‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 346 sur 379 · M. M AU UN · texte numérisé non relu

M. M AU UN

Al«! )>oiisail-il , un prince et un goujat en chemise se ressemblent

>iM!;itlici*i'nu>nt,

IK's le malin tout est rii mouvement dans l'Iiùtel. Des «r/is/i'S, des jioilcMis, <les piici's do dr.ip, de vcIduis, ilr» ilolVes de soie, des modèles de hiodiMii', des dentelles, des eliii|ieii»x de liuites les eouleuis Il de toutes les l'oiiue> siuit étalés sur les ehaises, sur les liaiic|uelles, sur les tailles de l'antii'liauilue, et les mareliands atti'iidenl les ael»'lenrs dans l'attitude resjiectueuse qu'ils pieniieiit » ré|;urd de eeuv dont ils espiTml tirer de rarj;eut.

I.e prinee , dans sa rolie de eliamlire, parait au milieu de tout ec monde ; il est pour ees mareliands l'aurore qui annoiiee un lieau jour. Frédéric se doute liien qu'ils u'ii;noreiil pas les usa|;es reçus en pareille circonstance. Pour qu'on ne les ouldie pas, il fait tout voir, tout remarquer à moiisei|;ueur. Il donne les raisons des elu>i\ ipi'il a faits, des motifs (|ui l'ont porté à préférer à tant de eoneurreuts monsieur celui-ci, madeuiuiselle eelle-l.i. « Allons, allons, lui dit le prince à l'oreille, tu entends les alVaires : les ciiu| pour cent te sont aei|uis Mais que vois-je la , des écrins '... — Ce sont des l>a|;atelles i|u'uiie jeune demoiselle peut porter et qui lui font toujours plaisir. — A la bonne lieure. »

Paloski va frapper chci le comte, et le prie de passer avec sa tille à l'antichambre. I.e choix d'OI>inski tombe sur ce qu'il y a de plus modeste; l'aula regarde tout avec assez d'indifl'érence. h Oli! oh! se dit le prince, I amour ri'!;iie bien exclusivement sur celte jeune personne, puiqu'elle est insensible au\ cliariues de la toilette ! il faut la marier, il le faut , mais comment faire .' Kii vérité, je n'en sais rien. «

C'est Paloski qui choisit pour elle. De temps eu temps Frédéric se permet de glisser son mol, et le maitre convient intérieurement que son valet de chambre a jdus de goût (|ue lui.

« Ah cil, messieurs et mesdames, dit le prince, il faut que tout cela soit fait et rendu ici ce soir, ii cinq heures. — Ali! uionseigncur!... — A cinq heures ! — Comment faire? — Comme vous le voudrez : cela vous regarde. Mais je veu\ que cela soit ainsi. — Dés que monseigneur le veut... — Il faut bien le satisfaire. — On prendra des ouvriers, des ouvrières. — t)n n'en trouve jias facilement. — \ ous apporterez vos mémoires, Frédéric les sobiera à l'instant. — Monseigneur lève toutes les dilhcultés. »

Pendant qu'on déjeunait, l'iiitetligent et infatigable Frédéric présenta un domestique et une femme de chambre. Paloski fit peu d'attention au premier : si le comte n'en est pas content , pensait-il , il le remerciera; mais il interrogea la seconde sur tous les points, et il l'examinait attentivement, pour juger de la sincérité de ses réponses, r.lle sortait de chez une feuimc de fiiianie, dont elle produisait un certificat en bonne forme, et dont les expressions avaient quelque chose de ilatleur. " Eh ! pourquoi, mademoiselle, avez-vous quitté une dame qui parait faire de vous un cas particulier ? — Slonseigncur, elle m'a renvoyée. — Comment cela ? — Ma manière de me mettre est trop sim|)le pour elle. — Trop simple pour une bourgeoise, dont le înari sera peut-être destitué demain! Cela fait pitié. Je conviens cependant qu'un peu de toilette peut, jusqu'à certain point, cacher les torts de la nature... ."Mais pourquoi avez-vous refusé de complaire à votre maitresse? — .Ma mère est dans l'indigence... — En voilà assez. Vous êtes au service de mademoiselle.

') Allons, mes amis, Denis le Tyran envoyait aui carrières ceux qui ne trouvaient pas ses vers bons; ne restons pas inutilement, volontairement dans la nôtre. Allons respirer l'air des champs. Là , du moins, nous ne trouverons pas de percepteur charge de la levée d'un impôt sur les poumons. Paula est encore dans les vêtements de Sophie; mais Sophie valait Paula, et un fabuliste ancien a dit qu'il ne faut pas regarder au vase, mais à la liqueur qu'il contient. Frédéric , fais mettre les chevaux !

1) Eh bien! ma chère amie, votre figure était rayonnante quand, hier, nous approchions de cette ville. — Stanislas y a passé. — Elle est rembrunie aujourd'hui. — Stanislas n'y est plus. — Il faut la dilater. Venez voir la nature, elle vous fera oublier les chagrins que nous imposent souvent les institutions sociales. — l.a nature unit les cœurs, les institutions les séparent. — Elles finiront par consacrer vos vœux et ceux de Stanislas : la persévérance et le temps sont deux grands maîtres. Du courage, de l'espérance, et surtout de la gaieté! Montez, Paula. »

On court à Meudon, ù Sèvres, à Saint-Cloud. On ((uittc la voiture, on se promène, on raisonne; et malgré les elïorts du prince, la conversation conserve une teinte sentimentale. (Jii remonte en carrosse, on change de lieu , et Paula porte partout ses ]iensées et sa mélancolie.

On revient dîner du train dont on a parcouru les environs de Paris. Les chevaux sont rendus; mais qu'importe ? On est à peine sorti de table, et Frédéric annonce ses artisler:. Julie s'empare de tout ce qui est destiné à sa maîtresse. Elle la conduit chez elle avec cet air doux, bienveillant, empressé, qui plaît toujours, cl qui fait disparaître la laideur. Obiiiski a dépouillé le costume de Bertrand; Paula est parée et ne s'en doute pas. Les chevaux sont mis. On va à la petite salle oii l'on joue le grand opéra.

« Je n'entends pas uu mot, dit Paula. Le musicien n'a-t-il travaillé que pour l'orchestre ?» Le prince lui présente la maiu . et ou court

aux Français. On donnait Zaïrf , et là notre «iinahle enfant entendait trop; elle foinl.iii en larmes. /,a(rt est la pièce du eieiir. On y pleure ]ieii à présent : c'est (|ue le cœur du chevalier de boullleri. « singulièremeiil prévalu sur l'autre.

Paloski enlevé Paula et l'entraîne an \'audeville. On jouait Ijintara, et l'aula écoutait. In légi'r sourire err.iil p.ir intervalles sur «es lèvres. • Deiuiiin, lui dit le prince, je louerai une lo|;e ici. •■

Le lendemain matin, il la eonduisit aux iiioiilagnes de tons les noms. Elle ne vit la ijue de la démence. Il la mena a la bibliollii-qnc du roi. a Tout est ici, dit-elle. Heureux qui peut lire ! - Il lui fil voir le Pafithéon. n .Mon ami, cela esl bien beau et bien inutile, |iuisqu'oii a laissé périr l'inscriplion ipii cuiisaerail les morts et qui enciuirageait les vivants '. — Mon enfant, l'acception du mot i/raiil hdiiiiiif cliaii|;e selon Ici eireonsl.inees. Calilée dans les prisoii.s de l'iiiipiisilion n'était qu'un liéréli<|ue. Christophe (Colomb passa pour un fou, jus(|u'à ce qu'il eut découvert le !\ouveau-Moii<le , que son génie lui avait révélé. (!ette inscription pourra être rétablie; mais dans ((iiel esprit , je l'ignore. Peut-être aniiuncera-t-elle la cendre d'un jésuite mi il'un général des ea]iueiiis. <>

Il remet Paula à l'hôtel, et fait loucher chez l'ambassadeur de Russie. Ah! se disait-il, <ette chère enfant est dévorée ]iar une ))assion violente, irrésistible. L'amour la flétrira, comme le soleil brûle une tendre fleur. Oh ! si je pouvais les marier !

<■ A (MIS venez à propos, lui dit l'ambassadeur. J'ai depuis quatre jours un paquet à voti'c adresse. " Paloski jette les yeux sur l'enveloppe... ce (;'est l'écriture de .'Maliska ! Ce paquet est de la princesse!... Si monseigneur voulait me permettre... — Comment donc, monseigneur!... mais je vous y invite. »

Paloski rompt le cachet. H parcourt d'abord, il revient, il lit, il dévore, il s'écrie, il jircnd son chapeau, il oublie que l'ambassadeur est devant lui, il saute les degrés, il s'élance dans son carrosse, n A l'hôtel et ventre à terre, dit-il à son cocher.

u Grande nouvelle , grande nouvelle ! erie-l-il du bas de l'escalier; grande nouvelle! crie-t-il en montant, en traversant son apparlcineiit. Obinski , Paula, passez dans mon cabinet... Venez, venez donc... Ecoulez, écoulez, n

Il est assis, il a déployé devant lui les papiers qu'il vient de recevoir. Paula et son père attendent, incertains, empressés. Paloski lit une lettre de la princesse.

'< Prince , ce que vous avez prévu , ce que vous m'avez annoncé est arrivé : il n'y a pas aussi loin que je le croyais de la faveur à l'exil. Lue intrigue de cour, dans laquelle j'ai cru devoir entrer pour soutenir mon crédit, m'a perdue sans retour, je suis reléguée à Arcliangel, d'oii je vous écris.

« C'est là, dans l'isolement absolu oii m'a mise ma disgrâce, que je réfléchis à l'instabilité des grandeurs. C'est dans la solitude que la conscience, toujours incorruptible, élève enfin sa voix. La mienne me retrace avec une fidélité cruelle mes fautes et mes injustices. Elle me fait expier les premières, et ne me donne aucun moyen de réparer les secondes : je ne peux rendre à Obinski ce que je lui ai ôté.

" Agitée , tourmentée par le souvenir dupasse, je n'oublie pas que je suis mère et que j'ai perdu mes droits à la tendresse de mon fils, je ferai tout pour les recouvrer. Elle sera ma consolation, mon soutien. Je lui devrai ]icut-êlre des jours encore supportables.

» Stanislas s'est échappé d'Oranieiibaiim. \'ous devez le savoir, parce qu'il n'a pu s'occuper que de trouver l'ami, le protecteur de la famille persécutée, et que rien n'est impossible à la jeunesse active et persévérante. Dites-lui que je le mets en jouissance des grands biensde son père, que je consens à son mariage, parce qu'il y attache son bonheur, et parce que Paula cessera nécessairement de liair la mère de son époux.

» \ ous trouverez dans ce paquet les pièces nécessaires pour former une union si désirée.

" S'il est vrai que le bonheur fasse oublier tout ce qui n'est pas lui, la princesse n'exislera plus pour Stanislas et Paula; mais ils se soiivieudront qu'ils ont une mère à Archangel.

>i Je demande humblement pardon à Obinski du mal que je lui ai fait, (^u'il m'écrive que le repentir a Irouvé grâce devant lui.

Il Et vous, prince, qui pouvez vous rappeler toutes vos actions sans avoir à rougir d'aucune, vous serez généreux et compatissant comme la vertu. — Toute à vous, u

Vingt fois Paloski avait été inlerronipii dans sa lecture. Les exclamations de Paula et d'Obiuski s'était succédé presque sans inlerruplioii. « Est-il bien vrai .'... Puis-je le croire?... Elle m'accorde la main de son fils!... Ah! oui, oui. elle sera ma mère... Sa bonté lui donne un enfant de plus. — Je lui |)ardonne, je lui panlonne, s'était écrié Obinski. Elle a raison : le bonheur présent cfTace le passé de ma mémoire. "

On se parlait, on s'interrogeait, on ne se donnait pas le temps de lépondre. On se félicitait, on s'embrassait. La joie se peignait dans tous les yeux , l'ivresse était dans tous les cœurs.

I' Mes amis, mes amis, dit le prince, j'ai éloigné ce mariage parce

' Aux grands hommes la patrie reconnaissant*.

M. MARTIN

que je le <lcv;iis. Korl du coiiscnlrincnl «le la pvimcsse, je dois, je veux il priseiit en presser la comlusioii. 1 ii jiiiir (|ue je ferais perdre à ees eiir.iiits pèserait sur mon ea'ur. i'aula, aussitôt ifue iiuus saurons où trouver Stanislas, nous eourrons à Londres. \ ous pouvez aller audevnnt de votre époux, placée entre votre père et le meilleur ami des deux ramilles.

» — Oui, oui, inonseii;ncur, nous irons à Londres; nous lui ferons partaf;er rencliantenieiit ou nous sommes. Son hoiilirur eoinldera le nôtre .. Les lettres d'.\o|;leterre sont distribuées a trois liiures, .Iulie s'en est informée... Oelle que nous allendons avec tant il'impatieiiee arrivera-t-elle aujourd'hui?... Demain matin nous pourrions être à Calais. — Kous y serons, l'aula, si en elVet nous recevons aujourd'liui une lettre de Stanislas, et le soir il sera clans nos bras. — Ali! mon ami, je vous dois plus (|uc in vie. " L'aim.ibic enfant presse une main de l'aloski et la baise avec transport. Obinski lient l'autre et la mouille de douces larmes.

Le prince sonne, n Krédéric, il est inutile (jue tu nous clicrclies des appa' tenients ; au premier moment nous partons pour Londres. (Joe toutes les malles soient faites; (|u'on s'y nielle à l'instant. (^)u'elles soient eharijées de suite sur ma berline. Qu'il y ail des clievauj de poste attelés jusqu'à cinq lieures... Ali! deu\ bidets pour loi Cl un de mes donicsliques.

u Mes amis, il est impossible de faire plus, jus(|u'ii ce que nous ayons des nouvello de Stanislas. Employons convenalilemenl le temps dont nous pouvons disposer encore. Il y a Arclianijcl... — Oh ! oui, mon ami, nous devons a celte femme inforliuiée drs consolalions, des marques de reconnaissance. Ecrivons, écrivons tous trois. Je vais donc pour la première fois lui donner le doux nom de mère! -

Des Tcuillcs de papier sont jetées c'a el l,i sur une j;randc table, au milieu sont des écriloircs; des plumes, des canifs sont dans toutes les mains. Le père, la fille, leur excellent ami sont placés. Les plumes courent , les lignes se succèdent avec rapidité : le cteur n'est jamais difiicile sur le choix des expressions. Le mol propre, qui ne vient pas, est remplacé par un mol de seiitinicnl, et l'un vaut bien l'autre.

On lit ce qu'on vient d'écrire; on est content les uns des autres. Pailla, surtout, sans prélenlioii, sans elVorls, a parlé celle langue douce, pénétrante, qu'entend si bien le malheureux et qui le rattache à la vie.

Le temps s'est écoulé, et on ne s'en est pas aperçu, Paula ref;arde la pendule. Quatre heures, dit-elle Irislemenl! Lllc envoie Jolie savoir si le facteur a passé : il y a des Anglais il l'hôiel du l'érou.

II a passé, il a passé! Il faut perdre ce jour encore à Paris' Oh! qu'il sera loni»! « La jeune princesse Borloff voudra bien se souvenir que dans quinze jours elle n'aura plus rien à désirer, el qu'ainsi quelques heures ne sont rien. — J'ai tort, mon ami, j'ai tort. Je le sens si bien, que de ce moment ii demain je vais être toute au jilaisiret à l'espérance. — A l'espérance! Il me semble qu'il y a certitude. Mais ne disputons pas sur le mot. Dinons, cl allons jouir des ai;rémenls de la soirée. — A la bonne heure ; mais point de spectacle. i\e nous occupons pas d'amours chimériques. Allons oii nous pourrons parler des nôtres. — Soit, ma elière amie. — ^ ous m'entendrez, vous me répondrez. — Oui, oui; s'occuper du bonheur des autres, c'est le partager...

u — Onze heures! dit Sophie en rentrant, il doit s'en écouler seize encore, avant que le facteur... — Cruelle enfant! cesscrez-vous de vous tourmenter? s'écrie Paloski. Julie, conduisez votre maîtresse; couchez-la. Prenez un livre, el lisez-lui jusqu'à ce que le sommeil vienne fermer sa paupière.

u f^lle ne dormira pas, dit-il il Obinski : l'amour heureux ne repose pas plus que l'amour persécuté. La nature aurait dû ne vous donner que l'amitié. Mais elle veut qu'on multiplie. Elle fait tout pour les espèces , et rien pour les individus. »

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