DIMANCHE
PAR LE MEMF.
Ce joia-!,"i c4 consacré au repos cl .".u jil .isir. L\>\. Iv jo iv i.li on se relrouve soi-même, où on ilispose de son être, où on oublie si voloutiiTS le trav;iil, le devoir, les affaires.
Je m'Iubillo, je sors s<ns d(.'teriDinalion, sans objet. Je sors pour sortir, pour user de mou indi'pcndancc, pour »*trc moi : c'Càt dimanche.
Je ne me courberai pas aujourd'luii lîiîvaniriiommc superbe dontla néccssilc ine f.iil supuorler le dédain, qui rudoie en accordant ce que rimporluuité lui arr.i'clie, qui ne se doute pas que l'aménité fait valoir le biciif.il, et que donner n'est rien que par la manière dont on donne. J'ai mon hùbit neuf; je marche la tête haute; je fixe tout le monde; je suis reliai de tout le monde : c'est dimanche.
Je liasse devant une église, l.a foule s'y porle avec empressement. Que v.a-t-on fjire? Une procession peut-être... JNon, ce n'est pas une procession. Un prédicateur va monter en chaire. Hla foi, je m'assieds. Oli'ï d'un sciiîinn 1rs citations laiitics, les divisions, les subdivisious, les subtilités, les longueurs, ce qui reste est très-bon.
Ah! .^h, l'orateur iirèche contre l'orgueil. L'église est pleine, mais elle cit trop petite : tout Paris devrait être ici. L'homme riche a l'orgueil de croire valoir mieux que ses égaux et ses supérieurs. 11 leur caelie cet orgueil-là; il le laisse percer avec complaisance lorsqu'il est avec ses inférieurs. Ainsi, de proche en proche, et des premiers échelons ju:qu'au chiffonnier, nous aflectons tous une supériorité réelle ou itii;iginaire sur tout ce qui parait être au-dessous de noiss; et le chillonnicr se venge sur son chien du chagrin cuisant de n'avoir personne au dessous de lui.
Oh! comme cet orateur prêche rhumililé! quelle pureté, quelle élégance dans le style! quel charme, quelle séduction djns le débit! quelle harmonie dans l'organe! quelle ncbl^; f.eilité dans le gi'^tc! Kslce bien par humilité, que cet homme a acquis ces talents? i\e met-il pas plutôt de l'orgueil à bien faire et à bien dire?
Cette dame, qui paraît si vainc de ses appas, écoute avec beaucoup d'attention. Elle es', sourde aux principes, mais elle cède à l'atUait de l'éloquence. Elle louera, elle félicitera le prédicateur. Vous croyez qu'il se flallcra de l'avoir convertie : ce n'est pas pour cela qu'il prêche. U veut rappeler, égaler, surpasser lîourdaloue et Massillon.
Je sors, je mrrehc, j'entre dans les salles du Muséum. Je uc me connais pas en pcinlure ; mais on regarde, et je regarde aussi. J'.-.dmire sur parole un Kaphaël, dont tout le mérite est pour moi dans le cadre. J'écoute modestement ce qu'on en dit. L'admiraliou desinterlocifleurs passe insensiblement dans mon âme; je proclame l'iaphaël un grand peintre. Si ce tableau eût servi d'enseigne, je ne l'aurais pas regardé; l>ersonne peut-être n'eut dcvmé son mérite : il doit tout à sa position. Il en est de même des hommes. Tel dont les talents sont inconnus vit dans l'obscnrité, il lui manque un cadre. Tel autre ne brille que par le sien.
On dine le dimanche comme un autre jour. On a la tête plus libre, et on digère mieux. J'entre chez un restaurateur. Vingt à trente personnes mangent isolément , sans se parler, sans se regarder. La gaieté, le sourire ne pénètrent pas dansée salon. Les uns mangent pourraanf (T, les autres par.rissent occupés des succès ou des revers de la veille, des espérances du lendemain : il n'y a pas pour eux de dimanche.
Je ne dînerai pas l'i ; je veux m'amu-er. Je vais chercher un de ces endroits oii on retrouve quelques traits primitifs de l'homme, l'abandon, la franchise, la bonhomie. Je traverse les Tuileries. Des femmes, mieux mises les unes que les autres, sont rangées en file sur des chaises ; elles sont là pour voir et être vues. Des hommes passent, repassent , les regardent avec une affectation offensante : on appelle cela se promener, te n'est pas ainsi que je me promené le dimanche.
Je passe le Pont-Tournant, je prends les Cilvamps - Elysées; j'entre dans CCS guinguettes où l'artisan aisé se délasse des travaux de la semaine, oii le modeste bourgeois. arrive le melon sous un bras, le parasol de madame sous l'autre. Ils oublient les privations du samedi, celles qu'ils s'imposeront le lendemain. Madame a mis chaque jour quelque chose de côté ; ils viennent manger gaiement leurs petites écouomits.
Leur fillc Angélique, à qui ce nom va très- bien, est parée de sa robe de percale... si quelque chose veut la parer. L'étoOc n'est pas fine, œaiselle est si blanche! un tablier de taffetas noir f;Mt ressortir l'érlal de son teint! un bas de soie blanc, un soulier de prunelle pressent le pied le plus mignon, la jambe la mieux tournée; un petit bonnet d'assrz mauvais goût couvre ses cheveux blonds : qti'importe le bonnet? Angélique est si jolie! quand on la regarde , su parure n'est rien.
Je la regarde, je la regarde encore ; je ne peux voir qu'elle : elle bais=e Us yeux et rougit. Je m'éloigne, je ne veux pas e.,ili;.rrasser, gêner Angélique. Qu'elle jouisse sans contrainte d'un Imau jour, d'un «ir pur, <ie sa tonnelle de chîjvrcfeuille, de son dimanche !
Je reiiconlre un jeune homme et une jeune fille d!nr,.s tèle à tête ; ils ne voient, ils u'enlendent rien de ce qui se fait autour d'eux. Ils boivent dans le même verre; ce vin est excellent, dès que l'aulie y a goûté. L'aile, le blanc de poulet passent d'une assiette sur l'autre; ils sj disputent ce qu'ils ont touché. De temps en temps ils s'arrêtent, ils se rcgaiiUnt; le sourire est sur leurs lèvres, la volupté dans leurs yeux... La petite personne avance la main; le jeune homme ia sais't, la baise... Ué, mais... un anneau nuptial!... ils sont époux. Ah, les convenances, l'intérêt n'ont pas fait ce mariage-là. Puissent-ils s'aimer longtemps! p'.iissent chaque jour l'e l'année être pour eux dimauch^l
Plus loin règne la grosse gaieté, l'intempérance. — Passons, passons.
A cette table est un jeune homme seul. Il est triste , rêveur. Sou' vent ses ycus se portent sur les jeunes époux , et il les detoui no aussitôt; l'aspect du bonheur semble l'affliger. H est ù peine au printemps de la vie , et il est malheureux! Que de jours , que d'années il a encore à souffrir!
Quand il cesse de regarder les jeunes époux , son œil cherche à i;énétrer sous la feuillée qui lui dérobe une parlic des charmes d'Angélique. Ah, je devine. Il est amonreux; il envie le sort de cesjeuucs gens; il désespère du sien. Pauvre g.rçon!
Je lî prie de m'cbandonner un coin de sa petite table , cl il se réserve à peine de quoi placer son assiette et son petit plat, son petit plat auquel il ne touche point.
Je demande à dîner, et je veux faire parler ce jeune homme; il ne me répond que ouî et 7wn. Oh, parbleu, il parlera!
Je passe en revue tous ceux qui nous environnent; c'est un détour que j^ prends pour arriver h ujademoiselle Angéiique. Je loue sa beauié, sa modestie, ses grâces. La figure de mon jeune homme se développe; son œil s'.aniroe ; son âme evpansive s'ouvre ; il parle, et il parle bien , parce qu'il aime : je n'ai plus qu'à écouter.
C'est un garçon marchand; il ne possède au monde que ses appointenien'.s et son cœur. Le père d'Angélique n'a que quiuze cents livres de rente; il ne peut rien donner à sa fiile, et il a éloigné Firmin, et Firmin et Angélique souffrent, se désolent : il n'y a plus de dimanche pour eux.
Firmin passe devant la porle d'Angtlique avant d'ouvrir son magasin ; il y passe après l'avoir fermé , et s'il l'a entrevue il emporte peine et bonheur pour le reste de la journée.
Ce matin il a vu faire les dispositions du petit dincr champêire. Il ne s'est pas éearié, il a suivi de loin, do trè.i loin , c: ici il s'est placé à l'extrémité du jardin pour ne pas déplaire à M. Soreau.
C'est un honnête gsreon que ce Fir.niin. Combien lui faudrait-il pour monter un petit commerce?... — Douze mille IVancs, dit-il. — Diable! je n'en ai que la moitié, et j'en ai besoin... — ilesoinl.qui en a le plus de celui qui est amoureux, ou de celui qui ne l'est pas ?... — Biais je ne connais pas Firmin... — lié ! s'il était mon frère ou mor ami, quel mérite y aurait-il à obliger? D'ailleurs je ne l'obligerai pas seul, et sa petite Angélique est si séduisante !
Je le fais lever, et le mène droit à la tonnelle de chèvrefeuille. Il hésite, il tremble, il recule; je le pousse devant moi; il est auprès d'Angélique. Les pauvres enfants n'osent se regarder, et le père Soreau ouvre des yeux !
Il les ouvre plus grands encore lorsqu'il apprend que Firmin a trouvé un ami qui lui prêle six mille francs, et qui lui fera avoir du crédit pour six mille autres. 11 n'a plus que des éloges à donner à la bonne conduite, à l'applicali'an de Firmin, à son amour constant et désintéressé. 11 lui .sourit, il lui présente la main, il l'embrasse. Madame Soreau l'embrasse à son tour. Angélique s'attend bien à être embrassée aussi ; Firmin en brûle d'envie , et il reste immobile dcvaiit elle.
Je le pousse encore doucement, bien doucement. Madame Soreau pousse sa fille. Ils s'enhardissent, ils se regardent, ils sont dans les bras l'un de l'autre. Le joli tableau ! celui-là est sans cadre, et il est ravissant.
Nous mettons nos dîners ensemble. Firmin va retrouver l'appélit avec lit gaieté. Angélique et lui me fêtent, me caressent; ils me fout asseoir entre eux. Firmin ne me remercie pas, mais il me regarde ! il n'est pas de langue qui puisse exprimer ce riue dit ce regard-là. La main d'Angélique vient errer autour de la mienne. Je la prends, je la presse. Elle m'offre franchement sa joue; je la baise avec un plaisir!... Voilà l'intérêt de mon argent.
On parle, on mange, on rit, on boit, on déraisonne : c'e=*éimanche, oh ! bien dimanche pour tous ceux qui sont sous U tonnelle.
Demain on signera le contrat : ce sera encore dimanche.
J'irai souvent voir Angélique et Firmin : auprès des heureux qu'on a faits, c'est toujoiurs dimanche.
PAMS. .- Typ. LAcoun, rue Soufllut, 18.