X. — Ruse cootre ruse
Quand Stanislas eut terminé un récit qui, trcs-vraisemblablemcnt, a laissé beaucoup de son pathétique au bout de ma plume, il revint à son amour, à ses peines, à ses espérances. Il pria, il supplia de nouveau, et le prince lui répéta avec beaucoup de douceur et de bouté ce qu'il lui avait déjà répondu. Il était difficile que ces messieurs pussent s'accorder, l'un demandant sans cesse, l'autre refusant toujours. Paloski pensait aux moyens d'échapper h Stanislas et d'aller se cacher de nouveau dans son village. Stanislas cherchait comment il persuaderait le prince de le jjarderavec lui sans se rendre importun et sans porter ses instances jusqu'il l'impolitesse : il sentait (|uc s'il s'éloignait un moment de Paloski il s'exposait à le perdre pour toujours.
Toutes ses sensations se peignaient sur sa figure, qu'il n'avait pas l'art de composer encore. Paloski y lisait comme dans un livre, et il était embarrassé, incertain. Il sentit la nécessite de faire quelques concessions pour obtenir beaucoup.
Après s'être étendu de nouveau sur les motifs qui l'empêchaient de favoriser son mariage, après avoir épuisé toute la fincSsc de son esprit, toutes les ressources de sou éloquence, pour convaincre un jeune homme qui ne voulait pas l'être de l'obligation oii il était de garder une neutralité absolue, il continua ainsi :
i( Vous n'êtes pas en sûreté ii Paris, et je vous conseille de vous retirer en .Angleterre, où vous n'aurez rien ii craindre de l'autorité. II faut qu'un homme comme vous vive décemment, et je vous donnerai douze mille francs ])ar an, payables de mois eu mois, ici, chez mon banquier, et sur votre simple quittance, que vous lui enverrez de Londres, Un jeune homme de votre âge ne connaît pas le repos, et si son activité ne lui est pas utile, elle tourne nécessairement ii son désavantage : je vous engage, mon cher ami, ii vous livrer sérieusement il l'étude des mathématiques. Cette science forme le jugement et rend propre ii tout. Des jours plus heureux que ceux-ci luiront, je l'espère, pour vous et pour Paula , et lorsque je pourrai vous servir sans compromettre ma réputation d'homme d'honneur, vous connaîtrez à la chaleur de mes démarches et à ma persévérance que j'ai reporté sur vous toute l'affection que j'avais pour votre père.
u Je ne suis pas injuste. Je vous demande beaucoup, je le sens, et je vous dois un dédommagement des sacrifices que vous allez me faire. Ecrivez au comte Obinski. Je vous réponds qu'il aura demain votre lettre, et que vous recevrez sa réponse aussitôt que vous m'aurez fait coniiaitre votre domicile à Londres. Je viendrai ici une fois chaque semaine pour recevoir vos dépêches et vous expédier icllcs du comte. »
Le prince savait bien que l'adresse seule de la lettre serait pour Obinski, et il connaissait assez sa faiblesse pour être certain ipi'il permettrait à sa fille de répondre à son amant. Il ne se dissimulait pas qu'il éludait, jusqu'à tin certain point, la promesse qu'il avait
faite il In princesse; mais il se demandait ce ((u'auruiciil fiiil, dans une sciublaldc piisilioii , ceux ipii se permettraient de le blâmer.
Pendant qu'il parlait, il observait atteiilivement Stanislas. La première partielle son discours avait scnsiblciiicnt altéré la phxsiunomie du jcuuc liniuH'.i'. clli' \eiiail de se remettre subitement, et le prince ne mani|ua pai ilaUribucr ce changcu^iil lapide an plaisir que lui donnait la permission de correspondre avec l'objet île ses xo-iix les plus ardents. (À'pciidant il ne s'empressait pas d'écrire, et celle lenteur ne s'accordait ni avec sou caraclère ni avec ses senlimeiits. Il |iarla de choses iiidilVérenles avec assez de liberté d'esprit; il appuya sur l'argent qu'il avait reçu de la coiiilesse et sur son iiiipatiince du 11' rendre. « Nous le rendre/., lui ilil le (iriiice en souriant, mais quand vous la reverrez. Je suis periu.iilé qu'elle a parlé a son mari ■lu séjour que vous avez fait clie/. elle : ji- la crois trop adroite pour s'être laissé' prévenir par ses gi'iis. Mais je tloulc qu'elle ait tout dit au comte, et il est d'un galant homme de ménager les l'emmcs à qui il a des obligations. i<
Stanislas s'étendit ensuite sur les dispnsilions de son départ pour l'Anglelerre , sur la vie qu'il y mènerait, avec un cilmr ipii élmiiia le prince, \oudrait-il jouer di' liiiesse avec lui, sans expérience, sans connaissance du moiiile ' Paloski ne réflécliissail pasque l'aiiioiir est un grand maître ; l'observateur le plus délié ne saurait penser à tout.
Stanislas veut prendre congé du prince, qui est vraiment heureux de le revoir. Il va, dit-il, écrire chez lui, et il viendia remettre sa lettre ii son meilleur ami. " Pourquoi me quitter sitôt, mon cher enfant? Vous trouverez dans ce secrétaire tout ce qu'il vous faut. — Mais il est six heures... — Et vous commencez ;i vous apercevoir que l'amour n'est pas une nourriture très-substantielle ' (Juand on retrouve un ami dont on a été séparé pendant longtemps on dine avec lui. Je vais faire servir. — Je voudrais cependant... — l^)uoi.' vous pouvez faire ici tout ce que vous feriez ailleurs. — Il faut que j'arrête une place à la diligence de Calais. — Mon valet de chambre vous évitera cette peiue-lii. Il ira aux messageries pendant que nous dînerons... Ah! n'oublions pas l'essentiel, ^oilà cinquante louis. C'est plus qu'il ne vous faut pour vous établir il Londres et y attendre le premier mois de votre pension. — Mais... — Quoi encore ? — Une petite malle ii l'aire... — IJinons, écrivci, et nous penserons ensuite aux préparatifs de votre départ. »
Pourquoi Stanislas, qui craignait, il y a une heure, de perdre le prince de vue, fait-il maintenant tout ce qu'il peut pour s'en éloigner? Aurait-il conçu quelque nouveau plan? C'est vraisemblablement ce que la suite nous apprendra.
Stanislas écrivit, le prince remarqua le feu qui animait et embellissait sa ligure. Le jiauvrc enfant est de bonne foi, pensait-il. Il part sans murmurer. Il exprime ;i Paula le regret de ne l'avoir pas vue, et l'espoir de se réunir un jour ;i elle pour ne plus la quitter. Nous n'êtes plus jeune, monsieur l'observateur, et vous avez oublié qu'on ne parle jamais froidement ii ce qu'on aime : or, écrire c'est parler.
La diligence oii Stanislas avait une place partait à dix heures du soir, et il n'avait que le temps nécessaire pour faire ses dernières dispositions. Paloski lui dit qu'eu sa qualité de lliisse, il obtiendrait facilement un passe-port ii (Valais. Il l'embrasse tendrement, et lui souhaite un bon voyage.
Il appelle Frédéric; il lui dit de voir le propriétaire de l'appartement qu'il a loué, de lui payer un terme, et de lui remettre le logement. Il le charge de passer chez le tapissier et de lui donner une indemnité convenable jiour les meubles (pi'il devait fournir. 11 faudra, disait-il eu soupirant, que je joue encore aux échecs et au billard il Achères, cl que la triste Paula continue de s'y ennuyer. Elle s'y est soustraite aux persécutions de la mère; elle y restera pour échapper aux tendres poursuites du fils. L'étrange chose que la loi de la nécessité! Nous comptions vivre ici au sein des jouissances honnêtes ; il a fallu qu'une indigestion résultât de l'intempérance de PikolY, et de chaînon en chaînon cette indigestion a amené Stanislas à l'hôtel du Pérou.
Un domestiijuc annonce un ramoneur qui veut à toute force parler au prince, quoiqu'il soit barbouillé de la tête aux pieds. M. Stanislas l'a chargé , dit-il , d'une commission importante. Paloski ordonne qu'on le fasse entrer. Le ramoneur dépose ses souliers dans l'antichambre, )iar respect pour les tapis de iiionseigncur. 11 s'avance d'un air gauche, et présente un billet dont l'exlérieiir est déj.i de couleur de pain d'épice. C'est un dernier adieu de l'intéressant jeune homme. Le prince fait quelques questions au ramoneur, qui y répond de travers en fixant sur monseigneur de gros yeux dont l'émail est relevé par la teinte noiràlre de là peau. Paloski aurait été bien aise de parler encore de Stanislas; mais ne pouvant rien tirer de son commissionnaire, il le congédia.
Allons, voilii dix heures. Alon jeune ami monte dans la diligence, et je vais me mettre au lit. Je doriiiirai tranquillemenl, et il sera cahoté... Va-l en cair s'ils limnent . Jean . etc.
Vous savez que le prince mène une vie trcs-régulière quand les circonstances ne l'obligent pas à faire le jour de la nuit. A six heures,
M. MARTIN
Fri'drrio lui aidait à se mettre (tans le pantalon de nankin cl à endosser son liahit (jris.
it Frodt'ric, tu ordonneras de ma part à tons mes domestiques de rester dans leurs caliinets jusqu'à dix heures. Tu les y enlVrineras pour être plus sûr de leur obéissance, et je te dcfeuds de passer le seuil de la porte avant le moiiienl indiqué.
u Tu parais étonné : rien de si simple que ma conduite. J'aime assei à jouer au friand seigneur de loin en loin; mais aussi je suis bien aise de jouer quelquefois au bourfjeois, car tout est jeu et travestissement dans ce nn>nde. Or, comme ma vie bour[;eoisc ne s'accorde pas avec mes décorations et mon tram; que vous ne concevez pas, vous autres petits, comment on se ]dail à déposer des cordons pour lesquels vous avez tant de respect ; que crtic abnégation de soi-même vous parait ridicule ou ranssement modcsli', je ne veux pas me donner en spectacle à mes (;cns au milieu des hommes oliscurs avec qui je vais passer quelques jours, et les ordres que je t'ai donnés n'ont pour objet que d'empêcher qucli|uc curieux, toi-même peut-être le premier, de me suivre cl d'épier mes démarches. — Monseigneur doit croire que personne ici ne se permet de l'observer. — Je n'en sais rien, car moi j'id)serve tout le monde. — Kt les ordres de Sa Grandeur seront exécutés a la ietirc. — ^la (îrandcur ! ma (îrandcur! \ a, si je n'avais que mon nom et (|uelques bouts de rubans, je serais l>icn peu de chose. Mes (juarantc villages, des vassaux qui m'aiment parce que je les protège, voilà ma véritable grandeur, si toulefois il en existe réellement ; car enlin quelques molécules m'ont l'orme, comme toi, a ■ hasard, sans notre intervention. Nous sommes assujettis aux mêmes besoins, aux mêmes infirmités. La seule diDérenee qui existe entre nous, c'est que la nécessilé nous a poussés, moi eu ligne droite, et lui obliqueiiicnl.
>' .Ne X'a pas conclure de la que tu sois dispensé de me servir fidèlement. J'ai de l'argent, tu n'en as pas; j'ai besoin de tes services, et toi d'une existence. ïNous faisons un échange continuel de les soins et de mon supcrdu. IVous nous trouvons bien tous les deux de cet arrangement, ne m'oblige pas à le rompre; et je te le répète, que jiersonne ne sorte avant dix heures. •
Le prince l'aloski est redevenu M. !Martin. Oui, oui, j'ai très-bien fait de consigner mes gens, pensait-il en courant à pied les rues de Paris. Les domestiques sont les espions naturels de leurs maîtres. Us se vengent de leur supériorité en leur cherchant des défauts qu'ils s'empressent de divulguer. Je ne crois pas en avoir d'essentiels ; mais si mes gens savaient que je me cache soigneusement dans un assez pauvre village, ils en tireraient des conséquences plus ou moins désavanlageuses pour moi... Lt puis Stanislas peut lort bien ne pas se contenter longtemps d'une correspondance stérile. 11 ne lui faut que soixante heures pour revenir de Londres, et si un de mes domestiques savait quelque chose et qu'il se laissât gagner!... i.ans quel embarras afireux me jetterait ce jeune homme s'il arrivait inopinément chez Bertrand !... Je prendrai tant de détours pour retourner à Acbères, que le plus lin des hommes me perdrait de vue.
-M. Alartin ne négligeait aucune précaution. 11 passa à l'hôtel où logeait Stanislas, et il apprit (|u'il en était sorti la veille à neuf heures et demie du soir, suivi d'uji crocheteur qui portait son modeste équipage : .M. .^lartin est tranquille à cet égard. Il se met dans un liacre, le quitte an milieu de la rue Saint-Antoine, et gagne la rue Jean-Bcausire. Là, il monte dans une vinaigrette qui le conduit à Cbarenlon.
Il s'aperçut, dans ce village, qu'il était en eft'et soumis aux mêmes besoins que Frédéric, et celui de déjeuner se fit sentir. Par oii irai-je, se disait-il en mangeant, pour dérouter les espions, si j'en ai? J'ai pris la route opposée a celle qui conduit à Aclicres, c'est fort bien; mais il faut arriver. Uentrerai-jc à Paris? y resterai-jc un jour ou deux, dans quelque hôtellerie du faubourg Saint-Jacques ou Saint- Marceau?... Que ferais-jc là ? Je ne m'amuse pas à Achères, et je mourrais d'ennui enfermé seul dans une triste et étroite maison. Respirons le grand air. Allons a pied d'ici au liourg-la-F'iciiie. Il y a un peu loin, je l'avoue, mais je prendrai mon temps, et, après tout, j'en ai beaucoup a perdre.
Au Bourg-la-Reinc, il s'arrange avec le conducteur d'un cabriolet pour aller a Versailles. Il était fatigué, et il dormit i)endaiit lout le temps que dura ce troisième voyage; moyen ellicace, quand on peut l'employer, de réjiarer ses forces en éloignant l'eniiMi. Parbleu! se dit-il en arrivant, je fais le tour, non du monde, mais de Paris. J'ai mis entre mes deux derniers cochers tout le chemin que j'ai parcouru en me promenant, et on ne devinera pas plus d'où je viens et où je vais qu'on ne peut connaître la route d'un vaisseau qu'on rencontre au milieu de l'Océan. C'est une belle chose que la connaissance des hommes ! Combien de fois me suis-je applaudi de m'en être dëfié !
M. .Martin n'avait jamais vu Versailles. L'occasion de parcourir des lieux si célèbres était trop belle pour ne pas la saisir.
Ue minute en minute son admiratinn est accrue par des objets plus ou moins riches, plus ou moins élégants : tous les arts se sont disputé la gloire d'embellir ce séjour, et tous y ont iléplojé leur magniècence. (Quelle richesse, quel luxe, quelle surabondance de vie de-
vaient régner, s'écria-l-il , où je ne vois plus qu'un désert entretenu à grands frais! Quelle idée donne Versailles du roi qui l'a bâti, des courtisans qui l'entouraient, des grands hommes en tout genre que la nature seiiililail avoir formés pour lui et qu'il accueillait avec une bonté toujours majestueuse! Mais, hélas! (|uelles tristes pensées se mêlent à ces souvenirs séduisants d'une grandeur éteinte ! L'homme qui pemlant une longue suite d'années a rempli de sa gloire la Prance et le reste de l'Europe, le monarque le iiliis absolu, était soumis luimême à des passions qui ne l'init pas toujours honoré, à un amour immodéré de la guerre, à des pratiquer de religion puériles et minutieuses. Accoutumé à tout voir plier devant lui, il eut le malheur et le tort inexcusable de vouloir contraindre la conscience de ses sujets, et le massacre de la Saint-Barlliélemy se renouvela dans les Cévennes. Ah ! si Dieu voulait du sang, a-l il besoin des hommes pour le ré- ])aiidre ? ^e dispose-t-il pas de la foudre?
Allons, allons, descendons du eiel , et terminons des réflexions trop sublimes en remarquant tout simplement que si les sommes qui sont enfouies ici eussent été employées au soulagement du i>eiiple, ce Versailles, inutile aujourd'hui, n'eût jamais exisLé; mais trois cent mille individus ne seraient pas morts de misère, notamment pendant le déplorable hiver de 1709. Quoi (|u'il en soit, je me félicite d'avoir vu cela. Je vais diner, et je coucherai à Chatou.
Le lendemain matin il voit une voiture de place, (|ui la veille avait amené quelqu'un de Paris, et qui allait s'en retourner à vide : il s'élance dans la vinaigrette, en s'applaudissant de n'avoir pas vu deux fois la même figure devant, derrière, ou à côté de lui.
Ce cocher, se disait-il, s'est levé convaincu qu'il allait retourner à Paris. Il le voulait; mais il était nécessaire que sa volonté changeât à l'aspect d'une pièce de cinq francs, et qu'il allât à Saint-Germain; et de pièce de cinq francs en pièce de cinq francs on peut nécessairemenl le conduire au bout du monde, sans qu'il en ait eu la moindre idée en sortant de chez lui. Je ne vois pas ce que Bertrand répondrait à cela.
Il quille sa brouette au bas de la monlagne de Saint-Germain. Il la gravita pied, et il est dans le centre de la ville avanl que le cheval poussif qui l'a Iraiiié soit à mi-côte.
Me voilà rentré dans ma forêt , se dit-il. Encore un moment de jouissance, qui s'usera, parce que tout doit s'user. Mais, après tout, qu'ai-jc tant à regretter à Paris? L'ne ville immense, où on trouve un monument à côté d'un cloaque ; une place magnifique où aboutissent des rues infectes ; plus de boutiques que d'acheteurs ; autant de filles que de femmes décentes, d'escrocs que d'honnêtes gens, de spectacles que d'églises; où on rencontre en même temps un enterrement et un baptême; où on se croise, on se heurte dans tous les sens; où on ne peut marcher librement, ni à pied ni en carrosse ; où on avale des flots de poussière quand le temps est sec , et où on est couvert de boue quand il pleut; où, dans ce qu'on appelle la bonne société, on ne rencontre que des oisifs, des ambitieux, des intrigants, des femmes qui se hâtent de dépenser leur temps, leur santé et leur argent. Il y a des exceptions sans doute :
Il en est jusqu'à trois que je pourrais citer.
— Ah!-ah! ah! ah! la campagne est cent fois préférable à ces étoulToirs du genre humain. Mais la campagne a aussi ses désagréments, même pour ceux qui y sont nés et qui ont l'habitude d'y vivre. Que conclure de là ? Que les anciens n avaient pas tant de tort d'admettre un bon et un mauvais génie. Ce sentiment, après tout, est assez orthodoxe, puisque nous les reconnaissons aussi sous des noms différents, nous qui sommes les êtres par excellence. Nous avons dérobé bien des choses aux anciens; et que de peines se donnent nos .savants pour défigurer leurs larcins !
Eh ! mais... que vois-je là-bas ? A propos des deux génies , qu'Arimanc m'emporte si ce n'est là ma calèche! Ma foi, je l'avais oubliée... Eh ! oui, c'est bien elle. Mais où sont mes chevaux ? Qu'en a fait ce stupide Boniface ?
M. Martin s'approche. Il trouve son imbécile et sa Suzette jouant à la main chaude sur le revers du fosse. « Parbleu ! leur dit-il en éclatant de rire, je n'avais pas encore vu jouer ce jeu-là à deux. — ■ Je ne sais comment cela se fait, monsieur, mais nous jouons depuis six heures du malin, et je vous jure que nous ne nous sommes pas trompés une fois. — Oh ! je t'en crois sur ta parole. Mais pourquoi n'as-tu pas reconduit ma voilure à Achères, que sont devenus mes chevaux ? — Les chevaux ? Ah ! comme monsieur va rire! — Je t'assure que je ne demande pas mieux. Voyons, qu'est-il arrivé? — iMonsieur nous a laissés dansant au son des instruments de ces braves musiciens. — Je m'en souviens. Après ? — Oh ! les honnêtes gens que ces musiciens! Ils ont joué jusqu'à ce que nous soyons tombés lie lassitude, et ils ne nous ont pas demande un sou. ■— Corbleu ! je les avais généreusement payés. — Ce n'est pas tout : ils nous ont dit i[a'ils allaient nous montrer un fier tour, et cela sans intérêt au moins. — Eh bien? — IMoi, j'aime les tours, monsieur. La boulette qu'on tire d'un nez, le mouchoir coupé cl raccommode sans couture... Oh! il y a de quoi mourir d'aise!— Boniface, finiras-tu ? — M'y
M. MARTIN
voilit, monsieur. Je me suis iissis «vec Suzrtie, ici, ;i celle mèiue place, et nous rc|;iii(liuiis lie tous nos )cu\. \ 'là que les uiusicicn» iléiclleul les (leu\ clievuu\, ils r.ionlciil il'sus ileii\ pur deux, i leiu jellenl de la piiinire de perlinpiiipin dans les oreilles, i nous disent (l'attoiulre, cl (|u' les chevaux viendront tiuit seul» s' cacher dans les
sahots de Suzelte. C'est ça, monsieur, (|ui est un tour
Va il V a
trois jours (|ue vous les atlenilez ici.' — Monsieur voit hien (|u'ils ne sont pas encore dans les sahots de Suzelte. — Lh ! peuvent-ils j entrer, imliccile? — lili ! non, monsieur, ils ne le lu'uvenl pas, et c'est lii le beau. Ah! ah! ah!... (iommcnl ! monsieur ne ril pas!'
ij — Uoniface, va chercher un cheval au villai;e voisin et ramène ma calèche à Aclicres. — Je ne liou|;c pas d'ici, monsieur, il faut (|ue je voie la fin du tour. — l.a voici. Tes musiciens sont des fripons qui ont fait le tour de la forêt pour aller vendre mes chevaux je ne sais où. — .\h ! mou Dieu , mon Dieu ! ce seraient des voleurs ! — Je l'en rt'pnuds. — Je prie monsieur de croire que je ne suis pas de moitié avec eux. — Tu es trop bête pour cela... Kh bien ! où cours-tn? — Je cours après vos elievaux et les voleurs. — Qui courent eu\-uiènics depuis trois jours, liouiface !... Suzette!... Ce vilain paipict de lille prend ses sahots ii la main pour courir plus vile... Bonifacc !... arrèteras-tu, coquin!... Où vont-ils, ils n'en savent rien.
u (aimmenl ai-je fait la sottise il'accorder la moindre confiance ;i un pareil animal l'Ii ! (jui diable aurait devine une suite d'iMcidents plus invraisemblables les uns (|ue les autres? Voilà pourtant encore des chaînons bien ahsur<les, prcs(|uc incroyables, mais enfin ce sont des chainons d'après lesquels il était néicssairr que mes chevaux fussent volés cl que je restasse seul avec ma calèche au milieu de la forêt. Que vais-je laite à présent? »
M. Martin voit venir un cavalier qui suit la même route que lui et qui semble, à mesure qu'il s'approche, ralentir son pas. M. Martin n'est pas liomine à attendre et à s'iinpalienter. Il va droit à celui dont il attend du secours. — Ah! ah! c'est un ecclésiasli(|uc ! M. Martin lui procurera l'occasion d'exercer la charité chrétienne.
11 raconte à M. l'abbé l'histirtre de la partie de main chaude à deux, celle de ses chevaux volés et attendus pendant trois jours à la même place. Ils en rient de tout leur C(eur, quoiqu'il ne soit pas très-plaisant pour M. Martin de perdre un millier d'éciis.
^I. l'abbé n'attend pas qu'on lui demanile un bon otVicc : il propose à M. Marliii de le condiiiie, lui et sa calèche, où il xoudra aller. X iMais, monsieur, cela vous détournera de votre cliemin. — (hi'iniportc, monsieur, mon devoir est d'être utile. D'ailleurs je vais passer mes vacances chez mes parents à Marines, et il cijt assez indilïérenl que j'arrive quelques heures plus tôt ou plus tard. — Ma foi, vous me tirez d'un ipand embarras, et j'accepte voire offre avec autant de plaisir que de reconnaissance, l'orl heureuseuieiit mes coquins n'ont pas emporté mes harnais. Arraiirjeons-nous le mieux que nous le pourrons. »
On n'a pas fait une grande lieue que notre observateur sait que son nouveau compai;nan de voyage est un jeune séminariste dont la xocation n'est pas très-ardente, mais il a de l'esprit, il s'énonce bien, et probablement il compte arriver à l'épiscopat par la prédication. Plusieurs ont trouvé une crosse au bout de cette carrière-là, et pourquoi le petit abbé ne réussirai -il pas comme un autre?
^1. Martin avait remarqué aussi (pi'il é-tait quelquefois préoccupé. Il revenait souvent sur la considération que lui inspirait le vrai mérite, sur le désir bien naturel de revoir <|uel(|ii'un a qui on a rendu un service, et il demanda enliii positivement la permission de saluer M. Jlarlin à son retour de !Mariiies. iMais pour cela il fallait connallrc le domicile de riioninie méritant et considéré. — Ma foi, pensa M. Martin, si mon abbé s'occupi' d'amourettes, c est vraisemblablement des sicnni"* : il a l'air trop éveillé pour s'astreindre au rôle passif de confident. D'ailleurs il est certain que je ne l'ai jamais vu : il ne sait d'où je viens; je lui ai dit que je ui'ap|)elle Martin. Où est l'inconvénient de lui faire connaitre que je demeure à Achères? U ferait l'aumônier et l'émissaire de Stanislas qu'il ne devinerait pas Obinski et Paloski dans une bicoque et ])()rtant des noms supposés. M. Alartin satisfait le jeune homme, et la lonversation change d'objet. M. l'abbé la rend variée, aimable et pi(|iiante. Quehiucs traits de flatterie glissés adroitement achèvent de gagner 1 homme de mérite, et M. l'abbé est invité à dincr.
— Puisqu'il doit me voir au retour, pensait M. Martin, il est fort éj;al que je le reçoive aujourd'hui ou dans un mois; d'ailleurs je lui dois (le la reconnaissance.
L'abbé accepte le diner aussi franchement que M. Martin a accepté son cheval. On arrive à Achères.
Bertrand et Sophie commençaient à compter les heures : ils accourent au-devant de leur ami, ils l'embrassent, ils l'interrogent, ils parlent tous les deux à la fois. M. Martin ne sait ainpiel entendre ni à qui répondre. Il a dans sa poche de quoi calmer cette première efrcrveseence, il présente à Rertraiid la lettre de Stanislas. Il n'a pas osé écrire encore, et cependant So))Uie jette un cri de surprise et de joie : elle a reconnu les caractères. LU amanl passionné et délicat u'a-l-il pas le bouquet à Chloris, qui ne peut ofl'enser parce qu'il parait adressé à uji être idéal ! n'a-til pas la romance et ces petits bil-
lets ipii seraient écrits sur des chosri tout i fuit iinlilTérentes s'il était rien il'iiidinerent en amour!
S<iphie entraîne son père dans su chambre, et M. Martin ordonne a Pélagie de presser le diner, parce (|ue AL l'ulibé a ennire (|iiel(|iies lieues à fuire. M. l'abbé répond (|ue s'il pouvait concilier ce qu'il iloil à ses parents avec des jouissances qu'on ne trouve pas soiivi'iil dans la vieil respirerait longtemps l'air qu'épurent la be.iiité, l.i francliise, la science et surtout les ipialilés morales. M. Martin répond à un coup d'oil expressif, ipii ajoute ii ce que ces paroles ont de Dutteur, en serrant la main de son pilil abbé.
t!e n'est pas assez de lin- une li-llre ehariiianlc qu'on n'attendait pas, qu'on n'osait pas même espérer et (|iii d.ms le irionient du moins eouible tous les vieux de la beauté timiile, il faut la relire, en peser chaque mot, l'inlerpréler, le <-ominrnl(r, quolipit' tout soit tris-cl.iir. Le diner était servi, et on ne pouvait arraclier llertrond et sa fille de la chambre et de la lettre. « Vous l'avi'z vu, vous l'avez vu, monsieur Martin, vous lui avez parlé! u Tel fut le texte sur lei|iiel roula la conversation pendant toute la durée du repas, et ce texte amenait des (piestions nouvelles. Où Stanislas avait-il été enfeniié ? eouiiiient avait-il brisé ses fers? quelle suite d'aventures l'avait conduit a Paris? M. Martin répéta avec exactitude ce que Stanislas lui avait raconlé. Il glissa cependant très-légèrement, cl pour cause, sur ce qui eoncernail la petite comtesse Milow et sa jolie feinnie de chaiiihre. .Sophie souriait ou soupirait, selon la |iosilioii dans laquelle se trimvail son amant. L'abbé ne perdait pas un mot. M. Martin s'en .iperccvait, et le nom de prince et de princesse ne fut pas proféré : c'était un bon bourgeois qui racontait l'histoire d'un liuurijeois coniiiir lui.
Vous sentez bien que Sophie ne dina |ioint : l'amour, a dix-sept ans, ne tient-il pas lieu de tout?
IMais M. l'abbé était i< peine parti qu'elle demanda si c'était le lendeniaiii qu'on s'établirait à Paris. M. Martin répondit avec fermeté (pi'il était plus nécessaire que jamais de se tenir caché u Achères. Sophie demanda les raisons de ce changement, disposée, ainsi (|iie vous pouvez le croire, à les trouver mauvaises et à les combattre avec ténacité. M. Martin ti'en donna qu une qui renfermait toutes les autres. Stanislas était à Londres, à la bonne heure, mais il pouvait revenir à Paris. M. Martin paraîtrait alor:. avoir ménagé le rapprocliemeiit des deux jeunes gens ; la princesse l'accuserait d'avoir enfreint (Uivertemeiit la parole qu'il lui avait donnée. 11 y ax'ait même maïKjiié inilirecteiuenl en se chargeant d'une lettre et en promettant de faire parvenir la réponse. Mais, quelque chose qui arrive, il ne fera pas davantage.
Sophie combattit avec celte réserve de paroles qui tient à l'éducation et à la pudeur, mais sa figure et ses mouvements ne s'accordaient jias avec ses discours. iM. Martin voyait le trouble de son âme, .sa douleur, l'excès de son amour. 11 était peiné, allligé; il se repentait de s'être engagé avec la princesse; mais le soin de son honneur ne pouvait être balancé par les tourments de l'amour, dont le monde ne lui tiendrait certainement aucun com|)tc. « jVous restons à Achères, répéta-t-il avec force. Bertrand, répondez à Stanislas, et dans quatre jours je porterai votre lettre à Paris. «
U sortit pour aller causer une heure avec Co.gnard et défier ensuite M. de Polmont au billard. — Je la lirai, cette réponse, pensa-t-il, avant que de la mettre à la poste. Paula aime trop pour ne pas in:li(juer notre demeure au jeune prince, et je biVerai ce qu'il ne doit pas lire... Abuser de la confiance de cette enfant ! cela n'est pas possible.,. Je brûlerai la lettre... D'après ce que j'ai promis, cette mesure m'est interdite. Si Stanislas d'ailleurs ne reçoit pas de nouvelles il accourra à Paris... Oli ! qu'il est dillicilc d'arrang'er tout cela I... .Vllous nous dissiper un peu, et d'ici à quatre jours je trouverai peut-être quelque moyen de complaire à Sophie et de me mettre à l'abri du reproche.
IM. Martin remaripia le soir et pendant la matinée du lendemain que Bertrand et sa lillc cherchaienl des prétextes pour s'éloigner de lui et s'enfermer chez eux. — Ils cherchent à me surprendre, se ditil , la jeune personne par amour et le père par faiblesse. Je mettrai fin à ces menées en leur faisant connaitre que je les ai pénétrés. Il va frapper à la porte de Sophie, il se nomme, il est admis.
« Bertrand, ce n'est pas à mademoiselle que je parlerai ; ses dispositions de cœur et d'esprit ne lui permettraient pas de urentendrc. Mais vous, dont l'âge a refroidi le sang, a mûri la raison ; vous sensible aux droits de l'amitié et (|ui me devez la vôtre tout entière, pouvcz-vous entrer dans une intrigue d'amour dont vous savez que les suites doivent nécessairement me compiouii tire?... Ah! mon ami, mon cher ami, pensez ;i ce que vous allez me dire, que le mensonge ne souilb p;is vos lèvres. Pensez a ce que vous devez à Sophie, à vous et à moi ; ne vous perdez pas dans l'estime de votre fille, qui tôt ou tard appréciera les choses a leur juste valeur; conservez la haute opinion que j'ai conçue de vous et respectez-vous vous-même. Vous cherchez à me tromper, avouez-le. — Je l'avoue. Jla fille, abjurons des projets dangereux et revenons* la franchise et à l'amitié. — Achevez, mon ami, achevez. C^tuels étaient ces projets? — ^ous pensions à nous dérober à vous, à aller à Londres... — Crand Dieu! vous avez pu concevoir cette idée! ^ ous auriez ose l'exécuter ! l'ne fille de qualité, belle, sage, modeste, passerait la mer pour chercher