‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 352 sur 379 · LES BARONS · texte numérisé non relu

LES BARONS

DE FELSHEIM,

PAB

PIGAULT-LEBRUÎV.

PRIX : 90 CKNTIMKS.

PARIS

PUBLIÉ PAR GUSTAVE BARHA, LIBRAIRE-ÉDITEUR

8, RUE Cassette, s.

I. — Ce que c'est que les barons de FelsheiDi. — Les campagnes, les exploits et la retraite de Ferdinand XV.

A quelques lieues de Lunebourg en Saxe , au milieu des bois, des montagnes et des ravins , existait encore il y a quelque vingt années un cliàteiu gothique bâti, selon les propriétaires, qui probablement se (rompaient, par le fameux ^\ jtikind, lors de l'invasion de Charlemagnc.

Ferdinand XIV, baron de Felsheim, desccnilant en ligne directe de ce même Witikind, bien plus noble que l'empereur, et beaucoup plus fier que lui, habitait le château du contemporain de Charlemagne, et il contemplait, avec un plaisir toujours nouveau, ces donjons ruinés, qui lui rappelaient l'antiquité de sa race.

Son fils unique, Ferdinand XV, fut destiné dès sa naissance à la profession des armes, la seule qui convint à un arrière- petit-cousin de ^Vi[ikind. Il apprit de trèsbonne heure qu'il avait des parents dans tous les chapitres nobles, dans l'ordre Teutonicpie, et à la tête des, armées; c'est à peu près à cela que se borna son éducation, et dans le fond il n'est pas nécessaire ù'in sdVi'ir davantage pour se faire tuer.

Le papa Felsheim écrivi/

KerJiuaul \\ I , iaroii de Ftlsheim , buvxil aveu 311:1 ami le liUMai J UruiK.i.

successivement k toutes les puissances d'Allemagne , et leur demanda à chacune un régiment pour M. le baron son fils. Personne ne jugea à propos de lui répondre, et Ferdinand XV fut trop heureux d'fd)tenir une compap,nie dans les troupes de l'électeur de Brandebourg, qui n'était pas encore roi de Prusse.

La vrille du départ, Ferlinand XIV manda Ferdin nd XV dans une salle en- .umée que décoraient les portraits de ses illustres aïeux. Tous y figuraient, depuis Wilikind jusqu'à lui, à l'exception rependant de Ferdinand V I i , tué a la fleur de l'âge au siège d'Anlioche par les croisées, en 1098. Ce petit accident fut cause que la tête vénérable de Ferdinand VII ne passa pas sur la toile h sa postérité; mais Ferdinand XIV avait reml>lacé le table:iu qui manquait, par une inscri| tlon honorable, qu'un moine de Franconie avait arrangée en m.iuvais vers latins.

Ce fut au milieu de ces.uicâtrcs chéris que le papa b.ron rappela à son digne fils ce qu'il devait à son 'lltistre naissance. — Vos pèrts vous regardent, lui dit-il avec noblesse, et leurs mânes vous Suivront au milieu des combats. Après cette courte mais énergique hjrangue, Fcrdi-

LES BAROWS DE FELSHEIM.

nand XV «c mit à genoux car ordre de Ferdinund XIV. Il rerul l'acco- Udc ; on lui tiiunit l'ëpée, et ou lui clianssa les épcions. La soirée se passa il ir« des lectures aualoijui's à lu circonst mec. Le pjpa lut à son nls les ImuIs faiu de Rolmd. do Tancrèlf et <lc Godefroi do Bouillon. Il lisait avec tant d'onrtion et de clialeur, qu'il ne s'aperçut pas que Ferdiuaiiil W s'était endormi dèsJes premières pages.

.\ la pointe du jour on lui .miena son cheval de bataille, derrière lequel ou attacha une valise qui renfermait s» garde-robe eiit;u(;. Le papa lui fit présent de dcui cents florins et de sa bénéilictioii, et le jeune homme partit bien décidé à soutenir l'honneur de sa race.

M. lub.iron, qui savait boire, fumer et jouer, mais qui d'ailleurs était indis^iplinable, ne convint pas du tout à Frédéric-Guillaume. ^^o^ colonel lui notifia que, »'il ne clijn|]eait de conduite, on le renverrait dm» sa gentilhommière. M. le ban.n trouva mauvais qu'on IraitAt aussi lestement un descendant de ^\■ilikiud, et il ne se corrigea point. On lui tint parole, et on le pria d'.ller chercher fortune ailleurs. Il jura que Frédéric-Guillaume n'était pas digne d'avoir un homme comme lui à son service, et il passa à celui de l'électeur de Hanovre.

M. le baion conserva au service de l'électeur de Hanovre les petites habitudes qui l'avaient fait congédier en Brandebourg, et on le mit en prison : il eut un petit démêlé avec le geôlier, et le rossa vigoureusement : on le mit au cachot. Son nouveau colonel prit la peine d'y descendre, et lui fit une vive mercuriale. M. le baron, qui avait vjdé quelques ▼idercomes, et dont les humeurs étaient aigries par le traitement qu'il éprouv.iii, prit le colouelpar les oreilles, le poussa dans le fond du wchot et en ferma la porte , rossa une seconde lois le geôlier, prit ses clefs, sortit de la ville, et revint boire, fumer et jurer chez Ferdinand XI\ , qui ne concevait p;is que les puissances ne s'accommodasiCDt point d'un jeune homme aussi accompli et qu'il avait formé luimême.

Ferdinand XV, de retour au château'de ses pères, chercha à occu per utilement ses loisirs. Il chassait la bète fauve dans les montai;nes, les jeunes filles d.uis la pli^ine. battait les vassaux de M. son père, et s'enivrait régui.i: ement tous les jours.

F^e papa baron, m.lgré son estrème indulgence, fut bientôt aussi fatigué de la présin. e de M. son fils que l'avaient été Frédéric-Guillaume et l'électeur de ll.niovre. Il sollicita et obtint pour lui uu emploi dans le» troupes bavaroises, et il lui notifia, à son départ, qu'il ne voulait le revoir que général. Le ciel ne l'ii réservait pas d'aussi hautes destinées.

M. le baron, qui craignait encore un peu M. son père, et qui était instruit par sa propre eipérience, se conduisit tant bien que mal en Bavière. Il y passii quelques années dans les grades subalternes ; et, en attendant le génér.ilat, il venait tous les ans prendre ses quartiers d'hiver au château ; tous les ans il y faisait de nouvelles sottises ; tous les ans son père le chassait, ce qui ne l'empêchait pas de revenir l'année suivante.

Pendant l'hiver de 1699, Ferdinand XIV maria une de ses vassales qui, à ce qu'on assurait dans le pays, le touchait de beaucoup plus près. La noce se fit au château. Ferdinand XN, qui tranchait, dans ses domaines, du petit potentat, prétendit le droit de jambage. Le futur époui trouva la prétention dép'acée. On s'échauffa. Le papa baron, qui tremblait que M. son fils ne commit un inceste, interposa son autorité. M. snn fils n'en tint compte, et saisit l'épousée. L'époux la saisit k son tour ; Ferdinand XV tirait de son côté et le mari de l'autre. Le père putatif de la mariée prêta uiain-forte à son gendre, et deux ou trois l.;quais se rangèrent du parti du jeune baron. Dix ou douze Allemands renforcés prirent la défense de» jeunes époux; Ferdinand XV, voyant qu'il n'était pas le plus fort, lâcha prise, et se retira furieux dans une chambre voisine. Trois de ses vasssies, effrayées du tumulte, s'y étaient réfugiées. Ferdinand XV s'y enferma avec elles. Je ne sais ce qui se passa pendi^nt que Ferdinand XIV apaisait ses vassaux, en leur parlant avec ce mélange de noblesse et de bonté qui lui était familier; mais trois mois après les trois vassales se trouvèent grosses. Les trois maris prétendirent qu'il n'y avait pas de leur f.iute ; et un soir que le héros bavarois rentrait ivre au château, trois gourdins meurtrirent se» illustres épaules, de manière qu'il fut obligé de se mettre au lit. Le papa baron venait de s'y mettre pour une cause toute différente. Il était malade de soixanle-dix-m uf ans. On ne guérit pas de cette maladie-là j aussi l'âme de Ferdinand XIV s'échappa t elle de son enveloppe décrépite, pour s'aller réunir à celle du grand Witikind.

Ferdinand XV, nouveau b.iroii (Je Felsbeim, n'ignorait pas, quoique très -ignare, que nous sommes tous mortels. 11 savait, en outre, que les larmes ne ressusciteraient pas Ferdinand XIV, et il conclut, avec beaucoup de sagacité, qu'il était inutile de le pleurer. Il se mit tout bounenieiit en possession d'un château qui avait besoin d'être réparé, mais qui était le chtf-lieu it'une terre qui rapportait six mille florins de rente. Il fit quelques largesses à ses vassaux, et se réconcilia avec eux, en leur promettant, à l'oreille, de s'en rapporter uniquement à eux de la propagation de l'espèce humaine daiis la baroniiie de Felslieiiu.

Avec de très-grands défauts, M. le l>aron était un tres-brave homme, et i la première étincelle de la guerre de 1701, il leva à se» frais un régiment de hussards pour le service de l'empereur. Ses vassaux, à qui il promit le pill- ge de l'Alsace, du pays Messin, de l'Ile de France , de Pari» et de Versailles, s'enrôlèrent eu foule souit ses étendards, et for-

mèrent i peu près une demi-compagnie. Le reste se trouva dans les cantons voisins, ou le joignit sur la route.

M. le baron, pour faire face h ces dépenses extraordinaires, avait, selon l'usage des guerriers de ces temps-là, engagé la moitié de ses domaines à des juifs de Francfort-sur-l'Oder, et, grâce à son dévouement et à ses soins, le régiment de Felshcim se trouva enfin en état de passer décemment la revue de son colonel.

Cette revue eut lieu dans la cour rlu château, où M. le baron fit ses promotions. Quelques gentillàtres des enviions furent faits officiers ; ses laqiiiis et ses gardes-chasses, maréchaux des logis; et ses piqueurs, trompettes. Le régiment défila par le ponl-levis, qu'on avait étayé à cet effet, et prit gaiement la route du piys Trenlin, où était le prince Eugène, en passant par la haute Saxe, la Franconie , la Soiiabe et le Tyrol. Ce n'était pas le chemin le plus court pour arriver à Versailles; mais , comme dit le proverbe , lout chemin mène à Rome.

MiM. ses hussards crurent en effet jiouvoir faire tranquillement le voyage de France, après avoir forcé le poste de Carpi et être entrés à Crémone ; mais leur retraite un peu précipitée de cette ville leur fit comprendre qu'on ne peut compter sur rien avec les Français, et au lieu d'aller piller le trésor de Saint-Denis ou le garde-meuble, ils se bornèrent, pour cette fois, à troquer, dans les villages, leurs chemises sales contre des blanches, à mettre les paysans à contribution, à faire pire ou mieux à leurs femmes, et du reste ils s'en rapportèrent uniquement à M. le baron de leur gloire et de leur turtune à venir.

Dans toutes les occasions, M. le baron se battait comme un déterminé ; mais il ne savait que se battre, et le prince Eugène ne put l'avancer, quoiqu'il aimât beaucoup les braves gens. En récompense , il l'envoya pirtout où il y avait de l'honneur à acquérir : ainsi M. le baron se trouva à la bataille d'Hochstedt, où il battit deux régiments de cavalerie, et où il perdit un teil ; mais le prince Eugène lui frappa sur l'épaule, et M. le baron ne pensa plus à son œil.

Il suivit les troupes de Darmstadt au siège de Barcelone, et il fumait tranquillement sa pipe pendant que ses hussards houspillaient la duchesse de Popoli, lorsqu'un original d'une autre espèce, le comte de Péterborough, vint avec ses Anglais hussardcr les hussards de Felsheim : il était temps; cinq minutes plus tard, le duc de Popoli était coiffé de la façon de tout un régiment saxon.

De Barcelone, le baron se rendit à l'armée du prince Eugène, et il y arriva la veille de la bataille de Raraillies. Il ne lui en coûta que cent chevaux et soixante hussards ; mais la bataille fut gagnée, et M. le baron s'adressa, pour la seconde fois, à ses bons amis les juifs de Francfort.

Pendant qu'on recrutait dans la basse Saxe pour M. le baron, il suivit , avec les débris de son régiment , le prince Eugène qui courait au secours de Turin. Le prince lait attaquer les retranchements français. L'impétueux baron met pied à terre avec tout son monde, et pénètre un des premiers dans les lignes. Le régiment de la marine tenait encore, et un grenadier, en se retirant, allongea à M. le baron un coup de sabre qui lui coupa les chairs, les muscles et les nerfs de la jambe gauche. Il en demeura boiteux ; mais le prince Eugène lui dit qu'il s'était comporté comme un César, et il se consola.

Il fut passer son quartier d'hiver dans sa baronnie, refit son régiment, et vint porter la fascine au siège de Lille ; l'année suivante il se trouva à la bataille de Malplaquet , et il eut l'avantage d'y laisser un bras, emporté par un boulet de canon. Cette fois le prince Eugène et M^rlboroiigh lui firent l'honneur de l'embrasser; mais cela ne lui parut pas suffisant.

Il avait renouvelé trois fois son régiment, et toujours à ses frais : aussi, pour l'indemniser de la perte des deux tiers de sa fortune, de celle de son oeil, de son bras, et de l'infirmité de sa jambe, on lui promit de l'avancer k la première promotion, et on se garda bien de lui tenir parole, en raison de son incapacité.

M. le baron, toujours buvant, fumant, jurant et se battant, fit encore deux campagnes sans qu'on s'occupât de lui. Il présenta des placets, on n'y répondit pas; il se plaignit, on ne l'écouta pas; il se fâcha, on n'y fit pas attention. Son régiment fut encore écharpé à la bataille de Denain, qui sauva la France et qui amena la paix. Le baron fut réformé; il vendit cent chevaux, qui lui restaient, avec leurs équipages, et il envoya promener à son tour ses hussards qui lui demandaient de quoi vivre, et qui s'en retournèrent chez eux en volant sur la route , comme cela est arrivé quelquefois à la paix et pourra arriver encore.

Entre les bas officiers de son régiment, M. le baron avait distingué un maréchal des logis, gros, court, vigoureux, brave, buvant beaucoup sans qu'il y parût jamais, qualité précieuse pour un ivrogne qui est bien aise de trouver quelqu'un sur qui il puisse compter dans tous les temps pour le mettre au lit. C'est avec Brandt que le baron s'enivrait de préférence, et il répondait à ses officiers, qui se permettaient quelquefois des réflexions à cet égard, qu'il était du devoir d'un colonel d'encourager les bons soldats. Toujours constant dans ses affections, le baron proposa à Brandt de s'attacher à sa personne, et de venir prendre ses invalides au château de Witikind. Brandt, qui n'avait rien de mieux à faire, accepta la proposition, et tous deux se mirent en route, en se proposant de passer par Vienne, où M. le baron devait voir le ministre de la guerre et solliciter le prix de ses longs et importants services.

Quand nos deux héros furent arrivés à Vienne , ils se concertèrent

LES BARONS DE FELSHEIM

«ur le» démarches à faire; et Branilt, qui avait toujours de bonnes idéts, conseilla à M. le baron de prt'senler un pljcet. M. le baron, qui savait que Bnndt avait plus <l'vi>|iiit que lui , le ch.irfjea de In rt'diction. On fit venir du vin, des pipe», une ir.inobe de jambon, et Itrandt écrivit directement à l'empereur Josepli 1", d'assez mi'diocre mémoire :

« VoT»« Maikïtï.

• J'ai perdu à votre service un oeil , un bras, l'usage d'une jambe et k moili^ de ma fortune. Vos généraux m'ont frappé sur l'épaule , m'ont fait des compliments et m'out embrassé. Tout cela est bel et bon, mais uni' |;ratinration vaudrait mieux encore. Vous deicemlez des Césars, comiric je descends des Witikiod, et entre grands bommes ou doit s'entr'iiiler.

u J'ai l'honneur d'être, en attendant votre réponse, votre trè«hunible servili'ur, Brandt, jiour le colonel, baron de Felsheim, qui ne peut pas signer parce qu'il lut mani|ueun bras droit. •

M. le baron trouva le placet plein d'esprit et de gentillesse, et Brandt, enchanté de son coup d'essai, courut le porter k son adresse. Un soldat des gardes l'arrêta ti la première porte du palais et lui demanda ce qu'il voulait. — Je veux parler à l'empereur. — On ne parle pas à l'empereur. — On ne parle pas à l'empereur ? — On ne parle pas à l'empereur. — Je lui ai écrit une lettre... — On n'écrit pas :'i l'empereur. — Comment diable faul-il donc s'y prendre avec lui? — On ne jure pas k la porte de l'empereur. - - Tu commences à m'écbauffcr les oreilles. — Et toi aussi. Passe ton chemin, il est temps. — Ah ! tu te joues à un maréchal des logis du régiment de Felsheim! Et Brandt prend le factionnaire à deux mains, lui fait faire un demitour à droite, et entre dans la première cour. Le factionnaire crie, la garde sort , Brandt court, ou court après lui , et on arrive en courant dans la seconde cour, oii une seconde garde barre le maréchd des logis et l'arrête. Brandt tenait sa lettre il la m.iin, et criait à tue-lêic qu'il voulait voir l'empereur. On le prend poiff un fou, et on se met à rire. Brandt, qui n'aime ])as qu'on se moque de lui, crie plus haut, et un homme paraît à une croisée. Brandt, qu'on serrait de tous les côtés et à qui on mettait la niaiu sur la bouche , parvint à élever un bras et agitait son placet. L'homme qui était à la croisée s'informe de la cause de ce tumulte. — Votre M.ijesté, lui répond un lieutenant des gardes, c'est un hussard en démeuce qui a osé vous écrire, et qui prétend approcher de votre personne sacrée. — : Voyons ce qu'il m'écrit, reprend Joseph I", et le lieutenant se hÂte de lui porter le placet de M. le baron. L'empereur le lut à la croisée, rit beaucoup, et Brandt, qui vit rire l'empereur, ne douta pliu du succès. Il sortit des cours du palais très-s<itisfait des procédés du successeur des Césars et retourna à son auberge attendre sa réponse.

Deux jours s'écoulèrent, et César ne répondait pas. M. le baron, qui passait son temps dans les cabarets, faute de pouvoir faire mieux, upprit quelque chose des us.<ges de la cour, et sut qu'à telle heure l'empereur passait dans telle galerie , qu'à telle heure il allait à la messe, et que les ofliciers l'approchaient facilement. En conséquence de ces éclaircissements, M. le baron pria Brandt de lui faire un second placet, de natter ses faces, de décrotter ses bottines, et il se rendit au château. Il se trouva en eiïet sur le passage de Sa Majesté, qui prit son placet d'un air très gracieux.

Deux jours se pa^sèrent encore, et l'empereur ne répondait pas à M. le baron, qui, ne sachant quel parti prendre, consulta son fidèle Brandt. Celui-ci, qui ne manquait pas d'un certain bon sens, lui dit : — Monsieur le baron, ces gens -là n'aiment pas à donner, mais ils aiment moins encore qu'on les ennuie. IVe quittez pas le château, que l'empereur ne f.isse pas un tour chez lui sans vous trouver sur son chemin un placet à la main, et il vous exaucera pour se défaire de vous. Brandt prit la plume, et griffonna une douzaine de lettres absolument semblables à la première, qui était trop bien louinée pour qu'il y changeât un mot. M. le baron les mit dans sa sabrctache, et s'en fut clopin-clopant assiéger Joseph I".

A son lever, à sou coucher, à son grand, à son petit couvert, à la messe, à la promenade, l'empereur ne voyait que l'homme à l'œil crevé, au bras emporté et à la jambe éclopée ; le baron ne le quittait pas plus que son ombre , et ne perdait jamais l'occasion de glisser nn placet. Un jour que l'empereur dinait à son petit couvert, et qu'il était de meilleure bumeur que de coutume, il regarda le baron et se mit à rire ; le baron le regardait de son câté d'un air tr.igi-comique qui le fit rire plus fort. Les convives que César avait admis à sa table rirent aussi Siins savoir de quoi il était question; mais quand l'empereur rit, tout le monde doit rire. Joseph tira de sa porhe huit ou dix pl.icets, et les distribua à ses courtisans. On rit de pius belle; et une jeune dame, qui ne paraissait pas mal auprès de Sa Majesté , osa lui recommander M. le baron. Le baron balbutia un compliment à la belle dame ; il en fit un à l'empereur lui-même, dans un style et avec un air qui n'appartenaient qui lui. Il eut le bonheur d'amuser beaucoup mesdames et messieurs du petit couvert, qui tous s'intéressèrent pour lui, à l'exception du ministre de la guerre, qui fronçait le sourcil, et qui intérie'irenunt en voulait au baron qui ne s'était pas adressé directement à lui. Il ii'en fut pas moins obligé de lui faire payer le lendemain cinquante mille florins, ce qu'il effectua d'un air maussade, que M. le baronne remarqua «eulement pas. Moitié de la somme fut em-

paquetée dans la Valise du colonel, l'autre moitié dans celle du maréchal des logis, el ils prirent gaieuient la route de Lunebourg, d'oii ils arrivèrent enfin uw château de l'eMieim.

Le premier soin de M. le baron fut de faire réparer les voi^tesde »es . caves et de les garnir de bière et d'excellent vin. Il fit ensuite relever ses créneaux et se^ tourelles, signes non équivoques de son antique noblesse; enfin il s'occupa de la couverture, qui était tellement délabrée, que la pluie et la nei|;e avaii nt pourri les planchers du grenier et du premier étage. M. le baron, ipii savait s'accommoder aux circonstances, se logea au rez-de-chaussée.

Après ces premièron dispositions, Ferdinand XV el son écuyer, sans inquiétude et se trouvant en loucls, se livrèrent à leur goût favori et ni' se couchèrent pas de huit jour», parce que Brandt, qui portait fort bien son vin, s'en chargea tnllemont, qu'il jui fut impossible de mettre M. le baron au lit, par la raison infiniment sim|ilc qu'il ne pouvait plus s'aider lui-même.

Le neuvième jour, M. le baron voulait recommencer ; mais Brandt lui fit un discours si pathétique sur les dangers de l'ivrognerie el sur le» avantages de la temj>érance, qm; le baron se sentit ému. Mais daus tous les temps le diable fut plus loit que tous les prédicateurs du monde; et ."i peine Brandt cessait-il de parler, que le baron décoiffait sa damejeanne.

Brandt, qui savait qu'il faut quelquefois sacrifier quelque chose pour ne pas perdre tout, c.fpitulaavec M. le baron. 11 fut convenu qu'on ne boirait dans la journée que pour le besoin , mai? qu'on pourrait s'enivrer le soir; et, pour éviter les accidents et les fraîcheurs de nuit, on arrêta qu'on approcherait les deux lils, qu'on placerait une table entre eux, qu'on la chargerait d'une cruche de huit pintes, qu'on se coucherait, qu'on boirait commodément et sans avoir rien à craindre.

Quand M. le baron s'écartait des clauses du traité, Brandt le rappelait k l'ordre; et, bon gré, mal gré, le chef cédait à son inférieur, tint il est vrai que la raison ne perd jamais ses droits, quelque bouche qu'elle prenne pour organe.

Un soir que ces messieurs, couchés à deux pieds l'un de l'autre, s'enivr.ient militairement en parb.nt de leurs faits et gestes el se mettant par modestie au niveau du prince Eugène et de Alarlborougb, Brandt fut frappé d'une inspiration subite. — Nous sommes fort bien ici, dit-il à M. le bnron. — Fort bien, mon ami, répondit Ferdinand XV en laissant échapper un hoquet.— Plus de bivouac... — Plus d'eau à boire... — Plus de pain moisi... — Plus de vache enragée... Plus de Français... — Qu'on bal pourtant quelquefois... — Oui, en perdant un œil... — Un bras... — Une jambe... el cela n'est pas gai. A votre santé, mon colonel! — A la tienne, mon garçon! — Je ne vois qu'un petit inconvénient qui pourrait déranger nos affaires. — Et lequel ? — C'est que les ipifs de Francfort mettront quand ils voudront le baron de Felsheim à la porte de sou château. -— Je ne pensais plus k ces marauds-là, reprit Ferdinand XV en poussant son gros juron. — Tu monteras demain à cheval , tu iras à Francfort, tu ras^embleras toute cette canaille , tu me l'amèneras, el je la recevrai dans cetie fameuse tour oii Witikiiid, avec trente Saxons, arrêt trois joiirs Charlemagne el cent mille bommes. Le lieu leur inspirera une vénération à laquelle mon corps mulilé ne peut plus prétendre. —J'irai, mon colonel. — S'ils sont raisonnables... nous les payerons... — S'ils ne le sont pas... — Nous les sabrerons. — C'est cela, mon garçon. Buvons, buvons.

Le lendemain , au point du jour, Brandt monte à cheval , galope à Francfort , et rassemble les créanciers de M. le baron. Il leur fait part de ses intentions bénévoles, leur assigne le jour où son colonel les attend, reçoit leur parole et retourne au château.

L'exactitude d'un bon soldat à son poste, d'un amant au premier rendez-vous, d'un courtisan à la cour, n'est pas comparable à l'exactitude d'un juif qui a de l'argent .i recevoir. Ceux de Francfort arrivèrent au jour indiqué , avant que le baron eût cuvé le vin de la veille. Brandt le réveilla, lui passa un robe de ch;imbre de velours bleu, doublée de menu vair, qui venait de Ferdinand XIII, et que Ferdinand XIV n'avait jamais endossée que pour donner ses audiences publiques ; il attacha son sabre de campagne par-dessous la robe de ch imbre, glissa ses pistolets à deux coups sous le ceinturon, lui peigna la moustache , mil une coiffe blanche à son bonnet de laine brune ; et le baron, appuyé sur l'épaule de Brandt, sortit majestueusement de sa chambre à coucher , passa au milieu de ses créanciers rangés en haie dans son antichambre, et se rendit avec eux à la tour de Wilikind.

M. le baron déposa sur une table vermoulue son sabre nu, ses pistolets à deux coups; il s'assit dans son grand fauteuil d'érable, releva sa moustache et parla en ces termes: — Fripons que vous êtes, je vous ai convoqués pour me débarrasser de vous. Les juifs firent une profonde révérence. — J'ai servi le descendant des Césars, qui ne vaut pas mieux que les descendants dé Wilikind ; mais enfin je l'ai servi, .l'.n eu besoin d'argent, et j'en ai passé par ce que vous avez voulu. Maii.lenant je tiens la bourse, et je fais la loi à mon tour. \ oulei vous muilié: Les usuriers se réerièrent. Brandi les regarda de travers et leur imiiosi silence. Le baron réitéra son offre ; les cré..ii.iers remuèrent 1,1 tête d'un .-lir négatif. Ferdinand jura par ses aiein i|u il fer.ut précipiter de ses tours dans sa mare les officiers eiploiianu qui oseraient passer le pont du château. Brandi jura par le prince Eugène

LES BARONS DE FELSHEIM

qu'il allait à riusl.int mi^nie traiter les juifs saions coinaïc les juifs arabt-s avaient traité les Amaléeites, s'ils n'entraient pas en composition. 11 tournoya son sabre au liessus des têtes Israélites et ne les intimida pas. Un juif ne craint jamais pour sa tête quand il tremble pour son argent.

Cependant le baron faisait la grimace, il jurait entre ses dents, et il était assci embarrassé, lorsque Brandt, qui aimait autant les moyens doux que les autres, lorsqu'ils conduisaient au même but, lit sortir son colonel, prit ses pistolets, sortit lui-même à reculons, menaça de l'rùler la cervelle à quiconque oserait faire un pas et enferma les Israélites dans la tour. C'est ainsi qu'autrefois leurs pères, de pieuse mémoire , avaient été resserrés dans la sainte Sion par un empereur imj)ie qui les e\)iosa aux horreurs de la famine.

i.es Israélites modernes, aussi magnanimes que leurs aïeux, passèrent uie |>artie du jour sans boire , sans manger et sans céder. Bientôt la soif physique égala en eux la soif de l'or, et ils essayèrent de déranger les barreaux que Ferdinand XI avait fait jJacer aux croisées. L'impitoyable Rranat, qui faisait faction au dehors avec un fusil à deux coups, 8 opposa si vivement à leur entreprise, qu'ils furent obligés d'y renoncer, lis lui demandèrent quarlicr. — Voulez-vous moitié? leur répondit le maréchal des logis. Les juifs se letirèieni et poussèrent le cliâssis plombé.

La journée se passa, la nuit succéda au jour. Brandt alluma des feux au pied de la tour pour n'être pas surpris , et on s'observa mutuellement.

Le mitin, les estomacs juda'iques éprouvèrent des tiraillements affreux; et l'un d'eux demanda à parlementer. — Voulez -vous moitié ? répéta l'infleiible Brajidt. — Aous prendrons deux tiers, répondit le parlementaire. Kt Brandt continua de se promener en long et en large, son fusil sur l'épaule.

A midi, les juifs, ne pouvant résistera la fiim qui les tourmentait, parlementèrent encore et consentirent, en gémissant, aux conditions proposées. — Vous n'aurez qu'un tiers, répondil lirandt, et si vous ne Capitulez à l'instant, vous ne serez reçus qu'à discrétion, et vous n'aurez rien du tout. Et il continua de se promener son fusil sur l'épaule. — !\Ionsieur le hussard, donnez-nous moitié, dit un juif d'une voix affaiblie, vers les quatre heures ilu soir. — Vous n'aurez qu'un quart , répondit Brandt ; et il continua de se promener son fusil sur l'épiule. — Va donc pour le quart, reprit l'Israélite. — Il est des chrétiens qui sont encore plus juifs que nous.

Aus-ilùt Brandt va chercher du papier et une écritoire de poche. Il attache le tout au bout d'une perche, qu'il présente à ses prisonniers; il leur ordonne de donner quilt.ince des trois quarts, ce qui fut exécuté à riuslant. Brindt reçut les quittances par la commodité de la perche; il les porta à M. le baron, prit un sac de florins impériaux, monta à la tour, paya le quatrième quart, retira les titres originaux, et mit à la porte, avec beaucoup de civilité, les juifs, qui se retirèrent en le donnant à tous les diables.

En réjouissance de la manière économique dont M. le baron venait de payer ses dettes, Brandt mit sur table un quartier de lard fumé et un vieux coq rôti; et on convint que, par extraordinaire, on commencerait h boire dés cinq heures du soir, sauf à ne se coucher que le lendemain.

Les réparations du château et le payement que M. le baron venait de faire avaient furieusement diminué ses finances. Il aimait l'argent frais, et Brandt ne le baissait pas. D'ailleurs, M. le baron devait laire figure dans ses tern s , voir et traiter les barons ses voisins , et cela ne se fait pas sans argent, lise décida ,i vendre quelques arpents de bois isolés du domaine principal. 11 les regietta pourtant, parce qu'ils foisonnaient en sangliers et en loups toute l'année et en bécasses dans la saison. A la vérité, le baron, borgne, boiteux et manchot, ne pouvait pas chasser facilement; mais un baron, dan^ quelque état qu'il soit, tient toujours h ses prérogatives. Celui-ci se consola de voir abattre ses poteaux et ses armoiries moyennant six mille florins qu'on lui paya comptant, et qu'il remit a Brandt avec l'ordre précis de s'en servir pour la gloire et Its besoins de son colonel.

Brandt réunit donc les fondions do trésorier aux brillants et nombreux emplois qu'on avait déjà accumulés sur sa tête. Comme c'était un homme d'un jugement exquis, il sentit d'abord qu'il ne pouvait suffire à tout; et un soir qu'il était couché auprès de M. le baron , il lui conseilla, en lui versant ii boire pour la vingtième ou trentième fois, d'aviser aux moyens de monter sa maison sur un pied convenable à sa fortune et à sa naissance. 11 s'aperçut qu'il pérofait en vain. .Son suzerain était complètement dans la vigne du Seigneur. 11 sabla lui-même le vidercome concluant, s'enfonça le nez sous &i couverture, et fit une excellente nuit. Le ciel en accorde autant au lecteur, soit qu'il couche seul et qu'il ait envie de dormir, soit qu'il couche deux et qu'il ait envie de veiller !

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