‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 349 sur 379 · Chapitre XIII. — Le régiment se forme · texte numérisé non relu

Chapitre XIII. — Le régiment se forme

D'Orville, se défiant plus que jamais du marquis, faisait le tour de la ville pour arriver chez le chevalier. Il multipliait ses visites pour qu'on ne lui attribuât aucune vue particulière. Il rencontrait d'Oliban dans la société et il affectait en sa présence des empressements si peu naturels qu'ils ne pouvaient pas même tromper la vanité de celle à qui ils s'adressaient. 11 redevenait lui-même quand il était auprès d'Agathe. Le chevalier aimait beaucoup le piquet; le comte faisait sa partie; il écartait ses as et le marquis voyait tout cela. Il donnait fréquemment à dîner, il avait soin d'inviter plusieurs dames; ces petites fêtes paraissaient offertes à toutes, mais les hommages secrets étaient pour Agathe ; elle en jouissait comme La Valière des fêtes brillantes que son roi ne donnait que pour elle.

Au reste , le comte tenait une maison montée, et on avait pour lui la plus parfaite estime. Le chevalier était enchanté de ses manières, et il lui répétait souvent qu'il regrettait de ne pouvoir lui rendre les jouissances qu'il procurait à sa femme. Sa femme se chargeait de cela.

Cependant les recrues arrivaient. Il fallait organiser et instruire le régiment. D'Orville devenait réellement amoureux : il est si doux de faire faire le premier faux pas à une femme ! D'Orville aurait voulu donner tous ses moments à l'amour. Il sentait d'ailleurs son insuffisance; il était paresseux comme le sont tous ceux qui n'ont besoin de rien, et il joignait des qualités à quelques défauts. Il avait celle de se connaître en hommes et il avait jugé Vercelle. Il demanda et il obtint pour lui une commission de capitaine aide-major ; il le chargea de tout et se réserva le commandement des grandes manœuvres. Les arrivants ne savaient rien , et cet arrangement donnait au colonel trois ou quatre mois encore , qu'il comptait bien consacrer à l'amour.

L'œil scrutateur du marquis lui déplaisait infiniment. Il ne manquait pas de le dépeindre à chaque officier qui arrivait au régiment. — - C'est le meilleur homme du monde', disait-il; il est même fort aimable quand il veut s'en donner la peine; mais il est curieux et toujours empressé de se mêler d'affaires d'autrui. Si vous lui dites un mot des vôtres, il vous fera tourner la tête.

Bien de plus g.auchc encore que cet avis charitable. Si d'Oliban s'était mêlé des affaires de cinq ou six de ses camarades, son attention ne se serait pas portée exclusivement sur Agathe et le colonel. Ce»

LOFFICIEUX,

messieurs tJtiiient rt'scrvcs, cl quelquefois mi^iiie silencieux avec lut.

Mais le marquis U's traitait souvent, et on ne dîne jias sans dire un mot. Plusieiii-3 de ces olïiciers étaient instruits, et servaient ilepuis longtemps. Ils amenaient toujours la conversation sur l'art militaire. Ce sujet avait le double avantage de les amuser et de dérouter la curiosité.

Ce !;cnrc d'entretien ne convenait pas au marquis. 11 voulait bien traiter splendidement; mais il prétendait qu'on l'aniusàt, et il n'entendait rien aux inarcbes, aux contre-marclies, aux attaques, aux retraites dont on parlait sans cesse autour de lui. — Ma foi, messieurs, leur dit-il un joui, j'ai étudié particulièrement l'attaque et la défense dés places; cet art-là en vaut bien un autre, et je ne serai pas aussi long que vous dans mes dissertations. Je viens au l'ait, et je termine en quatre mots. Regardez mon toupet, ce fer à cheval, que /.épiiire crêpe si agréablement, ce 1er à clieval est le fossé qui sépare la ville de la citadelle. La ville est prise; je fais apporter les fascines, je comble le fossé, je donne l'assaut à la citadelle, je m'en empare, et tout est tini. Allons, messieurs, parlons h présent de nos plaisirs, si nous en avons, et de nos atïaires, si elles sont jjaies.

Les convives étaient étourdis de cette sortie. Ils se regardaient d'un air qui signiliait : se moquc-t-il de nous avec son fer à cheval, ses fascines et sa citadelle? S'il parle sérieusement, quel camarade nous a-t-on donné là ? C'est quelque nomination de femme. La comtesse avait aussi fait nommer le baron; il avait du mérite, mais elle ne le connaissait pas: n'eùt-il pas su distinguer sa main droite de la,i;iuchc, il n'en eût pas moins été capitaine. Avis aux ministres nés et à naître.

D'Oliban voyait toujours avec dépit la feinte indifférence d'Agathe. Le comte était loin d'être malheureux ; il avait instruit la jeune femme, il avait trouvé une élève docile et pleine de dispositions. D'ailleurs il ne la voyait ordin^jirement que chez elle, cl les femmes qu'elle recevait ne pouvaient lui donner d'inquiétude. Elle était doQC impassible, autant peut-être par tempérament que par calcul.

La prudence fait commettre des fautes comme l'imprévojance. Si le comte eilt moins redouté le marquis , il n'eût pas prévenu Agathe contre lui; d'Oliban eût deviné le bonheur de sou colonel, et il se fût tenu tranquille. i\l;lis il ne concevait rien à la froideur marquée de la dame; il se confirmait chaque jour dans l'opinion qu'elle devait avoir une intrigue, et il jura de la découvrir, et de venger son colonel des dédains qu'il ne méritait pas.

En conséquence, il chargea Zéphire d'épier ceux qui allaient chez le chevalier, et de distinguer l'homme qu'il reconnaîtrait être le plus assidu. Pour se dissiper, en attendant le moment de la vengeance, il résolut de faire connaissance avec M. d'Aprcmont. 11 fit mettre des chevaux à sa chaise de poste, et partit.

Vercelle se trouvait cloué à la garnison, et le plaisir d'être utile le dédommageait d'un travail soutenu et continuel. Cependant, en organisant, en instruisant sa troupe, il s'occupait de Sophie, son image était gravée dans son cœur, et il agissait dans l'obscurité et le silence.

Madame Descourtils lui avait permis de la voir quand elle serait de retour au château d'Apremont. 11 avait cru pouvoir, en arrivant à Pithiviers, la remercier par une lettre polie, animée et spirituelle, par une de ces lettres qu'une femme bien élevée peut recevoir, et auxquelles elle ne se dispense pas de répondre. Fiien de relatif au projet de mariage dans cette correspondance. Mais les expressions de la jeune veuve étaient faciles à entendre p^r un homme prévenu, et c'est ce qu'elle voulait. Le baron savait qu'il était toujours aimé, et qu'il n'était pas le seul que l'avenir tourmentât. On lut avait dit clairement qu'on était, depuis quinze jours, tourmenté d'un rhume affreux; que cette indisposition avait seule empêché ces dames de retourner au château; qu'on espérait se mettre en route sous peu de jours , et que mademoiselle d'Apremont se portait à merveille. Le baron prenait patience, et il commandait l'exercice, il dirigeait le manège, l'habillement, l'équipement des chevaux, en attendant le jour où il reverrait celle qui lui était plus chère que sa vie.

Le marquis avait déjà fait quelques voyages à Apremont. Il avait cherché la généalogie du seigneur dans le dictionnaire de la noblesse, et il se l'était gravée dans la mémoire : il a prouvé qu'il en avait beaucoup, par la facilité avec laquelle il avait retenu la leçon de guerre de sièges que lui avait donnée Zéphire. Il cherchait, et trouvait assez adroitement, l'occasion de parler des d'Apremont, de leurs actions d'éclat, et il ll-itlait siuRuIièrcment l'amour-propre du seigneur actuel en se faisant raconter les affaires de la guerre de Corse, oii il avait figuré. .M. d'Apremont l'aurait jugé l'homme du tnonde le plus intéressant, s'il avait eu seulement dix quartiers de noblesse : il s'en fallait de quelque chose.

Il ne partait pas qu'on ne l'invitât à revenir promptemcnt. Il buvait assez faiblement avec le seigneur; il chassait avec lui tant bien que mal, mais il chantait en second-dessus la chanson gaillarde; M. d'Apremont ne s'apercevait jilus de l'absence de sa fille. 11 en parla un jour cependant, et avec intérêt. Le marquis fit d'elle l'éloge le plus complet, et le pnpa lui demanda d'où il la connaissait.

D'UlIban rappela ce qu'il avait remarqué au bal chez la comtesse, il s'exprima avec une chaleur factice qui produisit cependant un grand effet. AI. d'Apremont commença par froncer le sourcil en pensant à

l'inégalité des conditions. Cependant il réfléchit bientôt que cinquante mille écus de rente peuvent couvrir une tache; qu'il serait agréable pour lui d'avoir un gendre qui sut par cœur l'hlbloire de sa lamillc , qui la respectât, (|ui d'ailleurs ne haïssait ni le vin ni la chasse, et qui chantait le couplet grivois. Il résolut de voir veuir le marquis, et même de l'encourager, si celi devenait nécessaire.

Le marquis allait seul à Apreiiiunt, parce qu'il avait ordonné à Zéphire, qui n'en faisait rien , de surveiller la maison du chevalier. Sus démarches étaient ignorées à Pùhiviers. Le comte était enchanté de ses absences ; le baron avait trop d'.iffaires pour remarquer quelque chose. Le sort semblait conjurer contre ce cher Vercelle.

On peut tout calculer, quand on a le cœur froid. D'Oliban s'apercevait de ses progrès sur l'esprit de M. d'.Vprcmont, it un jour oit il le trouva plus allectueux qu'à l'ordinaire, il hasarda de demander la main de Sophie. M. d'Apremont lui sourit : c'était répondre, et le marquis entra aussitôt dans le détail des avantages qu'il comptait faire à sa future épouse. D'abord il ne voulait pas de dot. Le papa avait soixante-dix ans, et la succession ne pouvait tarder à s'ouvrir. Mais la condition sans dot étjit entraînante pour un vieux seigneur qui aimait la représentation, et qui pouvait marier sa fille sans rien diminuer de son train.

Le marquis assurait à Sopbie cinquante mille livres de rente en douaire; il se chargeait du trousseau, de tous les frais, et les présents de noce devaient être magnifiques. Encore des présents de noces ! Vous le voyez, je justifie mou second titre.

Quel père eût résisté à cela? I\Ia fille est à votis, dit le vieillard au marquis en lui pressant la main. Mettons-nous à table, et sablons le vin du marché.

Il est de règle, en pareil cas, que le futur le moins attaché à s.i prétendue témoigne le plus vif empressement de la voir. D'Oliban s'exprima d'une manière assez n.iturelle; la physionomie joua même un peu. — Ma nièce est très-enrhuniéc, lui dit M. d'Apremont. Celte indisposition retarde le départ de ces dames. Mais il n'y a pas d'obstacles pour moi. Je vais donner l'ordre à ma fille de revenir, et il faudra bien que sa cousine la suive. — Cela serait un peu dur. Chargez-moi d'une lettre dans laquelle vous développerez vos vues, et le moment où je la remettrai à l'adorable Sophie sera le plus beau de ma v:e. — Vous avez raison, mon gendre. Voilà ce qui concilie tout.

Et M. d'Apremont écrit une longue lettre dans laquelle le bon sens ne brillait pas trop, mais oii l'on trouvait facilement la volonté d'un père qui n'a pas l'habitude d'éprouver de la résistance.

D'Oliban retourne à sa garnison , étourdi de l'excellent mariage qu'il va faire. 11 donne un souvenir à madame de Verneuil à qui il le doit, et il se promet de lui en marquer sa reconnaissance à la première occasion qui s'en offrira.

11 comptait employer une partie du premier jour à courir la poste , et le reste à se reposer; la matinée du lendemain à faire sa toilette et à lire quelques lettres de Saint-Preux pour se monter la tête, l'aprèsdînée à faire sa cour, la troisième journée à acheter la corbeille et à revenir à Pithiviers.

11 lui fallait un congé. Il cherche , il trouve son colonel chez le chevalier. Il lui adresse sa demande; elle lui est aussitôt accordée : il eût demandé un mois qu'il l'eût obtenu avec la même facilité.

La politesse ne lui permettait pas de se retirer avant que de s'être assis; il se rend à l'invitation du chevalier. Madame faisait une l'mpcrialc avec d'Orville. Du moment où le marquis se présenta , les yeux se turent, les pieds et les genoux devinrent immobiles : ceci était trèsbien vu , mais Agathe poussa les choses trop loin. D'Orville abattit trois impériales; la jeune dame jeta les caries au plafond, et se retira dans un coin où elle eût l'air de bouder. Le comte alla lui porter des paroles de paix ; elle y répondit eu lui donnant sur les doigts des coups d'éventail si vivement appliqués, que le petit meuble vola en morceaux. Le chevalier intervint, et gronda sa femme bien doucement. D'Oliban sortit furieux.

— Qu'est-ce donc, disait-il, que cette espèce de belle Arsène, qui traite mon colonel comme un autre Alcindor, parce qu'il est aussi sottement patient que lui? Oh ! il faut un charbonnier à cette femmelà, et il s'en trouvera un. Zéphire ! — Monsieur le marquis! — Rendsmoi compte de ce que tu as observé à l'f'gard de ceux qui vont assidûment chez le chevalier... D'Oliban s'imagine que son valet de chambre s'est occupé de lui : il avait bien assez de ses propres affaires. Madame la présidente avait une femme de cli.imbrc très-jeune, trèsjolie, très-innocente, et M. Zéphire s'était chargé de sou éducation. Il lui montrait à lire, à écrire et à faire ses quatre règles. Les leçons étaient données dans une espèce de trou qui s'appelait l'antichambre. Quoi de moins suspect qu'un jeune homme qu'on reçoit dans un réduit obscur, qui sans cesse est ouvert à tout le monde? Mais on était méthodique à Pithiviers; les visites ne s'y faisaient qu'à des heures convenues, et ce n'était pas celles-là que choisissait M. Zéphire pour s'ériger en professeur. 11 voulait de l'attention, de la docilité; il fallait donc qu'il évit.àt tout ce qui pouvait distraire miidemoisellc Augustine. Aussi elle fit des jirogrès si rapides, qu'en peu de jours elle en vint à la muttip'.ication, et dès lors elle fut aussi savante que son maître.

Vous sentez bien que le professeur, fatigue des leçons de la journée,

so

L'OFFICIEUX

«imaiJ mieux s';illrr coitclior que de se mettre en vedette à la porte du clicvalicr. Cepeiidjnl il f.lliil rt'pcndre quelque cliose , et a.ec cortnines f^iMis il vaut mieux dire une balourdise que se taire : on prouve du moins qu'on a fait de son mieux.

— Monsieur, dit Zéphire , deux fois de suite , j'ai vu entrer à minuit ehc'. le tlievalier un homme... — A minuit! Oli! la petite priitlc ! Kt comment cet homme csl-il fait? comment est-il rais?

— Monsieur, il porte un >jraud ihapeau rond, et il est enveloppé dans un •.nnntran [p-is , ce qui lait que je n'ai pu juger sa tii^urc et sa taille.

— M. lis que présutues tu qu'il puisse t-tre? — Monsieur, il marche incliné comme s'il cherchait des épinijles, et il porte les mains en avant comme s'il tenait et qu'il vonlùt mettre en place... Enfin , monsieur, je conjecture que c'est un apothicaire. — In apothicaire ! Une femme de condition s'ab:iisser jusque-là! — Eli! monsieur, telle femme de condition peut être la fille du cocher de son père , comme certaine fimme de chambre peut être fille de qualité sans le savoir. — .Monsieur Zi*i.hire, vous ne croyez pas .i la vertu des femmes. — Pas excessivement, monsieur le marquis; et vous? — Je crois que le faquin m'interroge. C'est assez, laisse-moi.

— Un apothicaire! un apothicaire! Oh! mon cher d'Orville , je vous venfjerai de l'ignoMe préférence qu'on lui donne sur vous. Petite bégueule! petite sotte!... (|>uelle heure est-il?... onze heures... Zcphire, Z''phire? — Monsieur, me voilà. — Enveloppe-toi dans une rediiiGOte , prends un gros bâton et suis-moi.

Le marquis se Ir.ivestit lui-même, et, accompagné de son écuyer, il va droit à la rue qu'habitait le chevalier. L'auvent d'un marchand de drap leur sert de retraite à tous deux , et ils attendent l'amant fortuné. — (^ue voulez-vous, monsieur, que je fasse de ce gros raton ? dit Zéphire bien bas. — Tu le casseras sur le dos de l'insolent apothicaire. — 5'il ne rioit servir qu'à cela, pensait le valetde chambre, il rentrera vierge au bûcher.

— Pas du tout, un homme, droit comme un jonc, léger comme l'hirondelle, s'avance lestement et se dirige vers la maison du chevalier. — Vois-tu, vois-tu, dit le marquis, comme l'apothicaire se redresse? c'est pour n'être pas reconnu. Avance et frappe au momfnt oii il mettra la main sur la porte , car il ne faut pas faire ici de quiproquo.— Et vous me répondez des suites, monsieur? — Eh! sans doute. Allons, pensait Zéphire, apothicaire ou autre, il y passera.

L'.-pothicaire, très-intéressé à bien voir, s'aperçoit qu'on l'observe, et il double le pas. Zéphire craint que le dos roturier ne lui échappe, et il court de toutes ses forces. Les rues de Pitliiiiers n'étaient pas très bien tenues îlors. Un pavé sorti de son orbite fait trébucher Zéphire; il tombe; son bâton échappe de sa main et va frapper les jambes de l'apothicaire, qui se précipite sur la porte. Elle s'ouvre et se referme à l'instant.

— Parbleu , s'écria Zéphire en se relevant , il est fort désagréable pour moi de m'eslropier en voulant bâtonner un homme qui ne vous a pas f.iit de mal et que vous auriez bien dil laisser agir à son gré. — Te tairas-Ju, criard ? — Eh! monsieur je voudrais vous voir crotté de la tète aux pieds, et meuriri de tous les côtés pardessus cela. Je n'oserai me montrer de huit jours. — C'est bon , c'est bon.... Monsieur le chevalier, monsieur le chevalier..; Est-il sourd ? Monsieur le chevalier, monsieur le chevalier!... Ah! mon Dieu, il ne m'entend pas... Monsieur le chevalier, monsieur le chevalier! — Eh bien! qu'est ce?

— Comment vous portez-vous? — Ah! c'est le marquis. Eh! qui diable vous pousse à venir vous informer de ma santé à minuit ? — Je viens de voir entrer chez vous un apothicaire, et j'ai pensé que vous ou madame... — Un apothicaire!... Je crois que madame dort profon-, dément ; je vais m'en assurer.

Aussitôt on entend crier de l'intérieur : — Au secours ! au voleur! au voleur ! au secours ! — Je n'y comprends plus rien , dil le marquis à Z'phire. — Ni moi non plus , monsieur. — L'alTaire se complique furieusement. Sans doute le chevalier rosse l'apothicaire et peut-être sa femme : voilà bien ce que je voulais. — En ce cas, monsieur, nous n'avons plus affaire ici ; relirons-nous, croyez-moi ; le dénoùment se fera bien sans nous. — Tuas raison ; viens , suis-moi.

Mais en efTet que se passe-t-il donc chez M. le chevalier? Je crois que , pour être clair, il faut que je prenne les choses de plus haut.

Le comte était au mieux avec sa petite Agathe ; miis il ne suffit pas de dire : J'aime, de se reganier d'une certaine manière, et de se caresser le bout du pied qu.md on a des témoins. D'Orville avait un domestique assez adroit q'ii, pour complaire à son maître, faisait sa cour à la cuisinière du chevalier, laide, mais laide à faire fuir un héros. La demoiselle avait cru ne devoir pas laisser échapper la seule occa^ion qui se fût présentée, et peut-être la dernière qui dût s'offrir. En conséquence, Laflcur était admis clandestinement le soir ; et à minuit, lorsque sa compagne puisait de nouvelles forces dans les bras du sommeil, il se levait doucement et albit ouvrir la porte de la rue. Lorsque Githerine ne dormait pas, le comte retournait chez lui avec l'espoir du lendemain. D'après ces arrangements, il semblait qu'on fût <i l'abri de toute espèce de surprise et qu'on pût jouir du présent avec une entière sécurité.

.^ux cris que jetait le comte , qui avait reconnu la voix du marquis, le "*icvalier crut qu'une bande ûc voleurs s'était introduite chez lui. 11'^ .'iccnd bravement en chemise, sa lampe de nuit dans une main et

son épée dans l'autre. Il veut siuter les degrés de son escalier aussi lestement qu'il courait, trente ans auparavant, sur les rochers pelés de l'ile de Corse II fait un faux pas, la veilleuse roule sur les degrés et s'éteint, le chevalier reste oii il est et se met en garde. Le "comte profile du moment et s'échappe.

Le chevalier, n'entendant plus rien , quitte sa position menaçante rentre dans sa chambre, allume une bouu'ie, et, la pointe de i'épéè en avant, il commence une perquisition générale dans sa maison. Madame sait une pj.rtlc des choses qui viennent de se passer ; les incidents de la rue lui sont seuls étrangers. Elle est transie de peur, et elle joue le sommeil de manière à tromper le plus fin observateur. Le chevalier, enchanté que son repos n'ait pas été troublé, passe plus loin et ne trouve partout que silence et solitude. Il ne sait que penser de ce qu'il a entendu, et il est bien certain d'avoir entendu qiiel'|ue chose. Il arrive à la chambre de Catherine, qui ne savait pas jouer la comédie.

— Catherine , n'a-t-on pas crié au voleur ? Catherine est rassurée sur le sort de son cher L:ifleur : il s'est évadé aussi au moment où la veilleuse s'est éteinte. Catherine, qui croit n'avoir plus rien à redouter, a retrouvé sa présence d'esprit et répond d'un ton ferme qu'elle a tout

.entendu, mais qu'elle ne s'etl'raie pas aisément. Elle ajoute qu'un des voleurs est entré dans sa chambre et s'est approché de son lit , mais qu'il a trouvé à qui parler. — Voyez-vous ces cheveux , monsieur, les voyez-vous? Elle tenait à la main une pincée de crin qu'en fille prévoyante elle avait arrachée du sommier de son lit pendant le tumulte et dans l'obscurité.

— Mais, lui dit le chevalier, ce voleur -là est un homme bien extraordinaire. Il a donc l'habitude de courir les rues sa culotte sous le bras ? — Je ne sais pas comment il court , monsieur. — La vois-tu , cette culotte ? la vois-tu? Allons, tu es une misérable. Un garçon apolIiicSire, car un maître ne descendrait pas jusqu'à toi, un girçon apothicaire vient le rendre des visites nocturnes , et il faut qu'il soit fou pour avoir crié comme il l'a fait. Demain , mademoiselle, je rendrai compte de votre conduite à madame, et vous pouvez vous préparer à déloger dans les vingt-quatre heures.

Pauvre Catherine ! la réputation de ta maîtresse est en sûreté et la tienne est perdue. Ce que c'est que la destinée !

CoAPiinE XIV. — Suite du précédent-

Le comte était rentré chez lui de fort mauvaise hnmeur. C'est un véritable flé.':u que j'ai dans mou n giment, pensait- il , et pendant des années encore je suis destiné à être sa victime. Oh! si madame d'Orfeuil n'était p:s sous des grilles, je lui ferais avoir nue majorité pour m'en défaire... Mais oit diable a-l-il été imaginer que c'était un apothicaire qui venait d'entrer chez le chevalier ? Dès que j'ai reconnu sa maudite voix , j'ai crié au voleur; je n'avais que ce ir.oyen-là de me tirer d'aff'aire. Le bàlon roulant dans mes jambes autorisait une méprise ; j'aurais dit au chevalier que j'étais tombé la tête sur la porte, qu'elle avait cédé à la violence du coup; je me serais plaint, et Agathe se serait levée pour m'appliquer une compresse sur une bosse que je n'ai pas... Ah, ah, th ! Le chevalier m'aurait conté l'escapade nouvelle du marquis, ettout se serait arrangé... A propos du marquis,

— Lafleur, Lafliur! — Monsieur le comte, il n'est pas rentré. — Comment , ce drôle-là se permet de découcher ! — Je ne sais, monsieur le comte Ah! je crois qu'il rentre. — Laflcur, Ijfleur !.... Comment, drôle que vous êtes , vous vous permettez de paraître devant moi sans culotte ! — Monsieur ne m'a pas donré le temps d'en prendre une. — Mais vous rentrez , f.iquin, dans un état indécent, (.iu'on me laisse avec lui ; je vais éclaircir ce mystère.

— Eh bien ! mon pauvre Lafleur, tu n'as donc pas eu le temps de prendre ta culotte? — Ma foi, monsieur, vous êtes fort heureux de n'avoir pas quille la vôtre. — .Mais demain ton aventure sera publiée.

— Par qui ! — Et parbleu , par les camarades. Le chevalier d'ailleurs aura fait une visite générale dans sa maisor... et si Catherine n'a pas eu la prévoyance... — Oh ! monsieur, elle n'a pu se douter que je laissasse après moi la par'.ie essentielle de mon habillement. — N odà une fille perdue de réputation. — Grâce à votre capitaine. — Et on se moquera de toi, Lafleur. — Oh! monsieur, ce que l'usage permet aux femmes de montrer n'est pas toujours ce qu'elles ont de plus beau. — Bien, très-bien, mon ami; voilà un texte excellent; c'est là-dessus qu'il faut établir ta défense. Au point du jour, tu iras dire à cet enragé marquis qu'il vienne me parler avant de partir pour Paris. Va te coucher; j'en vais faire autant, et nous verrons quelles seront les suites de cette aventure.

En effet, le marquis se présente de très-bonne heure chez le comte;

— Mon colonel , je ne serais point parti sans avoir reçu vos ordres pour la ciipilale. Mais je suis bien aise de pouvoir me présenter avant l'heure fixée par l'étiquette ; je vais vous raconter l'histoire de la nuit la plus plaisante... — C'est pour vous en parler que je vous ai mandé, monsieur. Comnieut, vous employez les nuits à épier ce que font les habitants de cette ville! Vous évlilkz It chevalier à minuit pour lui conter des fariboles et compromettre son repos et celui de sa femme!

— Vous l'aimez tendrement , mon cher comte ; elle vous traite avec

LOPPICIEOX.

<ii-J;iin , et j'ai voulu... — La perdre pour me venger! Je veui aimer

cul , monsieur ; (lu'aviz-vous h dire à cela ? Dl- quel droit vour cliar- .eivous de ma veni;eance ? Wc devie2-%ous jias au moins vous con- ■ irler avec moi ? — Monsieur le comte, j'ai pi\'vu que vous ne me liiritz rien. — (^tst que sansdoulc je n'avai; rien h vous dire. Ktvous rêvez que c'est un apolliicaire qui est eiitrii chez le chevalier; vous criez cela de manière à être entendu de cent pas à la ronde. Peutêtre tous les apothicaires de cette ville sont mariés , et vous les conipromeltez tous. Liourdi rpie vous êtes , je vais vous prouver que ce n'est pas un apothicaire qui est enirii chez le chevalier ; et, s'y fussent-ils tous rasseniklt's , vous n'avez certainement pas le droit de les

b.ilonner. — Comment, ce n'est pas un apothiciiirr ! Oh! coiilez-

nioi cela, mon colonel. — In de mes {;<'ns est bien avec la cuisinière... — tlle est épouvantable. — Vous n'avez vu que sa ligure, monsieur. Telle qu'elle est, elle lui convient, et l'algarade que vous avez faite a obligé ce pauvre diiible à s'enfuir sans avoir le temps de prendre sa culotte. — Uh ! voilà qui est plaisant, très plaisant. Cette culotte-là fera du bruit dans Pilhivitrs. — Pour finir, monsieur le marquis, je vous déclare très-sérieusement que , .si vous provo(piez quelque nouvelle scène, je vous mettrai pour trois mois aux arrêts. — Oh ! colonel, trois mois d'arrêts pour vous avoir fait rire! — Je suis homme de parole , ne l'oubliez pas.

Le marquis aurait pu répliquer au comte qu'il ne le prouvait point par ses quatre-vingt mille francs qu'il s'était solennellement engagé h rendre et dont il n'avait pas encore payé un sou. Le reproclie était venu jusque sur ses lèvres; mais, en homme adroit, il s'était bien gardé de laisser échapper un mot. C'est ainsi qu'on pcrJ son argent; mais on est dédommagé par la bienveillance de l'Iioiiinu' de qui on dépend, et c'est quelque chose. Le beau chapitre que celui des compensations ! Le marquis fut prié de prendre des informations sur le sort actuel de la comtesse ; d'Orville le chargea de quelques autres commissions, et s'applaudit d'avoir pu lui faire prendre si complètement le change sur les événements de la nuit dernière.

Pendant qu'on déroutait d'Oliban d'un côté, une scène nouvelle se passait de l'autre. Le chevalier, toujours inquiet sur ce qui pouvait altérer la tranquillité apparente de madame, avait jugé i» propos de passer le reste de la nuit auprès d'elle, ne pouvant faire mieux. Il lui raconta très-longuement ce qui VCûRit d'arriver. Agathe soupira en pensant qu'elle était obligée de renvoyer Catherine , qui lui avait rendu de grands services s«ns le savoir. Le chevalier interpréta tout autrement ce soupir. — Vous avez raison, ma chère amie,d'èlre péniblement alTectée d'une telle conduite. .Mais, des qu'il fera jour, nous purgerons notre maison d'une fille sans moeurs. Agathe soupira encore. Elle ne pouvait se refuser à certaine comparaison bien naturelle entre Catherine et elle. — >e vous affligez i>as , mon ange, je vous dis qu'elle sera chassée , chassée impitoyablement.

Le chevalier était ï peine levé qu'il quitta son bonnet de coton, prit sa perruque à la brig.idière, s'enveloppa dans sa robe de chambre de damas jaune, se mit d;ms son grand fauteuil à oreillettes , ht placer Agathe à sa gauche sur un siège plus modeste et sonna.

Catherine comparut d'un air assez décidé. Elle avait eu le tempg de réfléchir qu'il faut une cuisinière à qui veut dîner un peu passablement, et que, par mille raisons, il peut y avoir tous les jours dix places vacantes chez les gourmets et autres. Le chevalier rapprocha ses sourcils ép^is, se fit une figure menaçante, et, après s'être gratté l'oreille , il commença ainsi :

— Ma maison est sans doute la plus respectable que je connaisse , et vous l'avez polluée... Une larme s'échappa des yeux d'Agathe. — ^ Je vois avec plaisir, madame, combien vous êtes sensible à l'all'ront que vous et moi avons reçu. Mais calmez-vous, la punition sera aussi éclatante que l'offense , je vous l'ai déjà dit.

Parlez, malheureuse, et sachons quel est l'insolent qui ose s'introduire chez moi la nuit. — Eh ! monsieur, c'est... c'est... c'est... — Einissons. Chez quel apothicaire avei-vous choisi le complice de vos désordres ! — Chez quel apothicaire !... — Parlerez- vous? — Mais , monsieur, je ne vous comprends pas. — Je vais me faire entendre. Allez chercher celte culotte qui dépose contre vous... Point de pitié, madame ; elle étouffe la justice , et celle que je vais rendre sera. consignée dans les fastes de Pitliiviers.

— Eh bien ! monsieur, la voilà , celte culotte. — A qui appartientelle ? — A M. de Lafleur. — (^u'tst-ce que ce Lafleur? — Eh ! monsieur, à quoi bon toutes ces questions ? vous me renvoyez , je m'en vais et tout doit être fini. — Si tu ne me fais connaître ton Lafleur, ji> porterai plainte contre lui au procureur du roi. C'est quelque fripon sans doute. — Le procureur du roi ? — Non, coquine; mais bien Lafleur. — Lafleur, un fripon, monsieur! — (Test un garçon honnête, et la preuve de cela c'est qu'il est au service de .M. le conite d'Orville. -- Je vais parler à son maître et le faire chasser. Pous vous, Catherine... — Ehl monsieur le chevalier, dit Agathe, Calherine nous strl bien. Elle a eu une faiblesse très-répréhensible sans doute ; mais le mariage répare bien des choses ; et si vous vous entendiez là-dessus avec .M. le comte... — Corbleu , madame , je suis juste, mais je ne suis pas entête. Je trouve excellent l'avis que vous venez de me donner, et je veux le transmettre à l'instant au colonel. Rentrez dans ma

cuisine et re^tez-y jusipi'à nouvel ordre. Si le mariage se f.iit , je TOUi rendrai mon eslimc ; .n atlcnilant , je fermerai tous les soir» la porte de la rue moi-même et je mettrai la clef sous mon oreiller... Vous pAlissez .madame, cpi'avii-vous ? — Je ne sais... Certain niai de cœur... — L'n mal de cour... un mal de coeur, mon ange... l'.'cst la première fois... Je n'osais pins me Hitler... Oh! je dirai cela au comte, et il en sera enehnnté... Cet homme-là nous aiine henncoiip... Catherine, Catherine!... Mon habit marron, mn veste de bioeart , mes souliers de castor et mes boucles à pierres. Le chevalier s habille et sort.

Le comte s'étonne de le voir entrer chez lui si matin; il ^'inquiète, il tremble pour Agathe; le chevalier le rassure en lui jetant lis br.is au cou. — Félicitez-moi , monsieur le comte ; madame vient d'avoir des maux de cœur... des maux de eœurl Vous snviz ce que cela signifie. — Recevez mon compliment , monsieur le chevalier, et croyez que j'ai joint mes vcriix aux vôtres pour qu'enfin vous .■yez un héritier de voire nom et de votre valeur. — J'aurais pris une hiure plus convenable pour vous f.iire part de ma satisfaction, si je n'élais amené chia vous pour vous confier une afi'aire miijeure qui m'embairasse et que vous pouvez arranger avec moi. — Croyez, mon cher chevalier, que je ferai tout ce qui pourra vous être agréable. — J'ai une cuisinière, monsieur le comte , dont j'étais très-eonlent et dont la laideur devait garantir la vertu. Pas du tout, un cnraifé, un diable, un de vos domestiques, un Lafleur, s'est amouraché de cette laideron - là ; et j'ai la preuve palpable que Catherine l'a reçu chez moi pendant la nuit. Je voulais la chasser, monsieur le comte... — Et vous aviez raison, monsieur le chevalier. — Prendre des mesures certaines pour empêcher pareille chose d'arriver à l'avenir. — Lesquelles encore? — Fermer moi-même ma porte tous les soirs et mettre la clef dans ma poche. — Ilcin ! plaîtil ? — Vous n'avez pas entendu? — Pardonnizmoi , pardonnez-moi ; la clef dans votre poche. — Mais madame m'a fait judiciensement observer que le mariage couvrait tout... — Et alors il faudra bien que Lafleur ait la facilité d'aller trouver sa femme quand il aura fait son service. — Sans doute , sans doute. Vous sentez que j'ai adopté cette manière de voir : comment refuscrais-jc quelque chose à madame , qui a des maux de cœur!... Je suis daus un ravissement, dans une ivresse!... Que je vous embrasss encore, mon cher comte. Ahçà, dites-moi, êtes-vous disposée arranger ce mariagelà? — Mais je ne sais trop ce que je dois faire , chevalier. Lafleur est jeune , bien tourné ; il a de l'intelligence et il peut se pousser dans le monde. — Nous voulez donc que je congédie ma cuisinière? Madame a blâmé sa conduite , oh, oh ! de la manière la plus positive ; mais je vois bien qu'elle tient à Catherine. Ne ferez-vous pas quelque chose pour mon Agathe ? — Je saisirai toujours avec empressement l'occasion de lui prouver mon dévouement respectueux ; mais je ne sais si, Lafleur consentira à se marier ici. Le drôle a de l'ambition... — Ah ! nous le ferons consentir : il est amoureux , et je le mettrai à la dicte , ah, ah, ah! La clef dans ma poche jusqu'à ce que le mariage soit fait, et Catherine gardée à vue pendant la journée , ali , ah , ah! — Allons, monsieur le chevalier, je verrai, je parlerai... je firai tous mes efforts pour déterminer Lafleur, je vous en donne ma parole.

Le chevalier sort enchiinté, et d'Orville mande son domestique, bien persuadé d'avance de ce qu'il va lui répondre. Mais celle clef... cette clef!... Il faut l'avoir, n'importe à quel prix, et il est des circonstances oii l'argent ne tient à rien.

— Lafleur, je suis dans un grand enibarras. — Comment cela, monsieur? — .le suis même affligé. — Vous m'effrayez, monsieur. — J'adore Agathe. — Et vous n'avez pas à vous en plaindre. — \\i contraire; mais ta diable de culotte a ouvert les yeux au chevalier. 11 veut chasser Catherine... — Eh bien! monsieur, je ferai l'amour à cille qui la remplacera : je ne peux que gagner au change. — Mais tous les soirs la maison fera fermée comme une citadelle ; plus de possibilité de ra'introduire. — Que voulez-vous, monsieur, que je fasse à tout cela?

— Si tu m'es attaché , L-jflcur... — I^Ionsieur n'en doute pas. — Si lu veux sincèrement mon bonheur... — Eh bien! monsieur, que faut-il faire ? — On gardera Catherine si le mariage couvre sa faiblesse... — Oh! vous voulez faire de moi un officieux dans toutes les règles, une doublure de marquis! iMonsieur, monsieur, ceci est trop fort! — Tu auras une clef pour entrer chez ta femme tous les soirs. — Tous les soirs , toute ma vie 1 Eh ! j'en suis déjà à ne pouvoir plus la reg.crder.

— Qu'importe ! tu feras cela pour moi , Lafleur. — Non, en vérité, monsieur. J'aimerais mieux épouser les sept ]iéehés cripitaux. — Nous changerons de garnison; tu me suivras... — Et j'aurai toujours ici une femme qui m'empêchera de faire un mariage avantageux si l'occasion s'en présente, et elle se présentera, car enfin, monsieur, j'ai de la figure , et... — Epouse Catherine , Lafleur ; je t'en prie , mon ami. — Non, monsieur, non , de par tous les diibles ! non. — Je te donnerai mille écus. — Mille écus et celte femme-là ! il n'y a pas de proportion.

— Je donne six mille francs, — Ce n'est pas asi,ez , monsieur. — Lafleur, tu me tiens le poignard sur la gorge. — El vous aussi , monsieur. — Veux-tu dix mille francs ? — On en donne vingt à nne danseuse , et votre Agathe vaut tout l'Opéra. L'argent qui va se fondre là ne profite à personne ; ici, vous faites un sort a un domestique qui se sacrifie pour vous. Pensez, monsieur, réfléchissez, pesez les cin-on Stances. — Mais vingt mille (rancs Lafleur! — Ou plus d'Ai.iithc,

st

L'OFFICIEUX

monsieur. — Quel présent de noces, LaQeur! — Voyez, monsieur, déciiltz-vous.

Alil iionsiiit le comte , quelle scène je ferais à ce détestalilc marquis si je ne lui devais de l'arijcnt ! Mais de quel front lui proposer de doicr LalliMir quand Allons, il faut qui" je m'cit'cute.

11 con\ irnt de tout avec Liflcur. 11 se mariera sépari' de biens , et le contrat indiquera qu"il apporte vingt mille francs. Ils seront livrés comptants, mais à condition que le mariage se fora sans délai, comme celui de Larose, car celte clef... celle clef... — C'est payer une clef bien cher, pensait le comte en soupirant; maisje l'adore , je ne peux vivre sans elle.

Ainsi ce n'était ni l'amour, ni l'estime, ni la reconnaissance qui avaient délcrniinë le comte à s'informer de la destinée de madame d'Orfcuil. Agallie était pour lui la seule femme qu'il y eût au monde;

Elle reçut d'Oliban avec une politesse froide : c'est tout ce qu'on doit à quelqu'un qu'on n'a vu qu'en passant. Bientôt elle se souvint de ce que Yercelle lui av.iit écrit sur le caractère du marquis, et elle résolut de ne pas lui dire un mot de plus; c'est un moyen certain , pensait-elle, de ne pas se laisser pénétrer.

Madame Descourtils avait plus d'eipéricnce que sa cousine. Elle savait qu'un silence alTectc s'interprète toujours , de quelque manière que ce soit , cl elle entreprit de soutenir et de rendre piquante une conversation qu'elle voulait faire rouler sur des choses indifférentes. D'Oliban n'était pas venu à Paris pour entendre parler de la débutante , de la pièce nouvelle et du bureau d'espnl de madame Geoffrin. Il se hâta de prendre la parole. Il s'élendit sur l'impression profonde que mademoiselle d'Apremonl avait faite sur lui ; il raconta la manière dont il avait fait connaissance avec son piirc; il parla avec complaisance de ses progrès rapides dans l'espiit du vieillard , de l'affection extraordinaire qu'il lui avait inspirée, et enfin il tira d'un portefeuille ambré et il présenta la fatale lettre.

Sophie en avait lu la moitié à travers un nuage de larmes , dont les premières lignes avaient chargé ses yeux charmants. Il ne lui fut pas possible de poursuivre et elle remit le cruel écrit à sa cousine. Elle se retira et alla donner un libre cours à ses pleurs. Quelle situation , en efl'et, pour une jeune personne qui a encore l'innocence du premier âge, qui croit qu'on ne peut aimer que son mari et qui se voit forcée de renoncer à celui qui a fijé toutes ses all'eclions !

Un grand usage du monde n'empêcha pas madame Descourtils de paraître embarrassée. Elle avait, comme toutes les femmes, l'esprit du moment, et elle se remit aussitôt. Elle assura le marquis que sa cousine se croyait sans doute houorée de sa recherche; mais que l'annonce subite d'un mariage auquel rien n'avait préparé produisait toujours une forte impression sur une très-jeune personne , et qu'ellemême avait été étourdie un moment de la résolution de son oncle. Elle débita au marquis beaucoup de ces lieux communs qui persuadent ceux qui veulent bien y croire, et elle prétexta, pour le congédier, iiiie soirée priée et parée, où clic ne pouvait se di.'îpenser de paraître.

LaDcur serrait le prix de son mariogc dai-s une précieuse cassoUe.

le marquis lui paraissait toujours rcdoulahle, et il ne pensait plus à la comtesse que pour l'employer à servir ses nouvelles amours. Sacrifiez-vous donc à ces jolis messieurs -là, mesdames. Ils sont tous de même , je vous en avertis , et la faveur d'Agathe passera comme celle de la comtesse.

Je ne sais si le lecteur trouvera le trait moral caché sous ces dernières aventures; le voici: iVIalheur à l'homme qui se laisse subjuguer par ses passions! Il leur immole tout, jusqu'à son coffre-fort, à qui certaines gens tiennent pardessus toute chose. Il démoralise un valet dont il eût pu faire un honnête homme à bien meilleur marché. C'est affreux, c'est horrible, et si j'avais le talent de Massillon... eh bien! qu'en ferais-je? Je ferais des sermons.

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