sa femme, avec un peu de déférence h mes conseils, tu le serais épar;;ué le désa(;réiiient de te faire moquer de toi. — Tu as liien raison, mon bon (loijuard. .le vois que les choses iraient beaucoup mieux si nous nous laissions dirii^er par nos maris... quand ils sont en état de le l'aire. — Et lu entends (|ue la femme jufjc sans appel de la capacité du mari? — Et (|ui peut le connaître niieuv qu'elle? — Allons, allons, tu as un peu l'esprit de ton sexe, et avec cette manière de voir, les femmes voudront toujours être maîtresses .i la maison... Tiens , ma charmante amie, <lonnons-nous le baiser de paix ; donnons-nous-en deux d'amour. L'amour vaut mii'ux que toutes les discussions possibles. i}u'à l'avenir il nous en éloigne tous deux. •
Hosalie est dans ses bras; elle le comble des plus tendres caresses. 11 regarde le soleil : « Deux heures encore , dit-il , et il sera couché. « Uos.ijic rougit et baisse les yeux : c'est toujours ainsi que réi>i)nd la pudeur.
Oh! oh! qu'est-ce donc qui arrive? Si c'est quelqu'un qui vient ilincr, il s'y prend un peu tard. Le procureur est allé mettre sa h;iri<lelle à son cabriole! sur brancard doublé de camelot gris. Il a donné vingt coups de fouet a son paisible cheval , et il est parvenu à lui faire iircndre le irol. Il arrive au milieu de la noce: « Messieurs, dit-il, un homme (]ui tient à la magistrature, qui a pijjiion sur rue à .Sainl-Gcrmain cl un équipage ii sa dis]>osiliou ne reste pas où on manque aux égards qui lui sont dus. Je me retire, et j'abandonne à leur triste sort une jeune personne et des parents qui méconnaissent les avantages réels que je voulais leur assurer. »
Bon voyage , cher Thomasseau , A Saint-Germain arrivez sans naufrage I
C'est M. Martin qui fredonne cela entre ses dents, et tout le monde, la famille (A)gnard exce|)tée, répèle en clireur : lioH loi/di/e, cher Thu- »/i."--i'i(i;. Thomasseau, bouffi d'orgueil et de colère, jure qu'il intentera un procès à ceux qui lui manquent de respect , et il veut s'éloigner au galop. Il fouette, il frappe de la mèche et du manche; rinslrumenl se brise dans ses mains. Le cheval, ipii commciicait à Irolliller, s'arrête, et se juel à paître traiu|uillcmenl. \ oilà M. Tliomasscau immobile au milieu des railleurs.
«C'est moi, monsieur, lui dit gravement M. de Polmoiit, qui veux vous faire un jirocès. Comment! vous faites paitre vos bestiaux dans mon parc sans ma permission ! »
Ordonné qu'il sera fait rapport à la cour
Du fojn que peut manger une rotw en un jour,
dit M. Martin en riant. Cognard prie ces messieurs de vouloir bien ménager son procureur. Le procureur, exaspéré, désespéré, veut sauter sur Bertrand, qui, sans lui dire un mot, le regarde d'un air goguenard. Le pied du procureur porte à faux, il se ilonnc une entorse; il pousse un cri du diable, et tombe sur son postérieur.
Oh! alors, la scène change, et les rieurs revieniieul de son côté. C'est à qui le soulagera , lui aidera, le consolera. L'un lui fait prendre une position commode; l'autre lui olïre des sels; celui-ci le déchausse; eelui-lii court chercher le maréchal-expert, parce que les habitants d'AchiTCs sont assez heureux pour n'avoir pas de méilccin.
Le maréelial-ex]iert, autre personnage important , déclare qu'il va présenter une jiétilion ii la chambre pour que la guillotine soit supprimée, attendu que cet insliuuienl-la ne produit pas de graisse de pendu, et qu'il en faut pour guérir une eiitorse. A défaut de ce remède merveilleux, le pc'titionnaire charge le pied malade de compresses d'eau-de-vie camphrée; il enveloppe le tout du mantelel de drap noir de la mère Cognard, et il prououce que M, Thomasseau
«si en étal de supporter la voiture, sauf li faire la grimace, si Cela lui coiivii lit, lors'iiie (|iielque cahot lui en donneru l'oceasirui.
On p.irle le procureur dans son cabriolet. Ou pose douillettement son pied sur un oreiller lai ci de paille d'aM.iiie. \l. de l'idiiiont lui donne un ilouiestique chargé d'avoi» soin de lui eu route, elliii souliaite un bon voyage.
« Eh bien, monsieur Uertrand, «'écrie M. Martin, iiierez-voui qu'il était iiéces.saire que !M. Thomassenu vînt se se diuiner une enturiie ii Acbèies? W'avez-vons pas observé ta liaison intime de» é\éneineiils qui se sont pressés, succédé, el élait-il possible que 1' l'eiix n'arrivât pasi'Ce serait dire qu'une boule fiaiipée par une autre boule peu ne pas rouler : non-sculemenl elle roule, mais elle roule dans une direction et avec uni- vitesse obligées d'après rimpiilsiuii quelle a reçue. Cette vérité est surtout sensible sur un billard.
" — .le conçois fort bien, répond Kerlrand, qu'une bille aille oii je la pousse. 'Mais la ciuiiparaison n'est p.is juste; car enfin M. Cognard pourrait n'avoir pas été clerc de procureur, et alors M. Thoma'sseaii ne se serait pas donné irentorse. M. Thomasseau, au lieu d'un cheval r|iii aime à bioiiler, pouvait en acheter un qui aime à courir, et ilaiis <et aiilre cas pas d'eotorse. M. Thomasseau pouvait ne pas ilésirer nue jolie feiume et une grosse dot, il pouvait n'être pas siilfi>aiit et irascible, l't avec une circoiislancc de iiioiiis, il n'y a plus d'entorse.
>' — Je vous arrête, je vous arrête. Ce (pie vous appelez du mot xaguc circnnstaucf est pour moi un chainon de la grande el indestructible cliainc. Si je vous dis que la végétation, que l'animalisalion sont nécessaires, prouverez-vous que je me trompe en me répondant qu'en supprimant la circonstance du soleil, il n'y aura plus rien? — .Mais le soleil n'est pas une circiuistance: c'est une cause. — Oui vous l'a dit? Savcz-vous si sa vertu créatrice et vivifiante est inliéreiile à sa nature, ou si elle lui esl commiiniipiée? Dans l'un ou l'autre cas l'animal ."i qui il a donné la vie .1 reçu ii l'instant de sa naissance une impulsion relative à ses facultés organiques, et celle impulsion preniièic le dirige pendant la durée de son existence. Ainsi il fiut que l'oiseau vole, que le ver rampe, ([ue le poisson nage.
u Mais laissons le soleil , et revenons à des objets sur Icsipiels nous ne sommes pas d'accord, quoique nous puissions les voir ri les toucher. Prenons la filière qui a amené l'enlorse, d'aussi haut que nous le pouvons,
)) Il était dans le sang et les humeurs du père Cognard qu'il eût de l'ambilioii, il était dans son jugemcul qu'il ne visât qu'à des succès moyens : pouvait-il changer son être ou se conduire autrement que d'après son organisation ! — Non. — Il était donc nécessaire que son fils fût clerc de procureur.
u H meurt; ce qui est encore nécessaire à une certaine époque. Sou fils, bon et sensible, ne peut sacrifier sa mère et ses sœurs à sou goût pour le travail du cabinet : il est forcé de venir reprendre le soc de la charrue. Son sang esl chaud, et il sent le besoin de suivre le précepte : Croissez et mullipliez. Hosalie lui plaît, et il n'est pas calculateur : il a donc fallu qu'il s'altachàt à lîosalie el qu'il rép,>usàt. » Son petit aiiiour-priipre était flatté de l'iilée de rendre sou piocnreur lémoiii de sou bonheur, el de la confiance qu'a eu lui M. de Polmonl; et il l'invite à ses noces. Le vaniteux procureur croit qu'il jouera ici un grand rôle, et il s'empresse de se procurer celte jouissance. Il sent encore l'aiguillon de la chair, el il aime l'argcul ; Sophie dexait ilonc lui tourner la tête. Il aiinjnce ses prélentions avec l'orgueil qui accomiiagnc toujours la sottise : pouvions-nous ne pas lui rire au nez? U'après la haute opinion qu'il a de lui pouvait-il ne pas se fâcher du peu d'égards que nous lui avons marqués? Le sourire saidoni(iue de Kerlrand ne ilcvait-il pas l'exaspérer? Se fallait-il pas qu'il sautât de son cabriolet à terre, et l'entorse n'cst-elle pas le complément d'une suite d'événements aussi simples que nécessaires? — M.iis si ce caillou ne s'était pas trpuvé là? — Il y a été poussé par une cause que nous ne connaissons pas, et il devait v être par cela seul qu'il y élail. — Mais si M. Thomasseau eût sauté à'coté? — L'homme (|u'agile la colère ne raisonne iias ses mouvements; ils sont indéiiendanls de sa volonté. Olui cpi'a fait M. Thomasseau en s'élançanl, était tel qu'il était impossible que son pied ne porlàt pas sur le caillou; el la preuve de ce que j'avance, c'est qu'il s'est donné une enlorse. u
Pendant que ces messieurs se noient dans la physique, ou la mélaphysiipic, comme il vous plaira l'appeler, le soleil s'esl couché ainsi que l'a désiré Cognard. Tout l'univers esl pour lui dans le lit nup'ial. Il y entre avec ivresse, et son délire esl partagé. Os jeunes gens ue se demandent ])as si leur cœur est mù ou non par des lois nécessaires : ils y trouvent une source précieuse de jouissances, et ils y puiseut au lieu de l'analyser.