IX. — Rencontre imprévue
Un mois s'était écoulé. Cognard cl Rosalie se félicitaient de s'être mariés. Pélaijie et Vincent venaient de l'être. La pelite femme avait relevé sa npiitation si fortemcul cnmpromise par Duboiirg. La boutique du menuisier était fournie de bois, l'ouvrage venait de tous les côtés. .M. Martin, liertrand et sa fille étaient établis dans la petite maison.
M. MARTIN
M. Martin jouait iiiu l'cliccs avec son ami. Assez souvent il allait faire une partie de hillarcl avec !M. <le rolniout. Il rentrait chez lui, et lisait (luelcpie ouvrage |iliil(is(ii>lii(|Me. Il soutenait la teuilre et faible Siinliie, et il l'assurait eliai|ue jour île sa vive et inaili'raliie amitié.
Hertrand avait eoiunieneé, sur les révolutions de la l'oloijue, un i;ros livre, qui vraiseiulilalilement n'a pas vu le jour, car je n'en ai jamais entendu ])arler. Il cultivait les Heurs de sa l'ille, et il tenait lieaucoup à une cave (|ue M. iMartin avait ineuldée eonvenableiiicnt.
."^opliie avait planté un jeune marronnier en l'Iioniu'ur île Stanislas. Onv le soleil fût brûlant ou non, c'est sous l'arbre eliéri qu'elle broilait, qu'elle eliantait, (|u'elle riait ipu l(|uerois, ([u'elle soupirait souvent. Klle ajiprenait à tenir une maison. Aucun détail ne lui paraissait au-dessous d'elle.
Dubourg et les autres chantres ont des gants blancs.
ne temps en temps quelques malheureux venaient solliciter des secours, liientôt tout le monde gagna sa vie à Aclières parce que iM. Martin n'accordait rien à la paresse, et qu'il encourageait l'amour du travail. 11 ne passait ))lus dans une rue sans rencontrer quelqu'un qui ne lui dût une honnête existence. Souvent le cri IVcc M. Mc.rtin! venait flatter son oreille, cl celui-là était sincère : il n'y avait personne dans le villap,c qui distribuât trente sous par jour aux crieurs.
Cependant M. !Martiu n'avait plus de bien à faire. 11 se trouva réduit aux échecs, au billard, à ses livres de philosophie, aux conversations de l'amitié, qui sont quelquefois languissantes. Chaque jour amenait constamment les mêmes choses, et M. Martin se rappela le vers fameux : L'ennui nnijuil un jour de l'uniformité. Or, quand on pense il l'ennui, on n'est pas loin de s'ennuyer.
^!cs amis, se disait-il, ne doivent pas s'amuser ici plus que moi. Ils ne me le disent pas, parce qu'ils sentent que notre séjour dans une grande ville quintu]>lerait ma dépense. C'est à moi de les prévenir lii-dessus, et de les empêcher de croire ([u'une misérable parcimonie les retient ici lorsque les raisons qu'ils ont eues de se cacher ont cessé d'exister.
Ainsi ce qu'avait prévu Sophie à ce sujet commençait à se réaliser, et ses espérances ne seront pas déçues.
M. .'Martin avait bien peu d'idées qu'il ne pût communiquer à tout le monde, et celles-ci étaient de nature h être avouées hautement. " La princesse, Matiska et Eric, dit-il un jour a ses amis, sont maintenant h Pélersbourg, et je ne vois pas que vous soyez retenus ici ]>ar d'autre motif que le triste état de votre fortune. Je veux vous rcnilrc indépendants des événements ; l'amitié m'en a fait un devoir, et je le remplirai avec un extrême plaisir, .l'irai demain à Paris, oii plusieurs choses m'appellent; je vous mettrai de suile en possession d'un revenu honnête, et le surplus de ma fortune appartiendra à Sophie quand je ne serai plus. Vous vous fixerez oii vous croirez devoir vous plaire, .le vous suivrai parce que vous m'êtes bien chers, et que j'ai besoin de jouissances de co'ur. Voilà une affaire réglée, n'estil pas vrai? — INous ne po\irrons donc jamais cesser de vous être à charge! — A charge, dites-vous, liertrandl (Juel est le plus heureux
Paris, Typoorapliic Pion
de celui qui offre ou de celui qui reçoit? N'engageons pas là-dessus de discussion nouvelle, et répondez à une dernière question : Si vous étiez Martin et que je fusse Hertrand , que fcriez-vous? — Précisément ce (|ue vous faites. — Voilà la chose jugée. — Cependant... — Quoi? (^u'allez-vous ajouter? Je vous déclare que si j'étais Bertrand, je ne me piquerais pas d'une fierté déplacée. — Allons mon véritable, mon evcellenl ami, n'en parlons plus. "
.Sophie sourit, se froile les mains, et ne dit mot. « Je vous entends, je vous entends, lui dit !\1. Martin. IVous vivrons à Paris, à Londres, à \ ienne, où vous persuaderez votre père de s'établir, et ce ne sera qu'où il y aura \ine léijalion russe : comment ne pas chercher à découvrir quelque chose de posilil' sur (|ueli|u'un dont on s'occupe exclusivement? Ne roui;isscz jias, mou enfant, je ne vous fais pas de reproches : la loi de la nécessité veut que vous rapportiez tout à l'objet de vos plus chîres affections, n
Prendrai-je mon imbécile avec moi? se demandait-il. J'ai craint de m'en faire accompagner à mon dernier voyage; mais aujourd'hui qui pourrait m'inquiéter? Si je veux causer, il me dira des balourdises qui nie feront rire. Si je veux me promener dans la forêt, il conduira mes chevaux, et de Neuilly je le renverrai ici avec ma voiture.
M. Martin est dans sa calèche ; il prend la route de Paris. Il icgarde à droite, à gauche , devant et derrière lui , s'il ne se présente rien qui puisse donner lieu à quelque observation nouvelle et piquante. On n'est pas heureux tous les jours, -se dit-il; et en effet il ne voyait que quelques voitures qui croisaient la sienne, quelques gens il pied qu'il laissait derrière lui ; tout cela n'offrait que peu de ressources. Son imagination était inactive, la chaleur était forte, et le sommeil le surprit sans qu'il s'en aperçût. Dormir est un moyen sûr de trouver le chemin moins long. Mais ce moyen a quelquefois certains inconvénients ])Our celui qui lient les rênes des clievaui.
Des pavés étaient au milieu de la route, attendant les bras qui devaient les employer. Les chevaux , qui ne dormaient pas, mais à qui la nature a, je ne sais pourquoi, refusé le jugement, mettent sur les
Le procureur ne voit d'égal à lui que M. le maire.
pavés une roue de devant et de derrière, et la calèche et M. Martin tombent assez doucement sur un tas de sable destiné à lier les pavés. Hicn ne réveille aussi brusquement qu'une culbute. Le premier objet que voit M. Martin, c'est Bonifaec, qui lui fait de grandes révérences avec cette immobilité de figure qui ne varie jamais. « J'ai l'honneur de prévenir monsieur qu'il vient de verser. — Tu le crois, Boniface? — Je le vois bien, monsieur. — F.t que faisais-tu là derrière? — Je regardais de quel côté tomberait la voiture. — Allons, donne-moi la main. — Ah! monsieur, le respect... — Donne-moi la main, te dis-je, i et tire-moi d'ici. — ■ Jamais, monsieur, je ne mettrai la main sur | mon maître. — II faut donc que je reste-là ? — Comme il plaira à | monsieur. »
M. Martin chercha à se tirer seul de sa calèche, et cela ne fut pas
Frire 1, rue Girancière, 8>
M. MARTIN
trës-diffitilc. « Voilà , dit-il , une chute dont je ne parlerai pas dans mes ménioiies, -,i jamais je les l'cris : pas un membre casse, un a'il poché, pas mi'nie la plus lé|;i'ie contusion... Ali I ali ! i|uelle est celle i;rosse malliàtie i]ui me regarde d'un «ii- liclietc ? — C'est Suîellc, monsieur. — là ipie fail-elle là? — J'ai dil il y a longtemps « monsieur que j'iiais volontiers à Paris avec lui, pourvu que Suzelte fût du vo)ai;e. — (À'Ia était bien nécessaire! — rrès-uécessaire, monsieur. — Comment cela :' — Elle m'aidera i« relever la calèche. — Pas si bêle ! pas si bêle ! "
Peiulant que lionilace et Snzelte emploient maladroitement toutes leurs Uirces pour remeltre la \oiture sur ses quatre roues, une troupe de musiciens ambulants vient à passer, ("es gens-la parcourent le globe, non au\ dépens de eeu\ (|ui les émulent, ils ne manquent pas d'anililcurs, mai> de ceux ipii les payent, et voila pourquoi ils ne vojaijent p.is Irès-conimodénunt. l n liomme qui a une voilure et dcui bous chevaux à ses ordres doit aimer le» arls cl se montrer généreux envers les artistes.
En conséipicnce de ce raisonnement, les Orphées errants s'accordent , et pendant queiSnzetIc et Houilace suent inutilement sang et eau, le concert commence.
M. Martin, (pii n'a pas un goût décidé pour la musique de plein vent, tire sa bourse, afin d'imposer honnêtement silence à ces misérables racleurs.
C) incident que la sagesse humaine ne pouvait prévoir! C'est une sauteuse que jouent nos musiciens. Bouiface et Su/.etle laissent retomber lourdement la calèche, et se nieltenl à danser an milieu du grand chemin.
M. Martin rit d'abord, et se fâche ensuite. Il veut imposer silence i» l'orchestre; mais il a donné cinq francs à ceux qui le composent, et ils croient leur honneur engagé il gagner leur argent.
Ils jouent plus fort: Suzelte cl Bonifaee sautent plus haut. M. Martin leur cric de danser tant qu'ils voudront, et (|u'il va, à |>icd, lesattendreauChevalblanc, àSaiut-Germain. 11 s'éloigne à grands pas, pour échapper plus tût au tintamarre infernal qui le poursuit.
11 va, il court, il s'arrête; il regarde derrière lui du haut d'une colline, et il voit ses infatigables danseurs se trémousser sans interruption. Il rit, il tempête, il se remet en chemin, il s'arrête encore, il repart, il arrive
au Cheval blanc, il met un homme de planton dans la rue, pour arrêter ses quatre bêtes au passage. 11 se repose, il se fait servir des raliaichissements, et il prononce très-philosophiquement que l'impatience et la colère ne remédient à rien.
Une heure, deux heures s'écoulent, et la calèche ne paraît pas. Que diable ! se disait M. ^larlin, il n'est pas possible que mes imbéciles dansent encore : les forces d'Hercule n'y suffiraient pas. Que sont-ils devenus? qu'onl-ils fait de ma voiture et de mes chevaux? 11 recominaude au maître du Cheval blanc de renvoyer ii Achères gens et bêles lorsqu'ils paraîtront. Il trouve une place dans une voiture publique, il la prend. 11 arrive à Paris.
Peut-être n'avez-vous pas oublié que M. Martin a écrit à Varsovie, et qu'il a ordonné à son intendant de lui envoyer chevaux, équipages et domestiques. Tout cela était arrivé depuis i(uatre jours, et il y en avait deux que les valets n'avaient plus un sou dans leur poche, parce que les intendants sont grands calculateurs, parce que celui-ci avait réglé la route par étapes, et qu'il savait comme un autre que moins un intendant donne, et plus il lui reste.
Cependant la livrée de monseigneur fut reconnue à l'instant à l'hôtel des Sultanes. Les domestiques u'ofl'raient guère pour garantie que leurs habits. Mais vingt jolis chevaux et cinq a six voitures élégantes répondaient amplement des frais. Le maître de la maison ne manqua pas de se prévaloir auprès de monseigneur de la confiance
La noce de Cognard
absolue qu'il avait eue en ses f;ci>s< <t monseigneur, qui connaissait le co'ur humain, »e moqua de sa prétendue délicatesse. Le maître s'inclina profondément en remerciant monseigneur du Ion familier et plaisant <|u'il ilaignait prenilre avec lui, et il finit eu préseutautle mémoire de la dépense faite jusqu'à ce jour.
• Corbleu ! s'écria le' prince, me prenei-vous pour un sot? QuinïC cents francs en quatre jours ! — Je supplie monseigneur de se donner la peine de lire. — Pour logement et nourriture de huit hommes et de vingt chevaux, deux cent» francs.,, \oiU qui est raisonnable...— Mais comme mes écuries, mes remises et les appartemenl^ dont elles dépendent étaient en grande partie occupés, (pie j'aurais cru nian- (|uer de respect ii monseigneur en ne recevant pas son monde et ses équipages, j'ai donné congé a mes loealairr>, j'ai été forcé d'en indemniser plusieurs, cl je me renferme dans les bornes d'une stricte modération, en ne demandant que seize cents francs de dédommagement. — L'apostille est heureuse! Monsieur le maitre, je donne
quand cela me convient, et je ne me laisse pas dépouiller. Frédéric , va clici le commissaire de police, et prie-le de ma pari de venir ici. — -Mais, monseigneur, il est inutile de faire intervenir l'autorité... — Je veux qu'elle inti'rvienne. — Ce serait vous dégrader. — Que vous importe? — Je réduirai mon mémoire de ce que prescrira monseigneur. — Il sera réduit par le commissaire, et je ferai insérer son jugement dans tous les journaux. — Monseigneur, je le réduis ii zéro. — Fa(|uin, je fais des cadeaux, et je n'en reçois jamais. »
Le coinmissairearrivedisposé, selon l'usage, à prononcer en faveur du prince:
c'est une terrible chose contre l'obscur plébéien que l'ascendant du rang et de la richesse! Le commissaire se fait présenter le registre de la maison. Il résulte de l'examen que les valets occupent des cabir.els qui ne l'étaient pas, cl que depuis quinze jours il n'est entré ii l'hôtel que des carrosses de remise.
Le magistrat prononceque la première partie du mémoire sera acquiltée, et que le maitre de l'hôtel est déboulé de sa demande eu indemnité.
Le prince tient à sa parole tout autantque M. Martin. Il sort à l'instant de l'hôtel des Sultanes, et son premier soin, après s'être établi à celui du Pérou, est de se faire donner ce qu'il faut pour écrire. Il rédige en dix lignes un article bien gai, bien comique, bien piquant : il sait que c'est le moyen le idus sur d'être lu. 11 en fait faire des copies ]>ar Frédéric, et il lui ordonne de les porter aux différents journaux. 11 est au-dessous de moi, pensait-il, de me venger; mais je dois un avis utile aux voyageurs qui me remplaceront à cet hôtel des Sultanes, et je ne peux mettre dans la balance l'intérêt de tous avec celui d'un fripon. 11 soupe bien, il se déshabille, il se couche en personne, parce que son valet de chambre est en course, et il n'en est pas fâché, parce que c'est autant de pris sur le temps donne il la représentation.
Les journalistes n'ont jamais négligé d'insérer une épigrammc dans leur feuille, quand elle est de la façon d'un granil seigneur qui se nomme. Celle-ci venait à propos pour distraire un peu le lecteur, habitué à bâiller sur des articles interminables, ennuyeiisement importants, qu'on n'entend pas ou qu'on entend mal , et dont pourtant ou a la fureur de parler. \ combien de gens en France on pourrait appliquer le fameux
Ne, sutor. ultra crepidam!
Le lendemain on lisait dans tous les coins de Paris l'article dn prince. Sous peu de jours on le lira dans toute la France, et les voyageurs éviteront l'hôtel des Sultanes comme les anciens fuyaient loin
M. MARTIN
de Cliaryliilo cl Scyllii, Scmiil-ils IraiU's plus hnniainomonl nillciirs, c'csl ce dnnt jt" ne Inir l'i'ponds pas.
Le prince cliari;o l'ri'diric de lui trouver mi superbe apiiarlemenl, de le faire raasiiil'iqueiueul meuhler, et il ri'(;le en drjtiinaiil ses opérations de la journée.
Il eoinnienecra par se rendre eliez un notairt!, et il fera dresser les actes relatifs h In famille Ohinski : vous sente?, que dans eelte circonstance nionseifjnenr est olilijié de décliner son véiilalile nom, ce qu'il n"» pas juj;é a propos de faire à Aclières. En sorlaiil <le clie/. le notaire il passera ciiez l'aniliassaileur ; de la il ira au\ Mont.ii;nes russes, dont il a beaucoup entendu parler, (|u'il n'a jamais vue-., et qui ressemblent plus à des taupinières qu'au Sim)>i(>n ou au mont Blanc. Il examinera ensuite le lop,einent (pie Frédéric aura arrêté pour lui , et il conviendra avec le tapissier du prix de la location des meubles, l.e lendemain il redeviendra M. Martin, et aussitôt que les lieux seront prêts à le recevoir il viendra s'y établir avec le comte et sa tille.
Puloitki éprouve pendant quel<|ues moments le plaisir que donne toujours un cliani;enienl de position. Il était couvert de ses brotlcrics, de ses cordons, et du fond de son carrosse richemcul armorié il s'applaudissait intérieurement d'être un objet de déférence, de resjiecl et d'envie. IS'étail-il pas aussi lu ureux dans son liabil i;ris, marchant le ner. en l'air, et riant de qLiel(|ue aventure burlesque ?
Tenant toujours ii ce qu'il arrêtait, il ne dévia pas d'une lip,ne de la route (|u'il s'était tracée en déjeunant, Tout lui avait paru facile de son appartement: mais le chapitre des contradictions commença avec sa première démarche.
Il apprit du notaire qu'une donation n'est valable qu'autant qu'elle est acceptée par ceux au profil de (|ui elle est faite. Il était donc indispensable que celle-ci fût signée par (Jbinski , et il n'élait ])as là. Le jirince ne connaissait pas d'obslacles : il fallut cependant qu'il s'arrèlàt devant celui-ci. L'aHairc du teslanienl ne préseula aucune dilliculté. Paloski en dicta les dis]iositions en quatre mots : <i Je donne tout en usufruit au comte, el la propriété enlière , absolue , après lui à la jeune comtesse. Ils savent que de mon vivant ils ne manqueront de rien; ainsi ne parlons plus de la donation. »
Luc dissertation d'une heure sur des alïaires que le prince n'entendait pas trop lui avait falii;ué la t>"'le, et il comptait se distraire a|;réableinenl chez l'ambassadeur. L'Lxcellcnee ne recevait pas. l\iloski se l'ail annoncer, el on vient le prier d'attendre. 11 se promène pcnilani une j;rande demi-heure dans un vaste salon, tantôt bâillant, tantôt re|;ardant le plafond ou le parquet. Il voit enfin sortit du cabinet une acirice très en vogue au théâtre, et jadis très-recherchée au boudoir. Le prince fronce le sourcil , et l'ambassadeur lui dit avec une sorte d'embarras que cette dame, jeune encore... à la scène, mais d'àrje cependant a s'occuper de son avenir, voudrait avoir trois parl:i : parce que tout est cher a l'aris, et que son boudoir commence à être moins fréquenté. Elle est venue solliciter sa protection, et dans le cas oii Son Excellence ne réussirait pas, elle se contenterait de sept il huit villages en Russie, où elle ferait l'impossible pour amuser Sa .Majesté.
Aux taupinières russes le prince voit des étourdis qui s'exposent à se casser le cou ; des nymphes qui n'ont pas de boudoir qui en valent bien d autres à l'engouemciit près, el qu'on rendrait très-beurciises en leur donnant un hamc.in: des femmes qui ont une apparence de r.iison et de jugement que les hoiuines paraissent dédaigner, sans doute parce qu'elles soni dépl.icées lii. Tout ce qui n'est pas fou déplait dans le teni|dc de la Folie.
En vérité, se dit le prince, il est un âge où Paris n'est qu'étourdissant pour celui qui n'a rien à faire, .l'étais mieux à Achères, où j'ai fini pas m'ennuyer. Là du moins tout est ii peu près vrai. Ici je ne vois que des gens travestis et masqués. Si cette pauvre petite Panla ne brillait d'ilrc dans une grande ville, si je ne sentais la nécessité de liiiir son éducation, et que je pusse vivre sans elle et le comte , je me 'ixerais au vill.ige. .l'y b.iillerais souvent, j'en conviens; mais je dormirais ensuite, et je m'éveillerais avec une tête calme, rafraîchie, el susceptible d'apprécier les choses ii leur juste valeur.
Frédéric est un garçon intelligent, qui comprend fort bien tout ce qu'on lui dit, el qui tire des inductions raisonnées de tout ce qu'il voit. Le niysli're dont on lui a dil li l'hôtel des Sultanes que le priiiei> s'enveloppe dans ses voyages actuels, les précautions qu'il prend pour n'èrre pas suivi, le silence rigoureux qu'il garde sur ses motifs avaient fait travailler la tète du valcl du chambre. Il comparait à la conduite présente de son inailre quelques incidents dont il avait été témoin il Pétersbourg, el il en concluait avec sagacité qu'il était de sa prudence de donner an prince le temps de réllécliir sur le parti qu'il croirait dexoir prendre.
D'après cet aperçu , il se tenait à la porte de l'hôtel, et il courut au-devant du carrosse du moment où il l'aperçut. Il fait arrêter, il monte d'un air mystérieux, chacun est bien aise de se faire valoir, et il prend la parole.
Le prince l'écoulé, interdit, stupéfait. Il se fait répéter ce qu'il vient d'entendre, ce qu'il ne conçoit pas , ce qu'il ne peut croire. Il reste absorbé dans ses pensées. « Cela est fâcheux, s'ccrie-t-il tout à
coup', mais je n'ai contribué en rien à cet cvéneiiient; et si plus tard les apparences m'accusent el me font condaniucr, je conserverai ma propre estime : piiissé-je concilier en ce moiiient les droits d'une mère et les prélciilions de l'amour! u
Il moule, il ouvre , il entre... Stanisla est dans ses bras.
« Gomment se fait-il que vous soyez ici, lui dit-il iruii Ion sévère, et comment avez-voiis eu l'impriulence de me cherclicr, vous qui savez que je suis au plus mal avec votre mère ? — Eh! qui cherelierais-je au monde, si ce ii'esl l'hoiiinic qui m'a toujours marqué de la tendresse, qui a écoulé avec inlérêl le récit de mes maux, de qui j'ai obtenu de la pilié, et qui seul peut me donner connaissance du son du comte et de sa fille? — Soyez sans inquiéuide ii cet égard : ils sont en sûreté, ils sonl bien. — El voilà loin ce que vous m'en diles ! Quoi, lors(|iie j'ai payé par tant d'elïoris, de fatigues, de peines, le bonheur de la revoir, vous me priveriez froidement du droit que j'ai acquis peut-être de tomber ii ses pieds !Sere/.-vous aussi cruel que ma mère? Ah, mon père! je croyais vous avoir retrouvé dans voire meilleur ami : c'est de ce monient (|ue je sens l'étendue de la perle que j'ai fai'c! Me voila donc étranger à tout l'univers, el placé entre l'amour el le désespoir! — Jeune lionime, ne m'accusez pas. Mon cœur n'est pas changé, il sera toujours le même pour vous; mais j'ai promis solennellement à la princesse de ne pas me mêler de votre mariage. — Avez-vous dû le promettre ? — La tranqiiillilé de Paula en dépendait. — Ainsi mon sort est d'être poursuivi ou abanilonné par les êtres qui me sonl les plus clicrs! — Stanislas, m'offenser de ce que vous me diles serait déraisonnable; parce (juc la passion seule parle en vous, et que le propre des passions est de nous faire délirer. Mais, en vous aimant, en vous plaignant, je n'en suivrai pas moins la marche que je me suis tracée : je ne peux m'en écarter sans manquer à mes principes, à mes promesses , et par conséquent sans me déshonorer. »
Stanislas insiste, presse, supplie, ses larmes coulent sur les mains du prince. Il ne demande pour toute grâce que de voir Paula un moment, une minute, une seconde. Il promet de se retirer ensuite, cl de faire lout ce qu'on lui prescrira. « \ous ne tiendrez pas cet engagement, lui dit Paloski, parce que vous ne pourrez pas le tenir. Vous resterez aux genoux de Paula , et la violence seule jiourra vous en arracher. Pensez d'ailleurs au rôle que je jouerais jiendaiit une entrevue elandesline qui nuirait à la réputation de Paula, et qui porterait alleinte aux droils de votre mère. Le prince Borloff, dont vous invoquez la mémoire, n'aurait rien exigé de semblable, et s'il pouvait nous entendre il approuverait ma conduite. «
Stanislas est loin d'être persuade. Il renouvelle ses prières , ses supplications. Il passe de ce que l'aïuour a de plus touchant a l'état d'irritation que produit toujours la résistance sur un jeune cœur. Il s'emporte, il menace, il demande pardon , et un moiueul après il est forcé d'en solliciler un second.
Paloski se montre inébranlable. Cependant il est touché, il est ému, il ne croit pas devoir refuser à Stanislas toute espèce de consolation. Sans s'exprimer d'une manière positive, il lui fait entendre que Paula est fidèle et qu'elle ne vit que pour lui.
Cette assurance rend un peu de calme à ce cxur navré. Ce jeune homme, malheureux, lourmenté, exaspéré il n'y a qu'un moment, sourit à l'idée d'être toujours cher à Paula : les extrêmes se touchent. Le prince a besoin d'explications, d'après lesquelles il se conduira désormais, et l'instant est favorable pour les obtenir. Il demande à Stanislas où il était détenu, comment il a recouvré sa liberté, quels calculs l'ont conduit en Fiance plutôt qu'ailleurs, quels sont ses moyens d'existence, ce qu'il se propose de faire ii Paris.
Le jeune homme commence un récit qu'il interrompt cent fois pour parler de son amour et de sa deslinée future. Laissons ce qui est étranger à sa narration, et ne nous attachons qu'à ce qui lui est uniquement personnel. •
Pétersbourg est bâti sur la Neva, à douze lieues de l'emboiichuro de cette rivière. La rive droite est encore inculte et couverte de forets.
La rive gauche, de Pétersbourg à la mer, est formée par une colline prolongée où l'art a partout ajouté aux charmes d'une nature déjà riche et riante sur ce point.
C'est au haut de celle colline, à l'embouchure du fleuve, dans une sitiialion délicieuse, que MeuzikolT bàlit le château d'Oranicubaum. La disgrâce de ce prince entraîna la confiscation de ses biens, et ce château fut réuni au domaine de la couronne.
Il fut fortifié sous les yeux et pour l'éducation militaire du mal' heureux empereur Pierre III.
Le long (le la colline , entre Oranienbaum et Pétersbourg, sonl bâties, dans des bosquets agréables, et à peu de distance les unes des autres, les maisons de plaisance des seigneurs russes.
Cet aperçu topograpliiquc était nécessaire à rintelligence de ce qui va suivre.
C'est à ce château d'Oranienbaum que fut conduit Stanislas. Sa position, les beautés locales, la richesse des apparleiiicrils cl le délabrement même des fortificalions, que depuis la mort de Pierre III on a cessé d'entretenir, annonçaient au jeune prince plutôt uu exil qu'une
M. MARTIN
as
prison lifjourousc ; et (|iiicoiii|ue n'aurail pas »'U' appelé ailleurs par (les iiilorèls pressants aiir.iit pu se pluiir tiaiis celte retraite ili.umaiite. Mais Stanislas aimait |Kissioiin('iueiit ; et la Sibérie avec Paula lui ei'it paru prilVrablc aux jouissances de toute espèce qu'on avait ordre de lui procurer.
Le conini;iudaiit l'avait reçu avec les ('(jards dus h son raiij;. Il avait fait passer devant lui les doinesli<|iies destinés h le servir ; il lui avait laissé le elioiv de son ap|iarlrrnenl ; il avait mis à sa dis|insilion les jardins inlérieurs et une liililiolliiciue assc/. bien elinisie. Mais il avait été prié de déposer l'argent (pi'il avait sur lui; on l'avait prévenu qu'une compaipiie d'invalides était uni(|uement employée à ijurder les remparls et les porles de la forteresse. Kiilin on lui .ivail demandé la permission de faire couclier un sold.il duns son anlleliamlire. Stanislas avait répondu niodesicment (|ue dans sa position on sollicite des (;rices et qu'on n'en a pas à accorder.
.'Vu milieu de l'abondance en toutes choses dont il était entouré, Stanislas ne jouissait de rien. Toutes ses pensées, tous ses vceuv étaient tournés vers Paula, et son imagination incertaine et brûlante ne savait sur quel point de la terre lui adresser ses hommages. Tout pour lui était privation et tourment.
Le commandant s'était faoilement insinué dans son esprit : il avait commencé par répondre au nom de Paula, il en avait ensnile parlé le premier, toujours sur de se faire écouler. Il lisait .i découvert dans un cœur sans artifice, et bientôt il lUviiil le conl'nlenl intime, l'ami exclusifdu malheureux jeune homme. Ils manj;caienl, iisjonaieni, ils lisaient ensemble. Stanislas s'était donné volonlairemenl un surveillant qui ne le quittait plus, et il ne s'en doutait pas.
Quelques jours s'étaient écoulés. Il était dix heures du matin, et le jeune prince n'avait pas vu le commandant. Cent fois il avait soupiré le nom de son amante, et personne encore n'y avait répondu. Il passe chez M. Makline, où il n'allait jamais: les portes sont ouvertes, il pénètre jus(|u"au cabinet, et ne trouve pas le commandant; il élail allé passer ses vétérans en revue. Un pa|)ier rature est sur un bureau. Stanislas n'est pas indiscret ; mais son nom l'a frn]>pé. Il lit ou plutôt il dcchifTre un rapport qui sans doute sera adressé a sa mère. 11 voit avec surprise, avec iudijpiation, que celui sur qui il coiuplait pour désarmer la princesse lui parle de son amour comme d'un mal qui aujjmeute sans cesse et qui le rendra capable de tout eutreprendre.
Jamais Stanislas n'a dissimulé un sentiment. L'artifice dont on lisait lui fit sentir la nécessité de ruser i» sou tour. Il résolut déjouer avec M. .Maklinc une amitié qui venait de s'éteindre sans retour, et la première idée d'évasion se présenta à lui.
Mais comment re\écutcr ? Les remparts sont ruines en certains endroits, mais on a place des sentinelles sur les brèches. La nuit il ne peut sortir de chez hii. Un certain Pikoft', vieux soldat qui ne connaît au monde que son commandant et sa consiijiie, roule son lit le soir contre la porte de son appartement : Pikoft' a une jambe de bois, mais il a sous la main le cordon d'une cloche d'alarme qu'on a placée en dehors d'une croisée de l'antichambre.
Stanislas ne possède pas un rouble. Il ne peut donc essayer de gagner l'invalide. En admettant d'ailleurs qu'il parvint à sortir du château, de quel côté portciait-il ses pas, où chercherait-il Paula, sou père et le prince Paloski ?
Cependant le désir de recouvrer sa liberté ne le quittait plus et devenait plus vif de jour en jour. Son imagination travaillait sans relâche quand il était seul, et sa franchise apparente, son abandon simulé avec le commandant ne permettaient pas au soupçon de naître.
M. Maklinc était un de ces grands politiques qui du fond de leur cabinet règlent les intérêts des Etats et tirent des conséquences des moindres actions des souverains. 11 recevait les journaux de Pétersbourg, et il les passait a son prisonnier avant ou après les avoir vus. Un jour, Stanislas lit l'article suivant : «Le premier de juillet, notre ambassadeur près la cour de France a donné une fêle superbe à Paris. » Une longue et pompeuse description suivait ce premier exposé. « Parmi les Russes de distinction qui contribuaient à l'éclat de cette fête, on a remarqué la princesse tiorloff et le prince Paloski. »
Ils sont en France ' ils sont en France ! s'écrie Stanislas ; le prince et eux sont désormais inséparables... Mais comment le prince et ma mère ont-ils consenti ii se trouver ensemble ? Cela tient ii des raisons
que je ne pénètre pas ^lais qu'im])Orle ? Ils sont en France! ils
sont en France I... Peut-être ma mère y poursuit-elle Paula. Peutêtre le prince s'attache-t-il à elle pour déjouer ses projets ; peutêtre... Eh ! encore une fois qu'importe? Ils sont eu France, c'est là que j'irai les chercher.
Plus de repos le jour, plus de sommeil la nuit. Vingt-quatre heures, quarante-huit heures s'écoulent, et Stanislas ne sait encore comment il tentera de s'échapper. Les anciens avaient créé un Cupidou pour enllammer les cœurs et un Mercure pour les servir : qui sera ici le Mercure de Stanislas?
Minuit venait de sonner. Le jeune prince pensait à faire sauter un barreau de sa croisée ; ensuite se présentait l'idée de couper ses draps en lanières et de se laisser couler dans les jardins. .Mais que fera-t-il,
arrêté de tous côtés par de» mur» de doute à q:iinzc pied» d'élévation ■" Il iiKinIt'r.i il l'aide des espaliers, et il sautera sur la place d'.irnies. S'il ne se blesse pas, il verra ce (|u'il aura di' mieux a faire. S'il se casse une jambe, il écrira il sa miMC qu'il ne se laissera traiter que lors(|u'elle aura consenti à son mariage a\ei' Paula. \'ou» viiye/. que Stanisl is avait" lu des romans ; et il arrivait au dénoùiueiit ilu sien lorsqu'il entendit le vieux PikolTse )ilaiii<lre île luaiiii're à l'inquiéter. Paula fut oubliée iiii momeiil , ce (|ui n'est pas r<MiiaiU'Si|iie du tout; tuais ce dont je dois convenir pour reiidn' liommaj;e a la vérité. Le bon jeune I une p.u le a PikolV, qui ne lui répond i|u'en se
plaignant plus fort. Il ne balance pas; il se lè\e, il pousse sa porte avec violence, et fait reculer le lit de l'invalide. Il allume une bougie il la lampe i|iii brûlait Iciule la nuit ilans ranlicliambre , il eliirche de l'eau de Cologne, des sels, ce qu'il croit propre à soul.iger son rébarbatif gardien. Jusqu'alors il ne s'est occupé que de l'Iiumanitc soiilïranle.
l'ikolT était un vieux gourmand qui .s'était empiffré la veille des débris ilii souper de Stanislas. Lu reste de volaille aux trufl'es , ipi'il avait aperçu trop t.ird, n'avait pas moins pi(|uc sa sensualité. Il en avait farci un estomac déjà surchargé, et il s'était donné une de ces iniligestions qui dispensent quelquefois leur homme de s'en procurer une seconde.
Slinislas présente ii Pikolï de l'eau (roide, a défaut d'eau tiède. PikolV, qui depuis trente ans a conçu pour l'i'aii une aversion que la nécessité seule a pu lui faire surmonter, commence un discours sur les qualités salutaires du jus de la iieille. Les lioipiels riiilerroinpeiit il chaipie mot, et tout ce qu'il peut faire, c'est de demander distincteinent du vin.
Stanislas, sans finesse, sans intention, lui apporte une bouteille de pomard qui restait encore chez lui. Piko'V, alléché par le parfum et le moelleux de la liqueur, vide la bouteille d'un Irait, et joint le mal de l'ivresse ii celui qui le lourincnte déjà... Mais (|iiclle idée lumineuse se présente en ce niomenl !... A peine esl-elle conçue que Stanislas l'a exécutée. Il coupe la rorde de la cloche; il garnit de ses matelas les croisées de ranticliamlicc : il veut que Pikoft' ne puisse ni sonner ni se faire eiileiidre a l'extérieur quand il aura recouvre l'usage de la voix. II prend les habits du malade : c'est l'amour qui se déguise en invalide. Plus d'une fois ce travestissement a inspiré de la sécurité d la beauté défiante et timide.
Stanislas détache la banderole du fusil de Pikoft"; il la met dans une poche et coule dans l'autre la corde de la cloche. Il s'empare de la jambe de bois et de la clef île l'appartemenl, qu'il sait être sous le chevet de son geôlier. 11 sort, il renferme, il gagne les remparts sans être découvert.
Il sait où sont placées les sentinelles, et il les évite aisément. Il s'arrête à un endroit où les fortifications sont assez bien conservées. Il passe la jambe de bois il travers une embrasure; il y attache la banderole et la corde, et il se laisse glisser. Il arrive ii l'extrémilé de sa corde, et il est encore ii dix pieds de terre... Il iuvo(]ue Paula ; il s'abandonne, et il tombe sur du gazon épais qui garnit les revers et l'intérieur d'un fossé desséché.
Il se lève, il s'examine, il se touche, il s'assure qu'il n'est pas blessé, et il s'enfonce dans les bosquets dont est couverte la colline qui s'étend de Pétersbouig ii Oranienbaiim , et au milieu desquels sont bâties les maisons des seigneurs de la cour.
Il s'arrête, il se repose, il se consulte, et le résultat de ses réflexions n'est pas satisfaisant : comment fcra-t-il cinq cents lieues sans argent? comment même passcra-t-il la journée qui commence?
11 se rappelle qu'il a eu pour camarade, en faisant ses exercices il Pétersbourj; , un comte Milow, plus âgé que lui de trois ou quatre ans, et qui lui marquait beaucoup de bienveillance. Peut-être le comte a-t-il la une maison, comme tant d'autres dont il est l'égal par la naissance et la fortune.
Le jour commençait il paraître, et sans doute on ne tarderait pas il s'apercevoir de son évasion et ii le chercher. Iles soldats invalides ne sont pas des limiers fort alertes; mais s'il s'arrête, et qu'ils marchent toujours, ils réaliseront la fable du lièvre et la tortue. Stanislas avance, et toujours dans la direction de la capitale, où on ne doit pas supposer qu'il ose rentrer.
Un paysan se présente devant lui, il l'interroge, et il apprend qu'en eft'èt le comte Milow a une habitation charmante sur la colline. 11 soupire lorsqu'il sait que le comte est il Pélersliourg ; il sourit quand le paysan ajoute que la comtesse est au château : un beau jeune homme a toujours de la confiance dans une femme, quel que soit son âge. Est-ce un instinct de la nature? est-ce de la vanité? Le lecteur prononcera.
Stanislas arrive ii la iiorle du châlcaii. Il frappe, on lui ouvre; il demande ii parler ii madame la comtesse , le concierge lui rit au nez. Un soldat invalide qui demande ii iiarlcr à madame à six heures du malin! « J'arrive de Pétcrsbourg, et j'ai des déjiêches a rendre ii madame de la part de M. le comte. — M. le comte a des courriers, et ne se sert pas de messagers de votre espèce. D'ailleurs où sont vos dépêches ? " Stanislas est embarrassé ; le concierge veut le faire sortir. Il résiste, il se défend; le concierge crie, les chiens aboient; une
M M A HT m.
fuiunic (le clianibrc, qui r.iit pn'parcr un baiu pour nuidami', ouvre «lie croisée.
KJIe voit 1.1 plus jolie ti(;urc du monde sous sou eliapeau d'invalide; elle parcourt d'un co\ip d'o'il la personne du vétéran, et la taille vaut an moins la lijjure. Elle saute les escaliers, elle se ])laee entre le concier[;e et Stanislas, elle le prend sous sa protection.
Elle conuuenee par fermer la porte , et elle invite le bel invalide il s'e\pli(|ucr. I.e coiicieri;e prétend que cet liouinie ne peut prouver Ja mission dont il est clianjé. i< El si elle est verbale, répond iMirza, qu'avez-vons à objecter? Sans doute elle est verbale, répond vivement Stanislas : je n'ai pas dit (pi'clle fût écrite. Uom , lioiii , fjromclait le vieu\ coiicien;e en rentrant chez lui, c'est un amoureux de Jlirza. Ma foi. (|n'ils s'arrani;ent ! u
Tout à coup on enlenil la cloche d'alarme ilii cliàlenu d'Oranicnliaum. Un coup du seul canon qu'il i| ait ilans la |)lace frappe l'oreille de .Stanislas et de Mir/a. Le jeune prince pâlit. « Ah! mon Dieu, lui dit-elle, vous ites déserteur! — Eli ! non, non. .l'étais prisonnier, et j'ai jiris ces habits pour lu'évader. — Prisonnier ii Oranienbanm, dites-vous.' On soupçonne en efl'ct que c'est là qu'a éléenfernié le jeune prince liorloff. — Et ce prince, c'est moi. — Oh ! j'en suis enchantée. \ oiis ne sauriez croire combien j'étais inquiète sur le r.ciire irinfinnité qui avait fait donner cet habit à un jeune homme beau comme un an|;e et droit comme une llcche. ^ cnez, venez. Ils ne vous trouveront pas. »
\ ous voyez que sans étude, et même sans réflexions, Stanislas avait bien juç;é les femmes.
Mirza le conduisit dans sa chambre, t-t en deux tours de main elle hl du beau jeune homme nue brune Ircs-piquaiilc. Sa pudeur fut quelquefois alarmée pendant la luélamorphose. Mais comme il y a compcns.ition en tout, Mirza fut jdeinemcnt rassurée sur les craintes qu'elle avait conçues d'abord, et elle prononça eu elle-même que le prince était un j;rand prince.
E'intérèt qu'inspire un i;rand prince à une jeune fille s'étend à tout, prévoit tout. Mirza commença ]>ar faire disparaître jiour jamais les liabits de l'ikoft" en les mettant sous la chaudière oii chauffait le bain de madame. Elle revint avec des provisions de bouche, dont Stanislas avait un pressant besoin; elle le servait, elle rcnfjaffeait a mani;er, à boire, ce qui n'était pas nécessaire, mais Mirza aimait à causer avec le beau jeune homme, et elle lui parlait de tout , excepté de ce qui peut-être le touchait le plus. Elle l'inil ]iar renf;af;er ii se reposer pendant quelques heures. « tXi l' lui demanda Stanislas. — Eli! sur mon lit, i^rand prince. »
I.e lit d'une jolie lille n'a jamais effrayé un j<'iinc homme, quelque chaste, qiicli[uc lulcle iju'il soil, surtout quand il doit l'occuper seul. -Alirza esl-cUe rentrée ou non pendant que Stanislas dormait? C'est ce qu'il ne dit pas au prince Paloski , et ce qu'au fait il ne devait pas lui dire.
Ce n'était pas assez pour Mirza de l'avoir mis ii l'abri des recherches de M. Makiine; elle voulait assurer son avenir. Peut-être était-il |>éiiible pour elle de penser qu'elle n'allait travailler qu'à éloigner d'elle un grand prince; mais il faut ainier ses amis pour eux-nièines. .\u reste, je n'établis ici (|ue des conjectures, jiarce que Stanislas s'exprima avec une extrême réserve sur tout ce qui se passa chez le comte Miloxv.
(Juoi qu'il en soit, la jeune comtesse n'entendit parler, pendant une grande heure qu'elle passa au bain . que de l'intéressant fugitif. Elle avait répondu d'abord qu'elle ne compromettrait pas son mari en favorisant l'évasion d'un prisonnier de celle importance; mais elle s'adoucit singulièrement qiianil elle sul(|ue Stanislas avait vingt ans, une ligure angélique, qu'il était fait à peindre, et qu'il cont;iit ses malheurs avec un charme, une expression, dont le cieur le plus froid aurait peine à se défendre. J'ignore absolument si Mirza parla de la grandeur du prince; mais il est conslaiit que la comtesse ordonna qu'il lui fût présenté au moment de son réveil.
Elle ue trouva pas (pie les éloges de Mirza fussent exagérés, et elle dit à Stanislas qu'elle s'estimait vraiiuint heureuse de lui être utile. Elle lui représenta ipie sans doulc on le cherclierait piiidaiil plusieurs jours, et ipi'il y aurait de l'iiuprudeiice à sortir élourdiment d'un asile oii il était en si'ircté. Stanislas sentit la justesse de l'observation, et il resta.
La comtesse voulait toujours l'avoir auprès d'elle : ce ({uc c'est i|ue d'être née avec un cieur eoiiipalissant ! Us lisaient, ils causaient, ils jouaient même ensemble : les devoirs de l'hospitalité ne se bornent pas a fournir l'ciact nécessaire, il faut distraire, amuser ceui qu'on a admis dans ses foyers.
Il était indispensable que Mirza r(JdÂt dans les environs pour savoir ce qui se passait à Oranienbaum. Jl résultait de celle nécessité des tète-à-tcte prolongés entre la comtesse et le prince; mais il fallait bien qu'ils cédassent à la force des circonslances. (J'est ainsi , du moins, que Stanislas voyait les choses quand il en jiarlait à l'aloski.
Le quatrième jour, la jeune comtesse dit à Stanislas : « Mon ami, le comte arrive aujourd'hui , et il est inulilc que vous l'atlcndiez , puisque je peux faire pour vous ce que sans doute il ferait lui-même. Miru a garni une malle de ces vêtements qui vous vont si bien. Elle
est attachée derrière une voiture, qui vous attend à la grille et qui vous conduira à Cronstadt, ])uisque vous voulez vous embarquer pour la E'raiiee. .Mlez, aimable enfant; que l'amour veille sur vous et vous conduise! » Parlait-elle de l'amour de Paula ?
Elle embrasse tendrement le grand prince en glissant dans son sac une bourse pleine d'or, et elle laisse à Mirza le soin de le conduire à sa voiture : il ne faut jamais se com|)romellre. Voilà Stanislas, habille en fille, roulant vers le port où sa liberté lui sera rendue, si toutefois il parvient à s'embarquer. Mais comment fera-t-il sans passeport , sans rccommandalion ? L'aimable comtesse , se dit-il , a invoque l'amour; il ne m'abandonnera pas.
Le jeune voyageur arrive et descend à une auberge voisine du port. Dans cette auberge logeait un gros capitaine haniliourgeois, chargé pour le Havre, et qui avait relâché à Cronstadt, oii il avait déposé quelques marchandises. C'était un de ces loups de mer qui bravent tout, qui s'accommodent de tout , qui jouissent de tout. Une telle et grande fille, (pii arrive seule dans un port de mer, cl qui paraît assci embarrassée (le sa personne, ressemble beaucoup à une aventurière, et le ca])itaine Canning commença par lui passer la main sous le menton. Stanislas , plein du rôle qu'il jouait , répondit par un soufflet à ce début trop familier. « C'est bien , c'est bien , dit Canning , je me suis attiré cela, mais il ne fallait pas frapper si fort. »
Iai conversation s'engage, et Canning sait bientôt que la jouvencelle va joindre son père en France, et qu'elle n'a pas de passeport, 't Bon , bon , dit-il , on a toujours comme cela des pères de commande. 11 faut bien dire quelque chose d'honnête pour couvrir ce qui ne l'est pas. Au surplus, je ne vous demande compte ni du passé ni de l'avenir : je ne m'o('eupe que du présent.
» Vous n'avez encore parlé ici à personne, et nous pouvons arranger une fable conforme à votre intérêt et à mes plaisirs. Vous êtes ma femme , vous êtes venue me trouver ici de Pétersbourg, oii nos affaires de commerce vous retenaient depuis trois mois. Vous êtes ma femme, entendez-vous? — J'entends. — A la bonne heure.
» Je vais vous conduire à l'amirauté. On vous expédiera un passeport à ma demande et sans difficulté, parce qu'il est égal à l'empereur de Russie qu'un capitaine hambourgeois prenne à bord sa femme ou celle d'un autre, pourvu cependant qu'il n'y ait pas de réclamations. INous nous embarquerons après-demain , et vous ne payerez rien pour votre passage. Cela vous convient-il? — Beaucoup. — Marchons. ))
Canning fait une histoire assez vraisemblable au commis charge de délivrer les passe-ports. Celui de sa femme est expédié, bien payé, emporté, et M. et madame Canning retournent bras dessus, bras dessous à leur auberge. Le mari demande un baiser; madame le rcfu.se et proteste qu'elle ne se laissera épouser qu'en mer. « Qu'en mer, ventrebleu ! et que ferai-je d'ici là? — Tout ce que vous voudrez. — Ah! je vois ce que c'est : vous avez été quelquefois attrapée. — Hé, je ne dis pas non. — Apprenez que Canning n'a jamais trompé personne. — Je ne veux pas m'y fier. Finissez, capitaine, ou les soufllcts vont pleuvoir. — C'est un diable que cette grande femelle-là. u
Les deux jours qu'il fallait passer encore à Cronstadt furent un combat continuel entre Canning et sa femme. De gros baisers étaient pris par-ci pnr-là , et le capitaine n'avait pas toujours ses mains dans ses poches. Tantôt il était puni de sa pétulance par une égratignure au visage, tantôt sa perruque volait par la fenêtre. On n'était en paix qu'à table, parce que le capitaine préférait à tout la bonne chère et le vin vieux : madame ne manquait pas de le griser le soir, et elle s'assurait ainsi le repos de la nuit.
On mit à la voile enfin, et madame se sentit singulièrement soulagée quand elle se vit éloiijnée du port de quatre à cinq lieues. .Mais si elle n'.ivait plus à craindre les Makiine, les Pikoff, elle prévoyait dans quel embarras diabolique ne tarderait pas à la mettre un mari souverain absolu sur son vaisseau. Elle crut devoir précipiter le dénoùment de l'aventure.
Canning commandait la manoPuvre, et sa femme fut droit ii lui. Elle prit un air tout à fait gracieux, et lui passa à son tour la main sous le menton. Elle descendit du pont dans la chambre, et le capitaine, enchanté, y entra aussitôt qu'elle. Il ferme la porte et se dispose à exécuter pleinement la clause importante du marché... O surprise! ô stupéfaction! ô douleur! Ce n'est plus ([u'un beau garçon qu'il a devant lui, et il sent succéder un froid glacial aux dou\ transports (jiii l'agitaient.
Stanislas invoque sa pitié en lui racontant ce qu'il veui de son histoire. Il lui re|)résenle que si le plaisir fuit, l'argent est une compensation qui n'est pas à dédaigner, il tire sa bourse et déclare qu'il entend payer généreusement son passage.
Canning n'était pas l'homme du monde le plus traitable, mais il réfléchit bientôt (|ue la colère et ses jurements ne feraient pas une fille d'un garçon, et qu'il valait mieux toucher de l'argent que rien.
La ])aix se fait; on se touche dans la main, et en arrivant au Havre on était les meilleurs amis du monde.
Remarquez que Stanislas raconta dans les plus petits détails ce ipii s'était passe entre C:aiining et lui; qu'il avait glissé très-légère-
)l. M VKTIN.
ment sur ses conversalioiis partioiilièrcs avec la jeune comlcssc et
Miru, el C(>iuliie/-iii le mu' vous vouchei.
Stanislas pria Caiiiiiiii; «le lui |nocurer îles liabils d'Iioniiuc. Il prit coiii;é de lui et siulit ilii vaisseau liauiliiiur!;(.(iis pour luonlir dans la dilii;ence de l'aiis.
Ou ne doute de rien tant c|u'on est eonduit par l'espéranee. Mais Stanislas ne fui pas ]>liilùt à Paris iju'i! s'arn'la >ans savoir oii il porterait ses pa<, ipi'il n'Iléeliit eKpril ju(;ea qu'il u'élail pas heaueoup plus avaneé (pie lorsqu'il vivait sous la suiveillauee île M. l'ikolV.
Eu elYet, à qui s'adresser pour découvrir le priuee PalosUi? Il pouvait appreiulre (|uel(|ue eliose à la li'i;atiou russe; mais il sentait a <|uei dan|;er il s'eviioserait s'il se présentait là. L'ambassadeur l'aecneillerail, le earesserail et UKUueuvrerait seerétenienl pour remettre cet enrant mineur it une mère qui l'aimait tendrement, qui devait i'ire alllijjée de son évasion et iiu|uièle sur sa destinée.
Jl avait entendu parler de l'aliuanaeli des vini;t-einq mille ailresses , fort utile à eeuv cpii ont des annonces ii eidporler et a ceux <pii, par pudeur, ne demandeul pas dans la rue, et viennent ]us(pic dans votre eliamltre à eouclier vous arracher quelque aumône. Stanislas compulsa cet aimanacli; il prit les adresses de ceu\ (|u'il crut pouvoir être, par leur profession, en relation avec le prince : personne ne put lui eu dire un moi. 11 alla ii l'Opéra, aux Frainais, ;i l'eydcau, il Saiut-llocli, à Saint-Sulpice, à >aint-r,ustaelie, et il ne découvrit rien, (le qu'il avait reçu de la petite Alilow n'était pas inépuisable, et il eomuiençait il i'affliijcr séricuseiueut, lorsqu'cii déjeunant dans un café et lisant assez macliinalement un journal, il tomba sur l'article qu'avait composé Paloski pour jjunir ilc sa rapacité le maître de riiotel des Sultanes.
Il jette le journal, il laisse son elioeolat et il court :i l'iiôtel ijarni. Il apprenti d'une lille qui fait des lits, et qui aide il les défaire quelquefois, que le prince a quitté cette maison pour l'iiôtel du Pérou. Il reprend sa course, il arrive, il est dans les bras de son ami. Qu'on dise après cela que les journaux ne sont bons ii rien!