XI. — Le dénoùment se prépare
Les insomnies que cause l'amour heureux sont quelquefois délicieuses; celles qui naissent des peiiu's du eu'ur sont cruelles et prolongées. Les yeux charmants de Sophie ne s'appesantirent qu'à l'aube du jour, ils étaient battus lors(|u'elle se présenta chez M. Martin; une teinte de mélancolie répandue sur toute sa figure l.i rendait plus intéressante : rien n'enlaidit la jeunesse et les i; races.
" Nous avons tous trois besoin de dissipation, dit M. Martin. Ce jeune honiMie m'a affecté aussi, et ecpcndant je suis satisfait de sa conrluile. Si cet animal n'eut pas laissé voler mes chevaux, nous irions prendre l'air à Poissy ou à Ponloise. (^)ueliiues courses dans les montagnes, un diner champêtre dissiperaient nos tristes idées. — f!royez-vous , mon ami, dit Sophie en baissant les yeux, que l'air de Paris ne vaille pas c<'lui de Piiiiloise? — J'ai ordonné à Fridéric de remettre le logement que j'avais arrêté, île rompre mon iiiarehé avec 11' tapissier. — Ltcs-vous siir qu'il n'y ait plus de place à l'hôtel du Pérou? — Ma foi , je n'en sais rien. — Dans deux heures nous pourrions le savoir. — Comment cela? — M. de Polmont a une berline et
M. MARTIN
des clievaiii. — Mu jeuuf amie, rien ne vous embiirrassc... Mais (lii est donc votre pi're ? — M est allé voir si le il()iiiesli(|iic c|iii a conduit Stanislas est de retour. — Ali! c'est juste, c'est très-juste , il faut savoir si la liaiclieur du soir « ealuii' notre jeune lioninie; s'il a souveiil pronDuei' le nom elii'ri... — l'i s'il n'a pas écrit iiualrc li|;iies en arriv;uil. — (loiniuent ilouc:' Je n'aurais pas poussé la prévoj.iuce plus loin, moi <|ui me piqui- de ne rien oublier... Allons , allons, quand lieriraud sera île retour, nous verrons en déjeunant quel parti il convi<'iiilra de prendre. «
Slaiiislas ne s'est pas borné il écrire (|uatre li|;nes; c'est un paquet çue rapporte Herlraml. (^>u'est ce ([u'un déjeuner pour une lille de ilii-sept ans qui tient une lettre de l'objet aimé:' On a servi, et Sophie est allée s'enrermer dans sa cliauibrc. ' AKttons-nous ii table, Bertrand, nous (lui ne sommes pas amourciu. u
Ces messieurs s'occupent en manj;eant du présent et de l'avenir. Il est constant (|u'ils n'ont plus la moindre raison de i;.irder l'in(oi;iiito ; Jl. Martin est toujours empressé de faire ce qui peut élre aijré.ible a SCS amis, et lierlrand est toujours de l'avis de sa l'ilîc. On arrête donc qu'on se rendra à l'aris dans le jour; à Paris, dont M. Martin a pensé tant de n)al quand il s'est cru obli|;é d'en sortir. Ainsi parlait le renard des raisins qu'il ne pouvait atteindre: c'est un moyen de consolation. M. Martin pense en ce moment qu'on peut supporter la vie dans une ville où ou trouve un Louvre , des 'ruilerics, un l.iivembourj;, un jardin du Uoi, des boulevards toujours animés, un l'aulliéon qui pcut-circ enliu se tiendra dcliout, un diime des Invalides, des placc> maj;nit"iqiies , des rues de Kicliclieu, de Saint-Louis , de (ire nelle, de Sainl-l)omini(|ue , du Mont-Blanc, des bains publies dans tous les quartiers, de va^les et nombreuses bibliolbcqucs , îles sociétés savantes et littéraires, les premiers peintres de l'Europe, des spectacles encliantciirs , des femmes cliarmanles, des hommes aimables , toutes les commodilés de la vie, et le lu\e paré de ce que l'éléj;ance et la giàce oui de séduisant.
(^11 n'a plus de ebevauv; mais, comme l'a très-bien pensé Sophie, M. de l'oliuont ne refusera pas les siens. On quitte la table, on va prendre eoni;é de lui; le petit voyage d'.\ehi'res il Paris s'arrani;e. On promet a M. de Polmoni de venir quelquefois lui demander à diner. On met à sa cheminée une carte d'adresse de l'hôtel du l'érou.
On passe chez ("oijuard. On lui renouvelle des protestations sincères d'estime et d'atlacliement. Ou embrasse Rosalie, et on s'enrfage à nommer l'eufant sur lequel le couple heureux pomiuence il comiiter. Ou a reçu des marques d'amitié chez M. de Poliuont; on emporte des bénédictions de chez Coijuard.
On rentre chez soi. Ou l'ail venir Pélagie et Vincent. On leur donne les trois jjarde-robrs boui'geoises, les meubles, et la jouissance de la petite maison pcnihiut le reste du bail; on leur promet protection et assistance, quelque chose qui leur arrive. On recueille encore des bénédictions, et ,M. iMarlin remarque avec sa sagacité ordinaire que cela vaut bien des compliments.
Et comme il ne faut rien oublier, on fait venir le maître maçon. On convient de ce que coûtera le rétablissement du pont, et on se conduit en souverain : on ne marchande pas, et on paye d'avance la moitié du prix convenu.
Le bruit du départ de M. Martin s'est fait entendre dans tout le village. Ou n'a pas le temps de s'occuper du cérémonial, et cette fois le tambour et le violon sont muets. Les habitants de toutes les classes entourent la maison. Ils vienueut remercier M. Martin, JL Bertrand et mademoiselle Sophie. Souvenirs de reconnaissance sont bien dom à inspirer !
<> Mais où est donc, dit M. le curé, cette belle demoiselle que tout le monde chérit, et qui se dérobe aux empressements de l'amitié? — Ah! mon Uieu , s'écrie M. .Martin, elle n'a pas déjeuné. » U couit ii sa chambre; il la trouve à la septième page de sa réponse au paquet qu'elles recule matin. «Pourquoi, ma jeune amie, passer tant de temps il écrire, lorsque vous ne savez encore où adresser votre lettre? — Ecrire ii ce qu'on aime, n'est-ce pas lui parler? — A la bonne heure; mais venez recevoir les derniers hommages de nos bons bourgeois. Vous déjeunerez ensuite ; ce qui n'est pas à dédaigner, quelque amoureux qu'on puisse être. »
Les compliments sont échangés. Chacun est retourné à ses travaux champêtres. Les chevaux de M. de Polmont sont mis à la calèche. On se dispose ii y monter : Vincent et sa jolie petite femme ne peuvent quitter leurs bienfaiteurs qu'au dernier moment.
Un homme arrive au grand galop d'un cheval, couverts tous les deux de sueur et de poussière : il est chargé d'une lettre pour M. Martin. «Vous allez voir, dit celui-ci après l'avoir lue, que l'homme est le trcs-humlde serviteur des circonstances ou de la fatalité. IVous comptions aller à Paris; nous le voulions fenneinent; aucune puissance ne semblait pouvoir nous en empêcher : pas du tout, nous partons pour Meulan. — Pour Meulan! — Pour !Meiilan! — Bouifacc et sa laideron de Suzctte s'y sont fait emprisonner et se réclament de moi. — Ce sont des imbéciles. — Je le sais bien. .Sophie, et voilà pourquoi ils ont besoin de protection. — Pardon, mou ami , pardon. La contrariété a fait taire un moment mon cœur. Allons secourir ces malheureux : partons pour Meulan. > M. Martin embrasse
Sophie; oh monte en voiture; le cocher de M. de Polmont fait résonner son fouet. ( )n a (piitté l'asile de la paix : trouvera-t-on mieux? A peine avail-ou fait une demi-lieue, (pie M. Martin s'écria tout il coup: "Vous crojcz (pif nous allons ii jMculan; vous le voulez comme moi : hé bien! nous suiiiuies forcés de retourner ii Aclièrcs.
— Comment cela? — Je lu' sais de (|Uoi sont accuses Bouifacc et Su- 7.ctle ; mais (|ui prouvera aux luagistruts de Meulan ipic ceux (pii viennent les réclamer valent iiiiciiv (|u'eux? U n uis faut une attestation authentique du maire ir.Scliires qui fasse naitre la confiance, qui donne du poids il ma recomuiandation. »
On cède ii la loi de la néccssi/é. On murmure un peu; on s'acctue mutuellement d'iniprévoyanee ; mais un re\ieiit sur ses pas.
<i La fortune a sa roue, dit M. Martin; notre destinée a aussi la sienne, cl quchpies cHorls (pie nous fassions , il faut que nous tournions avec elle. — Mon ami , votre système n'a rien de consolant. • — l'oiir(|Uoi cela, Sophie ?(^)ue nous importe d'aller en ligne droite ou de décrire un cercle? (Juand nous serons arrivés au terme, il faudra bien nous arièter. — Allons, allons, dit Ucrirand , laissons de C(jté la mélhapliysiipie , et jouissons de la vie sans nous inquiéter cominent ni pourquoi nous vivons. »
Quel est donc ce Sancho qui arrive ventre ii terre sur un Ane, les jambes et les bras en l'air?... lié, c'est N iucent! tjiie diable vient-il annoncer?... 11 ap|)orle une lettre de M. de Polmont.
Al. de Polmont a su par la voix publique (|ui' M. Martin va ii Meulan. U connait le motif ipii le fiousne vers cette ville. Il a pensé ii U nècessilé de s'y présenter d'une manière ii se eoneilicr les esprits, et il envoie le certificat qu'on venait lui demander.
« Eh bien! me direz-vous (pi'on fait ce qu'on veut dans ce inonde? Nous sommes partis pour Paris, pour Meulan, pour Achères, et nous voilii arrêtés au milieu des champs s.ins savoir délinitivement oii nous irons. Notre roue tourne il présent vers Meulan : (|iii sait si nous y arriverons? • Ainsi parlait M. Martin. Bertrand , que ces sorties philosophiques n'amusent pas inliniment, ne répond rien, et dit au cocher de reprendre la route de Meulan.
On marcliait au grand trot pour regagner le temps perdu; M. Martin pensait; Bertrand bâillait; Sophie cachait ses petites impatiences pour ne pas s'attirer une nouvelle mercuriale. Tout ii coup un homme s'élance du taillis, il traverse le chemin, il saute à la bride des chevaux. Bertrand, qui ne plaisante jamais, tire un pistolet, et jure qu'il va lui faire sauter la cervelle... «U n'en a pas, dit M. jMartin, c'est notre imbécile." La grosse Suzette arrive; elle fait sept il huit révérences, fixe ses gros yeux ronds sur l'intérieur de la voilure, et rit du rire de la bêtise. " Vous voyez bien , dit M. Martin, que nous n'allons plus ii Meulan. Tournons, puisque la roue le veut ainsi. Tu n'es donc plus en prison, Bonif.ice? — Monsieur le voit bien. — Et pourquoi y es-tu entré? — Parce ([u'on m'y a conduit.
— Butor! — Comme il plaira ii monsieur. — Et pouripioi t'a-t-on arrêté? — Parce que j'ai couru après vos chevaux. — 11 ne finira pas.
— Je réponds à toutes les questions de monsieur. — Je ne t'en ferai plus. Raconte-nous ce qui t'est arrivé. — Oh! c'est bien facile. — Voyons.
» — Monsieur sait bien que nous nous sommes mis ;i courir. — Je le sais. — Après avoir bien couru, nous nous sommes demandé oit nous allions, et nous nous sommes répondu que nous n'en savions rien. — Jolie manière de chercher quelque chose! — !\lais comme les chevaux ne pouvaient être que d'un côté, et que ce pouvait être du côté où nous étions comme d'un autre, nous avons été tout droit devant nous. — Diable, voilà du raisonnement! — Nous marchions, nous marchions, dame! il fallait voir, et si monsieur l'avait vu, il aurait été très-content de nous. — Poursuis. — Qui, monsieur? — El, parbleu, ta narration. — Narration?... — Oui, va donc, va donc. — Où monsieur veut-il que j'aille? — Finis ton histoire. — EU bien, monsieur, nous voilà avec vous, et j'en suis bien aise. Ah! ah! ah! ah! — Mais comment es-tu venu ici? — Parla grande route.
— Hé! s'écrie Bertrand, ces imbéciles ont été en prison, ils en sont sortis, c'est tout ce que vous vouliez : laissons-les la et dirigeons-nous sur Paris. — Comment! je ne saurai pas pourquoi on les a arrêtés, pourquoi on les a relâchés? — Ah! c'est la ce que monsieur veut savoir! S'il s'expliquait clairement, je l'aurais bien compris.^ Allons, parle. — Jlonsieur sait bien ([ii'en allant toujours tout droit, on finit par arriver quel([ue part. — Bon. — Nous sommes arrivé! sur la place de Meulan, et nous avons entendu de la musique. Nous étions bien fatigués : pourtant j'ai demandé à Suzette si elle voulait danser. — Elle a dit que oui? — Oui, monsieur. .Mais quand nous avons été en posture, j'ai reconnu les musiciens de la foret de Saint-Germain. — Ah! aU! voilà qui devient intéressant, — J'ai sauté à la gorge d'un, Suzette en a empoigné un autre, et le diable ne nous aurait pas fait lâcher prise. Ces coquins-là se sont mis à crier au voleur : il est venu deux gendarmes. Ces musiciens de malheur ont dit que je leur avais pris leur mouchoir. Moi, j'ai repondu que ça ne pouvait pas être, parce que je ne m'en sers jamais. On m'a fouilii!-, on a trouvé dans ma poche un mouchoir marqué d'une lettre qui était sur leur passe-port, et comme j'ai dit que Suzette est
M. MAUTIN.
Ions lis ileiu
Ali! «'iit'iii.
ma rciinnr, on nmiii a niciiis on prisnu lions s;i\ons (|iii'l(|nc chose.
— lie! roinnuMil i-li-s-vons sortis lU- là? — l';ir la poric , monsieur.
— Mais ponr(|iu)i vous l'a-t-on onverte? — Ah! c'est dillcrcnt, ca ; il faut être clair ipiancl on parle.— Ivh bien? — Il est venu un nionsienr lialnllé île noir qui nous a parle lon!;teMi])s, et qui écrivait en parlant. ,\prés ça on a fait venir les (piatre ninsiciens , qui n'ont plus parlé île leur ntoiichoir. .Vprès ça , il est venu nn monsieur tont rond, (|ni a liit qne les musiciens lui avaient venilu vos elievauv au niarclie île l'mssy. ,\prés ça, il est venu nn autre nKUisiinr (|ui a ilit qu'il avait venilii ces chevanv à Paris, ii un monsieur qui avait un nez «l'aiT.ent. \prés ça, les musiciens n'ont pas pu ilire île qui Ils avaient achelc les chevaiiv. A]iri'S ça, on a parlé ciiidre à Sii/ellr cl à moi. (.oiniiie nous ne c<>m]U'enioiis pas ce qu'on nous ilisail, nous n'avons pas pu répi mire. On nous a ilit que uons souimcs îles bètes, et on nous a mis ii la porte: ce qui n'est pas poli ilii loiil.
— N oila mes clievanx retrouvés, c'est fort bien, mais la justice les niaiijjera; n'y pensons plus. \li çii , île quoi ave/.-voiis vécu, car vous n'aviez pas le sou? — iNons avons vécu de la jïiàce de Dieu. — Ah! les niallieureiu sont à jeun I — Monsieur se moque île moi. A jeun depuis quatre jours! est-ce que ça se peut '.' — Mais oii était la i;ràce de Dieu?
— A la porte iriine fcriiie. monsieur. iNous demniulions ilu pain, et quelqucliiis on li' frollail avec un morceau de lard. — l.e joli métier!
— ÎS'est-ce pas, monsieur? Celui-là ne lait de tort à jiersonne.
— lié! dit l'erlraiid, la loi de la ni-ces!<iti- veut que l'Iioiume inanii;e, et quand il n'a rien, il est farce de denianiler ou de premlre. — Partons, parlons, dit hien ilouceineiil Sophie. — Mes amis, donnez-moi encore un moment. Tu as dit que Suzetle est ta l'emme : elle a donc passe l.i niiitavee toi? — Oui, monsieur, celli-la et lesaulres. — Cela cstartreuv! — ÎNon, monsieur, c'est bien bon. — 'lu épouseras Suzetle.— Aon, monsieur, je ne répoiiscrai pas. — Kl la raison, imbé- •"'l'^? — J'aimais bien mon père, monsieur... — A la bonne heure.
— Il m'a l'ait promettre de mourir comme lui. — Kl comment est-il mort? — 11 est mort yarçoii. — (Quelle immoralité ! lu feras un entant à cette fille. — (jue voulez-vous que je lui fasse, un veau?
» Au nom de IJien , l'inissez-en, dit liertraiid. — Tenez, voilà dix louis, faites en ce que vous voudrez, et que le diable vous emporte !
— Grand merci, nioiisieur, et que le ciel vous le rende! »
La ijaieté reparait sur la l'i(;iire de Sophie parce qu'on est sur le rheiiiiii de Paris. Celle de IJertraïul se dilate |iarce que le sourire est sur les lèvres de sa fille. .'\1. :Marliii réfléchit à la variété des traits «lu visage, des organes et surtout des facultés intellectuelles. « Ainsi, dit-il à Bertrand , qu'il y a des hommes grands et petits, beaux et laids, vigoureux et débiles, il y en a de sots et de spirituels. On explique assez bien celle dilïérence de vigueur et de stature en rapprochant l'espèce humaine des végétaux, en qui le plus ou le moins de sève opère les mêmes variétés. :\lais àquoi attribuer cette dissemblance dans ce qu'on appelle esprit, si cet esprit n'est pas le résultat de sensations plus ou moins vives, selon ([ue les organes sont plus ou moins disposés à recevoir des perceptions, selon que les nerfs de notre cerveau sont plus ou moins irritables? J'ai incontestablement une âme inininrlclle, d'une essence tout à fait étrangère à la matière et par conséquent a mon corps, puisque je tiens cille vérité importante de |ici-- Soniiagcs bien plus instruits que moi. Pourquoi donc mon âme ne pensait-elle pas dans le sein de ma mère ? Pourquoi sa puissance de perception ne s'est-cUe développée que dans la proportion des forces qu'ont acquises mes organes? Pourquoi commence-t-ellc à perdre de son énergie maintenant que j'ai ciiiquantc an.i? Pourquoi l'àmc d'un être qui a quelque chose de dérangé dans le cerveau déraisonne-t-ellc sans iiilcrruption ? Pourquoi l'àmc du greffier d'Achères, qui se pique d'être un bel esprit, ne pourrait-elle faire en cent ans quatre vers d'Atlialie ou de .Alahomet? car enfin un esprit doit être une chose toujours égale, toujours inaltérable : un rayon du soleil est toujours un rayon.
" — Oh ! répondit Bertrand, on paurrait faire là-dessus un gros livre qui ne persuaderait pas tout le monde. Mais comme nous en avons déjà beaucoup sur cette matii're, que certains ont pour eux l'avantage de l'antiquité et le caractère de leurs auteurs, qui sont généralement et si justement révérés, je ne vous conseille pas de prendre la plume. .Après des siècles d'erreurs, plus ou moins funestes, les lionimes ne sont pas revenus de la médciine, — Je vous enleiids, je vous entends. Ayons des médecins, écoutons-les, payons-les, et jetons les drogues par la fenêtre.
» Nous arrivons à Saiiit-Cermain ; et j'en suis fort aise, car votre conversation, messieurs, n'a rien de bien altrayanl. — Je crois même ivnir surpris quelques bâillements mal étoiifTés. Parlons de Stanislas, cela vous réveillera. — Oh ! oui , parlons-en, ininisieur Martin. » Kt de ce inoment jusqu'à celui oii ou arrêta devant l'auberge du Cheiul bliinr , on ne s'entretint que du bicn-aimé. lîcrtraiid en parlait avec presque autant de plaisir que sa fille. M. Martin écoutait avec une bienveillance encourageante.
Houee et précieuse illusion, pensait-il, qui fais le charme du moment et qui embellis l'avenir, pourquoi dois-tu te dissiper un jour? Parce que tout ce qui a commencé doit finir : vérité allligeaiile qu'il
faut cacher soigneusement aux êtres heureux. Ah ! Paiila et Stanislas n'eussent-ils dans toiile leur vie (|u'uu an de bonheur sans mélange, ils seraient encore dignes d'envie ! Combien de misérables sont nés pour soulïrir, et n'arrivent à leur dernier jour qu'il travers des privations de toute espèce et par des douleurs cruelles et soutenues I... Uoivc'.it-ils s'en prenilre à la nature seule ? Les institutions sociales, les arbitres de la société... On ferait encore un beau livre là-dessus! l\Iais, silence ! un client sage ne se brouille pas avec son patron, quelque méconlent qu'il en puisse être : il peut trouver pis.
On a iliné à Saint-Ciermain, on a remonté en voiture, et la gaieté de .Sophie est plus piquante et plus vive à mesure qu'on approche de renceinte oii Stanislas respirait hier, oii il doit adresser sa première lettre. « Croyez-vous, monsieur Martin, qu'il soit à (Valais ? pensezvous qu'il puisse arriver demain à Londres? Kst-il impossible que dans deux jours nous ayons de ses nouvelles?... Ah! il lui faut le temps de se loger. Le packel-boat de Douvres |ieut être arrêté par des vents conlraires... Ali! mon Dieu, ce serait bien malheureux! — ^ ous oubliez, iSoj.liic, que vous avez été un an sans entendre parler de lui, et vous supportiez votre sort. Vous l'avez vu hier, et vous vous plaignez aujourd'hui ! Le bonheur rend-il donc injuste et exigeant ? — J'ai tort, mon ami, j'ai tort, j'en conviens ; mais je l'aime si tendrement! — Aimez, So|)liic, aimez, mais que la raison ne perde ])as ses droits sur vous. L'amour honnête et réservé élève l'àme et n'est jamais suivi de regrets. Une passion insensée, délirante, dégrade l'individu qu'elle subjugue.
" — Ma foi, s'écrie Bertrand, le curé d'Achères avait raison : vous auriez prêché comme un ange. — J'avoue que je ne suis pas monté sur le ton plaisant ; mais nous approchons de Paris, et l'air de cette ville , ragilalion qui y règne disposent à la frivolité et par conséquent à l'oubli des choses sérieuses. — Ah ! mon ami , Paris ne me fera rien oublier.
)i — ]\ous voilà à la barrière. Laissons ici M. Martin, Bertrand et Sophie, et redevenons nous-mêmes. — Kn serons-nous plus heureux, mon ami ? — Je l'ignore, Paula. Mais je crois que chacun doit tenir au chainon que la fortune lui a assigné. Le bourgeois opulent, qui tranche du grand seigneur, troque son argent contre des ridicules. Le prince qui descend de son rang sans nécessité devient l'égal de ses inférieurs. Dédaigné à la cour, il est encore dépouillé de la considération dont il jouissait à la ville. Tout doit rester à sa place, et tout doit être fait dans son temps. Ainsi un jeune homme qui alTcctc une raison précoce n''est qu'un pédant imberbe, comme un vieillard qui conserve les goûts de la jeunesse perd eu estime ce qu'il gagne en travers, u
On descend à l'hôtel du Pérou. Monseigneur y a son appartement, il est logé de droit. Le reste de l'hôtel est occupé. Où logeront Obinski et sa fille ? Dans un hôtel garni ? Pourquoi se séparer ?... Un grand seigneur, sans se détacher du chaînon auquel le sort l'a lie, peut renoncer en faveur de ses amis à une chambre et un cabinet, surtout lorsqu'il lui restera encore plus de place qu'il ne lui en faut. L'hôte d'ailleurs, à qui cet arranf;ement ne convient pas, parce qu'il n'y gagne pas un sou, ne manquera pas de congédier, au premier moment, quelque locataire dont !\1. le comte payera le logement le double de ce qu'il vaut.
Pendant qu'on s'occupait de ces dispositions provisoires, Frédéric ne pouvait détourner son attention d'Obinski et de sa tille. 11 les avait vus à Pctersbonig ; il avait entendu parler des persécutions qu'on y avait suscitées au comte , des malheurs qui en étaient résultés , et il ne concevait pas qu'il fût réuni à son maître. Il ne comprenait pas davantage à son habit de gros drap et au costume villageois de la jeune comtesse. " Non, non, lui dit le prince, tu ne comprends rien à tout ceci, et il n'est pas nécessaire que lu y comprennes quelque chose : il l'est que tu fasses exacleinent ce que je vais te dire.
u M. le comte et sa fille veulent se faire habiller selon leur rang. Tu as eu le temps de dormir pendant que tu étais seul ici : cours jusqu'à deux heures du matin s'il le faut, et qu'à notre lever il y ait dans mon antichambre un tailleur, une couturière et une marchande de modes. i)ae ces orï/s/ps soient de la classe la plus distinguée.
1) Pendant la longue cl importante conférence qu'on aura avec eux, tu chercheras |iour le comte un domestique actif, adroit, intelligent et fidèle comme loi. Tu vois que je n'ai pas perdu mes habitudes de cour, et que je sais flatter ceux dont j'ai besoin ; mais ne te prévaux pas de cela.
» 11 faut à la jeune comtesse une femme de chambre qui réunisse les qualités que j'exige dans le domestique. Prends garde de te tromper dans ton choix : une femme de chambre est quelque chose de plus essentiel qu'on ne pense. Je veux que celle-ci soit laide, entends-tu bien? — Laide, monseigneur ! — Laide, monsieur Frédéric, parce que vous êtes un égrillard et que je ne veux pas d'intrigues chez moi. Une femme de chambre laide, d'ailleurs, est toujours un peu humoriste, et cela empêche qu'il s'établisse entre la suivante et sa maîtresse une familiarité qui est au moins déplacée. Marche. »
Le prince s'arrani;e dans son local resserré, Obinski dans le sien; Paula liiiil la Icltre quelle a commencée à Achères. Le prince se met au lit, loiit seul, en personne, comme aurait pu le l'aire M. Martin.