‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 353 sur 379 · Le baron fjrrae sa maison. — Grande fcHe au château · texte numérisé non relu

Le baron fjrrae sa maison. — Grande fcHe au château

Mon.->itur le baron, dit Brandt ii son réveil, j'ai parfois des idées

excellenlis qui se perdent quand je ne les communique pas à l'instant. Je n'tlais pas hier soir tout a fait aussi gris que vous, et je pensais... — A quoi , mon garçon ? — (Vest ce que je cherche... Ah ! m'y voilà. Vous avez quatre mille florins de rente, un château superbe ; vous êtes

noble comme tous les chapitres d'Allemagne réunis, et vous vivez coinnie un cancre. — Comment cela, monsieur? — Hors vous, moi, et quelques hiboux, on ne voit personne dans ce château. 11 vous faut des courtisans pour vous flatter, des parasites pour vous manger ; car eiilin nous ne pouvons pas boire quatre mille florins à nous deux. Je sais vos hauts faits par cœur ; et à qui conterez-vous désormais vos exploits, si ce n'est à la noblesse du voisinage? — J'ai déjà pensé à cela. — Et comment recevrez vous la noblesse du voisinage si vous n'avez, personne pour vous servir ? Je suis votre sommelier , votre cuisinier, votre pourvoyeur, votre valet de chambre, votre écuyer, votre capitaine des chasses et votre trésorier. C'est pitoyable, monsieur le baron 1 cela n'a point de mine, point de tournure, et un homme comme vous est fait pour représenter. — Tu as raison. De ce moment je te fais mon majordome. Choisis tes subordonnés.

Brandt se lève, s'habille, déjeune et court au village. Il ramasse une vieille gouvernante de curé, dont il fait une cuisinière; deux bergers, dont il fait deux piqueurs , et quatre mâtins qu'il érige en meute. Le magister savait le plain-chant, il composa la musique de monsieur. Le vicaire du lieu fut nommé grand aumônier ; six petits drôles, passablement dégourdis, devinrent ses pages, et huit déserteurs ses gardes du corps.

Ce domestique nombreux effraya d'abord M. le baron, mais son majordome le rassura en dressant devant lui le rôle des émoluments destinés à chacun. La cuisinière devait avoir pour gage la desserte et Ici eaux grasses, sur lesquelles elle fournirait tous les ans deux cochons gras pour la table de monseigneur; on passait aux piqueurs l'excédant du gibier nécessaire à la consommation du château ; la meute devait vivre aux dépens des troupeaux voisins ; on accordait au magister un demi-florin par chaque romance qu'il chanterait lorsqu'il en serait requis ; le grand aumônier, qui était d'ailleurs à la portion congrue, se contenterait d'un florin et d'un dîner tous les dimanches, pour célébrer une basse messe dans la chapelle du château et faire ensuite l'oraison funèbre de tous les barons de Felsheim, depuis Ferdinand I"' jusqu'à Ferdinand XV inclusivement; on accordait aux pages un habit neuf, fait avec de vieilles tapisseries de point de Hongrie que Brandt av.it déterrées d'un arrière -cabinet ; plus la soupe et le pain, et ce qu'ils pourraient dérober à l'office ; les gardes du corpj seraient équipés en hussards de Felsheim , avec les habits de réforme qui se trouvaient ..ii château ; on leur enjoindrait de vivre aux dépens de qui ils pourraient en se conduisant honnêtement et en plumant la poule sans la faire crier; enfin Brandt se chargeait de mettre à la raison ceux des vassaux de monseigneur à qui ces arrangements ne conviendraient pas. Ces conditions proposées et acceptées, chacun entra en exercice.

Brandt savait à merveille que la discipline est l'âme des armées, et il s'occupa des moyens d'assurer la régularité du service au château. Au milieu de la cour était un vieux colombier, que la cuisinière voulait repeupler parce qu'elle excellait surtout dans les compotes de jugeons. Brandt transforma le colombier en chambre de discipline, à l'usage des pages et des gardes du corps. Derrière le château était un vaste jardin abandonné depuis quinze ans ; il était aisé de le remettre en valeur, et la cuisinière voulait y faire une plantation de choux qui fournirait la provision de l'année : Brandt en fit un manège découvert, oii il donna des leçons d'éqiiitation aux pages, et une esplanade où il exerçait régulièrement son infanterie. Quelques arbres fruitiers étaient encore debout malgré la négligence des barons de Felsheim et de leurs agents , Brandt les fit abattre parce qu'ils gênaient le développement de sa colonne. La cuisinière , qui voulait du dessert pour la table de monsieur, se permit quelques réclamations, Brandt la menaça de la mettre au colombier et elle se tut.

Comme une bonne idée en amène ordinairement une autre, Brandt ne s'arrêta pas en si beau chemin. Il résolut d'ériger le château en place d'armes , tant pour amuser monseigneur que pour l'occuper et satisfaire sa juste ambition que le prince Eugène avait constamment humiliée. A l'exemple des Romains, qui savaient occuper leurs troupes en temps de paix, il employa les gardes et les pages à enlever des fossés les grenouilles et la boue qui les obstruaient depuis un demi-siècle. 11 fit rétablir le pont-levis. qui dès lors fut toujours levé , et deux hommes au moins devaient aller reconnaître ceux qui se présenteraient devant la forteresse. Un des gardes du corps fut planté en faction sur le bord du fossé ; un page , armé d'un cornet à bouquin , fut mis en vedette sur la tour de Witikind. Brandt rassembla hu;t ou dix vieilles carabines ; il en démonta les canons, et, avec le secours du charron du lieu, il établit sur la plate-forme de la tour une batterie qui devait être d'un gr.ind effet en cas de siège ; enfin il se promut au grade de major général ; monsieur le baron fut nommé par acclamalioii généralissime, et pendant quelque temps tout alla fort bien dans Ic^ château.

Cependant le genre de vie que menait habituellement M. le baron n'étant propre qu'à précipiter la destruction d'un corps cacochyme et uié , l'incommodité qu'il ressentait à la jambe augmenta considérablement. Monsieur le baron n'en accola |>as moins tendrement su dame-jeannc, et sa ja nbe refusa un beau matin de soutenir ses ruines respectables. Brandt prit la jambe, la tourna, la retourna, la frotta, et décida qu'elle était paralysée. Il manda une seconde fois le ch.'irrou du lieu, qu'on honora du titre de carrossier de monseigneur et qui fixa le fauteuil de bois d'érable sur quatre roues neuves et solides.

LKS ltArU)>S DE FELSIIF.IM.

Cest dans cette voilure que l'enliiuiiul X\ , Irjîiit' ou |mu»»t' pur ses papes, voja|;eait d'un a|>|>.irtenieiil à un autre, visitait les postes et (uissait la parade.

I.a maison établie enfin sur ce pied respectable, chacun «'tant pi'nétré de l'imporlanre et de la di|;nitt' de ses fonctions , et tous les remplissant »vec la plus scrupuleuse eiaclitude , Hr.inilt erui ipi'il (^tait temps de déployer aux yeu\ des voisins étonnés toute la uia|;iiificence de son seigneur. Il fit, 30ui la dictée de M. le baron, une liste de ceux qu'on pouvait recevoir sans s'encanailler, et on exclut tout ce qui n'avait jias trente-<leu\ quartiers rigoureusement prouvés. Heureux temps, heureux pays, oii lorsqu'on coaipte un j;rand homme parmi ses ancêtres, on est encore honoré pour ses vertus qu'on n'a p is , et qu'il est inutile d'acquérir, puisque des titres tieiineiit lieu de tout I

La liste terminée, examinée, commentée, épurée, les billets d'invitation furent laits, et quatre pages expédiés il l'orient , à l'occident, au nord et au midi , pour les porter a leurs adresses.

M. le baron, qui était à la fois magnanime et parcimonieux, ordonna une chasse générale dans ses domaines, et il enjoignit ï ses vassaux de se tenir prêts ;< faire une battue sous la conduite de son major général. Le jour indiqué, Rrandt sortit à lu tète de toutes ses troupes, à la réserve de ce qui était indispensable pour la garde du château. Vingt ou trente paysans, armés tant bien que mal, se joignirent respectueusement à lui ; les piqueurs tenaient en laisse les quatre mâtin« de moiiseifineur ; le cornet à bouquin souna; et ou marcha pompeusement vers un bois d'une lieu et demie de circonférence, dans lequel on s'enfonça.

t)n va, on vient, on retourne, on marche deux heures, on ne voit rien, on n'espère rien; lirandt fronce le sourcil et commence à jurer entre ses dents. Il entenil un cri perçant , il se retourne, c'étiit un page de monseigneur, qu'un loup aftamé avait hapjie par la fesse, et qui lui faisait faire des grimaces de possédé. L'intrépide Hrandt accourut le coutelas au poing, et jeta l'animal sur le carreau. Homme à toutes mains, il déboutonne le haut de-chausse du ]ietit malheureux, et se met en devoir d'étancher son sang. Un paysan lui apprend qu'à cinquante pas de là il trouvera une mare environnée de broussailles. Brandt remonte à cheval , prend le blessé en croupe , et, à travers des épines entrelacées et très-épaisses, il arrive au bord de la mare. Il se dispos.iit à commencer son pansement, lorsqu'il aperçoit les oreilles d'un énorme sanglier dont le corps était caché sous les ronces. Il saisit un pistolet d'arçon , pique au munstre, lâche son coup , et lui effleure simplement les côtes. L'animal furieux marche à son ennem. »'élance, et d'un coup de boutoir , qu'il destinait à Brandt , il éventre le meilleur des deux chevaux du baron , qui tombe sous le major général. Celui-ci se relève lestement, prend son second pistolet, et poursuit le sanglier, qui se dérobe dans les broussailles.

Furieux à son tour , Brandt veut faire donner la meute ; il anime ses chiens du geste et de la voix. Les chiens , qui ne se connaissent qu'en moulon et en viandes cuites, ne sentent rien, le regardent et n'avancent pus. II en saisit un de chaque main par la peau du cou, il les traîne , il les porte sur la piste ; ils s'arrêtent et le regardent encore. Indigné de leur lâcheté ou de leur ineptie, Brandt tempête , jure , les sabres , et voilà monseigneur sans meute , et réduit à un seul cheval.

bi'.indt, que rien ne peut déconcerter, jure tous ses jurons i la fois que le sanglier sera servi sur la table de M. le baron. Il rassemble tout son monde et il donne l'ordre d'une attaque générale. Les vassaux tremblants sont incapables d'obéir. Brandt, qui ne connaît pas de dangers, les regarde avec un rire d'amertume et de pitié, recharge ses pistolets et s'enfonce dans les épines, suivi de messieurs les gardes du corps. Les pointes déchirent ses bottines, mettent en lambeaux son pantalon et ses jsnibes. Il s'arrête, il trépigne , il veut avancer encore : la douleur l'emporte sur son opiniâtreté , il recule pour la première fois de sa vie ; le sanglier est sauvé, et Brandt est au désespoir.

On applique une poignée de tabac sur le postérieur du page , qui crie comme un enragé , et à qui Brandt impose silence à coups de plat de sabre ; on écorche les morts, leurs peaux sont portées en chasubles par autant de paysans ; on boit un coup , et on se dispose i sortir de ce bois malencontreux.

Au milieu de tant de désastres, Brandt n'était affecté que de la nécessité de tirer du trésor de quoi faire face aux frais du repas, et il roulait dans sa tête mille projets ditTérents pour régaler ses hôtes sans écorner sa finance. On allait sortir du bois, lorsqu'on aperçut sur la lisière une vache et son veau qu'un malheureux paysan nourrissait aux dépens de son seigneur. Brandt casse la tête au vedu et le charge sur son épaule. Les gardes du corps traitent la mère aussi cruellement, la coupent en quartiers et l'emportent. Le paysan se plaint, murmure; Brandt lui fait un très-beau discours sur le respect dû aux propriétés, et lui prouve clairement que, lorsqu'une vache et son veau ont goûté de l'herbe de leur seigneur, ils doivent être confisqués à son proht.

Brandt rendit compte de son expédition il .M. le baron, qui lit une mine épouvantable, qui jura comme un païen. Brandt découvrit ses jambes, dont les blessures attestaient sa valeur, et il jura plus haut que M. le baron. Comme il avait pris sur lui un ascendant extraordinaire, celui ci se calma un peu, et sa fureur se tourna contre le sanglier. Brandt, qui avait toujours un expédient à sou service, lui dit qu'il

avait un moyen sûr de lui livrer l'animal lout cuit : c'était de mettre le feu à la forêt. Pour la première fois, le général ne fut pas de l'avis de son major.

Otte boutade passée, on ne s'occupa plu» que «les préparatifs. Brannt lit comparaître la cuisinière. — Tu preiulras, lui «lit-il, une cuisse de de la vache , tu la mellras ilans la chaiidii-ri' , et <■«• sera le pot-au-feu^ : les gardes pourront fricisser le corps pour leur consomni.ition. '1 u rôtiras deux gigots «le veau, lu feras bouillir sa tête et tu mellras le reste eu ragoût. Tu emprunt«'r.ÉS dans le village dou/.c ilouzaiiie» d'œufs, «[ue nous rendrons quaml nous aurons des poules , et lu nous fera» une omelette. Tout cela ne suffira pas , mais le surplus me regarde.

Il attacha des hameçons à des ficelles et les ficelles à des bâtons, qu'il enfonça dans le fumier que les pagi's portaient de l'écurie à l'extérieur du château. Il mit à chaque hameçon une boulette de pain, et il planta un |iiqiii'ur, un sac sous le bras, a quatre pas du tas de fumier. — A mesure, lui dit-il, que les poules s'accrochi-roiit , tu les décrocheras et lu les jetteras dans ton sac. (^)uanil lu eu auras six, tu détendras tes lignes, et tu porteras ta pêche à la cuisine. Je vais dans le village voir si je ne trouverai pas quelque chose de délicat pour mesdames et mesdemoisi>ll«-s les comtesses et baronnes.

A peine Brandt fut-il sorti du château, qu'il aperçut la cuisinière aux prises avec une villageoise qui n'enten«lait pas raison et qui ne voulait jias prêter ses œufs à monseigneur. 11 entra dans la maison , s'assit sur le fauteuil «lu maître, et lui dit que, puisqu'il ne voulait pas prêter, il était tout simple «l'aclii'ter. Kn pérorant, lirandt lorgnait un vieux cygne qui se iiromenait majestueusement dans la bouc en attendant qu'il plût au ciel de lui envoyer de l'eau. l'Ius il convoitait le cygne, jilus il s'efforçait d'être aimable envers le paysan, qui, charmé de ses manières et comptant sur de l'argent frais, descendit enfin a la cave pour aller chercher ses œuts. Hrandt saute dans la cour, prend le cygne par le cou. l'étouffé , lève les jupons de la cuisinière ébahie et lui pend la volaille entre les jambes. Le paysan rt^uonte avec se» œufs; Brandt le conduit au château, jiarce qu'il n'a pas «l'argent dans sa poche; il lui propose à déjeuner; le paysan réjtfind que c'est biyn de l'honneur pour lui. On lui met sur le gril une entrecôte de vache , on le sert et Brandt lui-même lui verse à boire. Le paysan , ravi de tant d'honnêtetés, s'en donne à cœur joie. — Comptons, lui dit Brandt quand il eut déjeuné, douze douzaines d'œufs..,.. A combien? — A deux florins le tout, et c'est donner. — Allons, tu es raisonnable et je veux l'être aussi. l)n florin pour ton déjeuner , plus un ducat pour l'honneur inappréciable d'avoir déjeuné chez M. le baron : rends-moi mon reste et va-l'en. Le paysan se récrie, Brandt insiste. Le premier s'emporte , le second menace , les gardes arrivent au bruit et le paysan tremble. Brandt proteste qu'il est incapable d'abuser de ses forces et qu'il va faire un acte inouï de générosité. H veut bien qu'on se sépare quitte à quitte , et le paysan s'esquive en se promettant bien de ne plus déjeuner chez un baron.

Le jour du festin , Brandi se lève au point du jour, bat la générale, passe une revue de propreté; et, décidé à combler d'honneurs ses nobles convives, il charge à double charge toutes les pièces qui composaient la batterie de la cour de VVitikind : enfin il se livre uniquement aux affaires de la cuisine. Il choisit la chambre la plus vaste et la moins délabrée, et donne ordre de mettre la table. Il n'y en avait qu'une dans le château. Quatre personnes pouvaient à peine y mangera l'aise, et on en attendait quarante. Brandt fait mettre debout les futailles qu'il a vidées avec sou général; il monte au grenier, il détache du plancher une vingtaine de planches; le carrossier de monseigneur les cloue sur les futailles, et voilà une table. Le baron , accoutumé à se passer de lout à l'armée, n'avait pas encore de linge d'olfice; Brandc prend une paire de draps, la cuisinière les faufile, et voila une nappe; il coupe une seconde paire de draps en vingt ou trente morceaux , et voilà des serviettes; mais il ne resU de draps au château que ceux qui étaient dans le lit du baron et dans celui de son major.

11 commençait à faire froid : Brandt fait clouer sur le carreau les peaux du loup, du cheval, des chiens, de la vache et du veau, et voil» un tapis digne de l'impératrice de toutes les Russies. U ne se trouva que douze chaises et fauteuils en état de soutenir leur homme ; on remonte au grenier, on lève encore «luelques planches, et en un tour de main le carrossier en fait des bancs. On manquait Je vaisselle ; les gardes du corps, la carabine sur l'épaule, vont mettre en réquisition la poterie du village, avec injonction aux propriétaires de venir le lendemain reconnaître leurs propriétés. On n'avait pas de bouteilles ; on monta de la cave dans la salle à manger une pièce de vin du Khin, on la dressa, on la défonça, et les pages eurent ordre de remplir les pots à mesure qu'on les viderait. Enfin Brandt prit qu. Ire assiettes ; il les emplit d'huile , y mit des mèches, et les suspendit aux quatre coins de U salle avec des ficelles : c'était pour l'illumination. Tout en courant, en agissant, en ordonnant, Brandt jurait à M. le baron qu'on n'aurait jamais vu dans la basse Saxe une fête aussi magnifique et aussi bien entendue. • • ji

A midi , le garde du corps qui était eu faction cria weraaw d une manière qui fit trembler le pont-levis et sa charpente. — C'est la noblesse des environs , répondit une vieille baronne a la grande bouche, au long nez, aux sourcils épais, aux peaux ridées. Elle portait un sing« I sous un bras , un perroquet sur l'épaule ; elle avait du rouge et d«

LES BARONS DE FELSHEIM

mouchrs; s* viodeste était chargée de tabac d'Espagne, et son chignon étail retrolusé jci-iqii'à la raciiii" de ses ibivciu, pour ne pas salir sa robe lie gros «le Tours poiiceau broché en or, qu'ille s'était faite avec Ift rideaux de lit de feu l'élecleur de Bavière, lesquels, d'encan en encan et de tapissier en tapissier, étaient arrivés jusqu'à elle. Aussitôt le page en vedette fait retentir son cornet. Monseigneur monte dans son fauteuil a rouliltes, quatre pages enlèvent le suzerain sur leur» épaules , et descendent les degrés qui conduisent à la cour. C'est ainsi qu'au bon vieux temps on élevait sur le pavois empereurs , rois et généraux, et celte cérémonie leur tenait lieu de qualités qu'ils n'avaient pas; car enfin, quoi qu'en dise la critique, on ne peut pas tout avoir. iMooseigneur, arrivé au pied du pont-levis , ses pages autour de son fauteuil et se» gardes rangés en baie, voit défiler devant liii vingt charioU de Hongrie, ou voilures d'osier chargées des armoiries des titulaires. A leur entrée, IJrandt les salua d'une triple décharge de la batterie de la tour ; ce qui fut trouvé tn-s-galant ; ils sont reçus du haut du perron par HI. le grand aumônier, qui leur fait une harangue latine où personne ne comptit rien ni lui non plus; enfin ou entra dans un vaste vestibule oii éUiil une cheminée de huit pieds de large sur six de haut, lirandt y avait allumé un bûcher inquisituiial ou malaharois, dont la volumineuse ardeur invita la noblesse saxonne à décrire un nouveau cercle qui n'a pas encore été compté dans la constitution germanique.

Pendant que monseigneur complimentait ses bâtes le moins mal qu'il lui était possible, le îélé, l'infatigable Brandi s'occupait d'autre chose. U restait au magasin à fourrages sept à 4iuit bottes de foin , deux ou trois boisseaux d'avoine, et quarante chevaux environ venaient d'entrer vI.Ds les écuries. Brandi , qui ne comptait pas sur ce surcroît de convive», fut embarrassé un moment; mais, son inépuisable imagination venant toujours à son secours, il laissa la valetaille crier au loin, à la paille, à l'avoine , et, dédaignant d'entrer en explication avec cette cacaille , il ne répondit qu'en faisant circuler dans les mangeoires trente boisseaux de blé-froment dont M. le baron avait fait emplette pour son approvisionnement d'hiver. Etonuement, stupéfaction de la part des laquais ; Brandt leur dit avec emphase : — C'est ainsi que les chevaux sont traités au château de Felsheim ; les laquais y boivent à dkcrétion , jugez du traitement qu'on réserve aux maîtres.

Un servit, et cinq cents quartiers en quarante volumes se mirent » Uble. M. le baron, dacs son fauteuil à roulettes, occupait le haut bout. 11 avait à sa droite la dame au singe et au perroquet et à sa gauche , mademoiselle lieidelberg, la plus jeune, la plus jolie, la plus innocente et la plus pauvre de» baronnes saxonnes. F^e reste se plaça selon l'antiquité de sa race , sans autre démêlé que celui qui s'éleva entre deux femmes dont l'une prétendit que son quintiïeul avait été chambellan de Lotbaire, roi de Lorraine, et qu'ainsi la suprématie lui appartenait. L'autre lui prouva l'impossibilité de son assertion, en ce qu'il s'était écoulé vingt-cinq ou trente générations depuis le roi Lothaire , qui vivait en 8t»2 , et qu'il était très-douteux que le roi Lotbaire eût des chambellans; mais elle certifia que sa vigésime-sexte-aieule avait été dame d'honneur de la reine Teutberge, épouse de ce même Lotbaire. Son adversaire la défia de prouver, et elle cita des faits. — Teutberge fut répudiée, dit-elle , pour avoir couché avec son frère. Le roi son mari n'en savait rien; mais ma vigésime-seite -aïeule le savait fort bien, puisque tous les soirs elle introduisait le frère dans la chambre de la sœur. Jalouse de la gloire du roi son maître, qui^rillait d'épouser sa maîtresse Valrade, elle l'averlit de ce commerce illicite; et le roi , autorisé par deux conciles, ripudia la reine, qui n'avait pas eu besoin de tant de formalités pour faire ce que font encore tant de femmes sans que pour cela les maris assemblent des conciles. Il fut décide, a l'unanimité, que l'illustre rejeton de la dame d'honneur de la reine Teutberge prendrait place au-dessus de sa cadette en titres, qui rougit, se mordit les lèvres, et se détermina pourtant à boire et à manger. Sun exemple fut suivi par le reste des convives, que l'aveugle et injuste nature avait soumis aux mêmes besoins que les roturiers.

Quoique major général du château, Brandt, qui n'était pas noble du tout, se garda bien de se mettre à table. La manche retroussée jusqu'au coude, son sabre de bataille a la main, il découpait gravement la cuisse de Vdche, qu'il jurait être un quartier de bœuf que son maître avait fait venir de Westphalie; il présentait aux dames, d'un air tout a fait gracieux, les membres des vieilles poules, qu'il garantissait poulardes de Magdebourg. Chacun avait mordu au bœuf de Westphalie, et personne n'avait pu le mâcher; le diable, avec ses dents infernales, n'aurait pas incorporé la plus petite partie des poulardes de Magdebourg, elles étaient dures comme la cuirasse de Witikind. Brandt se plaignit en termes énergiques de la friponnerie ou de l'ignorance de', pourvoyeurs de M. le baron , il jura qu'il les changerait; et il invita les convives à se dédommager sur la tète et le train de devant d'un veau de Gluckstadt, qui devait être délicieux. H donna un coup d'œil aux pages, qui versèrent à boire avec grâce et vivacité. Le veau se trouva mangeable; on but beaucoup, personne ne se plaignit, le baron regarda Brandt d'un air de bieuveillance, et le second service remplaça le premier. •

Quelques comtes ou barons, qui boivent à la vérité tou.i les jours, mais qui ne mangent de la viande fraîche que les dimanches, se

disaient des mots à l'oreille et paraissaient faire les difficiles, bien que cela ne leur allât pas du tout. Quelques petites-maîtresses (car il y en a partout, même en .Saxe) regardaient en souriant M. le baron, qui trouvait tout au mieux cl qui remercia ces dames des marques d'approba liou qu'il croyait en avoir reçues.

Pendant que ces petits incidents se passaient, les pages mettaient sur table deux plats compo.sés chacun d'une tesse de veau rôtie, ils étaient flanqués de quatre omelettes de trente six œufs, etau milieu figurait le cygne en pâté. Sa lête et son cou, garnis de toutes leurs plumes, s'élevaient majestueusement au-dessus de la croûte supérieure, au cou poiidaicut les armes de monseigneur, dessinées sur carton de la main de Brandt, et elles étaient répétées en ba»-relief sur tout le pourtour du pâté.

Un cri général d'admiration s'éleva de toutes les parties de la table, et ou se disposa à festoyer ce sei-vice étonnant. U'un coup de sabre Brandt fait sauter la tête et le cou du cygne et les présente à mademoiselle lieidelberg; M. le baron sourit à Brandt, mais les autres dames rougirent d'indignation. Brandt, tout à son aiTaire, frappe le pâté d'estoc et de taille; le cygne est en morceaux, les assiettes sont couvertes ; mais le diable n'eût pas plus aisément mangé du cygne que des poulets ; et les omelettes, sur lesquelles on se rejeta, avaient un autre inconvénient : presque tous les œufs étaient couvés , et la cuisinière , dont les années avaient affaibli les yeux, ne s'en était pas aperçue. On fut obligé de se venger sur le veau; on ne dîna qu'avec du veau : mais de quoi ne se console-ton pas dans la vie? Le vin du Bhin était excellent, les pages remplissaient les vidercomes , les convives les vidaient, et on les remplissait de nouveau.

A quelques dé.sagréments près, jamais dîner ne fut plus distingué que celui-ci; on ne parla que de noblesse. Les fumées du vin du Rhin se joignant à celles de l'extraction, les barons, à la fin du repas, se métamorphosèrent en Excellences ; et chacune de leurs Excellences tiA descendue au moins de Romulus, du roi Priant ou de Bélus, si leurs Excellences eussent connu l'histoire.

Les entremets n'étaient pas encore très -connus, Brandt n'en avait jamais entendu parler ; il n'y a pas de dessert à l'armée, et Brandt avait passé sa vie dans les camps : il n'y eut donc ni entremets ni dessert. Quelques dames, qui avaient vu manger le duc de (Vleckelbourg et le marquis de Lusace, parlèrent légèrement entremets et dessert. Le baron regarda Brandt d'un air qui voulait dire : — De quoi nous parlet-on là? Brandt lui répondait d'un coup d'œil qui signifiait : — Je sais ce que c'est, et aussitôt on apporta des pipes, du tabic et des crachoirs, pour ne pas gâter le tapis. On y joignit dix a douze pintes de rogomme et un pain de sucre pour faire de l'eaude vie brûlée. Le magister se présenta humblement et chanta d'une voix chevrotante sept ou huit romances connues dans le pays , lesquelles furent accompagnées des voix glapissantes de ces dames. Leurs nobles époux, dont les estomacs commençaient à être surchvgés, s'unirent d'intention aux chanteurs.

Mesdames et mesdemoiselles les baronnes , que rien ne retenait plus à table, pas même une figure d'bomme supportable, se levèrent pour passer dans une salle voisine que Brandt avait chauffée avec ce qui lui restait des pommiers et des pruniers coupés dans le jardin de monseigneur.

Monseigneur avait toujours été un peu libertin. Il n'avait plus rien de libertin que l'imagination , et cependant il avait lorgné pendant tout le repas mademoiselle Heidelberg, à qui il faisait peur, qui était trop jolie et trop intéressante pour devoir être sacrifiée à un mari écloppé ; mais les dieux et Brandt en ordonnèrent autrement. Monseigneur avait eu vingt fois l'envie d'adresser a son aimable voisine un compliment passablement tourné; mais, quand il était fortement ému, il ne trouvait que ses jurons, et il ne voulut pas jurer devant mademoiselle Heidelberg. Lorsqu'elle se leva de table, il essaya de se lever aussi pour lui présenter sa main; mais Bacchiis, l'ennemi juré de l'Amour, ne lui permit pas de prendre l'équilibre. Il retomba dans son fauteuil , oii Brandt l'attacha avec son ceinturon pour l'empêcher de rouler sous la table.

Ces dames, ne sachant que dire, car on ne peut pas toujours parler noblesse, s'ennuyaient mortellementen attendant qu'il plût à leursépoux de partir. Mademoiselle Heidelberg, la plus raisonnable comme la plus jolie, essaya de distraire ces dames sans pouvoir y réussir. Elle prit le parti de penser pour elle seule : Bile qui pense s'amuse toujours. Les pensées qui viennnent du cœur sont si intéressantes!

Brandt s'occupait à. rétablir l'ordre à la cuisine. Vingt laquais déguenillés et six femmes suivantes s'arrachaient les morceaux. Les gardes du corps et les pages s'étaient mêlés à la valetaille , et caressaient alternativement le bœuf de Westphalie , les poulardes de Magdebourg et les soubrettes de leurs Excellences. Brandt retroussa sa moustache, jura trois fois, et le beau sexe fut respecté un moment. On s'assit par terre, faute de sièges; on forma un rond , au milieu duquel furent placés les restes du diiier, et les pages allèrent remplir à la cave six cruches de huit pintes chacune. — Que l'on boive, que l'on mange, dit Brandt, qu'on s'enivre même, mais qu'on ménage ces dames, qui ]»araissent ne pas se soucier de vous. Parmi ces dames était une jeune Bavaroise aiuchée k mademoiselle Heidelberg. C'était une petite brune, vive, piquante, dodue, qui plaisait à tout le monde et qui plut

LES BARONS DE FEI.SHEIM

d'abord 1 Braiidt, t'ioniii' de se trouver senjil>!c. Un grand coqiiBl de garde du corps, qui st connaissait en fcuimcs, serrait madrnioiselle Crtllle de pri'S, et ylissail furtivement sa in.iin sous son mouchoir. Mademoiselle Crettle , peu faite à ces nianii'rrs lestes, se |ilai|;nait amèrement des procëdi's du garde du corps. Ses appas, ses plaintes, l'amour naissant, la jalousie, le vin, l'eau de-vie, tout se n'unissait pour faire de llrandt un homme eitraurdinaire. — Mon camarade, ditil au ti'nicraire qui spoliait les charmes de mademoiselle Crettle, k iarmit' tout est de lionne prise ; on trouve une fille, on la saisit d'un bras nerveui; elle résiste, on la viole, c'est reçu, c'est convenu; j'en ai violé moi mime : mais c'était en pays ennemi, cl, sacrelileu! on ne violera pas mademoiselle tant que je serai major général du château. I.e garde lui répond que, hoi-s du service, il ne connaissait pas de supérieur, liraiidt, jaloux de son autorité, lui ordonne de se rendre au colombier, et le garde du corps l'envoie ii tous les diables.

Outre de colère, Itrandt ordonne ii ses camarades de le conduire en prison. Ses cimarailes tournent les talons, font la sourde oreille, boivent un coup , et le garde du corps, sans respect pour son clief , sans égards pour l'innocence , renouvelle ses attentats. Les épingles cèdent à la vivacité de l'attaque, le ficbu est en lanlbciui, deui boules d'ivoire sont eiposées à tous les yeux; Crettle n'a pas assez de ses deux mains pour se défendre , elle soupire , elle pleure , elle crie. — Puisque tu ne connais plus de supérieur, dit lir.indt d'une voix de tonnerre et en pouss.nt des blasphèmes aSreux, tu connailrasce bras au chàliiiient qu'il va te faire subir : prends ton sabre et suis-moi. Crettle fond en larmes; elle abhorre le sang, elle se reprochera éternellement ce lui qu'on vu répandre. Hrandt n'entend rieif , il ne respire que vengeance ; il sort, et le garde luxurieux le suit.

Les sabres sont tirés, les lames se croisent; Bran>lt pare le premitr coup, et du second il coupe une oreille à son adversaire et lui fait une entaille à l'épaule, — Comme ton rival, je suis content, lui dit-il; comme ton ollicier, je ne le suis pas. Va te faire panser et rends-toi au colombier. L'indisciplinable garde refuse d'obéir, et pour la première fois «es camarades osent murmurer. Des murmures ils passent aux reproches ; les gardes de monseigneur sont en insurrection, lirandt, que rien n'émeut, se remet en garde et défie les mutins. Un second se présente, Braudt l'attaque avec fureur. Le garde, pressé, rompt, perd la tète et fait une volte : lirandt avait allongé son coup, il tombe d'aplomb sur le nez du garde et le jette à ses pieds. Brandt , enorgueilli (le sa double victoire , ordonne aux six autres , intimidés par sa valeur et ses succès de mettre les deux rebelles en prison. On balance , il se remet en garde : on obéit, il se calme. — J'ai voulu , j'ai dû , leur ditil avec dignité, maintenir la discipline ; vous rentrez dans le devoir, c'est assez : je sais vaincre et pardonner. Allez vous coucher, et respectez à l'avenir mon autorité et mes amours.

Brandt avait entendu parler des lois de la chevalerie : il vient déposer aux pieds de Crettle l'oreille et le nez des vaincus. A l'aspect de ce tribut de cannibale , Crettle veut fuir ; Brandt l'arrête. — La beauté, lui dit-il, appartient a celui qui sait la mériter. Je ne sais pas faire l'amour, mais je sais aimer, et je vous le prouverai. Vous me convenez, et je vous ai gagnée au bout de mon sabre. Je vous prends, prenezmoi , et que tout soit fini.

La petite Oettle ne fut pas séduite par ce discours , mais une femme s'intéresse toujours à un homme qui s'est battu pour elle, et qui s'est bien battu. Elle jeta un coup d'oeil en dessous à Brandt , et son signalement passa de ses yeux a son cœur. C'étaUun drôle vigoureux, qui n'avait pas plus de quarante ans; épaules Targfs, poitrine ouverte, jarret tendu , œil , moustaches et cheveux noirs. Une fille aime toujours ces gens-U ; ils promettent et manquent rarement de parole. Le résultat de l'examen fut un sourire de Crettle, qui présenta sa main bianchelle^ Brandt, et qui lui dit in jouant de la prunelle : — IVous verrons cela. — L'honneur de vous embrasser, mademoiselle? répliqua Brandt respectuea'icment incliné la main droite à son bonnet de feutre. — Tout l'honneur sera pour moi , monsieur le major. — Cela vous plait à dire, mademoiselle; et il l'embrassa avec une énergie dont la petite Crettle se félicita intérieurement.

— Vous ne pouvez pas partir ce soir, dit Braudt, qui avait ses projets. — Pourquoi cela, répondit Crettle , qui le pénétrait h merveille. — Vous n'avez pas de domestique ; le baron Heidclberg dort sous un banc ; votre maîtresse ni vous , vous ne savez pas mener une carriole ; d'ailleurs les chemins ne sont pas sûrs. Pour les autres, ce sont leurs affaires ; un baron de plus ou de moins u'empèchera pas le raisin de mûrir. — Vous voudriez donc, monsieur le major, que nous passassions la nuit ici ? — Et je vous )» promets i xcellcnt». .l'ai un lit pour mademoiselle Hiidelberg, et je vous en réserve un où vous serez comme une électrice. Pour le baron votre maître, ce n'est que demain matin qu'il s'apercevra qu'il aura couché par terre. Crettle, à qui le m.-)jor général plaisait déjà beaucoup, se chargea volontiers de persuader sa maîtresse , et cela , comme on le pense bien , dans la seule vue de lui épargner les dangers imminents d'un voyage nocturne. IMademoisclle Heidelberg ne se plaisait pas du tout au château de Felsheim ; miis c'était une jeune personne pleine de sens tl de douceur : elle se rendit aux raisons de (Jrettle et se résigna.

Les baronnes, impatientes de retourner dans leur manoir, étaient rentrées dans la salle à manger. Chacune cbercbait, démêlait son baron

d'entre ses collègues, les bancs, les pots et les chaises , le faisait bisser dans son équipage et y montait après lui. Une déihirge de la tour avait donné le signal ilu ilipart ; le cornet a bouquin avait sonné, le pont s'était baissé , et les vingt voitures partirent aprèt avoir essuyé uu discours que Brandt leur adressa uu nom du M. le baron de Felsbeim, qui avait penlu roiinaissancr.

A peine le chAteau fut-il évacué, que Brandt s'occupa de ses plaisirs. Il court il la chambre à coucher, dérange son lit, tro,i voisin de celui qu'il <leslinaitk mademoiselle Heidelberg, et le traiiir dans un cabinet éloigné, dont la iioite, sans serrure et sans loquet, liissail Crettle sans défense. Il revient il mademoiselle lleidelbeig, l'invite a le suivre dans son appartement, et lui fait ses etcunes sur l'iinpossibililé oii il est de lui donner des draps blancs. Mailemoiselle Heidelberg, au lieu de perdre le temps en rélli'iioiis inutiles, jiril le pirti de se cou';her tout habillée, en recommandiuit le baron son pèie aux soins vigilants lie M. le major.

Celui ci prend mademoiselle Crettle par la main, la conduit à l'extrémité du château, et lui montrant son lit: — J'espère, lui dit-il, que vous serez moins iliflioile que votre maîtresse; vous vous déshabillerez, (^e lit est le mien, ces draps sont les miens, et je me Uatte que vous en respirerez le fumet avec plaisir.

Après cette harangue préitaratoire, il retourne dans la salle i manger, prend un baron sous chaque bras, reporte MM. de Heidelberg et de Felsheim dans la chambre oii Mesdames s'étaient retirées en quittant la table; il les étend sur le plancher, les pieds tournés vers un bon br.isier; il renverse deux chaises, et leur en fait à chacun un oreiller ; il met entre eux ce qui restait d'eau-de-vie brûlée, (1 va visiter ses postes, ferme les portes, regagne le cabinet de Crettle et se déshabille sans autre formalité. — (Jue faites-vous, grand Dieu? — Je me déshabille.

— Vous oseriez couclier avec moi ! — J'oserai bien davantage. — Et je le souffrirai! — Je l'espère. Et il entre au lit. — Que faites-vous, monsieur le major ? — L'amour. — Mais... ma vertu... — Miis le bonheur!

— «Quelle manière de se présenter I — C'est la meilleure. — ("est une monstruo;>ité. — Prenez-vous-en à la nature. Et de position en position, Brandt s'approcha tellement du corps de la place, qu'il fallut se rendre à discrétion.

Crettle pleura beaucoup ; c'est la règle. Brandt la consola , et elle pleura plus fort. Nouvelles consolations de la part de Brandt; nouvelles larmes de la part de Crettle. Toute la nuit le» consolnlions succédèrent aux larmes, et les larmes aux consolations. — Sacrebleu! s'écsia Brandt au point du jour, vous êtes inconsolable; une compagnie de hussards n'y suflirail pas. Pleurez tant qu'il vous plaira, je n'ai plus de consolations à vous ofl'rir. Crettle , après s'être assurée de la vérité de ces paroles, se calma , s'endormit; et Braudt, qui devenait gilant , alla lui faire une soupe à la bière pour la remettre des fatigues de la nuit.

— La jolie chose qu'une petite lemme I disait Brandt assis près du lit de Crettle, son écuelle k la main. — La terrible chose qu'un hussard! dit Crettle en ouvrant un œil humide et langoureux. — Tenez , prenez, mangez, cela vous remettra. — C'est excellent... Il fait tout avec une grâce I... — C'est trop honnête, mademoiselle Crettle. — Quel chagrin de quitter un petit homme comme cela I — Et pourquoi se quitter? — Et ma maîtresse? — Et nos amours? Ah I ah! il me vient une idée. — AU ! voyons cela. — Vous voulez rester avec votre maîtresse? — Oui, si cela se peut. — Elle est d'une haute noblesse? — Oh ! je vous en réponds. — Pauvre ? — Pas un llorin. — Je la marie à M. le baron. — Mais elle a un amant. — KicUe ? — AuUinl qu'elle. — Elle épousera M. le baron. — Mais son amant... — Un ainanl n'empêche pas qu'on ne prenne un mari. — Ah ! j'entends... comme dit le proverbe... Abondance de bien ne nuit pas.

Mademoiselle Crettle , assise sur le bord de son lit , faisait 'fête au déjeuner que lui avait offert M. le major; et celui-ci , en caressant une petite jambe faite au tour, passait un bas bleu à coins noirs . chaussait la pantoufle de maroquin vert , et présentait le jupon de ratine écarlate. Il rattache deux tresses que (ormaient les plus beaux cheveux du monde, replace à regret un double fichu fermé par de triples épingles , prend un dernier baiser, présente la main à sa belle et la conduit à l'appartement où mademoiselle Heidelberg, le baron sou père, et le géi éralissime Felsheim venaient de se rassembler. MM. les barons av.iient la tête fatiguée des excès de la veille , l.i jeune demoiselle s'ennuyait à périr, les adieux furent courts, et on se quitta avec un sensible plaisir.

En montant en voilure, la petite Bavaroise lança à sou hussard un coup d'œi! significatif. Les premiers feux de Braiult s; rallumèrent, et il se décida , sans retour, à marier son général. C'est ainsi que les plus hautes destinées dépendent quelquefois des caprices d'un iaquin.

Page 1