‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 348 sur 379 · PAH · texte numérisé non relu

PAH

ÉDITION ILLUSTKÉE DE 19 VIGNKTTliS l'Ait IIERTALL.

PARIS

PUBLIÉ PAR GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE-EDITEUR

i i,fc

vIiiAriTiiF. I. — Faisons con»

naissance avec noire pi incii'al personnage.

En l'an 1780, jecitel'an-' nOe (lour que mou graveur, si je mets des images en têle de ce livre, ne fasse yrs d'anarbroiiismes, etn'babille pas '.les Kspagnoh , si j'en présente au lecteur, comuie ils l'étaient du temps de Ferdinand et Isabelle; en nSO donc, vivait un marquis d'Olilian, dont le père avait été fermier-général, le grand-père, sous-fermier, et le bisaïeni, commis aux barrières. ^'on vrai nom était Guérault. Ce nom n'est pas noble assurément; mais le quatrième Guérault dont je parle, ayant bérilé de Guérault lU de cent cinquante mille livres de rente, et voul..nt dérouler les généalogistes et les médisants , acheta la terre d'Oliban, qui avait éié un marquisat danî le bcn temps oii les seigneurs chùîclains détroussaient les passants, se faisaient la guerre entre eux, et jouissaient du droit de jambage, qui avait bien ses petits agréments.

Guérault IV prit sans hésiter la qualification de marquis, que personne ne pensa à lui contester. l)iicutc-t-on jamais avec un homme qui a cinquante mille écus de revenu, et qui sait s'en faire

ii^êfrifiiiii

PIGAULT-LEBRUM.

Le marqnis d'Oliban et mailauio dcVeniviul.

Iijnncnr? On m'a \w\i\c assuré qu'une paire de girandoles, donnée s à propos, avait fait obtenir des h ttres de noblesse; or, q'iaiid on est noble, on peut très-bien se faire marquis de son autorité privée : on ne voit que ctU tous les jours.

El comme, de temps immémorial, un gciiliiliamme doit servir le roi , M. le marquis se présenta pour entrer aux mousquetaires.

On examina sa noblesse de près, et ses titres parurent bien légers : il n'avait encore qu'un quartier. (Cependant le capitaine des mousquetaires gris n'était pas IViehé d'avoir un liomme opulent, et qui était marquis à i)iu près ; il conseilla à (iurraull 1\ de demander la croix de Malte, et cent ans pour faire ses prt uves , ce qui s'accordait alors assez facilement aux gi.ns riches. Or, comme un iuoufquetairc avait nécessairement quatre quartiers bien comptés, ^]. le marquis était éviJcmmcnt gentilhomme.

A l'époque dont je pr^rîe, RI. le marqtiis avait viagtcinq ans. Il n"él:;it ni grand ni petit, ni biau ni laid, ni spirituel ni sot. Il était riche, et tout le monde le trouv.iit eh armant.

Il usait noblement desdons de la forluuc. Générciu,-

L'OFFICIEUX

sans être proili(;ur; plein d'ordre, pour avoir toujours des fonds à sa disposition ; ami du plai:>ir, mais rcononic de sa vie, il comptait pousser sa carrière très-loin , et faire souche, à la première occasion favorable, de véritables marquis.

Un défaut assez remarquable «îtait le seul qu'on pût lui reprocher. Il était toujours disposé à rendre service, et bien des gens appelleront cela une qualité. Mais il avait la mauvaise habitude de chercher à obliger tout le monde, même ceuv qu'il connaissait tri-s-superticiellement; il s'efl'orçait d'obtenir une confiance qu'on ne lui accordait pns toujours, et alors, sans mission , souvent sans trop conn.-iilre les circonstances d'une alïaire, il se portail en avant et manquait toujours le but avec les uicilleurcs intentions du monde. Il amenait des méprises, des incidents qui amusaient beaucoup ceuv que la chose ne regardait pas, et qui ne l'appeLiient plus que l'oOicioiit marquis.

Ce penchant s'était développé en lui dès sa première jeunesse , et lui avait valu au collérje des horions et des y;ourmades, et à l'académie deui petits coups d'épéc qui avaient fait un grand hruil dans le monde.

A chaque mésaventure qu'éprouvait le marquis, il seprometl.iit bien d'abandonner le genre liumain à sa triste destinée, et il saisissait avec empressement l'occasion nouvelle qui s'olVrait à lui pour tâcher de rendre un service. (Quelquefois même, fatigué de son oisiveté, il cherchait celte occasion (jui ne se présentait pas.

Vous présumez facilement qu'il s'était fait dispenser de coucher à l'hôtel des mousquetaires. Le propriétaire d'une maison som|)tueusc ne pouvait s'accommoder d'une chambre modeste ; et son c.ipilaine , plus noble que riche, trouvait très-commode de trouver tous les jours son couvert mis cher M. le marquis et cent louis à son service.

Cependant il pensait sérieusement à acheter une compagnie de cavalerie. Le droit de se faire tuer s'achetait alors, et, pour mériter cette faveur insigne, le marquis faisait très-exactement son service de mousquetaire. Il courait à l'hôtel le matin; il y courait après avoir dîné : les gens du bon ton dînaient alors à deux heures. Très - souvent M. le marquis faisait la course à pied , pour ne pas humilier ses camarades en étalant un luxe qu'ils ne pouvaient égaler. Vous voyez que notre héros était un homme h procédés.

Un domestique de son père, nommé Antoine, tenait sa maison, et justifiait sa confiance. Vous sentez que le factotum d'un marquis ne peut s'appeler Antoine. Le bon domestique avait consenti à reprendre son nom de famille, qu'il avait oublié depuis longtemps, et il se laissait appeler Ducroc , pour flatter l'amour -propre de son maître, et peut-être un peu le sien.

Uucroc avait sous ses ordres Denis, chef de cuisine; Thérèse, femme de charge; tous les gens de l'écurie , et il étendait sa surveillance juique sur Zéphirc, valet de chambre de monsieur.

Thérèse avait été mariée... peut-être. Il est au moins constant qu'elle avait une tille qui s'élevait à l'hôtel , et qui allait avoir seize ans. Thérèse était vaine des chirmes de sa .Iulie , et elle portait ses prétentions pour elle jusqu'au ridicule : elle avait refusé avec dédain le bedeau de la paroisse et un caporal aux gardes- françaises. C'était d'ailleurs une bonne femme, qui tenait aux intérêts du marquis autant qu'on peut le faire pour de l'argent.

Zéphire était un grand et joli garçon qui s'était singulièrement formé en causant avec son maître lorsqu'il le coiffait ou ([U il lui passait sa chemise. C'était l'homme du bon ton de toutes les soubrettes de qualité. Elles se l'arrachaient, le gâtaient, et elles avaient porté au dernier degré une fatuité qui lui était naturelle. Je ne dirai rien des autres commensaux de l'hôtel,

Ce reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

Cbapithe II. — Julie.

Julie était aussi simple que jolie. Elle répondait par vous êles bien bon, monsieur, à tous les compliments qu'on lui faisait , et on lui en faisait souvent. Un vieillard lui prenait-il la main , elle la retirait aussitôt. Un homme agréable prenait-il cette main effilée et blanchette , elle baissait les yeui et rougissait. Elle ne pensait plus à la retirer quand elle était dans celle de Larose.

Larose est le jeune caporal que dame Thérèse avait éconduit. Julie, sans ambition, trouvait le parti très sortable, puisqu'il lui plaisait beaucoup. D'ailleurs Larose était nu g.irçon de mérite qui devait être fait sergent à la première promotion , et tout le monde sait qu'un sergent aux gardes-françaises était un gros monsieur.

Mais comment Larose avait-il plu à notre petite Julie ? C'est ce qu'il importe de vous faire connaître, et ce que je vais vous apprendre.

Lh'Jtel de M. le marquis était situé h l'extrémité d'un faubourg. Moitié ville, moitié campagne , il réunissait les agréments de l'une et de l'autre. ïtes heureux habitants jouissaient de la liberté que donne nécessairement une semblable situation, et Julie avait pris l'habitude de travailler ou de lire sur nn banc de gazon placé à deux f as de la porte cochère , que dame Thérèse tenait toujours ouverte , parce que, disnil-ellc, il ne fallait pas que M. le marquis attendît quand il rentrait en carrosîc. La \éritablc raison était de voir d'un œil les parlants pendant que la bonne dame fixait l'autre sur une pièce de linge qu'elle faisait ou qu'elle raccommodait.

Larose était du nombre des passants. Kl ne pouvait aller dans l'intérieur de Paris sans t-e faire voir à dame Thérèse, dont il se souciait fort peu, et sans voir lui-même notre petite Julie, qui bientôt fixa tel- Icment son attention, qu'il employait le temps dont il pouvait disposer k passer et \ repasser devant l'hôlcl.

Julie, de son côlé, avait remarqué le beau Larose, et, sans réflexion, sans qu'elle se rendit compte de rien, le livre sentimental, passionné même, avait remplacé l'ouvrage instructif ou amusant.

Larose commença par sourire quand ses yeux rencontraient ceux de Julie. Julie souriait à son tour : c'était le sourire de l'amour, quand il avait son innocence. Larose s'enhardit un peu. Il osa saluer profondément, et Julie se lova et répondit par une grande révérence. Thérèse, qui avait l'œil à tout , vint dcmandi r à sa fille qui elle avait salué. — C'est M. le curé, maman. Fillette qui aitoe ment apparemment toujours. 11 faut bien que cela soit vrai, car ce mensonge est le premier que Julie eiit proféré.

Le beau Larose pouvait-il s'anêter, flatté, entraîné par les plus douces espérances? non sans doute. Julie pouvait -elle reposer, quand l'image de Larose souriant se présentait à elle ? Et quand ne le voyaitelle pas? Insomnies d'amour ne flétrissent pas la beauté : le petit ditu la berce d'illusions si douces ! Julie aimante devenait chaque jour plus belle. Larose dormait; mais le nom de Julie était le dernier mot qu'il prononçait le soir; c'était le premier qu'il articulait au réveil.

Julie lui avait souri d'abord; elle lui avait ensuite rendu ses révérences. Répondra-t-elle à un billet? Il est des moments oii il se flatte d'être aimé; mais il ne peut vivre sans un aveu auquel il attache le bonheur de sa vie tout entière : vous voyez bien que le beau Larose était amoureux pour la première fois.

Il entre dans un café ; il lire de sa poche la feuille de papier ît lettre, le pain à cacheter, et la plume qu'il a achetée toute taillée. 11 écrit , il écrit... Bientôt les quatre pages sont remplies, et il ne sait ce qu'il a dit. N'importe, Julie le comprendra bien : c'est l'amour qui a dicté. Il ploie sa lettre, il la ploie encore , il la réduit de manière à la tenir avec le pouce cachée dans la paume de sa main , et il marche droit à l'hôtel.

Le banc de gazon était à deux pas de la porte. -Ce jour-là , Jolie avait mal aux reins; il fallait qu'ils fussent soutenus, et une chaise de jardin était placée presque dans la rue. Avait-elle vraiment mal aux reins?.., Oh! non, non. Mais elle lisait des romans; elle savait qu'il est de règle qu'un amant écrive à sa maîtresse. Larose ne pouvait entrer dans la cour pour remettre ses billets, et il eût fallu un bras long d'une toise pour arriver nu banc de gazon. Voyez cependant comme l'esprit vient aux filles!

Larose arrive à la porte de l'hôtel. Il croit devoir jeter sa lettre sur le banc ; il sent qu'il ne peut s'arrêter, et il fait un mouvement pour lancer le paquet à son adresse : on le lui a pris de la main. Interdit , inquiet, désolé, il reste cloué à sa place. Cependant il veut savoir quel est le ravisseur, l'ennemi de son repos, qui s'est rendu maître de son secret. Il passe, il se retourne, et Julie , appuyant la main sur la pochette de son tablier Kolr, lui indique l'endroit qui cache le précieux billet et calme ses alarmes.

La pauvre petite ne savait pas mal faire. Thérèse avait cru devoir entretenir longtemps la candeur du premier âge ; élève de la nature, Julie en suivait la douce impulsion.

Un essai heureux en détermine un second. Larose écrivit encore un billet, et il suppliait Julie de lui faire connaître s'il était assez heureuî pour lui plaire. Julie trouvait tout simple de répondre à une lettre qu'on a reçue avec plaisir. Sa mère d'ailleurs lui avait toujours dit , lorsque quelqu'un lui parlait : — Levez la tête, petite, et répondez. En fallait-il davantage pour la déterminer à prendre la plume dont elle se servait assez mal ? — Mais, pensait-elle, ces lettres-là se lisent avec le cœur, et je donnerai à mon joli soldat une feuille de papier blanc, qu'il y trouverait amour et bonheur.

Elle ne veut pas perdre une occasion de voir Larose. Elle attend qu'il ait passé, et sûre d'avoir au moins une heure à elle, en quatre sauts elle arrive à sa chambrette. Elle ne se doute pas ipie son agilité s'accorde peu avec un mal de reins et que sa mère a deux yeux.

Pendant que Thérèse réfléchit, et qu'elle cherche les raisons qui peuvent rendre le mal de reins nécessaire, Julie a ployé son billet et a repris sa place.

L'impaticut Larose revient sur ses pas. Depuis dix minutes, il a son mouchoir à la main ; il le laissera lomlier h la porte de l'hôtil. Pendant qu'il se baissera, qu'il se relèvera, qu'il le mettra dans sa poche, qu'il se gardera bien de trouver de suite , vingt à trente minutes s'écouleront, et il n'en faut pas tant pour donner cl recevoir un billet.

Tout se passe en elïct comme il l'a prévu. La lettre de Julie tombe sur le mouchoir, et la main du beau caporal rencontre celle de la fillette. 11 la baise, il la rebaise et disparaît. Julie éprouve un trouble qu'elle ne connaissait pas; l'usage de ses sens est suspendu; elle est restée immobile. Sa jolie main garde la position oii Larose l'a laissée, il n'est plus là pour la baiser encore.

Thérèse avait remarqué que, malgré le m.il de reins, sa fille s'était levée précipitamment; mais elle n'avait pu voir ni le mouchoir, ni la lettre , ni le billet, ni les baisers, parce que Julie n'était pas diaphane. Cependant la vivacité des mouvements et un bras toujours teutiu llkt

L'OFFICIEUX

doniu<ii( d»'s soupçons vagues; elle accourt. — Que failcsvoiis là, ma fille ? — Je inoiitic a uu monsieur (jui viiiil de passir. .. à ce mousit-ur en luiliit brun... qui csl là-bis... — lili bien, que lui montreî-vous? — Le n" 15, ma mère. — llom, bom.

Tbéièsc suit le monsieur qui , ne pensant ni au bras indicateur, ni BU n° M> , va fr.ii>per au n» 63. La lionne dnme est convaincue que sa fille la trompe, tl elle sait ii merveille quels sont les motifs c|ui déterminent oiiiinairemeut une jeune tille à feindre. — N eneï travailler au|irèsde moi, mademoiicllc. Le grand air ne vous vaut rien; il faut de la cbaleur à des reins malades. — Je me trouve beaucoup mieux, maman. — Je veux ajouter à eu mieux là. Marcbez , mademoiselle , et ne répliquez plus.

Julie elait douce, timide; elle avait été ptoyéc à une oljéissincc aveugle, tlle suivit sa mère en essuyant furlivement une larme qui s'échappait malgré elle. TliérèiC la place le dos tourné du coté de la cour; elle lui donne de l'ouvrage et prend dans la pocbe du petit tablier noir le livre qui , sans doute , avait fait nailre des idées romanesques. C'était le fameux Cuiiile de Uouijlas, que Tbérèse avait lu trente-deux fois, et elle ne iiouvait raisonualilement gronder sa fille de le lire une. Mais dans ce niallieureux livre étaient les deux billets de Larose, que la petite avait arrangés suivant le format du livre, oQicieux alors ; et elle les lisait eu paraissant uniquement occui ée du héros du roman.

La petite se croit perdue ; elle tombe it genoux , elle demande grâce. Sa mère, qui peut-être ne se serait ]ias arrêtée à deux chiflons de papier, déjà moulus à force d'avoir été tournés et retournés, les tourne à son tour, les lit, applique deux grands souUlets sur les joues rosées de Julie, et va faire fermer la porte coclicre, sauf ii M. le marquis ii attendre cinq minutes, quand il voudra rentrer à l'hôtel.

Julie avait versé des larmes de plaisir; elle en répand de bien amères. Plus d'espérance de revoir le beau Larose ; pas de moyens de recevoir ses lettres, et d'y répondre. Si du moins elle avait pu conserver celles qui , pendant deux jours, ont fait son boulieur ! mais sa mère les a mises en pièces. Quel triste avenir attend la pauvre petite! Voilà où mène l'amour, mesdemoiselles ; vous devriez bien n'aimer que par avis de parents. Je conviens cependant que l'homme qu'ils vous présentent est rarement celui qui peut vous plaire.

Larose était loin de prévoir le coup qui avait frappé sa charmante amie. Ivre de joie et de bonheur, il ne se lassait pas de relire le doux aveu de la candide Julie. Il écrivait en lisant, et son imagination séduite traçait des tableaux délicieux qui ne devaient pas se réaliser.

11 revient à l'hôtel. 11 compte bien échanger sa lettre contre une autre aussi tendre , aussi séduisante : la porte de M. le marquis est fermée. Larose est étonné ; mais il ne soupçonne rien encore. 11 passe une partie de la journée dans la rue , et, à chaque instant , il croit voir cette porte s'ouvrir, à chaque instant son espérance est déçue. 11 rentre à l'heure de l'appel, étonné, mais loin encore du découragement.

Le lendemain il revient, et son cœur se serre. Le surlendemain il s'afflige, il se désole. 11 regarde attentivement la sonnette et le marteau. Osera-t-il se faire ouvrir, et que dira-l-il au suisse? 11 avait la portion d'esprit qui convtnàt à celui de Julie. Elle trouvait ses lettres dignes d'être gravées en lettres d'or; Larose n'en était pas moins embarrassé en clierchant ce qu'il dirait au suisse , ou à telle autre personne de l'hôtel qui se présenterait à lui. Le quatrième jour cependant, fatigué, excédé, désespéré, il sonne et frappe à la fois. Le suisse, qui se croit un personnage parce qu'il porte un habit galonné et un baudrier qui ne sont poiut à lui , le suisse trouve très-mauvais qu'un soldat aux gardes s'annonce avec un tel éclat. 11 intimide le pauvre Larose, au poiut qu'il ne peut prononcer que le nom de Julie.

A ce nom, le suisse tire le cordon d'une sonnette qui est suspendue dans le laboratoire de Thérèse, Thérèse accourt. — Voilà , lui dit le suisse , un jeune soldat qui veut parler à Julie, et il se renferme dans sa loge.

 sa rougeur, à son air embarrassé, à son attitude suppliante , Thérèse a deviné l'amant de sa l'ille. Elle lui demande d'un ton très-élevé et d'un air menaçant comment il ose aimer nue demoiselle -bien née que le premier sergent du régiment n'obtiendrait pas. Larose, piqué, relrou\e du coura;;e. Il établit une généalogie (|ui prouve que sa naissance vaut celle de mademoiselle Julie. Thérèse lui réplique qu'un garçon bien élevé qui s'engage est nécessairement un libertin. Larose répond que 31. de Chevert a été soldat comme lui , et qu'il est mort lieutenant-général des armées du roi. Il ajoute que la p!i;s grande preuve d'estime qu'on puisse donner a une femme est de chercher à obtenir sa main , et il conclut en demandant celle de Julie. Thérèse lui rit au nez d'un air de dédain et le pousse vers la porte. Larose, exaspéré, sort en maudi>sant les parents dont le cœur est llélri , et qui ne veulent pas que leurs enfants sentent battre le leur. H s'assied sur le banc de pierre qui est a l'extérieur de la porte de l'hôtel ; il icuutun peu d'ordre dans ses idées; et plus il rillLchit , moins il a d'espoir de ilécliir l'impitoyable Thérèse.

Thérèse , de son côté , se ra|ipelait ses premières amours. Elle se souvenait que les remontrances paternelles , que les voies de rigueur n'avaient eu aucun succès, et que le temps seul avait éteint ces feux qu elle avait crus incxlinguibles. Elle se promit de laisser couler les

jours, les semaines , les mois ; de rendre la vie de sa fille ait» doiire , et de la distraire enfin, par une reunion de plaisirs innocents, de l'idée d'un plaisir plus \if. Il est un instinct pluti sitr que les grands princi|us et l'éducation. Thérèse pensait en femme sage, et Julie ciiit été heureuse si elle n'avait pas connu le beau Larose.

CoAPiTAE III. — LarosG est intraduit à VMe\.

Le beau Larose n'avait rien qui put le dédommager de la perle de sa Julie. Une vie uniforme, contrainte, ennuyeuse, ajoutait k ramertiiiue de ses privations. Il n'avait pas un ami qui jifit entendre le laiig.igc du cœur, et Larose ne savait plus parler que celui-là. Il ne pouvait calmer ses souffrances qu'en allant s'asseoir sur le banc de pierre qui touchait à l'enceinte oii languissait l'objet des plus tendres amours.

M. le marquis venait de gâter les affaires d'un jeune homme qui traitait d'une charge de conseiller au parlement. Il l'avait fait avoir à un cousin germain qui portait le même nom et qui travaillait en secret à supplanter celui que servait notre oITicieui. Un nom de baptême changé avait sufti pour que son protégé restât avocat sans causes.

Le marquis rentrait chez lui avec beaucoup d'humeur. Il jurait cpie jamais il ne se mêlerait des affaires de personne , et il ne rélléchiv>ait pas qu'il eût réussi , s'il n'eût inscrit sur ses tablettes l'ierre pour l'atit. 11 voit un jeune soldat assis à la porte de son hôtel. Sa ligure est heureuse; mais elle (lorte l'empreinte d'une profonde douleur.

— Que faites-vous là, mon amii^ — Je pleure, monsieur. — Un soldat pleurer ! — Un soldit a un cœur. — Ah , je vois ce que c'est : vous êtes amoureux. — Comme on ne l'a jamais été. — Mais il me semble que vous pourriez penser à vos amours à la chambrée comme ici. 11 y a plus d'une heure que la retraite est battue, et... — \ rjiment, monsieur! Ah, je suis perdu! Quinze jours de prison ! Quinze jours sans m'approcher de l'enceinte... — Qu'habite l'objet de vos vœux? — Il y a de quoi mourir. — ^on, mon ami, non, vous ne mourrez pas. J'espère même que vous n'irez p.is en prison. Comment se nomme votre capitaine? — Le comte d'Orville. — C'est mon ami particulier. Je le verrai demain matin , et j'arrangerai votre affaire. En attendant, je vais vous faire donner à souper et un lit à l'hôtel.

Larose ne sait s'il rêve. Au lieu d'un réduit humide et obscur, il va habiter le lieu qu'embellit sa Julie; il reposera sous le même toit ! Reposer! Amour et repos h.ibitent-ils le même cœur? demandait autrefois Beaumarchais au parterre.

Le marquis a frappé; la porte s'est ouverte; Larose est sur les talons de son prolecteur. Le suisse a sonné et il précède le maître, un flambeau dans chaque main. Zépliire paraît sur les degrés du péristyle; il porte aussi deux bougies. — Appelez Thérèse, lui dit le marquis. Larose prend obligeamment les lumières des mains du valet de chambre; il marche devant son nouveau patron qui le dirige, et ils entrent dans l'appartement de monsieur. Le marquis regarde son protégé , et sa figure , qu'il trouve encore jolie et candide , lui inspire un intérêt réel. Allons, pensuit-il , je tenterai encore cette bonne action-ci , et je ne serai pas toujours malheureux dans mes résultats.

— Thérèse, vous ferez souper ce jeune soldat, et vous lui donnerez un lit convenable. Thérèse, en voyant Larose, recule de quatre pa';. — Un soldat aux garies à l'hôtel, monsieur le marquis! Voilà du nouveau, par exemple! Et oii soupera-t-il , s'il vous plait? à la cui.-inc , probablement ? — Thérèse, que seraient les officiers si le métier de soldat était avili ? Ce jeune homme mangera à l'office. — Avec moi, monsieur le marquis? — Vous pouvez souper dans voire chambre, si cela vous arrange mieux. — Mais, monsieur... — Je le X'eux; obéissez.

Thérèse sort en grommelant. Ce rusé soldat , pensait elle, a altend'i M. le marquis à la porte de l'hôtel; il lui a parlé de son amour. Le marquis , qui se mêle de tout , excepté de ses afl'aires, et qui est trop heureux d'avoir Ducroc et moi à son service, le marquis vou'ira conclure ce ridicule mariage : les hommes distinguent très-bien les distances au-dessus d'eux ; au-dessous, tout leur parait égal. Je résisterai; mais Julie ne niaii(|ucra pas de prier, de supplier .M. le marquis, si elle sait que limptrtir.eiit caporal a trouvé accès près de lui. Oh, je vais mettre bon ordre à tout cela.

On vient avertir i\I. d'Oliban qu'il est servi, et Ducroc s'cmpnre de Larose. — J'aime les soldats, disait-il au marquis. 3Ion pire l'a été , et celui-ci a l'air d'être un honnête garçon. — Je le crois comme vous, Ducroc; ayiz-cn bien soin.

Théièsc'se garde bien de paraître a l'oiïice. Le factotum, le chef de cuisine et le valet de chambre fêtèrent de leur mieux le protégé de M. le marquis. Il parlait peu, mangeait moins, et cependant sa ligure était rayonnante. — Allons, allons, lui disait le bon Ducroc , un soldat ne trouve pas toujours un pareil souper. Faites honneur à celui-ci, mon camarade. Lirose laissait charger son assittte, et son im^igiintiou errait dans l'hôtel, qu'il ne connaissait p.~.s. H créait une c!i.in:l)rc à Julie, il. la voyait assise devant une petite table; elle y .--iqniic son coude; sa charmante ligure e3t penchée sur sa main ; elle relit les deux billets qu'il lui a donnés; peut-être avant de sorlir , trouvcra-til quelque moyen de lui remettre le troisième.

L'OFFJCIP.UX.

La crtrdialit(5 de Uncroc l'encourage, il le lire h i>arl pour lui confier son m.illieiircux amour. 11 rcDécliil .Hussilôl que Diicroc csl peut ciro le |iiTC lie Julie, et qu'il pense coiumc sa mère. Il est debout devjiil lui ; il n'articule pas un mot, et Ducroc attend en vuin qu'il s'expliiiue.

Laro^e rentre. Il prend Zéplilre par la main , cl le condi;it dans la cour. Ciliii-li est jeune , pensait-il; il compatira à des peines qu'il éprouve peut être, et si je ne peux voir ma Julie, il se chargera de mon billet. Mais, se disait-il a l'inbtaiit, il doit tenir de plus près aux intérêts de ses vieux camarades qu'il ceux d'un jeune homme qu'il ne connaît pas. Si je m't'I.iis ouvert à M. le marquis?... listil présumal)le qu'il veuille contraindre dis domestiques qui , selon les apparences, le servent depuis longtemps, à marier leur GUc contre leur firé ?

— Ail rà ! lui dit 7.i'pliirc , parlcrez-vous bientôt ? — Monsieur , je n'ai plus rien ;i vous dire. — Il faut convenir, monsieur, que votre conversation est fort intéressante, et qu'il y a beaucoup ii ga;;ner avec vous. 11 tourne le dos au jeune soldat ; il rentre à l'oflice et dit à Ducroc : — Je crois que le proté;;é de .M. le marquis est fou. — Mais, je le crois aussi. — Il faudra lui olcr sa lumière, quand il sera couché. — Je le trois bien, vraiment! Il metlrait le feu à l'hôlel.

— Mais, monsieur, disait Zi'pliire au marquis en le déshabillant, le jeune soldat que vous .avez reçu chez vous a des absences bien extraordinaires. — Ucs absences ? Je ne me suis pas apereii de cela... Ah , je me rappelle... Il est amoureux, '/-éphire. liés-aiuoureu\. — Je l'ai été aussi, monsieur. Mais l'amour ne m'a jamais empêché de soujier; jamais je ii'ai regardé en face , et pendant cinq minutes, les personnes j qui je voulais parler, sans leur adresser un mot. — C'est que tu n'as jamais aimé véritablement, Zéphire. Tu es un assez mauvais sujet.

M. le marquis n'a jamais aimé autrement que moi , pensait Zéphire; et si j'étais seulement baron, je lui dirais qu'il vient de faire son procès comme le mien. I\l:iis je suis valet de chambre; et, pour faire fortune à ce mélier-lii , il faut être sans humeur , quelquefois même sans honneur. L'auteur qui a pensé cela connaissait bien les grands seigneurs.

— Zéphire , demain malin tu feras attendre ce jeune soldat à sa chambre, et tu me l'amèneras quand je serai habillé.

Laro5e avait été conduit à cette chambre par Ducroc , qui lui avait donné le temps de reconnaître le local, et qui subitement s'était esquivé avec la lumière, et avait donné un tour do cltf à la porte. — (^est le pjre, c'ibt le père, disait l.arose. Sa femme lui a tout dit, et il a voulu me mettre dans l'impossibilité de cherchur l'adorable Julie et de lui parler de mon amour. Ils ne savent pas que je la respecte autant que je l'aime.

Ah! par exemple, voilà des sentimenls bien chnstps. Ils seront approuvés par les jolies dames d'une petite ville, qui lisent assez volontiers mes ouvrages , et qui me reprochent , en riant, certains tableaux qui ne les ont pas fait bailler. Cependant , que!(pie désir que j'aie de leur plaire, je ne peux me décidera être le continuateur de VAinailis des Ouuh'S. J'aime à peindre les objets tels qu'ils sont, et je félicite bien sincèrement ces dames de ne se recounaitre dans aucun de mes portraits.

On rcncouiri quelquefois un Céladon de dix-huit ans. Céladon Lirose, ou l.arose Céladon, ne pensa pas à se coucher. Il se promenait en lor.tj et en lari;e dans sa chambre ; il dirigeait ses soupirs sur les quatre murs qui le retenaient, bien si'ir que la chimbrctte de Julie était placée dans une des quatre positions. Il lui adressait les plus jolies c!ioses du monde ; et quelquefois il était si content de lui , qu'il re.jrcllail de ne pouvoir écrire les pensées brillantes et passionnées qui se succédaient sans interruption.

Un bruit léger frappe son oreille. Il écoute... On marche sur la pointe du pied; on passe devant sa chambre... Uicntùt il ii entend plus rien... et il écoute encore.

Julie ne dormait pas plus que lui. Elle portait son image dans son crrur; son nom errait sans cesse sur ses lèvres, et des sensations bien pénibles l'alTcctaient en ce moment.

Une nuit d'été passe bien vite quand on est fortement préoccupé. Déjj l'Aurore aux doiyls de rose ouvrait les portes de l'Orient. Les premiers rayons du soleil doraient les faites des cheminées, et Laro.e, ialigué de se promener, de soupirer et de penser, se jeta tout habillé sur son lit. Il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais d'amant malheureux qui n'ait liiii, et qui ne finisse par prendre ce parti-là.

Celui-ci goûtait dans les bras de Morphi'e les douceurs d'un profond repos, et, tu style vulgaire, il ronflait à f.iire résonner les vitres de sa chambre (juand Zéphire vint savoir comment il avait passé la nuit, et lui dire que iVl. le mar((ui3 l'attendait. On est bientôt prêt quand on ne s'est pis l'éshabille. Larosc étend les bras, se frotte les yeux, suit son introducteur, et se présente devant le patron. .M. le marquis avait déjeuné. Tout entier à son plan de conciliation, entre le Kildat et son capitaine, il ne pensa point que Larosc déjeunerait

rtul-èlrc volontiers aussi. Il ne s'informa pas même s'il avait soupe I veille. Les chevaux étaient mis; on monta co voilure.

CuAPiTRE IV. — M. le marquis fait do nouvelles bévues.

Le comte d'Orville était un çentilhomme de vieille race qui faisait peu de cas de la nouvelle noblesse. Avait-il tort au raison? H me semble, à moi, quelepremier d'Orville n'était pas ]>lu5 noble que le premier d'Oliban, et que le mérite essentiel de ce d'Orville-ci était d'en compter dix-neuf avant lui. Le burin de l'histoire n'avait gravé le nom d'aucun de ses aïeux. Pour lui, il était disposé à se faire tuer quand le service du roi l'cxiserait; et il attendait, tantôt à son corps, tantôt dans ses terres, le grade de maréchal de camp.

Il était très-occupé avec son notaire quand notre marquis fut an-' nonce. Un noble d'Iiicr et des allaiies à terminer suffisaient bien pour n'être visible que dans une demi-heure. Le marquis fut choqué de la réponse qu'il reçut par rintermcdiaire d'un laquais; mais il avait protesté à Larosc qu'il n'irait pas en prison, et il ne voulait pas que le jeune soldat le fit passer, dans l'esprit de ses camarades, pour un seigneur sans crédit. 11 se décida à attendre.

Comment se passera cette demi-heure ? Le marquis ne s'occupait ni de la latitude, ni de la (|uadraturc d'un cercle. Il était bien avec une femme de finance, mais cette liaison était devenue habitude, et une mailresse de tous les jours agit peu sur l'imagination. Le marquis ne trouva pas de moyen plus agréable de lïler le temps que de parler à Larosc de ses amours. Larose , enchanté de pouvoir dire à quelqu'un ce qu'il avait répété pendant toute une nuit aux murailles de sa chambre; Larose, oubliant sa prudence de la veille, et passant à l'excès contraire, parla avec une abondance, une volubilité, qui ne permirent pas au marquis de placer un mot. 11 apprit enliu que Julie était l'objet de tant d'amour, de tint d'inquiétudes, de tant de peines, et il finissait de lire le billet oii la petite développait si naïvement son cœur lorsque le notaire de M. d'Orville sortit et qu'on introduisit M. d'Oliban.

D'Oliban avait annoncé d'Orville à Larose comme son ami particulier. 11 l'avait vu trois ou quatre fois dans le monde, et il lui avait parlé pendant un quart d'heure au plus : on a à Paris de bons amis dont on m connaît bien que le nom. D'Orville, satisfait de la suprématie qu'il venait d'exercer sur d'Oliban , le reçut avec cette urbanité dont les gens du bou ton savent si bien masquer leur profonde indifférence. 11 voulut bien s'excuser sur la lenteur do son notaire, cl, comme l'aristocratie de l'opulence étaye fort bien celle du rang, d'Orville ne laissa pas ignorer qu'il traitait du joli domaine de llarjac, qui touche à la plus belle des terres de sa famille. Il .ijouta que son notaire agissait secrètement pour que le propriétaire ne lui lit pas payer la convenance; il s'informa enfin de l'objet qui lui procurait le plaisir de voir M. le marquis.

D'Oliban avait arrangé une histoire. La retraite battait; Larose, se rendait à l'appel, s'était trouvé très-mal; des passants l'avaient mis sur un des bancs de pierre qui sont à la porte de l'hôtel ; le marquis l'avait jugé hors d'état de rentrer aux casernes. Il lui avait donné un asile pour la nuit , et il venait prier M. le comte de le dispenser de quinze jours de prison voulus par l'ordonnance.

Le comte, comme tous les capitaines aux gardes , s'occupait fort peu de sa compagnie; ces soins, tout à fait roturiers, étaient abandonnés à un sergent. Il était égal à d'Orville que Larose allât ou n'allât pas en prison; mais il était bien aise d'accorder une grâce à un marquis de fVaîehe date, qui , par sa position militaire, resterait toujours son obligé. Il écrivit quatre mots à son sergent de confiance; Larose fut appelé; son capitaine lui remit le billet, et il daigna conduire d'Oliban jusqu'à la porte de sou cabinet.

— L'impertinent! disait entre ses dents le marquis en descendant l'escalier; je lui ferai voir que mon crédit ne se borne ]>as à dispenser un pauvre soldat de la prison. 11 donne rendez-vous à Larose à son hôtel, et il fait toucher à celui du capitaine des mousquetaires gris.

— Je sors de chez le comte d'Orville, lui dit-il. 11 m'a reçu avec une hauteur dont je suis révolté. Je lui prouverai cependant que je ne sais me venger qu à force de générosité. Vous êtes mon ami, monsieur le duc? — Comptez sur moi dans toutes les occasions. — Vous voulez vous défaire de votre domaine de liarjac , et d'Orville en a envie. — Vraiment ! — Je viens vous prier de le traiter doucement , à ma considération, et je suis persuadé que vous m'accorderez ce que je vous deinanle. — Ah ! d'Orville veut s'agrandir ! — Et vous lui ferez connaître que c'est à moi que vous sacrifiez quelque chose de vos prétentions. — P.irlons raison , mon cher marquis. Je suis mal dins mes affaires , et voilà pourquoi je vends. Convenez que je scr.iis une grande dupe si je no profitais pas de l'avis que vous me donnez. — Quoi, monsieur le duc, après ce que vous venez de me promettre!... — Je ne balancerai pas à vendre trente mille francs de plus; je vous rendrai deux cents louis que je vous dois , et je .garderai ma petite danseuse trois mois encore. — Si vous aviez assez peu de déliealesîe... — Pas de grands mots , mon cher, des choses. D'Orville veut enclaver un hameau de plus dans ses terres ; il est naturel qu'il paye cette jouissance. Vous avez à vous jilaiudre de lui , el vous vous vengez en servant un homme qui vous est dévoué, c'est encore tout simple.

Le marquis répliqua vivement , et le duc prit ses grands airs, Le

L'OFFICir.UN.

marquis insista avec plus de chaleur encore , et son capitaine l'envoya aux arri^ts pour quinze jours.

D'Olilian allait se n tirer, quand le notaire de d'Orvillc partit. —Je viens l'inir avec vous, monsieur le duc, lui ilit-il. Onvous accorde les dcu\ ctiit vin;;! mille francs que vous dcnniule: ; on vous en payera moitié en sisnaii't le contrat, et le reste dans siv mois. Cela vous arransc-

t-il? '.Monsieur, vous avez fuit vos rille\ions, j'ai aussi fait les

miennes. Le domaine de liarjac vaut cent mille écus pour un voisin, et .M. d'Orville le payera cela , ou je le j;irdeiai.

Le marquis s.iute à droite, à rjauclie ; ses poincs sont serri's ; les umscU's de sa fijjure jouenl avec une force ('lunnante; il est furieux au point de ne pouvoir articuler un mot. ICnfin il retrouve des idées, et il reproche amèrement au duc de porter à qualrc-vinct mille fr:iiics nneau;;mentalion de prix (pie tout à l'Iieiire il bornait à trente. Le diic lui reproche de n'être p.is rendu encore aux arrêts; le notaire lui reproche son indiscrétion; le marquis se la reproche maintenant; mais il proteste qu'il a voulu servir ■M. d'Orville , et se venger ainsi de ses hauteurs. Il sort enfin et se rend à son hôtel, ne sachant trop comment il passera la quinzaine.

Larose, exact au rendez-vous d'amour , comme h ceux que son sergent lui donne de par le roi , Laro^e est déjà chez M. le marquis. 11 n'a pas vu Thérèse , et il s'en félicite ; mais il ne voit pas Julie , cl il la demande à Ducroc, à Zépliire , à l'anlichrimlire et à l'écurie. Son protecteur a écouté favoraMemcnt la courle histoire de ses amours; il n'a plus rien à craindre, et il vague d.ins l'iiotel, cliautant Julie , ses seize ans et ses charmes.

Le marquis rentre en grondant. — Si le duc n'était pas mon capitaine, pensait-il , je lui ferais tirer tirée, lin quittant les mousquetaires, je redeviens son égal; mais ausii je perds mes litres à une compagnie de dragons.

— Ah çà, voyons, dit-il, en commençant un monologue, tantôt assis , tantôt se promenant dans son salon, voyons quelle comluitc je dois tenir à l'égard de M. d'Orville. 11 est évident que, pour m'èlre voulu venger en le servant, je lui coule qualrc-vingt mille livres. Ma vengeance serait bien plus éclatante si je payais cette somme pour lui... Oui, mais quatre-vingt raille francs!... Diable I quatre-vingt mille francs... Uclléchissons un peu. J'ai cinquante mille écus de rente, et je suis garron. 11 me semble qu'avec soixaute-dix mille francs, qui me resteront pour l'année, je peux vivre honorablement : beaucoup d'honnêtes gens vivent à moins. Et puis, je tirerai quelque avantage de mon sacritice. Ceci se saura, car tout se sait. On en parlera, eu louera ma délicatesse... Mais cela transpircra-t-il? Eh ! pouripioi ne le dirais-jc pas à l'oreille de trois ou quatre femmes de distinction?... Allons, allons, je suis décidé ; mais aussi je ne me mêlerai plus des otTaires de perîonnc.

Il fait venir Ducroc , il lui donne un mandat sur son banquier, et il lui ordonne de porter la somme chez son capitaine et d'eu tirer un reçu d'à-compte sur le prix du domaine de Barjac.

Ducroc était à peine sorti , que Zépliire accourt criant h tur-têle que Larose est plus fou que jamais ; qu'il bouleverse tout dans 1 hôtel ; qu'il cherche Julie dans et dessous les lits, dans les cabinets , dans les armoires, et même dans les tiroirs des commodes ; qu'il se plaint amèrement que M. le marquis l'a trompé, et qu'il a fait disparaître la mère et la fille. — Je l'ai trompé ! je l'ai trompé ! (^)u'il sjeho que je ne trompe personne. Qu'il vienne, et que j'arrange ce mariage- là. 11 ne me coûtera pas ([uatre-vingt mille francs.

Larose parait ; I. a rose gémit; le marquis le console et le rassure. Il sonne à tout briser; il fait venir tous ses gens; il leur ordonne de trouver Julie et sa mère. — Eh, monsieur le marquis, dit '/.éphire , comment trouverons-nous ce que Larosea inutilement cherché? Il n'y a pas de rat de cave au inonde qui retourne une maison comme lui. Le marquis se f.àche, ses domestiques répliquent; il s'emporte , ils se défendent sur l'impossibilité d'obéir; les voix se montent; on parle tous ensemble, ce qui ne manque jamais d'arriver quand une discussion s'anime, et ce qui fait qu'on s'entend un peu moins qu'auparavant.

Pendant que de part et d'autre on se donne au diable pour se faire écouter, Thérèse parait ; elle se glisse au milieu du cercle : tontes les voix tombent à l'instant. On prèle l'oreille à ce qu'elle va dire, et toulcs les bouches sont ouvertes avant qu'elle ait parlé.

— Il y a trois heures qu'on vous clierclie, lui crie le marquis. D'où diable venez-vous, et qu'avez-vous lait do votre fille? — Ma fille ! ma fille !... — Voilà un joli garçon qui l'aime et (pii en est aimé ; je veux que ce mariage se fasse. — Je veux! je veux!... M. Guéranlt, voire père , que j'ai servi quinze ans... — Je sais bien que mon père s'appelait Guéranlt. Finissons : où est Julie ? — Monsieur le marquis, monsieur le marquis... — Vous m'impatientez à la fin! où est Julie?

— Monsieur le comte, votre père... — Mon père n'ét.ùl pas comte.

— .M. Guéranlt, votre père... — Que le diable t'emporte. — Eh bien, monsieur, voire père, tout court, ne m'eût pas dit : Je veux que ce mariage se fosse. — Bah! bah! — Il m'eût dit : Ma bonne Thérèse, ces jeunes gens s'aiment , voyez si Lnrose est un parti sortable ; je serais bien aise que celte affaire se termine. Nous nous serions parlé, expliqués, entendus; mais, je veux! je veux ! En achetant la terre dOliban , HE le marquis a sans doute acquis aussi le droit de disposer des filles de ses gens. On dit qu'autrefois les seigneurs avaient des droits bien plus étendus, mais je croyais tout cela supprimé dep'iis

longtemps. — Allons, ma bonne Thérèse, parlons , expliquons-nous, cntcndons-nous. Sortez, vous autres ; Larose, restez. Commencez par me dire, Thérèse , ce <|ue vous ave/, fait de Julie. — Monsieur , j'ai prévu ce qui arrive, et cette nuit, j'ai conduit ma fille dans un couvent.— Au convenu s'écrie Larose. — Au couvent! répète le marquis. — Oui , monsieur , dans un couvent où on sait que c'est aux mères à disposer de leurs lilles, et où la mienne est serrée de manière que personne ne puisse l'.ipproeher, pas même un franc moineau. — Elle est prisonnière, elle est prisonnière, balbutie Larose en sanglotant, et c'est moi qui en suis cause! — Non, c'est moi, reprend le marquis; mais je réparerai le mal ipie j'ai fait. Allons, Thérèse, laissez-vous toucher , et occupons nous de ce mariage. — Monsieur, je ne corjseulirai jamais à marier Julie à un soldat aux gardes. — Il e^t caporal. — Fût-il sergent; et je vous prie, monsieur, de ne p.n me parler de cela davantage.

Larose frappe du pied, il s'arrache une pincée de cheveux, et il sort en désespéré, à peu près comme ïalma dans sa sortie d Orcstc. Lu marquis l'appelle; il est déjà loin.

— Mais voyez donc, Thérèse , dans quel élat vous mettez ce jeune homme. Il n'y a au monde que vous qui puissiez supporter un pareil spcct.iele. — Larose se calmera cl ma fille aussi. — J'achète le congé du jeune homme. — Ensuite, monsieur le manpiis ? — Je l'adjoins .m régisseur de ma terre de Sélicoiirt, qui est très- vieux. Il s'instruira auprès du bonhomme, et il courra pour lui. Je donnerai aux jeunes mariés mille écus par an, jusqu'à ce que la place soit vacante. Cela vous arrange-t-il? — Ah, parlons, parlons, monsieur le marquis, l.a jeune homme esl vraiment très-bien, et si si famille est honnête... — Eh, pourquoi pas? — C'est ce qu'il faut savoir. — Vous avez raison. Zéphire, coursa la caserne de Larose. Dis-lui que tout esl arrangé, et qu'il revienne à l'instant. — Arrangé, monsieur le marquis, oui, si la famille est honnéle. — Oh! vous ne finissez pas sur l'arlirle des objections. Que di.iblc! vous ne prétendez p;is marier votre fille au fils d'un avocat ou d'un médecin? — Eh, pourquoi pis, monsieur le marquis? Aujourd'hui une fille sage et jolie peut prétendre à tout, puisqu'on voit des femmes sans ré]>utalion faire de brillants mariages.

— Oh! vous allez vous perdre dans les probabilités: c'est le moyen de ne rien finir... Va où je t'envoie , Zéphire, et amène-moi ce jeune ho'nmc.

Zéphire fort, et rentre quelques secondes après avec une lettre à la main. — (Juoi , tu n'es point parti? — J'ai envoyé un de vos laquais. A'ous sentez, monsieur, qu'un valet de chambre ne peut décemment se montrer dans une caserne. — Où la vanité va-t-ellc se loger?

— Ce n'est pas vanité, monsieur; mais cliacun doit observer les bienséances de son état. Que deviendrait l'ordre social si les rangs étaient confondus? seriez-vous bien aise qu'un petit bouijjcois voulût vivre avec vous d'égal à égal? — Eu voila a^^scz, en voila assez. Quelle e.^t cette lettre? — Elle vient de Pilhiviers; elle est à l'adresse de dame Thérèse. — De Pilhiviers? C'est peut-être démon compère le g'rtiiier. Monsieur le marquis, voulez-vous bien me permettre... .le suis inipiilienle de savoir ce que m'éciit mon compère. Il a un fils, inonsie r le marquis , que je n'ai jamais vu , et qu'en dit beau comme un auge. L'an passé le compère est venu me voir, et nous avons, assez légèrement, j'en conviens, parlé de marier nos enfants quand ils seraient un peu plus avancés en âge. — Ta , ta, ta ! Il ne faut qu'un mari à Julie, cl il est trouvé. Lisez votre lettre, et revenons à Larose.

— Ah, mon Dieu, mon Dieu !... Ai-je bien lu !... Grande sainte Tîiérèse ! — Eh bien I qu'y a-t-il donc ? — Ecoutez, monsieur le marquis, écoutez :

« M.lIlAMF. ET CnÈnE COMMÙi'.E, »

Le compère est très-poli.

« J'ai eu bien du chagrin depuis que je vous ai écrit. »

Il y a près de huit mois. Quel chagrin a-l-il donc eu?

« Mon pauvre Charles, à la suite d'une querelle assez vive que lui » a faite sa mère, s'est engagé dans les gardes françaises. •

Ce pauvre garçon ! Ce pauvre garçon! 11 y a des mères bien dures, il faut en convenir. — En vous comptant, n'est-ce pas, Thérèse?

« Il s'y est si bien conduit qu'on l'a fait caporal. Cela nous a un peu u calmés , sa mère et moi , et nous sornines décidés à lui acheter son » congé. Il est douv. honnête, cl ne s'entend pas mal à ri'diger un juo gcmcnt. Pour prévenir de nouvelles fredaines, j'ai résolu de le nia- » rier et de lui passer ma charge. Si vous êtes toujours d.:ns les niômc.s o intentions à son ég;rd , nous serons bientôt alliés de plus près que » par le compéragc. »

Vous voyez , vous voyez , monsieur le marquis ! Ma fille , hra d'un magistrat! que dis-je , bru! épouse du magistrat lui-même! OU, il y a de quoi perdre la tête! Ah! voici encore quelque cho:e.

« En attendant que nos bonnes intention; puissent s'erfectiier, faiie.î- » moi le plaisir de passera la caserne de Popincourt. Vous y trouverez. Il compagnie d'Orville, mon Charles, qui , par égard pour sa fai;:'l e, » se fait appeler Larose...

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Laroscl Larosc! Ah! monsieur le marquis, je n'y tiens pins; bien dfcidi-ment , j'i'ii perdiai la tùtc ! Ma tille grctl'ièrc ! Senlcz-voiis quel reliel cela va me donner? — Mais, linissez donc votre lecture. — Vous avez raison, monsieur le marquis, vous avez raison.

•c Vous lui donnerez des consolations, des espérances, et un peu d'ar- » jjiDl, s'il en a besoin. >j

(lli, rerlaineuieut, j'irai h la caserne ! Jï ne serai pas si fière que M. '/.épliire. Ce cher l.arose! ^'o^^s me croiiez si vous le voulez, monsieur le marquis; niaij, en le refusant, en le rebulani, je sentais là une voiv intérieure qui nie parlait pour lui. Je lui «loniierai des consolalions, de ranjuil ! dit son pt're ; tout ce que j'ai eU à sou service , et il sera bienlol consolé. Je vais l'aire sortir inalille du coiivenl; et, en attendant le mariage, il la verra iii tous les jours, sous mes yeux , bien iiitenJn. Ils pirlcronl de leur amour , et cela me rajeunira. — Kt moi, que le bien-être de Laiosc ne rei^arde plus, je me charge des préseiil.-i de noce, /éphiie, va chez ma linijire... Un joli trousseiu pour la l'ille d'une femme de charge. Passe chez mon bijoutier... Une pnrure complèle en corail, 'l'u iras ensuite chez iiiadaïue de \ erneuil. Tu lui diras que je n'ir.ii pas la saluer aujounlluii , par la raison que je suis aux arrêts pour quinze jours... A propos, Thérèse !... Thérèse était déjà loin, elle avait les jambes aussi souples que la langue.

Cdapitre V. — Événements nouvcauit.

Ma foi, pensait le marquis, cette journée ne sera pas longue; et , si je trouve toujours à m'occuper ainsi . la quinzaine s'écoulera sans que je m'en aperçoive. Il y aura bien quelques moments de vide; mailanie de \ eincuil les remplir.i. Une femme fait ce «[u'ellc veut à Paris , et ce que madame de N erneuil a de mieux à faire, c'est de venir jouer h Vvcarti' avec moi.

11 est clair pour mon lecteur dé?crnvr^ que madame de 'Vcrneuil est la femme de finance dont j'ai déjà eu l'honneur de lui parler.

M. le marquis tinissait son solilo(pie, ou son raonologdc, comme on voudra l'appeler, lorsqu'il vit entrer, chez son suisse, un coureur couvert de galons et de franges d'arçent. Un instant après, un laquais lui remit le billet dont la teniur suit :

• Mon notaire, sortant de chez moi , vous a rencontré comme vous y entriez. Il vous a retrouvé chez le capitaine des mousquetaires gris, cl c'est a votre ineptie ou à votre indiscrétion que je dois une augmentation de quatre-vingt mille francs sur la terre de Darjac. J'espère vous apprendre , mon petit monsieur, à ne vous mêler désormais que de vos alVaires. »

— Quelle insolence ! s'écrie le marquis ; traiter ainsi un mousquetaire! El vite, il saute , non sur son épéc , mais sur sa plume, et il écrit :

«Quelques torts que j'aie pu avoir, c'est vous maintenant qui êtes l'agresseur , et c'est moi qui vous demande raison, .le suis aux arrêts, et je vous attends dans mon salon. "

Le coureur attendait probablement une réponse, car il bâillait en se promenant dans la cour. 11 reçut le pouh'l , et partit d'un train à se faire enfler la rate comme un ballon.

Haisonnons un moment sur le duel dont on a tant parlé, et sur lequel on a tant écrit. Jean-Jacques lui-même, avec tout son génie, s'est exprimé en homme qui n'est pas très-versé dans l'histoire. Une petite digression me re])o;era la tète un moment; et si le lecteur n'aiPiie pas ce genre là, il est bien le maître de tourner le fenillel.

Les comtes de Champagne, de Ulaiulrc, d'Artois; les ducs de Bretagne, de Normanlie, d'Aquitaine, de liourgogne , etc. , étaient récl- Icuient de hauts et puissants seigneurs. Souverains dans leurs domaines, ils étaient vraiment pairs de France , ou égaux du roi, à qui, dans certaines circonstances, ils pouvaient faire la puerre s.ms être accusés de rébellion. Leurs privilèges n'étaient pas , comme le prétend l'iguor..ncc , un empiétement sur les droits du peujde ; ils étaient anciens comme la monarchie; ils avaient été établis avec elle , et le peuple n'était composé que des vaincus à qui on avait laissé la vie et leurs propriétés, sous l'obligation de certaines redevances , qui , je l'avoue , s'étendaient un peu loin.

Par exemple, il était assez désagréable pour un jeune homme qui épousait une jolie tille de ne pouvoir coucher avec elle que la seconde nuit de ses noces. Mais ce qui se faisait alors avant se fait maintenant après; et l'ancien axiome : EU paler illequem nuptice deiitcn-tlranl, est toujours en vigueur.

Ces hauts et puissants seigneurs, dépouillés peu à peu de leurs privilèges, ne joiiisFaient plus que de celui de faire égorjjer leurs vassaux I our un faucon, et même pour un cygne , lorsqu'un roi. soufflé par un ministre adroit, leur représenta que ces guerres pirliculièrcs privaient l'i'lal de ses plus braves défenseurs, ce qui voulait dire que le roi cnl. i<d 'it qu'à l'avenir on ne se ferait plus tuer que pour lui. Les hauts el puissants seigneurs, trop affaiblis pour résistir, cédèrent encore sur ce point; mais ils se réservèrent positivement le droit de venger leur iiuerclle en champ clos, lorsqu'ils seraient attaqués en leur honneur ui: daus leurs intérêts.

Cette transaction devint la loi de l'Etat, tellement que plusieurs de nos rois ont assisté à quelques - uns de ces combats iiarticuliers. Les moines, notamment ceux de l'^ibbaye de Saint- Germain-des- i'rés, avaient fait arranger des lices, oii, pour son argent, bien entendu, oiî trouvait tout ce qui est nécessaire pour tuer où se faire tuer commodément.

Telle est l'origine du duel , qu'on a tant calomnié; et si vous ne voulez pas m'en croire, lises M. de lioulainvilliers, M. de Montlosier, qui vous apiuendront en détail ce que je viens de vous conter en gros.

J'avoue, par exemple, qu'on a donné une grande extension à ce droit de venger son honneur en champ clos. Au temps oii je remonte, en 1780, tout le monde portait l'épée, et on se coup.iit la gorge à tous les coins de rue , ce qui ne laissait pas que d'être abusif. Mais M. le comte d'Orville, dont la noblesse datait des croisades, i)ouvait fort bien user du droit concédé à ses ancêtres, dont le sang était arri /é pur jusqu'en ses veines. Or , comme un noble du temps des croisades ne trouve pas toujours à se mesurer avec un homme comme lui, le comte d'Orville n'avait pas balancé à provoquer M. le marquis d'avant-hier.

Après s'être servi de la plume, notre marquis pensa à son épée. Il en regarda la lame, par-dessus, par-dessous ; il s'assura de la pointe avec le bout du doigt; il jugea qu'elle glisserait parfaitement entre deux côtes , et il ne s'occupa plus que de la botte qu'il porterait au descendant des comtes de Nazareth et des marquis de IJethléem. Il se décida pour la quarte - basse , à laquelle on ne s'attend jamais quand on est menacé d'une quarte sur les armes.

11 ferraillait seul dans son salon , et il regardait l'ottomane sur laquelle il déposerait le vaincu, lorsque There.se arriva. — Ma bonne, vous arrivez à propos. — Larose n'est pas à la caserne. — Allez me chercher du vieux linge. — Mais sans doute il rentrera pour l'appel. — Vous le mettrez sous le coussin de cette bergère. — Larose? — Eh non , le vieux linge. — Uu vieux linge ! Je vous parle de notre Larose. On me l'enverra demain matin. — C'est bon. Faites ce que je vous dis. — Du vieux linge ! Qui donc est blessé ici ?

Le marquis jugea qu'il pouvait éveiller le soupçon , et il se tut. Thérèse, plantée devant lui droite comme un échalas, attendait qu'il répondit; et le marquis ne savait plus que dire, lorsqu'on lui annonça madame de Verneuil. Elle rit comme une folle de la retraite forcée de son ami; elle l'embrassa ensuite de tout son cœur; elle lui conta l'histoire du jour ; lui dit qu'elle lui demandait à dîner; et, comme deux personnes qui sont dans l'habitude de causer d'assez près n'ont pas besoin d'une pièce de douze pieds carrés, le marquis, qui voulait que son salon fût libre, présenta la main à madame, et la conduisit à l'espèce de boudoir oii ils tenaient leurs conférences ordinaires.

Je ne sais pas trop à quel degré de chaleur était montée la conversation lorsqu'on annonça M. le comte d'Orville. Ce qu'il y a de certain , c'est que , pour éviter des distractions, on avait ôté la clef de la serrure, que l'annonce fut fjite parle trou, et que madame de Verneuil marqua assez d'humeur. D'Oliban lui dit qu'il ne pouvait se dispenser de recevoir un homme du rang de M. le comte, mais qu'il allait s'en défaire , sous un prétexte quelconque.

Il passe au salon, et, sans dire un mot, il quitte son habit, et met l'épée à la main. — Je vous dois des excuses, lui dit le comte, et je viens vous les faire. Vos procédés sont ceux d'un gentilhomme du temps de Pharamond, et je déclare que je vous tiens pour aussi noble que qui que ce soit en France. Si cette réparation ne vous suffit pas, je suis prêt à tirer l'épée. — Blonsieur le comte , lui dit le marquis, je vous prie de croire que j'avais envoyé la somme au capitaine des mousquetaires gris avant que j'eusse reçu votre billet. — Je le sais, monsieur. Mon coureur était à peine sorti , que le duc m'a fait dire ce que vous veniez de faire, et je me suis bâté de me rendre chez vous. — Voilà mou honneur à couvert; mais l'insulte que vous m'avez faite n'est pas lavée par de vaines paroles. — Monsieur, je suis à vos ordres. Et le comte met numberge au vent.

Quelque brave qu'on soit, on ne tire pas l'épée comme on boit un vene de vin. Au moment oii on avait annoncé M. d'Orville, madame de Verneuil avait cru voir quelque altération dans les traits de son ami : les femmes po-^sèdent à un degré éminent l'esprit de la minute; je l'ai dit souvent, et je ne me lasse pas de le répéter. Sans que son imagination fût frappée d'une idée positive , la dame avait vaguement pressenti quelque chose de fâcheux; elle crut devoir suivre son ami; elle s'arrêta à la porte du salon; elle prêta l'oreille, et fut frappée du cliquetis des armes. Elle ouvrit avec violence, et, sans rien calculer, elle se précipita entre les combattants. Il était trop tard : le marquis avait manqué sa quarte-basse , et il avait reçu une riposte à travers le bras.

Madame de Verneuil voit couler le sang, et elle jette les hauts cris. Zépliire parait, et il place son maître sur l'ottomane, qui devait recevoir d'Orville mourant; Thérèse accourt, et dit en sanglotant : — C'était donc pour cela qu'il fallait du vieux linge! Klle prend d'Oliban dans ses bras; elle chtrehe à étanclier son sang; elle baise sa blessure, et en deux secondes elle ressemble à une llotlenlote tatouée. D'Orville , qui seul avait conservé du sang-iVoid, soit et revient avec un chinirgien que, par prévoyance, il avait mis de planton à la porte de l'hôtel'. Le chirurgien visite la plaie, et il prononce avec le ton solennel ordinaire à ces messieurs que le marquis sera guéri avant que ses

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quinze jours d'arrèls soient expirés. Le nianiuia prétenlc V.i main f;aucli e à d'OrvilIc; on s'cmbrasic; on a tout oublie, «t on coaviiiit (ju'ou dînera tous cnsimblc.

Ou se mit !» table; cVst madame de Verncuil qui en f.iit les Iionnours. D'Olibaii a le bras droit en iVli:irpe; c'est elle qui le srri , <|ui iui coupe SCS niorceaut, et qui lui aide à lui poricr à su buucUc. Cela donnait au marquis un air tout ii lait inléressanl.

.Madame de \ erncuil était femme : elle ne pouvait se borner à donner des secours ii son ami blessé; il élait tout simple qu'elle voulût savoir ce qui avait amené la c.itastropbe. 8on amant s'exérula de bonne grilce; il r.icoiila les faits sans la moindre altération. — Lli, mon ami, pensez donc au ridicule aIVreux (|ue vous vou; donnez dans le monde. I\'avcz-vous pas asstz de vos affaires et de moi pour vous occuper séri«nsemeiit? On trouvera clranp,c en province que madame de N'eriifuil s'expliquât aussi clairement en présence de d'OrvilIc. Mais alors il était reçu à Paris qu'une femme peut avoir un amant sans que sa réputation en soit blessée. Si elle en avait deux , oli ! alors elle était notée; on en parlait, et on lui faisait toujours le mime accueil. Au fait, qu'él:Ml-on en droit de lui dire? Ce n'était plus une femme comme il faut , d'accord : c'était une femme comme il eu faut , et il est toujours beau d'circ ulilc.

J.es temps sont bien cliangés ; nos jolies Parisiennes sont chastes, comme les haOilantcs d'une ville de province, et il en résulte un grand bien : les jeunes gens, forcés de se marier, ne peuvent plus calculer, et ils épousent sans dot, ce qui est un grand avantage pour les blletlcs qui ne possèdent que leur petite personne.

J.c marquis convint de la justesse des observations de son amie; il protesta se les être souvent faites à lui-même, et il disait vrai; il s'engagea formellcmeut à laisser cUacun user sa vie couime il l'entendrait. Mais,

Chassez le naturel , il revient au galop.

— Ah çà, monsieur le comte , vous acbetez le joli domaine de DarjacPVous abattrez sans doute oc quinconce qui vous prive de la belle vue des cloclicrs de Cbarlres. — Mon cher marquis , il faut vingt ans à In nature pour faire un arbre, et bien certainement je n'abattrai rien.

— Nous abalUez, vous abattrez! — Bien décidément je n'abattrai pas.

— A'ous passerez pour un Gotb. — Tout comme il vous plaira. C'est pour moi que j'achète , et , comme je laisse chacun user sa vie comme il l'entend, j'espère qu'on aura pour moi la même indulgence. — Voilà un homme bien corrigé , dit madame de Verneuil en éclatant de rire et en effleurant de sa jolie main la joue de son ami. — Je me corrige, mon auge , je me corrige. Tout ceci n'est que plaisanterie... Ah ! par exemple, voilà qui est sérieux : votre régisseur est un fripon. — Tout le monde le dit. — Et vous le renverrez. — 11 a volé deux mille livres de rente , et c'est une fortune pour cet hornrae-là. Si je le congédie, son successeur x-oudra aussi avoir deux mille livres de rente, et il est clair que je gagne quarante mille francs à gorder celui qui est en place. — Vous êtes un homme bien extraordinaire. — Et vous, marquis, et vous ?

— Zéphire , dit madame de Verneuil , donnez-nous du Champagne, et allez dire h M. le duc que je le prie de venir passer la soirée avec nous. — IMon capitaine, je ne reverrai jamais cet homme-là. — 11 a eu des torts avec vous , mais il est votre chef et c'est à vous à revenir le premier. — Mais, madame... — Il n'y a que ce mojen-là de faire oublier à nos supérieurs les sottises qu'ils nous ont faites. Il est constant, dit le comte, que le duc s'est montré peu délicat. — IS'ous le mettrons à son aise en ne paraissant pas nous en souvenir, et il nous en saura bon gré. — Jlais, ma chère amie , il me semble que vous avez au5si la manie de vous mêler des affaires des autres. — i\ioii cher d'tJliban, cela se gagne peut-être; mais je crois qu'en celte circonstance je vous donne un sage conseil. Suivez-le, je vous prie, et surtout pis nn mot qui rappelle le passé quand le duc sera ici. — Zéphire, obéissez à madame.

Zéphire part. On plaisante , on rit, on chante. La gaieté s'épuise enfin, et, pour la ranimer, on médit un peu du prochain. Alors la conversation devient inépuisable. Une grande ville oiVre tant de ressources en ce genre! C'est un fermier général et une chunleuse , un duc et une grisette, «ne comtesse et un évêque, une aguès et un vieux maréchal ; et la banqueroute d'un receveur général des finances, et les vers rorail- Imix de Lemicre, et le bonSédaine, et le fécond Grétry.ct Gluck et l'iceiui, et Mesmer, et les calembours du marquis de liièvre, et le mandement de monseigneur... i}ne sais-je, moi? Avec tout cela, trois iiitirlocutcurs, dont une femme, peuvent parler pendant six heures couicculives.

On avait encore mille choses à dire quand le duc parut avec un air Cinl.arrassé , et , au fond , il y avait de quoi Têlre. 3Iadame de A'crncuil fut au-devant de lui et présenta ses deux joues. Le marquis le silua d'un air riant, et la conversation reprenait une certaine chaleur, lorsque le duc, qui cherchait le moment de soulager son cœur, et qui voyait bien qu'il ne le trouverait pas, interrompit le comte, qui commençait le récit d'une anecdote tant soit peu scdndalcuse.

— \otre valet de chambre m'a tout conté, mon cher marquis. On ne doit pas rester aux arrêts quand on a soutenu d'une manière aussi brillante l'honneur de son corps : vous êtes libre. Le marquis remercie

comme s'il avait reru une faveur insigne; le duc s'applaudit d'avoir quatre viugl mille francs de plus en caisse, et il dépose sur la cheminée deux rouliMux... Vous n'avez pas oublié qu il devait de l'argent au maniuis. Il est assez commode de payer ses dettes avec l'argent de ses créanciers. Le comte se félicite d'avoir la terre de liarjuc jnnir le prix convenu ; et dcvaitil avoir «piclque airière-pcnsée ? 1) Oliban avait fait la faute; était-ce à d'Orville à la payer? l'eut-êlrc un vieil honnête homme uurail-il eu quelque scrupule ; mais un jeune seigneur n'y regardait pas de si près. Madame de \ erneuil était cucliaiitée de pouvoir se montrer avec son amant à lOpéra et aux Champs-Eljsées; le marquis avait fait de bonne foi le sacrifice de ses quatre-vingt mille francs, et il ne s'en occupait plus. Tout le monde était content. Le passé ressemblait à un nuage qu'a dissipé un rayon du soleil, dont l'ail peut à peine distinguer les dernières traces. 11 faut attendre le souiicr : d'Oliban fait venir des glaces et des cartes.

— Faites 11 révérence , petite fille, plus bas que cela bien. Ke-

merciiz M. le marquis. C'est Julie , que sa mère a retirée du couvent et (|ui vient présenter ses devoirs à sou maître. — Oui, oui, dit d'Oliban; on la marie à Larose, un fort joli soldat de votre compagnie, monsieur le romte , et je me suis chargé du trousseau. — Moi, reprit madame de Verneuil, je ferai la première layette. — Et moi, poursuivit d'Orville, je fais présent à Larose de son congé. Il sera expédié demain.

La gaieté passe du salon à l'antichambre. Toute la maison est en l'air. Ducrot: racle un mauvais violon ; il fait danser l'allemande à Julie et à Z pbiic , et le vin de M, le marquis circule à la roule. — Demain, demain, disait Thérèse, le beau Larose sera libre et il sera avec nous. Comme il est taillé ce garçon-là ! comme il doit faire di s pO'.ses! Tu en feras avec lui , Julie. — Oh I oui, maman. Et elle rougissait de plaisir, de pudeur.

— Demain, demain, disait madame de 'Verneuil, au salon , je donnerai un bal. Ou dansera dans mon appartement, pour ne jias déranger M. de Verneuil. S'il veut paraître uu moment, je lui en saurai gré. \ous y viendrez, marquis , avec votre bras en écbarpe; cela vous sied à ravir. — EU! madame , que ferai-je au bal ? — Vous y viendrez , je le veux, et elle lui dit à l'oreille : Je suis bien aise qu'on sache que mon amant est brave , et je vous ferai l'honneur de vos quatre-vingt mille francs. J'en dirai deux mots, en passant, à la présidente, à la baronne, et après demain ce sera l'histoire de tout Paris.

Il faut se quitter enfin quand on ne doit pas passer la nuit sous le même toit. Le comte commençait à avaler des bâillements ; le rouge de madame de Verneuil tombait; le chirurgien attendait depuis deux heures pour panser le bras de monsieur. Ou demande les voitures , on y monte, on part.

Le bon Verneuil avait déjà fait la moitié de sa nuit. Il se levait à six heures du matin et travaillait jusqu'à celle du dîner. Il gagnait des sommes énormes ; mais madame avait une loge aux trois spectacles , elle donnait des fêtes, elle ne comptait jamais après son bijoutier ni ses marchandes , l'argent du peuple retournait à sa source. Oh ! c'était une femme bien estimable que madame de Verneuil !

CaiPiTiiG VL — Il commence mal. Comment finira-t-il?

Il était huit heures du matin , Larose ne paraissait pas , et Julie comptait les minutes. Thérèse, aussi impatiente que sa fille, prend son ni:;nlelel de tafl'etas noir, ses gants de fil et son éventail de papier vert Elle trotte, elle court à la caserne, elle entre dans la chambre du beau soldat, elle s'informe... il ne s'est pas trouvé à l'appel de la veille. Thérèse tombe , non sur un fauteuil , on n'en met pas ordinairement dans les casernes; elle se laisse aller sur un banc et le sentiment l'abandonne. Il n'y avait là non plus ni sels ni étber. Le chef de chambrée vide ce qui reste d'eau dans le biJun sur le nez de la défaillie. Thérèse revient à elle et se trouve mouillée comme la rivière. Elle sort en grommelant. — Bah , bah ! dit le chef de chambrée , si on usait de ce moyen-là avec les grandes dames , elles ne se trouveraient pas mal si souvent.

Thérèse court chez le comte d'Orville. Elle lui raconte ce que le rapport du serg. nt lui a déjà appris. Le comte lui dit du ton le plus o'iiligeant qu'il suB'it de l'intérêt que le marquis porte à Larose pour qu'on lui passe encore celle esc.qiade. 11 ajoute que le congé absolu sera expédié dans la journée, ainsi qu'il l'a promis, et qu'on ptut être fort tranquille sur le sort du futur époux. Thérèse retourne à Ihôtel assez satisfaite, et sou premier mot en rentrant est : — A-t-on vu Larose ?

Julie s'était mise en vedette à une croisée qui donnait sur la rue. Ses yeux charmants plongeaient à droite et à gauche. Ce fut elle qui répondit d'un ton dolent : — ISon, ma chère mère.

Thérèse se désole , elle trépigne; elle jurerait si elle l'osait. Comme un incident change un homme en bieu ou en mat ! Larose , qui trentesix heures auparavant n'était bon à rien, est devenu tout à coup l'objet de rafl'ection , de la sollicitude , des alarmes de Thérèse.

Julie demande et obtient sans difl'iculté la permission de travailler dans la chambre oii elle est, et vous sentez bien qu'elle ne fait pas un point : il est dillicitc de regarder à la fois et sou ouvrage et ce qui se

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pjsse «liins la rue. Un uniforme des gardes françaises se montrait-il à dctii cents pas, le cœur de la pauvre petite volait au-devant de lui, et une larme mouillait sa paupière lorsque le passant trompait sou espoir. (Jue de larmes elle versa dans celle Irislejournt'e !

^!a mère vint la prendre pour la faire dîner. Julie se laiss.a entraîner, se mit à t iMc et ne mangea jioiut. Tbi.'rèsc lui servait ce qu'il y avait de meilleur; Julie pmtait un morceau à la liouclie et le laiss.iit retomber sur son assiette. .Sa mère lui parlait de I.arose pour l'égayer un peu, et Julie répondait par un soupir. Elle ignorait encore que, pour bien servir l'.iniour. il faut avoir dîné.

Vers le soir, elle supjjlia sa mère de retourner à la caserne. Thérèse, qui avait eu le temps de réfléchir et qui redoutait le biiltin, prit le bon Ducroc avec elle, et promit à sa lille de rester dans la chambre de I.arose jusqu'à ce que l'appel fut fait.

Les ténèbres couvraient notre petit globe, et la mauvaise huile des réverbères ne permettait pas de bien distinguer les objets de quatre pas. Julie rependiiit reat.iit immobile à sa croisée. Il peut s'arrêter, pensait - elle , en se rendant à l'appel , et s'asseoir sur ce banc de pierre témoin de ses premiers vœux; je le reconnaîtrai , je l'appellerai, je lui parlerai bonheur.

Le suisse de rb6tel.

F.n effet , un homme vient droit à la porte ; il s'arrête, il frappe , et Julie croit reconnaître l'uniforme des girJrs. L'oiseau qui fend l'air pour tomber sur sa proie est moins vif (juc Julie. Elle est cliez le suisse et ne ssit comment elle est descendue. C'est un sergent de la compagnie d'Orville qui apporte le congé. — Oii est Laiose, monsieur, oii est-il? — Je ne le sais pas , mademoiselle. Et M. le sergent est déjà daus la rue.

Julie a reçu la cartouche. Elle la lit, la relit; elle est bien sûre que son amant est libre, et son cœur tressaille de' plaisir. Elle porte son nom à ses lèvres , elle l'y reporte , elle ne se lasse pas de le baiser. (Jue réscrvet-clledonc à Larose?

Thérèse et Ducroc tenaient ferme sur le banc de la chambrée. Les allints et venants, les chansons bacliiques , les propos gaillards, rien n'altère leur imperturbable tranquillité , si ce n'est pourtant les rcflciions assez tristes que dame Thérèse faisait de temps en temps. Enfin le sergent de semaine paraît, sa lanterne à la main. Il appelle tous les commensaux de la chambre , et tous sont présents, l.arose excepté. Thérèse interroge , presse, interpelle le sergent. Le sergent lui répond que le jeune homme ne s'est pas présenté depuis quarante-huit lieures; qu'il ignore que son congé vient d'être espédié, et que, selon les apparences, il a déserté.

A ce terrible mot, Thérèse s'évanouit une seconde fois. Une seconde fois, le chef de la chambrée s'approche le redoutable iiJon à la main. Ducroc enlève Thérèse, et, moitié soutenant, moitié portant , il active dans la couc. Le grand air rend la bonne dame à elle-

même; mais elle pousse des cris à amollir les rochers, elle maudit le marquis, elle arriclic son bonnet de point d'Alençon et elle le foule aux pieds. A ses cris, huit cents hommes en clieniise paraissent aux croisées et parlent tous à la fois; plusieurs sergents s'approchent pour faire cesser ce tintamarre ; ils enlèvent Thérèse , la portent au dehors de la grille d'entrée, et laissent Ducroc maître d'en disposer comme bo'i lui semblera.

Ducroc ne voit rien de mieux à faire que d'aller clierclier un fiacre. A l'aide du cocher, il y monte la dame, et il invoque l'assistance du suisse pour la melire dans sa chambre , la déshabiller et la coucher. Julie est accourue. L'état affreux où est sa mère lui fait pressentir son malheur. Cependant elle l'engage à prendre un peu de repos; elle fait retirer Ducroc et le suisse, et elle veut commencer la toilette de nuit de sa maman. — Il a dé.serté! il a déserté ! s'écrie Thérèse en se dégageant des bras de sa fille. — Il a déserté! s'écrie Julie, et elle tombe à la renverse. Fort heureusement sa tête a porté sur le lit de sa chère mère.

Thérèse, à demi déshabillée, sort de sa cbambre et court l'hôtel en criant : — lia déserté , il a déserté ! Ici , elle s'écorche le coude ; là , le genou ; plus loin le front , parce qu'elle a négligé de prendre une lumière. A force d'aller et de crier, elle arrive à l'appartement de M. le marquis, qui se faisait habiller pour aller au bal, et qui s'occupait agréablement de refl'et qu'y produiraient son bras en ccharpe et les quatre-vingt mille francs qu'il a si noblement donnés.

— Que diable avez-vous donc , Thérèse ? Faut-il vous mettre aui Petites -.Maisons? On en est quelquefois plus près qu'on ne le pense. — Ce n'est pas moi qu'il faut y loger, monsieur. — Eh, qui donc, s'il vous plaîl? — 11 a déserté , il a déserté? — Qui? — Mo» cher Larose. — Eh, qu'importe, puisqu'il a son congé? — Il a son congé , il a son congé; sait-il qu'U l'a, et ne va-t-il pas se dérober à tous les yeux? Où le cherchtr? où le trouver maintenant? Mort de ma vie , vous aviez bien affaire de l'introduire à l'hôtel! — Vous allez voir que je ressemble aux barpies , qui gâtent tout ce qu'elles touchent. — Je ne connais pas les harpies, monsieur le marquis ; mais il est sûr que vous brouillez tout. — Plus de respect, s'il vous plaît, Thérèse. — Il s'agit bien de respect! Ma fille est au désespoir et je me désespère pour elle et pour moi. Du respect , du respect! Si Larose n'était pas entré ici , il eût , selon sa coutume, passé et repassé devant l'hôtel. La lettre du compère serait arrivée ; Julie aurait instruit son amant ; il serait dans mes bras, il serait à ses pieds... Où le chercher? où le trouver? je le répète... Lonue sainte Thérèse, secourez-moi.

— Allons, ma bonne, allons, il n'y a rien de désespéré. Zéphire, tu iras demain aux Petites-Affiches et au Journal de Paris. Tu feras annoncer trois jours de suite que Larose, déserteur des gardes françaises, a son congé absolu et qu'il peut reparaître avec sécurité. — Ces Petites- Affiches et ce Journal de Paris vont-ils loin, monsieur le marquis ?— Par toute la France , Thérèse. — Et si Larose est passé en pays étranger? — Il n'en a pas eu le temps. — C'est vrai, c'est vrai; je me modère , je reviens à moi , monsieur, et je vous demande pardon de ce que j'ai pu vous dire de déplacé.

Elle sort et gagne sa chambre en criant : — Il reviendra , il reviendra. Demain les Petites-Affiches et le Journal de Paris annonceront qu'il a son congé. Julie prête une oreille attentive ; elle nomme son amant, soupire, et retombe les bras sur son lit et sa tête sur ses mains. — Possède-toi, possède-toi, mon enfant; il reviendra , te disje. Julie n'entend plus rien. La fatale nouvelle a enflammé son sang; la fièvre se manifeste , elle dérange le cerveau ; Julie est dans le délire, et c'est Larose seul qu'elle voit, à qui elle parle et qu'elle croit presser dans ses bras. Thérèse, effrayée de l'état de sa fille, court chez le marquis pour l'accabler de reproches. Le marquis, que ces scènes répétées aurcient pu fatiguer, était fort heureusement allé au bal.

O puissance de l'amour maternel ! Thérèse oublie que son bonnet est reslé à la caserne et son fichu dans le fiacre; elle ne s'aperçoit pas que la violence de ses mouvements a cassé le cordon d'une de ses jupes, et elle court chez le médecin de la maison. Elle n'a pas fait cinquante pas que le jupon glisse; ses j.imbes s'embarrassent, elle chancelle. En pareille circonstance , notre premier mouvement est de porler les mains en avant. Celles de Thérèse tombent d'aplomb sur l'étalage d'une fruitière. Les abricots, les pêches, les poires roulent sur le pavé, et la fruitière juve... comme une dame de la halle. Thérèse s'écrie qu'elle va payer le dommage... Autre mésaventure !... ses poches sont restées dans la cour de l'hôtel. La dame harmgcre saule à son chignon ; il lui reste dans la main. Elle crie, elle tempête , elle va frapper... Une patrouille passe, et fll. le commandant n'a pas besoin de faire une enquête : les fruits dont la rue est jonchée l'ont mis au courant. Il iulcrpelle Thérèse de répoudre. Thérèse, exaspérée, parle de Julie, de Larose, de Zéphire, des Petites-Affiches,' de M. d'Oliban, qu'elle charge d'imprécations. Un fiacre allait rentrer, et Us chevaux, l'oreille et la tête basses, espéraient jouir enfin de quelques heures de repos. Le caporal-commandant arrête la voiture ; il y fait monter Thérèse, y place un de ses hommes avec lui et renvoie les autres au corps de garde. Il fait toucher rue de Sèvres.

'Jhérèse crie plus haut que jamais, et la colère l'empêche de donner de la suite à ses idées. Plus elle crie et plus M. le commandant se confirme dans l'idée qu'il a conçue d'abord. On arrive aux Petites-

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maisons. Le coclirr sonne-, on force Thérèse à descendre, et on mande l'économe pour qu'il ait à n'connailre une folle ()<ii , selon les apparences , s'est éilijppi'e de l'hospice. A ces mots , Tlii'rèse se lor J les bras, elle déiliire l'oreille du euporal et arracbe le bonnet de velours crasseux de l'économe. Elle veut parler et ue trouve plus de voii. — Quel... qu'elle soit de... de... de cette mai... m.ii... maison ou d'une autre, dit l'économe, c'est une... nue lemmc dont... dont., dont il faut s'ass... s'ass. s'assurer. 11 lixre 'lbéri'.<c à deux sœurs vigoureuses qui, pour avoir plus toi f.iit, l'enfirment dans la première loge qui se présente et retournent s'étendre sur leur coucbvlte.

Comment Laroso glissait un billet k Julie.

Contre qui Thérèse s'cmportera-t-elle maintenant? contre quatre murailles? Le parti le plus sage , le seul même qu'elle pût prendre, était de se calmer, et c'est ce qu'elle fit. Elle revint à elle si complètement que, si elle avait pu vaincre l'inquiétude que lui donnait Julie, elle eut fini par rire de cette aventure. E:lc litonne, elle cherche, elle rencontre quelques brins de paille , et elle s'assied pour attendre plus commodément que le jour lui permette de revendiquer son marquis et de retourner à l'hôtel.

Elle pensait à sa fille , et elle regrettait amèrement de n'avoir mis personne auprès d'elle; elle pensait à Larose, à l'eflet de l'annonce qui allait le rendre à l'amour et a-a bonheur; elle pensait à M. le marquis, qui , fort innocemment, et elle en conven.iit, l'avait poussée aux Petites-Maisons , lorsqu'un certain bruit vint frapper son oreille. Elle tressaille , elle écoute ; le bruit augmente , et clic reconnaît le son de quelques vieilles ferrailles qui s'agitent avec assez de force. Thérèse croyait aui revenants et aux sorciers. Cependant elle ne s'arrêta pas à cette idée. Elle jugea qu'on l'avait rendue commensale d'une loge déjà habitée par quelqu'un qui n'était pas plaisant. Elle se serre contre le mur et elle retient son haleine : la crainte avait fait disparaître le côté plaisant de sa réclusion. — Ah! pensait-elle , c'est moi seule qui suis cause de tout. Si je n'avais pas rudoyé, humilié, désespéré Larose, il n'aurait pas déserté, Julie ne serait pas malade, ni moi aux Petites- Maisons : le malheur est un juge inflexible qui ne nous permet plus de nous flatter. Diable ! je viens de trouver là quelque chose qui a l'air d'une maxime.

Tout à coup une voix sépulcrale se fait entendre. — J'ai perdu ma couronne et j'en suis au désespoir. — Ah! disait bien bas Thérèse, c'est un roi détrôné. — Si du moins , avant de descendre du trône , j'avais pu étrangler cette m:ilheureuse femme de chambre qui me mettait toujours ma robe à l'envers! — C'est une reine. — Jlallieur à la première qui se présentera devant moi! je la mets en lambeaux. — Oh : mon Dieu, mon Dieu, secourez-moi ! Et une sueur froide coule de tous les membres de Thérèse.

— Qu'aperçois -je la-bas? reprend la folle. — Ciel ! elle a des yeux de chat. — "Senez ici, ma mignonne, venez, nous causerons ensemble.

Thérèse se sent mourir. — Si ma chaîne n'était pas si courte, j'irtii vous trouver ; mais je ne peux faire deux pas. Ici Thérèse commence à

respirer.

lîientol le jour naissant éclaire le triste réduit où Thérèse a éprouvé tant de sensations différentes. Ses yeux se portent sur la princesse infortunée qui ne peut souIVrir qu'où lui mette sa robe à l'envers. Une jeune personne , nue comme Eve avant son joli péché, que couvrait à demi une longue chevelure noire , que sou e ilrèmc p.ileur rendait plus inléressjiite, dont les ip-ands jeux bleus, pleini de douceur, inspiraient la confiance, la regarde d'un air louchant. — ^ ous n'êtes jamais méehanle, lui dit-elle, puis(|ue vous n'èles pas enchainéc. Moi, j'ai des moments affreux, et on me les fait cruellement expier. Vous me rej;aidez avec afl'ection ; vos yeux se remplissent de larmes! Ah! voilà la première marque d'inlérèt-que je reçois depuis que je suis ici. Ap- |)rochez-vous, que j'aie encore le plaisir de porter ma main sur un creur sensible, \eiiez, ne craignez pas Cécile; je sens venir mes accès, et je vous avertirai,

Thérèse , émue au delà de toute expression, avance , recule , avance encore, et retourne à la place où elle a passé trois heures. L'infortunée lui lend les bras et l'appelle de nouveau avec un accent qui porte le trouble d.ins son àme. Le sentiment l'entraîne; elle ne connaît plus la crainte, elle presse Cécile contre son sein.

— Elci-vous aussi une victime de la méchanceté des hommes? Rien en vous n'annonce l'aliénation d'esprit. — Une méprise m'a conduite ici , mon enfant , j'en sortirai bientôt. — Vous sortirez, vous sortirez ! Et moi , je suis condamnée à vivre , à souffrir , à mourir dans ce cachot ! Un frère ! Quel frère , grand Dieu ! 11 a tué l'amant que j'adorais au moment oii nous allions former les nœuds les plus désirés et les plus doux. Le désespoir m'a écrasée de sa main de fer; ma raison s'est aliénée; on a s-jisi ce prétexte jiour ni'enfermer ici; on y paye une modique pension pour moi , et on jouit de ma fortune, qui est considérable. 11 est des maisons où je serais décemment, où on me traiterait avec douceur. Ici je n'ai que des bourreaux. Voyez ces fers qui m'entrent dans la chair, mon sein meurtri , celte paille humide et infecte , ce vase grossier, le seul que j'aie, et qui reçoit alternativement ma nourriture et sa décomposition... Eloignez-vous", éloignez-vous, ou votre mort est certaine.

Thérèse surprend entre les mains âe Julie les billets de Larose.

A l'instant les yeux de Cécile s'enflamment, son teint s'anime, elle agite ses fers, elle vomit des imprécations. Thérèse a eu le temps de fuir.

Une autre scène se passait dans la cour. L'économe querellait les sœurs qui avaient enferme Thérèse dans la loge de Cécile. — Celle imprudence, leur disait-il, lui a peut-être coûté la vie. Il regarde au guichet de la porte , et l'explication que désirait si vivement Thérèse commence eniin. Elle raconte tout ce qui lui est arrivé depuis la veille

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«a soir. Les faits sont si précis , ils ont un tel caractère de \6r\lé que l'ét-uiiome ne suit h quelle itlée s';irrèlcr. — Elle est bien dans ce iiioiMiiit, pensait il, it bur ;ui soir elle él:iil fiiriiuàe. Elle a i)cul-èlic des intervalles de raison ; je vais proliler de celui-ci.

11 fjit ouvrir la porte; on prend Thérèse et on la conduit dans une loge plus s;iine et plus agréidde Tlu'rèsc trou\c tiès-inauv;ii.i qu'on lie se rende p.is aux indications qu'elle a données; clic exige , elle ordonne qu'on aille à l'instant à l'iiôlel, qu'on y prenne des reuseiguemenls pusitils et qu'on lui rende sa liberté.

Ce que demanlail Thérèse parut très-juste à l'économe. Mais il n'était pas ctpédilit", et son béi;aieincnt allour;.'ail singulièrement 11 conversation. Deui heures s'écoulèrent encore avant que la porte s'ouvrît dérmitiveuient. Uucroc parut enfui. 11 poilait <;e qui était nécessaire pour que Thérèse pût sortir décemment. Cinq minutes sulïui nt à sa toilette , cl elle courut joindre Ducroc , qui par respect pour la bienséance , l'attendait dans la cour.

Sou premier mot fut pour Julie, el le second arrêta le rire fou du f.ulutuhi de M. d'Ulilian. Julie était l'aiblc, mais la fièvre avait cessé. Diicroc avait i>assé la nuit auprès d'elle; il lui avait parlé conslamnienl de Larosc, de son i)rochain retour, el il était parvenu à la calmer. Thérèse l'endjrassa; elle envoya l'économe à tous les diables, et monta dans la voilure qui l'atlendait it la porte.

Tous les gens de 1 hôtel avaient été sur ined pendant la nuit. Ils l'avaient cherebée chez ses amis , chez les fournisseurs du marquis ; ils avaient pris des informations dans tous les corps de garde du quartier, l'.conduils par les uns , malmenés par ceux qui n'aiment pas à se lever à deux heures du malin, ils avaient appris seulciiient qu'une patrouille avait arrêté une folle qui courait les rues , et qu'on l'avait conduite aux l'etitcs-.Maisons. La raison , le jugement , la gravité de dame Thérèse n'avaient pas permis qu'on s'arrêtât au récit du caporal ; mais, quand elle descendit à Ihôlel , chacun se dédommagea des fatigues de 1 1 nuit par des éclals de rire, par des plaisanteries plus ou moins piquaulcsaux([uellcsil fallut bien que la bonne dame se prêtât : le moyen le plus sur de désarmer les railleurs est de rire avec eux.

A Irovers ces accès d'une gaieté feinte , Thérèse réfléchissait. Elle sentait bien que son aventure avait un caractère qui ne flattait pas son amour-propre, et que, par cette raison, on ne l'oublierait pas de sitôt. Elîc résolut de lui donner une tournure solennelle et de se rendre ainsi plus recommanduble que jamais.

— Le désagrément que j'ai éprouvé, dit-elle, m'a fait faire de profondes u'fleiions sur la perversité humaine, et il me fournit l'occasion d'être ulile à une victime de la plus noire scélératesse. Elle se nomme Cécile , clic vante ses charmes et sa candeur, elle raconte ses malheurs , elle peint l'horreur de sa situation actuelle. Dès lors la disgrâce de Thérèse s'ennoblit; c'est un ange tulélaire qu'une main divine a conduit pour punir un frère dénaturé. L'c'prit des auditeurs est tourné vers Cécile: chacun lui piêto les attraits qui llaltent le plus son imagination. On entend le bruit de ses fers , on voit s?s meurtrissures, on répète les paroles qu'elle a adressées à Thérèse. Zéphirc proteste qu'il ne laissera pas un moment de repos au marquis que la pauvre demoiselle ne soit placée d.ms un asile décent. Ses camarades cchauflent son zèle , lui montent l'imaginatio:! et le désignent comme le vengeur, le linératcnr de la beauté. 'Ihcrèse l'embrasse sur les deux joues. Celle faveur, qu'il eût dédaignée un quart d'heure auparavant, est pour lui une marque précieuse d'estime , un prix honorable de ses bonnes intenlions. Dans tout l'hôtel on ne parle plus que de Cécile et de sa prochaine délivrance. Julie pleure sur ses infortunes. Et comment ne donnerait-elle pas des larmes à une demoiselle qui a perdu son amant?

IS'e l'imitez pas, mon cher lecteur. Passons à des objets plus gais, et s.ichonj ce que faisait le marquis pendant le coins de cette unit désastreuse : il n'y a pas de moment dans la vie oit on ne puisse trouver un Jean qui pleure el un Jean qui rit.

CavPiTRE VII. — Il est capitaine.

Il y • «lili'érentes séries de bals. Chez les uns on a dîné en famille un dimanche. Le moka a égayé fout le monde, même les grands parents. La demoiselle de la maison regarde sa maman d'une certaine manière. I.a maman dit nu nvjt à l'oreille du jeune frère. Il santé sur son chapeau, il saute en sortant, il saute dans la rue. Au bout d'une demi-htnrc, cinq à six j-uncs personnes paraissent; elles sont accompaguécâ de leurs frères, de leurs cousins, d'amis avoués de la famille, l'oint de prétentions, point de toilette; on ne dansera qire pour le plaisir de danser. Le ménétrier ordinaire esl là ; son violon est encore discord, après avoir élé accordé; mais le premier coup d'arclict esl le signal de la joie. On court prendre ses places; on se lance, une contredanse suiccde à une autre; la vieille servante ne snll'it pas pour faire circuler l'ori;eal, le sirop de groseilles, l'eau sucrée et l.i brioche. Chacun sert sa danseuse, et ne s'oublie pas. Eulin on se sépare à miuuil, avant d'êlrc fatigué, avant d'avoir épuisé le plaisir, cl on SO réunira avec une satisfaclion toujours nouvelle.

Aiib iirs, lui b.il Cit une alï.iire iniporlaiiie. Les invitations sont faites fjuil jouri d'avance; cl pendant huit jours ks unes font travailler leurs

couturières; les autres, moins riches, mais tourmentées aussi du désir de briller, passent ces huit jours à faire et à déliiire. Les jeunes demoiselles oublient des occupations utiles; les'jeunes femmes oublient leur ménage, leur enfant, car niaintcnanl il est du bon ton de n'en avoir qu'un. Elles ne pensent à leur mari, pendant cette semaine, que pour lui demander de raigent. Le mari est assez porté à en refuser; mais sa femme le couvrira de ridicules, et un ridicule est mortel à Paris. Une banqueroute s'oublie bien plus prom|itcment.

Enfin le grand jour, que dis-je! la grande nuit commence à étendre ses voiles; on commence à s'habiller. Quelle délicieuse jouissance doit suivre des travaux de huit jours! Pas du tout. Ici, uac malheureuse robe est trop longue par devant; là, une guirlande do roses, qui en garnit le pourtour, est inégalement placée; plus loin, un peigne ne peut percer un diadème qu'on n'a formé qu'en relevant avec force, et au risque de se donner une mi;;r.iine, les cheveux du derrière et du devant de la tèle. Deux dents du peigne ont ployé; il faut l'envoyer chez le bijoutier. Partout le dépit, l'impatience succèdent au plaisir qu'on s'était promis. Onze heures ont sonné, et on n'est pas prêle encore. Enfin , on monte dans sa voiture, dans un remise, dans un fiacre; on arrive, et il n'y a pas encore une contredanse formée. On se regarde, on rougit; on est confuse d'être venue sitôt. Cet empressement donne un air tout à fait bourgeois, ("ependant, dans une réunion quelconque, il faut bien qu'il y ait un premier.

A minuit l'orchestre est placé, et comme là tout est ambition , des malheureux qui ne connaissent pas uui note s'avisent de jouer en partie. Ces malheureux-là se font payer trente-six francs par séance , et on se perdrait de réputation si on ne les avait pas. Aussi font-ils les importants, et les gobe-mouches leur marquent des égards.

On a eu grand soin de s'assurer d'une ou de deux femmes qui ont la réputation d'être excellentes danseuses, et qui n'ont que celle-là. Elles ne quittent pas le parqnct, et des gens, aussi superficiels qu'elles, ne se lassent pas de les admirer. Elles excitent nue émulation générale, et M. de la Gavotte ne sait plus à qui entendre. 11 est fatigué, excédé; il ne tiendra pas longtemps à ce genre de vie; aussi comptet-il se retirer quand il aura douze mille livres de rente. En attendant, il court donner ses leçons dans un très-bon cabriolet; et le maître de français, son voisin, n'est pas silr de payer comptant la paire de souliers qu'il lui faudra à la fin du mois

A trois heures du matin, on sert un magnifique ambigu, où on mange sans faim, on boit sans soif, el il faut digérer. On saute des boulangères, des ronds de Ixonchin; on se fait enfler les pieds an carillon de Dunkerquc. On se sépare enfin ; ou rentre chez soi, accablé, affaissé, et on se met au lit pour en sortir avec un mal de tète qui durera pendant le reste de la journée.

Vous prévoyez bien que le bal de madame de Verneuil était du second genre. Le marquis avait un habit lilas, brodé en argent, sur lequel son écliarpe noire tranchait d'une manière tout à fait agréable, les femmes ne lui disaient rien de son affaire; mais elles le regardaient avec une bienveillance marquée, et quelques-unes rauruiuraient tout bas : — Oh ! je voudrais que mon amant se fît donner un petit coup d'épée ! Comme cela rend un homme intéressant! Ce serait à qui l'aurait, et il u'aimerait que moi, car enfin, ces dames... — Je vous entends; elles sont loin de vous valoir, n'est-ce pas ?

Le comte d'Orville fixait aussi l'allention de quelques connaisseuses. Selon elles, celui qui avait donné le coup d'épée valait au moins celui qui l'avait reçu. D'Orville n'était pas de la société ordinaire de madame de Verneuil; sa belle amie n'avait pu être invitée; madame de Verneuil , d'ailleurs, ne la connaissait pas. Au bout d'un quart d'heure, toutes ces dames virent qu'il n'avait là personne à lui. On le supposa libre, et bientôt il s'aperçut qu'il n'avait qu'à jeter le mouchoir. Le pas était glissant pour un jeune seigneur. Celui-ci succom'aera-t-il h l'occasion? Won. Ce n'est pas qu'il se pique de fulélilé, ne lui faites pas l'injure de le croire. Bl.iis, son amie a du crédit; elle est au momcut de lui rendre un service essentiel ; et tout se sait dans le mouJe. — Ah ! pensait-il , si j'avais mon régiment !... Ingrat !

IM. de Verneuil avait paru un moment, comme l'avait pressenti madame son épouse. Il avait salué quelques personnes de sa connai;sancc; il leur avait adressé quelques mots, auxquels on avait réponda d'une manière assez insignifiante. Du reste, on lui avait laissé liberté entière de rester ou de se retirer : dans une certaine classe, le m.iri est l'être le moins remarquable de la maison. Celui-ci .se relira à une heure, sans marquer ni humeur, ni salisfacliou. Il semblait ne s'êlrc moniré là que pour calculer ce que lui coiilerait la fête que donnait sa femme.

Entre une vahc et une colonne, on remarqua que la présidente et la baronne allaient de femme eu femme, ne disant que quelques mots, mais parlant avec une extrême vivacité. Celles qu'elles venaient de quitter portaient les yeux sur d'Orville cl dOliban. Tout à coup on se divisa deux par deux, et on ne parla plus que des quatre-vingt mille francs. L'oflicicux marquis fut le liéios du moment. On commençait à lui adresser des félicitations et à regarder d'Orville d'un air moins favorable, (piand l'orchestre joua un clé. On ne résiste pas à cela. D'Orville, d'Oliban et les quatre-vingt raille francs furent oublies; mais ou se profil bien de s'en souvenir le lendemain, d'en faire la nouvelle du jour et de la commenter, selon l'usage.

L'OFFICIEUX

On esl un peu vicieux dans le monde, mnis on y couvre le pt'clié d'un vernis Q;ilteur : c'est la différence essentielle qui evtsle inlre In bonne et Ij mjuvaise conipignic. Ceprn lant un vice ([u'un :i l'-irt de rendre aim.ible n'i'\clul \y.is une ccrlaine dtlic;itf»sc qu'on l'oilc à l'excèi quand il est question des inlrièls d'aulrui. Ceuï qui ne d.uisalenl pas continuaient à parler de il'Olilian, tl trouvaient fort extraordinaire (pi'une indiscrétion lui coûtât qualrc-viii(;t mille livres et une palette de sanj;. Il était clan* que plaindre l'uu, c'était Marner l'autre. U'OrNille ne perdait rim , et il esl des choses qu'on devine quind on ne peut les entendre. .Son embarras croissait à cliaquc instant, et cependant il sentait la nécessité de rester pour contenir les causeurs par sa présence; il sentait aussi l'air gauche qu il devait avoir, et qu'il avait réellement. Un coup inespéré lui ramena tous les esprits.

Un laquais vient lui dire que le coureur de la comtesse d'Orfeuil demande à lui parler. D'Urvillc ne soupçonne rien encore; nais il esl enchinlé de pouvoir sortir un uioiucat, ne fùt-cc que pour reprendre la suite de ses idées.

Il rentre cinq minutes après, et son air est radieux. — Messieurs, dit-il , je voulais acheter la terre de Harjac, et je n'avais en caisse que la somme qu'on en deinand.iit. Une indiscrétion, faite ccpendint par un motif tres-louable, en a fait porter le prix à cent mille éciis. Il fallait que je renonçasse à l'acciiiisilioa de cette terre , qui , vous le savez, est à ma convenance, ou que j'accejilasse le sacrifice de M. d'Oliban. C'est ce que j'ai fait, en me réservant de lui rendre plus tard une somme que je ue considère que comme un prêt. M. le comte a-t-il bien pensé ce qu'il dit là? Il nie semble que voilà la première fois qu'il parle de rendre. Il continue :

— En attendant, je me suis empressé de reconnaître un procédé par tin autre. J'ai vu ce matin quelqu'un à qui on ne refuse rien , et voilà ce qu'on m'écrit : k Je me hâte de vous apprendre que le roi vous a donné le régiment de chasseurs ii clieval des Vosges, qui sera formé à Pithiviers ', et qu'il fait présent à M. d Oliban d'une comp.ignie dans ce corps.

Un homme qui promet de payer ses dettes, et qui , en attendant , fait avoir à son créancier, et pour rien , une cooipagnie de cavaleiie qui alors coiîtait assez cher, est au-dessus de tout reproche. Les ligures s'épanouissent, les félicitations se succèdent; d'Oliban marque sa reconnaissance par des expressions qui partent du cœur; madame de Verneuil embrasse d'Orville; d'Orvillc esl à son aise. Une joie franche commence à régner partout; le jour parait, cl on ne pense pas à se retirer : on est si rarement gai à Paris ! Ce bal enfin se termina à la satisfaction de tout le monde, ce qui n'était pas sans exemple, mais ce qui n'arrivait pas tous les ans.

CUAPITRB VIU. — Cécile.

Le marquis venait de rentrer à l'hôtel. Zéphire, plein encore du noble enthousiasme que lui avait inspiré la beauté souffrante, ne put s'emiiccher d'en pirler à son mailre en le déshabillant. — Laisse-moi tranquille; j'ai promis à madame de Verneuil de ne plus me mêler des ad'aires des autres. D'ailleurs, je viens d'obtenir une compagnie de cavalerie, et il faut que j'aille remercier le ministre. Du chocolat à midi; que mes chevaux gris-pommelé soient à mon carrosse neuf, et mes gens en grande livrée.

Il prenait son chocolat. Z.^phire, poussé par Thérèse et Ducroc , stimulé déjà par le désir de jouer un rôle dans une aflaiie qui devait avoir de l'éclat, Zéphire présente à son mailre un écrit qui courait partout, jusque dans les antichambres, et que le libraire de monsieur, disait il , venait de lui envoyer : c'était un mémoire de M. de Voltaire en faveur des Calas. — Cet homme de génie, disait Zéphire, se couvre d'une gloire immortelle, et vous pouvez, monsieur, en acquérir comme lui : la situation de Cécile est aussi déplorable que celle des Calas; comme eux elle est victime de l'injustice, et elle attend un libérateur. — En effet, un mémoire composé par un avocat célèbre, et qui paraîtrait sous mon nom, parce que je l'aurais payé... — C'est cela, monsieur, c'est cela. — Jlais j'ai promis à madame de Verneuil... — Vous ne vous êtes pas engagé à ne pas faire de bien , et elle est loin de l'exiger. — ISou; parlerons de celle aflaire à mon retour de Versailles.

D'Olihan fut forcé de recoonaitie encore la suprématie de d'Orville. Celle du grade militaire était incontestable; mais un capitaine, fùt-il duc, n'entrait pas chez le ministre; il lui fallait un introducteur. L'amour-propre est adroit; il tire parti de tout. Le marquis devait une visite de remerciment au comte, et il saisilce prétexte pour descendre chez lui. 11 fil tomber la conversation sur les obligUioos qu'ils avaient tous deux au ministre, et le comte adopta celte idée; il proposa de partir pour Versailles : c'est oii d'Oliban lallendail.

On va, on revient, très-satisfjit de l'accueil qu'on a reçu. On arrtite chez le tailleur en réputation, cl ou commande des uniformes.

' J'ai plusieurs fois conduil mes pcrs.innogcs dans dilîéccnîes villes où se sont passées des scènes plus ou moins plaisantes. Je ne sais encore ce qui arrivera à Pilhiviers; mais je liccl.ire que je n'ai jamais été dans celte ville, que je n'y conna s p,-rsonne et que j'ai i o.r ses hjbiianls 1 cslime que je dois à tous mes compatriotes. J'espère, d'après cela, qu'on ne cherchera à faire aucune application.

On court chez le sellier, chez le fourreur, it dans huil jouri aa plus tard on pourra partir pour l'itliivier». D'Oliban remet le roai« chez lui, et piiuhiiil le ii-.ijel i|u'il lui reste s faire pour rentrer ii l'Iidtel, le mémoire de \ollaire bii revient à rima;;iiialiiin ; il «e rappille les paroles de Zéphire ; la belle chaleur de ton valit de clnmlire le pénètre pir degrés, 'loul à coup il lire le cordon, cl il or.lonue à son cocher de le conduire uu\ l'elilesM litons.

L'économe voit sortir d'un équipage brillant un jeune seigneur couvert de broderies cl précédé de trois laipiais g.doniiés sur toute? ks tailles; toutes les portes s'ouvrent à rinstaiit; le marquis se fait conduire à I i loge de Cécile.

Ce n'était pis en ce moment une reine détrônée et vindicative. Elle était dans ce calme touchant qui avait si fortement intéresiv 'l'hérèic. Elle déplorait ses malheurs, et elle était disposée il l'épuiidrc fit questions i|iie le inan|uis , déjà très-éuiu, devait nécessairement lui faire. — Dites-moi, ma petite, comment se noinuie ce frère dénaturé ? — Le baron de \ ercelle. — Oii demeure-t-il':' — En son hôtel, rue de l'Unis ersilé. — C>uel était le noui de l'ainaiit que vous avez perdu

d'une manièic si déplor.dile ? — Le chevalier d'ilaulecourt Oh,

malheureuse ! lu veux encore lue lucltre ma robe à l'envers! Plu5 de pitié, plus d'espoir de pardon. Meurs... meurs... et Cécile agile ses fers -avec une violence qui effraie le marquis. 11 s'éloigne à îjrands pas de ce lieu d'horreur, et, des Petites- .Maisons chez lui , il répétait sans cesse : — Est-il possible que la nature ait produit un être comme ce baron de ^'ercellc ?

Comment cntaïuera-t-it cotte afl'aire ? Fcra-t-il commencer de suite le mémoire qui doit l'immortaliser?... JNoii, non, il faut avoir des procédés, mèiuc pour ceux qui en méritent le moins. 11 écrit au baron , et il lui demande un rendez-vous.

Le baron de Vcrcelle se pique de politesse. Il répand aussilùt qu'il recevra M. le marquis demain à midi. Il ajoute qu'il se reiilr..it à l'instant à son liôtel, si une indisposition assez grave ne le forçait à garder la chambre.

Le reste de celle journée devait appartenir au plaisir. D'Oliban court chez madame de Verneuil; sa femme de chambre lui apprend qu'elle esl allée rendre une première visite à madame d'Orfeuil. Le nurqu's s'étoune d'une démarche qui ne lui paraît pas inolivée. La femme de chambre lui dit à l'oreille que sa maiiiesse a su que madame d Orl'euil esl la personne à qui on ne nfuse rien.

Il se fait conduire chez cette dame, à qui il doit aosù un tribut de reconnaissance. Un service rendu et le sentiment qu'il insjiire ont bientôt établi une sorte d'intimité entre deux femmes que l'unirormilé des goi'its tendait déjà à rapprocher. D'Oliban les trouva occupées de projets pour le temps de leur veuvage. Plus de plaisirs bruyants, plus de bals surtout. Elles donneront deux h ures par jour à leurs emplettes, une autre à leur enfant. Le reste de la journée sera consacré à quelque travail d'aiguille, à des lectures amusantes, et le soir on ira au spectacle sans rouge et sans diamants. Mais quand l'aulomuc ramènera les objets chéris dans la capitale, les plaisirs lepreudeont leurs droits, cl on se dédommagera de longues privations.

Le comte parait, et un souuiet à son approbation le plan qu'on vient d'arranger. Le comte et le marquis proposent aussi le leur. Un régiment à former, à discipliner, à instruire, occupera presque tous les momenls. Ils ne verront la société que pour ne pas se singularistr, et ils ne joueront que le ioilon, qui, pendant trois heures, ne donne |>as le mot pour rire. On esl très-content les uns des autres; on se jure de ne pas sortir du cercle qu'on s'est tracé; on est de la meilleure fui du monde en ce moment : combien de temps le traité tiendra-t-il?

Ou ne peut s'occuper longtemps jl'affaircs strieusis. Si on ne passe pas rapidement de sages réflexions à la gaieté , on peut tu nioirs répandre de la variété î^ans la conversai ion en la portant sur des objets attachants. Le marquis avait des moyens si'ts de fixer l'alteiilion : il paria de Cécile et du baron de Vercclle. Les femmes ;cn^ibUs éprouvent sans cesse le besoin d'exercer les facult- s du co-ur, et ces dames se passionnèrent pour Cécile. Elles prononcèrent l'evlrème différence qu'on doit établir entre se mêler de tout et le désir d'arracher une infortunée à l'oppression. Le marquis, fort de l'assenliinent de madame de Verneuil, se livra enlièremenl tux impulsions d'un z.lc qui n'avait pas besoin d'être stimulé.

Revenons à licléressanle Julie. Que fait-elle pendant que le marquis, tout à son avancement, à Cécile, et un peu à l'amour, parait l'avoir oubliée? Elle a reçu ses présents de noces. Elle a tourné, retourné chaque pièce; elle a essayé dix fois son peigne, ses boucles d oreilles, son collier; toujours plus contente d'elle, lUc oubliait la marche du temps. Quel chagrin cuisant la coquetterie ne fait-elle pas oublier à une femme? A onze heures du soir, les rédacleurs des deux journaux envoient des épreuves à l'iiôlcl : ces me. sieurs ne sont pas toujours aussi obligeants; mais Zéphire leur avait raconté la triste hisloiie de Larose et de Julie. Et quel homme ne s'enipre?se de se rendre agréable à une jolie personne? Julie, toujours pTce de ses bijoux , et surtout de ses seize ans, lisait devant une glace les annonces d.s Pdiles-Afphes et du Journal de Paris. \ ch.iquc ligne, elle porliiit un ceil sur la glace, et elle souriait d'un air qui voulait dire : — Oh ! qu'il me trouvera bien comme cela I

Une femme contente d'elle et que caresse l'espérance jouit du pré-

L'OFFICir.liX.

sent et vil dans l'avenir. Passant d'un eicès à un autre, elle n'ouvre jilui son co'ur qu'à des sensations douces, cl clic cesse de compter les moments. Julie a retrouvé l'appi lit cl le sommeil.

Le manjuis, en s'cvcillant, lunsHit à son entrevue avec le baron de Verccllc. Il y pensait en déjeunant, cl il ne savait trop à quelles mesures s'anèter. Le menacer de la rii;ueur des lois était peut-être le mo)cn de tout (jàter. Clicrclier à eiciter sa sensibililô, h l'aire parler le remords, était peul-clre celui de ne rien obtenir. Il iic connaissait pas le baron , il ifinorait sou âge et son caraclère... Après bien des réHeiious, il résolut de sui\ re l'impulsion du nioiuent.

11 part, il arrive rue de l'Université. Il est reçu par un jeune lionime d'une li,i;urc beureuse, qui l'accueille de la m.inicre la plus llitleuse, et cjui lui demande à quoi il est redevable do sa visite. Le manpiis étiit slupéfait, et ne répondait pas. Il ne pouvait concevoir qu'on c icliàt une àmc alroce sous des dthors si séduisants. Plus incertain que jamais sur le parli qu'd doit prendre, il donne le temps à î^l. de Verccllc de répéter plusieurs l'ois sa question. Il fallait répondre enlin, et le marquis, fort embarrassé, balbutia quelques mots qui amenèrent la conversation suivante :

— Vous avez une sœur, monsieur le baron .. — Ma sœur est folle.

— Je le sais bien. — Pourquoi donc vous mèlfz-vous de ses atl'aires ?

— Sa situation est si déplorable... — Brisons là, s'il vous plaît, monsieur. — Ecoulez-moi, de r;ràce. — Vous êtes le trentième que ma sœur envoie ici pour me demander ce que je ne dois pis , ce que je ne peux pas faire. — Il me semble, monsieur, qu'elle a de graves sujets de plaintes contre vous. — ILIi bien! monsieur,! qu'elle les fusse valoir. — El que répondrez-vous devant les tribunaus ? — C'est mon alïaire, monsieur, et je vous prie de ne pas me pousser davantage. — Encore quelques mots, monsieur, et je me retire. Si on entame un procès... — Oli ! un procès. — Vous aurez à vous défendre sur plus d'un point. Le clievalier d'IInutecourt... — 11 a chercbé sou sort, et depuis longtemps celle affaire est oubliée. — Votre sœur ne l'oublie pas. — Pour son bouneur, elle n'en devrait jamais parler. Je crois, monsieur, que celte conversation a été assez loin, et je vous prie de vouloir bien me laisser à moi-même.

— Que diable a-t-il voulu médire ? pensait-il en se retirant. Pour son honneur, Cécile ne devrait jamais parler de son affaire avec le chevalier. Aurait-elle eu quelque tendre faiblesse !... Eh I quand cela serait, c'était une raison de plus pour les marier. (^)uc diabie ! s'il nous fallait tuer tous ceux qui sont bien avec nos sœurs et nos femmes, nous n'en finirions pas. Avec sa figure doucette, le baron est un cnlèlé, dont on n'obtietidra rien que par les voies juridiques. Quelle perversité ! quel aveuglement! Eh bien ! on plaidera, monsieur le baron; et pour disposer favorablement vos juges et ceui de Cécile, je vais commander mon mémoire.

Il court chez cet avocat renommé, alors l'aigle du barreau, el qui, depuis, a été égalé. Il raconte les faits avec celte force, ce ton persuasif, si propre à entraîner le défenseur de l'opprimé. L'avocat s'enflamme à son tour; il prend des noies sous la dictée du marquis; il lui promet que le mémoire sera fait en quarante-huit heures, et il le remercie de lui avoir donné me cause qui doit ajouter à sa réputation. Le marquis s'explique; il offre de l'argent, beaucoup d'argent , pour que son nom paraisse en tète du mémoire. L'avocat réplique que tout l'or du Pérou ne le ferait pas renoncer à la célébrité que lui donnera cette afl'dire. 11 représente au marquis que la gloire militaire est la seule qu'il doive ambitionner; et, pour concilier leurs prétentions rc-pectivcs, il lui promet de le désigner dans le mémoire comme le protecteur de la déplorable victime. Ce sera lui encore qui sollicitera le rapporteur, qui verra le président de la chambre; son nom volera de bouche en bouche, et chacun d'eux aura dans le succès la part qui lui appartient If'gitimcment.

Le marquis n'était pas opiniâtre. Il convint que l'avocat avait raison. Il renonça à la gloire de grand écrivain, qu'il sentait intérieurement qu'on pourrait lui contester, et il se borna à celle moins éclatante qui suit toujours une bonne action.

11 était dé^:iJé que d'Uiiban n'aurait plus un moment de repos. Il court rendre compte à madame de Vcrncuil de ce qui s'est passé entre lui et le baron. Madame de Vcrncuil l'ciitraine cliez la grande dame à (lui on ne refufe rien... Il ne .s'agit de rien moins que de faire sortir d'autorité C«'cilc des Petilcj-Maisons el de la placer dans un lieu décent , et oii on lui donnera des soins qui seuls ont quelquefois rétabli une tête dérangée. Malhcureusemenl le crédit de la dame ne va pas jusqu'à obtenir un arrêt du parlement en vingt-quatre heures. D'ailleurs, clic redoute trop l'aiislérilé de mœurs du premier président pour oser essayer auprès de lui l'influence de la beauté. Mais si on ne peut, à la minute, faire présenter requête, faire nomivici- un rapporteur, lui faire commencer et terminer son enquête tt faire rendre un jugement, on peut, en deui heures, faire courir une anecdote dans tout P.iris; et quelle salisfaclion pour ces dames de faire cond.ininer, dans le jour, M. de Verccllc au tribunal de l'opinion ! Elles font mettre les chevaux; le cocher n'a pas assez de deux bras pour répondre à leur inipaiitnce. On presse, on pousse le marquis dans la voilure; on part comme l'éclair, on va de porte en porte. A chaque hôtel, on ne prend que le temps nécessaire pour raconter l'histoire de Cécile et la commenter un peu. Quand ces dames la possèdent bien , on parle tous

les trois ensemble, on monte toutes les têtes, on invile ses bonnes amies, qu'on connaît assez légèreineiit, à répandre cette histoire dans le public, et à faire des partisans à Cécile : cette précaution n'était pas né.css.iire.

Dès le lendemain, le baron était un homme affreux, honiUo, abominante ; vous savez qu'à présent on donne beaucoup dans les superlatifs, ou l'exagération , si vous l'aimez mieux. C'est ainsi qu'une femme passable devient charmante, que des idées fort ordinaires sont marquées au coin du génie, qu'un seulimcnt de préférence est de l'adoration.

Voilà donc M. de Vercelle devenu l'objet de toutes les conversations et chargé des malédictions de tout Paris. Pielenu chez lui par une indisposition dont je vous ai déjà parlé, il ignoriiit seul qu'on ne trouvait plus de peines assez graves pour lui.

Le lendemain, nos dames courent chez l'-avocat. Il a promis le mémoire dans les quarante-huit heures; il doit en avoir fait la nioilié. Il faut savoir couimcut il a saisi cette affaire, sous quel jour il la présente, s'il ajoutera au vif intérêt que Cécile inspire à tous les gens comme il faut de la capitale. On lui donnera des conseils s'il ch a besoin , on animera sa verve si elle n'est pas montée au ton nécessaire.

L'avocat, satisfait de son travail, n'hésite pas à le communiquer. Ces dames l'écoutent avec un plaisir inexprimable; elles ne cessent d'approuver et d'app'.audir. Il est impossible d'attendre au surlendemain pour lire de suite un ouvr,igc qui tire des larmes à chaque paragranlic et qui écrase le baron de Ycrcellc. Il faut envoyer ce qui est f.iit à rimîiriinerie ; il faut y envoyer les feuilles à mesure qu'elles seront f.iites; il faut faire tirer à dix mille exemplaires, et l'édition sera épuisée dans les vingt-quatre heures. L'avocat ne peut se re.i'user à des instances qui flattent son amour-propre, et ces dames le proclament un homme charmant, divin.

Elles remontent en voilure. Elles retournent à tous les hôtels où elles sont allées la veille. Elles parlent du mémoire .ivec ivresse, avec délire. On brûle de l'avoir; on ne pourra attendre au surlendemain ; on en payerait un exemplaire dix louis si on pouvait se le procurer k l'instant. Le feu du désir se communique de proche en proche , et six heures .avant que la dernière feuille soit tirée, cent cinquante laquais, en livrée, assiègent la porte de l'imprimeur.

Ce mémoire tant attendu est enfin livré à la curios'rté publique. Les libraires s'en emparent; il est dans toutes les boutiques, on le crie dans les rues; on l'étalé sur les quais. On l'a entendu louer avec une espèce de fureur par de hauls personnages qui n'en parlaient encore que sur ce qu'ils en avaient ou'i dire, et l'ouvrage est porté aux nues avant qu'on en connaisse une ligne. On court, on s'empresse, on heurte, on est heurté; on se dispute, on se désespère parce qu'il fau't attendre son tour. Les saute-ruisseaux de la librairie ne trouvent que le temps d'aller de la boutique chez l'imprimeur, et de revenir de chez l'imprimeur à la boutique.

L'ouvrage trop vanté perd toujours de son prix.

Vous avez vu des feux de p.iille; vous connaissez l'effet des œufs à la neige. Les imaginations parisiennes leur ressemblent uu peu. Les lêtes, qui pendant deux jours avaient été dans une exaltation continuelle, n'éprouvaient plus que le besoin du repos. On lut; mais on lut mal. Point d'attention suivie; plus de disposition à partager l'enthousiasme de l'auteur. Le mémoire parut long, diffus et froid. On tenait toujours à ce que le sort de Cécile frit adoucie; mais on en parlait faiblement, et ou se bornait à encourager le marquis à suivre cette affaire. Les deux dames ne concevaient rien à la froideur du public; elles conçurent moins encore que deux jours après on cessât de s'occuper de Cécile. L'escamoteur Pineiti fixait seul l'attention. On ne parlait que de la moiilre pilée au fond d'un mortier , et qu'un coup de pistolet reproduisait accrochée à la tapisserie; d'un verre d'eau jeté à la ligure d'une jolie femme, qui n'en recevait pas une goutte, et qui se trouvait couverte de feuilles de rose, etc., etc. A six heures du soir , on n'entendait qu'un cri : Allons voir Pinetti.

Il est diftcile à l'observateur de s'étonner de quelque chose à Paris, si ce n'est peut-être de l'extrême versatilité des esprits. iNos dames, qui connaissent parfaitement la partie sensible du cœur, n'avaient pas trouvé le temps d'étudier les autres. En général, les femmes de la capitale ne commencent à observer qu'à cinquante ans. Mais alors elles ont une finesse de tact dont beaucoup d'hommes à réputation ue manqueraient pas de se faire honneur.

Cependant, ce mémoire si couru et si vite oublié était parvenu au baron de Vercelle. Un de ses a?)i/s, qui craignait d'approcher les gens qui ne rient pas, et qui ne comprenait rien au galimatias du jurisconsulte, le lui avait envoyé. Vercelle commença par se nieltre en colère. Mais il réfléchit proiiiptcment que le marquis était trop fortement impliqué dans ce mémoire pour qu'il fût dillicile de lui donner un ridicule de plus, et le baron savait que ia grande manière de persuader les Parisiens est de les faire rire.

En conséquence, le baron envoie à la police .savoir ce que c'est qu'une Cécile détenue, comme maniaque, aux Petites-Maisons. Les journaux d'alors étaient secs et froids, et pour cause. La malignité se dédommageait avec les nouvelles à la main. C'étaient des feuilles ma-

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nuscritcs qui racontaient l'anecdote du jour , et qui picotaifnt quelquefois certains ijranJi personnages dont le cro>lil n'était plus à redouter. Ces leuilles se trouvaient sur toute* les toilettes.

Juijcz de rOlonDemcnt de madame de Ycrucuil quand elle lut ce qui suit :

• Cécile ÏManiîOt , lille d'une ravauJeusc de l'EslrapaJe, a Hé placée clieî une marchande de moles par un lionime de qualité, qui a fini malbeureuscmcnl. La lecture des romani anglais et la perle de son amant lui ont troublé la raison. iJa mère, qui ne pouvait la nourrir, a obtenu qu'elle fût enfermée aux l'elilcs-Miiisons.

» lu oUicicux marquis a cru, sur la parole de cetle lille, qu'elle appirticnt a une maison tilréL- et qu'elle est victime de l.i ciipidité et de la barbarie d'un frère qu'elle n'.i j iinais eu. Aussi fou que celte Cécile, le marquis a f.iil imprimer un mémoire qui le présenle comme le prolecteur ardent de l'infortune; qui n'ollVe pas d'ailleurs un f.iit véritable, et qui enfin ne peut qu'ajouter aux ridicules sans nombre que, dans le même ijenrc, le marquis s'est déj:i ilonnés. •

On n'esl pas toujours d bumeur à tirer l'épée. La réputalion de Vercelle était bien établie du côt j de la bravoure , et sa dernière aO'aire avait fait trop de bruit pour qu'il osât sitôt attirer sur lui l'attention du gouvernement. H se borna donc à faire délivrer assignat Um k d'Oliban, oii.r /i;is de se roir condamner en rétractation et en rèpara- Inm envers le baron de Vercelle.

Le marquis arrive cbeï madame de Verneuil avec son assignation en poche. Elle venait de lire ses Kouvclles à la main, et le moment n'était pas favorable, lille regarde d'Oliban eu fronçant le sourcil. D'Oliban tire le papier timbié de sa poche cl le lui présente. La dame frappe du ]iied , jette son bonnet sur le parquet, son pot de rouge par la leuèlre, dit à sa femme do cUamlire qu'elle est maladroite, gauche , maussade, et la met à la porte. Elle revient au marquis, le regirde encore, et lui dit, d'une voix qu'elle cherche en vain à rendre effrayante : — Vous ferez donc toujours des sottises ! — Vous avouerez du moins, mad,ime, que vous êtes de moitié dans celle-ci. — (Jue me dites-vous là? Esl-ce moi qui ai été aux Petites-Maisons, qui ai interrogé celle Cécile, qui ai eu une conférence avec le baron de ^ ercelle ? — 11 m'a confirmé ce que Cécile m"a dit. — Je me rappelle votre conversation, telle que vous me l'avez rapportée, et je trouve les réponses du baron très-ambiguès. Lui avez-vous nommé Cécile? Lui avezvous parlé des Petites-Maisons ! — Et qu'avais-je besoin de détails, puisqu'il convenait des faits principaux?

Madame de Verneuil sonne; sa femme de chambre rentre; elle se fait coift'er, habiller à la hâte; elle demande ses chevaux. — U'Orville vous a donné un coup d'épée; je ne veux pas que le baron vous donne uu coup de pistolet. Je vais le voir. Soyez ici à trois heures. M. de Verneuil est à sa terre; nous dînerons ensemble, et je vous dirai ce que j'aurai fait.

Vercelle reçut madame de Verneuil avec toutes les grâces dont il était susceptible. La première sensation qu'inspire une jolie femme qu'on voit pour la première fois est au moius de la bienveillance. Ajoutez-y la petite jouissance d'amour-propre que donne toujours une telle visite , et vous jugerez des dispositions du baron à l'égard de madame de Verneuil.

Celte dame savait par sa propre expérience que rien n'aigrit comme la contradiction. Loin de vouloir justifier le marquis, elle le chargea de tous les torts ; mais aussi elle eut soin de faire valoir la bonté de son cœur, qui seul l'avait eutrainé dans cette circonstance. Le baron ne pouvait se méprendre sur le genre d'intérêt que prenait madame de Verneuil à cette affaire. Ses réflexions le refroidirent un peu. Il rappela mille et une bévues que le marquis avait déjà faites, et qui étaient parties plutôt d'un esprit tracassier et curieux que d'une vraie sensibilité. Après s'être un peu vengé des espérances vagues que la démarche de madame de Verneuil avait semblé autoriser, il reprit le ton aimable qui lui était ordinaire. Il prolesta que toute espèce de procédure lui était insupportable, qu'ainsi il ne devait avoir aucun mérite auprès de madame de Verneuil s'il se rendait à ses désirs, que cependant il ne pouvait retirer son assignation avant que d'avoir reçu une réparation quelconque. Il proposa l'insertion aux INouvelles ii la main d'une rétractation positive du marquis. Madame de Verneuil, charmée de la modération de M. de Vercelle, lui dit qu'elle allait à l'instant écrire sous sa dictée. Elle sentait bien que le baron ménagerait son intéressant secrétaire, dans la personne de d'Oliban. En elïct, il se contenta d'un article léger et plaisant, dont les expressions étaient très-mesurées, mais qui cependant disait tout ce qu'il voulait qu'on sût. Madame de Verneuil donna sa parole que dans le jour l'article serait porlé au bureau des Is'ouvelles à la main, et elle allait se retirer quand la comtesse d'Orfeuil fut annoncée.

Que venait-elle faire là? allez-vous dire. La question est naturelle, et je dois y répondre. La comtesse avait joué dans l'affaire de Cécile un rôle trop marquant pour que le baron pût l'ignorer toujours. Elle voulait bien avoir la réputation de femme galante, celle de gober ^uche l'eût réduite au désespoir. Elle avait couru chez l'homme qui 1^ lui refusait rien, et dont très-probablement elle reconnaissait les <)on5 offices. Elle lui avait dit, les larmes aux yeux, que, si le baron n'était gagné, il la couvrirait d'un ridicule aQ'reui, qu'elle en mourrait inrailliblcQi. Jt, et que monseigneur ne pouvait faire moins que de

lui sauver li vie. Une jolie femme qui pleure et qu'on aime est bien persuasive. La comtesse sortit du cabinet de monseigneur avec la pièce qu'elle avait si vivement sollicitée.

— Ma foi, s'écria le baron en la voyant, si quelqu'un me savait ici entre deux femmes chirmantcs, il me croirait le plus heureux des hommes, tandis que... oh! mon Dieu, mon Dieu! voulez-vous bien me dire, madame la comtesse, à quoi je suis redevable de rhoutieur que je reçois? — Monsieur le baron , il y a quatre ans que vous servez dins les chcvau-légcrs, et vous n'èles pas la ii votre place. Je viens de vous faire capitaine au régiment de chasseurs à cheval qui va se former à Pilhiviers. J'ai été fort aise de vous rendre servive, etj'ai voulu en laéuie temps vous faire connaître (|ue votre nouveau camarade le marquis d'Oliban est bien le meilleur lioiume qu'il y ail au monde. Vous le jugerez favorablement quand vous aurez vécu quelque temps avec lui.

Elle eut pu parler un quart d'heure encore sans être interrompue. Le baron ne revenait pas de sa surprise. Il ne pouvait détacher ses yeux de la Isllre qui lui annonçait officiellement que le roi lui faisait présent d'une comp.ignic de cavalerie. Il retrouva enfin des idées, des paroles. Il exprima sa reconnaissance en phrases décousues, qui en prouvaient la réalité. — Un moment, lui dit la comtesse, vous ne me devez peut-être pas autant que vous le croyez. J'attends aussi de vous un bon office. — Ali! madame, ordonnez. — J'ai beaucoup contribué à vous faire passer dans le public i)Our un frère dén.iluré. J'ispère que vous oublierez les torts que j'ai eus à votre égard, et que de ce moment nous sommes amis.

Le briron lui prend la main et la baise avec transport; il prend ce qu'a écrit madame de Verneuil; il met l'article en pièces. Il dit à ces dames que sa famille est assez connue, et que, malheureusement, l'aventure de sa sœur a fait trop d'éclat pour que le public ne revienne pas piomptement de sa prévention. Il ajoute (pi'il borne sa vengeance contre le marquis à ce qui a paru daus les JNouvelIcs à la main. Les deux dames l'embrassent avec affection : pouvaient-elles f.iire moins?

— Vous n'êtes pas encore très-bien portant, lui dit la comtesse ; n'importe, vous viendrez diner chez moi. Je veux vous faire faire connaissance avec votre colonel et votre camarade d'Oliban. — Jlais, madame... — Oui, j'entends : vous craignez l'air et la fatigue; ma voiture est là, et je vous ferai ramener. Le baron répond par une révérence. — Bien, dit la comtesse. Qui ne dit mot, consent. — Un mo aient, reprend madame de Verneuil, d'Oliban sera chez moi à trois heures; j'ai donné mes ordres pour le diner. Je ne dérangerai rien à cela. Ecrivez un mot à M. d'Orville, et qu'il vienne se réunir à nous.

Pendant que la comtesse écrivait, madame de Verneuil éfiit dans ses réllosions. Elle avait entendu parler de mademoiselle de Vercelle d'une manière incertaine. Elle avait oublié des laits qui étaient altérés ou contredits à chaque instant, et elle pensait qu'il serait cruel de ne pas connaître dans ses vrais détails des aventures qui avaient donné lieu au quiprorpio du marquis. Je pense , de mon côté, qu'il n'est pas malheureux que des incidents nouveaux n'aient pas obligé la comtesse à solliciter de nouveaux brevets. Le régiment des chasseurs des Vosges eût été tout entier de sa formation , et cette manière de composer un corps n'eût pas tourné à l'avantage du service, ni du trésor royal.

Mais comment madame de Verneuil ramènera-t-elle la conversation sur mademoiselle de Vercelle ? Si ce n'est pas d'une manière simple et naturelle, ce sera autrement; mais il faut absolument, et sans délai, qu'elle connaisse les rapports qui existent entre la demoiselle et Cécile.

La comtesse avait cessé d'écrire; le billet était envoyé à son adresse; ces dames se regardaient; le baron regardait ces dames. Madame de Verneuil ouvrait et lermait la bouche ; elle pinçait ses lèvres et ses doigts ; la comtesse prononçait à demi-voix le nom de Cécile , et le baron, assez pénétrant, commençait à sourire. — Cécile, reprit tout haut madame de Verneuil, Cécile... — Ji vous comprends, madame, vous désirez savoir quelle conformité d'aventures a pu occasionner la plus singulière méprise. — Je ne le désire pas plus que vous, madame. — Mais bien autant, reprit Vercelle. Hien de tout cela n'est bien secret; d'ailleurs, mesdames, je n'ai rien à vous refuser. Cette Cécile qui vous a inspiré tant d'intérêt, et qui vous a l'ait faire tant de démarches, a connu, je ne sais comment, M. d'Hautecourt , chevalier de Malte, engagé par des voeux. Il a placé cette petite fille chez la marchande de modes qui fournissait ma mère et ma sœur. Je présume que Cécile a parié avec éloge au chevalier de cette Angéline qui nous a causé tant de chagrins, puisqu'il a cherché avec un empresse- iè s«ment et une continuité extraor.linaires les moyens de s'introduire f dans une maison très-noble sans doute, mais que la modicité de sa > fortune et l'absence totale de toute espèce de crédit ne lui auraient pas fait rechercher s'il n'avait eu des vues particulières. Lorsque celle réflexion me frappa, le chevalier était établi ici de manière qu'on ne pût l'éloigner sans en venir à uu éclat, que les esprits raisonnables cherchent toujours à éviter.

Le soupçon marche rapidement, et dès ce moment j'observai ma sœur. Jeune, sans expérience, incapable de dissimuler, elle se trahissait à chaque instant, et je parlai de mes craintes à ma «nère. Elevée dans l'austérité du jansénisme , dont elle n'avait pu inculquer les vérités OU les folies dans le cœur d'Angélinc, clic parut disposée à tout croire d'une jeune personne qui avait rejeté ses principes. Cependant

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elle voulut, av.uil de prendre aucune mesure, connaitre jusqu'à quel jioinl mes soupçons l'iaient fondés.

Elle m"onr;a5e,i à conduire ma sœur au\ Français. Il y avait au plus un qusrt d'heure que nous étions placés lorsque le chevalier se présenta dans noire loge. Avail-il des inlelligences à l'iiôtel, ou le hiisard seul l'avait-il conduit là? c'est ce que je n'ai jamais su; mais je l'observai attentivement, et sou inlclligence avec ma sœur ne me parut plus douteuse.

l'endant que nous étions an spectacle, ma mère faisait ouvrir les armoires et le secrétaire d'.Vngéline, et elle trouva des lettres qui annonçaient clairement un plan de séduction.

Depuis quelques années mon père était mort, et il ne me restait qu'un oncle, homme de bon sens, que ma mère lit appeler aussitôt. Il pensa qu'on n'avait rien de mieui à faire que de soustraire Angéline .m\ poursuites d'un homme qui par ses vœux s'était interdit le mariage. Kn consé.iuence, on lit une malle à la hâte, on envoya chercher des chevaux de poste, et, lorsque je rentrai à l'hôtel avec Angéline, on lui donna l'ordre de monter en voiture, et à moi celui de la conduire dans un couvent d'Evreux.

A mon retour, je trouvai ma mère dangereusement malade. Sa femme de chambre, que je pressai vivement, me dit que le lendemain de mon départ un inconnu avait apporté un billet à mon adresse; que ma mère l'avait ouvert; que deux heures après elle s'était couchée et que depuis ce moment le mal dont elle se plaignait avait constamment augmenté.

Je pressai, je conjurai ma mère de me confier le secret de sa maladie, que je ne pouvais attribuer à des causes ordinaires. Elle persistait à se taire et elle m'attirait sur son lit; elle me pressait dans ses bras et je me sent.iis mouillé de ses larmes.

On vint me dire que quelqu'un me demandait. Je m'arrachai des bras de ma mère, qui lit de vains efforts pour me retenir, et je trouvai dans mon cabinet le chevalier d'ilautecourt. Jl me regarda d'un air allier et meuaçant cl me demanda si je bornais mes exploits à persécuter une jeune personne sans défense. Je jugeai que le billet qui était tombé dans les mains de ma cière venait de lui et qu'il contenait un défi. Je ne répondis pas un mot. Je ])ris mon épée; un fiacre nous conduisit au bois de Lîoulogne... Le lendemain , le chevalier fut inhumé sans pompe dans l'église du village.

Le premier soin de ma mère avait été de savoir qui était venu me demander. (^>uand elle apprit que je venais de sortir avec le chevalier, elle éprouva une révolution générale, des crises qu'elle n'avait plus la force de supporter. Elle était mourante quand je rentrai , et la joie excessive qu'elle eut de me revoir arracha son dernier soupir. Ainsi , la meilleure des mères périt victime de son attachement pour moi.

Je trouvai sous son oreiller le billet du chevalier; il était d'une insolence telle que je ne pouvais, sans me déshonorer totalement, n'en pas tirer vengeance; et il m'a servi de justification auprès des personnes en place qui auraient pu me poursuivre.

Cependant la mort du chevalier fut bientôt connue. Cécile, qui était loin de le croire infidèle, qui l'aimait passionnément et dont la lecture des romans anglais avait déjà excité la tète ; Cécile tomba dans un état de démence absolu.

.Ma sœur jouit dans son couvent de tous les agréments de la vie. Elle y touche son revenu, qui est plus que suffisant pour la faire vivre d'une manière honorable. Mais elle tient essentiellement à sa liberté. Elle me la fait demander par toutes les personnes de notre connaissance qui vont la voir , et je vous prie de me dire , mesdames , si je peux la lui rendre. Je suis garçon et je sers. Que ferais-je d'une demoiselle de dix-huit ans, trop jolie, et qui ne trouverait que des écueils dans le monde? ISe nous eût-elle donné aucun sujet de plainte, elle n'a, par sa position, d'autre asile que le couvent, et mon intention invariable est de l'y laisser jusqu'à ce qu'elle se marie ou jusqu'à sa majorité.

Ces dames plaignirent le baron; elles approuvèrent sa conduite, et, au fait , il eût été difficile de la blâmer, tjn ne s'occupa plus de Cécile que pour consacrer à son bien-être le produit de la vente du fameux mémoire, qui, peu à peu, s'en allait en papillotes, un peu chères, j'cD conviens. Mais que d'ouvrages vantés out eu le même sort!

CoiFiTRC IX. — Larose. — Encore un bal. — Départ pour Pithiviers.

On était dans la joie à l'botel d'Oliban. Le sergent qui avait apporté. le congé de Larose avait entrevu Julie , et on aime à se rapprocher d'une jolie fille. Il venait de rencontrer un camarade employé à l'étatmajor, qui était en course d'afl'aircs et (jui lui avait crié en passant : — Larose est ici. — l.'as-tu vu ? — Eh ! sans doute. — OU est-U ? Le camar.iJe , courant toujours ne peut enlen Ire cette dernière question, qui. par conséquent, était restée sans réponse.

Lu sergent, qui ne courait pas, jugea à propos d'accélérer sa marche : on c^t bien aise d'annoncer le premier une bonne nouvelle , et il est une récompense d'usage sur laquelle on compte ncccssairemeni. Le scrfjCiit demande à parli-r à Julie ; Julie parait et l'amateur répèle : — Larose est ici. — Et oii est-il, monsieur? Pour Dieu, répondez-moi : oii est-il? — C'est ce que j'ai demandé, mademoiselle, et ce qu'on n'a

pu me dire. Mais il est ici , on l'a vu , et son premier soin sera sans doute de se rendre auprès de vous. Voulez-vous bien me permettre, mademoiselle, de vous féliciter et de vous embrasser? — Bien volontiers, monsieur. Et Julie prend sa course et va criant par tout l'iiùtel :

— 11 est ici ! on l'a vu ! Thérèse saute : Ducroc se frotte les mains et rit; d'Oliban , qui se fait habiller pour aller iliner chez madame de ■Verneuil , entend rire et sauter ; il envoie Zéphire pour savoir ce qui peut causer tant d'allégresse. Zéphire veut aussi féliciter et embrasser Julie, et il revient criera son tour : — Larose est ici ! on l'a vu! — J'en suis enchanté, répond le nianjuis; la petite sera heureuse et mes présents de noces me feront honneur.

Il arrive chez madame de Verneuil; les convives étaient rassemblés.

— fllon cher d'Oliban , lui dit d'Orville, comment est conçue l'annonce que vous avez fait insérer aux Petitcs-Afliches et au JoiiriKil de Paris? Avez-vous désigné la compagnie où servait Larose? Avez-voiis nommé le capitaine? — Qu'importe le nom du capitaine? Larose est ici , voilà l'essentiel. — ^ ous n'avez donc donné aucune indication précise ? — Oh ! mou Dieu , je n'y ai seulement pas pensé. — Cruel homme que vous clés, ferez-vous toujours des étourderies? Larose est un nom de guerre ; il y en a peut-être dix au régiment des gardes, et celui qui vient d'arriver n'est pas le vôtre. — Eh bien! le mien reviendra à son tour. — Mais celui qui est ici est déserteur depuis un an et condamné au boulet par contumace. 11 est arrêté au moment où je vous parle et il subira son jugement. — Je n'entends pas cela , je ne veux pas cela. — Que vous l'entendiez ou que vous ne l'entendiez pas, ce sera toujours la même chose.

Le marquis dit qu'il est affreux d'abuser de la confiance d'un homme qui vient se livrer d'après un avis donné publiquement. Le comte répond que l'état-major n'a pas fait insérer l'article , qu'il n'a donc pas usé de perfidie pour trouver le coupable, et que les lois militaires seront suivies. D'Oliban se désole, se désespère ; il proteste, il jure pour la centième fois qu'il ne se mêlera plus des affaires de personne. 11 déclare qu'en sortant de table il courra dans les bureaux rie la guerre et que... D'Orville l'interrompt pour lui dire que , dans cette circonstance-ci, le roi seul peut faire grâce. — Morbleu! venlrebleu ! Je n'ai pas mes entrées à la cour... Vous êtes colonel, mon cher comte; ce grade vous donne le droit d'approcher Sa Majesté. Je vous en supplie, je vous en conjure, courez, volez à Versailles, et ne revenez qu'avec des lettres de grâce. — Un moment, marquis , je veux dîner. — Vous dînerez demain. — Vous êtes aussi empressé de tirer les gens d'embarras que de les y mettre. Soyez tranquille, mon cher marquis. Dès que j'ai su le quiproquo nouveau que vous venez d'occasionner , j'ai été trouver M. le maréchal de liiron et je lui ai tout appris. Il s'est un peu moqué de vous, je vous le dis franchement ; mais il m'a donné sa parole qu'il verrait le roi aujourd'hui, qu'il invoquerait sa clémence, et je crois pouvoir vous répondre du succès. — Oh ! si jamais je me mêle des affaires de quelqu'un , je veux qu'on me coupe... — IN'achevcz pas , n'achevez pas , s'écrie madame de Verneuil en éclatant de rire ; je veux que x'ous restiez au grand complet. Mais, mon cher ami, partez pour Pithiviers, et si la rage d'obliger vous y suit , le premier changement de garnison mettra fin au ridicule que vous vous serçz donné. — Il recommencera partout, dit la comtesse, et dans peu d'années ce sera l'homme de France le mieux connu.

Le dîner fut égayé par une suite de pl-iisanteries dont l'officieux marquis était l'objet. 11 sentit que le seul moyen de les faire cesser était de s'y prêter de bonne grâce. — Il est charmant, il est charmant, disait madame de Verneuil. Quel dommage d'êlre séparée de cet homme-là ! — Au moins , puisqu'il faut nous quitter, reprit madame d'Orfeuil, nous nous quitterons gaiement. Je veux , à mon tour, donner une fêtejeudi; et samedi nous partirons tous pour Pithiviers. Nous installerons nos amis. — Mais, comtesse, le monde... — Bah , bah , des femmes comme nous sont au-dessus de la critique; et que nous importe, après tout, ce que diront les femmes du bailli , du marguillier, du subdélégué de Pithiviers? On ne voit pas ces espèces-là. IVos maris auront peut-être un peu d'humeur. — Oh! nos maris, ce sont bien les meilleures gens du monde. — Et puis, s'ils se fâchent, tant jus pour eux! Voilà qui est arrcngé. Monsieur le baron, vous ne connaissez personne de ma société , et je ne veux pas que vous soyez à peu près seul chez moi. Je vous enverrai quelques billets d'invitation : vous n'aurez que les noms à remplir.

IVos trois messieurs ne prirent plus un moment de repos. Des équipages à ordonner et à essayer, la tactique de Folard à lire pour n'avoir pas l'air tout à fait ignorant devant de vieux ofliciers , qui, probablement, savent leur métier ; l'état qu'on tiendra à Pithiviers à régler; des femmes charmantes à qui il faudra nécessairement donner quelques heures dans la journée : il y a là de quoi perdre la tête.

L'hôtel de d'Oliban ne désemplissait pas. Une foule d'ouvriers s'y succédaient sans interruption. Le marquis s'était fait acheter un Folard relié en maroquin et doré sur tranche. Il n'avait pas trouvé le moment d'ouvrir le livre; il finit par dire à Zéphire : — Tu en liras cent pages par jour et tu m'en rendras compte en il. ''-•'Ulanl, tn me déshabillant; entends-tu? — Oui, monsieur.

Ce coquin de Zéphire avait ses adieux à faire à des femmes qui n'étaient pas au-dessus de la critique et qui ne se souciaient pas de le conduire à Pithiviers. Heureux l'état de médiocrité où les femmes sont

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obligi'es de rcsi>fclcr les bienséances! Il arrive bioii aussi, dans cette classe-lii, (|urli|iies petilsaccideiits... mais, comme dit fort iiigifnumeDt La Foiilaiiie, qii nul ou lie le sait pas, ce u'i^l rien.

Z>''|iliire n'avait ilonc pas plus que son maître le temps d'étudier la Taclii|ue. Il parcourait quelcpics p;igcs du livre avant le lever et le coucher. Doué d'une mémoire assez stirc , il parlait manoeuvres au Uaripiis avec un ton plein d'assurance, et il faisait passer des absurdités qu'il srntait bien que son maiire répéterait qiu-lcpie jour. Ma foi , pensait-il , je ue suis pas obligé d'avoir la science d'un général d'armée. Si je l'avais, il serait de toute justice qu'on nie fit capitaine , et que le marquis devint mon valet de cliambre... Uli ! coiniiicjc serais babillé, coillé surtout I A celle idée, ZépUlre part d'un éclat de rire , et il enfonce les dénis de sou peigne dans la lèle de d'Oliban. — Prends donc garde i« ce que tu fais , maraud. — Je vous demande pardon , monsieur; mais, je faisais le sié;;e d'une citadelle, et... — 'l"u prends ma tète pour une citadelle, faquin ! — Ma foi, monsieur , au nombre et à l'excellence des idées qu'elle reufermc, la comparaison n'a rien de déplacé. Ici d'Oliban ne put s'empèchir de sourire et Zépbirc reprit : — Yolre lèle est la ciladtllc et votre fer à cheval est le fossé qui la sépare de la ville. La ville est prise, monsieur, et je faisais porter des fascines pour combler le fossé et donner l'assaut. Les premières nagent nécessairement sur l'eau, et je les enfoiirais avec mon peigne. — Mais un peu trop fort... Sais-tu, Zéphire , que l'idée est heureuse et que par celte comparaison je ferai comprendre aux plus ignorants la situation d'une place et certaines opérations d'un siège... Oui, le côté droit de ma tète est la ville; le côié gauche, la citadelle; et mon fera cliev.il, le fossé qui les sépare... C'est cela, c'est cela. Tu lis avec fruit, Zéphire. Continue, mon ami , continue, truand je serai colonel, tu seras mon secrétaire, et quand je serai maréchal de France, je te ferai commissaire des guerres '.

Le Larose de hasard avait obtenu sa grâce ; ainsi l'étourderie de d'Oliban avait tourné à son avantage. Mais le véritable , le trop tendrement aimé Larose ne paraissait pas. Julie, la sensible Julie n'attendait plus rien des journaux , l'espoir commençait à s'éteindre dans son cwur; une douleur amère se faisait sentir par intervalles; bientôt elle aurait dominé seule sur le faible et malheureux petit être. Le marquis donna l'orJreà tous ses gens de se disposera le suivre. Il envoya Ducroc chercher dans Pithiviersunc maison oii on pût manger soixante-dix mille livres de rente celte année, cinquante mille écus pendant les autres , et Julie commeu(;a à respirer plus librement. Elle sentit que, s'il est alVreux de perdre un amant adoré, il est consolant d'en parler à quelqu'un qui s'y intéresse autant que nous, qui, par celle raison, entend parfailement notre langage et y répond d'une manière satisfaisante. Le père de son cher Larose se complaira à déplorer avec elle une perte cruelle et commune à tous deux. Llle le verra tous les jours , elle lui parlera tous les jours, et tous les jours elle pleurera avec lui.

Le comte d'Orfeuil avait quelques rapports avec M. de Yerneuil. Comme lui, il était assez étranger chez sa femme ; comme lui , on ne le consultait sur rien. Cependant il savait que d'Orville venait d'être nommé colonel, fjji'il quittait la capitale, et il devait un compliment de condoléance à sa femme. Il vint donc au bal et il dit tout bas à la comtesse : — Je suis fâché du départ de d Orville : je vous aimais mieux celui-là qu'un autre. L'idée de masquer votre intimité en donnaul une fête est heureuse, et je vous félicite de l'avoir courue. Vous jouez le; gaieté à merveille, et je vais tâcher de vous imiter.

Le comte dansa. <^)uelques plaisants prétendirent qu'il avait de bonnes raisons de s'égayer. Les femmes , bien plus pénétrantes , remarquaient que ce n'est qu'à Paris qu'une fille de qualité peut décemment se marier.

Parmi les personnes à qui le baron de Yercelle avait transmis les billets d'invitation qu'il avait reçus de la comtesse, on distinguait mademoiselle d'Apremont. Dix-huit ans, une figure charmante, une taille parfaite, la candeur du premier âge, un esprit juste qui ne demandait qu'à percer , et une grande fortune : voilà son portrait physique et moral.

Son père, noble comme le roi , affectait de mépriser le séjour des villes, oii il aurait fort bien pu se perdre dans la foule. Il habitait une très-belle terre située entre Pilliiviers et Orléans. Là , on ne voyait que lui , on ne parlait que de lui , on ne jurait que par lui.

Il n'exigeait pas que sa fille passât l'année entière au château. Il se char.jeait de recevoir seul l'eau bénite, le coup d'encensoir, le pain bénit et les hommages de ses paysans. Il trouvait fort bon que de temps en temps Sophie alKit passer quelques jours à Paris avec une jeune nièce, veuve d'un vieux mari, que M. d'Apremont aimait beaucoup, qu'il avait prise chez lui et à qui il avait donné toute sa confiance.

Madame Descourtils la justifiait. Moins jolie que sa cousine , mais plus piquante peut-èlre, parce qu'une femme de vingt-huit ans se livre plus aisément qu'une très-jeune personne , l'aimable veuve cachait sous une légèreté apparente un sens droit, un jugement exqais et des qualités estimables.

Elles avaient été présentées chez la comtesse par le baron qui les connaissait depuis quelques mois. Sophie lui avait inspiré d'abord un

' Alors les maréchaux de France avaient le droit d'en nommer on , et c'était ordinairement à leur secrétaire qu'ils donnaient cette place.

sentiment profond, et il avait «tnli ensuite que ce mariage ferait renaître lu spleii'Icur éteinte de son anliipie famille.

Cependant, rominent demander une demoiselle infiniment plut riche que lui sans faire saupronner des vues iiiltressées ? Cette crainte-là arréle bien peu d'hommes aujourd'hui. Mais le baron, ne (louvanl paraître avec éclat dans le monde, s'était fait dans la letraitc une sorte de jdiilosophic qu'il se gardait bien de laisser percer , et il attendait tout du temps et des circonstances.

<^>iiclque modeste qu'on soit, il est bien difficile de ne pa« se laisser pénétrer quand on aime passionnément. Dès la troisième entrevue , madame Descourtils avait deviné le secret du baron; et Sophie , nialf;ré son ingénuité, s'était aperçue qu'il la dislinr;uait particulièrement. La jeune veuve avait été sacrifiée ; elle avait donné des principes à sa cousine; mais elle sentait combien il doit être dillicile d'être sage à rne femme qui n'aime pas son mari. Llle sentait la diOiculté d'unir Sophie à Vercelle, et cependant elle voyait avec quelque plaisir naître et s'accroilre l'inclination mutuelle de ces jeunes gens.

Le baron partait et il laissait a Paris ce qu'il avait de plus cher. Il parlait de cette séparation prochaine avec un accent si pénétrant et si vrai , que la jeune veuve crut devoir faire quelipie chose pour lui. — (Juand retournons-nous au château? demandai elle à sa cousine. — Mais... mais je ne vois pas ce qui nous retient ici. — M moi non plus. I — D'ailleurs, je serais lort aise de revoir mon père. — Et moi , mon oncle. Monsieur le baron va à Pilliiviers. Il n'y a que deux lieues de là chez M. d'.^prcraoni, et un oflicier de cavalerie regarde cela comme upe promenade. Sophie presse la main de sa cousine; le baron a saisi l'invitation indirecte et le mouvement de Sophie : il est au comble de la joie ; il balbutie quelques mots de dévouement , de respect , de reconnaissance; il passe à l'autre extrémité du salon pour calmer un trouble qui le décèlerait; il revient, attiré par l'amour et surlo'it par la nécessité de communiquer une idée à laquelle il allaehe la plus haute importance. — Ne trouvez pas extraordinaire, mesdames, que je paraisse ne plus m'occuper particulièrement de vous d'ici à la fin du bal. Il y a là-bas, auprès de madame de Verneuil, un homme qui voit tout, qui entend tout, qui se mêle de tout et qui gâte tout.

Madame Descourtils fut piquée que le baron s'expliquât comme si elle était convenue de quelque chose avec lui. Cet air prématuré d'intelligence lui parut tenir de la fatuité. La réflexion la ramena. Elle stutit qu'il fallait que d'Oliban fût vraiment redoutable pour que l'homme qui jusqu'alors s'était monlré aussi réservé que sensible ciit pris sur lui de s'exprimer ainsi. Elle sourit à Vercelle , qui s'éloigna aussitôt.

(Jue faisaient donc, daL'S leur coin, le marquis et son amie ? Pour la première fois peut-être madame de Verneuil paraît sérieusement occupée et d'Oliban est très-attentif. Ecoulons-les un peu.

— Mon cher ami, nous nous sommes aimés bien plus que nous ne nous aimons aujourd'hui. Il est vraisemblable que nous aimerons moins encore, et je SUIS trop franche pour vous dissimuler ce que l'expérience m'a appris : l'amour passe comme toute autre sensation. Le traité que nous avons proposé chez la comtesse et que nous avons accepté tous quatre n'est qu'une saillie, un éclair de l'imagination. Porlons-nous dans l'avenir et occupons-nous de vous. Vous êtes à la fleur de l'âge ; votre figure est charmante, vous êtes riche et un mariage assorti vous assurera un régiment. Cette jeune personne que vous voyez là, près de l'orchestre, aura cent mille livres de rente, et son père est considéré à la cour. Son château est à peu de dislance de votre garnison. Suivez mon idée et vous vous en trouverez bien. — Sans l'amour que j'ai pour vous, madame... — !\Ion ami, la politesse est le vernis de la fausseté, et je vous en dispense. Il serait ridicule de pousser plus loin ici une conférence sérieuse : allez danser et méditer sur ce que je viens de vous dire.

— Quel dommage d'être séparé de cet homme- là! disait il y a deux jours madame de 'N'erneuil , et aujourd'hui elle veut le marier. Comment expliquer cette espèce de contradiction, celte bizarrerie ? Cela n'est pas dillicile.

L'amour, chez certaines femmes, est une chose d'usage, d'habitude et non un sentiment. On se prend dans le grand monde sans trop savoir pourquoi, pour tenir à quelque chose, pour user de la vie. Les sensations sont toutes dans la têle, et on veut bien nommer la volupté amour. De telles chaînes sont légères, agréables quelquefois; on les rompt sans efl'orts; on remplace avec facilité. Cependant, la femme la plus légère ne veut pas être la fable du public. Elle oblige l'amant qu'elle abandonne à la discrétion en cachant une rupture sous le masque des procédés.

Madame de Verneuil a-t-ellc prévu que des amours de garnison lui enlèveront le marquis, et veut-elle le gagner de vitesse? Lui est-elle assez attachée pour s'occuper réellement de son bien-être à venir? C'est ce que je ne peux dire. Ces tèles-là ressemblent à du taffetas gommé : tout glisse dessus, rien ne s'y arrête. Il est toujours constant que madame de Verneuil tenait plus que jamais au projet de conduire son amant à Pilhivier.î. Est-ce un reste d'amour, si jamais elle en a eu, qui la détermine? I\e l'est-elle pas plulol par l'écl.it que ftra celte démarche, par la réputation de conslaiice qu'elle lui créera, par les avantages qui pourront en résuUer pour elle ? JNous sommes infidèle';, nous autres hommes, quelquefois même avec impudence ; mais nous voulons être exclusivement aimés. Et qui ne s'empressera de plaire à une

L'OFFICIEUX-

fi'ninic qui a tout fait pour son iiiiKint? (Jnol boiilieur de la consoler d'une perte, qu'elle oubliera p.-ut-i!lre le lendemain ! VA voilà comment nous sommes, messieui';;, toujours juneanl sur la superl'icic. Une romance chantée d'un ton liiin sciiriuK iital a sulli pour faiic la fortune de telle femme , que son man est vloniiù aujourd'hui d'avoir aimée vinRi-quatre heures.

Mais je raisonne , je crois... Tela ine va bien, vraiment !... Ma foi, tout comme à un autre... Si pourtant mon lecteur pensait comme I.angcly, bonlTon de je ne sais lequel de nos rois! l'.li bien ! mgnsieur l'igault , que disait l.angely? qu'il n'allait pas au sermon , parce qu'il n'aimait pas le brailler et qu'il n'entendait pas le raisonner.

Le comte d'Orville.

Allons, allons, laissons tout cela, et venons à la suite de celte histoire.

Il faisait le plus beau temps du monde. Je pourrais vous décrire un beau jour en phrases pompeuses, poétiques, cnlorlillécs ; mais je vous fais grâce de l'Aurore nux dojpts de rose , de l'Iiœlnis aux blonds cheveux, des Heures dansant autour de son char, et d'autres jolies choses qu'on est las de trouver partout. Il fai<^ait beau et tout était préparé pour le départ. Les gens de confiance du marquis cl du comte marchaient en avant; les grands personnages élaient rassemblés chez madame de Verneuil. Les laquais, les piqucurs en grandes livrées se disposaient à monter derrière les berlines ou à conduire les chevaux de main. Les dames s'étaient mises en amaioncs ; les trois messieurs avaient endossé leur nouvel tniiforme et paraissaient très-contents d'eux. Il est clair qu'on n'a pa^ l'intention de cacher tout cela dans le fond d'un carrosse, et qu'on montera à cheval si on a un petit bois à traverser, si on doit passer devant la grille de quelque château, si on est attiré par une fête de village.

BI. de Verneuil travaillait dans son cabinet , et il n'en serait pas sorti , fùt-on venu lui dire que madame s'était cassé un br.is. Voilà pourquoi le renlez-vons général avait été donné chez lui. Les deux maris devaient apprendre, le soir, que ces dames étaient allées courir la prétantaine.

CnAPiinE X. — Aventures do voyngc

On allait entrer ii Piochefort, non le Rochefort oîi Louis XIV força la nature plus iitiUment qu'il Versailles : on allait entrer dans un petit village du même nom situé entre Monlihéri et Dourdan. M. Zéphirc, qui caracolait en avant de la limonière, vint dire ;i ces dames que les villageoises avaient quitté les sabots et la jupe de bure, et qu'il entendait un mauvais violon et un aigre chalumeau.

(Juand de'ix hommes et deux femmes parfaitement d'accord et qui n'ont liai de caché les uns pour Us autres voyagent ensemble , le chemin

ne paraît pas long. V^ercelle avait des soupçons bien fondés; mais on ne lui avait pas fait de confidences, et il fallait s'observer devant lui. On fut bien aise de sorlir de l'espèce de gène oii on était. On se précipite de la voiture à terre; on s'élance sur les chevaux et on entre dan» le village , précédé et suivi par sept ou huit laquais de la meilleure tournure.

Les méuélriers s'arrêtent à l'instant; les danseurs restent en position. Les uns ont une jambe, les autres un bras en l'air. Toutes les bouches sont ouvertes , tous les yeux sont fixés sur la magnifique cavalcade. Est-ce le roi, est-ce la reine? murmurait-on tout bas quand on put retrouver la parole. Le maire s'approche de d'Orville , et le prie, en le saluant jusqu'à terre, de faire réparer un pont qui croulera au premier jour sous les passants. Le paillasse d'un marchand de baume vient présenter à d'Oliban une de ses fioles, et le supplie de l'accepter. Quel avantage pour son maître de pouvoir crier partout que son Altesse n'a pas dédaigné son remède ! Le charlatan , désespéré de s'être laissé prévenir par paillasse, saute de son cabriolet et accourt vers le marquis. L'habit hétéroclite du paillasse, celui à peu près aussi extraordinaire du maître, leurs prosternations, leurs supplications, leurs gesticulations efFraient le cheval de la comtesse; il s'emporte, et d'Oliban pousse le sien pour l'arrêter. Il renverse paillasse et charlatan ; la fiole est foulée, brisée, et des écl.its entrent dans l'un des pieds du coursier du marquis. Il boite jusqu'à terre , et d'Oliban lui enfonce les éperonj dans le vjuitre.

Madame d'Orfcuil ne cpiifte pas les arçons. Elève de Vieillard, elle est inébranlable , et le calme de sa figure annonce qu'elle ne craint rien. Le marquis n'est pas hoiime à laisser échapper l'occasion de secourir la beauté. Clopin-clopant, il arrive, il barre le chemin; il saisit les rênes du cheval de la comtesse. — Il a la bouche délicate, s'écrie-t-ellc; vou" allez le faire cabrer. Le marquis n'entend rien, ne voit rien que le danger oit il croit être la comtesse. Il lève la main ,

Les jupes de la comtesse s'accrorlu'ront à la scllc ; Jeannolon, jeune paysanne, détache son tablier pour voiler... beaucoup do choses.

le cheval se dresse , madame d'Orfeuil veut sauter ; une boucle des harnais accroche le jupon de dessous, et elle les a tous sur la tête au moment où ses pieds louchent le sol. Une jeune paysanne détache en toute bâte son tablier de taffetas gorge-de-pigeon, et elle en couvre ce que notre arrièrc-grand'maman ne cacha qu'après avoir mangé la fatale pomme. D'Orville, indigné de voir des appas de qualité dévoilés sur un grand chemin, pique des deux, renverse le maire, arrive, dégage les jupons, calme le cheval de son amie et la remet en selle. — Je vous avais prévenu , dit la comtesse au marquis. — Elle vous avait prévenu , dit le comte. — Elle vous avait prévenu , disent le baron et madame de Verneuil. Quelle fureur avez-vous donc de vouloir servir les gens malgré eux ! — Vou» avez raison, mes amis, vous ave«

PiftU. — Tjl», l-Aroi'n, nio b'nifll-a, 13.

LOFFICIEDX.

raison. Mais j'ai été entraîné par un premier moarement. Allons, allons, ne pensons plus à cela.

ISotre cher maniuis a bientôt arranj;.' une alï.iirc ; et celle-ci commençait il se compliquer, ijuand nos vojai;euis l.i croyaient liiiic. Le paillasse s'était écorclié le front et le nez en toiiihaiit ; son maître s'était cassé trois dents; le maire avait une côte eiiloncée; les paysans avaient perdu leur admiration pour nos illustres voyaijeurs, en reconnaissant <pie la comtesse était laite précisémtnt comme leur ménafjère. On n'entendait plus qu'un cri : — Il faut payer le dommajjc. Kaites raccommoder ma côte, disait le maire, cela presse plus que le pont. — Payez-moi pour mes écorcliures, disait paillasse. — lUudez-uioi mes trois denu, disait son mailre... AU , mon Dieu, mon cabriolet, mon cheval, mes fioles... qu'est devenu tout cela?

Lorsque le charlatan était descendu de sa voiture pour aller saluer Son Altesse, un petit garçon du village, piqué de voir interrompre la parade, avait jugé à propos de s'amuser aux dépens du cheval de l'empirique. Armé d'une lioussine d'osier, il lui avait si constamment chatouillé les flancs, que le jilus apathique des animaux s'était enfin décidé à se soustraire à la verge malfaisante. 11 était allétlroit devant lui, cl devant lui était la mare oii on abreuve le bétail du village. 11 n'avait pas remarqué une espèce de borne, jetée dans l'eau pour indiquer aux étrangers un trou assez profond qui se trouvait là. Dans son insouciance, il avait mis une roue sur cette pierre; le cabriolet s'était renversé ; la force de la chute avait brisé le plus grand nombre des fioles, et jeté le reste dans la mare ; le débonnaire et faible cheval, entraîné par la violence du mouvement, avait manqué des quatre pieds, et restait nonchilamment couché dans l'eau verdâlreelruanle.

On ne lui voyait que les naseaux, qu'il s'elVorçait de tenir en l'air.

La maréchaussée , qu'alors comme aujourd'hui on trouvait à toutes les fOtcs, et qui avait soin qu'on ne s'amutàl que d'après les règleiïienls de police, la maréchaussée, en voyant des épaub lits de colonel, se tenait à une distance respectueuse. Le brigadier recueillait les dire, et les paysans, désenchantés et rendus à la cupidité , qui diji était leur passion dominante, chargeaient à l'envi nos pauvres voyageurs. Une marchande de noix, dont le

panier avait été renversé dans la bagarre, se rendait aussi partie plaignante. La petite fille qui avait prêté son tablier de taffetas prétendait que, décemment, elle ne pouvait plus le remettre, et elle réclamait une indemnité. Ceux qui avaient été constamment étrangers à tout ceci, s'examinaient soigneusement et cherchaient s'il ne leur manquait pas quelque chose.

Un petit Gascon, long et gros comme une allumette , couvert d'un habit de camelot qui avait été couleur de feuille-morte , qui portait une culotte rouge et des bas noirs , perce la foule, s'approche du comte et le prie très-humblement de lui dire à qui il a l'honneur de parler.

— Je suis le comte d'Orville , colonel du régiment des chasseurs des Vosges, en garnison à Pilhiviers.

En ce moment, le régiment se composait de quinze hommes, le colonel compris.

— Je suis, moi, M. de Vitrac, barbier, dentiste, médecin-pédicure, et, de plus, avocat-consultant du village. — Eh bien, monsieur de Vitrac, que me voulez-vous? — Je voudrais engager monsieur le comte à tinir avec ces importuns. — Et de quelle maDière, monsieur de Vitrac? — En payant, monsieur le comte, en payant. Ce moyenlà ne manque jamais son effet. — Eh bien , voyons. A combien monsieur l'avocat évalue-l-il le dommage ? — La côte du maire est facile à remettre, et je m'en charge. Mais le blessé est le premier magistrat

— Halbeureusel dit le baron, à qui est cette culotte?

du lieu , et, en raison de l'importance de sa place, monsieur le comte

lui allouera une indemnité de cinquante livres, ci SU liv.

M. l'avocat, un genou en terre, écrivait sur l'autre avec son crayon.

— A combien , demanda le marquis , le Tront et le nez écorchrs d'un paillasse? — A deux livres, ci 2

— Et les trois dents du saltimbinquc ? — Ces gens-là ne mangent pas tous les jours. — ISi les avocats de village non plus, n'est-ce pas, monsieur île \ itrac / — Oh I mon capitaine, ipiand on a plusieurs cordes à son arc, et qu'on traite avec des seigneurs comme vous... — Au fait, à combien les trois dents ? — Elles sont bien payées à vingt sous. — A l'aris, on en a de superbes à douze. Les trois dents, trois livres, ci 3

— Je crois que voilà tout, monsieur l'avocat. — Un moment, s'il vous plaît, monsie°ar le capitaine. Le tablier de

mademoiselle Justine, que voilà, n'a réellement passoufferl de dommage; mais elle a rendu un service essentiel à madame, et, de plus, elle a été obligée de voir ce que madame ni- se souciait pas de montrer. Douze livres, s'il vous plaît, pour mademoiselle Justine. — Accordé, accordé. — Douze livrés, ci 12

— Allons, finissons. A combien va votre total ? — Un moment , s'il vous plait, monsieur le capitaine. Il reste encore deux petits articles à régler.

Le cabriolet et le cheval sont dans la mare ; vous les voyez d'ici , monsieur. Six livres à quatre hommes qui les tireront de là.

— Six livres , soil.

— Six livres, ci. . C

— Voyons voire dernier article. — Les deux n'en font qu'un, monsieur le capitaine. Les fioles du médecin ambulant sont brisées, et il les vend dix sous.

Il y en avait, ditil, cent cinquante dans la voiture, ce qui fait bien soixante-quinze livres, ci. . ~. . . • ~. "• ''5

— Halte là, halle là , s'il vous plail. — Je vais finir. Monsieur le capitaine sent bien que cent cinquante fioles, vidées dans la mare, ont g.ilé l'eau, et il ne veut pas que nos bètes à cornes boivent u'un tlixir purgatif. Il faut donc vider la mare; et, comme elle est alimentée par une source qu'il est indispensable de détourner , cette opération sera longue et difficile. Elle ne peut se faire à moins de deux cents livres, ci. 200

— Oh ! vous eitravaguez, à la fin. — Monsieur le capitaine voudra bien se souvenir que je me charge du traitement des blessés; que, probablement, je serai obligé de tirer au médecin les trois dents qui répondaient à celles qu'il a perdues, et qui mâcheraient à vide , car la nature ne veut rien d inutile ; que j'aurai à fournir le linge pour bandes et compresses, la charpie pour remplir les plaies de paillasse, et le vinaigre pour humecter le tout; que j'ai été assez heureux pour arranger cette affaire à l'amiable , et que mon temps et mon talent conciliateur doivent êlre pris en considération; enlin, qu'il faut que- chacun vive de son métier, et j'évalue le tout avec modération à la somme de trois cenU livres, ci. • • • • 300

Allez au diable, monsieur l'avocat, barbier, dentiste et

pédicure. — Ce qui fait un total de... de... oui, c'est cela...

un total de six cent quarante-huit livres, ci CAS liv.

tt

L'OFFICIEUX

— Comtnfiit, cotliiin, je payerais vingt-cinti louis, parce qu'il a plu au chi'val (le iiiadanie la comtesse de pialVer ! Je mettrais pUitùt le l'eu au village! — Prenez garde, monsieur le capitaine. Si un incendie se développait cette nuit, on vous accuserait d'en itre l'auteur, et on ne se tire pas de ces allaires-là avec de l'arpent.

La comtesse, un peu confuse de ce qui lui (fiait arrivi', s'était réfugiée dans la berline, où madame de Verneuil lui administrait des consolations qui parfois avaient un côlé plaisant. La comtcsjc, qui n'était pas inconsolable, commenrait à rire de ce que lui disait son amie. La gaieté se communique, et il est plus agréable de s'égayer que de chcrctier des raisonnements, des lieux communs qui ne persuadent personne. Ces dames étaient revenues h leur caractère , et les articles du mémoire de M. de Vitrac produisaient des éclats prolonges, que partageait d'Orville, posté à l'une des portières. — Jl payera , disait-il; vous Taviez prévenu, madame la comtesse. — Il payera, il payera, disaient les deux dames. — Non, vcntrcbleu! je ne payerai pas. Zépliire, donne le choix à ce drôle-là de se retirer ou de recevoir vingtcinq coups de cravache que je te charge de lui administrer.

— Arrêtez , arrêtez , s'écrie Vercelle, qui arrivait au galop. Point de voie de fait , s'il vous plait. Vercelle était l'homme raisonnable de la troupe, et pendant que ses compagnons de voyage faisaient, disaient ou entendaient des folies , il s'occupait à tout arranger. Moyennant quelques écus , il avait apaisé les ])arlies plaignantes, et il venait dire à ces dames que c'était assez d'avoir perdu deux heures à Rochefort; qu'il était impossible d'aller dîner à Etampes, et qu'il fallait se hâter d'arriver à Dourdan , oii on prendrait ce qui se trouverait.

Ces dames firent un retour sur elles-mêmes, et elles sentirent que l'appétit commençait à se prononcer. Ces messieurs montèrent en voiture, et on allait donner l'ordre au cocher de toucher quand M. de Vitrac se présenta. — Dn avocat exerce une profession libre, dit - il , et j'en maintiendrai la dignité : j'ai parlé, j'ai bien parlé et je refuse toute espèce d'honoraires. Dn barbier n'est pas obligé d'être si délicat, et c'est lui maintenant qui vous adresse la parole. .Mesdames , vous savez peut-être ce que c'est qu'accoucher; ma femme n'attend que le moment, et la layette est encore à faire. — Je donne un louis, dit la comtesse. — J'en donne un , dit madame de Verneuil. — Je paye le baptême , dit d'Orville. — Puisqu'il faut que ce diable de barbier ait de mon argent, reprit le marquis , je mets aussi au chapeau. Vercelle, qui n'était pas riche , suivit l'exemple général , et la troupe joyeuse partit chargée des bénédiclions de M, de Vitrac.

— Ah r.i, comptons, mon cher Vercelle, dit d'Oliban. — C'est trop juste , c'est trop juste ! s'écrièrent les trois autres. Vercelle se fit prier un peu pour la forme , et il finit par recevoir une centaine de francs qu'il avait distribués. — Je le savais bien, nous le savions bien qu'il payerait! Allons, allons , l'amende n'est pas trop forte pour quelqu'un qui a mis une dame dans la position où s'est trouvée la comtesse. Prenez garde à vous, marquis : le voyage de Paris à Pithiviers pourra vous couler cher. — Un moment, reprit d'Orville, il n'est pas juste que le marquis paye tout : la cote enfoncée est de mon fait. Baron, le maire du village est-il aussi intéressé que l'avocat? — C'est un pauvre cultivateur qui a rejelé avec une sorte de déilain la propotion d'une indemnité. J'ai vu le chirurgien ; il a fixé le prix de ses soins à douze francs. — Marquis , voici ce que je vous dois. — Oli , ma foi, non. Celte équipée amuse trop ces dames pour que je n'en aie pas tout l'honneur. — JS'ous le disions bien, nous le disions bien qu'il payerait! Et les éclats de rire et les applaudissements de mains ne finissaient ]ilus.

Zéphire parut à la portière. — ^Monsieur le niarquiî, le cheval que vous venez de monter ne peut pas suivre. — Mets un palefrenier à pied; qu'il conduise ce cheval au petit pas jusqu'à Pithiviers. Là on le fera traiter.

— Vous voulez, d'Orville, que nous dînions à Dourdan? dit la comlcssc. 11 f.iudra quitter la grande route, y revenir, et je crois que nous avons perdu assez de temps. Allons jusqu'à Etampes, où sont nos relais, et où nos gens nous auront sans doute l'ait préparer un diner convenable. — Prenez garde, madame la comtesse :

Cn dîner réchaufTc no valut jamais rien.

Et le nôtre doit être froid à l'heure qu'il est. — Noms le prendrons tel qu'il sera. Des officiers d'ailleurs s'accommodent volontiers de tout. — Mais, vous , mesdames , vous ! — iVous serons comme vous les trèshumbles servantes du moment et des circonstances.

La berline reprend le grand trot. Ceux qui garnissent l'intérieur causent, rient, ch-ntcnt; on arrive à Etanipts lor.-qu'on y pensait le moins. Uucroc était revenu de Pilhivicrs tout exprès pour faire préparer un repas splendide, et, en ouvrant la portière , Dncroc av.iit les larmes aux yeux. Le marquis lui demande ce qu'il a. — llélas! monsieur, il y avait la un dincr tel qu'on n'en fait pas deux par an à Etampes. Il était prêt, et j'allais sans cesse de l'auberge à la grande route cl de la giande route À l'auberge. Je regardais et je ne voyais pas la limonière. Je retournais, je ne voyais rien; je rentrais à la cuisine, et je m'aflligenis en voyant une dinde aux trulTes prête à être brûlée. Je découvr.iis les casseroles et les sauces s'épaississaient. M. le chef p.irlaii déjà de les allonger avec de l'eau, faute de jus, et

j'étais au désespoir. M. le chef trépignait, allait, venait et s'écriait, en levant les yeux au ciel, qu'il était u'i homme déshonoré. Enfin il prend une casserole de chaque main, et il allait les vider sur un tas de fumier. Je l'arrête, je lui représente qu'il vaut mieux mal dîner que de ne pas diner du tout, cl que vous ne le rendrez pas responsable du retard.— L'honneur, disait-il, l'honneur ne transige jamais. — Eli bien! reprit le baron , a-t-il fini comme Vatel ? s'est-il passé son épéc au travers du corps ? — INon , monsieur, parce qu'il n'en a pas ; mais la pointe de son grand couteau était par moments tournée sur sa poitrine. — Eh bien! marquis, s'écrient les dames, si maître Jacques s'était tué, c'est encore vous qui en seriez la cause.— Enfin, s'écrie le marquis , que sont devenus maître Jacques et son maudit diner ? — Monsieur, je lui ai ôlé couteaux et lardoires, et je lui ai fait boire une bouteille de vin chaud bien sucré ; cela l'a remis un peu. — C'est fort heureux. — Alors, monsieur, six ch:isseurs de votre régiment sont entrés. Ils ont demandé un pot de piquetlc. Moi, j'ai pensé que, le diner n'élant plus présenlable , il valait mieux qu'il fût mangé par vos chasseurs que par des étrangers. Je les ai l'ail mettre à table, et de ma vie je n'ai vu des hommes aussi joye'xx. Ils n'ont rien laissé, monsieur, absolument rien. Tout à coup... tout à coup... — Eh bien! qu'est-ce encore? — Tout à coup... Jene sais comment vous expliquer cela devant ces dames. — Parkz, Uucroc , dit la comtesse ; il est un choix d'expressions qui permet de tout entendre. — Eh bien , madame, je ne sais si le vin, la bonne chère , ou les truffes peut-être... mais tout à coup Coton , c'est la fille qui les serait, madame .. Goton est prise, reprise, poussée, repoussée. Goton crie, on ne l'écoute pas. Son amant, le garçon d'écurie, accourt avec sa fourche et frappe à grands coups sur le dos de celui qui est en position. Les autres la saisissent, la tiennent alternativement, et ces six enrages... Je ue sais si madame la comtesse me comprend. — Oh ! à mcrviille , Ducroc. Enfin ? — Enfin , madame , Goton est une honnête fille , et elle est allée se plaindre au procureur du roi , qui aussilôt a l.àché sur les chasseurs un commissaire de police et quatre cavaliers de la maréchaussée. Or, madame, quand on a fait de ces choses-là , on n'a pas le sabre au côlé. Ceux des chasseurs étaient restés sur la table, et ils vidaient ce qui restait dans les bouteilles pour se refaire un peu. Les quatre cavaliers entrent comme l'éclair, sautent sur les sabres et conduisent les six chasseurs en prison. \ oilà, mesdames et messieurs , où en sont les choses. ^ ous avez sans doute bon appétit, et je crois qu'il ne reste rien dans la maison.

— Eb bien ! s'écrient les compagnons de voyage du marquis , c'est encore vous qui êtes cause de l'accident arrivé à Goton et de l'incarcération des six chasseurs. — Oh! faites-moi grâce, s'il vous plaît! Que diable , je ne vois pas que Goton ait tant à se plaindre, et peutêtre ne l'a-t-elle fait que pour la forme. Les chasseurs se sont fait mettre en prison; eh bien! qu'ils y restent. — Cela est fort aisé à dire, réplique d'Orville. Ptnsez donc que ces six chasseurs font la moitié de mon régiment. Avec douze hommes je yeux former un peloton; que voulez - vous que je fasse avec six? — Il nous en reviendra d'autres. — En attendant , voyez , Ducroc, ce qu'on pourra nous donner.

Pendant que Ducroc retourne le garde-manger et les armoires de la cuisine, ces dames lutinent, tourmentent d'Oliban; elles rappellent toutes ses bévues, et à la tin de chaque citation viennent les réflexions , les interpellations , les recommandations. Madame de Verneuil, qui avait le droit de tout dire, ne finissait pas. Le marquis, fatigué de tant de remontrances et d'observations, prend son chapeau et son épée et va faire un tour de ville : en cinq minutes on fait celui d'Etampes. Il s'entend appeler, il tourne la tête. C'est de la prison qu'on lui parle.

— Monsieur l'officier, n'êtes-vous pas du régiment des Vosges ? — Oui , pourquoi ? — P^ 'est-ce pas vous qui deviez manger un grand dîner préparé au Cornet-d'Or? — Pourquoi encore? — Si vous étiez arrivé avant qu'il fût desséché, on ne nous l'aurait pas servi, et Golon ne se serait pas plainte d'avoir été trop bien traitée. C'est donc \ous, monsieur l'olficier, qui avez causé notre disgrâce. Pour Dieu , retireznous d'ici.

En vérité , pensait le marquis , c'est à qui s'en mêlera; je finirais par être responsable des folies de tout le genre humain : c'en est trop, et il passe outre. 11 n'a pas fait cinquante pas qu'il réllécliit à ce qu'il vient d'entendre. Ils n'ont pas tout à fait tort, se disait-il ; car enfin, si j'avais écoulé la comtesse et laissé piail'er son cheval , nous serions arrivés ici à l'heure convenue , et ces malhcureux-Ia ne seraient pas dans l'cmbarr.is. 11 inlcrroge, il s'informe de la demeure du procureur du roi. 11 arrive chez ce magistrat, il se présente, il trouve avec lui le baron de Vercelle.

— J'ai encore arrangé cette affaire-ci, lui dit l'intéressant jeune homme. Golon a relire sa plainte moyennant une indemnité assiz forte, et monsieur, qui , malgré le dé.-islcment de celle fille, pourrait informer contre les coupables, veut bien épirgncr à M. le comte le désagrément de voir mettre ses premières recrues en jugemeiit. Mais, mon cher marquis, soyez donc maître de vous et ne vous laissez plus entraîner par votre penchant à obliger. Si vous ne vous arrêltz, ce» dames auront eu raison de vous dire que voire voyage de Paris à Pithiviers vous coûtera cher. — Je remercie beaucoup monsieur et vous aussi , baron, de tout ce que vous avez fait pour moi, à l'ex-

L'OFFICIFUXJ

Cf ptlon pourtant de la mercuriale. Crojez que j'ai pensé plus que vous ne pouvez me dire.

Le iKiron recul l'ordre delVlarRlsscment des sii chasseurs; les deux capitaines prirent coni;é du procureur du roi, ri dans un petit coin oU se prom^nent les oisifs d'Ktampes d'Oliban remit a \rrcelle quatre cents francs qu'il avait compti's à Cioton : c'est le prit auquel elle avait mis son lionneur, qui l'eut-itre avait reçu prtfcedeuimenl quelques échecs. Son amiint, qui n'y regardait pas de très-pri'S, avait trouvé fort bon qu'rlle touchât cette somme, au moyen de l.iquelle leur marl.iKe délinitit' devait se conclure dans le mois. I.c jeune Toliic n'épousa-t-il pas la fille de Rachel, veuve de sit maris?

Vous voilà donc, messieurs, dit mnd.mie de Verneuil. Soycï

vrai , baron; combien coûte à d'Oliban réquipi'c de ses chasseurs ? — Madame , la manière dont le marquis m'a remboursé me donne lieu de croire qu'il vous saur.i gré de ne plus lui parler de cela. — A la bonne heure, baron ! — l.li bien I dlnera-t-on ou ne dincra-t-on pas ? Uucroc, Ducroc!.... — Rie voici, mad.imc. — Faites-nous donc servir. — Eli ! madar^i' , attendez qu'on .lit trouvé quoique chose. — On en est encore là ' — C'est aujourdhui jeudi, madame. Les boucheries sont fermées, et le marché n'ouvrira que demain matin. — Vous allez voir que, grâce encore à d'Oliban, il faudra que nous nous passions de diner! — Cela pourrait bien être, madame. — Des œufs, des œufs, s'écrie le marquis ; des reufs à toutes les sauces ! — Je vais en envoyer chercher, monsieur, répond Ducroc.

— Des œufs, des cpufs et toujours des œufs ! disent ensemble les dcuï dames. Vous voulez donc nous mettre le feu dans le corps ? — Vous disiez il y a deui heures, mesdames, que vous seriez comme nous les très-humbles servantes du moment et des circonstances, liésigntz vous. — Il sied bien de prêcher la résignation h celui qui à chaque pas nous amène de nouveaux désagréments! — Eh! madame, reprit le baron , un peu de charité ! Qui de nous n'en a pas besoin ? 5i nous faisions tous une confession bien sincère, est-il certain que ce pauvre marquis serait le plus coupable ?

Lf s dames se pincèrent les lèvres : c'est la ressource de celles qui sont embarrassées, piquées, et qu'on a mises dans l'impossibilité de répondre. Ducroc arrive très à propos pour taire changer la conversation.

— Soit, dit-il, que les aubergistes de la ville se plaisent à laisser notre hôte dans l'embarras , soit que réellement ils n'aient pas d'œufs, on n'a pu s'en procurer chrz eux. Les deux fruitières qui existent seules iei sont allées s'approvisionner dans les villages voisins, afin de p^ycr r.ioins cher qu'au manhé, et on ne peut aller de porte en porte iieiuaiidcr des œufs. — (Juoi! s'écrie le marquis, pas d'œufs de quoi faire seulement une omelette ! — Non , monsieur. — Eh bien ! qu'on la fasse au lard. A ces mots, un éclat de rire géni rai se fait entendre.

— Un moment, nn moment, dit le marquis, le maréchal de ?rlatignon u'cliit pas un sol, puisque Louis XÎV lui donna le comuiandenieiit de l'expédition destinée à rétablir le prétendant sur le trône d'Angleterre, et le trait d'ingénuité ou de distraction qui vous fait tant rire est de lui. Oh ! il lui en est échappé bien d'autres ! — Allons, dit la comtesse , qu'on nous donne du chocol.-.t et des rôties. Pendant qu'on les préparera, le marquis nous racontera quelques-unes des ingé-nuités du maréchal de Matignon. — Bien volontiers, madame.

— Le maréchal . revenant de la guerre , fut obligé de s'arrêter dans ime auberge de village où comme ici les moyens d'existence n'étaient par très-communs. Satisfait cependant du mauvais souper qu'on lui av;.it préparé, il se mit h table. — Qu'est-ce, dit-il, du pain chaud? J'en veux du rassis. — Monseigneur, il n'y en a pas. — Eh bien! qu'on m'en fasse.

Il avait en Normandie de vastes herbages qui depuis deux ans ne lui rspporliicnt presque rien. A la fin de la seconde .innée, il tança fortement son receveur. — Monseigneur, répondit celui-ci , les taupes retournent tout. Que voulez-vous que j'y fasse? — Comment , monsieur, vous ne savez pas comment on empêche les taupes de retourner un pré ? — Non , monseigneur. — On le fait paver , mon'ieur. ■ Il avait fait rebâtir une aile d'un assez beau château, et il avait or- ''onné à son régi'scur de faire disparaître les décombres qui lui blcs- Fsrient la vue. La première chose qui le frappe lorsqu'il revenait à son château est le tas de gravois qui depuis longtemps devait être enlevé.

— Pourquoi, monsieur, dit-il à son régisseur, trotivé-je encore IJi ces débris? — Monseigneur, je ne savais oii les mettre. — 11 fallait faire un trou et les jeter dedans. — Mais, monseigneur, qu'aurais-je fait de de la terre qu'on en aurait tirée ? — Il fallait faire le trou assez grand pour que tout put y entrer, entendez-vous, monsieur?

Il était malade. Son hôtel de Paris était trèi-près de Saint-Sulpicc, et un officicv général de ses amis lui demanda si le bruit des cloches ne l'incommodait pns. — Beaucoup, répondit-il ; mais demain je ferai mettre du fumier devant ma porte.

Je ne sais si tout le monde rira des ingénuités de M. le maréchal ; mais ces dames en rirent au point qu'il devint indispensable de changer de linge. — J'espère au moins, dit d'Oliban en riant à son tour, que vous ne me reprocherez pas ce petit incident-là. — Et pourquoi, s'il vous plaît? — Je n'ai fait que céder h votre désir. — Et vous avez été enchanté de nous prendre au premier mot. Diles-moi, oHicieiix marquis, si vous vous étiez rendu à ma prière, et que vous n'eussiez

pas voulu arrêter mon cheval , que je connais mieux que vous et que je mène fort bien , les paysans de Koelielort auraient -ils admiré de dix pas ce que des yeux roturiers ne devaient pas voir? le maire aurait-il eu une côte enfoncée? le paillasse se «erait-il écorché le nez et le front, l'empirique aurait-il perdu trois dents ? ton cabriolet seraitil tombé dans la mare ? votre meilleur cheval serail-jl estropie ? Guton aurait-elle été houspillée de la façon de sii chasseurs? serioiit - nous obligés de dîner avec une tasse de chocolat ? niadamo et moi auriousiious besoin de linge sans savoir oii en prendre ? Nous serions maintenant près de Pilhiviers, et vos maudits (eulj ne vous auraient pas rappelé les niaiseries du maréchal de SL.iignon. — Votre récapitulation est-elle enfin terminée, madame? — Oui, monsieur. — C'est fort heureux. — Mais trouvci-nous du linge à la minute, à la seconde.

La position de ces dames était embarrassante. Les équipages étaient partis de la veille; on n'avait que vingt lieues à f.iirc dans la journée, et on n'avait rien pris avec soi, quoiqu'on dût voyager avec d'Oliban. Le pauvre marquis était allé conter ii l'hôtesse ce qui venait d'arriver, et l'hôtesse, très-bavarde, commença à raconter ii son tour les événements qui l'avaient aussi obligée à changer de chemise. Ces aventures lui paraissaient si plaisnutes, qu'à chaque instant son récit était coujié par des éclats de rire. — Un moment , s'écria-t-ellc enfin , me voilà précisément dans le cas oit vous venez de mettre ces dames, l'ermcltez que je m'occupe d'abord de moi... Pas du tout, pas du tout, s'il vous plaît. Donnez-moi d'abord deux de vos plus tincs chemises, et vous ferez ensuite tout ce IJu'il vous plaira.

L'obligeante hôtesse le conduit à sa chambre à coucher. Elle ouvre une vaste armoire dont le bas dérobait aux amateurs un reste de raisins enfoncés dans la paille : on le gardait pour les grandes occasions, et l'hôtesse n'y avait pas pensé encore; dame, on ne saurait pensera tout.

— Du raisin, du raisin ! s'écrie le marquis ; et vite, et vite, il en charge une assiette qu'il porte à ces dames. L'Iiôlesse accourt sur ses pas, tenant une chemise de chaque main. On prie ces messieurs de sortir, parce qu'ils étaient trois, ainsi que je l'ai dit plus haut.

L'hôlessc était une femme fort à son aise , qui avait d'assez beau linçc, et qui l'été se tenait en simple corset, ce qui exigeait des manches de chemise descendant jusqu'au coude. Celles des habits d'amazones sont très-justes, et il fallait découdre avant de pouvoir se changer. La comtesse, à qui rien ne résiste, demande des ciseaux et coupe les quatre manches; l'hôtesse jette les hauts cris ; on lui paye trois fois la valeur de ses chemises, et elle sort en faisant cinq ou six révérence» d'un air tout à fait gracieux.

On rappelle ces messieurs; le chocolat arrive; on se met à fable. Au chocolat, qui est le mets substantiel du dîner, succède le raisin, qui fait dessert, il faut toujours savoir gré à certaines gens du mal qu'ils n'ont pas fait. — Vous conviendrez au moins, dit madame de Verneuil à la comtesse , que M. d'Oliban a fait quelque chose de bien dans la journée. Il nous a trouvé du raisin excellent, et nous venons de faire un repas selon toutes les règles. — Et surtout très-restaurant. Allons, allons, dit Vercelle, on pourrait être plus mal.

Les chevaux sont mis; on remonte en voiture, et on se propose bien d'aller tout d'une traite, et sans accident, jusqu'à Pithiviers. Une certaine harmonie commençait à s'établir entre les voyageurs. Les dames regrettaient l'entrée triomphale qu'elles devaient faire à la garnison, et que le soleil ne pourrait plus éclairer; mais elles se consolaient en pens.int que le lendemain elles seraient fraîches, que les chevaux seraient reposés, et qu'une promenade équestre les dédommagerait de ce que, grâce toujours à d'Oliban, il fallait perdre aujourd'hui. La conversation prenait un ton assez raisonnable, parce qu'une suite de contrariétés amène nécessairement la fatigue, que la fatigue amortit la vivacité de l'imagination , et que cet état apathique conduit au sommeil. Les paupières de la comtesse commençaient à s'appesantir, quand tout à coup elle jette un cri perçant. — Qu'avcz-vous donc, madame? lui dit d'Orville. — Je suis assassinée! — Assassinée! expliquez-vous, de grâce. — i^Ionsieur le comte , faites arrêter la voiture et appelez Zéphire. Zéphire se présente. — Dites-moi, mon ami, quelqu'un est-il entré dans la berline pendant que nous étions dans celte malheureuse auberge? — Madame, les domestiques de M. le comte, ceux de M. le marquis et celui de M. le baron suivaient Golon partout, ne lui laissaient pas un moment de repos et l'accablaient de quolibets. J'ai protégé la retraite de celte pauvre fille, et je l'ai ca hée dans cette voiture... — Malheureux! elle l'a farcie de puces?... Oh, j'en mourrai!... Et pas une femme de chambre ici pour les chercher! Allons, monsieur le comte!... — Mais, madame, je n'entends ricu à... — Et qui vous en prie, mauvais plaisant ? Emmenez ces messieurs, et failes-moi donner une nés lanternes de la berline. Vous voudrez bien, ma chère amie...

— Oh, comtesse, depuis une demi-heure je suis à la mort. Je désirais que quelques éloges succédassent enfin au blâme dont on ne cessait de charger le pauvre marquis. J'ai mangé de son raisin sans mesure, et pour V0U5 déterminer par mon exemple.... Je ne sais — aie, a'ie!... si !■; r.iisind'Etanipcs aune vertu laiative... mais j'ai... j'.ii... je suis coupée en deux. — Eh, madame, reprit le marquis, quelle vertu voulezvous qu'ait co raisin? C'est du raisin comme un autre, qa: j'ai trouvé bien caché sous de la paille... — Dans de la paille, s'écrie la comtesse, dans de la paille ! Vous ne savez donc pas que rien n'engendre le« puces comme la paille? Toutes les queues des grappes étaient tournées

L'OFFICIEUX

Je mon côt<!... je n'ai pas perdu un seul de ces malheureux insectes... Oli, mon Dieu, je m'enlèverai l'ëpidcrme. — Oli, quelle trancbée!... (Jiu-ile tranchée ! — Descendez donc, ma bonne amie. Je vous en conjure , ne laites rien ici : il ne faudrait que cela pour m'achever. ICmnienez madame ; emportez-la, marquis, et une fois en votre vie, soyez l)on à quelque chose.

Le pauvre marquis n'est pas à ce que lui dit la comtesse, il n'est sen- •ible qu'à ce que souffre une femme qu'il a adorée et qui lui est chère encore. 11 s'élance, il prend madame de Verneuil dans ses bras; il la presse contre son cœur, et il ne calcule pas la force de pression. Une détonation le frappe, cependant; il pose son amie sur le pavé... Il était trop tard. — Ah , mon ami , que je suis soulagée! Mais pourquoi m'avez-vous pressée si fort ? Que ne me portiez-vous légèrement à quatre pas plus loin? Je suis dans un état épouvantable. — Et moi, madame, et moi!... mes bottes en sont remplies.

A c^s motsja comtesse oublie ses puces, et part d'un éclat de rire. Le comte et Te baron suivent son exemple. On descend, on s'approche des deux infortunés en ayant soin de prendre le dessus du vent. On i avise aux moyens de continuer ce malheureux et interminable voyage. ! On aperçoit une lumière dans un certain éloignement-i — Que ce soit une charnière ou un ch.îteau, il faut s'y rendre, dit Vercclle. Madame cl le marquis y prendront un bain qui, je crois, leur est très-nécessaire, et madame la comtesse s'y débarrassera de ses puces. — Eh, comment voulez-vous que j'y pense dans un moment comme celui-ci! Allons, marchons, et qu'on porte les lanternes devant nous. D'Oliban, ma bonne amie, laissez-nous le vent, s'il vous plaît.

La comtesse avait pris le bras de d'Orville ; le marquis soutenait son amie; tous deux faisaient une grimace à l'aire reculer une ])roccssion, et ils n'avaient rien à se reprocher : l'un rendait conlinuellenient à l'autre ce qu'il ne cessait d'en recevoir. Vercclle allait en avant et réglait la marche.

La faible clarté des lanternes suftis.iit tout juste pour reconnaître qu'on était dans une terre labourée. Les deux dames ne marchent plus; elles se traînent; elles brisent les bras de leurs écuyers; elles se dépitent , elles se désolent ; une des bottines de la comtesse se déchire et reste bientôt entre deux mottes de terre. Il est impossible d'aller plus loin.

Zéphire prend une des lanternes, il court à droite, à gauche. Il rencontre un fossé plein d'une eau hmpide, dont lis rives sont bordées de saules. Il tire son couteau de chasse; il taille, il tranche; en cinq minutes il a ce qu'il lui faut pour faire un brancard ; il charge son épaule du précieux fagot qui va terminer tant d'embarras et de disgr,àces; chacun met la main à l'ouvrage, et on arrête que les domestiques porteront alternativement ce palanquin d'une espèce nouvelle. La comtesse s'y place à demi consolée ; madame de Verneuil s'approche : — C'est impossible, ma chère amie, c'est impossible. Je ne résisterais pas aux vapeurs... — Mais , ma chère amie, je ne saurais faire un pas de plus. — Que votre oDicieux marquis vous prenne sur ses épaules; il n'a plus rien à risquer. D'ailleurs , il n'y a guère que pour cinq minutes de chemin d'ici à cette maison. — En vérité , ma chère amie, vous t^tcs d'un égoïsme !... — Et vous d'une exigence !...

Les laquais du comte avaient déjà enlevé le brancard, et pour délivrer la favorite du maître d'un voisinage désagréable , ils allaient au petit trot. La pauvre madame de Verneuil étendait les bras vers le brancard qui emportait toutes ses espérances. D Oliban lui prend les deux mains, la passe sur ses épaules, et se met à trotter aussi en protestant que jamais il n'a porté d'aussi précieux fardeau.

Lu baron , qui avait toujours la tète froide, bien qu'il eût le cœur très-tendre, s'était saisi d'une des lanternes, et était allé droit sur la lumière vers laquelle se portaient tous les vœux. Le domestique qui marcliiiit en avant du brancard trébuche, tombe , et la bougie s'éteint. Le zèle des domestiques de d'Orville ne faiblit pas : ils sentent que plus ils surmonteront d'obstacles, et plus ils auront de mérite.

Le marquisavait moins de force que d'ardeur. Il n'avait pas fait cent pas qu'il fut obligé de déposer le plus précieux fardeau qu'il ait porté de sa vie. Il invita Zéphire à le remplacer. Vous savez que Zéphire est une espèce de petit-maître; le cœur ne lui disait rien pour l'amie de son maître, et il n'aurait pas volontairement porté une princesse dans l'état oii était madame de Verneuil. Cependant il sentait qu'il ne lui conviendrait pas de refuser ce que le marq'uis venait de faire avec tant de dévouement, et il se chargea de la dame et de ses émanations. Tout à coup on entend de grands cris. Les palefreniers de d'Oliban qui étaient restés en arrière , et pour cause , quoiqu'ils fussent loin d'exh.iler eux-mêmes l'odeur de la rose ou de l'aillct, les palefreniers doublent le pas , et ils ne peuvent éviter ce qu'ils redoutaient tant : Zéphire charge l'un d'eux de la triste madame de Verneuil, et il court sur les traces de son maître, vers le point d'oii partaient ces cris soutenus. D'Orville, ses laquais, le palanipiin et la comtesse étaient tombés dans le fossé sur les bords duquel Zéphire avait coupé ses bois de charpente. D'Oliban se jette à l'eau sans balancer , et Z,éiihire saute après lui. Ils dégagent la comtesse, et on l'assied sur l'herbette fleurie peut-être.... Le joli sujet d'élégie ou d'idylle! d'Orville et ses gens s'entr'aidcnt, et bientôt ils sont tous auprès de la comtesse.

La dame avait été très-calme au moment oii on l'avait tirée de l'eau; muslor-qu'ellc eut repris ses sens, et qu'elle reconnut la voix du mar-

quis, quel torrent de mots amers, d'observations piquantes, je dirais presque d'imprécations, s'échappèrent de sa bouche! Elle se souvint pourtant qu'elle était femme de cpialilé, et qu'elle devait en reprendre le langage. — Vous croyez peut-être, monsieur le marquis, que je vous ai beaucoup d'obligation de m'avoir secourue? Vous avez été fort aise de trouver ce fossé et d'y vider vos bottes. — Ma foi, madame, vous y avez noyé vos puces, et c'est un article à rayer de votre récapitulation.

Je ne sais jusqu'où aurait été celte conversation, si on n'avait vu plusieurs lumières qui s'approchaient rapidement, et qui annonçaient un changement très-prochain de situation. Bientôt on entend le bruit d'un fouet, ensuite celui de roues, enfin Vercclle parait en gros souliers et en guêtres de cuir. Il est suivi d'un& charrette qui apporte quelques cordiaux et toutes les vestes, les serpillières, les jupons, les chemises, les serviettes, les sabots, etc., qu'on a trouvés dans la ferme.

— Ries amis, dit le baron , je vous présente M. Durand, le plus obligeant de tous les fermiers du canton. Je lui ai détaillé toutes nos mésaventures, y compris celle-ci , car étant tombé moi-môme, et malgré le secours de ma lanterne, dans ce diable de fossé, j'ai bien pensé que quel(|u'un de vous y tomberait après moi... Madame de Verneuil arrivait dans ce moment.

— Allons, mesdames, la nuit est chaude, l'eau de ce fossé est magnifi(|ue, il n'y a pas ordinairement de baignoires dans les fermes, M. Durand n'en a pas, et plusieurs d'entre vous ont besoin de se baigner. Approchez-vous de la charrette ; on vous portera au bord de l'eau ce que vous aurez choisi , et ceux qui n'ont rien à laver se tiendront il une distance respectueuse.

Il est des circonstances où la femme la plus difficile devient accommodante, et où une bonne tète prend sur de plus faibles l'ascendant qu'elle devrait toujours avoir. C'est le baron qui prononce, qui décide, et personne n'appelle de ses décisions.

La comtesse , qui n'était chargée que de terre , un peu fangeuse peut-être, devait avoir et obtenir le dessus du courant; madame de Verneuil fut placée à vingt pas au-dessous; et comme il faut respecter les bienséances, le marquis se mit au bain à cinquante pas plus loin. Zéphire et les palefreniers qui avaient touché madame de Verneuil se débarbouillèrent où ils voulurent.

On s'accoutume à l'infortune comme au mal physique. Bientôt ces dames s'approchèrent de leurs écuyers en riant de tout leur cœur. Elles étaient dans des sabots, des bas de laine, de grosses chemises, des jupons de bure. Elles s'étaient enveloppé la tête dans une serviette pour sécher leurs cheveux, et elles avaient couvert d'une seconde deux seins qui étaient encore très-séduisants.

M. Durand s'approcha d'elles avec politesse, et il les invita à venir faire honneur au repas qu'il leur avait fait préparer : il était onze heures du soir. — Ce repas, mesdames, vous paraîtrait grossier dans toute autre circonstance, mais vous devez avoir de l'appétit, et c'est le meilleur des assaisonnements.

Zéphire fait laisser dans l'eau certains vêtements encore imprégnés... Il donne ordre à un palefrenier de les attacher aux branches de quelque saule, et de rester là pour les garder. 11 lui promet de lui envoyer à souper. Les dames montent dans la charrette, et on chemine gaiement.

On est reçu par madame Durand, grosse réjouie de bonne mine, qui exerce l'hospitalité avec une cordialité rare. Elle a envoyé chercher le carrosse et les chevaux de main ; elle n'a rien oublié de ce qu'elle peut procurer d'utile ou d'agréable à ces dames.

A l'instant la t;iblc est chargée de laitage, d'un gros morceau de lard et d'une volumineuse omelette. On s'assied, on mange, on dévore; la gaieté reprend son empire, et on s'occupe en riant de ce qu'on fera.

— Mesdames, dit le baron, nos chevaux ont besoin de manger comme nous. M. Durand n'a pas de lits à vous donner; mais dans trois heures il fera jour. Passons ce temps à faire des contes : c'est le moyen le plus agréable de l'abréger. — Vous avez raison , dit la comtesse. Voyons, vous qui êtes l'homme aux ressources, dites-nous quelque chose de plaisant — Vous savez que je ne suis pas très-gai; cependant je suis assez disposé à vous faire l'éloge du petit insecte qui vous a donné tant d'humeur, et qui, pourtant, a des qualités essentielles. — L'éloge de la puce ! — Oui , madame. — Et que pourrez-vous dire là-dessus? — Oh ! j'ai eu le temps d'y réfléchir depuis que la première vous a piquée. — Allons, monsieur, improvisez. ISous sommes prêts à vous entendre.

Le baron commence.

— On chante les princes qui dévastent la terre; on célèbre la masse informe appelée éléj-haiit , le courage du lion , qui n'est autre chose que la faim soutenue par la force ; on vante la grâce et la souplesse du cheval; et moi, je vais chanter la puce. Ne vous attendez pas, mc;;dames, à trouver ici ni la majesté des vers alexandrins, ni le charme des poésies légères, ni surtout la mélopée des anciens. Je serai petit comme l'objet que je veux célébrer, et je chanterai en vile prose; permis à vous cependant de la prendre, si bon vous semble, pour des vers d'opéra-comique.

Ah, mon Dieu! je m'aperçois que ma première phrase a quelque chose de la dignité du poënie épique. Oh ! comme la critique va mordre ! Cependant a-t-ellc des reproches bien graves à me faire ?

L'OFFICIEUX

Arislote et loin les ])rofosscurs do rliL-toii(|ue qtii lui ont succédé veulent qu'un discours académique comiueucc ji.ir une période ;i i|Uiitre membres, et la mienne en a cinq. M'accusera-t-ou de llallcrie dans les éloges que je vais prodiguer à mon insecte favori? Hélas! la puce ne distribue ni emplois, ni dignités, ni cordons. Ce que je crains réellement, c'est d'être comparé a Homère, qui de rien a fait beaucoup.

Oui, mesdames, de rien. Aoiis connaissons l'étendue de celte (îrèce si fameuse; et quand ce petit pays était divisé en douze ou quinze royaumes, le roi des rois ne pouvait être qu'un cUef de nautuniers. La belle Hélène ne valait peut-être pas une de nos jolies paysannes de Sèvres ou de Vaugirard... iMais où me laissé-je entrainer à propos il'une puce? Je remonte à Hélène! C'est qu'où vous êtes, mesdames, il est dillicile de s'occuper d'autre cUose que de la beauté. Je reviens il mon sujet, et j'éloignerai les distractions autant que je le pourrai, et que vous voudrez bien me le permettre.

L'objet de mes chants en prose est petit, infiniment petit; mais est-ce une raison pour le dédaigner? Celte fossette que le sourire cntr'ouvre, ce léger mouvement d'une boucbe rosée, ce coup d'œil rapide et plein d expression, ne sont-ils pas à peu près imperceptibles, et cependant ne plongent-ils pas dans l'ivresse le mortel fortuné à qui vous les adressez? Sans doute je n'ai pas l'insolence d'assimiler une femme charmante à une puce; mais je prouverai peut- être que l'une et l'autre se trouvent quelquefois en contact, et d'une manière avantageuse h toutes deux.

Nous qui vous connaissez si bien en parure, et qui savez embellir les modes les plus bizarres, daignez vous arrêter un moment à l'enveloppe- du petit animal que je célèbre aujourd'hui : sa robe, brillante de pourpre, nous rappelle l'habit triomphal des Romains, ces conquérants du monde qui traînent à leur char des rois vaincus et enchaînés. J'ignore si ces hommes fameux ont voulu prouver leur estime pour la puce; ce que je sais, mesdames, c'est que vous avez porté pendant quelques jours la robe puce, le ruban puce, le petit soulier puce; vous avez été puces un moment. Pourriez-vous, quand vous adoptez le mot, nourrir un éloignement invincible pour la chose ?

Vos mamans vous ont sans doute appris que les leurs ont porté ce qu'on appelait alors des mouches. H y en avait de rondes, de carrées; d'autres avaient la forme d'une étoile; quelques-unes étaient coupées en croissant : ces dernières s'appliquaient du coté du front, et se nommaient l'augure. Celle qu'on plaçait au coin de la bouche s'appelait la si'duisante ; celle qu'on fixait auprès de l'œil, /'assassine. IN'est-il pas évident, mesdames, que ces mouches ne sont qu'une imitation de la mouche naturelle que produit la puce? Mais quelle dilTérence, grand Dieu ! d'un vilain morceau de taffetas noir avec un point qui est parfaitement en harmonie avec la couleur de la peau, et qui en relève la blancheur! Les ennemis seuls de la puce ont pu imaginer de remplacer, par les ressources impuissantes de l'art, un attrait que vous teniez de la nature.

Examinons le physique de l'insecte que vos mamans ont imité en le dédaignant, et dont vous-mêmes, mesdames, avez un instant porté et avoué les couleurs. Il est dans les infiniment petits; mais aussi quelle délicatesse, quelle perfection dans ses organes, quelle prodigieuse agilité dans tous ses mouvements ! Le plus fameiu sauteur, tous les pt'/i(s diables du monde n'ont jamais pu s'élever au-delà de six à sept pieds. Quel saut que celui de la puce ! (Juel vol à l'Opéra peut lui être comparé ! L'éclair n'est pas plus prompt. La main la plus adroite la poursuit en vain; elle échappe au moment où on croit la saisir. Je ne crains pas de l'affirmer : la puce saute à plus de cinq cents pieds de haut, pieds de puce, à la vérité; mais tout est relatif. Ainsi, l'homme, cet animal orgueilleux, doit s'avouer vaincu par un insecte, dans un art admirable sans doute, puisque nous nous empressons de porter notre argent à ceux qui y excellent.

Il est des gens qui n'observent rien , qui ne réfléchissent sur rien, et qui cependant jugent de tout. Combien de fois n'ont-ils pas reproché à IVoé d'avoir reçu dans l'arche le petit animal que j'admire si sincèrement ! Il a bienfait, sans doute, de lui donner un asile; mais, cùt-il commis une faute, ne devrait-on pas la lui pardonner en faveur du bienfait inestimable que nous tenons de lui? A qui doit-on la gaieté piquante d'un joli repas? A IVoé. Qui vous fait lever, mesdames, avec tant de grâces, un bras arrondi par l'Amour? C'est ^oé. Qui donne un feu nouveau à l'aimable saillie qui vous est familière ? Qui communique à ces yeui enchanteurs une expression plus séduisante ? C'est ^oé. Oui, je le proteste, et je le prouverai, la puce est le second présent du patriarche. Ingrats que nous sommes ! nous n'avons pas pensé encore à lui élever un autel, et ceux d'un certain Bacchus, qui n'était qu'un conquérant, ont couvert toute l'Asie.

Eh ! quel m.-il fait donc mon petit insecte à ces gens humoristes et grondeurs? Sa piqiire ne produit qu'une douce titillation qui provoque à un plaisir plus vif, et que, du trône à l'escabellc, chacun aime à goûter.

Lne propreté de convention, idéale, factice, éloigne ce petit animal des palais et des maisons opulentes. Observci-Ie sous le microscope, vous le verrez, transformant ses pattes de devant en doigts souples et déliés, se laver, se frotter, faire avec un soin extrême, la toilette la plus achevée, et mériter l'accès qu'on lui refuse partout sous le prétexte le plus frivole. Mais qui a pu imaginer, propager une calomnie

qui tombe devant le premier coup d'iril de la raison ? Oserai-je le dire sans craindre d'être calomnié à mon tour ? La prudence semble me fermer la bouche; la franchise dont je fais profesaion m'ordonne de parler, je parlerai.

L'intérêt personnel, ce levier qui remue le monde, celte source unique de vertus et de crimes, l'intérêt personnel a prononcé la proscription de la puce innocente et salutaire.

A quoi sert en effet l'innocence quand elle est poursuivie par la force? Quel compte tient-on du bienfait quand on veut le mécoimajtre? La puce, par sa légère piqûre, adoucissait le sang; elle attirait au dehors les molécules uiorbih(|ues qui portent le désordre dans nos frêles machines. Mais certains hommes veulent des obstructions , des lièvres, des maladies de toute espèce, ils vous ont fait bannir les puces et ils ont ouvert la boite de l'andore. Ils ont imaginé des ordonnances , multiplié les dépôts de ces ingrédients rebutants et souvent nuisibles; ils ont livré l'épiderme délicat de la beauté à la lancette meurtrière du chirurgien , à ces vilains animaux aquatiques dont la morsure est cuisante et dont la voracité inspire le dégoût. El pourquoi chasser la nature pour la remplacer par des conjectures, des systèmes, des absurdités? C'est que ces absurdités, ces systèmes, ces conjectures se payent au poids de l'or.

Heureux, cent fois heureux les siècles où l'homme ne connaissait d'autre docteur que la puce ! Cependant, comme rien n'est parfait icibas, j'avoue que ces petits chirurgiens de la nature multipliaient quelquefois trop. Mais comparera-t-on ce léger inconvénient aux maladies innombrables que nos premiers aïeux ne connaissaient pas et qui aflBigent aujourd'hui la pauvre humanité? Et cet inconvénient lui-même n'oflfre-t-il aucun avantage à celui qui a des loisirs? Ne peut-il pas, jusqu'à un certain point, flatter son amour-propre? Le possesseur d'une terre met de l'orgueil à la voir couverte de gibier. Il a des piqueurs , des meutes, des rendez-vous, des baltes somptueuses de chasse. Ses amis admirent son luxe et partagent jes plaisirs. Mais ils arrosent de leur sueur la terre hospitalière qui a vu naître et qui a nourri la bête qu'ils poursuivent. La fatigue les condamne à une inaction de plusieurs jours. La tête est pesante; les membres sont douloureux. Le bûcheron goûte tous les agréments de la chasse sans sortir de sa chaumière. 11 chasse commodément , assis sur son lit do paille fraîche , sans être écrasé sous le poids de ses vêtements , de ses armes , de son fourniment. Le gibier abonde chez lui et ses mains ne suffisent pas à son avidité, à son ambition. Vainqueur à droite, il va l'être encore à fauche. Il suit la bête dans ses retraites les plus cachées , il l'y force , il l'y écrase. Ses triomphes multipliés, loin d'épuiser ses forces, assurent son sommeil. Il n'a pas craint de se laisser emporter sur les terres du propriétaire voisin ; il n'a redouté ni les procès-verbaux, ni les amendes , ni les saisies ; et quand il a jugé à propos de mettre un terme à ses jouissances, il s'est levé frais , gaillard et dispos ; il est parti gaiement pour la forêt , la chansonnette à la bouche , la cognée sur l'épaule et la gourde à la main.

J'ai prouvé par des raisonnements l'utilité, la salubrité de la piqûre de mon petit animal; j'ajouterai à mes preuves des exemples irrécusables.

IV os villageois sont plus robustes et vivent plus longtemps que nous. La médecine est pourtant à peu près inconnue au village, et pour un pauvre carabin qui, ordinairement , y fait assez mal ses affaires, il y en a des milliers dans les villes qui ne sont opulents et gras que parce que nous tuons nos puces.

Plus d'une belle dame , étendue sur sa chaise-longue , n'étant ni éveillée, ni endormie, bâillant et s'ennuyant, a dû a une puce la fin de cet état apathique et un exercice qui, en facilitant la circulation du sang, a ramené sur ses joues décolorées l'incarnat de la santé. Elle est seule, elle s'approche d'une glace; elle se sourit à elle-même et elle rend grâce au petit animal qu'elle maudissait quelques minutes auparavant.

Que de gens épais et lourds , incapables d'agir et même de penser , qui ne sont que des machines à manger et à digérer , et dont la vie entière n'est qu'une longue léthargie ! Glissez-leur quelques puces et vous leur rendrez l'usage de leurs membres , vous ranimerez l'activité de leur imagination.

La Gascogne est pauvre , les puces , par conséquent , y sont abondantes; et quel pays fournit autant d'hommes pleins de saillies et de vivacité ?

Le chien, dit-on, est ami de l'homme. Détrompez-vous, mesdames. Le chien est un fourbe qui cache sous des apparences d'affection l'égoisme le plus prononcé. H ne s'attache à un maître que pour lui enlever la dernière de ses puces et perpétuer sa sauté au dépens de la sienne. En effet, le chien parvient à l'extrême vieillesse sans maladies et sans infirmités.

Je n'ai parlé jusqu'à présent que des qualités physiques de mon petit insecte. Qu'il me soit permis de dire qu«lque chose de son moral , de son penchant à obliger. L'orgueilleux ver luisant croit remplacer le soleil ; la présomptueuse fourmi ose se creuser des retraites et y établir des magasins que dévastent bientôt le pas de l'homme et l'avidité de 1.1 perdrix ; le papillon semble ne se reposer sur les fleurs que pour nous faire admirer les couleurs brillantes et variées de ses ailes; la puce cherche l'obscurité. Le lieu le plus secret est celui où clic cta-

L'OFFICIEUX

blit sa résidence. Là elle attend avec modestie que celui qui donne la jiâlure aux prtits des oiseaux lui envoie de quoi se nourrir, liiifin elle cache sa vie et ses bienfuils, exemple précieux et bieu mal suivi par le grand, l'ambilieux, lu coquette, le ucuéral d'armée, le tambour, le trompette et tant d'autres individus dont les noms pourraient grossir celte liste et dont je vous f.iis !;ràcc.

J'ai avancé que la puce e>l obligfcantc. .l'ajouterai qu'elle montre 'quelquefois, dans sa manière d'obliger, une inlellijîence rare. Perrine a (|uiiize ans. Elle est jolie et ne s'en doute p»s. Klle est snge et elle n'en e >t p.is plus vaine. Le jeune Paul l'aime épiidiimeut. Elle est modeste, il est timide. Ils se promènent dans la piairie ; la main de Paul est dans celle de Perrine; ils ne se p;irl(nl pas : (pie diraient-ils qui peigne ce qu'ils éprouvent? Paul a l'idée vajjue d'un prix auquel il n'ose prétendre; il tremblerait d'attirer sur lui le courroux de Perrine... L'ne puce. l'Amour peul-èlre qui en a pris la figure, pique vivement la pastourelle. Lin mouvement prompt et involontaire suit la piqiirc , le double fichu s'entr'ouvrc et Paul emporte souvenir et bonheur pour le reste de la journée.

Cet insecte charmant n'est-il p.is aussi quelqucrois utile aux amante qui habitent des lambris dorés? La beauté couliante repose avec sécurité entre les voiles que la Frise a tissus. Elle est bercée par des songes voluptueux. Elle rêve l'amant discret qui attend à la porte le moment de se présenter. Une puce obligeante entend les soupirs du jeune homme ; elle voit son impatience; elle se glisse, la beauté s'éveille; les voiles s'agitent,... et il y a un trou à la serrure.

Je ne crois pas, mesdames, qu'il vous reste maintenant le moindre doute sur les grâces extérieures du petit animal à qui vous avez emprunté quel(|ue chose des vôtres. Sans doute, vous avez été quelquefois témoins de sa prodigieuse agilité; vous êtes convaincues qu'il est réellement le médecin de la nature , le seul qu'on doive employer. Je vous ai peut être appris qu'il peut rendre aux amours des services signalés... El la discrétion, mesdames, la discrétion! "Vous conviendrez qu'à cette ég ird encore , la puce est bien sapérieure à l'bomme. Quel autre animal pourriez-vous donc lui comparer! Rappelez la près de vous, je vous en supplie; tt surtout, veuillez accueillir avec indulgence le badinage d'un compagnon d'infortunes (pii n'a eu d'autre but que de vous f jire oublier un moment vos très-petits malheurs.

CoAPiTnE XI. — On arrive enfin à Pilhivicrs.

L'improvisateur avait cessé de parler. Il s'inclina vers son auditoire en lui adressant un sourire plein de modestie. On croit communément que cela veut dire : Je vous remercie de la complaisance avccjaquclle vous m'avez écoulé. Ce n'est là que le prétexte du modeste sourire, et les gens d'une certaine classe ne s'y trompent pas. L'orateur ou l'auteur sollicitent réellement le prix de la satisfaction qu'on a nécessairement eue à l'entendre , et des applaudissements unanimes et prolongés éclatèrent aussitôt. IMaJame Durand, *étrangère aux usages du beau monde, s'imagina qu'on jouait à la main chaude, et elle accourut pour participer à ce jeu charmant. On lui dit de quoi il s'agissait, et elle ne comprit rien à l'explication. En revanche, elle s'entendait à merveille à élever des poulets et des dindons et à vendre au marché de Pilhivicrs sa volaille, ses œufs et son beurre, ce qui était plus utile au bien-êlre de sa famille que l'éloge de la puce et des trois autres ordres mendiants.

Quand les auditeurs furent las d'applaudir et l'orateur de remercier, le marquis prit la parole. — Ma foi, dit-il, quand on improvise ain<i, on doit écrire comme Jean-Jacques. La plupart de nos grands seigneurs, qui sout de l'Académie, ne vous valent certainement pas, mon cher baron. Je connais plusieurs académiciens à qui j'ai quelquefois donné à dîner ; je leur écrirai, et je veux, j'entends que vous figuriez dans le fauteuil académique. — Je ne sais pas trop, mon cher marquis, jusqu'à quel point ce fauteuil-là est honorable aujourd'hui. Je vois là bien des gens qui on l'air de s'y f'tre glissés incognito. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne me permettrai pas de vouloir succéder aux grands hommes des siècles de Louis XIV et dd Louis XV. Quanj) ou n'a plus que des nains pour recruter une armée, il vaut mieux n'en pas avoir que d'en présenter une ridicule. Enfin , si j'avais la sotte ambition de prétendre au fauteuil, je vous prierais très-fort, mon cher marquis, de ne pas vous mêler de cette affaire.

M. Zéphire vint annoncer, fort h propos pour rompre la conversation, que les chevaux étaient mis. Durand n'était pas de ces hommes à qui on ollrc de l'argent. Cependant le comte d'Urville crut devoir marquer la reconnaissance générale autrement que par des remercîmeots, qui ne sont plus que des lieux communs. Il protesta aa bon fermier que, si plus tard ses enfants avaient le goût du service , il les prendrait volontiers dans son régiment , et que, s'ils s'y conduisaient bien, il en ferait des maréchaux des logis. Durand répondit à cette offre magnifique par un sourire uu peu dédaigneux. On monta en voiture, on partit, et on arriva enlin à Pilhivicrs, sans me donner rien à ajouter nu chapitre des acci lents, ce dont je suis très-fâché. Cependant, comme je n'ai pas reru de la nature le don d'inventer, il faut que je me renferme dans le cercle que m'a tracé l'inexorable Yérilé.

L'intelligent Ducroc savait ce qu'on doit au public et à soi-même. Il avait loué trois maisons conligiië», qui n'étaient ni spacieuses, ni élégamment décorées, mais pourtant très-logeables. Comparées à la ferme de Durand, qu'on avait été trop luuieux de trouver, elles pouvaient même passer pour de petits hôtels. Celui du milieu élail réservé pour les dames. La moitié qui tenait à la maison destinée à d'Olibau devait être habitée par madame de Veriuuil ; ainsi la comtesse sera trèsproche voisine de d'Orville. Pour l'utilité commune, on avait ouvert des portes de communication. Les loffemcnti des chevaux, des voitures et des gens de l'écurie étaient arrêtés dans un faubourg qui n'était guère éloigné que de cinq'ianle pas du centre de la ville.

Les femmes de chambre de ces dames les attendaient depuis douze heures au moins, et ne savaient que penser d'un retard si exlr.iordinuire. Quand elles les virent descendre de la berline en sabots, en bas de laine, en jupon de bure, la gorge et la tèle enveloppées dans des serviettes, un rire inextinguible l'emporta sur le respect de commande auquel se soumettent les valets. — Apprenez, leur dit avec dignité la comtesse, qu'en quelque état que nous paraissions devant vous, vous devez toujours recoiin:iiire vos maîtresses! Rosette et Lisbé n'étaient pas persuadées de la vérité de celte maxime, et polichinelle ne leur paraissait pas aussi respectable que le comte de Tutïièrcs. Mais la conservation de leurs places tenait à leur silence, et elles se hdlcrent de mettre ces dames en état de paraître.

Quelque grands aiis que nous prenions avec nos gens, à quelque distance que nous les tenions de nous, ils trouvent toujours l'occasion de se rapprocher et de prendre quelque revanche. Ce sont nos juges les plus sévères, et un certain auteur a eu raison de dire qu'il n'y a pas de-grand homme pour son valet de chambre. Rosette et Lisbe, dégagées de leurs premiers soins auprès de ces dames , courent interroger sur leur travestissement Ducroc, Zéphire, le cocher et les piqueurs.

Chacun des personnages qu'elles questionnent raconte comme il le peut les aventures de la veille et de la nuit. 11 les tronque, il les morcelle, il fait ce qu'on appelle un roman historique, genre d'ouvrage très eu vogue alors, et exlrêmemeut utile à ceux qui veulent oublier l'histoire. 11 manque toujours quelque chose à des femmes d'un certain genre. On s'était mis au lit après avoir fait honneur à un déjeuner succulent, que Thérèse avait trouvé le mojen de faire servir à la minute, et on avait donné pour le lever des ordres qui ne souffraient pas de retard. Rosette et Lisbé brûlaient de raconter ce qu'elles venaient d'entendre, et elles coururent chez la marchande de modes de Pilhivicrs, qui vendait des chapeaux et des rubans que, depuis six mois, une dévole même n'aurait pas osé porter à Paris. 11 n'est pas de si petite marcb mde de modes qui ne sache ce qu'elle doit d'égards à des femmes de chambre qui peuvent faire durer trois semaines ce qu'il dépend d'elles de chiffonner en trois jours. En conséquence, notre marchande fit jiasser Hosette et Li»bé dans ce qu'il lui plaisait d'appeler son salon, et qui lui servait à midi de salle à manger, et de chambre à coucher à neuf heures du soir. La conversation s'eng«gc facilement entre trois personnes qui ont une envie égale de parler, et les quolibets des filles suivantes sur le compte de leurs maîtresses ne finissaient pas. La petite demoiselle qui venait acheter une demi-aune de faveur rose pour mettre dans ses cheveux , la maman qui voulait faire présent d'un ruban de nuit ponceau à son mari altrapaitnl , eu passçint, quelque chose de ce que racontaient Lisbé et Rosette.

C'est uue tt rrible chose qu'une petite ville. Les gens qui y jouissent de quelque aisance n'y font rien, et, comme il faut user le temps, ils passent le leur à médire du prochain; et à imaginer des fables plus plaisantes les unes que les autres, plaisir très-économique sans doute. Dans les villes commerçantes, le négociant, qui, pendant les trois quarts de la journée, s'est cassé la tète sur ses registres, se procure le soir les mêmes jouissances; à Paris même, on n'est pas tout à fait exempt de ces petits travers-là. Il faut qu'il y ait un attrait bien vif à dire du mal de ceux qu'on connaît ou qu'on ne connaît pas, pui.'iqu'on s'y livre aussi généralement. Quoi qu'il en soit, deux heures après l'arrivée de notre caravane à Pilhivicrs, on y disait partout que le colonel des chasseurs des Vosges et un capitaine de son régiment avaient enlevé deux laitières de Rochefort. Il est tout simple que les maris avaient trouvé cette conduite très-déplacée , et qu'ils étaient venus, les armes à la main, réclamer leurs llélènes. Du combat terrible avait eu lieu. Le mari d'une des pastourelles avait perdu treize dents d'un coup de poignée de sabre, l'autre avait eu la peau du front et le bout du nez coupés. La maréchaussée était intervenue; six chasseurs qui enlevaient aussi une fille d'auberge d'ttampes s'étaient rangés à côté de leurs officiers. Alors les coups de piitolets et de carabines plurent de toutes paris; et le champ de bataille resta aux chasseurs des Vosges. Il profitèrent du moment jiour prendre la fuite à grande course de cheval. Mais, hélas! laitières, servante, ofàciers, chasseurs, tombèrent tous dans un fossé qu'ils n'eurent pas le temps d'éviter, tant leur marche était rapide; cl la pauvre fille d'auberge s'y noya.

Cette histoire était racontée avec tant de componction et d'un air si persuadé, qu'elle eut le cours le plus rapide et le iilus brillant. L'autorité publique voulut d'abord se mêler de cette affaire; mais, après une ample et mûre délibération , elle prononça que la force armée de Pilhivicrs ne pouvait arrêter deux officiers soutenus par un régiment

ypFFlCIEUX.

té

de doute liommes, et qu ou instruirait des fuits monseigneur le garde des sccuui.

Cependant les oisifs de Pithiviers, et ils composaient uu moins la moitié des luibitantsde la ville, passaient et repassaient sans ri'làclic sous les croisées de nos dames. Chacun était tourmenté de l'envie de voir ces dani;oreuses beautés, pour ([ui le sang avait coulé à flots. Sans doute les njmpties de la fable n'étaient, comparées à elles, que des roses flétries, ^os voyageurs étaient |>longés encore dans un sommeil dou\ et profond. Tout à coup on voit arriver, clopin-clopant, un cheval boitem qu'un palefrenier trainait par la bride. A côté, marchait un jeune homme de fort bonne mine, (pioique assez mal vêtu. Aussitôt les romanciers historii|ues arr.mgeut leur toile. Il est évident que le cheval a été blessé à la bataille de Koclieiort, que les hotiiiues qui l'aceompaBncnt viennent arracher leurs moitiés des bras de leurs ravisseurs. La nouvelle vole de bouche en bouche. — Le sang vu couler. Fermez vos portes, vos boutiques! criait-on de toutes paris. Fermez vos volets; tenez-vous dans vos chambres de derrière, si vous eu avez. Si vous n'en avez pas, descendez dans vos caves.

En uu moment les vingt-sept nouvellistes, fabulistes, alarmistes, qui battaient le pavé devant les maisons de d'Orville et de d'Oliban, se dispersent et vont veiller à leurs pénates. Un moment après il n'y a plus une porte ouverte dans la ville , il semble qu'elle soit menucée d'un pillage général.

Jlais quel est le beau jeune homme qui marche à côté du cheval boiteux?... Cherchez... Nous ne devinez pas? Kou? lih bien , je vais vous le dire.

Aingt fois le palefrenier avait été tenté de laisser sur la grande route le couroicr du marquis. Semblable au coureur de la lanterne magique, le pauvre animal ne pouvait plus faire que quatorze lieues en quinze jours. La nuit approchait. Le palefrenier n'avait pas diné, cl il n'y avait pas d'apparence qu'il pût souper. — A'e pas diner, passe, disait-il; mais marcher toute une nuit sans manger, ma foi, c'est trop fort. J'ai déjà l'estomac creux comme l'étui d'une contre-basse. Vaf maudit animal, va oii tu voudras; moi, je vais gagner le prochain cabaret. A peine a-t-il proféré ces mots, que n'avait pas dictés uu lèle fort ardent pour son maître, qu'un homme traverse le grand chemin et passe à côté de lui. Un petit seigneur n'eût pas regardé le palefrenier; mais le passant reconnut en lui un être pétri du même limon, et il lui offrit ses services. — Ecoutez, dit-il quand son famélique semblable lui eut fait part de sa position, je suis sabotier de mon métier, et voilà ma hutte là, adossée à ce petit bois. J'y vais souper et dormir. Voulez-vous partager avec moi mon pain noir et ma botte de paille? La proposition n'était pas à dédaigner, et Tourangeau se mit en marche. Il tirait le cheval après lui, et le sabotier le chassait avec.une houssine qu'il venait d'arracher à un arbre voisin.

Pour tout homme bien organisé, le premier mouvement est à la bienfaisance; le second appartient à la réflexion. — Ah çà! dit le sabotier, ètes-vous un honuêle homme? — Biais... je m'en pique. — ! C'est que j'ai une confidence à vous faire. — Parlez. — H y a trois l semaines ou un mois , j'ai recueilli dans ma cabane un joli garçon qui était bien plus embarrassé que vous, et aujourdui encore, il né s'agit de rien moins que de sa vie. — Diable! — Jurez-moi par votre patron, que vous ne parlerez de ce jeune homme à qui que ce soit au monde. — J'en jure par saint André. — El vous êtes sincère? — Si vous en doutez , appoi tez-moi ici un morceau de pain , et je passerai la nuit sur le revers de ce fosse. — Je suis content de vous, mon brave; poursuivons notre route.

Ou arrive à la cabane; on entre. — O ciel, c'est vous, Tourangeau! Pour Dieu, ne me livrez pas. — Nous livrer, monsieur Larose! Si je le voulais, je ne le pourrais pas. J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre. — Oh, parlez, parlez, par grâce. — Un moment. Promettez-moi d'abord de m'aidcr à ramener a mon maître ce chien de cheval, que je voudrais qu'il ait tout entier dans le ventre. — Je vous le promets , Tourangeau , et je le ferai avec un grand plaisir. Mais, parlez, parlez donc. — Vous avez votre congé. — Est-il possible ! — Dame Thérèse consent à voire mariage avec Julie. — Oh, mon Dieu... mon Dieu! je vous remercie. Et Larose tombe à genoux, et il fait dévotement sa prière, ce qui ne peut jamais rien gâter.

Pendant qu'il prie , le sabotier conte à Tourangeau tout ce qui est arrivé à Larose depuis qu'il est commensal de sa hutte : comment il est parvenu à changer l'habit du roi contre des guenilles; comment il a appris le métier de sabotier, qu'il exerce déjà joliment; comment il n'a pu voir l'annonce des journaux , parce que le maître ne sait pas lire, et qu'ainsi il n'est pas abonné; comment il a écrit à son père pour le tranquilliser sur son sort, mais sans lui donner son adresse, de peur que sa lettre tombal en de mauvaises mains.

C'est donc Larose , le véritable Larose , qui a passé de la mort à la vie, et qui vient d'entrer à Pithiviers ivre de joie, brûlant d'impatience et d'amour. Mais qu'a fait sa Julie depuis qu'elle est arrivée en cette ville ? Elle s'est établie chez le père Firmin , le gicffier du bailliage, vous savez bien... C'est là qu'elle lisait et relisait la lettre dont je viens de vous parler; qu'elle la mouillait de larmes amcres. Kos sensations sont l'effet de nos organes, et elles s'usent avec eux. Le père Firmin ne pleurait plus; il se bornait à regretter que son fils

ne vînt pas jouir de son bonheur. M.il» rà/;e ne peut rii n sur le cn-ur d'une mère : il est toujours uiinont cl jeune quand il s'occupe d'un enfant chéri. La mère l'iiuiin pleurait avec Julie ; elle l'appelait sa fille; elle la pressait contre son icin , et toutes deux élaieul moins malbcureuscs.

CRAFirnE XII. — La Noco.

C'est Larose I c'est Laroie ! s'écrie Ducroc. C'est Larose, répète Zéphire. <Jiioi , c'est Ijirose? dit 'Ihérèse d'une voix altérée parla joie el I» surprise. Et elle accourt, et son pied pose à faux , et elle s'est donné une entorse, et elle est tombée sur les volniuineui coussins qu'elle a reçus de la nature , el elle ne cesse d'appeler Larose , et Lai ose arrive, et elle lui ouvre ses bras dodus , dans lequels il ne te laisse presser qu'autant que les bienséances l'exigent.

Ces cris de joie ont pénétré jusqu'à la ehnnlire à coucher du marquis. Il s'éveille en sursaut; il écoute, il entend : Larose, Larose, et toujours Larose. Il saute de son lit , il passe un simple caleçon , il arrive, et il reconnaît son protégé. Il s'informe des particularités de son retour : il ouvre la porte de communication... Nous la connaissez. 11 crie à son tour : — C'est Larose, mesdames, c'est Larose! Si je n'avais pas retenu le cheval de la comtesse, je n'aurais pas estropié le mien , et Larose ferait encore des sabots. Suis-je encore l'ofheieux marquis, ce qui équivaut presque à oSicieui maladroit? Sans doute, j'ai été guidé par un beureuv ]ire3Sentiinent qui va faire le bonheur d'une fille charmante et d'un joli garçon.

Ces dames avaient le coeur excellent, je vous l'ai dit; mais la meilleure des femmes n'aime pas qu'on la surprenne au lit. Quand elle y attend une visite, elle se montre sous un appareil très-simple en apparence, mais dont il n'y a pas un pli que l'art n'ait formé. Ces dames jetèrent de grands cris, et se cachèrent sous leurs draps en se plaignant beaucoup de la toilette dans laquelle se présentait le marquis. Le marquis convint que son costume n'était pas d'une décence achevée ; mais il ajouta qu'il av.iit cédé au dé^ir d'annoncer sans délai une heureuse nouvelle. Ces d.iiiie3 prétenilirent qu'il n'est pas de circonstance qui puisse excuser l'oubli des convenances, et, en elïet , à travers des yeux humides de joie , d'Oliban avait remarqué que nos jeunes beautés avaient trente ans au lit, quand elles s'y mettaient sans apprêt.

Elles font retirer le marquis, elles sonnent; on les babille; elles descendent au salon commun, oii la société entière est bientôt réunie.

— En vérité, marquis, dit la comtesse, vous êtes né pour tout faire de travers. A-l-on jamais éveillé une femme en sursaut? (^)ue pouvaisje penser de vos vociférations? Elles m'ont ell'rayée plus que je ne peux vous le dire. Je suis sûre que j'étais d'une pâleur extrême. — Et moi, reprit madame de Verueuil, je n'avais pas une goutte de sang dans les veines. Pendant que l'amour-propre inquiet cherche des échappatoires, Ducroc a couru chez le père Firmin, dont il a presque fallu enfoncer la porte. Il a annoncé la grande nouvelle à Julie ; il l'a soulevée de sa chaise, sur laquelle la surprise, le ravissement la tenaient clouée. Il a pa^sé son bras sous le sien pour aider à ses jambes défaillantes; il l'a mise dans ceux de son amant. Le père et la mère Firmin arrivaient aussi vite que le leur permettait leur âge : ils se bâtaient lentement.

Thérèse proteste que, malgré son entorse, elle conduira son gendre à l'autel, dût-elle y aller à l'aide d'une béquille. Zéphire, très-versé dans les usages du beau monde , prétend que l'honneur de conduire les mariés doit être déféré à JM. le marquis et à madame la comtesse. Thérèse déclare qu'elle ne cédera rien de ses droits, et que, dans cette circonstance, tous les marquis de l'univers ne valent pas une mère. Zéphire insiste, et je ne sais jusqu'oii la conversation aurait été poussée si d'Oliban ne fût venu séparer les interlocuteurs. — Cours à la poste, dit-il à Zéphire, prends un cheval , et crèves-en deux, s'il le faut. Vole à Orléans; présente - toi à l'oflicialité; lèves-y une dispense de bans pour les futurs, dont voilà les noms; paye, puisque tout se vend là , et reviens. Père Firaiin , c'est aujourd hui samedi. Allez trouver votre curé , et arrangez tout pour que le mariage se fasse lundi : je ne veux pas de retard.

Qixe fera-t-on en attendant le dîner? Un amour de six mois désire déjà d'assez longs moments de repos. Il est bien autrement apathique quand il dure depuis un an ou deux. L'amour-propre, qu'on dit être sou frère, ne s'all'aiblit pas en vieillissant : lires acquirit cundo. Ces dames grillaient de se montrer avec avantage d.ins Pithiviers; d'Orville et d'Oliban ne se prononçaient pas , mais ils étjient intérieurement de l'avis de ces dames. Vercelle était de ces hommes qui ne proposent jamais une folie, mais qui s'y prêtent quand il le faut : c'est le moyen d'être bien avec tout le monde.

Maîtres, laquais, piqueurs, chevaux sont tous en grande tenue. Vingt personnes sortent des trois maisons et montent à cheval. — 11 est bien désagréable , dit la comtesse , de n'avoir personne qui s'écrie : Ah , que ces dames sont bien ! que la tournure de ces messieurs est élégante! Où sont les habitants de cette bourgade? Pas un être dans les rues; pas une porte ouverte! .Yh , je ne sais ce que c'est, répond le marquis. Les habitants sont allés probablement à la chasse au loup^ dans la forêt de Cercottes. — Mais, les femmes ne chassent

L'OFFICIEDXJ

pas le loii]). — Les habitants de Pitliiviers sont jaloux, et quand ils s'absentent, ils mettent leurs femmes sous la clef. Je les aurai bientôt fait revenir; j'a'irai bientôt fait ouvrir les portes. Vous avez raison, mesdames, il faut qu'on vous voie et (|u'on vous admire : je le veux absolument. Marchez toujours; je vais vous rejoindre.

Il court il rilôlel-de- Ville. U n'y trouve <|u'un vieux concierge, qui n'a pas osé s'enfermer, parce que son médecin lui a promis une attaque d'apoplexie dans la journée , et que dans cet état on a besoin de secours. Le marquis va, revient, tourne, retourne, arrive au beffroi, et se met à sonner le tocsin. Aussitôt les coups de martesiu se font entendre de toutes parts. Ce n'est plus assez des verrous et des serrures; on cloue ses portes et ses volets. La cavalcade arrête; ceux qui la composent s'inquiètent; ils sont embarrassés et irrésolus. Vercelle ]>rononce que le marquis a fait encore quelque élourderie. 11 se rend à l'ilôtel-de- Ville, et il demande au concierge pourquoi on sonne le tocsin. Le concierge , à demi mort de vieillesse, d'infirmités et de peur, répond qu'il n'en s:iit rien. Le marquis, persuadé qu'il a répandu l'alarme d trois lieues à la ronde, descend, et aperçoit le baron. —EU bien, mon ami, les portes s'ouvrent -elles? — Au contraire, on les cloue. — Kn dehors ? — IS'on , en dedans. Quel homme vous êtes ! A-l-on jamais imai;iné de sonner le tocsin pour se faire voir aux h«biloots d'tuic ville?

Soirée de noces de Larose et de Julie.

Ceux des hameaux voisins et des villages les plus proches commençaient à arriver , armés de faux , de croissants et de pioches. Ils ne voient que deux dames à cheval, accompagnées de quelques messieurs, qui ne ressemblent pas a des perturbateurs du repos public. Ils leur demandent ce qu'il y a d'extraordinaire à l'itbiviers. On leur répond qu'on ne le sait pas, et on passe, en commençant à réfléchir sur les sottises des vanités humaines. Cependant, le nombre des arrivants augmente à chaque minute. Ros dauics commencent à trembler , et elles pensent que ce qu'elles peuvent faire de mieux, c'est d'aller aussi s'enfermer chez elles. Leurs cavaliers ne peuvent se dispenser de les conduire; on rentre, on ferme les portes. Les reproches , les remontrances tombent sans relâche sur le marquis, et il répondait à chaque mercuriale : — Vous vouliez être vues, mesdames, et j'ai employé le moyen le plus sur de vous satisfaire. En effet, vous avez été admirées par cent cinquante paysans au moins.

Ces cent cinquante paysans allaient de rue en rue et de porte en porte, criant sans cesse : — Tout le monde est-il mort ici? Pourquoi •-ton sonné le tocsin ? (Jue nous voulez-vous? On répondait à des clameurs, tellement générales, qu'on ne pouvait distinguer un mot, en enfonçant clou sur clou de tous les côlés.

Kienlôl les rues s'emplirent au point qu'il était impossible de circuler. L'homme dont le bonnet de laine allait tomber, et qui levait la maiD pour le retenir, ne pouvait plus ramener son bras; celui qui

voulait se moucher ne pouvait porter son mouchoir au nez. Fort heureusement ces messieurs n'étaient pas en linge blanc, et ils ne portaient pas de jabot.

Le bon Vcreelle, désolé de ce qui se passait, essaie encore de ramener la sécurité et l'ordre public. Il sort, et ne peut faire que quatre pas. Affligé de ce contre-temps , il lève ses grands yeux au ciel, et il aperçoit à une croisée d'en haut un vieux chevalier de Saint-Louis, quia aussi lermé sa porte, mais qui est accoudé entre deux paires de pistolets , et qui attend bravement le moment de défendre ses pénates, il ne sait encore contre qui. Le baron lui adresse la parole; la conversation s'engage. Vercellc apprend pourquoi on a condamné toutes les portes. Le vieux militaire sait comment on a sonné le tocsin. De grands éclats de rire suivent l'explication. Elle se répand de proche ea proche; elle passe de bouche en bouche. On entre-bâille une porte ici, une autre là; le rire se communique comme le bâillement et toute autre chose. Bientôt toute la ville retentit d'éclats prolongés et si violents , que dix des habitants se démettent la mâchoire. Les paysans s'imaginent qu'on s'est donné le mot pour se moquer d'eux. Ils entrent dans les maisons, et bientôt les maîtres ne savent plus oit se placer chez eux. Ils répondent aux interpellations des paysans en leur riant au nez, et, pour calmer les mouvements qu'excite un procédé aussi irrégulier, ils leur versent, d'une main, le vin du cru, en se tenant le côté de l'autre. Enfin , quand ce rire épidémique fut calmé, qu'on put s'entendre, et que quinze cents bouteilles de vin eurent été vidées, parce qu'il avait plu a un marquis de sonner le tocsin , la foule s'écoula peu à peu, et les oisifs reprirent le pavé , riches d'une mine inépuisable d'histoires et de conjectures. Si BI. de Vitrac eiit été là, il eût présenté à d'Oliban le mémoire du vin bu extraordinairement. Mais les habitants de Pilhiviers sont hospitaliers et généreux; ils avaient ri, et ne s'occupaient plus de ce qu'il leur en avait coûté.

Cependant, se disaient-ils, quelles sont ces dames? Ce ne sont pas des laitières, à la bonne heure; mais il faut bien qu'elles soient quelque chose. Quel champ vaste et nouveau s'ouvre à l'imagination des habitants d'une petite ville ! Quel malheur que la nuit et le besoin de souper les arrachent levons aux autres! On se sépare en se promettant bien de se réunir le lendemain.

Elle dimanche mâtin on se disait : — Si ces dames étaient les femmes de ces messieurs, bien certainement elles ne les auraient pas suivis ici : vous voyez (|u'on connaît le cœur féminin en province. Ce sont nécessairement leurs maîtresses. Voilà ce qu'on avait dit de plus vrai dans toute la journée. Mais de quelle classe sont-elles ? Et puis , sontelles jeunes? sont-elles jolies? ont-elles de la tournure, de l'esprit?

On ne pense pas à déjeuner, et la grand'messe a sonné. Ces dames ne sont pas d'une piété exemplaire ; mais toute manière de représenter leur convient. Elles sortent appuyées sur les bras de leurs amis, et Vercelle, qui est de toutes les parties, voltige de l'une à l'autre. Deux grands laquais en livrée ouvrent la marche. Ils portent avec appareil chacun un énorme coussin de velours cramoisi, garni de crépines, de galons et de glands d'or. Deux autres valets marchaient derrière, portant un grand sac, semblable aux coussins, et dans lequel était une petite Journée du chrétien , reliée en maroquin et dorée sur tranche. C'est ainsi qu'une femme comme il faut allaita la messe en ce temps-là.

On aurait pu monter en voiture pour se rendre à l'unique paroisse de la petite ville; mais on a la jambe fine, le pied mignon, et ou ne veut rien perdre de ses avantages. La berline , attelée de six chevaux élégamment enharnachés, suit le cortège à une distance respectueuse, parce qu'on peut vouloir se promener en sortant de l'office, et un cocher de six pieds de haut sur trois de large , aux moustaches noires , à l'immense chapeau bordé, commande sur la route la considération et presque le respect.

— Les avez-vous vus? — Qui ? — Le colonel et ses dames. — Eh ! non. Ils viennent de passer en grande pompe. — Ah! mon Dieu, où sont-ils? — A la messe. — J'v vais. — J'y cours. — JN'ous y courons. L'église s'encombre, comme l'ont été les rues.

On ne portait pas alors de ces énormes chapeaux, sous lesquels on ne peut voir une femme qu'autant qu'elle se renverse la tête de manière à se rompre une ou deux vertèbres. Ces dames étaient coiffées en cheveux, et les curieux les plus mal placés pouvaient au moins ju- ,çer la chevelure et la chute des reins , ce qui est quelque chose. Nos belles avaient un ccil à leur livre, et l'aulre se portait, circulairement, de droite à gauche. Elles étaient l'objet de l'admiration générale; on vantait leurs charmes; leur modestie, qui déroutait les observateurs; leur piété , qui paraissait si naturelle ! Les femmes ne se trompent jamais sur l'effet qu'elles produisent, et ces dames jouissaient, dans toute l'acception du mot. Personne n'avait déjeuné à Pitbiviers, et on ne s'apercevait pas que l'heure du dîner n'était pas éloignée.

J'ai déjà dit que , daris ce bas et pauvre monde, il n'est pas de félicité durable. Un homme décoré du cordon rouge entre dans l'église , et détourne sur lui l'admiration , exclusivement dirigée jusqu'alors sur ces dames. 11 s'avance d'un air grave, et on se range respectueusement pour lui faire place. Il aborde la comtesse.

— Miidame, lui dit-il, je ne suis pas rigoriste, vous le savez ; mais je n'entends pas que vous et moi soyons la fable du public. — J'espère , monsieur le comte , que vous n'allez pas faire une scène dans l'église. — Dans l'église, ni ailleurs, madame; mais on peut causer

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partout. Voulez-vous bien me dire ce que vous êtes venue faire k Pithiviers? — Monsieur, j'ai ici uue filleule que j'aime beaucoup, et que je marie deuiain. Il conveiiiit que je lisse les frais du trousseau, et j'ai élc bien aise de venir à la noce. — ^'l■tail-il pas encore dans les convenances, madumr, (pie j'en susse quelque chose? — Vouséliei à vos alT.iires ou à vos plaisirs ; je ne savais où vous prendre, et je vous ai écrit un billet... — tjue j'ai reçu douze beurcs après voire départ... — Ce n'est pas ma faute, monsieur. — Si vous aviez mis moins de précipitation dans vos déuiarcbes... — Je vous ai dit, monsieur, qu'on se marie demain, et je n'avais pas un moment à perdre. — l'.t, dites-moi, Diadaïue, votre amie est-elle la marraine du futur .•' — IS'ou, monsieur; mais il n'est pas décent qu'une femme seule voyage avec des bommes, et j'ui prié madame de Vcrneuil de m'accomp-igner. — Vous avez

— Eh bien! mon pauvre Lafleur, tu as donc perdu ta culotlo?

trouvé là une excellente garantie. Et où logez-vous, madame? — Je me suis mise avec mon amie , dans une trcs-pelite maison... Ici la comtesse lance un coup d'œil signilicatif au baron. — Où vous êtes mal à votre aise ; mais cela ne durera pas. Vous voudrez bien , après l'office, monter avec moi dans ma chaise de poste, et... — Pensezvous à ce que vous dites, monsieur? J'ai ordonne les apprêts, mes invitations sont faites et acceptées. Voulez-vous vous donner ici la réputation de mari jaloux; m'obligera manquer à ce qu'il y a de mieux eu ville ? — En vérité , madame , votre conduite est bien extraordinaire ! — Vos procédés le sont bien davantage, monsieur. Croyez- vous qu'en vous épousant, j'aie voulu me mettre en curatelle? — Plus bas, madame : tout le monde a les yeux sur nous. — Chacun a son ton , monsieur; voilà le mien.

Que pouvait faire M. d'Orfeuil en pareille circonstance? Se taire, et c'est ce qu'il fit. Vercelle avait tout entendu. 11 sentait bien que lui seul pouvait tirer la comtesse de ce mauvais pas. Cependant il est des choses dont un homme délicat n'aime pas à se mêler. Mais pouvait-il laisser cette dame dans l'embarras extrême où elle devait être , quand il dépendait de lui de tout arranger?

Il lui fallait un prétexte pour sortir de l'église. Un baron peut être sanguin comme uu roturier; le sang peut se faire jour à la messe comme ailleurs. Vercelle porte son mouchoir au nez, et se relire. 11 rencontre au bas de l'église Zéphire qui balançait nonchalamment un gros bouquet qu'il tenait à la main , et qui souriait agréablement à toutes les belles dont les yeuv se tournaient de son côte. Le baron lui donne des ordres clairs, positifs et concis, et revient prendre sa place. Il parle à M. d'Orfeuil de la pluie et du beau temps , de la ville et de ses environs , de la guérie d'Amérique et de nos jeunes héros qui sont allés rejoindre les insurgés : il y a beaucoup à gagner en faisant oublier à un homme qui a du caractère qu'il a quelques raisons d'avoir de l'humeur. Les premières idées se reproduisent sans doute , mais toujours plus faiblement.

Zéphire aura-t-il le temps de faire tout ce que lui a ordonné le baron? La comtesse était à peu près rassurée par un signe de son nouveau confident. Cependant une graud'uiesse, quoique bien longue, finit, et celle-ci pouvait finir trop tiit. L'amour -propre est de tous les étals, et il vint au secours de la comtesse. La nouvelle de la présence des illustres étrangers avait passé jusqu'à la sacristie. M. le curé, boiiime très- respectable sous tous les r..pport3, avait pourtant, ainsi que je viens de le dire, son petit i;raiii de vanité. Il avait trouvé je ne sais où un sermon inédit de .Massillon, qu'il ^iv.iit débité une fois déjà avec un succès prodigieux. Il céda à la tentation de donner à ses nouveaui auditeurs une certaine idée de ses talents; il monte en chaire... et voilà encore trois quarts d'heure de gagnés.

On sort. .Madame d'Orfeuil prend ainlculement le bras de son mari, et, confiante en sa fortune, elle le conduit clie/. elle. Le comte, qui a des prétentions à la finesse , parcourt toute la maison ; mais les portes de communication sont ina.'qtiées par des commodes et des glaces (|u'on s'est empressé d'y placer. Julie arrive parée des dons du marquis, et fait de longs reinerciments à sa marraine. La marraine jette nonchalamment la vue sur la liste de ceux qu'elle a invités pour le Uiidemain, et trouve à côté de chaque nom : acee/</<;. Zéphire a fait la leçon à Julie ; il a couru la ville, et bien qu'une invitation doive être précédée d'une visite, personne n'avait rifusé , parce qu'on grillait de voir cesd.iracsdc près et de pouvoir juger leur esprit : on était connaisseur à Pilhiviers.

Le comte savait intérieurement bon gré à sa femme d'avoir au moins respecté les bienséances, cl de se donner la peine de le tromper avec de certaines formes ; mais il ne voulait point passer dans son esprit pour un imbécile, et il lui dit : — Vous avez bien envie, madame, que je me prêle à tout ceci ; mais pour que je ne fasse pas de gaucheries, dites-moi si c'est à dîner ou à souper que vous donnez demain. — Voyez ma liste, monsieur, balbutie la dame. Le bourciau l'avait vue, et il s'écria : — Il est bien extraordinaire que vous vous souveniez d'avoir été marraine il y a seize ans ; que vous ayez pensé à faire des présents de noces, et que vous ayez oublié ce que vous avez écrit ce matin. — OU! je suis très-distraite, monsieur. — Distraite au point

Comment M. Zéphire donnait au marquis des leçons de tactique miUUiiro.

que vous ne savez plus que la liste n'indique que des noms. Il serait très-maladroit que je prisse des informations sur ce que je dois savoir maintenant comme vous. Faites-moi le plaisir, madame , d'interroger votre confident , et que j'apprenne au moins quel est le repas que j'aurai l'honneur de partager avec vous.

La comtesse était trop troublée pour avoir pu remarquer certain air d'ironie, qui perçait malgré les efforts de son mari. Elle prend au sérieux ce qu'il vient de lui dire ; elle lui passe les bras au cou, le presse contre son cœur, et lui jure, de la meilleure foi du monde, qu'elle ne veut plus vivre que pour lui. — Vous allez me prouver, madame, la vérité de cette assertion. J'ai été bien aise de vous apprendre qu'on ne me trompe que quand je veux bien l'èuo. Laissons Je côlé les

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niaiseries que vous m'avez dites, et suivez-moi. Il lui présente la main ; la comtesse se laisse coniluire. Le valet de chambre de d'Orfeuil fait moins de bruit que Zipliire , mais il est aussi exact. La chaise de poste est là , et la comtesse recule en la voyant. — Mais mon dîner, monsieur?... — Ou votre souper, madanie. — Mais vingt invitations?... — Sont-elles pins h respecter que celle de l'homme pour qui vous voulez vivre désormais? l-l il tient, il serre la main de la comtesse; il emploie la force de l'air \c plus riant pour la faire monter en voiture, et il crie a Lisbé : — Failis les malles, et rcvcucz demain à l'iiôtel. Le postillon fouette; on ist parti.

Du momt.'ut où le comte d'Orleuil était entré à l'église , d'Orville avait prévu une ."^cèue ; mais il sentait combien il serait déplacé qu'il intervint d„ns celle alTairc. Il s'était borné à s'enfermer chez lui , et, l'oreille fiiée contre la porte de communication, il n'avait pas perdu un mot de ce que s'éluientdit la comtesse et son mari. Il prévoit qu'on va lui enlever, avec la dame, l'espoir d'être maréchal de camp dans quelques années; il descend , incertain, irrésolu... 11 était déjà trop tard.

Il entre chez le marquis, où il trouve le baron. 11 répète ce qu'il a entendu, et il exprime de vives craintes sur le calme apparent de d'Orfi-uil. — Voilà la première fois, dit Ycrcelle, qu'il m'arnvc de faire l'otïiclcux dans une circonstance délicate; mais je suis corrigé, et pour toute ma vie. — Et moi aussi, s'écrie d'Oliban. Il sort, il court à la jioste : il se fait seller un bidet; il prend les premières bottes fortts qu'il trouve à l'écurie; il monte à clicval ; il part; il joint la chaise de poste à une lieue de la ville ; il fait arrêter le postillon.

— iMille pardons, monsieur le comte, si je me permets de suspendre votre course ; mais il y a ici du malentendu, et il est bon de s'expliquer. Madame n'est pas la marraine de Julie; c'est moi qui ai payé les présents de noces, et qui donne demain à souper; et, entre nous, monsieur le comte , ce serait madame, que soixante louis de plus ou do moins ne valent pas l'humeur que vous marquez à toute notre société. Ne la dépouillez pas de son plus bel ornement, et rétrogradez , je vous en prie. — Avez-vous fini , monsieur le marquis? — Oui , monsieur le comte. — Fouette, postillon.

Voilà un homme bien extraordinaire ! pensait d'Oliban. Je lui fais des avances amicales ; je veux rétablir la paix entre sa femme et lui, et il me laisse là, au milieu de la grande route, sans daigner me répondre un mot. Oh, quel vice que la parcimonie! Je n'en crojais pas le comte atteint.

Kt le comte disait à sa femme : — Peut-être, cette fois encore, aurais-je pu fermer les yeux sur vos écarts. Mais l'histoire que vous m'avez faite est connue d'un fou , qui ne manquera pas de la publier, et je reviens irrévocablement au parti que j'avais pris d'abord. — Et quel est-il, monsieur? — 11 y a dans Paris un grand personnage qui ne vous refuse rien. J'en connais un autre qui m'accorde tout ce que je lui demande de raisonnable, et que je ne paye pas aussi cher que vous le vôtre. J'ai ici dans ma poche un ordre sur lequel vous serez reçue dans le couvent où je vous conduis. — M'cnfcrmer, monsieur! — (Juaud on abuse de sa liberté , madame , ou ne doh pas la conserver. La comtesse cria, pleura, promit, menaça. — Depuis que j'ai cessé de vous estimer, madame, j'ai repris sur moi l'empire qui convient à un homme raisonnable, et toutes les scènes possibles ne changeront rien à ma résolution.

Ah! par exemple, je crois que voilà de la morale, et qui est marquée au meilleur coin.

Pendant que la comtesse courait ventre à terre à son couvent, le marquis, étonné et pensif, revenait à Pitbiviers. 11 ne s'attendait pas à la scène nouvelle qui s'y préparait.

Madame de Verneuil, confondue, terrifiée de l'enlèvement de la comtesse , n'avait plus un moment de repos. — Le comte d'Orfeuil , disaii-elle , est un homme abominable, son exemple entraînera tous les mari» de la capitale , et pas une femme sensible n'y sera en sûreté. M. de Verneuil est un bonhomme que je mène par le nez. Mais il ne faut qu'un homme à fijstéme pour lui monter la tète , et je vctix éviter ce coup-là. D ailleurs, je ne peux rester seule ici, au milieu de vous trois. Faites mettre des chevaux de poste à la berline; je veux partir à l'instant, à la minute, à la seconde.

(^)uand d'Oliban descendit de cheval, Rosette avait refait les malles ; on les attachait derrière la voilure, et les chevaux étaient mis. Il combatlit la ré.solulion de son amie, autant que son amour usé put le lui permettre. La dame, qui ne voyait que grilles et verrous , ne s'attacha que pour la forme à ce que le marquis lui disait; elle répondit gauchement, froidement, et elle partit, ne formant qu'un vœu, celui de n'être pas arrêtée au retour par une série d'événements semblables ù ceux qui l'avaient désolée sur la route de Paris à Pilhiviers.

D'Orville et le marquis se regardaient d'un air qu'ils cherchaient à rendre doit ni. C'est ainsi qu'une veuve paraît regretter son mari, et un mari si femme. Intérieurement, le comte et d'Oliban n'étaient pas fâchés d'être séparés de leurs anciennes amies sans qu'elles pussent leur faire le moindre reproche. Comme le veuvage est dur à supporter quand on est jeune et qu'on u contracté certaines habitudes, ces messieurs, en faisant semblant de se pincer les lèvres et de se mordre le bout des doigts, se jetaient à corps perdu dans l'avenir. D'Oliban s'occupait de mademoiselle d'Apremont et des moyens de parvenir à un

mariage agréable et avantageux. D'Orville pensait modestement que la fêle du lendemain ne lui laisserait que l'embarras du choix.

-— Ventrebleu ! s'écria-t-il tout à coup , toute la ville soupe ici demain, ces dames sont parties, et les invitations ont été faites en leur nom. — Au moins, dit le marquis , celte bévue-là ne sera pas mise sur mon compte. — Je ne la prends pas sur le mien, répliqua le baron. J'ai cru devoir tirer la comtesse d'embarras; maintenant; elle ne doit plus rien avoir à espérer ou à craindre , et les dames de la ville danseront avec nous, ou ne danseront pas, selon qu'elles le jugeront à propos.

D'Orville était d'avis qu'on dansât : la réunion des beautés de Pitbiviers était nécessaire à ses projets. On se lie plus facilement à un bal qu'en dix visites, et les femmes qui ont des projets se gardent bien d'y être impénétrables. — Messieurs, dit le colonel, je suis chef de corps, et c'est sur moi que tombera le blâme si, en arrivant ici, nous commençons par manquer aux procédés les plus simples. Ces dames sont parties : elles ont eu , pour s'y décider , des raisons de la plus haute importance, à la bonne heure. Mais j'ai encore le temps de faire des visites , et je veux aller partout. Je représenterai aux rigoristes que toujours un commandant, quel qu'il soit, donne des fêtes, et que les daines les plus réservées ne font aucune difftculté de s'y trouver, même lorsqu'il n'est pas marié : la crilique n'a rien k dire quand les censeurs eux-mêmes partagent ou uu plaisir innocent ou une faililesse. Soyez tranquille, mon cher marquis; vos frais ne seront pas perdus, et votre bal vous fera uu honneur infini.

Le comte prend avec lui Zcphire pour le guider, et il va de porte en porte. Vous avez vu quelquefois l'effJet d'une traînée de poudre lorsqu'on y applique la mèche : la nouvelle du départ de ces dames s'était répandue avec la même rapidité. — C'est affreux! disait-on ici; on ne se joue pas plus impertinemment d'une femqje comme il faut. — — Et moi, s'écriait-on plus loin, qui ai acheté deux aunes de tulle, qui vont jaunir dans ma commode I El ma guirlande de roses , disait une jolie petite demoiselle, qui perdra sa fraîcheur avant que je puisse m'en servir! Ma belle enfant, celles dont la nature voib a parée doivent se flétrir aussi. Jouissez-en pendant qu'elles sont dans tout leur éclat : failes un heureux.

La marchande de modes était prêle à s'arracher les cheveux : on venait de contremandtr trois robes de crêpe, et elle avait mis le ciseau dans l'étoffe , et il fallait payer six ouvrières qu'elle avait prises pour lui aider. Ah ! qu'est-ce que la vie ?

Les visites du colonel arraugèrent un peu les choses. Les demoiselles ne demandaient qu'à danser , et il leur était fort égal que les belles dames de Paris fussent au bal ou non. Ce n'était qu'elles que les mamans voulaient voir, et les hommes, qui savaient leur Pilhiviers par cœur, étaient piqués de ne pas jouir de la vue de deux femmes qu ils avaient jugées charmantes. Et puis , on ne trouve pas tous les jours l'occiision de danser avec une comtesse et l'épouse d'un fermier-général.

Cependant les mamans sont influencées par leurs filles; les papas le sont par les mamans, et les jeunes gens par l'attrait du plaisir. Ainsi les excuses bien ou mal failes du colonel furent admises partout, et chacun se disposa à déployer sa magnificence pour faire honneur à l'union de Julie et de Larose Firmin.

Enfin ce jour tant attendu, si vivement désiré, jaillit du sein de l'éternité pour me servir de l'expression du bon papa Mercier.

Julie gâta la nature en croyant l'embellir. Larose s'en aperçut; mais son amie jouissait de sa parure, et il n'était pas capable de lui imposer une privation. Il se consolait en pendant qu'il n'est pas d'usage qu'une mariée se couche avec une fraise plissée, un diadème de dentelle, un collier, des bracelets, des boucles d'oreilles et des bagues.

Thérèse était la seule femme de la ville qui se félicitât sincèrement du départ de ces dames; toujours décidée à maintenir ses droits, elle était dispensée d'un combat, dont l'issue aurait été incertaine. Elle s'était fait faire une béquille de bois de merisier, dont le dessus était garni de veloure rose, parsemé, dans le pourtour, de clous dorés. Elle s'était exercée à marcher dans sa chambre et à prendre des airs intéressants. Elle s'étudiait devant une glace, et elle n'oubliait rien de ce qui lui était avantageux. Elle poussa la recherche jusqu'à essayer de sauter avec quelque grâce , parce qu'il y a des ruisseaux à Pilhiviers, point de fiacres , et que madame de Verneuil était partie dans la berline.

Les trois officiers., dont le régiment n'était que de douze hommes, ne crurent pas que l'uniforme tût encore de rigueur. Les broderies les

heures à l'être.

Le corlége se met en marche. Les deux cent soixante-trois croisées de la ville sont garnies de spectateurs. Les dames n'ont pas eu la maladresse de s'y montrer en ajustement de bal. 11 ne faut pas anticiper sur la surprise qu'auront ce soir M. le comte et ses officiers : d'ailleurs on n'est pas fiché de faire voir qu'on a une garde-robe un peu montée.

Le chemin de la maison à l'église élait jonché de fleurs et de verdure. Les polissons qui les avaient été prendre dans la campagne sui-

L'OFFICIEUX

valent les f.eiti de la noce , et deruandnif nt un pourboiK comme une clioàcduc. Les nu'niliant« s'tl-iicnt cin|>ari's dts flancs, et faisaient entre eux un cUttur I.miciit.iMi'. Thiîrèsc répandait, en se ren<;ori;eant , sus pièci'silo sii li.iiili ù droite et k (;auchi.-. Laroso donnait la petite piice de six sous; le colunel et ses oflicieis llcliaicut le petit écuj tout allait au inicui ; eli.iciin i*lait content.

Ou l'tait au liord d'un ruisseau , et TIll^^^se occupée liintôt à distribuer ses aumùiies , tantôt à rtconii.iilre l'cfl'it que la jolie l'if;iire du marié produisait sur les personnes qui élaiont aux croises, 'l'Iiérèse voit le ruisseau au uiomeut où elle y va mettre le pied dont elle peut se scrur; elle se hâte d'avancer sa béquille; elle manque l'aiilomli; sa jambe artificiitle Ini éeliappe ; le pied malade porte à terre, Tliércse ]ioussc un cri du didde; cllo veut s'accroeher de ses deux mains au bras Je Larose; elle est voluiniueUoC , et Larose, qui ne s'attend pas i un tel snreroit de pebanleur, cliaucelle et eÈde à l'impulsion que lui a donnée sa l)i Ile-mère. Pauvre ïlii'rè.e! Une toUeltc qui lui a coûté deux heures de soins et de reeliereli -s n'est plus présentable. Les polissons et les nieuilianls rient, cl Thérèse, outrée, après avoir distribué des aumùnc<, di:>tribue des coups de béquille à ceux qui r.i;iprocli<'nt de trop près. La marcbi; e^l suspendue. Thérèse jure qu'elle n'ira pas à réjïlise dan» cet état épouvantable, et qur sa fille ne se mariera pas qu'elle ne soit présente. Julie a là larme à l'ccil ; Larose ne sait à quel parti s'arrèlcr.

On était sous les croisées du président de l'élection. Madame la présidente était h une fenêtre en pei,i;no:r du malin. Ce peignoir était garni par le bas d'une larijo dentelle qu'une pauvre cuisinière, qui aurait bien voulu se coucher, avait [i.issé la nuit ù faufiler. Or, colle dentille ne pouvait se voir de la rue. La présidente descend. Elle est à demi coiffée; un aimable désordre règne dans toute sa personne, et un i)icd tiè> passable est chaussé de la petite mule verte. Il y avait deux ans que le marquis de Bièvrc avait dit à la reine, qui ce jour-lù portait des souliers verts : L'uni vert est à vos pieds. Le mol était arrivé à Pilhiviers depuis trois semaines, et toutes ks dames à prétentions avaient adopté la chaussure verte.

11 y avait dans cette ville un maître de danse qui avait été laqnnis de 'Vestris, et madame la présidente fut bien aise de donner une haute idée des talents de M. le professeur. Elle adressa aux gens de la noce (rois révérences prises dans le menuet du ballet de Alirza, et elle olïrit très-poliment à Thérèse d'entrer chez elle, et de choisir dans sa garderobe ce qui lui conviendrait. Thérèse a la nial.adresse de prendre une prnpo.sition faite de bonne foi pour une ironie. — En effet, dit-elle en ricanant, les robes de madame m'iraient à merveille! Elle est longue, el je suis courte; elle est ra ligre, et j'ai de l'embonpoint. Sachez, madame, que j'ai des robes de reste, et je ne demande qu'une demi-hcurê à M. le marquis pour faire une toilette nouvelle.

Le comte d'Orville adresse à madame la présidente des excuses trèsbien tournées sur l'impolitesse de la femme de charge : c'est à lui qu'il convient de prendre la parole; il a fait ses visites. Le bedeau arrive gravement, el dit plus gravement encore que le célébrant est prêt depuis un quart d'heure, et qu'il s'impatienterait s'il ne craignait de manquer à la dignité de son minis-tère. Thérèse reflète qu'elle ne demande qu'un^emi-heure; mais qu'elle la veut absolument. Un capitaine de chasseurs n'a pas de raisons pour retenir ses mouvements d'imp itience, et d'Oliban s'écrie que les prétentions de la vieille sont ridicules; qu'on se passera fort bien d'elle, et il ordonne à l.irose d'ofl'rir son bras à la mère Firmin. La mère Firmin, piquée inléricurement de la préférence que s'était arrogée Thérèse, s'approche et se colle au bras de son tils.

— Ah! vous le prenez sur ce ton-là! s'écrie Thérèse rouore comme ses rubsns ponceau, vous allez voir... vous allez voir... vous verrez! On ne l'écoute pas ; la noce se remet en marche , et Julie commence à sourire.

— Quel dommage, disait le marquis au baron, que cette charmante fille ne fût pas mariée aujourd'hui ! Avec quel abandon elle se livre aux mouvements de son cœur ! Cette vieille Thérèse... elle nous eut retonus-là deux heures, et je vais servir Julie et Larose. Oh ! je rcssei[d>le à Alexandre, moi : je coupe le nœud quand je ne peux le défaire. Jamais je ue suis embarrassé.

On était placé; la cérémonie était commencée; le passionné Larose comptait par approximation les minutes qui devaient s'écouler encore avant que le prêtre prononeàt l'imposant et si désiré ejo vos conjungo. Je ne sais à quoi pe^siiit Julie ; mais elle regardait Larose ; elle rougissait ; elle baissait ks yeux ; elle les reportait sur l'ami de son cœur... Un homme fend la pre>se; il entre dans le sanctuaire; il remet au célébrant un papier, et se retire en saluant à droite, à gauche, et jusqu'à terre.

Le célébrant paraît interdit : il balbutie quelques mots que personne n'entend; enfin il élève la voix et déclare qu'il ne peut unir ces jeunes gens.

Ou s'approche de lui , on l'interroge ; Julie chancelle et perd l'usage de ses sens. En rcven.int à elle, elle apprend que sa mère, entêtée comme dix Bretons , a été chez un huissier , et qu'elle vient de mettre opposition au mari.ige. — Ah , monsieur le marquis , dit la pauvre petite en sanglotant , que ne lui accordiez-vous la dcmi-hcurc

u'clle vous demandait! — Oh! répète le baron, je suis comme ilexandre, moi : je coupe le no'ud qu .nd je ne peux le défaire.

Et quel est le terme fixé par l'opposition? Elle est illimitée, et elle annonce que le Icndeuiuiu on fera cuuuaitre un empêchement ciirimanl.

Il faut s'en retourner; il faut se népirer pour Pire mnins remarqué, et voilà encore une nouvelle pour les habitante de l'iililMerj.

(Ja rentre à l'holel ou à la maison , coinuic il vous plaira l'.ippeler. Lai'osu est au désespoir; Julie est sans pouls et sans li.iUiiie : 'l'Iiérèse a pris un costume nouveau, aussi riche que le premier, et el'v regarde les di'xappmntés d'un uir triomphant; le marquis lui lance des regards de fureur.

— Je ne m'émeus pas de tout cela, dit Thérèse en sautant «ur sa béquille, lî.ih ! j'en ai vu bien d'autn s. Demain le mariage se fera ; je conduirai mon gendre , et je ne tomberai pas dans le ruisseau , parce qu'il y a des fiacres à Orléans, et j'en ai envoyé chereher un. — Demain, pas;c, murniurait la petite. Âh! monsieur le marquis, mousieur le maripiis!

Partout l'ordre est donné aux domestiques de se mettre en grande tenue. Ceux qui n'en ont pas, et c'est le plus griind nombre, enjoignent à leurs cuisinières de prendre à l'instant le bonnet et le tablier blancs. Des députations arrivent de toutes parts. On demande si la rupture du mariage entraîne ou non la suppression du bal. D Orville se bàle de faire répondre que le mariage est remis au lendemain, et que It lêtc destinée à célébrer k- jour consacrera la veille.

En consé(iuence, à six heures du soir, les personnages invités couvrent les rues de la ville. H semlitait qu'on fit à l'ilhiviers une procession générale. Le colonel et ses deux olliciers n'avaient pas encore pris leur Café, et il faut qu'ils s'imposent une privation, ou que les dames entrent dans la maison du milieu sans y trouver personne pour lis recevoir. Des chevaliers franeais sacrifient tout aux belles. Cependant, en quittant la table, Te marquis murmurait : — Est-on jamais venu au bal à six heures ! On dîne donc la veille dans ce pays-ci?

Plaisanterie à pari, l'assemblée offrait un coup d'œil très-intéressant. Il y avait là plusieurs femmes très-jolies, et personne n'était ridicule. Les mamans de province s'exécutent de bien meilleure grâce que celles de Paris. Elles avouent hautement leurs cinquante, leurs soixante ans. Les vieilles de la capitale s'imaginent que se persuader qu'on est encore jeune , c'est le faire croire aux autres.

Le marquis présenta à la comp.ignic Julie, qui ne pleurait plus depuis qu'elle savait que son bonheur n'était différé que d'un jour. Il ouvrit le bal avec elle. Le baron . tout à son amour pour sa Sophie , était avec tout le monde d'une grande politesse, et prenait peu de part aux plaisirs bruyants. D'Orville promenait de belle en belle un œil animé par le désir.

Vous n'avez pas oublié ce brave chevalier de Saint-Louis qui , an milieu de l'alarme générale, se disposait à défendre seul ses foyers. Il avait à conserver quelque chose de bien plus intéressant que des lares ou des pénates.

Il avait eu un extérieur séduisant, el il avait servi avec distinction. Les femmes aiment les jolis hommes , surtout quand ils sont braves ; c'est très-naturel, et Hl. le chevalier avait eu en bonnes fortunes de quoi faire dix réputations. L'attrait du plaisir ne l'empèch-iit pas de donner à son instruction des moments qui, n'en déplaise au beau sexe, n'étaient pas ceux qu'il employait le plus mal. Les hommes l'estimaient; c'est faire en deux mots son éloge. Mais il faut toujours payer un tribut à la faible humanité. Le chevalier avait vieilli sans s'en apercevoir; son imagination joignait le printemps à l'automne de sa vie, et il disait souvent que les femmes n'avaient plus de sonsibilité. Il n'avait d'autre faiblesse que de se croire encore ce qu'il était il y avait trente ans, et une demoiselle fort jeune, fort jolie, fort éveillée, le confirma dans la bonne opinion qu'il avait de lui-même; il l'épousa. C'est ainsi que finissent les vieux garçons. Ils ne réfléchissent pas que le chapitre des accidents, auquel dans le bel âge ils ont fourni tant d'articles, n'est pas encore clos, et que la loi du talion, qui n'est pas de droit, s'exerce partout de fait.

Pendant la bagarre, Vercelle avait causé un moment avec le chevalier. Il chercha à se lier avec un homme dont la physionomie prévenait; il trouva sa conversation amusante et sensée à la fois; il s'attacha à lui, et ne le quitta que lorsque le jour vint séparer les danseurs.

Sa petite femme promenait ses yeux charmants d'un oûicierà l'autre. Elle sa^it du mariage tout juste ce qu'il eu faut pour soupçonner ce qu'il peut être. Une certaine émotion, qu'elle ne pouvait définir, l'.igitait fréquemment , et semblait ne chercher qu'à croître. L'air sérieux du baron le lui fit prendre pour un philosophe. D'Oliban , allant de belle en belle, et ne s'arrêtant à aucune, lui ripi>el.'i Ij papillon; les regards soutenus et passionnés de d'Orville fixèrent enfin son attention. Pauvre chevalier!

Vous savez que la nature s'est plu à combler notre colonel de ses dons, et vous connaissez ses projets. Agathe fit sur lui l'impression qu'il produisait sur elle. L'aimable enfant ne pouvait se rendre compte de ce qu'elle éprouvait; d'Orville avait de l'expérience el il était pénétrant. Il danse souvent avec Agaihe ; il hasarde de ces mots que l'innocence n'entend pas précisément , mais q\i'elle cherche à interpréter quand l'homme qui les lui adresse u lii bonheur de pUire. D'Or-

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ville pressait tendrement une main qui ne rëpondait pas encore, mais qu'on ne pensait pasàrctirtr. Il provit facilement ce (|ui pouvait arriver, et, lorsque les personnes invitées furent assises autour «l'une table que couvrait un superbe a<nbigu , il se leva et dit : — IMcsdanics et messieurs, le m.trquis, mon caniarade, célèbre aujourd'Uiii la veille du mariage; perruellei-uioide fêler le jour et veuillez embellir celle soirée lie voire présence.

Deux b.ils de suite! Voilà qui est embarrassant. La robe qu'on a mise pour celui-ci a perdu sa fraîcheur, et on n'a pas deux costumes de fêle. On cban;;era bien la ;;uirlandc de fleurs (|ui en orne le bas et le ruban qui raccomp:rgne. Mais la robe .. la robe?... Hé bien, on la nettoiera , on l'empèsera , on la repassera , et elle ira. Après ces réflexions sommaires, l'invitation est généralement acceptée.

Julie n'a eu que deux heures à donner au sommeil, et elle lésa usées .'i penser. Insomnie d'amour est si douce que la petite , en se levant, ne regrettait pas les douceurs du repos. — Maman , disait-elle en se parant, est-ce bien aujourd'hui (pieje me marierai? — Prenez garde , disait Vercclle au marquis, qu'il se présente encore ce matin un iiœud gordien ; gardez-vous surtout de le couper.

Le fiacre qu'on a été clierclicr ii Orléans est à la porte. Le beau Larose regarde Thérèse cl le marquis d'un air suppliant. Il leur dit de ses grands yeux pleins d'amour : — Plus de délais, je vous en conjure. Thérèse lui répond en s'appuyant sur son bras; elle descend, elle monte en voiture, elle prend la place d'honneur, elle ne s'informe pas si on la suit ou non, elle arrive, les gens de la noce sont sur ses pas ; la cérémonie commence, elle se termine enfin. Larose embrasse sa femme; il n'a plus rjen à redouter.

Le marquis n'a pas trouvé la moindre occasion de nuire en voulant obliger. Cependant il a retardé ce mariage de vin^t-quatre heures; il est cause que ce soir il y aura bal encore, et combien un bal de plus avance certaines alïaircs ! Je ne sais pas trop ce qui arrivera au brave chevalier; mais il est dans une position critique, et c'est d'Oliban qui l'y a mis.

Les mariés sont admis à l'honneur de dîner avec M. le comte, AL le marquis et RI. le baron. — Nous aimons , disaient les deux jiremicrs, ;i nous rappeler quelquefois l'égalité primitive. — Ma foi, messieurs , leur répondit Sercelle , si un duc et pair ne trouvait pas de rubanier pour frapper son cordon bleu, de brodeuse pour faire son crachat , de tailleur pour l'habiller , de cordonnier pour le chausser, de lingère pour lui faire des chemises , il perdrait beaucoup de sa dignité et il serait très-aise qu'un fort de la balle, si dans ce cas il pouvait y en avoir, voulût bien le protéger. Estimons le tiers état, sans lequel nous ne serions rien ; persuadons-nous bien qu'un gentilhomme ne déroge qu'en vivant avec des fripons ou des gens vicieux , et, malheureusement pour eux, le vice et la friponnerie ne se dérobent pas à mes yeux sous un habit brodé.

\raiinent notre baron gagne à se faire connaître. Je ne lui croyais pas tant de raison. Il m'inspire un vif intérêt, et je désire qu'il épouse sa Sophie, en dépit de tous les marquis du monde. Je tâcherai d'arranger cette alTaire-là.

Il y a dans Paris un amour de convention , qui se loge dans la tête. Il la monte, il l'échauffé, et quand il a frappé l'imagination, il produit extérieurement les mêmes efl'els que lorsqu'il estdans le cœur. L'homme qui attaque a des impatiences, des mouvements brusques; sa conversation est sans suite; il porte iuvolonlaircment les yeux sur l'objet qu'il désire et ses regards ont une expression qu'il ne pense pas à modérer. Il suit tous les mouvements de la besuté ; il pénètre ses fantaisies; elle est obéie avant d'avoir parlé. La femme qui aime , mais qui se défend encore , est réservée , tout en elle est étudie ; elle n'a qu'un objet : c'est de se rendre impénétrable. A-t-elle cédé, le souvenir du boiih'ur, l'espoir de le voir renaître, l'importance du sacrifice qu'elle a fait, la crainte tardive de trouver un ingrat, tout l'émeut, tout l'agile , elle n'est plus maîtresse d'elle-même; elle se décèle à chaque instant. L'homme heureux se possède au contraire parce qu'il n'a plus rien à espérer , à désirer , et un connaisseur qui prend la peine d'observer peut compter les couples amoureux qui se trouvent dans un salon et décider oii en est chaque intrigue.

D'après cet aperçu général, vous savez ce tpii se passe au bal entre Acalheetd'Orville. Il se contraignait si peu ((ue les femmes fts moins pénétrantes le jugèrent très-amoureux , et dans un cerveau féminin une idée en amène mille autres. On regardait allernativemcnt le comte , la jeune dame , le bon chevalier, qu'on plaignait déjà sincèrement et qui seul ne voyait rien, parce que le baron s'élait encore emparé de lui. Oh! que ces dames étaient heureuses ! Quelle découverte dans une petite ville! J'en connais une oii il n'est permis aux femmes de parler avec quelque abandon qu'à leurs proches parents. Uccoiventclles deux fois de suite un homme qui leur est étranger , vite" on en fait leur amant, quel que soit son âge. Mais leur conduite est irréprochable; mais cet homme a soixante ans; l'imputation est absurde; n'importe , il faut parler , et on parle avec un plaisir , une malice !... jusqu'à ce qu'un nouvel incident fasse oublier celui-ci.

U'Oliban , malgré son étourderic , s'était aussi aperçu de quelque chose , et dès lors il n'avait point perdu de vue son colonel. En allant et venant, il lui adressait de ces mots qui ressemblent à de la finesse, et il l'écliira sur le danger auquel il était exposé. Il trembla en pen-

sant que le marquis pouvait l'avoir pénétré , et il changea aussitôt de conduite. Il s'éloigim d'Agathe et parut s'attachera une" dame qui n'était ni grande, ni petite, ni grasse ni maigre, ni laide ni jolie ni sotte ni spiritiielle, mais dont l'ensemble était assez passable pour qu'on put lui sacrifier huit jours. Il pensait avec quelque raison que l'amotirpropre d'Agathe le sauverait de la jalousie, et que, s'il avait fait nallre le soupçon , il se purlagerait et deviendrait incertain , irrésolu. Mais malgré lui ses yeux cherchaient Agathe, et il crut apercevoir dans les siens de l'humeur et de l'impalience. Il sortit , passa dans son cabinet et écrivit un billet très-lcndre dans lequel il développait ses motifs. Il invitait la jeune et tendre Agathe à se défier surtout de la pénétration du marquis, qui pourtant n'en avait ])as trop.

11 remit ce billet avec assez d'adresse en dansant avec celle à qui il l'adressait. La simple, l'ingénue, la presque innocente Agathe aurait été fort embarrassée si, dans ce bon temps-là, les femmes n'eussent porté des poches. Le billet échappa à tous les yeux , et vous prévoyez bien que, la contredanse terminée, Agathe eut besoin de sortir à son tour. Les recommandations de d'Orville, le motif de ses assiduités auprès de la dame que je viens de vous dépeindre lui déplurent d'abord : ce billet aurait été passable, tout au plus, si elle avait dit : J'aime. Mais elle réfléchit que le moment était vraiment critique, qu'il était essentiel qu'elle connilt le marquis , et qu'une chose déplacée dans telle circonstance est impérieusement commandée par telle autre. Agathe est ingénue, et cependant je commence à lui croire d'heureuses dispositions.

D'Orville savait qu'il est indispensable que l'amant de la femme soit bien avec le mari. En conséquence , il s'approcha du chevalier ; il lui fit toutes les avances qui pouvaient flatter son amour-propre, et il n'en eût pas éprouvé le moindre mouvement qu'il se fût laissé prendre aux marques de politesse, d'intérêt même qu'il recevait du colonel, homme de qualité.

Le marquis ne dansait plus ; il observait et rien ne lui était échappé que le billet. L'impassible sang-froid d'Agathe l'étonnait, le révoltait. — Il est impossible, pensait-il, qu'elle aime ce mari-là, et elle a un cœur. Qu'en veut-elle faire, si elle le refuse à d'Orville? Le donner à quelque avocat , quelque médecin , quelque marchand ! Mon colonel aurait pour rival heureux un petit citadin! Oh! parbleu! j'y mettrai bon ordre. Mais ne précipitons rien, ne faisons pas de bévues; elles sont souvent difficiles à réparer.

Les jeunes mariés s'étaient retirés aussitôt que les bienséances le leur avaient permis. Quel lit que celui que l'Amour a jonché de myrte et de roses, dont il éloigne la cupidité et la crainte du lendemain! Quel bonheur que celui qu'on peut avouer sans rougir! Délire heureux, ivresse du cœur et de l'âme, pourquoi n'êtes-vous pas éternels ?

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