‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 350 sur 379 · Chapitre XV. — Sophie d'Apremont et d'Oliban. — D'OrviUe et Agalho · texte numérisé non relu

Chapitre XV. — Sophie d'Apremont et d'Oliban. — D'OrviUe et Agalho

D'Oliban était arrivé à Paris avec les idées les plus flatteuses. II ne prévoyait pas d'obstacles et il se portait dans l'avenir. Une fortune immense lui ouvrait l'accès aux premiers grades militaires; sa maison était la plus nombreuse et la mieux tenue de la capitale; il avait deux carrons , parce qu'il en peut mourir un et qu'il est essentiel que son noni soit transmis à la postérité la plus reculée. .Madame la marquise , très-fêtée d'abord , est négligée ensuite, c'est la règle. Mais il a toujours pour elle d'excellents procédés , et, dans les infidélités qu'il se permet, il ménaRC scrupuleusement les bienséances.

Il avait relevé autant qu'il l'avait pu une figure passable par toutes les recherches de l'art, et à cinq heures très-précises il se présenta chc7. ces dames : aujourd'hui on ne peut décemment faire une visite avant neuf heures du soir, et pour peu qu'on cause, qu'on rie , qu'on joue, on ne se couche que le lendemain.

La tendre Sophie ne s'attendait pas au coup qui allait la frapper.

M. d'Apremont.

Son vrai motif était d'aller consoler Sophie, et de voir, .avec elle, comment on s'y prendrait pour éviter le coup fatal. Il fut décide d abord qu'enrhumée ou non on retournerait le lendemain au château pour distraire iM. d'Apremont de l'idée qui l'occupait actuellement, et le délivrer des obsessions du marquis; qu'on passerait le reste de la journée à écrire au baron une lettre badine et légère comme les précédentes; mais dans laquelle, par un choix heureux de mots , on lui ferait connaître ce qui se passe, sans paraître, cependant, lui donner de conseils directs. —Si cet homme-là, pensait madame Descourtils, s'était déclaré bien positivement, on s'exphquerait franchement avec lui. Mais sa modestie , quaUté si rare dans un homme , est nuisible en

Paris. — T>|i. Licoth, lue Si'Uftlut,

L'OFFICIEUX

as

cette circonstance cl arriMc ma plume. N'importe , il connaîtra les projets ilu m irqnis, et ce n'est pus à une lillc île d\\ - sept ans qu'il convient >le les vouloir laire éclioner. .\u surplus , quanJ nous serons an château, nous verrons oii en sont précisément les clioses et ce qu'on pourra tenter pour ramener mon onrle à des scntimenta paternels. . . ■ \ 1 Le marquis ne manquait pas d'amour - propre , et il avait pris ii la lettre ce que lui avait dit niailame Descourtils. Il bnUait d'annonrcr son mariage partout, et cependant il nnitrisa son impatience jiisiprau moment 0*11 une corbeille ma;;,iil'ique lut apportée clicz lui. Pendant trois heures il avait couru de chez son liijoulier chez la marchande de dentelle, de mousseline dos Indes, de gros de Naples; chez le fourreur, chez tous les gens enlin en possession de donner des valeurs idéales pour de bon argent, .\pr^s avoir vu, revu, admiré ses présents de noces, il pensa à madame de Vrrneuil : il était naturel qu'il se félicitât avec elle de l'elTet des conseils qu'il en avait reçus. La dame traita le marquiscomme quelqu'un qu'on se souvient d'avoir vu, et de qui on a conservé un souvenir confus.

M'Uliban trouva le procédé étrange, et s'en plaignit. — Monsieur, lui dit luadamc de Verneuil , vous aviez eu un prédécesseur , je vous ai donné un successeur; ma conduite est dans les règles, vous n'avez pas à vous plaindre.

Ce n'étaient pas des plaintes que d'Oliban voulait lui faire entendre, mais il lui semblait extr lordinaire qu'une femme pût oublier certaines choses, et que les jé- (jles l'y autorisassent : il était encore du n-uvièmc siècle.

Sa surprise ne l'enipêclia pas cependant de parler de la comtesse. — Oh ! la comlessc jouit de tous ses droits ; mais je ne la vois plus. I\L de Verneuil m'a priée de lui faire ce sacrifice , et je lui dois quelque complaisance.

Le marquis devait passer ,\'un étounemcnt à uu autre.

(I ne trouvait pas concevable que le comte d'Orfcuil se fût adouci si prorDptemcnt. — Vous avez fait ce qui dépendait de vous, monsieur, pour que sa femme passât ses belles années au couvent. — Au contraire, madame, je ne pensais qu'à calmer son mari. — Fort heureusement, il y a des lois en France , et on a fait entendre au comte que , s'il ne mellait pas sa femme eu liberté, il ne serait jamais maréchal de

France. Le comte a sollicité la r;'vocalion de sa lettre de cachet, à condition qu'il serait séparé de corps et de biens d'avec la comtesse : c'est tout ce qu'on désirait. Peut-être même, en enfermant sa femme, avait-il prévu ce déno";r.;cnt. Quoi qu'il en fnit, il a reçu hier le bâton.

— Ah ! d'Orville serait enchanté de savoir cela. — Il n'y gagnera rien, monsieur, son régne est passé comme le vôtre. A propos, que faites-vous de la petite d'.\premont? — Je l'épouse, madame, je

. l'épouse, et... — Je vous en fais mon compliment.... Ah, mou Dieu, dix heures !... Je vous demande pardon; mais une affaire intéressante...

— Je vous entends, madame, je vous salue.

Le marquis ne revenait plus de ce qu'il avait entendu, et il chercha à épancher son bonheur et sa joie dans le -ccur de ses vrais amis. L'n étourdi en a-t-il? Il plaît à ceux qui lui resspmldent : de l.i des parties de tous les genres; mais de l'affection, du véritable intérêt?... Pauvre d'Oliban , il courut jusqu'à minuit, et rentra chez lui fatigué, excédé, et ne concevant pas comment l'annonce de son mariage n'avait pas tourné dix tèles.

La bienséance , l'intérêt surtout, exigeaient qu'il fit une seconde visite à mademoiselle d'Apremont; il revint chez elle dans la matinée, et il apprit que ces dames étaient retournées à la campagne. Madame Dtscourtils s'était fait un principe de ne jamais heurter ouvertement personne , pas même ceux dont elle voulait se défaire. Elle avait laissé pour d'OUban un billet poli, qui, sans approuver ni re-

Partid d'échecs do M. d'Apiéuium

fuser ses propositions, lui donnuità entendre qu'on ail lit sérieusement s'occuper de eelle alVaire-là avec M. d'Apremont. — L'khI bien , c'est très-bien, disait le m irquis : les expressions .'•.ont réservées ; mais elles sont claires pour un liuiume d'esprit. La jeune personne met beaucoup d'empressement cl'èire à moi , et je lui en tiendrai compte. Allons, des chevauï de poste, et reloiirnoiis à Pithiviers.

Lalleiir est marié. Le bonlieur de Catherine est envié de toutes les cuisinières de la ville. On se demande comment un garçon jeune, bien tourné et riche, a préféré celte fille à tanl d'autres dont le cœur eût volé au-devant du sien. (!clle énigme occupa ]iendanl trois jours toutes les têtes de Pilhiviurs , et ne fui jamais expliquée.

I.illeur ne revenait pas de la surprise où il était, .'Marié à une pareille femme! Dans certains moimnlj, il se sentait près de devenir fou. Il se reuiettail la tête en vigilant île tein|>5 en temps son colTrefort , qu'il s'était bien gardé de mi'ttrc en communauté et qu'il tenait sous trois clefs chez le comte. — Je t'augmenterai . mon cher pelil ,

lui disait il quelquefois avec tendresse, et comme je m'.iniuscrai quand nous thaugeions de g.irnison !

Jl était obligé de traiter Catherine avec beaucoup de douceur, par égard pour son maître, itiais, de jour en jour, il devenait plus eiigcant. Il se faisait payer ses nuits conjugales par le comte, et le prix augineiitail dans la proportion du dégoût que luiinspiraitCathcrine. iJ'Orville était subjugué , il le sentait, et ses réflexions ne tournaient pas toujours à l'avantage d'Aga'.lie. La pauvre petite ne se doutait pas qu'elle dût être abandonnée un jour : elle jugeait le cœur thi comte jiar le sien; et elle répétait sans cesse ce refrain, ci cher à l'innocence :

Quand on aime une fois, n'cst-cn pas pour la vie?

Cependant les maux de cœur devenaient plus fréquents et .plus forts. Le chevalier ne se possédait pas, et (haque indisposition de madame renouvelait son ivresse Il courait la ville pour ne jiarler que de cela , et un plr.isant tenait note exacts des attaques. Il se proposait de publier, au moment de raccouchcment, l'élal général des maux de cœur de madame , par heures, jours, semaines et mois.

Certains mouvements non équivoques assurèrent tiilin au chevalier les honneurs do

ei du baion Jo "Vcrcelîe.

la paternité. Il voulut célébrer son ravissement par un grand souper, et le comte fut invité le premier, parce que le premier d avait su la grossesse, présumée encore, de madame , et il en a"' valicr avec des eflusions de cœur vraiment péné!r.ii

il en avait félicité le rheaites.

Tous les convives arrivèrent tenant à la main un bouquet, qu'ils présentèrent à madame; mais qui ét.iit réellement offert au petit chevalier , déjà si remuant. Cette galanterie, u'un genre nouveau, avait été imacinée par un doc'.cur qui comptait sur un accouchement , i ont il avait raison de se réjouir à l'avance. Il s'élait bien garde de communiquer cette idée heureuse à personne. Mais sa voisine lui avait vu cueillir le bouquet, et elle entendit assez distinctement les derniers mots d'un monologue qui lui apprirent à qui devait s adresser cet hommaçe. Comme la femme de l'homme qui pond, de La Ion aine, elle avait de bonnes amies. L'idée du bouquet passa de bouche en bouche, et il n'y eut de rivalité que sur le volume de lotTrande.

Le docteur ouvrait des yeux, mais des yeux!... J y suis,; y suis, se dit-il bien bas. Très- certainement , je commencerai demain un ouvr.^f'e latin sur les svmpathies, sur l'inlluencc d'un corps sur un antre. Il ne prévoyait pas" que, sans s'en douter, .1 arriverait droit au marnélisme, et qu'il se déshonorerait dans l'esprit de la Faculté, pour qui il est évident que folies , niaisorics , bouilonncne , jonglerie et magnétisme sont synonymes. , ,. . . , / •

On se divertissait, on chantait chez le chevalier. U comte, placé pre«

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de madame , lui adressait tendrement des couplets que feu M. d'Orville son père avait commandés à l'occasion de la première grossesse de la reine de France, épouse de Louis XV. Vercellc, qui ne se dout.iit pas lie rmliinilc qui réenuit entre Agathe et son colonel, on avait fiiil, et de la meilliure foi du monJe, pour le pauvre cliev.ilier. Les dames de la ville cbaiitèrrnt aussi, aprc'S s'être longtemps fait prier, de; arielles de Rose et Colas et de la Bille Arsène : c'était charmant. Lallcur aidait à son épouvanlail de femme à faire les honniurs de la cuisine. Il avait été , pendant son enfance , le porte- chaise d'un marchand de chansons. Il avait la tète meublée de fort jolis ponts - neufs, et 1.1 valetaille de Pithiviers l'ocoutait avec admiration... 11 ne cliantira pas longlemps. \anitas vanilatum et oynnia vanitas, a dit le roi prophète , si ce n'est pourtant M. son tils , ce dont je ne suis pas bien sûr.

Pour l'intilUgence de ceux ([ui ne savent pas le latin , je vais traduire, imilcr, travestir le passage que j'ai cité. Ce qui vient de la jhite, dit un vieux proverbe... Y ètes-vous? Faut-il que je vous y mette?... Homme sans pénétration!

Pend.int que M. de l.afleur faisait l'agréable, deus de ses camarades ne s'était nt pas oubliés. Ils avaient remarqué ses fréquentes visites à son colYrc-fort, et ils avaient résolu de ne pas laisser échapper la première occasion de faire une petite fortune, aussi mal acquise que celle «pif Lafleur s'était procurée. Ils i^'noraicnt les moyens dont il s'était servi pour s'enrichir, mais il était clair pour eux qu'il ne pouvait être qu'un fripon. Or, voler un voleur...

En conséquence de ce raisonnement, et pendant que tout le monde était dans la joie chez le chevalier , ils avaient forcj le coffre de Lafleur. On ne met pas vingt mille francs dans ses poches, et il est écrit : Il n'y aura parmi vous ni premier ni dernier. Pourquoi donc Jasmin et Tourangeau iraient-ils à pied qu.nd M. le comte se promène à cheval ou en voiture? D'après ce nouveau raisonnement, nos philopsophes sellent deux chevaux , garnissent deux valises, et comme on entre à Pilhiviirs et qu'on en sort librement , quand on a rien à démêler avec les commis de l'octroi, ils gagnèrent les champs, sans que personne s'occu[)àt d'eux.

Le Valet du comte rentrait tranquillement et sans penser à mal. Il trouve sur son lit deux habits de livrée, et ii reco;in..il qu'on lui en a pris deux dans sa garde-rohe. 11 fait une inspection générale dans la maison : il voit le coffre de Lalleiir forcé tt les sacs vides jetés çà et là sur le parquet. 11 accourt chez M. le chevalier, et la fatale nouvelle vole de bouche en bouche. Le procureur du roi jure qu'il fera une enquête terrible, et qu'il trouvera les coupables , fussent-ils cachés au fond de l'enfer. Lafluur est tombé sur la table de la cuisine, sans pouls tt sans haleine. Son regard est incertain ; une pâleur mortelle couvre sou front. Sa femme veut le secourir, et la seule approche de l'épouvantable objet lui rend l'usage de ses sens. — Voilà Jonc , s'écrie-t-il , le triste reste de ma splendeur passée, et il la repousse brutalement. C.lheriiie va tombera dix pas sur le plus informe des postérieurs. Eiie croit que sou cher , son sensible Lafleur a perdu la raison; elle se relève ; elle rt\ient à lui , elle lui parte, elle le caresse, elle couvre ses joues de ses larmes conjugales. Lafleur pousse un cri d'horreur et s'enfuit.

Le comte réfléchissait à côté de son .Agathe. Il était indispensable, pcnsail-il, que Lafleur se mariât. 11 l'est, et bien certainement, je ne renouvellerai pas les présents de noce. Je suis curietLX de savoir commrnt le coquin prendra celle affaire-ci.

D Orville rentre chez lui : l'époux infortuné de Catherine l'altendait. — Eh bien , monsieur le comte ? — Eh bien , Lafleur ? — Yonj avez voulu... — Que tu te laissasses voler? — iVon, monsieur, mais.. — J'ai rempli les conditions arrêtées entre nous; tu observeras le traite auîsi religieusement que moi. — Cela m'est impossible, monsieur. — Vous êtes marié, bien marié, et vous remilirez les devoirs auxquels vous vous êtes soumis. — J'ai fait des miraeles jusqu'à présent, monsieur , et on n'est pas toujours disposé à en faire. — Ecoute, L-jfleur , un louis chaque fois que je voudrai que tu te montres bon mari. — Et le voudicz-vous souvent, monsieur le comte? — illais, deux ou trois fois par semaine. — C'cst-à-dirc que, pour me consoler de ce que j'ai perdu, pour me dédommager des peines qu'il faudra pr'.ndre, vous m'offrez n:ic bagatelle. . Oh! quelle femme, monsieur le comte, quelle femme! — Ln louis, ou chassé... tu m'entends. — Vousne uic cha;scrcz pas, monsieur; vous savez que j'ai votre secret. — Maraud , lu veux me mettre dans ta dépendance ! — Non , monsieur ; mais vous ne me tiendrez pas sous la votre. Vous doublerez mes honoraires. — .Misérable! — Et vous me direz des injures tant qu'il vous plaira.

"■.•ucl dommage que je n'aie pas attendu à mettre ici le trait moral qui vous a sans doute édifié plus haut! Mais, en vérité , je ne savais pointée que je vous conterais plus bas.

— Maudit marquis, chitn de marquis! disaitlc comte en cédant encore. Il n'y avait que ce moyen-là pour qu'il retrouvât son Agathe, et que Catherine eut à se louer de son mari.

Les choses allèrent assez bien pendant un certain temps. Mais Lafleur jugea qn'cnfui il av,.it acquis le droit de dormir, comme tant d autres luaris. Il enlr.iit, se couchait et ronflait. Callierine lui avait accordé quelques nuits de repos; muig elle entendait qu'il s'éveillât

enfin, brillant et radieux, comme Phébus se lançant dans la carrière sur les pas de l'Aurore. La comparaison n'est pas de madame Lafleur; elle est de moi , et elle n'en vaut pas mieux.

Catherine commence par le petit coup de coude, léger, presque imperceptible. Bientôt elle appuie davantage, et Lafleur est impassible. Llle tiraille l'oreille, elleserre le nez... Rien. Ellepince assez fort, plus fort, très-fort, et Lafleur, qui depuis longtemps est éveillé, ne se possù.le plus. Il riposte par un vigoureux coup de poing, accompagné d'un l'a le... Un coup de poing , détaché la nuit, tombe oii il peut : celui- ci arrive juste sur le nez de Ca;herine, qui déjà ne ressemblait pas mal à une truffe. Le sang jaillit, et, en se déballant, en se plaignant, eu criant , elle répand l'alarme dans la maison. Lafleur réitère la correction , pour lui imposer silence; elle saute du lit a terre et court de tous les côtés en hurlant, et en culbutant tout ce qui se trouve sur sou passage. Le comte, eOVayé , hors de lui, fait un paquet de ses habits , le jette par la fenêtre, et saute dessus , au nsque de se casser une jambe. ,

Le chevalier était accouru aux premiers cris de Catherine, et, ne sachant encore trop de quoi il s'agissait, il était entré dans la chambre de sa femme, objet pré. ieuï de sa constante sollicitude; il trouve une croisée ouverte ; il voit un homme en chemise, qui se relève avec assi z de difficulté; il va, il court , il revient le pistolet au poing, et il va faire feu... L'homme en chemise a disparu.

Le chevalier ne manquait pas d'un certain bon sens. Je suis bien aise, pensa- t-il , que cet homme se ^oit éloigné : j'allais faire un éclat qui eût aggravé le mal. Un vieillard qui épouse une jeune femme doit s'attendre à ces accidents-là , et le plus sage est celui (jui a le bon esprit de se taire. Il ferma doucement la croisée, et se retira sans rien dire à Agathe ; mais il était nu aussi , et , en sortant , il marcha sur une épaulette qui inliquait clairement le grade du propriétaire. — Je sais maintenant , dit-il, à quoi m'en tenir sur l'apoihicaire , la eu lotie de Lafleur, et les maux de cœur de madame. Prenons un parti modéré maiS décisif.

Pendant qu'il réfléchit à ce qu'il doit faire, le comte court les rues son paqntt sous le bras; un ti sson de iuutedie se trouve sous Sun pied droit cl le lui coupe jusqu'à l'os. 11 peste, il s'emporte, il jure coiitie le marquis. S'il était là , il l'itr.ngleidit. Cependant il ne perd pas la tête, il enfonce, en f.ii-anl une griiuate de désespéré, le pied blessé dans une de ses bottes : il est sur au moins qu'on ne le convaincra pas en le suivant à la trace. Il a toujours la clef d'une porte bâtarde, ]iar laquelle il soit et rentre sans que ses gens puissent se douter de rien. 11 arrive à sa chambre à coucher, se met dans son lit, et sonne à tout briser.

Un domestique se présente dans l'état à peu près oii était le maître en quittant sa chère Agathe. — Cours chez le chirurgien-major du régiment, et dis-lui que j'ai une forte hémorrhagie à la jambe.

Pendant ipie (iatherine sanglotait, se désespérait , Lafleur avait aussi fait sou paquet. Il veu.iit de rentrer, et il voit tous les domestiques qui se lèvent à lu hâte en répétant : — M. le comte a une hémonh. gie.

Lafleur court à la chambre de son maître. — Prends un de nirs rasoirs et coupe - moi celte botte : elle me fait horriblement soufl'iir. Cliien de i>>arquis, damné marquis!

Lafleur avait à peine termii.é son opération , que le chirurgien -major entra , aussi légèrement vèlii que les antres. 11 semblait que, pendant celte nuit-la, on ne dût aller et venir qu'en chemise dans les rupî de Pithiviers. b'Orville fait sortir ses gens, à l'exception de Lifleur , et il parle en ces termes à l'Esculape du réginieiit : — Peu vous iniporle, mon cher docteur, de savoir comment ce maiheur-là est venu; mais il est essentiel pour moi et pour quelqu'un à qui je dois des ménagements que ce panscmeiit- ci soit le second, et que vous ayez fait le i>remier hier à dix heures du soir. — J'y suis, monsieur le comte. Hier, en rentrant chez vous , vous vous êtes foulé le pied ; l'artère a pris une extension considérable, et malgré mes soins, l'Iiémorrbngie vient d'avoir lieu. — C'est cela, docteur, c'est cela. (Jue cette histoire coure toute la ville avant huit heures du matin. Ah ta , dites-moi un peu, serai-je longtemps à guérir? — 51a foi, monsieur le comte, je n'en sais rien. Occupons-nous d'abord du moment. L'histoire que vous voulez que je fasse réussira - 1 - elle dans votre maison? — Lafleur! — iMonsieur le comte! — Qu'en penses-tu? — Bah , tout domestique de grand seigneur est nécessairement un mauvais sujet. Je suis silr qu'hier, à dix heures du soir, pas un des vôtres n'était ici. — Sonne , Lafleur.

— Dites-moi, messieurs, oîi étiez-vouî hii'r soir? — Monsieur le comte?.... — Oii étitz-vous? répondez. — J'étais.. . il était.... nous étions... — A (i-.'.e des sottises par la ville, n'est-ce pas? Je suis malade , je suis blessé , et de tous mes gens , je n'ai à ma disposition que Lafleur pour me donner des soins. Je chasserai celui de vous qui ne sera pas rentré à neuf heures. Retirez-vous. — Bravo, bravo ! dit le docteur. Je suis si'ir maintenant de faire prendre notre histoire. Procédons au pansement.

Le chevalier, bien convaincu d'être... vous savez, voulait éviter la publicité, et il se décida à s'exjdiquer franchement avec d'Orville. Dans le trouble inévitable en un pan il moment, il av.iit caché l'épauletle dans le premier morceau de papi. r qu'il avait trouvé, et il lavait mise dans la poche de son habit : c'était une pièce de conviction pat

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St

laquelle il comptait bien convaincre le coiiilc ; in.uj (ju'il aurait t'ié désespéré que personne au monde eût vue cbti lui.

Il entre ctiei d Orville. — Alonsieur le comte, je me suis méconnu, et je mérite mon »ort. Je ne serai pa« plus sévère avec vous que d'autres maris ne l'ont été envers moi. Mais voussavexà quoi l'Iionneur ol>li|;e un amant bcureui en pareille circonstance, et sans doute vous lerex ce qui dépendra de vous pour que le public ignore ce qui s'est passé cette nuit. — Je ne le tais pas uioi-mètiie, monsieur le clievalier. Je me suis blesié au pied, liier ii dix heures du soir, et j'ai été obligé de me mettre aussitôt au lit. — EU', monsieur, répondes a ma loyauté, et ne cberclics pas à m'abuser par des conles dépourvus de vraisemblance : je vous préviens que vous ne réussirez pas. — Vojez, monsieur le chevalier , ces linjjes teints de sani; , cis cerceaux qui soutiennent ma couNerlurc au-dessus de uiou pied ; voyez le pied même si vous le disiri'z. J'enverrai cherclier mon chirurgien ; il découvrira ma blessure, et il vous attestera qu'hier soir il m'a pansé pour la première fuis. — Nous pouvez être blessé, je n'en disconviens p.is; il est des s^uls très-daiigeniix, — i^lais que cela vous soit arrivé a dii heures du soir... — Monsieur le clievalier, je vous ai dit la vérité : j'espère que vous ne me pousserez pas davantage. — Kh bien, homme opiniâtre, homme indigne de mou indulgence , qui voulez démentir le témoignage de mes veux, refusez donc de recouuaitre celte épaulelte, que vous avez lajs-ée tomber en vous relir.int. Ici le comte pâlit. Se» regards se portèrent sur 1 i.' iforme qu'il avait mis la veille, et que Lallcur avait étendu sur un canapé : les deux épaulcttes y étaient. Il se rassure, et il les montre du doigt au chevalier. — Cela ne prouve rien, monsieur le comte. Lu homme comme vous en a plusieurs paires.

11 présente le papier à d'Orville ; d'Orville, qui est certain que le contenu ne lui app.irtient pas, le reeoil en riant. — Parbleu, mon cher chevalier, je vous remercie. Comment! de votre autorité privée vous me faites brigadier des armées du roi! — Comment, monsieur... que dites-vous?... .Ah! mon Dieu... mou Dieu!... celte ép.iulette est à niui.

— tspiè.;le, vous avez voulu m'intrii»ucr. — Aon, en vérité... Il est vrai qu'hier après-midi je suis monte chez madame, et j ai pu laisser tomber... — .Alonsieur le chevalier, je ne vous pardonne pas d'avoir douté de votre meilleur ami, d'avoir soupçonné l'innocence et la candeur. — Pas de grands mots, monsieur le comte; ceci n'est pas encore très-clair. Les croisées de madame, ouvertes a de'ix heures du malin... — Eh, qui pour: ait les tenir iermtes par la chaliur qu'il l'ail? Voyez, les mitiiiies sont ouvertes aussi. — Mais cet homme en chemise... — Vous vous serez trompé, connue sur l'epaulelte. — Parbleu, il n'y a pus à se méprendre. Je l'ai vu, ce qui i'apprlle vu. — Vous avez été abusé par quelque effet d'oplique. — Il e.>l fort, celuilà. — D'ailleurs, que ne descendicz-vous, que ne toueliitz-vous cet homme?... — 11 a disparu comme un éclair. — Eh bien, admettons qu'il y ait eu un homme : qu'eu conclurcz-vous? Voire maison est peutêtre la dixième ilevant laquelle il est s'arrêlé ; il a pu s'arrêter devant dix autres : s'ensuit il qu'il ait couché avec toutes ces daines ? Pourquoi faire de préférence à voire épouse une injure que le mari le moins raisonnanle de Pithiviers est incapable de f.nre a la sienne ? Mon cher chevalier, il est bien diSicile à un mari âgé de n'être pas jaloux, et la jalousie voit toujours mal. — Ah! mon iJieu, je ne suis pas jaloux , vous le savez bien, mais c'est qu'ici les apparences étaient telles... — Oh! oui, ma foi, elles étaient convaincantes : la pièce avec laquelle vous pensiez me confondre, votre preuve essenlielle

— S'est trouvée fauase, j en conviens... SavcL-vons que j'avais formé le projet de conduire, aujourd'hui même, Agathe à Pans? — Vous auriez bien fait, mon ami. Elle serait ench^intée de passer quelque temps dans la capitale. — Oh! ce n'était pas là mon motif. Je voulais mettre lin à une intrigue... — Imaginaire. Et vous n'êtes pas jaloux! — Monsieur le comte, ne parlez pas de cela à ma femme, je vous en prie. — Je m'en garderai bien. Brouiller un ménage! J'en suis incapable, mon ami. — lit puis, une femme dans son état demnnde des égards. Un saisissement, une douleur profonde et instautanée suffiraient pour me priver des douceurs de la paternité. — Et il est certains jeux auxquels on n'est pas heureux tous les jours, n'est-ce pas, chevalier?

— Ah cà ! mon cher comte, vous ne m'en voulez point? — Oh! mon Dieu, pas du tout. — Prouvez-le-moi. — Et comment? — Nommez l'enfant qui doit naître... mu foi... dans quatre mois au plus. — J'y consens de tout mon cœur.

— Parlons un peu de votre blessure. Cela m'inquiète, monsieur le comte. Madame y prendra le plus vif intérêt. — Vous êtes bien bons l'un et l'autre.

Le chirurgien-major entra. Il prit le pouls du blessé, qui lui avait fait un signe. — IV.s de fièvre encore, dit le docteur. Je présume qu'elle viendra dans les vingt-quatre heures, vers les dix heures du foir. Savez-vous que j'ai été alarmé en vous pansant hier. L'hémorrhagie pouvait avoir des suites .'unestes. .Mais la nuit a été bonne; l'artère commence à se consolli^er, et je réponds de tout.

Toute la ville accourt pour voir M. le comte, qui s'est blessé hier à dix heures du soir : il donne de si jolis din< rs! C'est à qui l'amusera, et lui fera le conte le plus plaisant. On est content de soi quand il a ri. Parmi ces nombreuses visites qui se succédait nt s. ns interruption, le pauvre blessé ne comptait pas une femme. Celles de

Pithiviers élaieiit alors réservées jusqu'au scrup^ilc. .\ucuiie d elles n'aurait osé aller voir un garçon au lit, eût il elé Âgé de soixante ans, et lût-il à l'article de la mort. Agilhe seule, eiitraïuée par miu mari, dérogea à l'usage. Le bon chrvalier l'avait voulu .liiisi. Deux fois par jour il la conduisait chez le comte, et, quoiqu'il fût toujours présent, 00 parla, on raisonna, on discuta, on déchira à la journée. C'était une drôle de petite ville que l'ilhiviers en l'an de grùce 1781 !

Cepen'Iant d'Orville relléelut sur le pissé et l'aveofr. Lalleur lui coûcail cher, et les accidents sk répétaient de m.inièi-e k lui en faire craindre de plus allligeanls. Le bon chevalier pouvait être éilairé eiiha par quelque coup imprévu du h isard , )Nir quell^e nouveau trait d'obligeance du marquis, yiuml on coinuiciice a^alculer les inconvénients qui peuvent résulter d une intri|;iie, l'amour a bien perdu. Enfui tout le monde sait qm- ce senlinieiit-!a n'est pas éternel, et cela est fort heureux : comment un mari se con:olerail-il de la perte de sa femme? la lilletle, de l'uifidéliléilesou amant? Comment tant de veuves se reinarii raient-elles? Comment un joli homme aurait il sou tour auprès d'une femme à la mode? .Ma foi, toutes réflexions faites, je suis tente d'en venir à l'avis de Pangloss : Nous sommes dans le meilteur des inundes pussibtrs.

Lorsque le comte trouva l'occasion de s'expliquer librement avec Agathe., il lui fit part de ses reilexions. C'était l'intérêt seul d'une femme adorée qui le déterminait il rompre avec elle. Il ne prévoyait que malheurs : un époux furieux exerçant sa vengeance, des grilles et des verrous suffisant ii peine pour le rassurer sur l'avenir, une femme chariiianle passant ses plus belles années dans un cloitre, étrangère au fruit précieux des plus tendres amours; l'obandon, le dédain de ses parents, de ses amis; une vieillesse malheureuse... que ne prévoyait-il pas? 11 peignait avec tant de vérité et de chaleur, que déjà la tendre Agathe se crut perdue. Elle pleura , elle pleura beaucoup le premier jour. Elle n'avait aimé que d'Orville; elle aimait connue on aime pour la première fois. Elle sentait l'éteiiiue du sacrifice qu'exigeaient sou repos, sa sûreté; elle estimait davantage l'homme sensible qui avait le courage de le lui prescrire.

Elle pleura moins le second jour, moins encore le troisième. Elle cessa de pleurer enfin, cl au bout du mois elle s'<-vouait franchement que le.<: jouissances que procure une liaison clandestine ne sont pas à comparer aux cmbirras, aux dargirs qu'elle traine avec elle.

Liifleiir n'avait plus rien à prétendre, à ce qu'il parait du moins. Mais il était grand calculateur, et il représenta a sou niailre que, s'il cessait tout à coup de se montrer attaché a ses devoirs de mari, le chevalier et même le public pourraient en tirer des conséquences. Il était difficile de combattre viclorit uscment ce raisonnement-là, et, quoique à regret, le comte céda à L; fleur. Lafleur touchait ses honoraires et ne les gagnait pas. Semblable au czar Pierre l^"', Catherine, à force d'être baiiiic, avait appris à battre. Un beau matin, Litfleur rentra avec la tête enveloppée d'un mouchoir ; le pied d'un chandelier de fer s'était incristé dans la peau du front et en avait fait descendre une parlie sur le nez.

Le chevalier ne tint pas à cette dernière scène. Il fit changer la serrure de sa porte d'entrée, et pria le comte d'interdire à son valet, pendant le jour, l'accès d'une maison oii il portait sans cesse le trouble et le désordre. Lafleur, de son côté, jurait que madame sou épouse ne le reverrait de sa vie. Il parlait même à d'Orville de quitter la ville, si... Il s'arrêtait toujours au Si et au sens suspendu. Le comte un jour acheva sa phrase : Si, si, je veux te donner de l'argent.

Il n'était pas tranquille sur le sort d'Agathe. Un valet qui n'avait plus d'inti'rèl à se taiie pouvait la compromettre horriblement. D'Orville était honnête homme avec les femmes. 11 se décida à faire un dernier sacrifice à la tranquillité de sa jeune amie.

Lafleur partit, et il apprit à plusieurs de ses maîtres qu'on entre facilement oii on a son domestique marié. 11 se maria à Londres, i H imbourg, et il se .*it pendre à Madrid, oii la pluralité des femmes n'est pas admise.

Chapitbe XTI. — A vos moutons , à vos moutons I dit Bartbolin à 11. Guillaume.

Nous avons laissé a Paris le cher marquis, qui jusqu'à présent m'a fourni amplement de quoi vous faire bâiller ou rire, l'icvenons à lui : il en est temps.

Autant que je peux m'en souvenir, il montait dans sa chaise de poste pour retourner à Pithiviers au moment où je l'ai quitté. Le voyage n'est pas long; il n'arrive pas tous les jours des aventures sur cette route-là , et d'un trait de plume je fau rentrer mon officieux dans sa petite maison de province.

Son premier soin fut de faire monter Zéphire dans sa chaise, de lui faire mctlre sur ses genoux l'éblouissante corbeille, de l'envoyer en faire hommage à la séduisante Sophie, et d'annoncer pour le lendemain son aviivée au ch.'ileau d'.\premont.

Ce premier devoir rempli, il court chei son colonel. Après les premiers compliments, il lui annonce son mariage. L'infortuné baron ét.iit présent. Il se fait répéter les détails, il doute s il veille; il n'a pas reçu encore le billet de madame Descourtils : il se croit aban- • donné." On ne lui a rien dit de positif, cependant on a reçu ses soi us

L'OFFICIEUX

U'iino manière enconr.ipeante, et doit-on accueillir, quand il n'inspire que l'indinVrence, l'Iiomme dont l'amour se peint dans le moindre de ses mouvements ? doit on l'enfianer à venir dans un cliàteau où se prépare le bonheur d'un rival? Vercelle, pendant quelques minutes, ne sentit plus que du mépris pour celle qu'il avait adorée. Mais bientôt un sentiment vrai, profond, inaltérable reprit ses premiers droits. I.e baron ne s'était pas déclaré; lui devait-on quelque chose? Son ressentiment n'élait'pàs fondé; il le sentait; il se reprochait son injustice. Mais se bornera-t-il à former d'inutiles regrets ? Un homme qui ne le vaut pas, qui est iiujopable d'aimer réellement, obtiendra un prix qui n'appartient qu'au ^fitahle amour? IS"y aurait-il pas de la lâcheté à y consentir, à ne pasTenter tous les moyens possibles de le lui enlever ? Telles sont les réfli 'ons que le baron communiqua au comte quand d'Oliban fut sorti. — il ne l'épousera pas! s'écria d'Orvillc. Il m'a fait trop de mal poui jue je ne lui suscite pas obstacle sur obstacle. Je suis aussi riche que ui, beaucoup plus noble, d'un rang bien plus élevé; et, s'il faut en v.nir au\ granils expédiens, je ferai ma cour à la demoiselle, à sa coiisme, au père, à toute la famille, et je l'épouserai...— Vous oubliez, monsieur le comte, que je l'aime éperdùmeiit.

— C'est vrai, baron, c'est vrai, et je vous en fais mes excuses; mais j'av,iis la tète montée, et je sens qu'elle se monte encore à la seule idée de me venger de ce chien d'homme-là. Possédons-nous, mon ami, et voyons ce qu'il faut f.iire.

— Ces dames vous ont invité à les aller voir ou château; il faut partir de suite. — Mais, monsieur le comte, je suis de service cette semaine... — l.c service ira comme il pourra. Partez , vous dis-je ; je vous donnerai pour le vieux d'Apremont une lellre polie par laquelle je m'excuserai sur mes occupations militaires et ma blessure de n'avoir pas encore été lui rendre mes devoirs : cette démarche le flattera et vous serez bien reçu. Il aime la table , vous vous griserez avec lui. C'est un chasseur déterminé , vous le mettrez sur les dents, lui et ses chiens. Il .1 servi avec distinction ; il est instruit et il a de l'imaginalion... le matin. Vous causerez avec lui, et il sentira bientôt voire supériorité sur d'Oliban. Dans quelques jours je pourrai sortir, et j'irai vous appuyer. Vous n'avez que douze mille livres de tente ; mais votre noblesse est vieille comme la monarchie, et d'Apremont tient beaucoup à cela. Vos talents en tactique ne se bornent pas à faire du dessus de votre lèle une ville, un fossé et une citadillc; vous avez beaucoup d'instruction, et vous êtes fait pour prétendre à tout. Je ferai la demande quand vous serez connu; je combattrai , je détruirai les objections du père, enfin je lèverai tous les obstacles. Assurez-vous bien de la demoiselle; si elle n'ose résister ouvertement, qu'elle trouve avec sa cousine des raisons de dilïérer, et tout finira au gré de vos vœux. Parlez, mon ami. A la première invitation du père, établissez-vous dans le château et attendez moi.

L'espoir est rentré dans le cœur de Vercelle. Il monte à cheval , suivi de son domestique , moriestement vêtu, portant en croupe la valise de son maître. Zéphire est déjà au rhàleau ; déjà M. d'Apremont a présenté à sa fille l'inappréciable corbeille.... Le croira-l-on ! la richesse, l'élégance des objets qu'elle renferiue ont pour un moment fasciné les yeux de Sophie. Elle a souri à ces magnifiques présents; elle s'eit vue parée des trésors de Golconde , et Vercelle a été oublié. L:> vanité est-elle réellement la première passion des femmes, et Sophie comme les autres?... — Aon, non, une chaumière et mon amant, avait-elle dit bientôt. Mais son père avait remarque le sourire, l'épanouissement de tous ses traits ; il .ivait cru lire son consentement dans ses jeux ; il l'avait embrassée avec tendresse ; et il l'avait laissée ûu milieu de ses trésors.

Nonchalamment assise dans une bergère , ses bras tombant auprès d'elle , elle porte partout des yeux qui ne voient rien. Etourdie de la méprise de son père, affligée d'y avoir donné lieu, fréwissant de l'avenir qu'elle s'est préparé , elle ne sait à quelle idée s'arrêter; sa tête se trouble : ce n'est plus qu'une frèlc machine.

Ma-lame Descourtils entre et la trouve dans un accuWement auquel succèdent des mouvements convulsifs. — Ah! ma couîine , je me suis perdue. — Je le sais, mon enfant. Mon onci • est venu m'embrasser en m'annonçant que tu es folle du marquis, et que le mariage se fera d.-.ns huit jours. — Ah ! je suis au désespoir; — (truelle enfant, au lieu de parler à mon oncle... — Aurait-il voulu m'cntendre? — De tes sentiments secrets... — Il lesaurait condamnés. — ïul'autorisesà croire...

— Oui, j'ai eu tort , grand tort. Pauvre baron ! — Pauvre Sophie 1 — Ah! ma cousine, conseille-moi, aide-moi. — On m'écrit de Paris que d'Oliban a publié son mariage; tu viens de recevoir ses présents; ton père , qui a diné, court le village et annonce partout cette alliance qui te désespère. Que puis-jc faire à présent? Est-il possible que ton père rétrograde? Ferme dans ses volontés, ne s'appuicra-t-il pas du consentement tacite que tu as donné à ses vues ? Me permettrai-je de le contredire sans espoir de succès? Me brouillerai -je avec lui sans aucun fruit pour toi ? Si quelqu'un pouvait ch.ingcr quelque chose à la situation des affaires, ce serait le modeste et sentimental baron. Mais oii est-il? Que fait-il? Il compose une romance peut-être qu'il te dédiera, qu'il l'enverra, et son rival marche vers son but. — Loin de me secourir, tu ne me donnes pas même de consolations. — Je pleurerai avec toi si tu le veux; mais de quoi cela l'avancera-t-il ? Je S'.i's furieuse contre le baron. Jamais homme n'a nortc aussi loin la dé-

fiance de lui-même... Ah! vous voilà enfin, monsieur? Voyez-vous les présents oflerts et reçus, votre Sophie dans les larmes ?.... — M» Sophie , madame ! — Oui , monsieur, votre Sophie. 11 faut bien qu'elle se déclare , puisque vous ne voulez pas parler.

Le réfléchi, le raisonnable Vercelle ne se possède plus. Il est aux pieds de Sophie, il se relève pour embrasser les genoux de la compatissante cousine. 11 veut parler , il ne trouve pas d'expressions qui puissent rendre ce qu'il éprouve. Il est muet; mais que ce silence a de charmes ! 'l'ont est vie , tout est passion dans l'amant qui passe subitement du désespoir aux illusions les plus douces, les plus enivrantes. Sophie se ranime au feu de ses regards; elle ne connaît plus d'autre bonheur que celui qui naît d'un amour mutuel. Elle est heureuse en ce moment, parfaitement heureuse. Elle laisse tomber une main dans celles de son amant.

Egarés, hors d'eux, plongés dans la plus délicieuse ivresse, le couple charmant oubliait l'univers : madame Uescourtils veillait pour ses protégés. — Levez-vous, levez-vous donc , vous ne savez faire rien à propos. Baron, levez-vous, vous dis-je, si vous ne voulez pas que 51. d'Apremont vous trouve aux gcuouidesa fille.

En effet , la voix et la marche du vieillard se faisaient distinctement entendre. Il ouvre , il entre. Le baron a pris un masque ; Sophie ne sait pas encore feindre.

— Qu'as-tu, ma Sophie, qu'as-tu, mon enfant? — Rien, mon oncle; un malaise, une légère indisposition... — Je sais ce que c'est, je sais ce que c'est. Sa mère a éprouvé les mêmes sensations quand elle a accepté ma main. Les caustiques répandaient que le chagrin seul l'agitait ; mais elle m'aimait tendrement, et, corbleu, elle me l'a prouvé pendant le reste de sa vie... Ah! monsieur, je vous demande pardon; je ne vous avais pas aperçu.

Vercelle salue profondément et présente la lettre de son colonel. Le vieillard lit et la satisfaction se peint dans tous ses traits. — Comment donc, M. le comte d'Orville vent bien s'excuser de ne m'avoir pas vu encore, et il pousse les procédés jusqu'à m'envoyer un officier de son régiment, un officier d'un mérite distingué! Il est blesbé , ce pauvre comte ; mais il espère pouvoir monter en voiture au premier jour. Je serai enchanté de le recevoir... P.'.rbleu, je veux qu'il soit de la noce. Monsieur, je marie ma fille à un de vos camarades, au marquis d'Oliban. Le cœur de Sophie s'est trouvé d'accord avec ma volonté , et j'en suis fort aise : j'aurais été fâché d'employer l'autorilé. C'est cependant ce que j'aurais fait si j'avais trouvé de la résistance, car je suis convaincu que, si l'amabilité et les grâces sont le partage

de la jeunesse, la raison et la prévoyance sont celui de l'âge mûr

Etourdi que je suis ! Ce mariage-là me fait oublier les choses les plus

simples! C'est que ma joie, mon ravissement Monsieur, je vous

demande mille pardons : vous arrivez de Pithiviers , et vous avez besoin de vous rafraîchir. Suivez-moi, je vous en prie. IVous ferons connaissance le verre à la main.

Le baron avait la tête plus forte que le marquis. 11 ne refusait jamais, et le papa était enchanté de son hôie. Il remarqua qu'il était tard, et il engagea le baron à coucher au château. Pour le détermi' ner, il lui annonça que ses gens avaient détourné un sanglier et qu'ils devaient le lancer le lendemain à la pointe du jour. Vercelle prit feu à l'instant. 11 parla chasse coume M. Western, et d'Apremont ne revenait pas de son étonnement. — Corbicu , dit-il, il ne manque à d'Oliban que de boire .sec et de bien connaître la chasse. Mais une bouteille de clo.i-vongcot l'étourdit; il rompt les chiens en voulant les soutenir. Vous êtes mon homme, vous. INous passerons la journée de demain enscicble : voilà qui est arrangé.

Le marquis avait passé une nuit heureuse à Pithiviers. Bercé par des songes flatteurs , il avait joui de tout ce que l'ambition oflre de plus séduisant, l'as une pensée pour Sophie : ne serait-elle pas trop heureuse de partager son opulence et ses grandeurs?

Cependant il est des formes dont il est impossible de s'écarter : d'Oliban était attendu à Apremont, et déjà Vercelle courait les bois avec le vieux seigneur lorsque son rival en était encore à ses projets de toilette. Une longue discussion s'engagea entre lui et Zéphire. Le maître voulait étaler un luxe éblouissant; le valet de chambre soutenait que les femmes ont un goût décidé pour l'uniforme , et que c'est en capitaine qu'il doit se présenter à mademoiselle d'Apremont , qui d'ailleurs l'a vu à Paris en habit brodé , eu plumet et en talons rouges. Après deux heures de raisonnements sublimes, il fut arrêté qu'on entasserait dans une malle une garde-robe de ville et une de guerre.

L heure du déjeuner était venue. Le marquis n'avait pas fait dire à quelle heure il arriverait au château. Il pouvait donc disposer des tro's quarts de la journée. 11 était d'ailleurs plus empressé d'éblouir Soi^hic que de lui plaire. Il se fit donner à déjeuner.

D'Orville était bien aise que le baron eût la journée à lui pour s'établir dans l'esprit du père et convenir de quelque chose avec les dames. Il envoya chercher le marquis , et le retint deux heures encore sous différents prétextes. — Ma foi, s'écria à la fin d'Oliban , on m'attend à Apremont, et je ne peux sans grossièreté... — Eh ! mon cher marquis , vous n'êtes pas amoureux ; vous êtes fort aimahjc , vous êtes aimé sans doute, et on sera trop heureuse de vous prendre quand vous arriverez. Je vais m'eniiuycr à mourir et je veux absolument que vous dîniez avec moi. — Impossible , monsieur le comte , impossible. —

L'OFFICIEUX

Vous Dic refiisii, monsieur? — C'est bifn malgré moi; mais les biensOauces exigent... — (Jiie vous me ct-'dicz.

D'Olib.iii él.iil fori ciiibarr.isSL', lursqu'oii vitiit lui dire que Larosc, eu robe de Krclliir, et sa jolie petite fcmuie veii:iii'nt lui fane une viule de ci'réinouie el le remercier de ses bontés. Vous savez que ks trois maisons commuiiiqueul entre elles, et que, pour allir de l'une à l'autre, il sutVit de traverser deux ou trois eliaiubres. Les deux épuux l'attendaient et lui furent présentés par le pèie et la mère Firnim.

11 est des maladies qui ré(;neiit par iiiter\alUi sans que les médecins, qui savent tant, aient encore pu nous dire pourquoi. Le Français, qui rit de tout, appelle cela maladie il la mode. Les maux de cœur étaient alors très à la mode à Pilbiviers , et celte fois les docteurs eu précisaient parfaitement la cause : 3Ieltez-moi la main dans un sac de froment et je vous dirai s'il est plein.

Julie avait ses maux de cceur tout comme une autre. Elle était pâle, abattue; le beau La rose , au coutraire, avait un air trionipbaiit. Le marquis le félicita sur ses succès , et, n'ayant plus rien à lui dire, il lui parla de sa robe , de l'air grave el imposant qu'elle lui donnait. Julie fil un mouvement de tète qui annonçait que la robe n'avait pas pour elle les charnies de l'uniforme. On m'a assuré depuis qu'à la tin de l'année son mari n'avait plus qu'une li>;ure ordinaire et que son cai..;'tèrc uc lui parai.-sait ]ias aimable du tout. Le prisme de l'illusion < : Il briaé. Diable de prisme ! pourquoi est-il de verre ? Qu'esl-il relié pour .lulic de su fragilité? Je l'ignore, et , ma foi, je uc m'en iuqcièle guère.

Le comte éiait aussi empressé de garder d'Oliban à la garnison qu'il l'avait été de l'en éloigner lorsqu'il ne vivait que pour Agathe. On vint annoncer au marquis que son colonel était servi et que décidément il comptait sur lui. D'Oliban crut ne pouvoir mieux faire que d'envoyer Zéphire et un billet d'excuses au château d'Apremont.

D'Orville fit durer le diner longtemps, comme vous pouvez le croire. Il ;iroposj ensuite une imper iale, que le marquis fut contraint d'acetpler. Je suis en règle, pensait-il; JI. d'Apremont a maintenant mon billet, et me voilà à l'abri de tout rciuoc'.ie. Mais demain je n'y serai pas repris : je partirai à la pointe du jour.

VoyoDS maintenant comment Vercellc a employé la journée que lui a procurée le vindicatif colonel.

Le sanglier était lancé... Celui de Calydon n'était qu'un marcassin, comparé à celui- là. Il p.i?se à vingt ))as de M. d'Apremont. Le papa n'avait encore pris que ce qu'il appelait sa tisane, une bouteille de petit vin blanc avec laquelle il était dans l'usage de se rincer la bouche lou"! les matins. 11 n'avait rien perdu encore de sa vivacité, et ses nerfs, assouplis et laniméj par la tisane , lui permirent d'ajuster avec prestesse. Il lâche la détente et la balle glisse dans les chairs, le long d. s côtes. Le sanglier, furieux, se détourne et va droit à lui.

iVouveau .Méléagre, Vcrcelle pousse son cheval et tire son coup de pistolet au moment oii l'animal, usant du droit naturel que nous avons de nous défendre , allait ouvrir d'un coup de boutoir la jambe et la cuisse de son adversaire. 11 n'a pas besoin de tisane pour tirer juste : il a fait sauter la cervelle au sanglier; il en a couvert la botte de r.l. d'Apremont.

Ce moment fut tout k la reconnaissance et aux plus tendres effusions. On pensa ;i retourner au château, et, après avoir épuisé tout ce cpi'il était possible de dire sur le sanglier, on parla guerre : M. d'Apiiuioiit l'aimait beaucoup et rentendait bien. 11 fut étonné des conu..issances qu'avait le baron en ce genre et de la facilité avec laquelle il s'exprimait. 11 lui serra la main pour la vingtième fois et l'invita avec tant de chaleur à passer le reste de la semaine avec lui qu'il eût été difficile à uu homme qui n'aurait pas eu de projets de se défendre plus longtemps. Vcrcelle accepta. .Mais sa délicatesse se révoltait quelquefois contre lui. Elle lui reprochait d'abuser de la loyauté d'un vieillard pour tâcher de rompre ses desseins et éloigner sa fille de la soumission qu'elle lui devait. Le souvenir, l'image de la séduisante Sophie dissipait bientôt ce nuage, faible reste d'une probité à toute épreuve, celle de l'amour seul exceptée.

.\h çàl monsieur l'auteur, cachez donc vos fils mieux que cela. Il est clair que vous les tendez de manière à enlever le consentement du père à force de services et de qualités. Ma foi , monsieur le lecteur, je ne vous dissimule pas que tous mes vœux sont pour le baron. C'est un jeune homme aimaUe , qui a des principes, que j'honore beaucoup; du jugement, ce qui est assez rare, et surtout de la raison, dont je fais le plus graud cas : voilà pourquoi j'en mets tant dans mes ouvrages. Cependant je vous déclare, dans toute la bonne foi de mon âme, que je ne sais encore qui des deux rivaux l'emportera sur l'autre. Continuons d'aller devant nous , et je vous répouds que le dénomment viendra à la lin du volume.

La cloche annonça le retour des chasseurs et le dîner. Les dames descendirent , et .M. d'Apremont leur présenta Vercelle comme quelqu'un qui probablement lui avait sauvé la vie. Grands compliments de la part de mad.ime Descourtils, beaucoup de mode.^tie de celle du baron ; un simple sourire eflli ura les lèvres rosées de Sophie , mais ce sourire disait tout pour l'amaut heureux.

— Mesdames, dit d'Apremont, je n'entends pas qu'on se borne à riiniercier par de froides ]iolitesses un homme qui m'a rendu un service essentiel. Piéscntcz-lui la joue... Allons, point d'hésitulion. Lm-

brassez, ^'ercelle, embrassez. Vous rapiielii v d'amour que vous ayez donné et reçu a l'aun

ous le premier baiser ore de votre vie? Ab!

Sophie, quel baiser ! quelle impression il a faite sur vousl mais aussi quelle triste rélleiion il a produite! Fuudrat-il en donner de semblables au marqiîis, eu recevoir de lui .' Ob! ces baisers-là ne seront jamais ceux de l'amour.

M. d'Apremont avait l'babitude de dîner copieusement. Ce repas était suivi d'une sieste plus ou moins longue; mais le roi fût venu à son château, ipie personne n'eût osé l'éveiller. 11 ht part ju baron de cet usage, aui|uel il attribuait la eonservaliou de sa santé, et il prit congé de lui pour une heure ou di;ux.

On se retira dans l'appartement des damr's , oii nos amants n'eurent d'autre témoin que leur aiuiable confidente. Le baron , sur d'être aimé, ne connut plus cette réserve qui aurait pu lui être si funeste. Son cœur avait besoin de s'épancber, et l'amour est toujours éloquent. Sophie l'interrompait souvent pour lui adresser i|uelque chose de tendre et de flatteur. — Il parle comme un ange , dirait-elle quelquefois à sa cousine.

Après les plus doux épancbements, après avoir passé du délire à l'ivresse, avoir épuisé toutes les sensations, il fallut revenir au présent; et l'avenir, avec sa main de fer, se présenta sous une forme cQrayante. On s'aime, on est heureux de se l'entendre dire, de le répéter soimême. Mais M. d'Apremont est absolu, et Sophie est timide et subjuguée; il est opiniâtre et intéressé, l'engagement fatal doit être contracté dans huit jours. Comment parvenir à s'y soustraire ? comment amener ensuite M. d'Apremont à recevoir le baron pour son gendre? Douze mille livres de rente sont-elles à comparer à un revenu de cent cinquante mille francs? On ne voyait plus que des obstacles, que la crainte multipliait encore , et qu'elle présentait comme insurmontables. Les cœurs se serraient; ils soupiraient à l'unisson, et à chaque soupir les yeux se portaient sur la cousine. Elle avait les siens au plafond, et sa tète était appuyée sur sa main. C'est une source de pensées bien féconde qu'un plafond, puisque tous ceux qui sont embarrassés vont toujours en chercher là. Si celle opinion est fondée, que d'actions de grâces nous devons tous à notre maçon !

— Je voulais d'abord, dit enfin madame Descourtils, engager le baron à se déclarer franchement à mon oncle. Il aurait essuyé une bourrasque qui l'aurait forcé à retourner à Pilbiviers. Mais il aurait écrit, mon oncle aurait lini par me parler de ses lettres, et j'aurais dit bien doucement ma façon de pen:.er, car il est des moments oii il me fait peur aussi. Des amis puissants, des gens considérés auraient appuyé la demande de monsieur. Mais j'ai réfléchi qu'auprès d'un homme du caractère de mon oncle, rien ne peut balancer cinquante mille écus de rente et l'avantage de marier sa fille sans lui donner de dot. Mes chers enfants, on m'accorde quelque esprit, de l'imagination, et je vous avoue qu'il ne se présente à moi aucune idée à laquelle je puisse m'arrêler.

— Je ne ressemble pas, dit le baron, à ces écervelés qui veulent tuer un homme pour l'empêcher de se marier à son gré; mais je voudrais bien que ce marquis, qui ne fait que des sottises, se permit de me faire une querelle d'éclat. — Vous me faites frémir ! s'écria Sophie. Exposer vos jours ! perJre la vie peut-être ! Vous voulez donc que je meure avec vous! — Allons, monsieur le baron, vous lui baiserez les mains une autre fois. Raisonuons : nous n'avons pas de temps à perdre. D'après ce que vous m'avez dit de ce marquis, il est impossible qu'il soit quatre jours ici sans faire quelque chose qui déplaise à mon oncle, et que nous aurons le soin de bien envenimer. L'essentiel est de gagner du temps : bornons-nous à cela pour aujourd'hui. — Voyons, cherchons, ma cousine. — Sophie feindra d'être malade. — Mais, madame, le médecin découvrira la ruse. — Faut-il tout vous dire, monsieur le baron? Depuis que ce mariage est arrêté, Sophie a toujours été indispo.sée ; vous seul avez pu la rendre à elle-même. — Oh , ma cousine ! comment vous permettez-vous de dire... — Ce qui a fait tant de plaisir à monsieur?... C'est malheureux, en vérité. Allons, dès ce soir tu sentiras du malaise, un mal de tète quelconque; tu paraîtras accablée, triste. — (^ela ne me sera pasdiSicilc : il mesuflira de penser à M. d'Oliban. — Bon. Demain tu seras réellement malade; on mandera le médecin, il fera des ordonnances, et je jetterai les remèdes parla fenêtre. — C'est très-bien, madame, c'est admirable. Mais je supplie mademoiselle de n'être pas malade jusqu'à garder sa chambre. — JNon, non, ce serait vous séparer, et je ne veux pas que vous le soyez. Sophie aura besoin de dissipation , d'un peu d'exercice. Elle résistera; j'insisterai; elle viendra chez moi, et vous y serez; elle fera un tour ou deux dans le parc, et vous lui donnerez le bras. Est-ce cela, monsieur le baron?

Vercelle, hors de lui, tombe aux pieds de madame Descourtils. La porte s'ouvre... c'est Zéphire. Il n'a pu se présenter à M. d'Apremont, qui repose encore. Il a cherché madame Descourtils, qui représente son oncle quand il n'est pas visible. 11 lui remet le billet du marquis et se retire. Mais le coquin a vu le baron aux genoux de l'aimable cousine; il ne doute pas qu'ils soient au mieux ensemble, et il se propose bien d'amuser son maître d'une anecdote nouvelle et piquante.

L'heure ordinaire du réveil était passée, et on ne s'en était pas aperçu. Madame Descourtils sort; elle va, sur la pointe des pieds, écouler à la porte de son oncle; elle entend quelque chose, elle rcvientr

L'OFFICIEUX

— Hfscemlons dans le parc, dit-elle, et ayons l';iir de causer de choses iDililWrinti s.

:>l. d'Aprcmont étendait les bras, et poussait un dernier ));*iillement devant une dis croisées de si cluinlirc 11 voit nos promeneurs, et les appelle avec un hom, hoiii On revit-nt à lui avec empressement, on s'eiitime trop licureiix de compl.iire à celui dont on altimi quelque chose d'essentiel. — t'orlile» ! dit le papa, j'ai dormi aujourd'hui plus longtemps que de coutume. Celle ch.isie m'.ivail fitifjui'. Voyons, mesdames, à quoi passerons-nous la soirée? — INous ferons ce qui vous plaira le mieux, mon oncle. — Moi, moniieiir, je suis à vos ordres.

— Tu ne dis rien, Sophie. — Papa, je me sens un peu indi^po.sée. — Cela ne sera rien , mon enfant. I)u reste , je n'entends pas te gêner. Tu causeras avec tu cousine; et nous, h.iron. que ferons-nous? Je n'aime pas les cartes. — Amusemc ut futile, monsieur. — Il y a pourtant des femmes qui passent À cela la moitié de leur vie. Quel jeu joui'z-vous, mon cher Yercillc ? — Mais, le trictrac, les dames, les échecs... — Les échecs! ^ ous joue/, aux échecs? j'en suis enchanté. J'aime passionnément ce jeu-là : il csl l'image de la guerre. Asseyezvous, mou ami, et coHinnnrons.

Le papa, asset hon tacticien, avait des prétentions sans bornes aux échecs, il ne remuait iws une pièce, qu'il ne rappelât une marche du prince Eugène, de Tureiine ou de Maurice de Saxe. Il voulut qu'on admirât la profondeur de ses comliinaisons. Cependant le baron reconnut bii'iitùt qu'il n'était pis de sa force. Il inénai^ea son jeu de manière à disputer la partie jusqu'à la tin, et poliment il la pirdit. — A ous êtes fort, monsieur. Il a f.illu toutes mes coiMbiniisons pour que je vous gagnasse. Je vous donne votre revanche... M.ilgré ses combinaisons, .M. d'Apremoiit la perlit. — J'ai été dislriit, corhleu! j'ai été distrait. — Je crois m'en être aperçu, monsieur. — Vraiment?.... Jouons la partie d'Iionneur... M. d'Aprcmont la gagna, et cela devait être. Il était heureiii, très-heureu\ en ce moment. Il ne cessait de parler de la force du baron, moyen déjà usé de faire valoir la sienne.

— Je regrette beaucoup que mon gendre futur ne sache pas ce jeu-là. Ah! c'est un homme aimable, et par consétjuent superficiel. Il faut des tètes comme les noires, baron, pour vaincre les difficultés que présentent les échecs... Qu'as tu donc, ma Sophie? Tu m'inquiètes.

— Papa, j'ai un grand mal de tète. — Ma nièce, conduis-la chez elle, et fais-lui prendre qui'lipie chose, du thé, de la camomille, que sais-je, moi! Va, mon enfant, va. Demain matin j'irai savoir de tes nouvelles.

Le baron s'était aperçu que le vieillard ét.iit mauvais, très-mauvais joueur. Il lui avait vu froncer le sourcil à chaque coup décisif dont il était inenicé, et un gros rire s'échappait quand son adversaire avait eu la complaisance de ne pas le consommer. Di'ux ou trois corhleu bien ronfl.mts avaient suivi la perte de la seconde partie, et des plaisanteries assez vives avaiint succédé aux éloges, après le gain des deux autres. Vercclle se promit bien de perdre toujours deux parties sur trois.

Il se retira dans sa chambre, oii il passa la nuit tantôt à dormir, tantôt à penser à Sophie 11 se rappelait avec délices ce qu'elle avait fait pour lui, ce qu'elle allait faire eocorc. Un mot, un sourire, un repard , un mouvement, indifférenis peut-être, mais qu'il avait interprétés, se retraçaient à sa pensée. Le jour le surprit bercé par ses douces rêveries. Les amants se rapprochent facilement de la nature : les premiers rayons du soleil, la verdure qu'il colorait de ses feux, l'émail des fleurs, le gazouillement îles oiseaux, qui chantiicnt leurs amours et leur bonheur, l'appelèrent dans les jar iins, dans le parc. Il ne voyait, il n'entendait que des êtres heureux. — Hélas ! se disait-il , l'ordre social a tout interverti. Un a opposé au stntimentdes lois, des autorités, des distinctions, des vues d'intérêt. L'homme dégradé n'est plus que le jouet des préjugés, des préventions, des passions factices que fait niitre la civilisation. J'adore l'êtr,- dont je suis aimé; nos cœurs ne cessent de s'élancer l'un vers l'autre, et des iostitutioiis cruelles nous séparent.

Il est distrait de ses idées philosophiques par le bruit des fouets, des chevaux et des roues : c'est tt'Oliban qui arrive, qui descend de sa voiture, et qui ne conçoit pas qu'on ne soit point levé encore, lorsqu'il l'est depuis deux htures. Le buon est loin de le chercher; mais le marquis apprend qu'il est dans le parc: il court à son camarade, non qu'il soit eiilrainé par l'amitié, ni.iis il est intruit de l'amour de Vercelle pour madame Ucscourtils, et le besoin invincible de se mêler de cette a(f.iirc-là est son stimulant et sou guide.

— Je ne vous croy.iis pas ici, mon cher baron; mais, hier soir, Zé|ih Te m'a ippris cerlaii,cs choses... Lis gens raisonnables ont donc aussi leurs faibl.sses. Vous voila donc amoureux; ma foi, je vous fais mon compliment: madame Uescourlils n'est plus de la première jeunesse, mais elle est jolie, aimable, spirituelle, et je lui crois un caractère excellent. J'aurais dii me douter de quelque cho e, à un certain bal donné par la comtesse d'Urfeuil : vous avez été assidu près de 1 intéressante veuve; miia je ne suis ni curieux, ni observateur, et j'avais oublié tout cela.

rtli ri, 011 en êtes-vons? On vous écoute favorablement, je le •ais; mais cela ne sufiit pas. Vous êtes-vous ouvert au cher oncle? A-t il bien reou vos propositions? A quand la noce?

Le pauvre baron, étourdi de cette sortie, ne trouvait pas un mot; il ne pensait pis même à répondre. Il était tout entier à la position

nouvelle où le marquis allait le metlre, et il bénissait son étoile de ce que 'Zépliire ne l'avait pas surplis aux «inoux de mademoiselle d'Apreuiont; ce qui serait infailliblement arrivé s'il fût entré quelques minutes plus tôt.

— hh bien ! mon camarade, vous vous taisez ? Toujours modeste et réservé ! Ecoutez-moi. J'épouse midcmoisclle d'Apremont, et je ne la lais-erai pis ici, sou père doit s'y attendre. Vous avez peu de fortune; niad.ime Descourtils n'est pas plus riche ipie vous : il n'est pas possible que vous teniez une nriison. M. d'Apremont ne peut vivre seul, et voire mariage lui assure de la société et des soins. Madame la baronne lui restera, et vous viendrez passer vos scracsties au château. iWstce pas cela? Allons, parlez. Le futur beau-père ne me refuse rien : voiiltz-voiis que j'arrange votre mariage dans la journée?

Que Verci Ile consentit ou non, il avait lieu de craindre que son amour prétendu devî.it l'histoire du chiteau. Cependant, pins il réfléchissait, plus il s'.'pplau. lissait que le m.irquis eut pris aussi complélenient le change. !\lais il ne pouvait se dérninr à f ire jouera uiaduue Descourtils un rôle l'U-.lessous d'elle. Il résolut d'ôtor au marquis tout espoir de sucrés, en lui avouait qu'il aimait beaucoup, mais iju il n'avait pas le bonheur de plaire, et qu'il n'cnlendait pas devoir la main de madame Uescourlils à l'autorité de son oncle.

— Vous aimez beaucoup, vous ne plaisez pas I cela n'est pas croy.ible, baron. Que diable faisiez vous hier soir aux genoux de madame Descourtils? Celte posilion est celle d'un amant heureux; on ne la prend pas pour se plaindre des rigueurs de sa belle... Ah! je vois ce que c'est, .l'ai fait quelques maladresses dans ma vie, et vous me redoutez. Mais celle an'.iire-ci doit aller d't Ile-même, et je vous ié|iète que je n'aurai qu'un mot à dire à iVl. d'Apremont. — Moiisii-ur le marquis, écouttz-nioi attentivement, je vous en prie, et n oubliez rien de ce que vous allez entendre, .l'aime madame Uescourlils, et je n'en ai reçu q le des marques de froideur. Je suis tombe hier dans un accès de desespoir que je n'ai pu modérer, et qui l'a eff.a\ée. Je me suis jeté à ses pieiis ])our lui demander pardon et implorer l'oubli d'un trans- ))ort insensé. Tombée de mon ctat. et surtout de mon repentir, elle m'a répondu avec la plus grande bonté. Mais, pour faire cesser des poursuites qui la l'alignent, elle m'a avoué franchement que son cœur n'est plus à elle. Voyez maintenant, monsieur, .si vous voulez lui susi-iler des perséciiiions en faisant connaître à son oncle des sentiments qu'elle ne pi ut partager.

— Voila qui est extraordinaire : je suis le seul officier du régiment qui soit heureux en amour. Il y a clone un malin géuie qui plane sur les chisseurs des Vosges?... Vous me permettrez au moins de parler à madame Uescourlils, de chercher a la délrompcr s.ir les perfections imaginaires qui l'abusrnt. — Ah! par evemple,ce ser.i me rendre un service essentiel. Mais pas un mot à M. d'Apr.'raonl, s'il vous plait. — fc.h, non ! eh, non ! la chose est arrêlée. — Jlais quel est ce rival? Le connaissez-vous? — Elle a refusé de le nommer. — Il ne lui convient pas, voilà qui est clair. Une femme de vingt-huit à trente ans, maîtresse de ses actions, avoue l'amant dont elle n'a pas à rougir. — Vous allez un peu loin , monsieur le marquis. Si le parti , au contraire, est tellement au-dessus d'elle... — Ah! oui, j'entends. Quelque jeune écervelé, qui lient à une famille illustre, que ce mariage afiliger.iit. — Convenez au moins que cela peut être, et apprenez à ne jamais précipiîer votre jugement. — Il est possible encore que l'amant aimé soit arrêté par un deuil, par un procès; que sais-je, moi? JN'importe. je parlerai a votre aimable X'euve, et je vous servirai chaudement. Je fais mon affaire de la vôtre, soyez-rn sûr.

Ver,celle ne savait trop jusqu'à quel point il pouvait compter sur la discrétion du marquis. Mais il avait fait ce qui était en lui pour que madame Uescourlils ne fût pas co'uproinlse, et il ne chercha plus que l'occasion de lui faire connaître ce qui venait de se passer. Il essaya de plusieurs prétextes pour se déf.tire du marquis, qui avait toujours quelque chose à lui dire. — k propos, baron , j'ai préparé à M. d'Apremont quelqin s soirées agréabbs. 11 aime beaucoup les échi-cs. — Je le sais. — Je suis lié avec f'hilidor. Je lui ai envoyé un cabriolet; je lui ai écrit quatre mois. Il arrivera ce soir; je le présenterai sous un nom suppose, et nous jouirons de la surprise et de la satisfaction de mon très-futur beau-père. — Voilà qui est bitn vu, parlaitement vu. Je vous reconnais à co trait, mon obligeant camarade. Mais pas de vilain tour aux femmrs, cela est indigne de vous, .le crois qu'il est temps que nous nous présentions ^ux maîtres <iu château. — Nriit heures etdimie... Il n'y a pas d'indiscrélion à se faire voir à cett» heure-là, à la campigne

Tout était en l'air dans la maison. Sophie avait eu nue nuit fâeheuse, et elle soun'ralt réelU ment de l'inquiétude de son père. Ues domestiques étaient en course : l'un allait à (Jrléans, un antre à Paiis; il semblait qu'on ne put rassembler assez de médreins. Les femmes préparaient des boisions rafraiebissanles qu'on avait commandéis sans savoir pourquoi, et qu'on coiitrimandait sans motif. Vercelle l.iissa le marquis avec M. d'Apremont. Il courut à sa chambre; il écrivit à madame Uescourlils un billet assez détaillé, et il rejoiguit son camarade et le seigneur du chàlean.

Le marquis ne put s'empêcher de demander la permission de voir sa charmante future. C'est un terrible méliir que celui d'un coureur de dot : il faut toujours feindre ce qu'on est loin de sentir. Le bar»n

L'OFFICIEUX

proTitii sans rien dire de la permission accordf'c i son camnraili;, et pciiil 'lit que dOliban débitait des lieux communs, le billet parvint à son adreiisc.

(Jiciiul il eut parli^ que ses tendres plaintes sur l'Indispositlnn de Sopliie fiiii'iil t'jiuisiH'S, que la somce île ses soupirs fut l irie, il prit d'un air leste et (aniilier la main ilc madame Descourlils, cl il la eonduisit dans l'embrasure d'une croisi'e — AU cà ! rua charmante cousine, j'ai à me plaindre de vous. — Kt en quoi donc, mon ainidile cousin ? — J'aiiue biaucoup ukui camarade \ercelle, et vous le dt'sespériz. C'est un jeune homme plein de mt'rite. qui vous adore, qui vous couvieul, et vous lui préférez je ne sais qui. — Kn vérilé, marquis, je ne vous comprends pas. — Oh , que si ! oh, que si ! Les femmes entendent de reste quand on touche une certaine corde; mais qiK Iqiielois elles ont leurs raisons pour dissimuler. — Plaira-t-il à monsieur le marquis de vouloir être plus cl.iir? — le vais ni'expliquer, puisque vous le voulez, et vous aurez l'air d'apprenilre ce que vous Stvez mieux que moi... Madame Descourlils s'aperçut enfin que, de l'autre bout de la chambre, le baron ne cessait de lui f.iire des signes.

— Je vous deaiamle mille panions, monsieur le marquis, mais il faut que je sorle un moment. — Citle conversa lion vous embarrasse; vous croyez m'échappi r... mais .. — .l'espère que vous ne prétendez ni me retenir, ni me suivre... Ces derniers mots fuient |)roiioncés d'un Ion si solennel, que d'Oliban ne sut que répondre, et qu'il resta cloué à sa place.

Au bout d'un moment, madame Descourlils rentra en riant aux éclats. — Vous ne perdez pas de temps, monsieur le marqui-, et vous servez vos amis chaudement. Vous preleiidez donc que je me marie pour vous? — JN'oii , madame, mais pour Vercelle. — Je vous donne ma parole d'honneur que je ne l'épouserai jamais. — INe jnri'z pas, je vous en prie ; c'est vous ôler la possibilité de revenir. — Oh 1 je n'en ai nulle envie. — Et vous compUz persévérer dans votre aveuglement?

— J'en jure par votre amour pour Sophie. — Et vous croyez que je m'en tiendrai à des plaintes stériles, que je me bornerai à déplorer le sort de mon ami ? — ]\on , non ; je sain que vous n'êtes pas capable de cela. Vous direz à mon oncle ce que vous savez et ce que vous ne savez pas. Il me parlera en faveur de monsieur; je lui répondrai que je veux rester veuve , et tout sera fini.

Des voilures, des chevaux de selle qui entraient dans les cours interrompirent un dialogue que le manpiis se proposa bien de reprendre à la première occa.sion. Le baron se hâta de présenter la main à l'aimable cousine. — Laissez parier d Oliban , lui dit-elle bien bas : son erreur nous sera utile. Mon cher oncle criera d'abord; j'y suis accoutumée. 11 rira plus tard et le public aussi , car ceci percera quand on vous verra épouser Sophie. — Ah ! si j'étais assez heureux !... — Plus bas, baron , plus bas. Le marquis est sur nos talons. — Ah, ah , vous lui donnez des espérances, et vous voulez me le cacher! Cela n'est pas bien, cousine. Vous savez quel tendre intérêt je vous porte à tous deux.

Deux médecins d'Orléans . un de Pilhîvier; , un de Dourdan , et le célèbre BI. Petit, qui arrivait en poste, inlerrompirent encore la conversation. Conduits par M. a'Apremont, accompagnés de madame Descourlils, de d'Oliban et du baron, ils se rangèrent autour du lit de Sophie avec la gravilé d'usage. Le pouls, la langue, les yeux furent d'abord examinés par VI. Petit, bien entendu : les autres n'étaient plus là que pour opiner du bonnet doctoral, et toucher ensuite leurs honoraires. Après des questions, des inlerpellalions et de longues réilexions, BI. Petit dit à l'oreille de M. d'.\premoiit : — Il f.iut m»rier mademoiselle sans délai; le pouls indique une passion violente... — J'en connais l'objet, répond tout haut le papa. C'est le marquis d'Oliban ; elle en est folle , et ils seront unis dans six jours. — Il y a aussi des vapeurs d.ins son fait. Voyez vous ces larmes qui coulent sans motif, et qui ne sont pas de joie. Sophie prend les mains de son père ; elle l'attire ; elle le presse dans ses bras ; elle le regarde avec une expression...

— La reconnaissance de la jeune personne, reprend le docteur, passe les bornes oïdin .ires. Je vous engage, monsinir, à avancer le mariage. Ke serail-ii pas po.isiblo que demain... — Cela ne se peut pas, monsieur. Rien ne sera prùt que la veille du jour que j'ai li.vé. — PaidoiiiKZ-moi, mon père. J'ai abusé de votre confiance; je ne suis pas malade. iMais, au nom de Dieu, ne me s.'-crifiez pas. J'aime le baron, j'en suis tendrement aimée ; con i-ntez à notre b.onheur. — Voilà du délire, s'éciic d'Oliban. Vercelle adore madame Deçrourlils, qui ne peut pas le soufl'rir. — En efl'et, poursuit le médecin, le sang est dans une agitation excessive, et il est évident qu'il se porte au cerveau. Des bains de pieds, un régime rafraîchissant, et la célébration du mariage aussitôt que vous le pourrez.

Sophie avait à peine cessé de parler qu'elle se repentit de s'être laissée aller à sa franchise et à ce qu'elle devait à son père. La réplique du marquis lui avait ôté la faculté de rien ajouter. Le tlocteur voulut bien prendre son silence pour du calme, et il invita to t le monde à se retirer. Madame Descourlils resta seule ,Tvec .^a rousine. Elle lui expliqua les paroles inintelligibles pour clic que d'Olib-in venait de prononcer, et elle retourna au salon.

I.à commençait une grjnJe explication entre M. d'Apremont et le marquis. — (^ue diable conliez-vous la-luul sur l'amour prétendu du baron pour ma nièce? — Je vous ai dit la vérilé, monsieur. — Quoi,

réellemrni, l>..ron, vous tin amoureux de madame? — .Monieur....

monsitiir... Ji- ne .s,iis.... j'ignore — Je ne sais, j'ignore P.irlez,

madame. Eil-il vrai que le iiaron vou« aime? — Il f^ul bien que cela soit, puisque M. d'0!ii,.,n le dit. — .Ma iiir.e, M. de Vercelle eonimît la guerre, les échecs; il est bon vivai.t et clusseur déterminé; il m'a rendu un grand servici', cl, ma foi, je ne dis pas que... — .M.iis, mon omle , vous metlez a toul ce que vous (ailes une précipitation.... — Qui ne te déplaît pas trop, conviens-en? Le baron ii'eit pas riche, qii'imporle? Tu resteras avec moi, et ton mari vicndr.i p.sier ici ses quartiers d'hiver. — Voilii précisément, s'écria le marquis, coiiiuient j'avais arr.uigé celte an'.iire. — Nous reviendront là-dessus quand le mari.ige de ma fille sera terminé.

Pcr.onne ne s'opposant aux vues que venait de développer M. d'Apremont, il crut qu elles étaient adoptées. Le marquis ne inanqu.i pas d'atlnbuer à la chaleur de ses sollicitalions le conse>iteni<'ii4 tacite que venait de donner madame Desconrlils. Le baron sortit avi c elle pour se consulter sur les embarras nouveaux que tout le monde s'était accordé à leur susciler. 11 semblail en effet qu'il y eùl nue conspiration générale contre l'amour. — Allez, mes amis, leur dit M. d'Apreniont, allez parler de vos tendres sentiments. Ils seront binitol couronnés. (Jiie disiiz-vous donc là-haul , marquis? Vercelle adore madame Descourlils, qui ne pi ut le so.ffiir. — Il le croyait. — Il le craignait. — il me l'a dit. — (jue diable, vous voyez que ma nièce ne s'est pas permis la moindre observation. Ecoulez donc; elle ne s'est peut être pas souciée de vous mettre dans sa confidence : vous avez une certaine réputation... — l'aut-il vous parler franchement? eh bien Ijel'ai pensé comme vous.

Le comte n'était pas en état de marcher encore, et il bniiillail d'impatience dans sa chainlire. Oue fait Vercelle à .Apremonl? Kst-il bien vit du seigneur? Est-il convenu de quelque cho>e avec la demoiselle et sa cousine? (Juel plan ont-ils adoplé pour supplanter le marquis? — Ma foi, s'écria-lil , la curiosité et l'iiupatience me font plus de mal que ma blessure, et je n'y saurais tenir plus longlemps. Il fait mettre des chi-vaux à sa calèche ; il part, il arrive au château ; il est reçu avec la cordialité ordinaire aux gentil hommes campagnards et la déiérence due à sa naissance et à son grade.

Sophie sentait qu'elle avait poussé les choses un peu loin. Il suffit d'une indisposition pour faire différer un mariage. L'amant peut insister et se plaindre; mais les parents savent qu'une jeune personne a, dans cerlaines circocistances , le plus grand besoin de toute sa santé. Il n'était donc pas à craindre que M. d Apremont voulïit absolument tenir au jour qu'il avait fixé, et il était in lispensable de lui rendre sa tranquillité. Telles étaient les réflexions que madame Descourlils avait communiquées à sa cousine. Sophie se leva et descendit au salon. Sa présence fit la plus douce impression sur le cœur de son père. Il l'embrassa, se félicita, pressa la main du marquis. Cela voulait dire : Il n'y aura rien de changé à nos arrangements.

On allait se meure à table, lorsqu'un laquais avertit d'Oliban rfu'on le demandait à l'antichambre II sort et rentre un instant après introduisant un homme d'assez bonne mine. — C'est M. Du, ré, dit-il au futur beau-père, mon ami particulier et fort joueur d'échecs. Il a entendu parler avec éloge de voire talent en ce genre, et il m'a prié lij lui proonrer l'occasion de se mesurer avec vous. — SI. Dnpré est le bienvenu. 11 dînera avec nous. Il est donc vrai, monsieur, qu'on parle de moi dans le monde? Je suis d'une assez jolie force, j'en conviens ; mais, qu'on s'en occupe à Paris, c'est ce que j'ai de la peine à concevoir. Au reste, j'accepte votre défi, monsieur, et quand j'aurai fait na sieste, ma foi, nous bataillerons.

Le baron rc.garda la cousine d'une certaine manière. Ses ycui lui disaient : C'est Philidor. Ceux de l'aimable veuve lui répondaient : Je le sais bien, et le marquis de s'écrier : — Voyez, voyez, comme ils se regardent. Doutez-vous maintenant qu'ils soient bien ensemble? Allons, il est clair qu'ils se sont défiés de moi.

On avait quitté la table. Vercelle tira d'Oliban à part: — Mon camarade, vous seul ici connaissez Philidor. Il convient que vous l'amusiez jusqu'au moment où M. d'Apremont se rendra à la société. — A qui dites-vous cola, mon cher baron ? Je vais le faire jouer au billard, au volant, au ballon, à tout ce qu'il voudra. Le comte, \ercellc, madame Ocscourtils et Sophie s'enfoncent dans le parc. Ils y cherchent un en 'roit oii ils puissent parler librement, sans crainte d'èlrc surpris.

— Je ne conçois rien, dit d'Orville, à la marche que vous avez adoptée. Madame a laissé croire à son onc\« que Vercelle l'aime et qu'il est payé de retour. M. d'Apremont a donné son conseulcment à liiir union; voilà le roman terminé; d'Oliban n'aura plus rien à faire, et vous l'aurez sans cesse sur les bras. 11 faut remettre en scène le rival préféré du baron; il faut piquer la curiosité du marquis, et cela n'es pas difficile; le poussera chercher, à déterrer ce ri\al, et à vous laisser ainsi maîtres de vos actions. Mais, comme il faut toujours mettre la vraisemblance de sou côté, il est néressaiie de faire cnicndre au marquis que madame n'a paru consenlir que parce qu'elle redoute le caractère violent de son oncle, et qu'elle tient plus ipie jamais à l'inconnu qui possède son cœur : Vercelle se chargera de cette partie Je la scène. Moi, je désolerai d'Oliban en li>i proleslant que je connais le rival heureux de son camarade et en refusant de le lui nommer. Je laisserai cependant échapper quelques mots qui lui feront soupçonner

L'OFFICIEUX

quelle est la ville qu'il habite. C'en sera assez pour le tenir dans une aciivili' coiUiiiui'Ile. Mais ceci ne servira qu'à nous faire gagner quelques jours. 11 f.iudia eiil'iri agir oflVnsiveiiR'iit, et nous n'avons pas encore la moindre iilcc sur le p.irli (|ue nous prendrons. Quoi ipi'il arrive, le inar(|uis n'épousera pas madi'nioiselle ; je le tuerai plutôt que de le laisser laiie ce niaria;;c. — Oli ! le tuer, monsieur le comte, ce serait passer la pl.iisanteric. — Je ne plaisante jias, madame, je le hais à la mort. ï^i vous saviez ce qu'il m'a fait !.... Ab, ah ! voilà une jolie maison là -bas, au bout de cette avenue. A qui appartient-elle? — A un marchand qui a voulu se donner les airs d'a\oir un château, des maîtresses, des chevaux, des voitures; qui, par vanité, n'a jamais rien su refuser à s.^ femme, et qui vient de f.iirc banqueroute. La maison est à louer, cionsicur le cpmtc, et si vous voulez Ctre notre voisin....

— Il faut pour giioiir lo malade, dit le docteur, des Lains de pieds, lin rcgiujc rafraîchissant et la célcbratioii du mariage aussitôt qu'on pourra.

— .\ votre tour, madame, vous croyez plaisanter, mais j'sdopîe votre idée. Nous ne pouvons , le baron et moi , rester clcrnellenient cLtz M. d'Apieuiont, et il peut se présenter lille circonstance qui nous ohlijîc à avoir uii camp retranché. Le plus faillie avantage que nous retirerons de cette habitation sera d'y parler en sùielé quand nous voudrons fL-riner les portes, et de voir tous les jours M. d'Apreinout et sa charrcante demoiselle sans leur être à ch.irge. Je suis décidé; je loue la maison.

— Oii dtcs-vous donc, mesdames et messieurs? criait le marquis de cinq cents pas de di.st.ince. \'enez, venez donc. La grande partie d'échecs va commencer. On se lève, on s'empresse, on se hâte, on joint d'Oliban en ri.mt, en jouant, en fredonnant l'ariette du jour.

Les tnnemis sont en présence. — Quel avantage voulez-vous que je vous fasse? demanda !\1. Oui. ré à M. d'Apremont. — Comment, quel avantage? Corbleu , nous jouons à but. Je jouerais avec Philidor luimême que je n'accepterais pas un jiion. iM. Hupré se pique, il ne répond p.i s un mot; mais il joue tout son jeu. En moins (le dii minutes, M. d'.Xpremont est cilrx et uuit.

— Corbleu, monsieur, on ne gagr.e jias ainsi une partie d'échecs en un tour de main. Il y a là-dessous quelque chose d'eitraordintirc. Monsieur le marquis, vous regardiez M. I)u|iré d'un air qui faisait sur moi un effet singulier. Vous .-.viez le nez sur l'échiquier, et je ne voyais pas mes pièces. Eloignez-vous, je vous en prie. Monsieur, je vous demande ma revanche.

M. Dupré enlevé une, dcu\, trois parties. Le seigneur chritelain est furieux. 11 se lève, il marche a grands pas; d'Uliban l'aborde d'un air tout à fait agréable, et passe son bras sous le sien. — Possédez-vous, papa, pos.sédez-vous. Il n'est jias étonnant que vous soyez battu : vous veocz de jouer avec Philidor. — Avec Philidor! — Vous n'aviez pas encore eu ce plaisir-là : c'est moi qui vous l'ai procure; ne suis-jc pus

bien aimable? — Comment, monsieur, vous me mettez aux prises avec le plus fort joueur d'échecs de l'Europe, et vous ne m'en prévenez pasl

— Je m'en suis bien gardé : j'ai voulu jouir de votre surprise, de votre adoiiration pour monsieur. — Vous avez voulu jouir de ma défaite, de mon humiliation ! Corbleu, c'est une mystification que vous vous êtes permise , monsieur. Je ne vous le pardonnerai jamais. — Mais vous prenez les choses avec un séricu.\!... — Ne faut-il pas que je rie pour amuser monsieur? JN'e me ménagez plus de surprise de ce genre-là, je vous en prie.

— Pardon, monsieur Philidor. Je suis naturellement vif; mais ce n'est pas du tout à vous que j'en veux. Pour vous le prouver, je vous demande une leçon. Voulez- vous me la donner? — Très-volontiers, monsieur.

— Ou peut avouer partout qu'on est l'élève de Philidor. Mais être battu par un BL Dupré , qui n'est connu de personne , c'est en vérité trop fort. Ah, marquis, vous voilà à présent sur mes épaules. Vous êtes un terrible homme. Allez dire quelque chose d'aimable à ma Sophie, allez.

Sophie , sa cousine et le baron avaient joui de cette scène. — S'il pouvait en faire encore trois ou quatre comme cela î se disaient-ils à l'oreille. Le comte était allé voir la maison à louer, et il ne rentra qu'avec le sous seing privé de location dans sa poche.

Le marquis se plai;;nit à Sophie de la sortie plus que vive qu'il venait d'essuyer. — Mon oncle est comme cela, dit madame Descourtils; mais il est pbin de qualités, et nous l'aimons tendrement. Cependant il n'a jamais voulu nous accorder une chose à laquelle nous tenons essentiellement. — Qii'csl-co donc, charmante cousine? — Il ne part jamais pour la chasse sans nous laisser dans une inquiétude morlelle. Hier il a failli y perdre la vie, et demain il veut courre un chevreuil.

— J'entends. Vous vou Iriez le dégoûter de cet amusement. Cela r'est pas facile. — Vous avez tant d'imagination, mon petit cousin ! — Oli... voyez comme il a rern la phu'siintcrie que je viens de me pcrmetirc.

Les pôcheurs font sauter un des volets, et le marqais s'élance en leur muuliaut une bourse pleine d'or.

— Monsieur le marquis, dit mademoiselle d'Aprcmont du ton le plus doux, vous ne connaissez donc pas l'idylle chariuante intitulée la l'/aklle, et qui huit par ces deux vers :

Heureux qui répand des bienfaits,

Et comme toi cache sa vio.

— J'y suis , mademoiselle , j'y suis. Il faut rendre le service et cacher la main qui le rend. — Eh ! sans doute, monsieur. — Je ne vois plus qu'une difliculté. — Et laquelle ? — C'est que je ne sais comment m'y prendre pour... — Eh I mon Dieu, vous aviez tant d'imagin.jlion ! Ma cousine s'y connaît, et elle vient de vous le dire. — Psr exemple,

L'OFFICIEl'X.

ie ne suis jias embarrassé île faire manqm r la cliasse de demain; msis les autres? — Nous trouverez des moyens. — Ma foi, cela pourrait bien être. — ()ue mon oncle nous reste demain, et nous venons après.

Vous êtes vraiment ol>li;;eanl, monsieur, lui dit le comte en le

tirant à l'ccarl; mais vous ne calcule/, pas assez les suites des services que vous rendez. Ce que vous me proposer, de f'ire demain est sans doute une action louable ; niaii vous n'avez pas ri lléclii qu'eu voulant servir le baron vous exposez niniTjine Descourtils à des désagréments

sans nombre. ICIle est folle de notre camarade. — \'ous l'avez cru,

p»rce qu'elle n'a rien répondu à sou oncle; mais pouvait-elle s'cxposei- à sou burlesque ressentiment? Vous devez maintenant connaître un peu !on caractère : on dil que pendant la promenade que je viens de faire il vous a fait une scène.... — Que diable ! elle et le baron se rejîardent sans cesse en souriant: ils ont toujours quelque chose à se dire à l'oreille... — C'est pour détourner les soupirons de l'oncle, et peut-être pour vous tromper vous-ni«''me. — Et Vercelle se prête à ce manége-là? — Ob, il Cot plein de délicatesse et de générosité. — Je le sais bien, parbleu, et cependant je ne peux .ijouterloi .i ce que vous me dites. — Je vous p.irle avec eonnaiisance de cause, .le connais l'homme que m:idame Descourtils voudrait épouser. — Yraimenl! —

qui a duré quinze mois, qui a coulé vingt milb: francs, et que M. i!'.\preiuont a pi.rdu. Il a juré une li'iue éternelle i» la partie adverse, et

Madame Descourtils.

Il était l'ami intime de son mari. Le cher homme , au moaient d'espiicr, a uni leurs mains et a fait jurer à sa femme qu'elle n'épouserait j.-imais que lui. — Bah, croyez-vous que ces serments-là engagent réellement?— Madame Descourtils tient à sa parole. — Qu'elle ait des scrupules, j'y consens; mais ils ne tiendront pas contre l'amour qu'elk a pour le baron. Je vois clair, monsieur le comte. î\c poul-ou pas la débarrasser de cet homiue-là sans qu'elle ait rien à se reprocher? — El comment? — Ah, comment?... D'abord, il faudrait que je le connusse. Son nom , s'il vous plaît ? — Trouvez bon que je le taise. — Ma foi , que madame Descourtils l'épouse ou ne l'épouse pas, que m'importe après tout? Je suis bien bon de me casser la tète de tout cela. — Oh, mon Dieu, comme vous vous découragez proroptement! — Vous voyez que je suis prêt à tout faire pour Vercelle, et vous ne voulez rien dire. — Tout ce que je peux vous apprendre, c'est qu'il demeure à Orléans et qu'il y tient un rang distingué. — Eh bien, qui empêche madame Descourtils de s'expliquer franchement avec son oncle et de terminer, si vraiment elle n'aime pas le baron?

A force de mentir, on est décousu, on se contredit, et on finit par s'enferrer. Le comte se pinça les lèvres ; il réfléchit pendant quelques secondes en faisant semblant de se moucher, de cracher et de prendre du tabac. — Avez-vous entendu parler, marquis, d'un démêlé terrible que M. d'Apremont a eu il y a six ans au sujet d'un morceau de pain bénit? — Mon — je ne le crois pas du moins. — C'était précisément avec rUomme dont je vous parle. Ce différend a occasioané un procès

— Le mariage se fera sans délai, s'écria le papa d'une voH que la sensibilité r^^ndait trcaiblotante.

il tient plus que jamais ù son serment. — Attendez , attendez, je vaii arranger tout cela. Vercelle , un mot, s'il vous plait.

Lr marquis se fixa à sa terre d'Olibin ; il commença par broudlor le curé ave; les paioissiens, etc., etc.

Mon camarade, vous avez un ri\.il, je n'en doute plus maintenant.

Mais je n'ai pas lieu de le croire bien redoutable. — Oh ! il ne l'est

L'OFFICIEUX

qnc p:ir le conspntement de certaine personne... — Qui reviendra à de* sentiments plus f:ivorablcs pour vous. — Puissiez-vous dire vrai ! — Ecoutii, baron. 11 n'y a prisque pas de roman où quelque beauté ne soit culevre de Rré ou de force... — Vous voulez que le baron enlève madame Oescourlils! — Kon, mon'îieur le comte. Fi donc , c'est un moyen usé. ftloi, j'aime le nouveau, l'extraordinaire. — .le n'.ii ja-

( h bie

cnlè-

ni lis ouï dire qu'un amant ail enlevé son riva verons celui ci. — lîravo, bravo ! s'écrie le comte. — Vous éles content de moi? répond M. d'Apremoiit en riant de tout son cœur. Je le crois, COrbb-u : je viens de s.iisir un coup niaf;nifiqiie.

— Uiisoiinons un peu, marquis, dit li' baron. L'enR-vcment que vous proposez est-il dans les principes de riioniu'ielé, d'une pn.bilé rij;oureiise ? — Oli ! allt z-voiis aussi avoir des scrupules ? — Riais si la cUose vous regardait , vous perniellriez-vous d'enlever?... — Je n'y manquerais eerlainenienl pas. — .M'en donnez-vous votre parole d'honneur?

— Hé, sansdoue, mon camarade. Knlevons, enlevons. • — En vérité, dit le romie, votre Idée, nion dur minpiis, est excellente, admirable.

— AU eà ! reprit d'Oliban, c'est quelque cLose que d'eiilover ; niais rcl.i ne snllit jias. (Jue ferons-nous de ce cher lioinmc quand nous le tiendrons? — Oli ! messieurs, quel trait de lumière! — E\plii|u>zvous, monsieur le comte. — Je viens de louer une jolie niai-on de camp;'f;ue. à une portée de fusil d'ici... — Et vous préicndez le mettre 1.1? Ah! i.h ! i.li ! — Un moment, marquis. Demain j'invoie louer ou acheter des meubles à Orléans. Après demain je donne un fyiand soupir. I.e rival du baron y sera. — Vous oubliez que AI. d'Aprcuiont lie peut le soufTrir? — Vous oubliez que M. d'Apremont ne soupe pas?

— C'e^l vrai, c'est vrai.

— J'ai, continue le comte, un intérêt considérable dans un corsaire qu'on vient d'équiper au Havre. 11 charge m linlenant ses provisions à Qiiillibœuf, petit port pre.sque désert, et le capitaine me doit son coiiim .iidenient. C'e^t uu de ces hommes dont on fait ton* ce qu'on veut pour de l'argent. — J'en donnerai s'il en faut. — Vraiment, marquis? — O i, ma loi! Continuez, monsieur le comte.

— Demain je fais disposer iiesrelai4. C'est très-bien vu, dit le marquis. Si on se servait de chevaux de poste , notre homme crierait , on l'entendrait... — El ou le délivrerait. - En vérité, ce cher d'Oliban a une pénétration un que. — Vous me flattez, niousieur le comte. Ajirès?

— Je fais sortir mon homme sous un i>réte.\te quelconi[ue de la salle à manger , on le saisit, ou l'enferme dans une chaise de poste. On court ventre a terre ; on arrête à (,)uilleba"cf ; on remet au capitaine du corsaire le rival , un sac d'or et une lettre; on loge notre homme à fond décale; on met a la voile... — Et on le mène fiùre la guerre aux Angl.iis? C'est charmant, c'est charmant, monsieur le comte. — .^'est-il pas vrai , marquis? Ah <;à ! ne parlez de rien. — Je n'ai garde , parbleu ! Mais vous voudrez bien vous souvenir tous les deux que l'iùée première est de moi. — Soyez tr.mquille ; nous ne l'oublierons pas.

— L'enlèvement ne doit avoir lieu, dites- vous, qu'après-demain, et d'ici là il faut q'ie je m'occupe. Je vais lèver aux moyens d'empêcher HL d'.\prrmont de forcir demain son chevreuil. Tâchez , messieurs , d'amuser un peu ces dames pendant mon absence. ^ Soyez tranquille, roar(|uis, nous nous en charjjcons.

Vercelle court annoncer à sa Sophie et à l'aimable cousine que d'Oliban est d'avis qu'il f:iul enlever son rival quand on ne peut s'en déf.iire autrement. Ces dames pouvaient causer six heures sur ce fond , sans s'apercevoir que l'auteur du projet était absent. Le comte, rancuneui comme un vieux jésuite, était allé mettre sur les pas du marquis deux domestiques sur lesquels il comptait .absolument. 11 ne snllit pis , pensait-il, que ce diable d'homme empêche la chasse de demain d'avoir liCU, il faut le convainere d'en être la c.iuse; et selon les jurisprudences de tous les pays : Testis unus, testis nullus. Il nous faut doue deux témoins.

Le marquis se grattait le front dans les bosquets, précédé et suivi des deux domestiques. L'un cherchait des nids d'oiseaux, et l'autre des violet'es. 1) Oliban jurait tout bas, ce qui prouvait q'ie son ima.",inalion n'était pas aussi riehe que ces dames avaient voulu le lui faire croire. Des bosquets n'ont pas l'étendue de la forêt des Ardenncs, et, à force de marcher cl de jurer , ou finit par en trouver le bout, le marquis arriva, sans y penser, dans la cour oii étaimt les écuries. Un garron maréchal, porlant fièrement sa trousse par-devant et ses tricoises a la main, s'avançait en silllant un petit air. — \\3 foi, se dit d'Oliban , tout moyen est bon , pourvu qu'il réussisse , et j'einploieiai celui-ci, puique je n'en trouve pas de plus ingénieux. — Oit vas-tu comme cela, l'ami? — Je vais voir s'il ne manque pas quelques clous aux chevaux de chasse de not'seigneur. — C'est un bien digue homme que M. d'Apremont. — Il est un peu entêté; mais il donne beaucoup .Tiii pauvres du village. — C'est un homme à conserver. — Je le crois bien, mor.i;iiène. — Moi, j'ai décidé qu'il ne mourra que de vieillesse.

— .le le souhaite comme vous, monsieur. — Tu peux ui'aidcr dans ce louable dessein. — Vr.imeiil, monsieur! — ICt g.igiierbien plus qu'à mi tire des clous aux pieds de ses chevaux. — l'arloiis, mon be.iu monsieur, parlons. — Ton seigneur est fou de la chasse. — Oh ! pour ça, c'est un enragé. — Et quelque jour il s'y cassera le cou ou il s'y fera tuer. — Eh bien! monsieur, que vO'ilezvous que je fasse à cola? — L'ein|iêch. r de chassera l'avenir. — Un moment, monsieur. Si nol'seigneur ne chasse plus, il vendra tes chevaux, et je ne pourrai plus les

ferrer. — Je viens de l'offrir plus que ne te rapporte ton travail,.

Voyons, combien M. d'Apremont a-t il de chevaux de chasse? Six,

monsieur. — Viulà ^i^ Inuis; ils sont à toi si tu veux les piqM,>r chacun à un pied. Us n stnont quinze jours sur la litière , et au iiout de ce temps-là nous verrons. — Un moment, monsieur, parlou.', encore un peu , s'il vous plaît. Si je fais ce coup-là il faut que je me sauve , car je serais assommé pae le seigneur ou pnr not'bourgeois , qui n'est pas plus maniable que lui. Mettez les dix louis, et je suis votre homme.

D'Oiibau paye, et il rentre au château avec l'air vaniteux de quelqu'un qui vient de faire quelque chose d'admirable. Il allait de l'oreille de Sophie à celle de sa cousine; il s'adressait au comte , au baron, et il répétait tout bas : — 11 ne chassera pas demain.

11 rtiit nuit , la leçon d'échecs était terminée depuis longtemps. Philidor, fêté, caressé par le niaîtie du chàleau, avait été forcé de rester. — Tant mieux , tant mieux , d.t le marquis. Vous lui donnerez encore une leçon demain. — Oh! demain, il va à la chasse. — BrI... ra-(Vî» voir...

Sentez-vous la force de ce va-t'en voir? Souvent sur un mot aussi simple un criminel a été convaincu.

Cdapiibe XVII. — L'Enquête, l'Enlèvementi

Dès le point du jour les chasseurs étaient sur pied. Le premier piqueur faisait résonner son cor, qui, dans cette circonstance, équivalait à un boute-selle. Le baron avait devancé l'aurore, et M. d'Apremont le trouva prêt à monter à cheval. — liien, mon ami, très-bien, lui dit le vieux seigneur en lui frappant sur l'épaule. Vous êtes un sujet distingué, et, quand vous serez mon neveu , nous passerons les journées au bois, à table, à l'échiquier. Il paraît que le marquis n'est pas levé encore. Bah! ces damoiseaux-là ne sont pis bons à grand'chose. Celui-ci crie encore taïaut quand on sonne à ta lie. Laissons-le dormir; il nous joindra plus tard si cela lui convient. — Le temps est magnifique. — Oui , mon cher biron , et je me fais une fête ds courre ce chevreuil. 11 nous donnera delà peine. J'ai là-bas de peiiis faillis, où, en cinq ou six sauts, il mettra mes chiens eu défaut. — Je les soutiendrai pendant tnule la chasse et je les remettrai sur la voie. — Bravo, mou Ciiiiiirade, bi.ivo ! Ah! voilà monsieur le con ti".

Un p.defrenicr se présente. Il est abattu , accablé , anéanti. — Qu'as lu, Licvin ? — Monsieur, je suis au désespoir. — Diable ! contemoi cela, mon garçon. — Je ne sais qui est entré hier dans les écuries, après que nous avons eu donné à sonner aux chevaux , mais il n'y en a pas un en état d'êlr;; moulé; ils boileut tous jusqu'à terre. — Corbleu, ceci est violent! Qu'on aille cherclitr mon maréchal. — On y est allé, monsieur. On a commencé par là.

— Comment celle chasse n'aurait pas lieu! je ne m'en consolerais de ma vie. Je vous aurais fait voir mes bois et la vaste plaine qui les sépare. JN'ous allions essayer dix couples de chiens neufs... Mais je n'en reviens pas. Messieurs, il y a là-dessous quelque chose d'extraordinaire. Six chevaux boiteux à la fois! — En effet, dit le comte d'un ton mystérieux, cela n'est pas concevable. — Corbleu, je découvrirai le coupable, et malheur à lui!

Le vieux seigneur prend sa cravache et va au-devant du maréchal, qui sortait des écuries. Son fidèle baron elle comte ne le quittent pas. — Eh bien ! Dupont, qu'est il arrivé à mes chevaux? — Monsieur, ils sont tous piqués au pied montoir de devant, et si bien piqiii* qu'il en faudra des-.oler deux. — Et quel est le misérable?... — C'est sans doute mon garçon, monsieur. Ilier, à la chute du jour, je l'ai envoyé voir s'il ne manquait pas quelques clous à vos chevaux de chasse, et, en rentrant à la fori;e , il a voulu compter avec moi ; il a pris son paquet et il est parti sans avoir soupe. — Mais quelle raison a pu porler ce misérable à faire un jiareil coup ? Ce n'est pas la vengeance : jamais je ne lui ai fait de mal. Il y a quelque chose là-dessous, messieurs, je le répèle, il y a qiielc(ue chose là-dessous. — Je regrette bien, lui dit le comte, de n'avoir ici que des chevaux de carrosse. Les autres sont sur la litière , et j'ai été obligé de les laisser à la garnison Le marquis avait fait partir 1rs sii ns la nuit , et les avait envoyés à Beaugency , pour n'être pas obligé de les prêter.

f'hiliJor ne respirait pas tous les jours un air frais et serein , et il avait voulu jouir d'une superbe matinée. Il s'était levé avec l'aurore et il sç promenait dans les bosquets une feuille rie papier rayé d'une main et un crayon de l'ar.tre. Il travaillait à un air champêtre qui ne s'accordait pas du tout avec les vociférations du seig ;eur. Le musicien, surpris, inquiet même, s'approche, s'informe, interroge. M. d'Apremont s'emporte toujours davantage, à mesure qu'il parle de ses chevaux piqués, et on n'est pis précis quand on est eu colère. Cependant, à travers son galimalias, Philidor démêle le sujet de cette violente exaspération. Il refléchit quelque temps , et tout à coup il dilde la meilleure foi du monde : — Adressez-vous à monsieur le marquis. — (comment, à monsieur le marquis! — Oui, je crois qu'hier il se doutait de quelque chose, et , aux termes où vou^ êtes ensemble , il »e lera sans doute un plaisir de vous nommer le coupable. — Etes-vous bien sûr de ce (pie vous dites là, monsieur l'Iiiliilor? Que diable, si le marquis avait été instruit, il n'aurait pas maiiqui- de m'averlir. — l'eul-êlr- n'avait-il que des soupçons; peut-être a-t-il craint de compromettre quelqu'un,

L'OFFICIEUX

sans motifs siin'ii.'in(s. — Enlin que voiis a-t-il ili(? parifz , car vou» coiiinieiict'z a iu'iin|utii'nlcr aussi. — Moins de feu , s'il vous pliiit , monsieur, nioii\s tle leu. — Vous avez raison , je suis tmp vif; mais vous uie voyez d.ins une position cruelle , désespi'rantc. Noyons, <|Ue vous a (lit le niarcpiis ? — Il me félicitait Je r.iccuril que j'ai reiu de vous, cl il ajoiiLiit que j'jiir.iis encnre aiijourd'liui l'kouiieur de faire votre p.iriie. Je lui ai répondu que cela était douleui , parce que vous alliez a la clia-.se. Br, a-l-il répliqué , l'a t'en voir... — Eu elïet , ou pourrait iiift rer de là... (Ju'avtz-vous ii rire, vous autres? C'est aux deu\ doiiiesliques du coinie que la qu^'iliou s'adressait. — Ou'.ivczvous à rire? je veiii le savoir. — iMuiisieur... monsieur... — Faitesles parler, monsieur le comte, je vuus en prie. — i'arlez, M. d'.\premont l'eiige. — Eli bien ! monsieur , puisque vous le voulez absolument, vous saurez qu'hier soir je cbercliais des nids de linottes, et mon camarade cueillait des violette*... — Et qu'estoc que cela me f.iil ? Achevez. — ^ous étions là, derrière cette toulïe d'églantiers, et nous avons vu monsieur le marquis parler au gari un maréehal et lui donner de l'urgent. Misér.diles, s'éciie le comte, vous osez cilorauier le marquis, mou ami intime, capitaine dans mon régiment! Vous n'êtes plus à mon service. — Vous les garderez , monsieur le comte , vous les garderez. Penseï que vous les avez forcés à parler , et que leur déposition s'accorde avec le va t'en t'oi'r de iM. Pliilidor. Corbleu, étais-je destiné à trouver dans mon gendre futur mon plus cruel ennemi! Je vais parler à ce petit monsieur-là. Suivez-moi, mes amis, et vous verrez qu'on ne m'oû'iiise pis impunéuieut. — Une querelle avec voire gendre! Et ce sont ces drôleslà qui en sont la cause! Sortez de ma présence , vous dis-jc. Allez , que je ne vous revoie jamais! — Monsieur le comte, si vous les chassez, je me brouille avec vous. Us m'ont rendu un service essentiel; ils m'ont fait connaître l'homme... , ou plutôt ils ne m'ont rien appris du tout : le va l'en loi'rdc M. i'Iiilidor a sulïi pour m'éclairer. — Puisque absolument vous l'exigez , monsieur, ils resteront à mon service. .\Iais je vous prie de reconnaitre, en m'aecordant une grâce, la déférence que j'ai pour vous. — Eh bien ! que voulez-vous de moi? — Que vous traitiez le marquis avec douceur. — -Vvec douceur! Un homme qui m'empêche de forcer un chevreuil et qui fait estropier mes chcvauv ! — Je fais tout ce que vous voulez , monsieur , e*. je ne peux gagner sur vous que vous vous modériez un peu! — Allons, je me modère, monsieur, je nie modère; mais, corbleu, je vais lui faire connaître que je ne suis pas dupe de sa dissimulation , et , en termes mesurés , je liù dirai franchement ce que je pense.

D'Oliban , ravi de ce qu'il avait fait , était descendu dans les bosquets. Il promenait sa joie vaniteuse dans une robe de chambre de taffetas et de petites pantoufles de maroquin ; il pensait à ce qui devait se passer en ce moment, et sa figure était rayonnante. Au détour d'une allée, il se trouve nez à nez avec M. d'Apremont. — Eh bien! monsieur, vous n'êtes pas à la chasse? — Je vous conseille, monsieur, de joindre la fade plaisanterie à un trait qui n'a pas de nom ! — Qu'avez-vous donc , mon cher beau-père ? — Votre beau-père a toujours été le maître chez lui, même du vivant de sa femme, et il prétend l'être encore. Que ferez-vous quand vous serez mon gendre, si avant votre mariage vous prenez la haute main dans ma maison? Corbleu, ai-je l'air d'un homme qui se laisse mettre en curatelle ? — Je n'en ai pas la prétention, monsieur. — Je le crois , ventrebleu ! et si vous l'aviez , vous pourriez chanter , comme hier au soir , va-t'en voir... — Comment, ca-t'en voir?... Ah ! ce mot que j'ai dit à Philidor... — Et qu'il m'a rendu dans toute la simplicité de son âme, étant loin de vous croire l'assassin de mes coureurs et l'ennemi de mes plaisirs ! — Allons, cher papa, raisonnons de sang-froid et dites-moi s'il ne vaut pas mieux faire tranquillement une partie d'échecs que de vous excéder de fatigue et vous exposer à vous faire éventrer par un sanglier? Est-ce être ennemi de vos plaisirs que vous assurer ceux qui conviennent à votre âge? R'est-ce pas , au contraire , vous donner la preuve la plus convaincante de mon attachement, du désir que j'ai de vous conserver? Avezvous pu interpréter d'une manière aussi cruelle pour moi l'action que je me suis permise et qui m'a été suggérée par mon cœur? — Tout cela est fort bien, monsieur; je suis sensible autant que je dois l'être à vos sentiments pour moi; mais je vous déclare franchement que, si les choses n'étaient pas aussi avancées entre nous... Je vous le répète, je veux être maître de mes actions, réglez là-dessus votre conduite à venir, si vous voulez que nous vivions en bonne intelligence. Allons, mon'.ieur Philidor, venez me donner une leçon d'échecs, puisque dOliban ne me permet pas daller à la chasse.

Le vieux seigneur tourne brusquement le dos au marquis, et il rentre au château. — 11 est réellement indisposé contre moi, dit notre officieux au comte et au baron. En vérilé, les hommes sont bien injustes. Us méritent bien peu qu'on s'y attache et qu'on les serve. Ma foi, je ne me mêlerai plus des atïaires de personne; mon active bienveillance ne m'a jamais alliré que des désagréments. Savez-vous qu'à la manière dont JI. d'Apremont prend les choses, il ne faudrait qu'un bon oflice de plus pour faire manquer mon maria.ge. — Eh non, lui répondit le comte. M. d'Apremont est violent; mais, la boutade passée , il est docile comme un entant. Vous avez voulu qu'il jouât aux échecs aujourd'hui, eh bien, il y est allé. Cela ne prouve-t-il pas qu'il vous rend justice au fond du cœur? — Vous avez beau dire,

monsieur le comte ; je viens d'essuyer une scène fort désagréable. — C'est votre faute. Vous donnez de l'argent au milieu d'une cour, oit on peut être vu de tous les côtés, et vuus ch.nitez à Philidor : i'a-l'en voir... I.e baron et moi nous menons nos adaires plus prudeniiiieiit , et rcnlèvement de son rival... — Oh! si je n'aimait pas aulant \'ercelle, je vivrais pour moi, dans une indilïérencc absolue sur tout le reste du genre humain. Si même je n'étais pas entré dans votre innocente conspiration contre ce rival... — Oh ! ne vous gênez pas , marquis, nous l'enlèverons bien sans vous. — Non, non, le g.iiit est jeté, et iiioii parti est pris. .Mais très-certainement, ceci terminé heureuseineut, je reviendrai dur comme l'acier, inaccessible à toute esp.-d' de sensibilité .. Ah çà! oii en sommes-nous? Vos dispositions sont elles faites? L'homme d'Orléans est il invité'.' — Oh! lui et beaiieoup d mtrès. — C'e.t bien, c'est très-bien. Au milieu de l'aimaole désordre qui règne dans une assemblée nombreuse, on ne pense pas à un hiinuic qu'on ne voit plus, celui-ci courra toute la nuit, et m le lendemain ou s'occupe de lui, on n'ira pas le cliercher d,ins la cale d'un corsaire mouillé à Quillebœuf. Parbleu, le tour sera pliisant , bien joué; j en rirai longtemps. — El noui , marquis, et nous! — Il me reconcilier* tout à (ait avec M. d'.\preiiioiit : cet homme est son ennemi capital.

Messieurs, je vous ai empêché de chasser, mais je n'entends pas vous mettre à la diète. Allons voir si on pense à nous faire déjeuner.

Le marquis fut reçu par les dames comme un aiui vrai, un protecteur, un dieu tutélaire. C'est à lui qu'on devra l'exis'ençe d un onele el d'un père, qui chaque ioiir prodiguait sa vie. U'Oliban était le petit cousin , l'aimable futur. Sophie et sa cousine avaient un double but en le gâtant ainsi. Elles voulaient lui faire oublier l'humeur de i>I. d'.\preniont. elle pousser, tète baissée , dans le nouveau piége qu'on voudrait lui tendre.

Le vieux seigneur était satisfait de sa manière de jouer, et ses progrès le consolaient un peu de n'avoir pas été à la chasse. Le comte et le baron avaient indiqué aux dames l'heure, le moment oii le rival disparaîtrait. Tout le inonde était satisfait, et le déjeuner fut gai. Sophie oublia qu'elle était indisposée, et son père s'écria : — Elle va bien, très-bien; je ne chanijerai rien à mes dispositions. Dans deux jours la noce, mes enfants. J'ai encore quinze bouteilles de malvoisie, veudangé sous le règne de Louis XIV. Nous ferons sauter les bouchons.

— Ueniain soir je traite les amants. — Vraiment, monsieur le comte?

— (Jui , je veux célébrer la veille de ce grand jour. Je n'engage pas M. d'Apremont à être de ma petite fête ; il ne soupe pas ; il se couche de bonne heure... — Quand on marie sa fille, une tille unique, une lille chérie, on peut déroger à ses usages. J irai vous voir souper, monsieur le comte. D'Oliban donne un gr,.iid coup de coude au baron, et il le regarde d un air qui veut dire : Le rival y sera, donc il y aura une scène. L'un ou l'autre sera obligé de sortir, et votre plan tombera net. — Non, cher papa , non , vous ne changerez rien à vos habitudes. Vous passerez une bonne nuit, et après dem:.in vous don» nerez la main à mademoiselle, frais, gaillard et dispos. — Qu'est-ce à dire, s'il vous plaîi , monsieur? Vous me faites mystifier par M. Philidor, vous estropiez tous mes chevaux, et cela ne vous suftit p.s! Vous voulez maintenant me mettre -lu régime? J'aurais assiste simplement au souper du comte; eh bien, corbleu, je mangerai pour vous faire enrager ! — Vous serez malade. — Il faut que les médecins vivent. — Je ne dois pas me prêter à cela. — Qui vous demande votre consentement? Oh ! je commence à vous connaître, et je prends mon parti : je vous laisserai dire, et j'irai mon train. .MIons, baron, allons tirer un lapin , puisque nous ne pouvons faire mieux.

Lorsque Al. d'Apremont fut sorti, Sophie et sa cousine félirilèrent d'Oliban sur le courage qu'il venait de marquer. — Oh! soyez tranquilles, mesdames, je vous réponds que je le ferai vivre cent ans. Il s'empare du comte; il l'entraîne dans le parc, el là il s'étend sur les inconvénients qui doivent résulter de la présence du papa. Il prévoit un orage, que rien ne pourra calmer. On ira , on viendra, on verra , on remarquera une chaise de poste , dont personne , en apparence, ne devra avoir besoin; on trouvera trois ou quatre vauriens, on les interrogera ; on les eniliarrassera , on s'en déhera , et on les expulsera.

— Oh! ma foi. dit le comte, je ne sais pas prévoir les choses de si loin. A'ous sentez que je n'ai pu me dispenser d'inviter 51. d'Ajremont ; il veut venir, eh bien, il viendra, et nous nous conduirons selon les circonstances. — Vpus verrez qu'il nous sera imposs iiii; d'enlever le rival du baron! Je serais dcscspéré que l'entreprise nnnquât. Cependant, malgré toute ma bonne volonli,-. je ne peux c..s>. r une jambe au beau-pere pour l'empêcher d'aller chtz vous. — Il s y ferait porter. — Il en est bien capable.

IS'ouimcz-moi cet insupportable rival, je pars pour Oiléans, et je l'enlève ce soir. — Mais rien n'est prêt encore. Moderc7-vous un p^ u. Prenons un fusil, et allons joindre ces messieurs. -- Je tire ni.l, je m'écorcherais les jambes, et je me marie après demain. — Allez l,.ire votre cour à mademoiselle d'Apremont. — Je ne i>eux faire ma eour pendant toute une journée. — Faites ce qu'il vous plaira, et laiscrzmoi, tranquille. J'ai encore bien des choses à régler pour noire affaire de demain soir.

En elïet, des laquais à traveslir, des volets de bois fermant à clef à faire substituer aux glaces dune chaise de poste, des chevaux de relais à faire placer de distance en distance , des chemins de traverse

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à reconnaître sur la carte pour déterminer les diiïérenls points, des provi-ions de bouche à faire placer d;:n3 le coffre de la voilure; une malle bien ijaruie qui sera allacliée àerrière , car il ne sull'il pas de se battre contre les Ani;lais, il fuut aussi pouvoir changer de chemise : (jue de détails pour un homme de cour accoutumé ù uc se mêler de rien !

Ouelqucs-uns de ces objets étaient réfjlés; plusieurs choses restaient ù luire. Le marquis voulut absolument être de moitié dans les dispositions. Kh bien! iilliz à Pithiviors et cUargcz-vous de faire arranger la ch.Hisc de poste. — Je donnerai la mienne. Elle est d'une solidité à toute épreuve. Il n'y a pas de coup de coude ou de genou qui puisse ébranler un junneau. Je vous réponds que le rival de N'ercelle n'en toriira qu'à sa destination.

Jl part, il arrive, il mande les ouvriers, il s'explique, il ordonne, et comme il n'c-t pas ordinaire de fermer une chaise de poste comme une place forte, il donne à entendre, pour éloigner le soupçon , qu'il veut envoyer des objets précieux à i'aris et les garantir des curieux et des amateurs. Uu menuisier, un serrurier s'inquiètent fort peu de ce que devient leur ouvrage quand il est sorti de leurs mains , et surtout iju'il est payé. Ceux-ci n'écoutèrent que ce qui les concernait, et ils promirent de finir leur ouvrage dans la matinée du lendemain. Le mar- (piis laissa Zéidiirc, avec injonction expresse de surveiller , de hâter les ouvriers, ilc faire arriver la chaise le lendemain soir, et de la ranger sous des charmilles élevées, qui fermaient les jardins du comte. 11 revint nu château regrettant de n'avoir rien ;i faire jusqu'à l'heure du dîner. Il prit une houssiue et alla s'amuser dans les jardins à abattre des tûtes de pavots : ce plaisir-là est du genre de celui du vicomte du Misanthrope, qui, dtsceuvré comme un marquis, crachait dans un puits pour faire des ronds.

M. d'Apreniont et son cher Ycrcelle rentrèrent fatigués, harassés; mais les gardes ployaient sous leur charge de lapins. Le chevreuil était oublié, et le dîner fui aussi gai que le déjeuner. — Corbleu , baron, disait le vieux seigneur en sablant le marasquin , vous avez fait ii;i joli coup de fusil là-bas au coin de ce taillis; mais ce lapin que poussait le furet qui s'élança du terrier comme un trait, et que je tuai au vol , hein ? — Et celui qui partit derrière vous , et que vous ajustâtes en décrivant un demi-quart de cercle? Et celui que vous tirâtes au juger dans ces grandes herbes qui bordent le marais? Voilà des coups, monsieur, des coups qui ne i)euvent s'oublier. — Ma foi, messieurs, il est fort agréable de chnsser avec le baron. Il est connaisseur, et rien ne lui échappe. En vérité, dit le marquis, je regrette à pré.sent d'avoir fait piquer vos chevaux. Vous auriez du moins chassé commodément, et vous voilà, monsieur, dans un état déplorable. Votre imagination seule vous soutient. — Ne parlez pas de cela, mon gendre, vous n'y entendez rien. Vous ne serez jamais chasseur. — Moi! j'en serais bien lâché, et je n'ai fait semblant de l'être que pour vous plaire. En efl'ct , qu'est-ce que la chasse ?

Prendre bien de la peine, Se tuer, s'excéder, se mettre hors d'haleine; Interrompre, au matin , un tranquille sommeil; Aller dans les forêts prévenir le soleil; Fatiguer de ses cris les échos des montagnes; Passer en plein midi les guérets, les canifagncs; Dans les plus creux vallons fondre en désespérés; Percer rapidement les bois les plus fourrés ; Ignorer où Ion va, n'avoir qu'un cbien pour guido Pour faire fuir un cerf qu'une feuille intimide ; Manquer la bete enfin , après avoir couru , Et revenir bien lard, mouillé, las et recru, Estropie souvent : dites-moi , je vous prie, Cela ne vaut-il' pas la pcii.e qu'on en rie?

— Oites-moi, mon gendre, quel est le sot qui a fait ces vers-là? — ^lonsicur, c'est Rognnrd. — Et quel est cet homme? — C'est un de lios meill'uri auteurs comiques. — Un auteur comique! belle autorité, ma foi! Celui que vous citez n'a peut-être pas vu un sanglier dius toute sa vio. — .Monsieur le marquis, dit le baron, quand on fuit une cilaticn il faut la faire entière. J'ai de la mémoire aussi, et voilà ce que répond le même au'.cur aux vers que vous vcucz de nous dire :

Ces occupations et ces nobles travaux Sont les amusements des plus fameux héros. Et lorsqu'à leurs souhaits ils ont calmé la torro, Ils i^'.éicnt ù leurs jeux l'image de la guerre.

— Bravo, bravo, bravissimo , mon ami! s'écrie !\I. d'Aprcmont, et il Bf lève , il va passer ses bras au cou de "N'erccllc , et il rcnibr;.ssc à ci.nq à six reprises. — Faites l'amour, marquis, ma fille s'en trouvera bien; niaiî, en vérité, vous ne vaudrez jamais le baron. Allons, mon neveu, faisons une partie d'échecs. Je n'ai plus l'hilidor; mais il m'en a assez appris pour que je vous roule comme un lapin. Ah ! ah ! ah !

.\ chaque instant le baron gi'gnait sur 4'csprit du papa. La jeune demoiselle s'en apercevait. Elle pressait la main de sa couiine, qui lii touriiit avec une satisfaclion! Elles désiraient bien que d'Oliban fit ou dit encore quelque bévue. Mais il bâillait en les regardant tV ire

du filet, ou il se promenait à grands pas dans le salon en pensant à l'enlèvement du lendemain. VerciUe employait mieux son temps : il perdait toutes ses parties, et à la fin de chacune, il s'étonnait; il ne concevait pas la facilité avec laquelle M. d'Apremont avait profilé des leçons de Philidor. Le bon papa était enchanté.

Le lendemain , il ne fut pas possible au marquis de déplaire à M. d'Aprcmont, et ces dames en étaient bien fâchées. Mais d'Orvill« a\ait pensé que l'inaction pourrait lui donner envie de parler du fameux projet, et il l'occupa chez lui jusqu'au moment oii il ne lui restait que le temps néccs.sairc pour s'habiller et venir lui aider à faire les honneurs de sa petite maison.

D'Oliban donna la main aux dames. Il monta en voiture avec elles et M. d'.Apremont, et il les présenta à une assemblée bien choisie, q -.fique assez nombreuse. Les Orléanais étaient prévenus que le mariage devait être célébré le lendemain, elles compliments, bons ou mauvais, accablèrent le marquis, Sophie et son père. D'Oliban cherchait dans les yeux de M. d'Apremont , à connaître le rival qui venait se livrer avec tant do bonhomie : les traits du papa n'annonçaient aucune sensation pénible, il cherchait sur toutes les figures orléanaises quelque altération, quelque indice d'humeur, ou du moins de mécontentement. Tous ces visages marquaient une inaltérable tranquillité. D'Oliban eu témoignait son élonnemcnt au comte. — Bah! lui répond d'Orville, vous ne savez donc pas encore que les gens bien élevés ont toujours un masque dans le monde? — Je sais cela comme vous; mais les passions haineuses percent ce masque-là. — Il serait plaisant que quelqu'un se permît d'oublier ici les bienséances et ce qui m'est dû. — M. d'Apremont ne dissimuierait pis même devant le roi , et madame Dcscourtils ne paraît être ici en relation avec personne. — Voulez-vous qu'elle se trahisse en présence de son oncle? — Tenez, monsieur le comte, vos réponses sont évasives, et ne me persuadent pas. Il y a dans tout ceci quelque chose de mystérieux, que je ne pénètre pas , et qui prouve le peu de confiance que vous avez en moi. — ()u!ill;'/.-vous que vous m'avez promis de m'aider à faire les honneurs de chez moi , et que le moment n'est pas du tout propre à une explication? — Plus vous parlez, monsieur, et moins je comprends les motifs d'une réserve qui m'od'ense. — Il entrait dans mon plan que vous ne fussiez instruit qu'après le souper. Vous voulez l'être de suite; suivez-moi. Je vous donne ma parole d'honneur que vous saurez tout.

On était dans le salon , et tous les domestiques s'occupaient à couvrir la table , ceux qui devaient faire le voyage de Quillebceuf exceptés. Ceux-là avaient reçu l'ordre de ne pas quitter la porte extérieure et de saisir le marquis au premier coup de sifflet. D'Orville commença, en sortant, un conte préparatoire auquel il ne manquait, pour fixer l'attention, que la vraisemblance et le sens commun. D'Oliban s'impatientait, mais il était curieux; il attendait quelque chose de positif, et il s'avançait vers les charmilles fatales.

Quand le comte jugea qu'il était assez loin de la maison pour qu'il fût impossible au marquis de se faire entendre , il cessa de débiter des sornettes et il vint droit au but. — Le baron a un rival , et ce rival c'est vous. Vous tenez à l'honneur de nous avoir suggéré un enlèvement; vous ne trouverez donc pas mauvais qu'on l'exécute sur votre personne. — Voilà des contes d'une autre espèce à présent. — Je vous dis que Vercelle adore Sophie, qu'il en est tcndtcment aimé , et vous les gênez beaucoup. Vous allez faire la course sur les Anglais ; j'espère que vous vous comporlerez en brave homme et que vous ferez honneur au régiment. D'Oli'j.m , étourdi, incertain, na sait comment il doit répondre à cette harangue laconique. Le coup de sifllet se fait entendre, et quatre grands drôles saisissent l'auteur d'un tour plaisant, bien joué et qui doit le faire rire longtemps. — Riez, riez donc , lui disait le comte pendant qu'on l'enfermait dans sa propre chaise de poste. Je suis fâché que vous n'ayez pas soupe avant que de partir; mais vous êtes toujours si pressé ! Au reste , vous trouverez dans le colïre de quoi vous soutenir en route. Bon voyage , monsieur le marquis!

D'Orville rentre promptenient dans le salon, et un coup d'œil adressé à ses alliés , à ses complices si vous le vouJ.es , leur annonce que M. le maiquis est jmrti pour la gloire.

CaAPiTRC XVllI. — Le Dénoûmcnt, bon ou mauvais.

Le marquis nous disait hier : — Au milieu de l'aimable désordre qui règne dans une assemblée nombreuse , on ne pense pas à un homme qu'on ne voit plus. En effet , en attendant le souper, chacun causait de son côté ifune manière plus ou moins agréable, et personne ne s'occupait des sorties et des rentrées. M. d'Apremont était le seul qui s'inléicssât au marquis, et il parlait à un vieux commandeur de Malte du généalogiste d'Ilozier : il était bien aise que son gendre fût enté sur quelque vieux tronc , et il priait le commandeur de le diriger dans cette alïaire-là. D'Orville était maître de maison; il allait et venait; rien ne paraissait plus naturel.

Le maître d'hôtel vient annoncer qu'onest servi. On présente la mam aux dames, on passe dans la sjIIc à manger, chacun cherche son nom sur les serviettes, on s'assied.... Une seule place n'est pj . occupée : t'est

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celle Un roanniis. Le perfide comte a fait mettre son couveil aiiprèi de celui de Soiiliie, qui, depuis le coup d'ieil dont je vous ui parlé à la fin du ch.ii>itrc précédent, a recouvré la Raielé, la santé et la facilité d'eipression qui lui est naturelle. — Lli bien! dit M. d'Apreniout , je ne vois pas mon Rtndre. U'Orville , dont rien ne peut altérer 1.1 tr.inquillité, donne avec un culmc adiiiuahlc l'ordre à ses gens de lUcrcher le marquis. Les valets viennent à la fde les un» des autres dire que le marquis ne se trouve pas. Le comte ordonne de sonner la cloche. — Pcut-élre , clit-il en regardant Sophie en dessous, est- il dans les jardins à faire un couplet, l.e son de la cloche nous le ramènera. — Un couplet, un couplet! dit M. d'Apremont. Lu homme de qualité ne fait pas de ces choses- là ; il les achète toutes faites. La cloche ne cesse point, et d'Olibjn ne parait pas. Voyez donc, mon cher baron , oii cet étourdi-là peut être.

Le baron ét.iit nnl h son aise. Il avait trcmvé dans une art'on que sa con.'icience lui reprochait : une m.irchc oblique n'était ni dans son caractère, ni dans ses habitudes. ElraiiRcr i toute espèce de perfidie et h la dissimulation, il s'empressa d'allir cacher dans l'ombre son trouble et ses regrets. 11 sortit et s'enfonça dans les bosquets, oit une foule d'idées le tourmenta. La présence de Sophie l'avait soutenu jusqu'alors; auprès d'elle il n'aïait vu que le côté plais.int de renlèvement. Abandonné à lui-même, il jujca qu'arriver au bonheur par de pareils moyens, c'est se déshonorer à ses propres yeut; miis que faire? Lemnrquis court depuis une heure, et il n y a plus un chev»l dont ou puisse disposer dans les écuries du cliàleau.

Pendant qu'il fait de tirdives réfleiions, le souper refroidit; les convives se taisent, mais il s'impatientent. M. d'Apremont prie le comte d'aller chercher Verccllc et de ne pas obliger un des convives à l'aller chercher à sou tour. D'Orvillc appelle , son protégé lui répond. Ils rentrent ensemble. On leur demande si le marquis est retrouvé. — i\on, dit Verceile en soupirant. — ]N'e vous aflliijtz pas, mon cher baron , lui dit le papa , il est allé faire quelque nouvelle étoui'derie , et il nous rejoindra au Champagne. Soupons , soupons. — Soupons, répètent les Ork\iuais. Et bientôt on ne pense plus au marquis.

Cependant on était iu dessert; le vin d'Aï allait briser sa prison et répandre une chaleur nouvelle dans toutes les tètes, dans tous les cœurs. — Ceci , devient inquiet snt , s'écria M. d'Apremonl ; il ne parait pas. (^ui peut donc le retenir loin d'une demoiselle qu'il aime et épouse demain? Labrie, courez au château et amenez-moi son valet de chambre.

— Vous allez nous trahir, tout découvrir, disait le comte au baron, vouliiz-vous qu'il vous enlevât Sû[ihie? Regardez-h, regardez sa cousine : elles sont raJieuses. — Elles ont eu connaissance du projet, je l'avoue , mais elles ne l'ont pis exécuté. — Eh ! n'est-ce pas la mècie chose ? Si tout le monde avait votre scrupuleuse probité, la vie serait d'une uniformité insupportable. Tout cela se disait bien bas, comme vous pouvez le croire.

Zipuire parait. — Oii est votre maître? lui demande H. d'Apreniont. — Je l'ignore, monsieur. — iNe savez-vous rien au moins qui puisse nous aider à établir quelques conjectures? — Hier il m'a mené avec lui à Pilhivicrs. 11 m'a chargé de faire mettre de solides volets de bois à sa chaise de poste , de bonnes serrures aux portières , et de conduire cette chaise ici ce soir, à la nuit tombante, sous les grandes chiuniiîles qui bordent les jardins de jl. le comte. — Dts volets de bois à une chaise de poste! des serrures aux portièits ! que signifie tout cela? — Je l'ignore , monsieur. — Votre maître ne vous a rien dit sur l'usage qu'il voulait faire de cette voiture? — !\on, monsieur. — Est-elle encore sous les grandes charmilles? — Non, monsieur. — Vous en êtes sur ? — J'ai passé par là en me rendant à vos ordres. — Corbleu, je prévoyais une étourilerie ; mais ceci me paraît aussi grave qu'inexplicable. Et cette mauvaise tête-là ne m'a pas laissé un cheval

qui puisse servir. J'enverrai mes domestiques sur toutes les routes

Monsieur le comte , prêtez-moi des chevaux... Depuis le malin, d'Orville avait fait partir tous les siens, et ceux du marquis ne devaient revenir que le lendemain pour la cérémonie du mariage. — Vous savez, monsieur, que je n'ai ici que des chevaux de carrosse. — Et ceux de votre maître, Zéphire , qu il a pris la précaution d'éloigner pour faire entièrement manquer ma partie de cha?se ?... — Monsieur, ils ne sont pas revenus. — Corbleu , tout ceci est diabolique !

— Monsieur, reprit d'Orville , pourquoi tant vous tourmenter? Il est évident que le marquis a fait arranger pour un usage très-particulier cette chaise de poste qui ne se trouve plus, qu'il est parti lui-même dans celle voiture, qu'il a trois heures d'avance sur tous eee\ qu'on pourrait envoyer après lui , que la nuit, d'ailU'urs, favorise sa marche, et qu'il est impossible qu'il ne rentre pas, au plus tard, à ta pointe du jour. — Je le crois comme vous, monsieur le comte. S'il ne paraissait pas demain, s'il faisait un pareil aftVont à ma fille!... Corbleu, j'ai soixante ans; mais mon épée ne tient pas dans le fourreau. Expliquez-moi donc, vous riutres, ce que signifient ces gros volets de bois et ces serrures aux portières. En vérité , je m'y perds. — Eh! qui ne s'y perdrait pas! C'est probablement , comme vous le disiez tout à l'heure , un nouveau coup de tète... — Coup de tête, monsieur le comte, vous êtes bien bon. Une crànerie , un acte de démence, quelque chose qui surpassera tout ce qu'il a fait jusqu'ici... En vérité, je suis déjà bien las de mon gendre , et si

je pouvais décemment rompre avec lui... — Et qui vous en empêche, monsieur? — La crainte du public, du ridicule, et surtout l'umoiir qu'il a inspiré à Soph e je ne sais commemt. — Nous me trouverez toujours prête, papa, ;t respecter votre volonté. — Je le sain, mon enfant, je le sais... Comment diable, une heure du matin ! Allons nous coucher. Labrie, tu viendras m'éveiiler quand le marquis sera rentré.

(Jue fait ce cher m.-irqiiis -nfcrmé dans sa propre chaise et courant toujours? Au muiiieiit du départ, il commença par jurer contre le comte , le baron et même contre Sophie, qui Ions trois s'étaient joués de sa crédulité et de son penchant a rnidre service. Après d'inutiles jurements vinrent les réOexions. Oii me conduisent-ils? — Je ferai la course contre les Anglais , me disait d'Orville ; ils me mènent donc à quelque port de me.-, et bien certainement je ne me marierai pas demain. On ne dira rien à M. d'Apremont; il m'attendra à 1 heure de la cérémonie, je ne paraîtrai pas , il sera furieux, et voilà la moitié de ma fortune au diible. Il faut sortir d'ici, dussé-je me mettre les coudes cl les genoux en .sang... Tout cela est d'une solidité !... J'ai trop bien pris mes précautions... Tous les rieurs seront contre moi, et je crois que je rirais moi -même, .'■ans la perte que je vais f.iire de cent mille livres de rente. Bah ! le papa d'Apremont n'est pas le seul homme de France qui ait de la fortune, et, si sa petite Sophie est coilTée de son sentimental baron, je ne dois pas trop la rejjrelter. Cependant je voudrais bien faire échouer leur projet ou plutôt le mien. Si je pouvais inopinément reparaître au milieu d'eux , les déconcerter par ma présence,

rentrer dans mes droits et conduire à leurs yeux la future à l'autel

Oh! ce serait charmant, divin... Que diable, les chevaux qui sont à la voiture n'iront pas jusqu'à Calais, jusqu'à Dieppe , jusqu'au Havre. On relaiera à quelque maison de poste; je crierai, on m'entendra , on me délivrera et je reviendrai triomphant niller les railleurs.

11 y a de la philosophie dans ce que pensait alors le marquis, et, dans le fond, de quoi pouvait-il raisonnablement |c fâcher? C'est lui qui avait préparé le coup elont il venait d'être frappé.

La voiture arrête, le marquis se met à criir de manière à briser les glaces de sa chaise, s'il y en avait eu. — iNe vous fatiguez peint la poitrine , monsieur le maniuis. IVous sommes dans les champs , ci vous ne pouvez être entendu que de nous. — Oh, oh! le comte était iliguc d'être mon second : il a tout prévu. Dites donc, un tel, où me conduisez-vous? — Au prochain relais , moiiiieur le marquis. — Me voilà bien instruit en vérité!

Allons, pensait-il, puisque nous ne changeons de chevaux qu'au milieu des champs, il est clair que je ne pourrai m'échspper qu'en deçcenctant de ma ciiienne de chaise... Tudieu, comme ces chevaux -là vont ! Ah! c'est tout simple : pour qu'on m'embarque sans opposition, il faut que j'arrive avant le jour... Que diable, du château d'Apremont au port le plus voisin , il y a au moins quarante lieues; je suis parti à neuf heures; l'automne s'avance; le soleil ne se moutro qu'à six heures... Oui , cela peut se faire, en crevant quelques chevaux.

Je commence à m'apcrcevoir que je n'ai pas soupe , et le prévoyant d'Orville m'a dit que je trouverais ici des provisions... Cherchons daiis le coffre... Un petit poulet rôti, un pain au lait... On ne meurt pas de faim avec cela... Des pêches un peu froissées? qu'importe. Du vin, du sirop de groseille tout préparé... Me voilà dans l'abondance. Goûtons d'abord le vin. A la santé de ceux qui sont à table là-bas, et qui ne se doutent pas que je cours à la gloire. Je le répèle : le tour est plaisant, bien joué; j'en rirai longtemps... Mais celte petite So,.bie ! qui l'aurait crue capable , avec son air innocent , de mener une intri;,'i'e? ^la foi, toutes réflexions faîtes, je dois m'estimer heurcus de ne pas l'épouser. Son baron aurait fort bien pu me jouer quelque tour plus piquant que celui-ci.

On va, on arrête, on relaie, on repart. — Ah, ah, dit le marquis, nous sortons des chemins de traverse ; nous sommes sur le pavé ; j'arrive sans doute à ma destination. En effet on arrête encore, et c'est pour la dernière fois. D'Oliban entend dételer, et emmener les chevaux. Il crie, il frappe avec les poings, avec les bouteilles vides, et personne ne lui répond.

Tout avait clé parfaitement calculé. L'équipage du corsaire avait passé la veille la revue du commis aux classes de la msrine, et liéjà il aurait été sons voiles, sans l'indispeusablc fête du Foyus. Un fojus est la dernière débauche que font à terre ceux qui vont la quitter , très-incertains de la revoir. Celle-ci avait été poussée très loin , et le capitaine avait donné l'exempiC de l'intempérance, en attendant qu'il pût donner celui de Ja bravoure. Il avait passé la nuit au cabaret, au niilif'u de sa troupe et des bouteilles. C'est là que le trouvèrent les gens de d'Orvilîe, après l'avoir inutilement cherché sur son bord. Ils s'efforcèrent de lui faire entendre la Diission dont ils étaient chargés, le service que le comte attendait de lui, et le prix qu'il y mettait. I e capitaine les interrompait à chaque mot , leur versait à boire et criait : Vivent le roi et le bon vin!

Ces domestiques avaient pissé une nuit fatigante, et r.iccucil du capitaine leur convenait assez. Cependant, après avoir apaisé ln;r première faim, ils pensèrent au marquis, qu'ils avaient Uirsé sur le bord de la Seine , et ils se demandèrent ce qu'ils en feraient , puisque !e capitaine était hors d'état d'agir. Après des propositions, des réQexior.s, et d'inutiles discussions, ils se décidèrent à mettre tui-mêmes Ti

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in.ir<7*ii> à fond de cale, et à l'y garder jusqu'à ce que le capitaine eût rii'ouvrs la rai-on.

ix parti n'cl^iil pas sans danfjor. Il faisait grand jour: le marquis, en sort ni de sa prison, |iourr.iit fort bien se di'lendre, les p.issanls ne uiaiiq'UTaient pas d'intervenir, et à (Jui .eliœuf comme ailleurs , il j a des jeus qui sont spécialement chargés d'enipôclicr la violence, et d>' punir ceux qui se pi-rnu-ltent d'en commettre. Ces considérilions r<ilentireiit un peu le lèle du valet de chambre que d Or\ille avait éialli rht f de l'eipé il. on.

<.>ji<'uHanl il n'y avait pas d'inconvénient à reconnaître si le bord de la rivière était libre encore , sauf à Si- délcrniiner d'après les cir- Coii>taiices. (Je* fidèles et précieux domestiques inontinl sur une émincui'e d'iiii ils doivent di'cou^rir la voiture. Ils regardent; ils se frottent le< yiiix... elle a disparu.

— l\t tournons à petites journées, dit le valet de chambre, et ramenon* ccnx de nos chevaux que nous trouverons en étal de marcher.

.Mais que so..t devenus la chaise de poste et notre prisonnier? Quilqius pèchtur», habitants du hameau voisin, descendaient tranquillement la rivière, et ne comptaient que sur la modique journée que leur procurait leur travail. Ils entendent des cris; ils quilloul l'avirou, ils se lèvent , ils voient la voiture ; ils jettent leur pelile ancre cl ils descendent à terre. Le marquis, qui présumait bien qu'il finirait par être entendu . ne cessait de crier et de frapper. Les pèehenrs l'intcrro,;enl, il leur répond par une phrase à laquelle on ne réplique p.s souvent : — Vingt-cinq louis à qui me tirera d'ici.

On ne pèche pas ordinairement avec des haches et des leviers , et on ne force pas dos serrures avec des hameçons. Mais on ne renonce p:,s aisément à vingt-cinq louis quand on ne possède pas six francs, et on veut IfS gigner n'importe comment. Lis pêcheurs coupent les cordes de leurs manœuvres; ils s'attellent aux brancards, et, en suant, eu souillant, en haletant, ilslraînent chez eux la voiture, qu'ils se propos ni de conlisqiier a Igir profit si celui qui est dedans ne veut ou ne pnit p.is leur tenir parole.

ils font^auter un des volets, elle marquis s'élance en leur montrant une bourse pleine d'or. Plusieurs raisons le pressaient de sortir de sa voilure. Le comte avait pourvu à ses besoins ; mais il n'avait pas pensé aux suit(S ordinairrs de ladijestion. D'Oliban.plus calme, s'occipade son ét.il pré-ent, et il jugea que ce qu'il avait de mieux à faire était de dormir pendant quelques heures. On courut tout le hameau pour composer un lit passable a un beau monsieur i|u'une duchesse a fait enlever , et qui paye sa liberté vingt-cinq louis : vous voyez qu'au village comme à la ville on aime les nouvelles et qu'on en fait quand il n'y en a pas.

Les femmes des pêcheurs mirent tout cuire pour régaler monsieur quand il s'éveillerait; les maris juraient que, si les domestiques de madame la duchi sse venaient rôder autour du hameau, ils les assommeraient. Le marqu's, b.àillant, et déjà soinmeillant, se déshabillait sans rien entendre, s.ins même rien écouter.

A son réveil , ii fit gaiement honneur au repas qu'on lui avait préparé. H envoya chercher à Quillebœuf un ouvrier qui , tant bien que mal , mit sa chaise en état de servir à un homme libre ; il ht venir di s chevaux de poste, paya généreusement ses botes, et reprit la roule du chiteau d'Apremont.

Qu'a-t-on f.jit dans ce ch.'îteau depuis que nous en sommes partis? Le vieux seigneur passa la nuit à rêver au singulier voyage de d'Oliban, et à chaque instant il croyiit entendre le bruit d'une voilure; à chaque instant il se melt.it sur son séant, il prêtait l'oreille , il luissait retomber sa tète sur son orei 1er. Madame Discourtils riait, en pensant au passé et à l'avenir. Sophie soupirait. Le comte arr.wigeait le discours que probablement il serait obligé d'adresser à M. d'Apremont. Le baron écoutait sa conscience, et il ajoutait complaisamuient aux reproches qu'elle lui faisait.

Au point du jour, le comte entra diez lui. — Vous vous êtes conduit hier comme un enfant, mon cher Vercelle : on n'a pu vous tirer un mot de toute la soirée. Vous prenez au tragique une thosc qui me parait très-plaisante, et rien de plus. — Laissez-moi, monsieur le comte , laissez-moi. — Comment, que je vous laisse ! — Si le marquis renconlre les Anglais, il se battra , et s'il est tué, je ser.ni coupable d'un meurtre. — Ce sera lui . ce sera moi : vous ne vous êtes presque pas mêlé de cette aff.,ire-là. Revenez a vous, le dénoùmenl approche. Je vc'U bien me charger de le préparer; mais au moins, secondezmoi.

— Eh bien, messieurs, savez-TOus quelque chose de cet insensé-!à? dit .M d'Apremont, qui n'avait pu rester au lit et s'était levé avec l'aurore. Ma foi non ! répond le comte. .Mais concevez-vous queliiue chose à cel événement-là ? reprend le vieux seignî'iir : — Oh, cela s'expliquera lot ou l.ird . réplique d'Orville. — Tôt ou tard! Mais dan? qudtre heures il doit épouser ma fille, et, corbleu. j'en suis bien fâché... — (Ju'avez-voiis, mon cher baron? Vous p.àlisîez, vous chancelez... — A mes pieds! à mes pieds, Vercelle! que si ;iiifii; cela ?

— Oh! le baron ne parlera pas. Je vais vous expliqu^-r, monsieur, nne affaire qui vous parait furieusement embrouillée, et qui poirtant est très-claire. — De grâce, monsieur le comte, laissez-moi m'accuser, solliciter mon pardon... — Oh! parbleu vous direz de belles chote«!— Je vais parltr, voiu dis-je, car en&n il est temps d'en finir.

Vous avez un grand caractère, monsieur, et cela doit êlre, puisque vous descendez direotemeut de ce fameux Qiiillehert, q le Godefroy de Boui Ion nomma m.irquis de Joppé dans la Ïerri-Sjinte. Ce Rraiid homme bàiil «ur un mamelon du mont Siiiaï une forteresse dans laquelle il se défendit trente mois contre les Sarrasins. Celle montagne était âpre a monter, et de là est venu le nom d'Apremont, que les descendanis de (,)udlcbert ont toujours porté depuis. —Tout cela est très-vrai, monsieur le comte; mais quel rapport y a-t-il enlre ma généalogie, la fuite du ni.irquis, et le mariage de ma lille? — J'y viendrai, monsieur, j'y viendrai.

Si les descendants de Qniilebert se sont toujours fait rcm.Tqucr par leur valeur et leur fermeté, que le misérable vulgaire appelle enlélement , les feimnes de cette famille ont toujours été citées comme des niodèli'S de douceur. — Cela est encore vrai; mais au fait, par grâce.

— M'y voici.

Vous avez ordonné à mademoiselle d'Apremont de recevoir le marquis en qualité dépoux... — Et elle n'a pjs eu de peine à m'obéir. — Elle en a eu beaucoup à vous cacher ses sentiments secrets, et.... — IJes sentiments secrets! Cela ne se peut pas. Corbleu, si ma fille était capable !... — On ne donne p^s son cœur par avis de parents. Tout ce que peut faire une demoiselle bien née, c'est d'accepter l'époux qu'on lui présente. — Vous êtes bien sûr q l'elle n'aime pas le marquis? — Sa soumission, sa docilité l'oiit seules portée à vous le Liisser croire.

— Eh bien, qui aime-t-ellc? Finissons... Allons, voilà l'autre qui retombe à mes genoux... Je n'aime pas ces demonslrations-là. Je vous ai promis ma nièce, et vous l'aurez. — 11 n'y a qu'une difticulté , c'est qu'il n'aime pas madame Descourtils. - - Monsieur le baron, vous m'avez joué! — Je vous l'avoue le cœur brisé de repentir. — Je ne vous le pardonnerai de ma vie. Et ma nièce n'a pas craint de m'abuser, de partager cette supercherie! — Je vous défie, monsieur, de citer un u;Ol d'elle qui ait pu vous faire croire qu'elle aimât le baron, ou quelle en lut aimée.

Oui, monsieur, il y a eu ici une conspiration, dont le but était innocent, peut-être même légitime. Mous avons \ou u vous faire connaître un fou dont l'alliance vous aurait donné des cba,f;rins et aurait fait le malheur de mademoiselle votre fille. — Par exemple, je m'attendais à cela, je l'avoue. Mais, baron, vous m'avez trompé, vous que j'estime, que j'aime, que je me serais complu à nommer mon neveu! — Il dépend de vous, monsieur, qu'ils vous avpartienne déplus près. — Halte là, s'il vous "plaît, monsieur le comte. Le descendant du marquis de Joppé a cent bonnes mille livres de rente, et ma foi...

— Pourquoi Celui que vous jugiiz digne d être votre neveu ne le serait-il pas d'être votre gendre? il descend, lui, de ce f.iineux Simon de Montfort qui n'a pas fait le voyge de la Terre-Sainte, mais qui s'est croisé contre les Albigeois, que le pape a proclamé souverain du Languedoc, et qui est mort glorieusement au siège de Toulouse, en 1218. — Oh! je connais et je respecte sa noblesse. — Il n'est pas riche, et un vil intérêt ne le dirige pas. Il n'entend point que vous vous dépouilliez, et il a assez d'aisance pour ne pas vous être à charge. Il ne vous privera pas de la douceur de passer votre vie avec votre charmante lille. Elle restera avec vous, et le baron se fera un devoir, un plaisir de vous marquer sa reconnaissance. U quittera le service, et il embi Uira vos derniers jours. Afl'eclueux, empres-é, prévenant, il vous fera bénir l'instint où vous aurez exaucé ses vœux. — Corbleu, finissez, monsieur le comte, vous m'attendrissez, et cela m'humilie. — Je n'ajo itérai qu'un mot : Vercelle vous a sauvé la vie. — C'en est trop, c'en est trop!. . Voilà ma nièce, à présent! En bien , oui , madame, je pleure. Dites-le, si vous le voulez, à vos parents, à vos amis, à %'os connaissances. — Le baron est chasseur. — Bon, excellent, brave chasseur. — Il joue aux échecs. — U n'est pas de ma force, mais qu'importe? Il aime mon petit vin blinc. — Et il adore votre fille. — Passons chez elle, mes amis. Ah, un moment.. Oit'avez-vous fait du marquis? Sans doute il est victime de votre conspiration. Il est de CCS fous qui donnent de la suite à leurs idées, et il serait ici, si vous ne l'aviez fait disparaître.

D'Orville raconte comment le marquis a cru à l'amour du biron pour l'aimable veuve; par quels motifs on l'a maintenu dans son erreur; comment on lui a persuadé que V^ercelle avait un rival à Orléans; comment il a conçu le sublime projet d'enlever ce rival pour servir son camarade, et comment il l'a été lui mêiiie par suite des mesures qu'il a prise, des soins qu'il s'est donnés; d'Orville raconte enfin tout ce que vous venez de lire.

— C'est bien, c'est très-bien! dit M. d'Apremont en éclatant de rire. Corbleu, ce gendrc-là m'en aurait fait voir de belles! Votre corsaire sera pris, monsieur le comte, et le marquis, qui n'est pas très» rigoureusement noble, ira faire sa cour à quelque lady qu'ii ne tardera pas 3 détromper sur son compte. Passons chez ma fille.

— ...En voici bien d'une autre a présent! Dites-moi , mademoiselle, que signifie cette toilette éblouissante? — Vous m'avez ordonné, papa, d'être prèle de très-bonne heure. — Je vous ai ordonné! et vous me répondez cela en riant. Vous saviez bien , espiègle , que toutes ces f infreliiclies ne servir.iient à nen, puisque l'ofiicii-ux court mainten m l'Océan à pleines voiles. Beim liez tout Ccl.i dans sa corbeille et qu'on la reporte à Paris à son hôtel. Cependant tu ne te marieras pas sans bijoux, entends- tu? Le baron n'est pas opulent; je

L'OFFICIEUX

le suis, moi , et ta corheille sera plus riche iiue celle-ci... Ali ! encore à mes m'iiom et lonjoiiis à mes genoux! Ltvoi-voirs loin lea ileui. Sophie, accorde :i \ei celle la permission d'eiuhr.isscr son épouse. Allons, mon j;enilie , en attend.mt le déjuuuir f.iisons une parlic d'écbecs, (|iie von •. perJrei.

il eût M dilVicilc uti baron de gat^ner : il n'^lait pus à son jeu. Il se tournait vers Sopliie; il se Icviiit; il prenait , il baisait sa main; il revenait à son père; il lui deinuiidiil pardon ; il retuninail à Sopliie ; il lui adressait le; clioscs les plus tendres; il prin;cit la main du M. d'Apreriionl , il la porlnit sur son cœur; il le rri;.iid.nt avec une eipression ' l.e pipa était eiicbi.iilé et oubliait sa partir. — \ oilii de l'amour, disait-il , el le inaKpiis ne le coiinul jamais. (Àt bomme-la n'était ainoureiu ipie de ma fortune. \ ercille , mon cher Vercelle , tu «piiteras le service, tu resteras avec moi , n'esl-il pas vrai ? — Toute ma vie, mon père. Kt son père l'endjrassc, et Sophie le presse contre son sein, et madaine Descouitils lui ouvre srs bras, et le comte le félicite. La scène ëbit touchante , variée , cnlruînaiite ; des larmes de joie roulaient dans tous les yeui.

— Je veu\ que le mariage se fasse sans délai , s'écria le papa d'une voix que la s<'iisibililé rendait tremblotante. L)e ma vie je n'ai été aussi hcurrux qu'aujourd hui; et, si vous n'aviiz pas envoyé ce fou de marquis batailler Contre Icj Ani;lai3 , je serais , à l'heure qu'il est , triste comme un bonnet de nuit, ."si pourtant, disiit en soupirant le baron, il allait se faire tuer ! — (Jh I que non, oh ! que non. Et puis , mon gendre, c'est lui qui l'a voulu, il vous a ii:0..ie priés de lui l<iisscr l'honneur ce l'invention. Ne nous occupo'S pas do cri hoMue-là plus longtemps. Hlons, buvons , chantons. — Soit, répond la jeune veuve. — ^oit , répèle So|liio. - Soit, disent le comti- 1 1 le baion. Le marquis léll.ehi^.il en courant la poste. — Pourquoi, peinait-il, renoncerais-je à maJi iiioisillc d'Apremont. Elle aime \'ercelle? CtUe que j'épousi rai n'aura-l-tlle pas avant ou après quelque chevalier, quelque beau lieutenant 'lue je n'aurai pas l'air de voir ? Je ne me suis pas trouvé, ce matin , à l'heure indiquée, parliltu ! ce n'est pas ma faute . et il m'est facile de le prouver. Ce qui ne s'tst pas fait aujourd'hui ne peut il se f.iire demain? Sera-ce la première fois qu'un niari.tge aura été retardé ilc viii;;l - quatre heures? Ma foi, un homme sage ne renonce à un parti de cent mille livres de rente qu'à la dernière extrémité.

En roulant, en rc'flécchissant, en dormant, le marquis s'approchait du chàtiau. Ou y avait Uiiié, et on était tout au boiilitur, quand on fut distrait par le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour. — Oh, oh , dit le couile , c'est la chaise du marquis ! Mes gens ont fait diligence : ces coquins-là auront crevé les deux tiers de mes chevaux. Eh, eh. c'e-t bit n mieux que la chaise, le propriétaire est dtdans.

D Oliban saute, entre et se présente avec un petit air aisé. — Ma foi , marquis, lui dit M. d'Apremont, je vous croyais aux prises avec les Ai;iilais. — l'oaimcnt, uiODsitUr, vous êtes aussi du complut? — Je n'en étais pas hiir; mais j'en suis à présent. — Je ne reviens pas, monsieur, de la surprise.... — Qu'y a-t-il là qui doive vous élouner? Puis-je mieux f;;ire que do suivre votre exemple ? Vous avez voulu protéger le baron; moi, jo le protège réellement, et ma fille a eu égard à ma recommandation. — Quoi, mademoiselle épouse le baron I — Elle l'épouse, mon cher. Il lui faut un mari qui s'occupe d'elle, et vous êtes toujours tellement surchargé d'affaires que vous l'auriez nécessaiiement négligée. — Ah!... diable!... c'est dilTéreiit... En te ras, monsieur, ce que j'ai de mieux a faire, c'est de me retirer. — Monsieur le marquis, vous êtes le maître... Ah! vous trouverez la corbeille à voire hôtel. Quaud je congédie le futur, je rends les présents de noces.

[VOliban salue légèrement, cavalièrement, et fait une pirnciclle sur le talon. — Un mouieiit , lui dit le comte. Coniiiient se lait-il donc que vous ne soyez, pas embarqué; vous aviez si bien pris vo« nie-iires! — Mil fui, je ii'on siis rien. iMa eh use s'est arrèlie à (^)ui|li l.teiif sur le bord Je la Seine. J'ai crié; des pécheurs m'ont déluré, et me voilà. Clolonel, vous n'avez pas d'urdreii a me donner pour la g.irniioii? — i*ardonnez-moi, panloiincz-nioi. Je vous prie de f.ire part à vos cainaradi-s du mariage do Vercelle et de mailemoisillc d'Api-enionl. — l.i pl.iisjiiterie est un peu vive; mais les rieyr-s ne «ont pas de mon colé, je le sens bien. Ci pendant je suis l'inventeur du pnijit : vous ne le nierez pu : ainsi , je ne suis la dupe de personne. Altsiloiiu» cl nieisieurs, je vous salue.

11 est des procédés dont on ne s'éloigne jamais trop dans la bonne compaf,'nie. On s'égaya bien d.ivaiitage sur le coiii|ite du marquis, quand il se fut ( loi;,'iie. Cepi ndaiit on ne eoiiiprenut rien à ruliaïuhiii oii on l'avait laissé dans sa voilure, aux pécheurs du hniieau voi in et à tout ce qu'il venait de raconter. I.e retour du valet de chambre de d'Orville écl tircit les faits le lendemain.

Le mariage fut célibré ilans la semaine, à l'extrême satisfaction del jeunes époux. A'ercelle tint plus qu'il n'avait promis; il partag.-ait son existence entre sa femme et son jière, et, comme ou ne peut f.iirc l'amour le jour et la nuit, que l'amitié a aussi besoin de repo;, et qu'il faut se créer des occupations à la campiguc, il travailla à n le histoire détaillée des Qudlehert. l'.l. d'.Apremoiil se contenta de la faire transcrire sur vélin par Saint-Omer, afin de ne pas humilier, par l'impression , les très-grands seigneurs dont les aïeux étaient ignorés lors des voyages en rrrre-Sainle.

Ou ne protège pas les amours sans être susceptible d'aimer, et madame Descoiirtils s'attachait, sans s'en apercevoir, à dOrville, qui, sans se rendre compte de riel , gardait sa maison de campagne, qui semblait lui être devenue inutile. Fort heureusement pour lui, I aimable veuve élait la première femme estimable qu'il eût encore rencontrée, et un libertin qui s'attache à ce qu'il est forcé de respeilcr ne peut aimer qu'avec passion. Le comte sentit enfin que des qu dites et ua extérieur séduisant valent bien la fortune. 11 jugea qu'un lioinmc qui veut renoncer à de vieillis erreurs doit troe.ver dans sa femme une amie sincère, cl il était décidé a renoncer aux amours err.ints, vagabonds, auxquels il avait sacrifié jusqu'alors. Il proposa sa main avec la timidité du baron dont il s'était si souvent moqué. L'aimable veuve lui sourit, et laissa répondre des yeux pleins d'expression. D'Orvdlc allait exprimer toute sa reconnaissance, qiiiind madame IJescourlils l'arrêta. — Il ne sullit pas de se marier, lui dit-elle, il faut vivre, et je crois vos aft'aires dérangées — .le vous proteste, madame... — Il faut que cela soit, mon cher d'Orville, puisque vous ne pouvez rendre au marquis quatre vingt mille livres que vous lui devtz depuis longtemps. — Je vous entends, madame, et vous serez satisfaite. .Mais permetlez-moi d'espérer que le jour oii je vous présenterai h quittance de d'Oliban sera celui de mon bonheur. — Mon ami, je vous le jure.

Le marquis devint la fable du régiment. Il reçut et donna quelques coups d'épée. Il se décida enfin à quitter le service , parce qu'il est désagréable de se faire tuer quand on a cinquante mille écus de rente. 11 se fixa à sa lerre d Oliban , oii il prit les grande airs. Il commença par brouiller le curé avec ses p.iroissiens ; les filles avec leurs parents; les maris avec leurs femmes ; toujours dans l'intention d'obliger On le fuyait à la fin, on le délestait , lorsqu'un beau matin M. Zéphire le trouva mort dans son lit d'un coup de sang , et au lieu de rtquiein on n'entendit dans le village que des alkluia!

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