Le baron se marie et fait des prodiges
Le valeureux Br.indt, la sensible Crettle ne rêvaient plus qu'an mariage du généralissime; la belle Heilelberg ne soupçonnait pas le malheur qui la menaçait, et le modeste baron ne se doutait pis qu'on lui fit l'honneur de le croire bon encore à quelque chose.
— Mon général , lui dit Brandt en mangeant avec lui tête à tête les rogatons da la veille, avez-vous remarqué la jeune personne qui était hier à table à coté de vous? — Si je 1 ai remarquée ! répondit le baron en caressant sa moustache et en riant du rire des satyres. — C'est une
LES BARONS DE FELSHEIM
belle fille que celle fille-U. — Rayonnante, mon ami, rayonnante. — C'est 1.1... I.i... 1;<... diilez-nioi ilonr , mon gi'm'rl. — l,i \ n us île la S;in'. — • < )ui , c'est le mot ; vous êtes sav.mi. — Je ne m'en doute ])as, ou le diable m'emporte; mais j'ai là -haut une vieille beauté enfumée (|iii caresse un beau jeune lioiuuie ,'iussi vieux qu'elle, et mon |ière a su lie mon graml père que cela représeuLiil \ énus et Ailonis. — La Vénus était hier ici en personne, mon général. — Ob! elle est bien mieux que ma Venus. Celle de mon grenier a été faite sur quelque marchande de bière ou de geniî-vre : elle est courte , épaisse ; elle a le nez barbouillé de tab.ic , et je ne crois pas avoir ouï dire que Vénus prit du tabac. Celle d'bier est mignonne, élancée; une peau brillante comme la lame de mon sabre; des cheveui comuie les crins de mon cheval de bataille; des sourcils arqués, des yeux longs et noirs, et certaines formes qu'elle a grand soin de cacher, mais que nous devinons aisément , nous autres connaisseurs : tout cela est lait pour mettre le diable au corps. — l'uiase-t-il rentrer dans le vôtre, monsieur le baron ! — Que veui-tu ilire ? — 11 ne manque qu'un Adonis à mademoiselle Ileidclberg. — C'est ce que j'ai déjà piusé. — Osez l'ôlre, mou général.
Li petite Creule suivante de mademoiselle de Ueidelbei»
— Tu te moques de moi. — Kon, de par Marlborough et le prince Eugène ! — I\Iais pen.se donc qu'il me m;inque un œil, un bras, une jambe... — 11 vous reste l'essentiel. D'ailleurs, s'il faut un miracle, | madcmoisi'lle Htidelberg est très-propre à l'opérer. . — Quoi! scrieu- ' scmeiit tu crois que je puis être encore un instrument à miracles? —
\ ous souriez , mon général, et vous le croyez comme moi. Pensez donc qu'en vous seul réside la postérité du grand ^\ilikind; que vous êtes comptable de vos faits et gestes envers les mânes de vos illustres aïeux, et que, pour n'en pas être maudit, il faut que vous gesticuliez avec mademoiselle lleidelberg. — Mais elle ne peut pas m''aimer. — Qu'importe, pourvu qu'elle vous épouse? — iVIais si... — Quoi si?... — Tu ne m'entends pas? — Oh 1 à merveille. Si... si cela vous arrive, vous ferez comme tant d'autres, vous vous consolerez. — Je sens combien il serait doux de gesticuler avec mademoiselle lleidelberg. — Cela dépend de vous. — Tu le crois, la, fermement? — Oui, ouïe diable me brûle. — Tu me persuades. — Je pars pour IMekcde , et de là je me rends à la terre du futur b»au (.iri-, qui ne rapporte rien, mais qui sera la terre promise, s'il en sort un iuMveau baron de Felsheim. Je présenterai mes missives, ijue je vai . me faire moi-même, et pour cause, et je mets à l'instant même la main à la plume :
— Monsieur le baron, mon ami et mon égal...
— (Jli ! mon égal 1 — Oui , il faut flatter le père pour avoir la fille.
— A la bonne heure. — Je continue.
— Vous avez une fille superbe, qui me paraît conformée de manière » fiire d( s enfants bien constitués. Vous sentez que la race des barons de Felsheim ne doit pas s'éteindre , et c'est avtc mademoiseUe lleidelberg que je compte la relever.
— C'est très-bien, interrompit Ferdinand XV. Ton style a de l'élé- ▼alion et de la délicatesse. — N'est ce pas, mon général? Voyons
maintenant les conditions que nous proposerons au futur beau-père. — J, ne lui demande rien. — Je le iléfie de vous donner quelque chose; mais que lui douncrez-vous? — Rien, de ])ar tous les diables! L'honiii'ur de mon alliance... — Vous ferez réparer sa chaumière. — A la lionne heure. — Il aura le droit de tuer tous les ans, dans vos domaines, quatre sangliers pour son saloir. — Soit. — Vous lui ferez sa provision de vins... — Non pas, s'il vous plait. Il boirait mon revenu. Vos préttiitious sont exorbitantes. — Mais pensez donc que nous n'avons que ce moyen de faire disparaître trente bonnes années que vous avez de trop. — Point de vin , monsieur , point de vin ! — Il faut que le beaupère puisse boire au succès... — Que le beau-père boive de l'eau. — Oh ! c'est inhumain. — Je m'en bats l'œil. — Vous n'aurez pas la fille.
— Il la gardera. — Ainsi, plus de baron de Felsheim ; aucun de ces jolis préliminaires qui vous faisaient sourire tout à l'heure. — Diable , diable! reprend le baron en se grattant l'oreille. — Allons, mon général , seulement trois muids de vin du Rhin. — Un quartaut par an, monsieur. — Ah!... ah!... — Un quartaut, sacrebieu! rien qu'un quartaut. — Mais je vous dis... — Paix I — Quoi !... — Aux arrêts ! — Si... — En prison ! — Au diable, vous et votre postérité! dit Brandt d'une voix terrible en jetant par la chambre écritoire , plume et papier. Je sue sing et eau pour vous faire faire un petit Felsheim, et vous avez la cruauté de lui refuser l'existence? C'est à quelques brocs devin que vous sacrifiez votre enfant, l'espoir de la race future ! Voyez ce petit baronnet qui saute, qui gambade à cheval sur votre grand sabre , votre bonnet enfoncé jusque sur ses épaules. Voyez-le cassant votre pipe, vous tirant par la moustache, vous enfonçant des épingles dans les gras des jambes, égratignant sa mère, buvant le rogomme sans faire la grimace , et jurant aussi haut que vous et moi ensemble. Si ce tableau ne vous émeut pas , vous êtes le fils d'une roche , et vous avez un cœur de pierre, d'airain, d'acier; je vous renie, je vous abandonne et je vais rejoindre les drapeaux du prince Eugène. Vous vous attendrissez... Vos yeux se mouillent de larmes... — Je passe les trois muids de vin.
— Je reprends la plume.
Le paquet fermé , le cheval sellé, Brandt, aussi propre que peut l'être un hussard saxon, prend au grand trot le chemin de Biekède.
Impiitient de marier son maître, plus impatient encore de revoir sa petite Crettle. l'impétueux Brandt pressait sa monture et déchirait à grands coups d'éperons une masse dès longtemps accoutumée au repos. Des fibres relâchées , des nerfs roidis reprenaient sous l'aiguillon leur première élasticité. Quatre membres engorgés frappaient lourdement le pavé saxon et s'annonçaient de loin à l'humble piéton harassé et j^Moux des destinées du hussard. Déjà les clochers de Blikède paraissaient à travers une atmosphère épaisse. Brandt, à cet aspect seul, sent nrdoubler son courage. 11 pique de nouveau , il tourmente , il désespère son quadrupède ; il arrive à la barrière : le jour était sur son déclin. — W'idatc! lui crie d'une voix enrouée et chevrotante un soldat déguenillé, aveugle et impotent, qu'on avait assis sous un appentis de bois, et à qui on avait attaché un fusil sans chien sur l'épaule. — Ambassadeur , répond Brandt avec ses poumons infernaux. — Halte là ! reprend l'invalide. Caporal , hocs la garde ! venez reconnaître M. l'ambassadeur ! Aussitôt huit estropiés de la bataille de Denain arrivent clopinclopant, les uns soutenus sur des béquilles, les autres sur des jambes de bois, et le tambour de battre aux champs , et la garde de se ranger en haie et de présenter les armes, et le consigne en bandoulière de se présenter pour accompagner M. l'ambassadeur chez M. le commandant. Brandt, enragé de ce retard, et fatigué de tant d'honneurs, crève d'un coup de talon de botte la caisse du tambour, arrache au caporal, qui tenait respectueusement la bride de son cheval , un bras qui heureusement était d'osier , enlève le consigne par sa bandoulière , le place derrière lui en porte-manteau, et se dispose à passer outre.' Son cheval, écrasé par ce double fardeau, tombe sur la place; le consigne roule à vingt pas; l'ambassadeur, que rien n'étonne, se relève et veut poursuivre sa. route à pied; la herse est baissée, on est allé avertir M. le commandant. Brandt , qui a toujours un expédient prêt , saute dans \» fossé et croit le traverser à gué. 11 enfonce dans la boue jusqu'aux aisselles , et ses blasphèmes ne le tirent pas de là. 11 s'agite, il se démène, il enfonce davantage; il s'arrête pour éviter la suffocation. M. le commandant p.aaît à la tète de son état-major, et demande ce qu'est devenu M. l'ambassadeur; on le lui montre du doigt, et vingt hommes de corvée sont commandés pour le tirer du cloaque oii il s'est enseveli. Eu un instant, les oisifs de Biekède, qui n'ont jamais vu d'ambassadeur dans la crotte jusqu'aux oreilles, garnissent le rempart; des madriers, des planches sont apportés sur le lieu. Un levier est passé entre les cuisses de Brandt; le levier agit à droite, à gauche , de bas en haut, de haut en bas ; Brandt recommande au ciel les consolations de mademoiselle Crettle; il oppose ses mains à l'action du levier, en faisant des grimaces épouvantables; enfin l'instrument produit son effet: l'ambassadeur est enlevé ; mais dans un état qui le rend méconnaissable. Ses bottines sont restées sous la fange; ses habits sont chargés d'une boue noire, et d'impitoyables sangsuos lui dévorent les mains et le visage. Brandt Sf r ; e une dent et se poche les yeux en écrasant ces ennemis d'une espèce nouvelle. A chaque coup de poing qu'il applique, le commandant se confond en excuses. On a manqué de fonds et de bras pour nettoyer le fossé , et on n'avait pas prévu que M. l'ambassadeur, pour se soustraire aux honneurs qu'on voulait lui rendre, cboi-
LES BAHO^S DE FELSHEIM.
sirail cetlf roule. Brandi, ijui si'iilait tout ce qu'il perdrait daos la bonne opinion do nwidiuioiselle Cretlle s'il p.irjissuit devant elle avant de s'tMre débarbouillé, se laisse tran(iuillemenl lui-tire sur un brancard <|ue précède un tambour, qu'accompa|;ue lélatinajor de la place et que suit un détacliemcut d'invalides. I.e corléije arrise a une petite maison gotliique qu'on appelait (f i/(iiuyr;i.//ii ll^ On fait passer M. l'ambassadeur dans la lUainbre à coucliirde uiail.inie la commandante. Une espèce de maitre Jacques le désliabille, le plonijc dans une cuve d'eau qui avait déji humecté les attraits de madame , le frotte, le reirotte, parvient enfin à la peau et la rend à son étal naturel. M. le commandant a liasse dans sa garde-robe. Il portait sur son bras gaucbe sa cbeniise à dentelle et son uniforme des grands jours, sur le(iuel on distinguait encore c|iu'l(|ues restes de galon; il lient de la main droite une perruque i» boudins et un feulre jadis bordé eu or. Ibi ufl'iible M. l'anibusadeur de ce costume imposant, et on le comluil eu cérémonie dans
Arrivée lu cbiteau de Felsbeim du comte de Ueidelberg et de sa tille
la salle du gouvernement. Madame la commandante et mesdames de la haute noblesse y éUiient assemblées. Elles font quatre pis au-devant de l'ambassadeur et le saluent respeclueusement. Brandi, tant bien que mal, leur rend la révérence, embrasse San? façon celles qui valaient la peine de l'être, et laisse les antres, qui ne conçoivent pas une haute idée de sa politesse. On offre à l'ambassadeur une tranche de jambon, de la bière forte et du genièvre; il accepte et fait lionueurà tout. Hl. le commandant, qui grille de savoir quelle espèce d'cicellcnce il a le bonheur de posséder chez lui, hasarde quelques questions indirectes, auiquelles Brandi ne juge pas à propos de répondre , parce qu'il emploie mieui son temps, et madame la command.mte observe en minaudant qu'il n'est pas civil de presser JI. l'ambass ideur de parler avant qu'il ait eu le temps de se remettre un peu. — Mais, mignonne, reprend le commandant, je désirerais savoir oii Son Excellence a laissé sa suite ; je me ferais un plaisir et un devoir de pourvoir à ses besoins. — Dans la forèl de VVinsen, où je me suis égaré, répond Brandi, et il boit et mange de plus belle. Le très-curieux commandant avait la bouche ouverte et une nouvelle interrogation allait s'échapper, lorsiiu'un fifre et un tambourin se font entendre. .Madame la commandante prend M. l'ambassadeur, qui se prête à tout, et une valse générale commence. La commandante est enchantée de la force et de la vivacité de son danseur. Déjii toutes les dames ont quitté le plancher , Brandi et sa dan>i IL' ■:• f liguent encore. Le blanc , le rouge et les mouches de la comniaiic.int;- ..uulentde ses joues sur son cou; son bonnet est dérangé, son fichu vole au i^é de l'air et laisse apercevoir des charmes de quarante ans, mais qui valent encore quelqtio chose. Brandi, que le levier a stimulé, que la danse a échauffé, dévore des yeui. les appas de sa danseuse. L'attention qu'il y porte ne lui permet pas de s'apercevoir qu'il a quitté, en valsant, sa roule ordinaire. 11 se jette avec la commandante contre une porte qui cède , et le couple sautant saute dans le fond de l'appartement. La violence du choc a fait tomber la clef, la porte, repoussée par le chambranle, revient sur elle-même, et la
serrure, qui est saillante, *e ferme. — Excellence , crie le commandant, la clef est tombée en dedans, t.1chez de la retrouver. Ce n'était pas là du tout ce cpicchi'rchail llrandt. — Mignonne, poursuit le commandant, cherche donc cette clef. Mignonne en avait trouvé une, mais ce n'était pas celle de l,i porte ; Brandi, de son coté, n'avait plus rien à trouver.
— Je suis confus , Eicelkuce, reprend le commandant, du mouvement que vous vous donnez. Alluiis donc, niigiioiine, srrondei M. l'ambassadeur. — Je la tiens, mon ami... je la tiens... Oli : je la tien»... — Ouvrez donc cette porte. — Oui... oui... oui... El la porte s'ouvrit eiiliii à la grande satisfaction du commandant, qui renouvela ses excuses à M. l'ambassadeur; pendant <|ue sa bénévole moitié jurait k l'oreille de deux ou trois de ses amies que Son Excellence était un lioiuiue d'un mérite dislingué.
On venait de servir un souper aussi somptueux que pouvait le donner uu geiililiàlre commandant d'une bicoque. La commandante, qui redoublait de politesse envers .Son Excellence , et pour cause , lui présente la main et se place à s6n côté. Son pied pressait doucement celui de l'amb.issadeur , i|ui lui enfonçait amoureusement son genou dans le gros de la cuisse pemlaiit i|ue le commandant faisait circuler un lapin de clapier en civil et une poule d'eau rôtie. Jusque-là, Brandi avait fort bien joué l'ambassadeur. Il en avait la morgue, le ton réservé. Il avait enchanté la commandante, et le cominandant n'avait aucun soupçon.
— Parbleu, Excellence, dit enfin ce dernier, que quelques videreunies .sablés dans la soirée rendaient familier et communicalif , vous me direz enfin ipiel potentatvous représeiiltz. — L'empereur sansdoule, reprend la conimandaiile. — l'as tout h fait, réplii|ue Brandi avec un sourire modeste ; c'est tout bonnement le duc de llolstein. — Prince très - dislingué sans doute, poursuit la commandante. — (^ui , c'est comme qui dir.iit le roi de Danemark'' ajoute le commandant. — Précisément, reprend l'ambassadeur. Je vois avec plaisir, mon cher ami , ([ue vous coiiii lissez votre géographie. — Et où vous envoie Sa Majesté Danoise? — Près l'électeur de Munster. — Mais il me semble <|ue iMunsler est un évêché pur et simple. — Vous avez raison , mou cher ; mais Sa Maj'slé Danoise a signifié à la diète de Ratisbonne qu'elle entendait que .Munster fût érigé en éU'Ctorat. — Diable ! je ne savais pas
LE soin DES NOCES DE PERDÎNAND XVI.
— Quel diable de vin me fais-ta boire la? — Vin de Tokai de la première qualité.
cela. — Oh ! vous ne savez pas tout , cher comte ! interrompit la commandante. — Et oserais-je vous demander quel est l'objet de votre mission ? — Je vais marier la fille de l'électeur avec le fils du roi de Danemark. — Mais le fils de Sa Majesté Danoise est marié. — Oui, son fils légitime ; mais il s'agit d'un b.itard qu'on veut placer honorablement. — Vous m'élonnez, monsieur l'ambassadeur. L'évèque de Munster est un digne prélat, un homme de mœurs pures. — Oui, à présent qu'il a soixante-dix ans. — Il n'en a que quarante. — 11 en a quatre-vingts par ses infirmiiés . et il n'a pas toujours été le modèle de son éflise. Il donne pour dot a une fiile de contrebande les reliquaires de sa "cathédrale. — Et la fabrique ? — t)n s'en moque. — Et les )>réjufés? On les brave. D'ailleurs le roi de Danemark, mon maitre.
LES BARONS DE FELSHEIM
veut r»men*r le cnlte catholique il »» simplicité primitive. — Mais il est hillii'ricn. — Il vient i\e faire abjiiralion.
En «'contant les sorneites de Br.indl, le commandant roulait des yeui ëlonni's et hochait la ifle. Il soupçonna enfin qni- le grand personnage qu'il avait accueilli pouvait n'être" qu'un impuilent faquin. Il tournait et retournait son assiette ; il roulait le coin de sa serviette ; il se mordait le bout des doigts ; il tomba enfin dans une profonde rêverie, dont il fut bientôt tiré |>al- une nouvelle balourdise de M. l'ambassadeur. Il se leva de t.ilile et sortit.
Brandi , enchanlt* de la manière dont il s'était ënoncê, faisait l'aimable avec la commandante, qui souriait à ses sottises ; il lui serrait des mains qu'on lui abandonnait ; il déiDbait quelques baisers qui mettaient la •comuianilantc en feu; il lui disait i demi-voix des mots très-t'nergiqiies et très-clairs, qui étaient entendus d'un bout de la Ubie à l'autre Brandt enfin ne prévoyait pas 1 orage qui allait fondre sur sa tête.
Le commandant, qui n'était pas défiant, mais qui ne pouvait guère se refuser à l'évidence, était allé inspecter l'équipage de l'ambassadeur, dont le caractère lui paraissait furieusement équivoque. Il trouva dans sou écurie un cheval de brasseur, portant une selle à la hussarde, une chabraque de peau de mouton , des pistolets garnis en cuivre. La cuisinière finissait de' décrotter les habits de Son Excellence, et le commandant dislingue parfaitement un gros drap bleu , d^ s agréments en fil blanc, tt un galon de maréchal des logis sur la luancbe. Il trouve dans une vieille sabretache trois ou quatre florins et un paquet, gauchement plojé, adressé au baron de lleidelberg, qu'il connaissait beaucoup. Tous ses doutes sont éclaircis, el son indignation est au comble. Il appelle le sergent de la garde d'honneur qu'il a donnée à Son Excellence, lui ordonne de faire approcher son détachement, et rentre à la tête de l'escouade dans sa salle à manger. — Que pensez-vous, dit-il, mesdames et messieurs , d'un drôle qui a reçu les honneurs dont il est tout à fait indigne , qui a osé danser avec madame , et s'asseoir à ma table ? — Je danse avecHout le monde, répond Brandt sans se déconcerter, et madame conviendra que je suis un formidable danseur. — Je devais bien me douter, disait la commandante entre ses dents , que ce n'était qu'un roturier : jamais grand seigneur ne se présenta ainsi. Au reste, je n'ai rien à me reprocher , je me suis mésalliée sans le savoir. — t^u'on le mette au cechot, poursuit le commandant. — Et quel est le brave qui se flatte de m'y conduire? repartit Brandt d'une voix de tonnerre. — Ce sera moi , répond le sergent aussi valeureux que Brandt mais beaucoup moins vigoureux. A peine a-t-il prononcé ces mots, qu'un coup de poing sur l'oreille l'étend sur le plancher. — En joue, feu ! s'écrie le commandant. Brandt enlève la table encore toute couverte , l'oppose en bouclier aux fusils qui menacent sa poitrine ; il avance, il pousse, il renverse tout dev«nt lui. Le champ de bataille est jonché des débris des mets, des plats, des bouteilles et de la mâchoire du sergent; l'invincible Br.mdt n'a plus qu'un effort à faire, et il sort en vainqueur du gouvernement. Une vieille guenon ridée, retirée, desséchée, qu'il n'avait pas regardée de la soirée, passe au commandant un nœud coulant qu'elle venait de faire avec une serviette; celui-ci passe le nœud à la jambe du héros saxon, et tire de toutes ses forces: Brandt sent le piége, et d'une ruade il se défait de l'assaillant. — Tirez, tirez donc, messieurs! s'écrieut ensemble toutes les dames; et les preux chevaliers de Blikède se rénnissent, empoignent bravement la serviette, et tirent jusqu'à ce que Brandt, rugissant de fureur, tombe enfin à son tour. Deux hommes se jettent sur chacun de ses membres, et l>euv;nt il peine les fixer : des mouvements convulsifs enlevaient de terre le» huit individus , qui retombaient étonnés de la force surnaturelle du vaincu. — Je le reconnais bien, mâchonnait la commandante en soupirant sur un avenir qui s'évanouissait. On apporte en hâte la chaiiie du tournebroche, on dépouille l'infortuné Braudt du costume brilhnt qu'il a déshonoré , on le roule d ms la nappe , on le lie fortement du mtnion h la iilante des pieds, et cette momie vivante est ensevelie dan^in cachot infect creusé sous les remparts. On lui détache les mains, on meta ses côté ses habits mouillés, un pain noir, une cruche d'eau, et on se retire en lui annonçant qu'il sera pendule lendemain à la girde montante.
On l'a souvent été à moins : récapitulons un peu. Imposture d'abord^ puis profanation d'un habit qui ne peut être porté que par un comte ou un baron; le vidercome souillé par des lèvres roturières ; rébellion contre la garde; un coup de pied au commandant, lâché directement... vous sivez oii ; la commani'ante... la commandante... Oh! mon Dieu, m an Dieu !... que do. titri s pour être pendu !
Bientôt Brandt s'i st délié les jambes et » endossé son uniforme. Il vient , il toiiriM' , il tAtonne , poi;it d'issue. Il lève la tète, la lumière vicillante et pâle de la lune pénétrait à travers un soupirail percé dans le haut de la voûte; mais cette voûte était ii vingt pieds au moins du pavé, aucun moyen d'évasion. — Allons, dit Brandi, je vois bien que jeserai pendu ! et il laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Ile, sacrebleu ! reprit-il après un moment de réflexion , je suis bien hou de m'affecter de cela : ce n'est l'affaire que d'un moment, et un moment est bientôt pissé. Il is'enveloppa dans sa nappe, se coucha sous le soupirail pour respirer plus a son aise, et s'endormit tranquillement.
Déji Brandt ronflait et faisait périodiquement résonner les voûtes de ion cach»* : tout à coup il est réveillé par un poids énorme qui lui roule
sur l'estomac. Il jette un cri, porte les raains i sa poitrine, et sent le bas d'une échelle. — Ah! vous voilà déjà, dit -il à moitié endormi. Après tout le plus tôt est le meilleur. Et il monte l'échelle à reculons. (Jue diable est ceci? reprend-il en se frottant les yeux. Je suis encore dans mon cachot, j'y suis seul, je touche au soupirail : rêvé-je, ou suisje bien éveillé ? — Vous ne rêvez pas, lui répond une voix inconnue. Prenez vos cordes, vos chaînes; attachez un des bouts à l'arbre que vous verrez sur le bord du rempart. Laissez-vous couler dans le fossé qui est tout à fait comblé en cet endroit, et que le ciel vous conduise I
On peut se résigner et sauter de bonne grâce du haut d'une échelle sur rien ; mais on revient facilement à l'amour de soi-même : l'espoir renaît dans le cœur de Brandt. Il descend, se munit des ustensiles nécessaires à sa fuite, suit les instructions qu'on lui a données, et se trouve bientôt hors de la juridiction de Blekède. Il marche deux heures encore, incertain de la route qu'il suit et de celle qu'il doit tenir ; enfin il s'arrête sous un orme touffu et s'y endort, pour la seconde fois, en se promettant bien de ne plus faire l'ambassadeur, et bénissant intérieurement celui qui lui avait sauvé la vie.
C'était à madame la commandante qu'il en avait l'obligation : une femme sensible se décide difficilement à laisser pendre un homme pour qui elle a eu des bontés, et qui les a justifiées d'une manière éclatante. Le sergent, qui avait la mâchoire fracassée, était porté à l'hôpital, les convives avaient pris congé; l'ordre était rétabli au gouvernement. L'implacable et furieux commandant était retiré dans sa chambre; la tendre commandante rêvait dans la sienne aux agréments de la soirée. Tantôt la fierté combattait la nature, tantôt la nature imposait silence à la fierté. La nature prévalut à la fin. La commandante , en jupon court et en jietites ])anloufles, va éveiller son vieux domestique, dont elle a souvent éprouvé la discrétion; elle lui donne d^s ordres clairs et précis, et revient se mettre au lit, oii uous la laisserons s'occuper du danger et du mérite de M. l'ambassadeur.
Brandt se réveille mouillé , meurtri , froissé et à demi mort de froid. Il s'aperçoit enfin qu'il est sans bonnet, sans bottines, et qu'on a gardé à Blekède son cheval, ses armes, ses florins, et la galante épître adressée k M. lleidelberg. Il se lève en jurant aussi fort que sa faiblesse le lui permet, et s'achemine en grelottant vers une maison d'assez mince apparence qu'il découvre dans l'éloignement. Après une nuit aussi désastreuse , il avait besoin de se restaurer ; pas une obole , pas même son sabre : ainsi pas le moyen de payer son écot, ni de mettre le village à contribution. Il fallut céder à sa mauvaise fortune, se décider à troquer son habit contre un plat de choucroute, à poursuivre sa route en gilet et en pantalon. Il était persuadé d'ailleurs que mademoiselle Crettle tenait plus à sa personne qu'à ses habits, et que (les avantage? réels lui feraient bientôt oublier des agréments inutiles.
Brandt, pensant, parlant et marchant, approchait de la maison. A quelques pas de la route était un paysan en sarrau de toile, en sabots, en bonnet de laine, et l'épée au côté. Il conduisait sa charrue et traçait péniblement son sillon. Brandt s'avance pour avoir quelques renseignements sur la position du château de Heidelberg; quelle est sa surprise ! il reconnaît le baron lui-même qui cultivait son champ de ses nobles mains, et qui, sous ce rapport, était le plus estimable des gentilshommes saxons. — Quoi! c'est vous, monsieur le baron! — Comment' c'est toi, mon ami Brandt! mais tu es à peu près nu! — J'ai voulu faire l'aimable à Blekède, j'ai failli y être pendu, et je suis trop heureux de m'être échappé dans l'état que vous voyez. — Contemoi cela, mon ami Brandt. — Oui, quand j'aurai déjeuné. Et le baron Je dételer ses bœufs, de hâter leur marche pesante, et de combler d'honnêtetés l'homme de confiance de M. de Felsheim , et la petite Crettle d'accourir , pressée de savoir ce qui ramenait sitôt le baron laboureur, et Brandt de lui sauter au cou , et les uns et les autres également enchantés de se revoir. Pour la belle Heidelberg, elle apprit l'arrivée de Brandt avec la plus parfaite indifférence, et ne sortit point de sa mansarde.
— Une soupe au jambon, monsieur le major? dit Crettle en réunissant dans un sourire toutes les grâces de la Bavière. — Toutes les soupes possibles, mademoiselle, répond le major; mais pressez-vous, cai je tombe de fatigue et d'inanition.
Brandt, le dos au feu et le ventre à table, n'eut pas plutôt vidé une gamelle dans laquelle la cuiller se tenait debout, qu'il but deux ou trois coups, s'essuya la moustache, et commença le récit de sa dernière aventure avec l'ordre et l'énergie qu'on lui connaît. Crettle, appuyée sur le dos de sa chaise, la tête en avant et la bouche ouverte, ne perdait pas un mot; aussi le conteur glissa-t-il sur l'incident de la commandante, et pour cause. Il en était à sa sortie miraculeuse du cachot, et il allait instruire enfin M. Heidelberg du motif de son voyage. Assis en face de la porte, l'œil fixé sur la campagne, il cherchait la tournure la plus honnête possible à donner à la proposition qu'il devait faire... -^ Sacré mille morU, s'écrie-t-il tout à coup, voilà*iion cheval! Il saute sur une vieille canardière accrochée à la cheminée, il s'élance hors de la maison, ajuste l'homme qui a osé enfourcher sa monture, et lâche la détente : l'arme rate; elle n'était pas chargée. —Prenez donc garde à ce que vous faites, dit le cavalier en qui Brandt reconnaît le vieux domestique du commandant. Je vous ai tiré du cachot, et vous voulez me fusiller! — Comment, mon ami , c'est à toi que je dois tout? — Oui, et je n'ai fait qu'exécuter les ordres de madame. — Diable, elle
LES BARONS DE FRLSHEIM
a i>*nsé à moi I Je n'oublierai point ce service; et «i j.miais je la rencontre, je lui en mani»er.)i mu reconnaissance. El Boinilt , qui MiVdit «Hier U's qualités le» plu» opposées, soulevait le vieillaril île dessus U «elle, le pressait dans ses bras en mouillant sou visage de se» larmes, le portait dans la maison, plaçait devant lui les restes de i>un déjiuuer, l'engageait à manger, lui souriait, l'euibrassail , et lui servait à bi<ire. Le vieux laquais remit à M. Heidelberu le paquet du baron de Fel»beim, les armes de Brandt, el une lettre de son maître, qui disait surcincteuient il son ami qu'il présumait que l'ambassadeur préteudu t-l.iil de sa connaissance, el que, par coiisiderulion jiour lui, il voulait bien ne pas faire des reclu-rclies . — .le crois, dit Uraiidt indigné, que ce faquin s'imagine me faire grâce! l'impertinent!... Du papier, mademoiselle Crettle ; je vais lui écrire, et de la bonne encre.
« CoMMAMDAMT MAI.ENCOHTSKUX ,
a Vousm'avez manqué et je veui en avoir raison. Si vous n'êtes un blanc-bec et un làcbe , vous vous trouvrre/. demain matin sur vos glacis avec toute votre garnison. Je vous altenilrai le sabre à la main, je vous combattrai l'un après l'autre; et si je ne vous écliine pas tous, je me peudrai moi-même aux créneaux de votre bicoque.
u Je suis avec respect et affection ,
» Votre ennemi, Bbandt. »
Crettle lisait (lar-dessus t'épaule du major. Elle lit un signe au domestique , qui reçut le billet, bien décidé ii nu pas le remlre à son adresse, et qui s'en servit pour allumer so pipe en sortant de cUeï .M. llfiilelberf;. Celui-ci, peudxutque Brandt écriv.nt, lisait la missive du baron de Felsheim , et réfléchissait sur le contenu. — Mon uuii, dit-il ii Brandt d'un ton sentimental, je suis sensible a l'hoiuieur quiveut nu- faire >l.le baron de Ftlslieim... — El les avautages qu'il vous propose ? Votre cliàteau réparé, quatre sangliers et trois muids de vin du Rhin par an ; c'est beau, cela! — C'est se luisant, je le sens bien. — Vous acceptez donc? — J'en suis assez tinté; mais ma fille... — Elle prendra son parti. — Elle ne possède que son cœur; je ne veux pas le désoler. Je raisonne quand je ne suis pas ivre, et vous êtes vousmême trop raisonnable en ce moment pour n'être pas de mon avis. — Mais pensez donc , beau-père, que ce mariage n'est qu'une formalité pour lui assurer une fortune: qu'elle ne l'attendra pas longlemp.s, et qu'alors elle fera de son petit cœur tout ce que iion lui semblera. Je crois que je raisonne aussi. — Je doute que cela la persuade. — U faut voir cela , papa baron. Allez, parlez, pressez, déterminez. M. Heidelbtrg ne pouvait se refuser aux instances de Brandt. 11 monta chez sa fille, persuadé d'avance de l'iuutilité de sa démarche, et il laissa Crettle et son major général enchantés de se revoir, el très-tlisposés a profiter du tète-à-tête. Comme il ne s'y passa rien que de très-simple et de trèsnaturel, il est assez inutile d'en rapporter les détails. Uccupous-nous de la belle Heidelberg.
Elle avait perJu sa mère de bonne heure, et le plus heureux naturel avait suppléé au défaut d'éducation. Elle avait acquis d'elle-même plusieurs talents aimables, des livres choisis avaient orué son esprit et formé son goût ; le cœur le plus aimant imprimait sur des traits délicats une teinte de sensibilité qui les rendait plus séduisants. Bonne par caractère, vertueuse par goût, sachant beaucoup, n'affectant rien, elle attirait tous les homuiages et n'eu était pas plus vaine. Son père , livré à ses trav.^ux et aux plaisirs de la table, fut tout étonné d'entendre dire un jour qu'il avait une l'ille accomplie. Il recevait d'un air stupéfait toutes les félicitations qu'on lui adressait, et répondait naïvement que tout cela pouvait bien être mais qu'il n'y concevait rien.
Le triste état de sa fortune ne lui permettait pas do voir le monde ; cependant, certains jours de fête, il conduisait sa fille à Blekède, et ils étaient recherchés partout. Le mérite de l'une faisait supporter la médiocrité de l'autre.
Le jeune Werner était sorti des pages du roi de Prusse avec une commission de lieutenant dans les cuirassiers. Pas d'autre bien que son emploi; mais une figure ench.uleresse, une modestie touchante, une moralité sévère, le désir de s'iustnnre et de percer : tout ce qui pouvait intéresser mademoiselle Heidelberg, Wenier le possédait.
11 passait son quartier d'hiver à Blekède , et faisait le bonheur d'une mère qu'il aidait de ses épargnes. .Madeinorseile Heidelberg et lui se rcncnntrereiit, ils sentirent ce qu'ils valaient, ils s'aimèrent, ils se le dirent, et l'amour, qui n'est souvent qu'un vice de plus, devint en eux une vertu nouvelle.
Ce couple intéressant attendait pour s'unir que Werner obtint la compagnie. L'époque étiil encore éloignée, mais ils s'écrivaitul tous les jours, ils se voyaient quelquefois , et ils supportaient le présent en vivant dans l'avenir.
C'est dans ces entrefaites que le baron de Felsheim proposait sa main k Miademoiselle Heidelbetg. Il n'est pas difficile de prévoir commeia celle offre fut reçue. Elle répondit a son père d'un tou respectueuv, , mais avec une fermeté qui ne lui laissa aucun espoir. Brandt, qui ne ' doutait jamais de lui-même, demanda la permission de la voir : made- ' moisellc Heidelberg ne redoutait pis les efVets de sou éloquence; mais | elle sentait un éloignement prononcé pour tout ce qui tenait au baron de Felsheim, el son envoyé ne fut | oint admis. Ell<e s enferma chez elle, el tcrivil à son cher \\ orner. Sa lettre commença, comme toutes les autres, par ce tendre abandon, par ces expressions touchantes, ces mots
si doux el si heureux que l'esprit prodigue frQJdemenl, et dont un cofu'' brillant v>il lirer Uni U'avaiilages. A mesura qu'elle écrivait, elle sen~ tait une forte envie d'instruire Werner de l'espèce de sacrifice qu'elle lui faisait : sacrifice qui ne lui coûtait lirn tans doute, un mont d'or à ses yeux ne valait pas un ■enliiueiit; mais il n'est pas d'aïuoiir absolument désinlén s>,é, il n'est pas en amour de chose absoluuient indifférenle , et on n'est pas lâche de se faire atii yeux de l'objet aimé un mérite de la plus simple bagatelle. Elle termina donc ainsi son épitre, en poit-tcripluin , el comme par ilistraclion :
« Un homme qui n'est pa^ fait pour plaire demande ma main, il n'y a pas de mérite a la lui refuser. Il met sa fortune à mes pieds , je suis déjà immeiisénieni riche. Mettez la main sur Vutre cœur, c'est U mon trésor, mon espoir, ma vie. »
Un jardinier qui portail tous les jours des fruits à Blekède était le dépositaire des sentiments de la belle Sophie cl de l'intéressiint Werner. Il reçut le paquet de la jolie main qui venait de le fermer; un sourire en paya le port.
Brandi ne concevait pas qu'on put refuser l'alliance d'un baron de Felsheim , surtout lorsqu'il avait daigné se charger de la négociation. Accoutumé à trouver ses derniers arguments au bout lie son sabre, il frémissait de colère en pensant que dans cette circnn^auce il ne pouvait décemment le tirer du fourreau. H se pronicn.'it .uitour de la mare en nionianl sa pipe el en sacrant entre ses dents. Les représenUilioni lie M. Heidelberg ne furent pas écoutées ; les caresses inèmes de Crettle ne produisirent d'abord aucun effet : mais quelques tapes sur la joue, un pinçon à la cuisse, deux ou trois petites mines et autant de b'isers le raaienèreut enfin à des sentiments iloui, et il consentit à prendre sa pari d'un assez mauvais diiuM'. — - Refuser un baron de Feliheim ! répétait-il à chaque coupdedenl; ne vouloir pas relever la race du fameux ^^'itikind ! Et Crettle versait à boire , et le vidercome se vidait, et Crettle de le remplir, et ces messieurs de se le passer : ils se le passèrent tant et tant, qu'ils laissèrent insensiblement leur raison au fond du Verre. Ils s'enivrèrent cn!n;i'ôtement ; le hussard en jurant et le baron en faisant, tant bien qui mal , les honneurs de chez lui. L'un fut porté dans son lit, l'autre s'endormit sur le cul du four.
Déjà Phébus aux crins dorés s'était cache dans l'onde, Phébé avait parcouru la moitié de si carrière : tout reposait dans la nature, hors les chouettes, les voleurs el les amants; il était minuit, enfin, lorsque Brandt se réveilla, heure sinistre, oii les esprits infernaux exercent leur empire, et répandent sur nous leurs vapeurs empoisonnées, à ce qu'assurtnt les prêtres, les vieilles femmes et lis sots. Les fumées du vin étaient dissipées, sa tête était à lui tout entière. Il se mil sur sou séant et rumina pendant une heure la plus étonnante looception qui ait jamais illuslré un cerveau saxo». 11 se lève, ranime une lampe qui brûlait sous le manteau de la cheminée, et, l'œil hagard, la moustache hérissée, la démarche incertaine, il s'avance lentement vers le galetas de mademoiselle Crettle : on se doute bien que la porte n'en était pas fermée. H entre, il s'assied sur le grabat, approche sa lampe, contemple avec avidité les charmes bavarois que la rigueur de mademoiselle Heidelberg lui r,.vissiiit peut-être sans retour, il soupire et dit : — Si j'y renonce jamais, que le diable m'emporte ! Celle exclamation poussée d'une voix rauque, le mouvement qui l'accompagna et qui rompit un des pieds vermoulus de la couchette réveillèrent Crettle , qui peutêtre ne dormait pas, el qui entraîna Brandt dans sa chute. Il se relève pour retomber encore; mais il se relève en vainqueur et retombe en héros. .Et tu m'abandonnerais en faveur de ta maîtresse! dit -il enfin à Cri-ltle émerveillée. IVon , suis-moi au château de Felsheim ; je t'y cré( u'i emploi distingué, el tu régneras despotiqiiemeut sur mon maître cl sur moi. — Je ne me lasse pas de vous admirer, réponJit Crettle d'une voix entrecoupée , mais j'ai été élevée avec mademoiselle Heidelberg; elle me comble de bontés que je ne mérite pas trop, elje ne sacrifierai point à l'amour l'amitié et la reconnaissance ^ plus de lirandt pour moi, si mademoiselle n'est baronne. — Le sort en est jeté, repritil en fronçant son sourcil épais : ta maîtresse est une victime que j'immole à nos amours. Il saisit la lampe, il redescend mystérieusement à la cuisine : Crettle le suit en tremblant, et ne doute pas qu'il ne roule dans sa tête quelque épouvantable projet. Je ne peux, dit-il, enlever d'autorité mademoiselle Heidelberg, la conduire en croupe au château, l'infermcr au colombier et l'y tenir jusqu'à ce qu'il lui plaise d'épouser le baron; mais j'ai été reçu ici en allié, je connais les droits de l'hospitalité, et je ne veux employer que les moyens honnêtes. Il place deux bottes de paille au milieu de la cuisine, il les charge de bourrées éparses, destinées à chauffer le four, el il y met le feu. — Grand Dieu !... grand Dieu! s'écrie Crettle, vous allez brûler la maison! — Je le sais bien. — Vous allez ruiner ma maîtresse. — Je vais l'enrichir. Dans uu instant, plus de maison , plus de bestiaux , plus d'instruments de culture. La misère, le désespoir, son allacbemenl pour son père la jelleroul dans nos bras, et au bout de vingt-quatre heures je la mets à la tête de six mille florins de revenu : voila comme je sers ceux à qui je m'intéresse. 11 y avait bien des choses a répondre à cela; Crettle allait répliquer : Brandi, que la contradiction irrite, lui impose sieuce d'un coup d'œil , et souille tranquillement le feu. Au moment où l'incendie allait éclater el se communiquer à la grange el à l'écurie, il sort son cheval et l'.itliche à cent p:ii; il met Oreille sur un vieux chariot de Hon:i;rie, et le |>ous^e au milieu de la mare; il passe à tr»-
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LES BARONS DE FELSHEIM
vrrs les Il:iniines, monte aui mansardes, enveloppe (l.iiis une couverture le pire el la fille à demi sufToqui^s, les charge sur sou épaule, traverse une seconde lois le (eu , dont l'activité commençait à être effrayante; il se grille les jamliea, les sourcils, les cheveux et la moustache, mais il dépose son fardeau à colé de la petite Cretlle.
Sophie et sou père étaient à peine revenus à eux que la maison, déjà démantelée, tomha avec un bruit elIVoyable. Les flammes se firent jour à travers le toit de l'écurie ; il ne restait plus rien en efl'el à l'iuforluné baron, que sa noblesse et quelques arpenls qu'il ne pouvait faire valoir. Il pleur.iit. il se désolait, et sa fille, oubliant son propre malheur, le consolait, l'embrassait, remerciait afléclueusement lirandt d'avoir sauvé la vie à son père; revenait à celui-ci, lui promettait de lui consacrer ses jours et de le soutenir par,ion travail. Hrandt, étonné, interdit, sentit une larme mouiller sa paupière, il se repentit un instant; mais ses jeux rencontrèrent ceux de Crellle, et il se remit. C'est ainsi que les passions corrompent, dénaturent les cœurs les plus sensibles ; c'est ainsi qu'elles embrasèrent Troie, Sodome, et peut-être bien d'autres villes dont je vous parlerais, s'il n'avait plu à un lieutenant d'Omar de brûler la bibliothèque tl'.'Mevinilrif.
I.e jour commençait à poindre; Braiult, respectueux en dépit de luimême, avait à peine osé adresser quelques mots à mademoiselle Heidelbeq;. Cette fille charmante, affaissée sous le poids de la douleur, avait courbé sa tète sur les genoux de son père, elle avait cédé à la force de la nature, le sommeil l'avait surprise ; el son père, la regardant avec l'expression de la plus inquiète tendresse, retenait sou baleine, et craignait en la réveillant de la rendre au sentiment de son malheur. Brandt, qui ne respect.iit rien, respectait son sommeil ; il se tenait à l'écart, il ne se sentait pas digne de l'approcher : c'est le repos de l'innocence que la vertu couvre de son égide. Un jeune homme que son désordre rendait plus intéressant encore, VVerner, couvert dépoussière, mouillé de sueur, vient compléter cette scène d'infortunes. Il a reçu la lettre, il a lu le f.ital ijust-scripluin , il ne s'est pas donné le temps de seller un cheval, il a couru, il a volé sur les ailes de l'amour. Il arrive, il entre dans la cour, il ne trouve que les cendres du modeste asile de la beauté. Un chariot fixe son attention, il s'approche... La plus digne, la plus aimable des femme? dormait k demi nue Il s'écrie, il maudit la fortune qui a détruit eu un instant ses plus chères espérances. Brandt entend ces reproches retentir au fond de son cccur ; il n'ose lever les yeux, il s'accuse tout bas, il s'abaisse, il se courbe sous les malédictions de Werner. C'est un coupable qui voudrait échapper au remords, et que le remor is poursuit, poigne, déchire.
La voix de Werner, cette voix qui va d'abord à l'âme, tire son amante d'un pénible assoupissement. Elle se tourne vers lui, le regarde douloureusement, lui tend la main, presse la sienne et ne la quitte plus. Hélas ! c'est la pren)ière fois que celte main a pressé celle d'un amant si jusleiuenl aduré. W eruer, éleclrisé, transporté, ravi, se livre aveuglément au charme qui l'enlraine ; le voile de l'illusion lui dérobe son inforlune : le itmps s'écoule, et Werner, appuyé conlre le chariot, lient encore celle main (|u'il ose couvrir de baisers, et qu'on ne pense plus à retirer. .M. lleidelberg, attendri, tenait l'autre main de sa fille, et la serrait contre sou cœur : on ne se disait pas un mot, et cependant on s'entendait.
Il était grand jour, et rien n'était décidé encore. Brandt, timide, embarrassé, s'approche et balbutie d'abord des mots à peu près inintelligibles. — Vous ne pouvez rester ici plus longtemps, dit-il enfin de manière à être entendu : je vais vous conduire au château de Felsheim... A ce nom, mademoiselle Heidelbergdétourna la tête avec l'expression de la pi iS amtre douleur. — Je sais maintenant, reprit Werner, quel Bht l'homme qui vous demande. Il est riche, je ne puis rien ; vous n'avez point .1 liil.ircer.
Sa douce amie se tourne vers lui, enlace ses bras dans les siens, couvre son visage de ses larmes.... — Je vous entends, poursuit Werner. Sioa cœur se brise comme le vôtre ; mais je vous aime pour vous, et jamais je ne \ousécarterai de la route du devoir. La plus affreuse misère menace votre père : ce n'est pas de moi, c'est de lui qu'il faut vous occuper. Les arts d'agrément ne sont pas une ressource dans la basse Saxe, el vous ne vous imposerez pas une privation que je ne me la reproche; allez, faites le bonheur d'un autre : c'est en vous évitant que je vous prouverai mon amour el mon respect. Le mariage est le lien le plus sacré de la sociélé, el le mariage le moins assorti est respectable pour tout homme qui n'a pas l'habitude du vice. Les forces de \\ erni r étaient à bout, il allait faiblir : il le sentit, il s'arracha des bras de son amante el s'éloigna rnpidemenl.
Le cheval de Brandt élait allelé au chiriot; un vigoureux coup de fouel lire de la mare le modeste équipage. Mademoiselle lleidelberg étend lei br..s vers le berceau de son enfance dont il ne lui reste plus que le souvenir, elle retombe sur les rênes, elle tire avec violence, la voilure «'arrête. — Tu veux donc, lui dit sou père avec un profond soupir, tu veux donc m'abandonner aux rigueurs de mon sort? — Marchez, ditelle à Brandt, marchez. C'en est fait, je m'immole. () mon père, vous ne savvi pas ce qu'il m'en coîite !.. vous ne le saurez jamais... Et elle se laissa aller sur ses genoux. Brandt pressait le cheval. 11 sentait la nécessité d'éloigner mademoiselle lleidelberg de mille objets qui pouvaient affaiblir son courage et influer sur sa résolution. L)e temps en temps U se tournait vers elle, et tel est l'ascendant de la vertu, que
cette généreuse fille lui imprima une vénération, un respect qui ne se démentirent jamais.
On arrive à la vue de Blekède. Il était difficile de ne pas traverser la ville, et Brandi ne voulait pas exposer mademoiselle Heidelberg aux regards malins du public. Il pensait d'ailleurs â son rendez-vous avec le commandant ; il s'arrêta sur le glacis. Il mit pied à terre, s'avança le nez au vent et ne vit personne. — Que cherchez-vous, monsieur Brandi?... lui demanda sa petite Cretlle. — Le faquin que je dois sabrer et qui n'ose sortir de la place. — Monsieur Brandi, si je ne craignais votre colère, je vous ferais un aveu. — Faites, mademoiselle... le moindre de vos aveux sera toujours une faveur. — Voire billet n'a pas été remis. — Comment, sacrebleul... — Vos jours nous sont trop chers... — Et l'honneur l'est bien davantage, reprend Brandt en s'élançaut vers les murs de la ville. — Monsieur Brandt, monsieur Brandt,' vous abandonnez ma maîtresse dans l'état où elle est, et vous seul pouvez lui rendre service? — Je reviens, mademoiselle , je reviens el je ne la quitte plus. Je joindrai mon homme un autre jour. Il allait remonter à cheval, lorsqu'un inconnu se présenta à l'avant de la voiture ; il portail un assez gros paquet : on se doute bien de quelle part. L'amour pense à tout, prévoit tout, s'enrichit de ses sacrifices. Werner avait épuisé ses faibles moyens pour fournir aux plus pressants besoins. C'était une robe simple, mais agréable ; c'était du linge un peu frotté, mais d'une blancheur éblouissante; un habit complet pour le baron; quelques bouteilles de malaga, des viandes froides, deux pièces d'or dans un petitsac de peau, au fond duquel était un billet qui ne contenait que ces mots : Voilà tout ce que j'ai pu faire. Mademoiselle Heidelberg porta le billet à ses lèvres et le serra dans son sein. Qu'il était précieux, ce billet! Les lettres qui l'avaient précédé étaient devenues la proie des flammes.
Cretlle monta dans le chariot, aida sa maîtresse à s'habiller; la robe lui allaita merveille : l'amour en avait pris la mesure. — Oh! dit mademoiselle Heidelberg, je la conserverai toute ma vie.
Crettle lui présenta un verre de vin et un blanc de volaille. — Je n'ai besoin de rien, répondit-elle. — Mais vous ne pensez pasquec'estau nom
de M. Werner que je vous offre cela? — Donne donne Pauvre
Werner!... tu veux que je vive... J'obéirai, je supporterai mon sort. Et elle prit quelques aliments.
On entra à Blekède. La sensible Sophie enlr'ouvrit les rideaux de la voilure, elle cherchait à toutes les croisées; une jalousie lui déroba Werner , qui voulut la voir passer et qui s'écria d'une voix étouffée : AdTeu pour jamais !
Brandt était agité de sentiments bien opposés ; il ne pensait qu'à l'affront qu'il avait essuyé dans cette ville. La main sur la garde de son sabre, ses pistolets à découvert, il entonna à tue-iête ce couplet d'une vieille romance saxonne, sur l'air : Je me hrùte. l'œil au fond d'un puits. C'est Roland qui parle, à la bataille de Roncevaux :
Élevé dans les camps
Et nourri par la gloire ,
J'ai , dès mes jeunes ans,
Enchaîné la victoire. ^
Je vous attends, preux chevaliers, Lance en arrêt, visière basse; Paraissez , ce bras vous terrasse Et cueille de nouveaux lauriers.
On ne fait pas d'excellents vers en Saxe, et le plus faible original perd encore à être traduit. Voilà pourquoi ce couplet ne plaira pas généralement. Au reste, on peut engager le poêle Fardeau à le refaire.
M. le major, en chantant, regardait fixement mademoiselle Crettle etsemblait lui dire : C'est mon commandant que je défie... On m'entend de tous les coins de la ville, et ce drôle-là fait le sourd. Crettle avait l'air de lui répondre : Qui oserait se frotter à vous ! la peste, il y ferait bon ! Et la voilure sortit de Blekède sans que Brandt, qui aimait les aventures, put se procurer le moindre accident.
Il y avait une heure au moins qu'on avait perdu de vue les clochers, et Sophie les cherchait encore à travers un petit carreau de verre qui était dans le fond de la voiture; le baron, qui aimait beaucoup le malaga et qui ne l'avait pas ménagé, faisait la sieste; Creltle continuait la romance de Brandt, et celui-ci marquait la mesure par le claquement de son fouet, car on ne trouve pas partout des timbales pour assourdir son auditoire , lorsque l'équipage entra dans la forêt de Winsen.
La belle chose qu'une forêt pour un faiseur de romans! Comme il s'y trouve à son aise, lorsqu'il y lient une femme intéressante! comme les incidents se multiplient sous sa plume féconde 1 Les vents sifflent; les chênes se déracinent, sont portés au loin et entraînent tout sur leur passage. La pluie tombe à grands flots; les torrents se forment, grossissent, soulèvent l'héroïne, la roulent au fond d'un précipice, et elle ne se casse pas la tète, parce qu'on a besoin d'elle pour le dénoCiment. Elle reste suspendue à une roche, et son désordre el sa pâleur la rendent plus touchante encore. Passe un grand coquin qui s'amourache de la belle, qui la charge sur son dos et qui l'emporte dans sa caverne. On sent bien que l'héroïne est la vertu personnifiée et qu'elle accable d'imprécations le brigand qui veut la vioier.. On sent bien qu'au moment oii le crime va se consommer, l'amant aimé arrive tout à propos pour faire sauter le crâne au téméraire. On devine encore que
LES BARONS DE FELSHEIM
le bruit lie l'.iruie à fin attire les complices du ilt*funt, qui sji.sissent rboniicide et qui l'eiiferiueiit dans une arrière-caverne |it'ni|jia qu'ils vontjirononi-ersur son sort. La belle se di'sole au bruit que font d'énoruics portes de cht'ni', qui roulent avec effort sur leurs gonds rouilles, l'.lle voit des couleuvres qui tombent de la voûte tout exprès pour envelopper les membres glaot^s de son amant ; elle voit des crapauds qui sautent sur ses jambes, des colimaçons qui lui engluent le visage, et tout cela lui fournit le sujet d'un magniliqne monologue. De son cot^, l'amant, qui tremble pour la pudicité de sa dame et qui ne peut survivre à son déshonneur, se frappe doucement la tète contre le mur de s.i prison. Il se la casserait volontiers ; mais il se doit encore » celle qui a reçu sa foi. Cependant il est sur le point d'être écorcbt' vif, et la dame de ses pensées va le coifTer vingt ou trente fois de suite bien involontairement, et avec les intentions les plus pures, lorsqu'un bruit eitraordinaire se fait entendre. Autrefois c'était la marécbaussi'e qui faisait ce bruit-là ; aujourd'hui c'est le diable qui attend ce dernier crime et qui le prévient, non pour obliger, comme on le pense bien, mais parce qu'il est impatient de saisir sa proie. Les brigands sont enlevés et passent par les trous des serrures sans s'en apercevoir ; ce qui produit un dénoùment imprévu, surprenant, et surtout très-vraisemblable. Et la presse gémit, et cette admirable protluction se multiplie, et les petites-maitresses qui la lisent ont des attaques de nerfs, et les dramaturges retournent le sujet en tous sens. Ici on le voit en pantomime, plus loin on en a fait une tragédie en prose; et les journalistes, qui n'ont que des yeux, se récrient sur la fraîcheur des décorations pour g.igner leurs entrées, et disent du mal de l'ouvrage, de peur de se tromper, et on se porte là comme on courait autrefois voir rompre en place de (irève; et certains hommes sont obligés, d.ius les entr'actes, de se corroborer d'un doigt de riquiqui, et certaines femmes se hâtent de sortir pour ne point faire de fausses couches dans la salle ; et le ministère public laisse aller tout cela.
Pour nous, qui n'aimons à tourmenter personne, et moins encore nos lecteurs, nous leur ferons grâce de ces scènes terrifiantes. Sortons de la forêt de W insen comme nous y sommes entrés. Jouissons des agréments d'une belle soirée. Ecoutons le chant rustique du bûcheron qui revient gaiement, sa bourrée sur le dos et sa cognée à la main j sourions à sa femme et à ses enfants qui l'attendent sur le seuil de la porte, qui le devinent à travers la feuillée, qui courent au-devant de lui, qui le débarrassent de son fardeau, et qui le baisent tour à tour. Suivons-les sous leur toit champêtre. Le bon père s'assied dans son fauteuil nouvellement rempaillé; son fils aîné lui tire ses guêtres; sa jeune fille, montée sur les barres du fauteuil, essuie la sueur de son front ; sa femme met sur la table un potage autour duquel se range l'heureuse famille. Le repas est frugal, mais il est assaisonné par l'amour et la gaieté. Les enfants se retirent dans un coin, et a'eiidoriuent sur la paille fraîche. La mère, d'un air timide, s'approche à son tour, c'est à elle que Franlz a réservé ses plus douces caresses; il lui doit le bonheur d'être père. Il l'attire sur son humble couchette, la lampe s'éteint, et la chasteté conjugale a tiré le rideau.
Il est temps de revenir au baron de Felsheim, que nous oublions depuis longtemps sans égards pour son rang et ses éminentes qualités. Pendant l'absence de Brandt il avait vécu sobrement, parce que sa cuisinière qui tournait deHrement une casserole, ne remuait piis aussi aisément un baron, lorsqu'il s'était mis hors d'état de s'aider un peu. Pour ses gardes du corjis , ils n'étaient propres qu'à disloquer tout à fait des membres déjà ruinés et, bon gré, mal gré, ii fallut boire modérément pendant quarante heures. Il espéraitse dédommager amplement de cette longue abstinence avec son fidèle major, et le major n'arrivait pas. Le généralissime se faisait rouler de sa chambre au perron , du perron à sa tour ; il regardait, il prêtait l'oreille : plusieurs chevaux se faisaient successivement entendre ; le baron écoulait de nouveau, il souriait, et le cheval emportait, en passant, ses espérances et sa gaieté. L'après-midi se passa ainsi, la nuit vint, et le baron, fatigué de tempêter, de jurer, de fumer, tourmenté d'une soif de tous les diables, invoqua sa dame-jeanne et l'accola avec sa tendresse accoutumée. Les accolades se succédaient avec rapidité, lorsqu'il entendit distinctement ' son pont-levis trembler sous les roues d'une voiture. Il n'attendait pas de voiture et continua de fêter sa dame-jeanne.
Un page l'interrompit dans ses plus importantes fonctions enannon- i çant M. le major, qui introduisait M. et mademoiselle Heidelberg. Le i baron découvrit sa tête chauve, salua de l'air le plus gracieux qu'il put prendre; et, sa bouteille à la main, il adressa à mademoiselle Heidelberg un compliment saxon oii elle ne comprit pas grand'chose, mais auq ici elle répondit avec sa politesse et ses grâces ordinaires.
On s'assit et on se regarda assez longtemps s.ms parler, comme c.la arrive toujours quand ou se connaît peu, qu'on ne s'aime guère, (pi'ou est embarrassé d'un côté et mécontent de l'autre. Mademoiselle Heidelberg rêvait les yeux b.iissés, et regardait quelquefois à la dérobée le baron, dont l'âge, les infirmités et la gaucherie contrastaient d'une m inière choquante avec les qualités aimables de Werner. Elle comp;irait \ le triste sort qui lui était réservé à l'avenir séduisant qui avait brillé un ' moment à ses yeux et qui s'évanouissait sans retour. Son cœur se .^ern, une larme mouilla sa paupière; elle regarda son père, se remit, et on ne s'aperçut de rien.
Le baron écoutait attentivement le récit de M. Heidelberg, qui lui
racontait d'une manière très prolixe comment le feu a»ait pris chez lui par la cheminée du four qu'il avait négligé de faire balayer. Cretlle, qui partageait l'état péniblv de sa maîtresse, lui faisait des contes k l'oreille, en ayant l'air de réparer le désordre de la route. Hrandt courait le villak,'p, remuait, aelieUiit ou prenait tout ce qu'il croyait devoir
I contribuer a la roiumodité ou à l'agrément de mademoiselle Heidelberg. (Iràce à son /.ele infatigable, des lits et un souper passables furent prêts avant minuit. Il avait tout prévu, jusqu'à la moindre bagatelle; et lorsque mademoiselle lleldilberg, derrière laquelle il «e tenait debout, laissait échapper (pielipii- marque de satisfaction, il regardait le baron en riant aux éclats et en se frottant les mains. Celui-ci considérait l'aimable fille avec de gros yeux qui ne disaient rien du tout; le beau-père soupait dans toute l'acception ilii mot ; Cretlle dormait au coin du feu; et le soigneux Krandt versait à boire a tout le monde hors à son maître, qui s'aperçut enfin qu'il n'avait devant lui que chopine. Il fronça le sourcil, retroussa sa moustache, et allongea vi-rs Brandt le bras qui lui restait, armé d'un vidercome de pinte. — Vous n'avei pas plus d'esprit qu'il n'en faut quand vous êtes à jeun, lui dit Brandt à demi-voix ; tâchez de conserver ce qui vous en reste. Kl le baron de le regarder d'un air étonné. — Allons, reprit Br.mdt, évertuez-vous, le mot pour rire, la petite gaillardise : vous voilà imniiibile et froid comme une pièce de quarante-huit qui n'a tiré de six semaines. Le baron, stimulé par cette harangue grivoise, adressa à sa charmante voisine de ces choses platement lourdes, de ces lieux communs usés, qui ne signifient rien du tout, sinon qu'on est incapable de rien dire de siipporlable, et mademoiselle Heidelberg répondait par monosyllabes, en s'efforçant d'étouffer quelques soupirs que lui arrachait, en dépild'elle, l'ineptie d'un homme ([u'elle eût voulu estimer. — Puisqu'on ne boit plus, dit le baron, ce qu'on peut faire de mieux... — C'est de se retirer, interrompit mademoiselle Heidelberg. Tout le monde en avait bonne envie, et par des motifs bien différenis. I.e baron espérait finir son souper au lit; .■*!. Heidelberg n'avait besoin que de repos, sa fille désirait être seule avec Crettle : on trouve une sorte de soulagement à parler de ses peines. Crettle et Bra'ult avaient aussi leurs raisons. Celui-ci avait disposé les lits en conséquence ; mais sur une simple invitation de mademoiselle Heiilelberg il déplaça celui ipi'il avait destiné à Crettle, sans résistance, sans murmures : il trouva même quelque satisfaction à lui sacrifier ses plaisirs.
Brandt fut donc se coucher tout bonnement à côté de son maître. Il le trouva buvant sur nouveaux frais et commença la plus vigoureuse mercuriale. — Je crois, dit le baron en le regardant de travers, que tu veux me mettre en curatelle. — Vous en auriez grand besoin ; n'êtesvous pas honteux de penser à vous enivrer quand vous avez chez vous mademoiselle Heidelberg ? Savez-vous bien que c'est un trésor que je vous ai amené là ! — Un trésor qui écornerait diablement le mien, si je vous écoutais tous. Le père ne s'est-il pas fourré dans la tête que je rebâtirais sa maison? — .Sans doute, \ous la rebâtirez. — El la raison de cela, monsieur? — C'est que c'est moi qui y ai mis le feu. — Le joli passe-temps ! Et vous croyez que je payerai vos sottises ?— J'étais votre plénipotentiaire ; on ne voulait pas de vous, il a bien fallu brûler le gîte de la future pour la forcer à en venir prendre un ici. — Tout cela est bel et bon, je ne rebâtirai rien. — Le beau-père d'un baron de Felsheim coucherait dans la rue ! — Je lui donnerai les vieilles tentes qui sont là haut : il campera. — On en a fait des chemises à. vos pages et à vos gardes du corps. — Eh bien ! il bivouaquera. — Mademoiselle Heidelberg idolâtre son père ; faites quelque chose pour lui, et elle vous trouvera beau comme... comme la victoire. Allons, monsieur le baron, un peu de générosité; gardez le papa avec vous. — Parbleu, sans doute ; j'épouserai toute la famille, n'est-ce pas? — Eh bien, corbleu! moi, j'épouse le père. — Diable: — Vous lui devez du vin et du lard ; je l'habillerai avec mes gages, et tous les dimanches il trouvera dans sa poche de quoi figurer à l'estaminet II nesera pasdit que le père de mademoiselle Heidelberg manque du nécessaire, tant que Brandt pourra disposer d'un florin. Bonsoir, mon général. Et Brandi porte la dame-jeanne à l'autre extrémité de la chambre, il fait un éteignoir du vidercome, et s'endort sans écouler son général , qui grognait entre ses dents et qm sentait intérieurement que Brandt avait raison.
On se réveilla de bonne heure, la tête saine et les idées fraîches. — Mon cher ami, dit le baron , je t'ai donné de l'humeur hier. — Trèi-
fort, et beaucoup. — Tu garderas tes gages. — Cela vous plaît à dire.
— Vous garderez vos gages, monsieur. — Lais.>ez-moi faire une bonne action , ce sera la première de ma vie. — SacrebUu ! qu'on m'écoute quand je parle. Je vous dis que vous garderez vos gages, il ne convient pas à un faquin de valet de vouloir surpasser son maître en générosité.
— Un valet! un valet! reprend Brandt avec l'éloquence du sentiment. J'étais votre camarade quand je combatlais à vos côtes , que je vous couvrais de mon corps; je suis votre ami depuis que les infirmités vous accablent : jeune encore, je pouvais penser à ma fortune, et je ne me suis occupé que de vous. Voire ingratitude me lue... — Tu (deures , mon ami ! — Ce sont les seules larmes que j'aie versées encore , et ce sont des larmes de désesp*ir. Je donnerais tout mon sang pour me mesurer avec vous. — Me: crois tu fait pour reculer? Prends les pistolets, donne-moi les miens, cas>oiis-nous la tète comme de braves gens , ou viens embrasser ton vicuv camarade. Tu vois queje sais reconnaître et réparer mes torts. — C'en est assez, c'en est trop I dit Brandt en se je-
LES BARONS DE FELSHEIM
tant liai, s sfs bras ; H il le iircisail contre son sein, et si» larmos 3f mêlaient à cilles lin li«ron. — Miinde le notaire , reprenU celui-ci, qu'il écrive ce qui conviendra à M. Heidclberg, k sa fille et h toi : ie sisnem aveuglement. ■" "
Ai^'^"'î"l' "'^^^ ''" "" """"«"' <•= '■epos que les articles ne fussent arrêtés à la plus ,;r.,iidc satisfaction de M. Ileidpjbers ■ I>'"s '' obtenait pour lu, , uiu.u, ,1 ^,;,i, .,yyg lui-même. C'est une âme bouillante qui se détermine avant de penser , qui reconnaît ses fautes après les avoir commises, et qui met son bonheur a les réparer.
Il ne restait à faire que le trousseau. Mademoiselle lleidelbcrg, as- <ei parée de ses attraits , désirait seulement pouvrir conserver , enfermer, regarder quelquefois la robe qu'elle avait reçue de Werner : Urandt, qm s'.tti.hait plus fortement ■, elle , voulut qu'elle fût mise conformément a son mérite et aii\ facultés du baron. Il firit dans sa sabrctache ce qui restait au trésor, et. plein de confiace dans le coût de mademoiselle Crellle , il l'emmena avec lui à Limebourg. Le'voyage dura trois jours , p.irce qu'on s'ocriipa souvent d'.iulrc cliose que ilu trousseau. L'infatigable brandt s'aperçut enfin qu'il est un terme à tout, et on revint au ch&teau.
Ces Iréquents tètt>à-iêie eurent des suites qu'il est aise de prévoir. Ciettle ne s'en vanta point . se serra la taille , et Biandt imita sa .liscrction, «ans attacher une grande importance à ce petit incident. C'é- Uit unde ces hommes heureusement organisés qui ne s'occupaient pas du lendemain. r r
Mademoiselle lleidelberg vit enfin arriver le jour fatal. Brandt avait annoncé l'aurore en brùjant ce qui lui restait de poudre. Jaloui de faire preuve de son talent et de la considér.ition qu'il avait pour l'épousée, u range les pages dans l'antichambre de miulanie ; les gardes du corps prennent les armes sous le péristyle. Les vassaux, ponant sur la poi Irine l'écusson écartelé de Felsheim et Heidelbetg; les vassales, dans leurs atours , tenant des lauriers et des myrtes enlaces, garnissent la cour ; la chapelle est décorée de fleurs : la plus fraîche y manquait encore. j i
Le baron avait passé la chemise blanche et l'habit des grands jours, sa inoustaihe et un reste de cheveux étaient poudrés à blanc. Désirant se donner pour le moment certain air de jeunesse , il avait substitué à son fauteuil à roulettes une béquille garnie eu taffetas gris de lin. li arriva , en sautant, a la chambre d.- l'épousée , et lui présenta la main, tlle avait fait le sjcrifi.:e de son être; elle !.• suivit à l'aulH.
Le ministre ouvre la liturgie. On souffle à la triste Sophie ce qu'elle doit répondre : que pouvait-elle voir et entendre? C'est 1,. victime innocente que le couteau fataJ poursuit, qui détourne la tête , et qui se laisse frapper.
Les paroles sacrées sont proférées. Mademoiselle Heideiberg n'est plus ; elle vient de mourir pour Werner : un intervalle immense la sépare irrévocablement de ce qui lui fut cher. Madame de Felsheim ose le mesurer, et se tournant vers sou époux elle lui dit avec un calme auguste : — Je connais l'étendue des devoirs que je vietas de m imposer : je les remplirai tous. — J'y compte , madame ! répondit galamment le baron ; et on entra dans les appartements. ,
Le baron, que son titre d'époux enhardissait un peu, et qui d'ailleurs ne manquait pas d'un certain bon sens , prit enfin sur lui d'adresser à sa femme quelques jdi rases suivies. Elle y répondit avec la douceur et les égards qu'une femme bien née accorde à son mari , quel qu'il soit , et, a chaque mot de madame , le baron se trouvait plus à son aise , il s'eipriinait avec plus de facilité : il trouva même de ces etpressions heureuses et fortement senties, qui firent errer le sourire sur les lèvres rosées de son épouse. Brandt alors ne put contenir sa joie ; il s'approcha d'elle, et lui dit à mi-voix : — Vous ferez de lui tout ce que vous voudrez. Uès qu'on vous voit , on est à vous à la vie et à la mort. Dn regard de bienveillance fut le prix du compliment.
— Laissons-les , dit Cretlle a Brandt , la conversation s'anime.
Oui, cela promet! répond celui-ci en sortint avec elle. — Je doute un peu que le baron tienne parole, poursuit Cretlle en souriant. — 'Vïoi , j'attends tout de madame. — IN'y comptons pas ; c'est sage , austère : point d'usage , peut-être pas même d'idée... — C'est un peu fort. — Cest exactement comme cela. — Diable! il nous faut pourtant un baronnet , et en conscience je ne puis pas le faire moi-même. — Vous le feriez de reste, fripon ! - Oh ! le respect... la loyauté... Ne me donne donc pas de ces idees-là, Crettle. — Je ne puis rien y perdre. — Bah !
— Je les tournerai à mon profil. —Paix ) friande. Revenons au baron. Ne eonnaîtrai»-tu pas quelques moyens innocents... — Pour qui me prenez-vous? - Tu vas faire la mijaurée? Ne sais-je pas bien que les femmes ont toujours quelque petit secret en réserve pour les grandes occasions? Allons , un petit bironnet ! je t'en prie. — J'ai ouï dire k une de mes amies... — Ne fais donc pas semblant de rougir. Voyons, que te disait ton amie? — Elle me disait... — Tu joues l'embarras à présent. Kb bien, elle te disait?... — fjue... — Oup... Les trpiffes...
— C'est bien heureux. Nous n'en avons pas , mais on en trouve à Lunebourg. Combien pour un enfant du peuple ? — Mais je crois qu'une demi livre... — Oui 1 trois livres de trulTR pour un b.ironncl bien conditionné. El aussitôt un p.ge monte à cheval, galope k Lumbourg, et revient dans l'après-midi le baronnet en poche , enveloppé dans uiî sac de papier.
L'heure du souper approchait, et Crettle, qui avait indiqué le moyen,
n'avi.it pu refuser de le préparer. Le contenu du sac avait cuit dans une pinte de vin fumeux, qu'elle déposa dans une armoire de la chambre nuptiale.
Le baron avait juré à sa femme que, par égard et par amour pour elle, il ne s'enivrerait pas ce jour-là, et, chose étonnante, il avait tenu parole. Plus la nuit s'avançait, plus il considérait sa belle baronne ; pins ii la regardait , moins il pensait à boire ; et la baronne , qui ne se rendait pas précisément compte de ce qu'elle pengait , mais qui sentait confusément que le baron devait s'en tenir au simple titre d'époux, le vit, sans frémir, se lever de table, et disparaître avec Brandt.
Le baron mollement étendu entre deux draps bien blancs , Brandt ire de l'armoire le merveilleux flacon et eneaite son général à se rcs-
tire
taurcrun peu en attendant madame, ('elui-ci, sans se faire prier, prend le vase enchanté, en avale la moitié d'un trait, et le posant sursa table de nuit avec une grimace à faire reculer une armée : — Quel diable de vin , dit il , me fais-tu avaler là? — Vin de Tokni de la première qualité. — C'est avec cela que l'empereur se régale ! Je ne serai jamais de son écot. L'épousée interrompit la conversation ; elle était , selon l'usage, conduite par son père, qui n'avait pas l'habitude de s'enivrer seul cl qui avait été, malgré lui, aussi tempérant que son gendre. Après le protocole usité, il souhaita une bonne nuit aux époux ; et, en se retirant, il escamota le flacon prolifique , dont la couleur l'avait séduit. Brandt et Cretlle étaient rentrés dans la salle pour souper à leur tour. Ils mangeaient comme des gens qiii ont beaucoup fatigué, c'està-dire fort et longtemps. Il y avait une heure environ qu'ils étaient à table, lorsqu'ils entendirent un carillon d'enfer dans la chambre de monsieur. Brandt y court, il entre. - Mon ami, mon amil lui crie le baron, je n'ai que vingt ans : je m'étonne et je m'admire moi-même ; mais il y a une petite difficulté. Il me manque un bras et une jambe , et madame n'a pas la moindre complaisance. Allons , mon ami, encore ce service. Madame de Felsheim, étonnée, stupéfaite de cette conduite militaire, cath ,il som le drap sa rougeur et son indignation, et appuyait la plus belle main du monde sur la bouche de son mari. — Corbleu ! reprit le baron en écartant la main, ce sera lui ou vous. — Il convient, interrompit poliment Brandt, que ce soit madame. Il referma la porte, et on n'entendit plus rien de la nuit dans cette partie du château.
Brandt et :"rettle rangeaient la desserte en riant tout bas du petit démêlé conjug;:l, lorsqu'une autre scène attira leur attention. Un vaste château à demi ruiné , flanqué de tours et de donjons , doit offrir des scènes variées, multipliées, surtout il y a cent ans , où il arrivait toujours qiielqu- chose d'extraordinaire dans les vieux châteaux. Au-dessus de la salle à manger était une grande chambre dépouillée où couchait la vieille cuisinière, quitout à coup jeta les hauts cris; Brandt monte, et trouve la cuisinière aux prises avec un grand fantôme blanc qui disparaît à son approche. Brandt le suit dans les corridors, sa chandelle à la main; le vent souffle la chandelle. Brandt s'arrête, écoute. Bientôt d'autres cris se font entendre dans la salle à manger, et Brandt reconnaît la voix de Crettle. Il accourt et retrouve le fantôme blanc gesticulant avec Crettle , qui , surprise d'une attaque aussi brusque , égratignait, mordait et faisait la plus belle défense. La table , sur laquelle se livrait le combat, tombe, et la seconde lumière s'éteint. Brandt jure , il renverse les chaises en cherchant son fantôme ; et le fantôme, effrayé , ouvre la croisée et saute dans le jardin. Brandt saute après lui et se remet à sa poursuite. Le fantôme monte un escalier qui conduit à un vieux donjon. L'opiniâtre Brandt le poursuit sans relâche , fait un faux pas , tombe sur les marches , et se casse le nez. Pendant qu'il se relève, qu'il s'essuie, (|u'il se mouche, le fantôme a gagné du terrain et lirandt ne sait plus où le joindre.
Il retourne sur ses pas , rentre dans la salle à manger , et trouve Crettle occuj'ée à réparer le désordre de son ajustement. — Quel diable que ce diable-là! dit Brandt, il est enragé après les filles; mais, sacré mors, il ne tâtera de Crettle qu'à bonnes enseignes. — J'espère , mon cher ami, que tu ne me quitteras pas. — Je n'ai garde, morbleu ! Il est d'une activité qui ne te laisserait pas le temps de la réflexion. On rallume les chandelles. Brandi prend Crettle sous le bras, et commence une perquisition générale. On parcourt les chambres, les galeries, les tourelles, et on ne rencontre rien. — Je l'ai pourtant vu, disait Brandt. — Je l'ai senti, ajoutait Crettle. — Puisqu'il aime tant les filles, poursuit Brandt, ne serait-il pas retourné à la vieille cuisinière? C'est vraiment un morceau infernal. Ils marchent vers sa chambre, que fermait une mauvaise portière en tapisserie; ils entrent et aperçoivent très-distinctement le fantôme preuantses ébats, et la vieille roulant les yeux et sans usage de la parole. Brandt s'approche sur la pointe du pied, et applique au postérieur du fantôme une claque à lui casser les reins. L'esprit malin tourne la tête en poussant un cri affreux. O surprise ! ô embarras ! c'est M. Heideiberg.
En rentrant dans son appartement il avait sablé le reste du vin aux truffes, et il avait elTcclivement le diable au corps. Brandt se confond en excuses, Cretlle rit aux éclats , M. Heidelbîrg va son train, la cuisinière se résigne; les spectateurs se retirent discrètement, et "s'enferment sous la même clef depeur de surprise.
Il était grand jour lorsque les divers combattants se raisemblèrent , les vainqueurs elles vaincus également accablés. Ou déjiuiia près du lit de M. le baron ; il était sur les dents,, et ne voulut rien prendre. Madame de Felsheim avait cet air de langueur si touchant dans une
LES BARONS DE FELSHEIM
jeune épouse lorsqu'en d^iiit tie la pudeur il e«l iiu'lt' «l'une ioic liniicle qui .-innouce que le ccrur s'^lail donné avunt U nuiin. M^idame de Felslieim t'Iiiit froide et rcservëe. M. de Heidelbcrg, confus iltviuit Creltle et Brandt, avait les Renoux tremlilants, lis jours liAvt-s, les yeux Ci\fs , et ne savait quelle conlensnre tenir. I.n vieille cuisinii-re ser vait, ploy(*e en deui, appuyée sur son bal i. Uranilt , le ne» «u vent et le jarret toujours tendu, allait, venait, et supiiléail au défaut de la cuisinière. Crillle, un peu tatipuée , était appuyée sur le dos du fauteuil de sa maîtresse et commençait des félicitations indiscrètes, qu'un ngard sévère fit expirer dans sa bouche.
Le iléjeuner dura peu, et '.-liacun sortit, excepté Itrandt, qui procéda à la toilette de M. le baron. (JncI fut l'étonnemenl de l'un et de l^iutre ! Monsieur le marié était sans mouvement; il no luiro^lait que Tusar;e de la langue. Brandt le tourne , le frotte , le remue tu tous sens, efforts inutiles , la paralysie est constatée. — «,,>uel malheur I disait le baron; après de pareils succès, on ilevrait être immortel! — Mon général, répondit le major en retenant se» larmes, nous sommes nés pour mourir : il faut tous en venir IS ; mai» il est beau de mourir sur ses lauriers. Il sortit pour avertir madame du triste état de son mari. 11 rencontra Cretllo , lui prit la main , leva les yeux au riel , donna un libre cours à ses pleurs, et dit d'un ton pathétique : — ^ous avons fait la dose trop forte. Voil.i une ferme brûlée et im homme assassiné avec les meilleures intentions du monde.
IV. — Le baron mem-l. — On l'enterre. — Cn baronnet le remplace.
Les pressentiments de Brandt n'étaient que trop fondés. Une fièvre d'épuisement se joignit bientôt k la paralysie. Les assassins licenciés de Lunebourg furent mandés. Ils questionnèrent madame de Kelsheimsur les événements de la nuit. Il est une langue que la pudeur n'entend pas ; madame de Felsheim baissa les yeux : genre de réponse qui n'éclairait pas les consultants. Brandt entra dans les plus grands détails, et MM. «le la Faculté prononcèrent à l'unanimité que la baronne devait se préparer à une séparation prochaine. Elle était bien éloignée sans doute d'avoir de l'amour pour son époux , et cependant son premier sentiment fut tout entier aux bienséances. Le baron avait des défauts essentiels qu'elle ne pouvait pas se dissimuler ; mais il était son bienfaiteur. Il avait donné par faiblesse ; mais on lui devait tout... tout, jusqu'à l'espoir d'être enfin à... On n'osait prononcer son nom ; mais son image adorée se montrait de loin en loin , embellie encore des charmes de l'espérance.
Madame de Felsheim combattait ces douces émotions, dont l'ardeur l'effrayait quelquefois. Pénétrée de la sainteté Jes devoirs qu'elle s'était imposés , elle voulut les remplir tous avec la plus scrupuleuse exactitude. Assidue auprès du baron, elle le soignait, elle lui prodiguait ces égards afTectueui qui ne ressemblent p.'S à l'amour, iJais qui sont satisfaisants. Ses mains préparaient les mixtions, lesolTraient au malade; et dans ces moments où la nature alarmée seutTapprochc d'une totale dissolution, où tout, jusqu'à l'espoir, s'éteintdans le cœur de l'homme, madame de Felsheim employait celle éloquence douce , ces motifs de consolation qui ne persuadent pas toujours , mais qu'on aime toujours "^ entendre. Son époux l'écoutait et ne répondait rien. Il la regardait d'un air attendri qui voulait dire : Elle me plaint, que peut-e!le de plus ?
Brandt, qui avait passé trente ans avec le baron, et qui avait parti';;é ses dangers , ses succès , ses laiblesses; Brandt , qui était né avec un cœur excellent , mais abondonné aux stules impulsions de la nature ; Brandt, abattu, pâle, égaré, parcourait toutes les chambresdu château, et, partout oii il était seul, il s'arrêtait, et ouvrait deiu sources de larme.^ (jui ne tarissaient plus. Sa poitrine se gonflait, ses sanglots le suffoquaient, et s'il entendait quelque bruit, il fuyait, il portait plus loin les accents de sa douleur. Il se fût cru déshonoré, s'il en eût eu des témoins. Brave garçon, tu ne sais que combattre, vaincre, tu ignores que la sensibilité est le plus précieux des dons, et que, s'il existe un Dieu, l'homme sensible est sa vivante image !
Une semaine était écoulée, et le malade s'éteignait de minute en minute. Madame de Felsheim et Crettle ne le quittaient pas de jour ; Brandt les remplaçait la nuit. 11 se présenta à l'heure ordinaire, la baronne refusa de s'éloigner et voulut renvoyer Brandt. — Je ne le (jiiitterai pas plus que vous, dit-il; j'ai vécu avec lui, je l'aiderai à mourir. Et il était debout, les mains jointes et serrées , l'ceil fixé sur le baron , qui souleva péniblement la paupière, el lui dit d'uue voix éteinte : — Mon ami, viens m'embrasser pour la dernière fois. Brandt tombe à genoux à coté du lit mortuaire, il saisit un bras privé de sentiment, et le couvre de baisers; la main qu'il presse ne répond pas à la sienne : il le relève, ses lèvres s'impriment, s'attachent à celles du baron. Il semblait vouloir l'animer de sa vie, lui communiquer tout sou être.
— C'est assez, lui dit M. de Felsheim , fais approcher mon épouse. La baronne, naturellement sensible, étendue dans une chaise longue, regardait, écoutait, autant que sa propre émotion pouvait le lui permettre. Brandt la balance dans le cœur du baron, et elle n'eu est p^s offensée; elle est l'épouse d'une nuit, Brandt fut l'homme de toute sa vie. Elle se lève, elle s'approche. Madame, lui dit son époux, j'ai abusé de votre infortune, j'ai forcé le don de votre main ; me le pardonnez-vous? Des larmes ieulet répondirent. — J'ai du moins la consolation d'avoir
assuré votre fortune. Si quelque chose de moi doit survivre à moimême, si vou» êtes nièii', patin quelquefois k votre ciif'nl d'un père qui n'aura pas le bonheur de le presser dana nés bras. Dounei-lui vos vertus, \os qii.ililés aimablis... Je vous laisse Brandi; acquiltcz-moi envers lui... Adieu, mailunie... je... je... La mort .i frappé.
M. Ileidelberg et Crettle éloignent mud.iuu- deFeUlieiui de ces restes inanimé.'! ; Ikaudt les contemple avec a\iili(é, il soulève celle tête liviile, il lu ivresse, il lui p.irle : les heures s'écoulent, et il ne peut s'en détacher. Le ministre «lu culte se présente; il va déposer Ferdinand .\\ dans la sépulture de ses ancêtres. Brainll tire son >..liie, détache la lèvre supérieure, et l'élivanl au bout du bras ; — L,i voilit, dit il, cette mousl.iche duut le seul aspi et faisait treuililer nus ennemis, la voilà cette moustache victorieuse à lluchstedt, k Raniillies, à .Malplaquet; cette moustache et moi nous sommes insépai.ihles. Il la baiie respeclueutenient , la porte ii son cœur, la serre sous sa cheiuise, et sort à pas lents, la tête baiisée sur sa poitrine, et dans un morue silence.
Brandt avait oublié le faste dont il s'occupait essentiellement .lUX cérémonies ordin^iires; le convoi fut simple, niais le cercueil fut arrosé des larmes de l'amitié : hommage pur et vrai «juc peu de morts obtiennent , et qu'on remplace aujourd'hui par une pompe stérile , insigni fiante, et qui ne prouve que l'opulence des héritiers.
11 y avait trois jours que uiailame de Felsheim avait rendu les der-' niers devoirs à son mari ; Crettle lui annnonça un homme de connaissance : c'était le jardinier dépositaire fiilèle des secrets de son «œur. Il tenait une lettre qu'il (iréscntait d'un air timide, et qu'on reçut avec plus d'embarras encore. On sentait ce qu'on devait aux bienséances, mais pouvait-on ne pas écouter lon cœur? La lettre éi..it décente, et conforme aux circonstances. Le mot omour ne s'y trouvait pas; mais tout y était âme, sentiment, ivreiie. Madame de Felsheim ne savait si elle devait s'en applaudir ou s'en plaindre — Il n'est plus, dit-elle après un moment de réOexions. J'honore «a cendre; mais ne dois-je rien à celui... Elle écrivit à son tour. Elle voulut être réservée, elle ne sut qu'être tendre.
On pense que le jardinier ne s'en tint pas à ce premier message; on se doute bien qu'on ne le renvoyait pas sans réponse. Art heureux, qui trompe les ennuis de l'absence, pourquoi le nom de ton auteur n'est-il point parvenu ju^qu'à nous? La reconnaissance el l'amour lui élèveraient des autels.
Madame de Felsheim pensa enfin k mettre ordre k scb affaires. Brandt pouvait seul la guider dans ce chaos. Point d'économie, point d'ordre; les produits mangés par anticipation ; un château délabré, sans meubles, sans linge; des gardes el des pages inutiles au seigneur et à charge à ses vass.'.ux. Madame de Felsheim songea qu'il fallait réformer d'abord sa maison militaire. Brandt y tenait infiniment; mais la baronne lui dit d'un air si doux quelle lui saurait gré de sa complaisance, qu'il fut mettre lui-même sa garnù-on à la porte. Ces vauriens furent congédiés avec leur habit et dix florins par tête. Le nombre des commensaux se borna donc a la vieille cuisinière , à Crettle , qui continua son service près de madame, et à Brandt, dont elle fit sou factotum.
On fit venir un architecle de Lunebourg. Après une visite exacte de toutes les parties du château, il fut reconnu que, grâce à la négligence des propriétaires, depuis Wilikind jusqu'à Ferdinand XV, il fallait sacrifier en réparations cinq ou six années lie revenu. L'architecte leva la difficulté en proposant de démolir lechàteau. La proposition effraya d'abord ; mais l'architecte ajouta qu'avec le produit du plomb , du fer et des autres matériaux, il se chargeait de bâtir une maison agréable, saine et commode : ce qui pourrait ne servir à rien comblerait les fossés et la mare. La cour deviendrait un parterre varié qu'ombrageraient ici l'odorant tilleul, la, des touffes de lilas, d'aubépine et de seringat. L'esplanade serait remise dans son premier état; des légumes, des arbres fruitiers en rendraient l'aspect riant, et le rapport en serait utile. M. Ileidelberg, eiiiert et laborieux, se chargerait exclusivement de la culture, Brandt d'arroser, Creltle de faire des bouquets à madame. Ce projet accepté, le plan de la maison tracé et arrêté, les accessoires réglés, on ne s'occupa plus que de l'exécution. Il fallait que madame de Felsheim choisit un domicile au moins pour un an. Elle paraissait embarrassée sur le choix; elle ne l'était que sur la manière d'annoncer celui qu'elle avait fait. On lui nommait Lunebourg, Batttsen, llarborg; Lunebourg était trop dispendieux, Ilarborg malsain, B.itlescn si triste I Creltle, en pinçant la bouche, laissa échapper IHekède; Blekède convenait à tous les égards. La ville était gaie, les fortuues modérées, les habitanU affables; d'ailleurs iM. Heidelbel^ y avait ses connaissances. Userait bien aise de les revoir, et on était n.tlé de faire quelque chose qui lui fût agréable II rappela la scène que Brandt avait eue avec le commandant, et les suites désagréables et même funestes que l'impétueux hussard pouvait y donner. Déjii Brandt enfonçait son bonnet sur se» yeux, et caressait de la main la poignée de son sabre. Madame de Felsheim se tourna vers lui, et dit avec un sourire enchanteur : — Mon père vous prie de ménager le commandant , de lui marquer même des égards. Promettei-le-moi, mon cher Brandi 1 ou vous le priverez du plaisir d'embrasser ses ami». — Mon cher Brandi 1 répéUit le hussard, que Dallait la douceur de ces paroles, que désarmait le charme du sourire. Il promit , il jura pat les charme» de madame, et on partit pour Blekède.
LES BARONS DE FELSHEIM
Le lireiiiier lUiiil itjit passé, et on cr.iijnait {-ncorc Je se livrer à ces idées délicieuses qu'on ne saurait éloigner mais qu'on a la cruauté de combattre. Cepeuilant, en approcliant de cette ville, berceau des l>lus douces .ifTcctions, on cherchait, on démêlait les toits des dlflërentes m lisons oii on s'était vu, oii on s'était parlé, oii on allait se voir et se parler encore : on pouvait faire et recevoir des visites. On ne se chercherait pas, sans doute; mais on se rencontrerait chez madame la comtesse, chez madame la baronne. On n'y parlerait que de choses indilïérentes ; mais on s'entend si-bien, même en parlant une langue étranijère ! Et puis nn vêtement qu'on touche par hasard ; un pied qui en rencontre un autre; une fleur qu'on a respirée, et qu'on laisse tomber; un gant qu'on oublie ; un coup d'oeil rapide comme l'éclair, que la pensée, plus prompte encore, saisit . entend, apprécie; combien ces idorables niaiseries ressemblent au bonheur! Il faut vraiment aimer pour sentir ce qu'elles valent. Heureux, trop heureux, lecteur, si tu les as connues h l'aurore de ta vie '
Dd vieox jardinier servait de messager à Werner.
V.n entrant dans la ville, le sang coula avec plus de rapidité, le coeur battit avec plus de force, le contentement se peignit dans tous les traits. (Jn respirait le même air, on allait habiter la même enceinte : que ce voyage était différent du premier 1
On n'avait pas de maison à Blekède, il fallut descendre à l'auberge. Il y en avait deux oii s'arrêtaient les gens d'une certaine façon, l'Aiyle noir et le Grand Monarque. Vis à vis l'hôtel de l'Aigle noir demeurait la mc;re d'un certain officier... On eût été aussi bien au Grand Monarque; mais on préféra l'Aigle noir.
Il ne restait que deux appartements dont on pût disposer. L'un trèsbeau sur la cour, l'autre très-petit, et assez mesquinement meublé, qui donnait sur la rue ; on prit ce dernier : une veuve de dix-neuf ans, qui veut rétablir l'ordre dans ses affaires, doit avoir des vues économiques.
L'arrivée de madame de Felsheim fut bientôt la nouvelle de Blekède. Dès le lendemain elle eut chez elle de vrais amis, enchantés de la retrouver, et des curieux qui ijrlllaient de voir comment lui allait le deuil. Elle reçut les uns avec l'abandon de l'amiiié, et les autres avec celle froide aisarfce qui veut dire : Si j'avais moins d'usage, je vous prierais de rester chez vous.
Dn seul homme, le seul qu'on attendit, le seul qu'on pût désirer , ne s'était pas présenté encore. La porte s'était ouverte cent fois, cent fois on s'était tourné vers cette porte, cent fois on .ivait f.iit la mine à celui qui entrait, quelque aimable qu'il pùl être d'ailleurs, ^uoi que vous en disiez, mesdames, il n'est qu'un homme vraiment intéressant pour vous : c'est celui que vous attendez.
Madame Werner parut enfin, introduite par son fils. Madame de Felsheim courut au-devant d'elle, et l'embrassa... Elle l'embrassa !... Etait-ce bien elle qu'elle embrassait ?
Werner «alua profondément, cl un lui répondit par une grave apparence. On ne ic disait pas un mot : deux de ces coups d'oeil dont je
parlais tout ï l'heure partirent à la fois, et trompèrent l'attention maligne des observ.ileurs. Les gens froids ne savent rien saisir.
On proposa dis parties. M. lleidelberg ht apporter des cartes, et en un instant tout le monde fut occupé; à l'exception pourtant de madame de Felsheim, qui fut prise tout à coup d'un violent mal de tête, et de M. Werner, qui ne jouait jamais. On se trouva donc en tête-à-tête au milieu d'une assemblée nombreuse; on put se parler enfin, et on n'était pas observé : l'intérêt était le dieu du moment.
S'être crus séparés sans retour, se trouver réunis par un de ces coups impossibles .i prévoir, pouvoir se dire tout ce qu'on pense et pouvoir penser d'après son cœur, quel moment pour Werner! Réparer envers un homme charmant les torts de la fortune , contribuer à son avancement, lui consacrer ses sens?tions, son être, toute sa vie, quel avenir pour madame de Felsheim ! — Vous me rendez ma Sophie , vous me rétablissez dans mes droits, lui dit Werner , voilà les bienfaits inappréciables qui me pénètrent, qui ne transportent : laissons la fortune, elle n'est rien pour nous. — Mon ami, avez-vous oublié ce billet? Le voici; il ne m'a pas quittée. Lisez : Voilà tout ce que j'ai pu faire! Je ferai aussi tout ce que je pourrai. J'ai encore les deux pièces d'or, je les ai reçues Sans difficulté, et j'en dois les igtérêls. L'amour ennoblit tout, el ou ne doit pas rougir de recevoir lorsque l'on n'a pas craint d'offrir. Que répondre à cela ? Werner prit la main de madame de Felsheim, qui la retira doucement en lui disant à demi-voix : — Le temps n'est pas venu; je vous adore, mais je n'outragerai pas la mémoire de mon mari. Werner fut s'asseoir près d'une table de jeu , madame de Felsheim se mit à l'autre extrémité de la salle, et, sans se chercher, sans y penser, ils se trouvèrent l'un à côté de l'autre. Madame de Felsheim entra en conversation réglée avec une dame qui n'était pas sans mérite , Werner se mit en tiers d'un air sans conséquence, qui en a beaucoup quand il est affecté, et on ne se quitta plus de la soirée.
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Mignonne accourt une lumière à la maiu , elle croit voir le diable qui vient la pincer.
Depuis quelque temps madame de Felsheim avait remarqué des irrégularités qui lui faisaient présager un nouvel état. De fréquentes indispositions et des indices certains terminèrent enfin ses doutes. Elle n'éprouva d'abord quece sentiment naturel, mélange touchant d'anxiété et de tendresse, qui attache une mère à l'objet innocent qu'elle n'a pas vu encore, mais dont l'existence la pénètre, et la prépare aux douleurs et aux délices de la maternité. Son cœur se reporta bientôt sur Werner. Elle avait pour lui l'estime la mieux sentie, et elle n'était pas sans une sorte d'inquiétude. S'il refusait son amitié, sa compassion à l'enfant de son amante; si cet enfant lui rappelait qu'un autre... Cependant il était indispensable de l'instruire; ce secret allait cesser d'en être un. Tous les soirs elle voyait Werner, tous les matins elle se proposait de lui confier son état; il paraissait, elle voulait parler, et les mots expiraient sur ses lèvres. AVerner, iuquii ' 'ui-même des incommodités continuelles qu'éprouvait madame de Felsheim, alarmé d'une espèce de contrainte qu'elle n'avait point l'art de dissimuler, Werner
l'jii-
V\;'. lliMiii PIvMi . nip (;iaraitciiTt' . 8.
LES ItAP.ONS UE FLISIIEIM.
pressa, sujiplia, arracha cet aveu si rciloiitt'. On l'observait en lui parlant, on cliercliiit !i le pi'ni'trer, on attendait un i;e«te , un ri[;arJ, un mot, Wcrner était immobile et froid. Il avait cbercbt' à s'ttourdir sur le passé, cet aveu lui eu rappelait lainertume. — Vous ne ri'|iondeî rien, lui dit enfin madame de Kelsheini. — Vous savei que je vous adore... — Mais mon enfant? — Je reviens h la délicatesse, il l'équité, à moi-même : votre enfant sera le mien, j'en jure par l'Iionneur. Je lui rendrai son père. — Sois-le... ali ! sois-le. Tu le seras, n'est-il jias vrai, mon ami? Et ses bras s'cnla<;aient dans les siens , et elle le pressait sur son sein. — I.e voilà, je vous unis, dit elle. Il ne t'a point entendu, mais j'ai reeu ton serment.
On pense bien que les amours de Werner et de madame de Fclslifim furent bientôt la nouvelle du jour. Oue ferait-on dans une petite ville si on ne se mêlait des affaires de son voisin ? Pe quoi parler.iit on si on s'interdisait la médisance? Qui pourrait s'en plaindri.'? D'ailleurs chacun n'a-t-il point les mêmes moyens de dissipation, et cbacun ne les emploie-t-il pas à son tour?
Madame de Felsheim opposait sa vertu à la malignité, et tout ce qui l'approchait
rentrait dans les bornes du « '
respect. Cependant elle se .. ,■, .
dégoûta bientôt de la plupart de ceux qu'elle n'avait reçus que par bienséance.
Leur caractère tracassier ne s'accordait point avec lésion.
Elle se retira insensiblement de la société. Madame ^Ve^• ner et son fils ne la quittaient presque plus. On s'écrivait quand on ne se voyait pas : c'était toujours être ensemble.
Crettle, plus avancée que sa maîtresse, était embarrassée aussi , mais par des raisons toutes diflerentes. Sa taille rondelette résistait aux efforts d'un double lacet; un coup d'ceil pouvait éclairer la baronne , et avec une femme comme elle il n'y avait point de grâce à espérer. On perdrait une excellente condition; il faudrait quitter le pays , courir les aventures, et on n'en trouve pas toujours d'agréables. On pouvait compter sur le cœur ^ de Brandt, mais sa bourse se vidait assez régulièrement au cabaret, quand il n'était pas utile à l'bôtel : ainsi point d'épargnes ni de ressources pour Crettle. La pauvre petite pleurait quelquefois en pensant à tout cela, et ses pleurs ne remédiaient à rien.
Si du moins on avait pu s'expliquer, seconcerter avec Brandt, on eût trouvé peutêtre quelque expédient praticable'; mais on ne se voyait plus qu'à la dérobée. Madame ne sortait pas de son appartement; Crettle lui tenait compagnie quand elle était seule, et elle avait reçu l'ordre positif de rester quand Werner se présentait. On était trop pure pour redouter les témoins, et on n'avait pas la présomption de les croire inutiles. Une petite chambre à cheminée tenait à celle de madame de Felsheim, Crettle y avait son lit, mais on n'y arrivait qu'en passant chez mad.^me ; ainsi plus de conférences de nuit : tout cela était désespérant. Brandt, que cette séparation n'arrangeait pas du tout, imagina un moyen tout simple de soutenir la privation. Il avait rencontré au cabaret le sergent à qui il avait cassé la mâchoire d'un coup de poing, et on avait scellé la paix le verre à la main : c'est assez la manière dont se terminent les querelles entre militaires. Il le chargea d'un billet pour la commandante. Il en avait déchiré trois ou quatre, et il s'arrêta à celui-ci, dont la tournure lui parut tout à fait galante. « Madame kt tendrs amante, » Vous m'avez sauvé la vie, ainsi ma personne vous appartient. Si l'échantillon vous a plu, disposez du reste d'aussi bon cœur que je vous l'offre, et vous verrez un luron qui ne recule jamais.
• Jesuisavec un amour respectueux, votre sincère amant, Brandt. »
Il n'avait pas instruit son ami le sergent du contenu de la lettre ; il se piquait quelquefois de discrétion. Le poulet fut porte directement à
son adresse, et rendu au milieu de trente personnes : c'était jour d assemblée chez le commandant. Ma.laiiie la coniiiiaii.laiile rougit , pilll en lisant; juiis, mettant le papier en mille pièce» : -r- C'est cet imbécile, dit-elle à son mari, c'est le factotum de madame de l-elslicim, qui me prie de le remettre en grâce avec vous. 1,'impcrtinent qui s'avise de m'écrire ! — Allons, allons, mignonne, cet homme manque d'usage; mais il sent cpi'il m'a offensé, il se rcpent, il demande votre médiation : je ne vois pas grand mal i cela. Je reçois ses eicuses ; elles viennent un peu tard : mais cnliii j'oublie tout, et il peut compter sur ma pioteclion.
Le sergent, enchanté du succès de sa mission, fait une jirofonde révérence , retourne au cabaret, prrml son ami llraiult par la main, et l'entraîne après lui, en protestant qu'il sera bien reçu. Brandi rasait le pavé en riant dans sa moustache, et comptant fermement sur une aubaine dont il se disposait à tirer parti. Il est introduit dans la salle d'assemblée, cl ne sait que penser. Il promène autour de lui des yeux
étonnés, et son étonuement redouble lorsque le commandant lui répète à peu près ce qu'il a dit au sergent. La ... commandante, qui pénètre
son embarras et qui craint un quiproiiuo , prend la parole et loue le style respectueux de Gon billet. Klle est fâchée de l'avoir déchiré; il eût ajouté aux heureuses dis- ]iositions de son mari. Tout cela eût été très- clair pour un autre que Brandt; mais il n'étiit pas du tout au fait des petites ruses familières aux femmes d'un certain ton.
Il fut près vingt fois d'envoyer à tous les diables le commandant, la commandante et Vlionorable assistance; mais il avait promis de se modérer à madame de Felsheim , et il la respectait trop pour enfreindre sa promesse.
On lui avait tourné le dos, on ne prenait plus garde à lui , et il ne savait encore s'il avancerait, s'il reculerait, s'il devait répondre ou garder le silence. Son ami h; tira par l'habit, et il jugea que ce qu'il pouvait faire de mieux c'était de se retirer.
— Quelle diable de lettre as-tu donc remise? dit-il au sergent quand ils furent dans la rue. — Hé! parbleu, c'est la tienne. — La mienne !
Vas-tu me faire du galimatias? — Qu'appelles-tu galimatias ? — Sans doute ; on ne me dit pas un mot qui ait rapport à ce que j'ai écrit. — Quas-ludonc écrit, voyons? — C'est de l'amour, puisqu'il faut te le dire. Mais, chut.
Tu as osé écrire de l'amour à madame la commandante? —
Pourquoi pas, puisque j'ai bien osé lui en faire. — Et elle l'a souffert? — Avec reconnaissance. — Je devine à présent son intention. — Conte-moi cela. — Elle l'aime, cette femme-là... — Elle serait bien dégoûtée. — Et elle a conté un fagot à son mari. — Pour tromper l'espion? — C'est ça, mon ami, c'est ça. — Pas si bête, pas si bête.
En effet, ces messieurs ét->ient à peine rentrés au cabaret, que le vieux domestique jiarut et se mit de l'écot. Madame la commandante se rappelait les derniers mots de la galante épitre. Elle était curieuse de revoir le luron qui ne reculait jamais. Cependant la roture de Brandi renouvelait ses scrupules, et elle était si délicate! Comment concilier sa noblesse et ses plaisirs? l'.lle fil les réllexions suivantes, très-satisfaisantes sans doute : — Si j'épousais un tel homme, je me déshonorerais sans retour. Mais un roturier est un être sans conséquence, et une bagatelle de tempérament n'est point une infidélité. Ces excellentes raisons la déterminèrent, et le vieil émissaire fut expédié. Brandi fil venir le plat de choucroute , la tranche de fromage, le pot de bière brune, et l'on soupa amicalement en parlant de la pluie et du beau temps : le sergent gênait le grisou, la retr.itc battit enfin ; l'invalide était de semaine, il fallut se retirer pour aller faire 1 appel. — Part"'>' dit l'obligeant valet en frappant sur l'épaule de Brandt.
Elle trouvait tant de plaisir à les regarder ! Cachée derrière des branches elle avançait ou reculait...
LES BARONS DE FELSHEIM
IS
psrtODS, on vous attend. — Je snis prêt, rdpond le hussard; en avant, pas reiiotibié, marche. On arrive au gouvcnu ment, et cette fois Brandi lie fut point inl: oduit dans la salle d'.issemblc'e : on le déposa a peut bruit et sans lumiire dans la chambre de madame , et on tira la yorte sur lui. lirandt fit deux ou trois tours sur la pointe du pied pour reconnaître les lieux. Il se heurta d'abord contre une certaine baignoire, qui lui rappela son premier voyage à lilikède ; il s'embarriissa les jambes dans les pied» d'une toilette qu'il faillit renverser sur le plancher; enfin il rencontra le lit qu'il cherchait, il se di'sliabilla, se coucha et s'endormit sans plus de façon, en attendant qu'il plût a sa princesse de venir le réveiller. . ,, >■, a, •» Le commandant soupait eu ville. Mignonne avait jugé quU était prudent de l'attendre cl de ne se coucher qu'après lui. 11 se griserait sans doute selon sa louable coutume, il dormirait d'un profond sommeil, et on ne serait pas exposé aux distractions : les choses ne s'arrangèrent lias tout à fait ainsi. Mignonne avait nviiigé à son petit couvert, elle s'était un peu chargé l'estomac; cl elle s'assoupit en digérant, le cœur plein des plus heureuses chimères , et le nez farci de tabac d'Espagne. Elle n'entendit pas ouvrir la porte de la rue , et le commandant, qui, depuis lonslemps, n'avait plus rien avec sa femme, monta droit asa chambre, la lètc parfaitement saine, parce qu'il avait soupe a cote d'une dame plus intéressante encore que sa bouteille. En accrochant SI perruque au bras de s . cheminée , en enfonçant son bonnet de velours noir, en passant son manteau de lit, il se rappelait son aimable voisine, l'imagination s'échauffait; certaine fantaisie, assez fortement caractérisée, tourna enfin au profit de sa femme, et il fut tout bonnement se mettre dans le lit de sa douce moitié.
— Mignonne, dormez- vous? dit le commandant d'un ton mielleux. Mignonne ne répondait pas. Il veut lui caresser la joue, il i^vance la main, il rencontre une moustache rude comme une brosse. — Que diable est ceci? Mignounc s'est couchée la tête en bas? Remettez-vous, mon cti-ur, remeiuz-vous; et en voulant la remettre, sa main s'arrêta encore sur quelque chose qui n'av:iit absolument rien de féminin. Cette main réveilla Braiult, qui appliqua au commandant un vigoureux baiser, et qui , cherchant à palper a son tour, rencontra précisément le contraire de ce qu'il attendait. Etonnement, stupéfaction de part et d'autre. Les deux champions, assis sur leur séant, tenaient ferme chacun de leur côté. On s'attendait , on se craignait, ou ne soufflait pas. Le commandant se disait : C'est un amnnt, je vais le punir par l'endroit sensible. Brandi se disait : C'est peut-être le mari, je vais le faire parler- cttous deux serrent cl tirent à la fois, tous deux en même temps poufsent des cris de diable, et Brandt reconnaît la voix du propriétaire. 11 lui saisine poignet, l'oblige à lâcher prise , l'enlève , le plonge dans la baignoire, jette les matelas par-dessus lui, roule ses habits sous son bras, el enfile l'escalier.
Mignonne, que le bruit a réveillée en sursaut, accourt une lumière ila main ; elle rencontre un homme nu, velu comme un ours, la lêle enveloppée dans une espère de lurl.an qu'il s'était fait avec son pantalon, dont les jambes étaient en l'air, et jouaient alternativement comme des' cornes de colimaçon. Mignonne croit voir le diable qui vient punir son incontinence; elle tombe évanouie sur les degrés. Brandi les franchit d'un saut, ouvre la porte de la rue, en parcourt trois ou quatre sans savoir ce qu'il fait, s'arrête sous la colonnade d'une église, se rhabille à la hâte, et rentre a pelil bruit à l'hôtel.
Le malheurenx commandant se débattait dans le fond de la baignoire. Essayait-il de se dépêtrer des matelas : l'eau lui entrait en abondance dans la bouche. Essayait-il d'élever la lêle au-dessus de l'eau, les m telas, pressés sursts lèvres, ne lui permettaient pas de respirer; il n'avait que le choix du genre de suffocation. Heureusement un effort violent jeta la baignoire sur le côté. L'c:(U , les matelas roulent par la chambre, et le commandant se retrouve au grand air. Il se remet un moment, il se lève, il appelle son domestique, qui avait entendu tout ce vacarme, et qui faisait semblant de dormir et pour cause. Le commandant descend pour prendre ses armes; il trouve Mignonne qui reprenait ses spi.s, et qui. ét.it plus morte que vive. — Corbleu I madame, m'expliqucrez-vous, dit-il, tout ce que cela signifie ? — C'est le diable, mon ami, c'est le diable. — Il n'y a point de diable, madame, c'est un homme et nu grand complet. — C'est donc un voleur? — Vous vous moquez de moi. Je l'ai trouvé dans votre lit, dormant d'un profond sommeil. — Vous ver.ez que ce téméraire cherchait k me surprendre. Non, madame, on ne s'endort dans le lit d'une femme que
lorsqu'on est parfaitement d'accord avec elle. - Ah! mon ami, comme vous me traitez ! moi qui ai toujours élé un modèle de tendresse et de fidélité ! Si j'avais été d'intelligence avec cet homme, mi porte n'aurait-elle pas élé fermée ? n'aurais-je pas veillé le moment où vous êtes entré , oii vous avez monté à votre chambre? voin aurais-jc quitté sans m'ëtrè assurée que vous reposiez? Hélas I je reposais moi même en vous : llendant d .ns la salle a manger. Je vous voyais dans mon sommeil doux, tendre, empressé, comme au temps de nos premières nmoiirs, comme vous l'ètts encore quelquefois. Moi... vous tromper! moi !... Vous avez pu le penser! .. vous avez pu me le dire !... Jamais \r n'oublierai cet outrage. , . . , ~
Oè* I. conimrnc. nient du dialogue, Mignonne faisait des efforts mcrojabl.s pour pleurer; rien n'est persuasif comme cela. Les l.rmes viurcnl '* la fin. Elles furent bientôt assaisonnées d'un gonflement de
poitrine, accompagnées de sanglots, de cris, de gestes suppliants, furieux, et de tous les petits agréments dont les femmes tirent tant de parti quand elles ont affaire à uu benêt. Celui-ci, ému, louché, attendri, reconnut, avoua ses torts et en sollicita le pardon; c'est !à qu'on l'attendait. Ce fut alors que la vertu indignée parla son langage échafaudé, qu'elle éclata en plaintes, en reproches, en menaces. Le mari, confondu, humilié, pria , supplia , conjura. Il embrassa les genoux de Mignonne, les mouilla <i son tour de ses larmes. Mignonne enfin se laissa désarmer. Elle présenta la main en signe de réconciliation et dit du ton le plus imposant qu'elle put prendre : — Qu'il ne vous arrive jamais, monsieur, de soupçonner une femme comme moi.
lirandt s'était enfermé dans son petit cabinet, situé précisément sous le toit de l'hôtel. Il se promenait de long en large en pensant aux événements de la nuit, qui lui paraissaient inexplicables. Il regrettait s:) cominindante, dont il n'était pas fort épris, el qui n'était pas fort aimable ; mais enfin c'était une femme, Brandt les aimait beaucoup, et en rencontrait peu qui ne lui parussent dignes de son allenlion.
Mais quand il pensait à sa petite Creltle, qu'il aimait véritablement el qui valait vingt commandantes, il se reprochait d'avoir pris, pour la tr.ihir, plus de peines qu'il n'en eût fallu pour pénétrer jusqu'à elle. Il sentait que madame de Felsheim, qui n'avait aucun soupçon , ne pouv;<it être difficile à tromper; mais se résoudre à tromper madame de Felsheim !
Cependant ses espérances du soir même , une longue privation , un retour de tendresse pour Creltle , tout animait, enflammait Brandt; sa vue se troublait , ses scrupules s'éteignaient , son respect pour madame n'était plus écouté, el, celle barrière franchie, rien ne pouvait l'arrêter. Une nuit d'ailleurs est bientôt passée; on n'y retournerait pas tous les jours. Il ne s'agissait plus que de savoir comment on arriverait. Traverser l'appartement de madame eût élé d'une insolence, d'un danger... Comment diable faire ?
Pendant que Brandt roulait dans sa tête mille projets inexécutables , l'horloge frappa deux coups. On avait devant soi quatre heures de ténèbres encore, el en quatre heures un homme comme Brandt fait bien de la besogne. Il avait ouvert sa fenêtre. A l'aide d'un clair de lune, il considérait toutes les parties de l'hôtel, il mesurait de l'œil la hauteur des croisées, lorsqu'une idée sublime le frappa ; il la saisit avec empressement»
Il descend dans la cour, détache la corde du puits et remonte dans son cabinet. Il se déshabille, fait des nœuds à la corde de distance en distance, la roule autour de lui , sort par sa lucarne , monte sur le toit, et marche d'un pas fer me et assuré jusqu'à la cheminée de Creltle. Une barre de fer en liait les parties dans le haut , et c'est là qu'il attacha sa corde. Il la déroule doucement dans le tuyau et se dispose à descendre, comptant bien retourner par la même route avant le lever du soleil.
Combien les desseins de l'homme sont incertains ! A quel point son repos, son bonheur, sa vie sont subordonnés aux circonstances ou à la Providence, ce qui est à peu près la même chose! Brandi ignorait un petit événement qui venait de se passer dans la chambre de Creltle et qui allait furieusement déranger ses projets. i Vers minuit la petite Bavaroise avait senti certaines douleurs Irèsaigucs qui n'étaient pas équivoques. Bientôt elles devinrent plus fréquentes, plus fortes, et à une heure elles étaient intolérables. Creltle tremblait qu'il lui échappât un cri ; elle mordait sa couverture, eUe attendait, elle espérait un prochain dénoûmenl, et elle se berçait encore de l'espoir de le dérober à sa maîtresse. Madame de Felsheim fut réveillée par quelques plaintes qu'on ne put entièrement étouffer. Elle écoute, elle s'inquiète, elle passe une robe, et entre dans la chambre de Creltle. La pauvre petite étendit vers elle ses bras suppliants , et lui avoua en pleurant sa faute el ses suites funestes. Madame de Felsheim avait cette vertu douce, aimante, qui s'interdit jusqu'à l'apparence d'une faiblesse , mais qui supporte celle des autres. Creltle redoutait sa colère, elle s'attendait au moins à des reproches; madame de Felsheim sentit que le moment n'était pas convenable el que l'humanité seule devait se faire entendre. Elle lui prodigua ses consolations et ses .soins; elle refusa même d'appeler. —Tu te repens, lui ditelle, je dois te plaindre; lu ne possèdes que ta réputation , je dois le la conserver. Elle reçut l'entant, l'enveloppa dans les linges qu'elle avait préparés pour le' sien, et s'assit près du lit de l'accouchéf .
Madame de Felsheim ne pouvait pas s'en tenir à de stériles consolations. Elle rêvait aux moyens de faire disparaître l'entant, de le disposer en lieu sûr et de pourvoir à son existence , lorsqu'un bruit sourd se fit entendre dans la cheminée. Elle n'y donna qu'une légère allenlion : que pouvait-elle avoir à craindre? Brandt, de nœud en nœud, était arrivé à la moitié du chemin. A chaque nœud, sa tête s'exaltait, Crclllc devenait plus belle, l'aiguillon des désirs lui créait des appas ; encore quelques nœuds et Brandt sera dans les bras de sa maîtresse. Nouvelle illusion qui ne doit pas se réaliser ! La corde , vieille et fatiguée , cède au poids qui la surcharge et rompt tout à coup. Brandt tombe au milieu du foyer, couvert de suie , le visage , les coudes et le» cenmix écorchés. Il voit une lumière , il s'étonne , il aperçoit madame de Felsheim. Il s'arrête. C'est la lête de Méduse; Bran.it est pétrihé. Cet homme, qui courait au feu avec intrépidité , qui fixait la mort d'un front calme el serein, cet homme tremble devant une femme inno-
LES BARONS DE FKLSHEIM
Cente et (imiclr. Il est immobile, li's genoux ployés cii avant, les mains jointes, l.i li'ti' baissée. () vertu ! quel est ton ascenilant !
Jeunes tilles qui lue lisez à la dérobée, qui m: clierchez il«n« ce livre que les vices qui vous sont familiers, foulez an pied l'épine, élevei-vous à la hauteur (le la rose; que son éclat et sa fraicbeur vous rappellent ce que vous fûtes et ce que vous pouvez être encore. La main trompeuse du plaisir a mis un bandeau sur vos yeux; l'abandon, le mépris raarcUenl sur ses pas, et la misère vous .ittend, assise sur votre cercueil !
Mad.ime de Felslieim n'avait pu se défendre d'un mouvement de frayeur, lillc regarda Crettle, dont l'air calme la rassura et l'instruisit il la fois. Son u'il se porta sur le coupable, qui se courbait devant elle et qu'elle reconnut aussitôt. l'Ile reprit cette dignité imposante à laquelle on ne résistait pas , et, s'aJressant à Brandt : — Vous avez séduit cette infortunée , lui dit-elle; vous serez époux et père, ou vous sortirez de chez moi. Je vous laisse la nuit pour réfléchir; retirez-vous. — Je ferai tout ce qu'il vou5 plaira , madame la baronne. J'aime Crettle de tout mon cœur; mais j'épouserais une gartjonsse, si vous me la proposiez. Le moyen de ne pas rire ? Madame de Felshcim se retira dans sa chambre , et Brandt prit l'enfant des main de sa mère. 11 le pressait dans ses bras , le regardait, le baisait, le rendait ^ sa mère , le reprenait pour le baiser encore. Il l'approchait île la lumière ; il cherchait , il croyait démêler ses propres traits; il était ému, attendri; il riait et pleuruit tout ensemble. — Oui , parla mort, je suis ton père! s'écriat-il tout à coup, et je te voue au prince Eugène. Tiens, (Ireltle, donnelui sa bouteille, guéris promplement, et sois madame Brandt, puisque la nature, mon cœur et la maîtresse le veulent ainsi. Il traversa bien doucement la chambre de madame , qui feignit de ne rien entendre ; il descendit dans la cour, se débarbouilla dans l'abreuvoir et fut se mettre au lit.
Le tour heureux que prit cette aventure contribua beaucoup au rétablissement de madame Brandt. Dès le sixième jour elle était sur pied. L'entrée de sa chambre avait été interdite à tout le monde; madame de Felshcim avait cessé de se tenir dans la sienne, elle recevait à l'autre extrémité de son appartement , et on fut fort étonné de voir un beau matin les relevailles et le mariage. Les plaisants en riaient, l'randt , les gants blancs à la main et le gros bouquet au coté, conduisait son épouse avec un sérieux imperturbable, sur lequel les rieurs ne pouvaient rien. Il regardait les hommes entre deux yeux, el leur disait en passant : — Avez-vous des femmes troussées comme elle ? Eh bien ! c'est à moi, ça. Crettle biiissait les yeux et souriait.
Les nouveaux époux rentrèrent à l'hôtel avec un air de satisfaction qui n'échappa point à madame de Felsheim , et dont elle augura bien pour l'avenir. En effet, Brandt, sans devenir poli ni galant, perdit de la rudesse de ses manières; il s'enivra moins souvent et ne se battit plus que lorsqu'on le poussait <t bout. A la vérité, Crettle contribua un peu à ja réforme. Sa qualité d'épouse lui donnait le droit de remontrance , mais elle était trop fine pour en faire usage. C'est madame de Felsheim qui était chargée de la mercuriale, lorsque Brandt avait fait quelque fredaine ; et la raison était si aimable dans sa bouche, Brandt lui était si sincèrement attaché qu'il l'écoutait avec docilité , lui promettait de bonne foi de se corriger, et tenait parole autant qu'il lui était possible.
Le printemps rappelait les officiers à leurs corps ; Werner, fidèle à ses devoirs comme à sa maîtresse, se disposait à partir. Son équipage était conforme à sa fortune, et il n'en était pas humilié; son luxe était dans l'amitié de ses camarades et l'estime de ses chefs. On sent bien ce que l'absence allait coûter à des cœurs aussi fortement épris. Ils en ressentaient déjà les douleurs. Plus de gaieté, plus de ces doux épancbements qxii font le charme de l'amour. On se tenait les mains , on se regardait , on soupirait , on ne se parlait pas ; on craignait mutuellement de s'affliger davantage. •
La veille du départ, un domestique bien bâti, et habillé à la livrée de Werner, lui présenta deux chevaux hongrois richement harnachés. L'un des deux portait une ample valise qui renfermait deux uniformes complets , de beau linge et un sac de mille florins. Voilà tout ce que j'ai pu faire , écrivait madame de Felsheim. Werner accourt chez elle et tombe à ses pieds. La reconnaissance et l'amour se confondaient et ■ se prêtaient de nouvelles grâces. — Il faut se quitter pour quelque temps, dit madame de Felsheim; mais le jour oii vous reviendrez scia celui de notre commun bonheur. Que cet espoir nous soutienne et nous console. Pensez quelquefois à moi. — Ah! sans cesse ! — Vous
trouverez des femmes plus aimables — Impossible. — Aucune ne
vous aimera comme moi... — Et ne peut être aimée comme vous. — Vous m'écrirez... — Tous les jours. — Je vous répondrai. — Je vous en conjure. — Forte de votre absence , je laisserai aller ma plume , je m'abandonnerai au charme du sentiment, il se peindra dans chaque ligne , à chaque mot. Tu verras à découvert] ce cœur qui n'a plus un battement qui ne réponde au tien... Que dis-je? tu l'emportes avec toi, il te suivra partout. Werner ten.ùtses mains, il y attachait ses lèvres ; elle lui présenta la joue : c'était le premier baiser de l'amour. L'effet en fut terrible. Un feu dévorant s'alluma dans les veines de Werner, sa raison se troubla, sa tête se perdit, sa main s'égara ; un regard de madame de Felsheim le rendit à lui-même. — Si tu m'étais moins cher, lui dit-elle , je t'accorderais tout; mais je détruirais ton bonheur en perdant ton estime. Je t'impose des privations que je partage avec
toi. Ta délicatesse te le, fait sup|>orter, je te dédommagerai un jour. Teriniiions un eiilr-'lieii qui devient dangereux. Va, pars, et que 1 honneur et ta .Sophie soient toujours présents.
Il partit. l.'ii.iMje de luadime de Felsheim le suivit il Kœnisberg, Au milieu des plaisirs d'une grande ville, il était seul avec son amour. Il passait ii écrire à peu pris tous les moments que nexigeaii pas le devoir. Il lisait les lettres qu'il avait reçues , il les relisait et croyait lei lire pour la première fois. Les femmes aimables de Kïenisberi; le raillaient quelquefois de son indifférence; c'étiit lui dire : Soyez heureux. Le bonhenr était à Blckède ; Werner n'en désirait, n'en concevait pa( d'autre.
madame de Felsheim lui rendaitdc son côté tout ce qu'il faisait pour elle. Sa mère ne la quitta point, et la conversation ne languissait jamais : on ne parlait que de lui. On répétait sans cesse les même» choses, et on les répétait avec un plaisir toujours nouveau. A telle heure il était à cheval , h telle autre il en descendait fatigué, couvert de |)0ussièrc , et on n'était pas lii pour essuyer son front. On le suivait à son secrétaire, à la parade , a son auberge, et on se trompait rarement. . .
Délicieux précurseurs du plaisir, qui peut-être êtes .iu-ilcs.sus du plaisir même ; vous, sur lesquels on passe rapidement, et qui devriez durer îles an.iées, pourquoi l'Iionnne n'enteiid-il pas ses vrais mtérètsi' Pourquoi désire-t-il ce qui détruit la plus touchante illusion? Combien il est doux d'espérer! combien les demi-faveurs ont de charme ! qu'il est allreux le ville qui suit la jouissance !
Rassure-toi, lecteur, mes amants ne sont pas des amants vulgaires. HIad:ime de Felsheim et Wciiier puiseront dans la jouissance même un nouvel aliment pour l'amour. C'est la satiété qui le tue : les cœurs vierges ne la connaissent point. . .
Jeunes gens qui avez devancé la nature, qui abusez de ses bienfaiU, qui vous préparez une vieillesse prématurée et douloureuse, je vous pirlc une langue étrangère. Vous ne connaissez que des femmes perdues, et vous les jugez toutes par celles à qui vous vous prostituez. Il en est qui rougissent à votre seul aspect , et qui lisent votre turpitude sur vos joues flétries et décolorées.
Il arriva enfin ce moment oii la nature aveugle brise les barrières qu'elle-même s'est opposées. Madame de Felshcim va partager ses affections entre Werner et l'innocente créature a qui la contrainte donna l'être. Tous deux lui seront également cliers et tous deux seront aimés avec idolâtrie. Le cœur d'une femme sensible est un foyer qui s'étend, qui se multiplie avec les objets de sa tendresse ; c'est une source inépuisable.
Madame Werner était à sou chevet ; Crettle lui rendait les soins 1 qu'elle en avait reçus ; Brandt, attentif, inquiet, attendait dans l'antichambre. Un faible cri se fait entendre : le baron de Felsheim vient de renaître, et sa veuve a oublié ses douleurs.
Le nouveau-né fut présenté au baptême par M. Heidelberg et inadame Werner. On le nomma Ferdinand, par égard pour la mémoire de son père ; on y joignit le nom de Charles : c'était celui de Werner. Après deux heures de repos, madame de Felsheim voulut lui écrire. Le petit Charles sur ses genoux, la tête soutenue sur une pile d'oreillers, elle prit la plume et traça ces mots d'une main mal assurée : « Mon ami , tu es père ; rappelle- toi tes serments. »
Ce jour fut un jour de fête. Madame de Felshcim jouissait, son père était plus jeune de dix ans, madame Werner partageait leur innocente joie, Brandt et Crettle se mêlaient à la conversation et l'égayaient par leurs saillies. Tous se pressaient autour du lit, et madame de Felsheim recevait avec une égale satisfaction les marques de leur tendresse. On soupa à la même table, les distinctions furent oubliées, et on gagna en plaisir ce qu'on perdait en chimères.
V. — Guerre entre l'Empire el la Porte. — Bataille de Peterwardin. — Événement prévu.
Madame de Felsheim était réublie, ses traiu étaient plus prononcés et le coloris de la santé animait la jihysionomie la plus touchante : on n'en doit pas être étonné. Elle n'avait éprouvé aucun des accidents qui punissent ces femmes qui craignent d'être mères; elle avait voulu l'être tout ii fait; elle nourrissait sou enfant. Crettle apportait son Joseph auprès du petit Charles. Tous deux, affranchis des ligatures qui tourmentent les faibles enfants de nos villes, se roulaient, s'étendaient sur un tapis, et leurs mères attentives souriaient à leurs mouvements et suivaient le développement sensible de leurs membres.
Cependant la nature, souvent bizarre, condamna madame de Felsheim à une privation bien dure pour un cœur comme le sien. Cette liqueur précieuse, notre premier aliment , lui manqua tout à coup ; son enfant pressait de ses petites mains ces sources si promptement épuisées; il pleurait sur des formes stériles dessinées par l'amour. Crettle , au contraire, avait une surabondance qui eùtconsolé toute autrefcmmc que madame de Felsheim : elle ressentit une douleur amère la première fois que Charles suça un lait étranger. Il semblait adopter une autre mère ; c'était » elle qu'il riait , c'était pour elle que s'ouvraient ses bras; il repoussait celle qui lui avait donné l'être. Le temps est le médecin île l'âme. Madame de Felsheim s'accoutuma insensiblement a un tableau qui lui avait tiré des larmes : bientôt elle regarda avec une
LES BARONS DE FELSHEIM
sotie de plaisir les deux petits pendus au sein de Crettle et paraissant se ilispuler re qti'on leur prodiguait égnleiuent. L'embonpoint, l'accrt?i<scment rapide i!c Charles dissipèrent enhn ses inquiétudes et ne lui laissèrent que lcsou\'eiiir de ses regrets.
il fallait voir Brandi, oubliant ses campagnes et courant les remparts de BIckède, Joseph sur un bras et Cliarlcs sur l'autre. Il les sauliiii en chantant ses romances; il leur parlait, il répondait jiour eui; ;! appelait les passants , leur montrait ses bambins, les approchait, les comparait, et, bon gré, mal gré, il fallait convenir que .losepli était le jii'is grand , le plus fort et le plus beau : il aimait pourtant Charles de tout son cccur.
On étiit k la rai-juin : encore quelques mois, et madame deFelsheim Comblera les vœux de l'homme le plus aimable et le plus aimé. Ils ccmplaient les jours, les heures, les minutes: mais ils jouissaient d'avjiice d'une félicité si longtemps attendue et si bien méiitée. Un évé- H'-ment imprévu ramena les alarmes : la g-izette de Lairembuurg aniiDnra à la basse Saxe les premières hostilités entre l'Empire et la Porte.
Le Turc aurait pu attaquer l'empereur avec avantage pendant la îcngue guerre de 1701 ; il avait, selon sa coutume, attendu que la paix fût consolidée dans les Etais chrétiens pour entrer dans le Péloponèse. Cflle province était restée aux Vénitiens par le traité deCarlowitz, et Tempereur, garant du traité, fut obligé de se déclarer contre la Sublime Porte, qui est sublime comme l'empereur d'Allemagne est un césar, comme l'électeur de Hanovre est roi de France, comme l'o-prit év^ngélique dirige les inquisiteurs, comme les nouveaux riches sout amiables, comme les nouveaux parvenus sont intègres, comme les femmes sont fidèles , comme les hommes sont délicats , comme un com'-dien est modeste, comme un journaliste est savant; et cœtera , et enflera , et cent pages d'et ca;lera.
La nouvelle de celte rupture était assez indifférente pour madame de l'Vlsheim ; Werner était au service de la Prusse, et sa lettre du jour était dans le genre ordinaire : AiMiur et espoir; c'est avec ces deux mots qu'on avait rempli dos rames de papier : la lettre du lendemain porta la mort dans le cœur de madame de Felsheim.
Les Romains avaient donné des couronnes , et les papes, véritables successeurs des césars, faisaient , par la force de l'opinion, ce qu'avaient fait les Romains par la force des armes. L'empereur d'AIltniagne, ]»ossesseur d'une province de l'empire romain, se permet aussi, je ne sais trop pourquoi , de singer les Titus , les Antonins , dont je lui soubaite les vertus, et donne aussi des couronnes, quand on veut bien les tenir de lui. La Prusse ducale venait d'être érigée en royaume, formalité ridicule ou inutile, selon que le nouveau potentat est fort ou frtible. Les investitures durables et solides sont celles que donne le canon , c'est lui qui élève cl détruit les empires ; et l'électeur de lïrandebourg était assez puissant pour se mettre la couronne sur la tête, ."ians que personne s'avisât de le trouver mauvais. Quoi qu'il en soit, Frédéric-<}uillaume jugea à propos d'être reconnaissant; il donna à l'empereur l'élite de ses troupes : entre autres corps, ses cuirassiers reçurent l'ordre de joindre l'armée du prince Eugène en Hongrie.
Werner officier ne redoutait jias les hasards de la guerre; il avait fait , en entrant au service , le sacrifice de sa vie. Il s'était familiarisé avec cette idée , et il lui devait ce courage froid et réfléchi qui laisse au jugement toute sa liberté, et qui conduit seul aux grades supérieurs. M'rrner amant était au désespoir. L'avenir, qui menaçait madame de l'MsIieim , s'offrait à lui sous un aspect effrayant. Elle avait tant souffert par l'amour, et le dernier coup allait la frapper peut-être. Les morts ne regrettent rien ; les peines sont pour ceux qui leur survivent. Ces réflexions accablaient Werner ; elles étouffaient en lui cette soif de gloire présage certain des grandes actions.
Madame de Felsheim souHrait bien davantage. Elle n'avait rien qui pût la distraire de son amour, c'était son unique occupation ; tout ce qui n'était pas sentiment lui était devenu étranger : depuis longtemps elle trouvait tout dans son cœur, et ce cœur était déchiré. Tantôt elle se représentait Werner enfonçant des bataillons: tantôt elle le voyait au milieu d'une forêt de baïonnettes, prêt à succomber sous le nombre. La mort seule occupait sa pensée ; son voile funèbre s'étendait sur tous les objets qui frappaient ses yeux. Son sang se glaçait, elle restait sans mouvement, et elle revenait à elle pour éprouver de nouvelles angni-sses. Son sommeil était pénible, interrompu; des songes affreux la réveillaient en sursaut, fatiguée et couverte d'une sueur froide. Elle s'habill.^it ii la hâte, envoyait chercher des chevaux, voulait partir j'our la Hongrie, et ce projet était à peine conçu qu'il était abandonné. — Moi, disait-elle ; moi, je traverserais l'Allemagne pour chercher un homme qui n'est pas mon époux , pour l'arracher à son devoir et le couvrir d'infamu- !... rvon... non... Et elle renvoyait les chevaux , et elle retombait noyée dans les larmes et suffoquée par les sanglots.
Cet état intolérable dura plusieurs jours. La nature affaiblie ne pouvait soutenir longtemps des crises qui se succédaient sans interruption : il fitUait s'élever au-dessus de ces craintes, ou en être la victime. Crettle mit Charles dans ses bras, et elle se rappela qu'elle avait contracté l'oblig ition de vivre. L'amour maternel combattit et surmonta tout ; Charles reprit sa place dans son cœur. — Qu'il soil toujours près de moi, disait-elle; lui seul peut me rendre à la raison.
C'était beaucoup sans doute d'avoir vaincu la violence de ces pre ^ miers transports; mais comment calmer des inquiétudes qui obsèdent, qui fatiguent et qui se rej)roduisent sous mille formes nouvelles? L'incertitude est plus ditticile à supporter que le malheur même; celui-ci accable d'abord, mais on se résigne quand l'espoir est éteint; l'autre tourmente sans relâche. Tous les jours on lisait les papiers publics. Une carte sous les yeux, on suivait la marche des armées. On trouvait des raisons qui devaient empêcher la bataille, et aussitôt il s'en présentait d'autres qui la rendaient inévitable. On ne recevait plus de lettres ; on ne savait oii adresser les siennes ; on écrivait cependant, et on n'écrivait rien de ce qu'on pensait; on eût rougi d'exprimer ses alarmes, et c'est d'elles seules qu'on était occupée.
Ou apprit bientôt que le prince Eugène s« disposait à passer le Da-« nube; il n'avait plus que celle barrière qui le séparât du grand vizir. La certitude d'une affaire prochaine réveille les terreurs de madame de Felsheim; elle retombe dans son premier état. So«i imagination se monte, sa tète se trouble, une fièvre ardente le saisit. Le nom de Werner est le seul mot qu'elle prononce , et elle ne cesse de le prononcer; elle s'agite, elle se soulève; elle étend des bras qui frappent l'air en cherchant à repousser les efforts des ennemis ; le délire est au comble. On lui parle de Charles, elle écoute; on lui en parle encore, elle le demande; on l'apporte, l'accès se calme; et madame de Felsheim reconnaît M. Heidelberg, Crettle et Brandi pleurant autour de son lit. — Corbleu! madame, dit le hussard, vous n'êtes pas raisonnable. J'ai fait dix campagnes, et je n'ai pas reçu un coup de fusil. Pourquoi M. ^Verncr serait-il jdiis malheureux que moi? — Point de nouvelles, point de nouvelles! répondail-cUe d'une voix faible. — Eh bien, sarpcjeu? j'irai vous en chercher. — Toi! — Oui, moi. Donnez-moi de l'argent, je prends la poste, et je cours à l'armée. Si M. Werner est blessé, je le soigne, et je vous expédie un courrier; s'il est mort, je viens moi-même vou? l'annoncer, et si vous vous désolez, ce ne sera pas du moins sans raison. — Et tu ne me tromperas pas? — J'en suis incajiable. — Tu me diras la vérité, quelque affreuse qu'elle puisse être? — Sans doute, je vous la dirai. — Tu me le jures? — Par l'honneur. — Je te crois. Va, pars, je sens que je serai plus tranquille.
En effet, Brandi était à peine à cheval, que madame de Felsheim se trouva mieux. Elle connaissait sa loyauté, elle savait d'ailleurs qu'il était incapable de ces officieux détours qu'emploient les gens bien élevés pour annoncer un malheur , qu'avec un peu de pénétration on devine dès le premier mot. Il avait promis d'arriver en soixante heures , dûtil crever dix chevaux, et le dixième jour elle devait recevoir des nouvelles positives. La présence de son père, de madame Werner, celle de Charles, que Crettle tenait près d'elle jour et nuit, et qu'elle lui présentait dès que sa physionomie commencaità s'obscurcir, des calmants administrés à propos , tout contribua à lui faire attendre avec assez de tranquillité le moment qui devait décider de son sort.
Les adieux de Brandi a sa famille n'avaient pas été longs: il ne s'amusait pas à ])arler quand il était question d'agir. Armé jusqu'aux dénis, ses cerlilîcats de service en poche, et de l'or dans sa ceinture, il saule à chevalet part comme l'éclair. Lunebourg, Wolmerstedt, Magdebourg sont derrière lui avant le coucher du soleil , et le jour le retrouve k Schamda'w. Il n'arrêtait pas, il buvait eu changeant de chevaux, il mangeait en courant, il payait ses guides comme un prince , le meilleur bidet de l'écurie était toujours pour lui, et il craignait de ne pas aller assez vite : c'est pour madame de Felsheim qu'il courait.
Il était uu peu retardé à l'entrée des villes de guerre, oit on examinait sévèrement ses papiers. Il se contentait de jurer entre ses dents; les plus chers intérêts de madame de Felsheim ne devaient pas être compromis ; mais il se dédommageait amplement dès qu'il avait dépassé les barrières. Les sacré-ci, les sacré-là s'échappaient avec une énergie qui effrayait sa monture et précipitait sa marche. Son postillon, d'ailleurs, qui avait des ordres précis, galopait en avant ; et Brandi, en arrivant à la première poste, trouvait un cheval tout jirct, sautait dessus, lui mettait les éperons au ventre, et regagnait ainsi le temps perdu.
Il arriva avec la nuit à Marhek, oii il fut contraint de s'arrêter, quoiqu'il ne fût guère qu'à trente lieues de l'armée. On ne court pas quaranle-tuîil heures à bidet, à toute selle et en pantalon de drap, sans qu'il y paraisse. Brandi s'était fait une ample écorchiire à chaque fesse ; il ressentait en outre dans la clavicule et les épaules des douleurs qui no lui permettaient plus de se tenir à cheval. Il entra dans le premier cabaret, enleva de la crémaillère une chaudronnée de tripes qui cuisaient, lit bouillir de l'huile d'olive , ou à peu près, dans de la lie de vin . et ordonna à la cabaretière , dont le mari était absent , de frotter les parties malades.
Les cabaretières de Marhek sont extrêmement réservées , à ce qu'assurent les voyageurs, et celle-ci fut indignée de la proposition. Brandi in.sista; elle se défendit. — Un ducat, ou des coups de plat de sabre, choisissez, dit leliussird d'un ton qui la fit trembler. Le ducat méritait la préférence; aussi l'oblint-il, et la bonne femme commença un genre d'exercice tout à fait nouveau pour elle. Brandt , dans l'état de pure nature, était debout deviint un grand feu, et commandait le service en général d'armée. Plus haut, ]dus bas, plus fort, ferme, allez, allez donc; et ces ordres étaient exécutés avec la plusadmiralde précision. Le pansement lirait à sa fin, lorsque le mari rentra. C'étiit un Allemand renforcé , qui n'entendait pas raison , qui parlait peu, qui gesticulait fort,
LES BAROiNS I)i: FLLSHKIM.
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et qui comininça l't xjilicalion jKir un soiidKl à lioiii); ferme, qui renversa sa clijjuc t|iousc. lirandt, toujours (;:il„nt, riposte à IVloquciice dujjesto [lar un tou]) île pieit dans le ventre, qui jeta l'hôtelier le cul dans les tripes, lesquelles l)Ouillot:iicnt encore et menacèrent cruellement son postérieur et ses environs. La lemme pleurait, le mvri criait, ISrandt jurait : on ne s'entendait plus.
Les voisins accourent au bruit , la garde arrive sur les pas des voisins, la chambre s'emplit, et le désordre est au comble, h l'aspect de l'homme nu, à la pe;iu rouge : on n'avait encore vu à Marhek que des noirs et des blancs. Pendant (|ue M, le sergent impose silence à dix ou douze commères qui p:irlent à la lois du )ihénomène, et qui s'écrient à l'unisson que les hommes rouges sont les enfants gâtés de la nature , (Srandt a le temps de reprendre ses babils et ses armes, et il se dispose à la retraite, lorsque le tumulte s'apaise, et qu'on parvient à s'entendre. Mais comment sorlir ? la porte est gardée par un peloton de liavarois qui n'ont pas l'air plaisant, et qu'un seul homme ne jieut pas échiner. D'ailleurs, après avoir battu la garde, il fallait sortir de la ville, et on ne sort pas de Marhek comme on le voudrait bien , lorsque le commandant a les clefs sous le chevet de son Ht; et puis lirandt sentait à merveille qu'une nouvelle escapade arrêterait sa marche, et pour la première fois il se décilla à préférer la prudence h la force.
Pendant qu'il faisait ces réflexions, l'hôtelier et sa femme s'cipliquaient très sérieusement avec M. le sergent. La femme se plaignait du mari, le mari accusait lirandt. L'une montrait sa joue rouge et enflée; l'autre exhibait son derrière, dont toute la peau était restée dans son haut-de-chausse. Le sergent prononça que Brandt était le seul coupable, et il s'avança pour lui mettre la main sur le collet. — Pas d'infamie, mou camarade , dit Rrandt , on ne touche pas un homme comme moi. — Ah! tu violentes les femmes et tu grilles les maris! en priion. — Je ne peux pas m'arrèler plus longtemps à Marhek. — C'est égal. — Il faut que je sois rendu à huit heures à l'armée du jirince Eugène. — C'est égal. — Je cours pour madame de Felshcim , la plus belle femme de la liasse Saxe... — C'est égal. — Et jiour son amant, M. Werner, le plus joli des olïiciers prussiens. — M. Werner, dis-tu? — Oui, M. Werner. — Ofticier aux cuirassiers ? — Précisément. — Tu cours pour M. Werner? — Hé oui ! te dis-je. — Retirezvous, vous autres, dit le sergent aux curieux, retirez-vous, et au plus vite.
A l'instant la chambre se vide ; Rrandt, le sergent, le cabaretier et sa femme restent seuls, et les deux militaires continuent leur conversatiou. — A Dieu ne plaise, dit le sergent d'un ton pathétique, que je nuise à quelqu'un qui sert M. Werner! Je lui dois la vie , et je lui donnerais la mienne. — Compjent cela ? — Je servais dans les cuirassiers; mon capitaine me détestait, me maltraitait; j'ai déserté, j'ai été pris : M. Werner m'a défendu au conseil de guerre. 11 a prouvé que ma faute était celle de mon capitaine, et on m'a renvoyé à mu compagnie. J'ai déserté de nouveau , parce que mon capit.iine ne s'est pas corrigé , et cette fois j'ai été plus heureux. Me voilà sergent dans les troupes bavaroises , et je suis enchanté de faire quelque chose pour HL Werner. Va-t'en, et qu'il sache que Haniz est à lui à la vie et à la mort. L'hôte murmurait entre ses dents ; Brandt l'apaisa avec quelques ducats, et il fut d'assez bonne grâce demander des chevaux à la poste. Les deux braves vidèrent gaiement leur bouteille, ils s'embrassèrent, Brandt enfourcha son bidet, et le sergent le lit sortir par la poterne, en qualité de volontaire qui se rendait à l'^irmée du prince Eugène.
Il était grand jour lorsque Brandt arriva à ïolna. Il comptait y trouver l'armée ; il n'y resiait que des trains d'artillerie et des équipages qu'on embarquait sur le Danube, et qui descendaient à Peterwardin, oii était le prince Eugène. A la vue des chariots, des tentes, des caissons, des pièces de campagne, Brandt sent renaître sa première ardeur. Il détache une barque de pécheur et double, à force de rames, la rapidité du courant. Bientôt il devance les bateaux qui avaient des heures sur lui ; déjà il découvre les bataillons répandus dans la plaine ; il distingue les deux ponts que le prince a jetés sur le fleuve; il redouble d'ellbrts , il arrive aux avant-postes. Il s'arrête, montre ses papiers, demande le quartier des cuirassiers prussiens ; on le lui indique, il court, il vole, il cherche, il trouve Werner, il est dans ses bras.
On conçoit avec quel plaisir Werner revit Brandt , combien il fut touché de ce que madame de Felsheim soulTrait pour lui. L'infanterie s'approchait des ponts; et, malgré les tentatives que lirent les Turcs pour les rompre , elle traversa le fleuve dans la journée. La cavalerie n'était pas prête, et ne passa que la nuit suivante. Werner eut le temps de s'entretenir avec Brandt. Les questions ne finissaient point. On faisait répéter ce qui intéressait le cœur, et le mot le plus simple, le geste le plus ordinaire, tout était intéressant. Assis sur l'affût d'un canon , on ne pensait qu'à madame de Felsheim, on ne voyait qu'elle, on oubliait la guerre et ses horreurs.
Les dispositions des Impériaux et des Turcs annonçaient une affaire très-chaude. Brandt était ému jusqu'aux larmes, en pensant qu'un homme si aimable, si aimant, si tendrement aimé serait peut-être le lendemain parmi les morts. Il quitte Werner, sans lui rien dire du dessein qu'il conçoit; il cherche son capitaine, il s'enrôle, endosse l'uniforme, et revient trouver le jeune lieutenant. — Ah! mon ami, qu'astu fai;? lui dit Werner. — Je veux être à la bataille; je veux y être à vos côtés. Je ne peux rien contre les boulets et les balles ; mais je peux
parer les coups de lance, vous défendre, vous sjuver, et mourir eoul.'nl si je vous conserve à roailame de Felsheim. — Et U femme et ton en ■ faut? — Mou lieutenant, je vous les recommande; mais ne pensons qu'à faire notre devoir comme de braves gens : noui revieiidroiu a l'amour après la victoire.
Le 4 aoftt ni(i, à six heures du matin, les deux armées «e trouvèrent en présence. Celle de l'empereur était forte de cent quatre-vingtsept escadrons et de soit 'Ute-deux bataillons.
L'armée d'Achmet 111 était de cent cinquante mille hommes, dont quarante mille janissaires et trente mille spahis. Le reste était composé deTartares, de Valaques et d'.Vriiautes. Us étaient commandés parle grand vizir Ilali, homme courageux et intelligent, mais dépourvu d'expérience et incapable de balancer la fortune du premier général de l'Europe.
Les cuirassiers prussiens étaient à l'aile; droite, que le jirincc avait appuyée contre des hauteurs escarpées. A sept heures li charge souna. Werner et Bramlt s'embrassèrent et mirent le sabre à la main.
La brigade du prince de Wirtemberg eommema l'attaque; elle était de six batiillous. Elle enfonça l'ennemi et pénétra jusqu'à une batterie, dont elle s'empara. La cavalerie de l'aile gauche chargea avec le même succès, et déjà la victoire semblait se déclarer, lorsque le prince Eugène s'aperçut que son infanterie de la droite était tout a fait rompue. Elle avait d'abord repoussé les Turcs avec une vigueur extraordinaire, mais cet avantage ne dura qu'un moment. Le corps entier de» janissaires fondit sur elle comme un torrent et la mil en déroule. Les Turcs, encouragés par ce succès, renversèrent les bilaillons les uns sur les autres, et sabrèrent tout ce qui était devant eux. Ce fut alors que les cuirassiers prussiens reçurent l'ordre de charger.
Ce superbe corps s'ébranla, et s'avança au grand trot. Il passa sur le ventre à trois mille Valaques, et tomba Vir les janissaires, secondé par des troupes fraîches qu'amenaient le comte île Boniieval, les maréchaux de Lankie et Wellenstein. L'ennemi , étonné un moment, se jet;i ensuite avec fureur sur ces nouveaux assaillants. On se mêlait, ou se battait corps à corps, le carnage était horrible. Brandt méprisait la mort, qui volait autour de lui; il ne pensait qu'à Werner. Deux janissaire» l'avaient successivement attaqué, et Brandt les avait étendus à ses pieds. Il tournait autour de Werner, il sabrail'ce qui l'approchait ; c'est la lionne qui défend ses petits.
Werner, humilié du soin qu'on prend de sa vie, pique son cheval, qui l'emporte au milieu d'un gros d'ennemis. Brandi galope sur ses traces, il perce, il arrive au moment où Werner a pris un drapeau, que trente janissaires s'efforcent de reprendre. Brandi frappe sans relâche, et tous ses coups sont mortels. Le cheval de Werner est tué, Brandt le remonte sur le sien; les janissaires font un mouvement, les deux amis sont à cinquante pas l'un de l'autre , et Brandi n'a plus d'espoir que de s'ouvrir un jiassage le sabre à la main. 11 reçoit deux coups de lance qui le rendent plus terrible encore. Après des efforts incroyables, il croit se réunir à Werner, il se trouve à côté du comte de Bouneval, que les flots des combattants ont coupé de sa colonne, avec environ deux cents hommes de sou régiment. Le comte dispose ses gens de manière qu'ils puissent faire face de toutes parts. Brandt se met dans les ranys.
Cette petite troupe se défendit près d'une demi-lieure; mais se trouvant réduite à vingt-cinq hommes, il fallut penser à la retraite. Tout autre que M. de Bonneval n'eut pensé qu'à se rendre; il osa entreprendre de se faire jour, et il y jiarviut après mille coups reçus et portés. Dix des siens périrent encore ; lui-même reçut un coup de lance qui le renversa. Brandt le releva aussitôt , et le comte tua d'un coup d'épéo le Turc qui l'avait blessé. H se relira enfin sur le lioid du fleuve, oii il respira un moment. Il écrivit sur ses tablettes le nom de Brandt, vl retourna au feu.
Cependant les succès mêmes des Turcs leur devinrent funestes. Ils ne s'apercevaient pas qu'ils jirêtaient le flanc aux Impériaux, el que ce flanc trop étendu ne pouvait résister au moindre choc. Le prince Eugène prohle de cette faute avec son habileté ordinaire; il détache deux mille chevaux de sa gauche, et les fait passer à la droite. Us chargent eu flanc les janissaires, qui avaient enfoncé de tous côtés l'infanterie impériale. Us sont poussés à leur tour. Cet avantage donne le temps aux bataillons de se reformer et de se remettre en ligne : le corps de réserve s'avance; deux batteries croisées tonnent contre les Turcs, ils sont entre trois feux. S'ils avaient connu l'art de former un bataillon carré, ils auraient pu encore disputer la victoire : ils ne virent d'autre parti que la fuite, et elle devint générale. On les poursuivit la baïonnette el l'épée dans les reins, leur déroute fut complète. Ils abandonnèrent leur artillerie , leurs munitions, leurs tentes, leurs bagages. Cent soixante-quatre pièces de canon de tout calibre, cent cinquante drapeaux ou étendards, cinq queues de cheval el trois paires de timbales furent les garants de la victoire.
Brandt était rentré dans Peterwardin, et s'était traîné à l'hôpiUl , affaibli par la perte du sang qui coulait de ses blessures. L'une était dans le gros de l'épaule, l'autre glissait le long des entes. U s'occupait fort peu de lui ; il ne pensait qu'à Werner. U l'avait remis à cheval, mais avait-il échappé aux ennemis qui l'entouraient? Et;iit-il tombé sous leurs coups? Madame de Felsheim avait-elle perdu plus que U vie? On le pansait, il n'y prenait pas garde; le chirurgien lui parlait,
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LES BARONS DE FELSIIEIM
il ne rëpontlail point : madame de Ftlsheim et Werner étaient le but de ses craintes, de ses ospt'runces, de ses affections.
Il demandait à tous les blessés qu'on passait devant son lit s'ils n'avaient pas vu parmi les morts un officier des cuirassiers, de cinq pieds sii pouces, fait au tour, le teint d'une femme, les yeui bleus , le sourcil noir et les cheveux blonds. Tous répondaient que non , et il espérait; mais on ajoutait que le corps des cuirassiers était entièrement détruit, et il se livrait à de nouvelles alarmes. — Pourquoi . s'écriaitil, suis je retenu ici par deux maudites écorchures? Je le cliercberais, je le trouverais. Je me ferais tout à l'heure couper une jambe pour savoir ce qu'est devenu ce cher liomme-là.
VVfmer avait été tiré de la mêlée par quelques escadrons de la réserve, qui avaient eu peu de part à l'action et qui s'en dédommageaient eu se portant partout où il y avait du danger. Le général Spléni, qui les commandait, apercent un jeune homme qui se détendait en héros. Il vola .H la tête des siens, il dégagea Werner, couvert de sang, de sueur, de poussière, et maître encore du drapeau qu'il venait de conquérir.
Ce fut alors que la fortune abandonna les Turcs , qu'elle avait favorisés pendant trois heures. Le grand vizir , désespéré de la défaite des janissaires, avait rallié deux mille chevaux de sa garde, avec lesquels il attaqua les Impériaux, qui poussaient les fuyards : son heure était arrivée. Les escadrons de Spléni le rencontrent , se couvrent de gloire en jetant le désordre dans sa troupe, et Werner termina sa journée en lui portant deux coups de sabre, dont il mourut le lendemain h Carlowitz.
Werner fut présenté par le général Spléni au prince Eugène, qui le nomma colonel sur le champ de bataille. Quel moment pour le jeune guerrier! — le la reverrai, se disait-il, je la reverrai, décoré d'un grade qui atteste ma valeur. Elle sera fière de son amant comme je le suis de son amour.
Les comtes de Palfi , de Bonneval, de Falkenstein , les princes de ^\ irtemberg et tous les généraux se rassemblaient autour du prince Eugène, et le félicitaient de ^a victoire. — Je vous la dois, messieurs, ré[>ondit le prince ; mais nous avons fait assez pour la gloire, pensons à servir l'humanité. Occupons-nous des blessés ; vous m'indiquerez ensuite les braves qui oui mérité de l'avancement. — Si j'osais parler, disait à voix basse le jeune et timide colonel!... Si je pouvais le revoir, rien ne manquerait à mon bonheur. — Mon prince, poursuit le comte de Uonneval, j'ai fait connaissance aujourdhui avec un brave à trois poils. Il se bat comme un diable, il jure à l'avenant, il effraye l'ennemi avec ses grimaces, et il m'a sauvé la vie. 11 est assez grièvement blessé, et je l'ai fait rentrer à Pettrwardin. — Son nom? reprend le prince Eugène. — Je crois l'avoir sur mes tablettes... Précisément. C'est Brandt qu'il se nomme. — Brandt! s'écrie Werner; il n'est pas mort!... O mon Dieu, mon Dieu, je te remercie! Mon jirince, permettez que je donne un moment à l'amitié. Et sans attendre de réponse, il pousse son cheval ; il entre à Petterwardin , il parcourt les salles de l'hôpital en appelant son ami. Brandt reconnaît sa voix ; sa joie l'empêche de répondre , il se soulève, il ouvre ses bras, Werner s'y précipite.
Vous l'avez éprouvé, braves Français, combien il est délicieux ce moment oii , après l'action la plus meurtrière, on retrouve, on embrasse un ami, un frère d'armes qu'on ne comptait plus revoir, et auquel on croit n'avoir plus à donner que des larmes. On se regarde, on se touche, on s'interroge, on se répond; on doute encore si ce n'est pas une illusion.
Le premier moment avait été à l'amitié , et le second appartenait k l'amour : Werner ne pense plus qu'à madame de Felsheim. Elle allait apprendre par la voix publique et la victoire des Impériaux et la perte qu'ont éprouvée les cuirassiers prussiens ; il fallait, à quelque prix que ce fut, prévenir les gazettes et les lettres particulières , mais comment faire ? Brandt est bjessé , Werner ne peut s'éloigner du camp ; on a pris tous les chevaux pour le service de l'artillerie ; il faut remonter le Danube jusqu'à Tolna ; et un étranger, guidé jiar l'intérêt seul, ne mettra point dans sa marche celte célérité qui peut seule rassurer l'amante la plus tendre. — Elle en mourra , disait Werner. — Je vous en réponds, répondait Brandt. — Mais quel moyen employer? — Ma foi, je n'en connais poiot. — Moi, j'en sais un , reprit le comte de Bonneval , qui cherchait aussi Brmdt et qui écoutait la conversation avec le plus vif intérêt ; le colonel Werner partira. — Je partirai , grand Dieu! — Votre régiment est i refaire. On eu renverra les d. bris en Prusse , et vous obtiendrez facilement un congé ; quand on s'est conduit comme vous, on a droit à des égards. — Que je parte donc de suite, à l'instant... Je la connais, une heure de retard peut lui donner la mort. — Un momrnl, vous avez acquitté la dette de l'amitié, j'ai à payer celle de la reconnaissance. Et le comte présente sa bourse à Brandt. — Qu'est-ce que cela ? dit le hussard. — C'est de l'or. — Pourquoi faire ? — Pour piyer le service que tu m'as rendu. — Général , on ne fait pas de ces choses-Ki pour de l'argent. — Tu auras une compagnie. — Je n'en veut pas. — Que veux-iu donc? — Finir mes jours avec madame de Felsheim. Si vous la connaissiez comme moi, vous la préféreriez à tous les grades de l'armée. — Quelle est donc cette madame de Felsheim que l'on préfère i tout ? Vous la reverrez l'un et l'autre. Attendei-moi ii-i ; avant une heure je suis à vous.
Le comlt de Bonneval était aussi original à sa manière que Brandt à la sienne. Il avait quitté le service de France pour jiasser à celui de l'empereur. Proscrit a Paris, il y revint, s'y maria pibliquemcnl, et,
quelques années après, il alla prendre le turban à Constantinople , où il est mort hacha. Un tel homme devait aimer tout ce qui était extraordinaire. Il retourna près du prince Eugène ; il lui fit un discours si pathétique et si plaisant , il fit un si heureux mélange de l'héroïsme et de l'amour, qu'il obtint ce qu'il voulut. Le prince donna une de ses voitures , avec ordre pour prendre les relais de l'armée jusqu'à Schambock.
Le comte revint avec la grâce qu'attendaient les deux amis. Werner prend à peine le temps de le remercier ; il est dans le carrosse. — Et moi! criait Brandi en le suivant à travers les salles, appuyé sur son sabre , et moi , croyez-vous que je reste ici ? — Mais ton état... — Un peu d'eau cl de sel, voilà tout ce qu'il me faut, cela se trouve en roule. Brandt est à côté de Werner. Le comte de Bonneval leur prend la main, leur souhaite un bon voyage, jette sa bourse dans la voilure, et s'éloigne rapidement, de peur d'être obligé de la reprendre. Quatre forts chevaux enlevèrent la berline : l'heureux Werner est sur la route de Blekède.
Le sixième jour était commencé. La paisible famille, rassemblée dans l'appartement de madame de Felsheim, cherchait à la rassurer et à la distraire. Vains efforts ! elle n'est plus à Blekède. Ses espérances , son bonheur , sa vie , tout est sur les bords du Danube. On apporte une gazette. M. Ileidelberg l'ouvre avec précipitation, madame de Felsheim écoute et frémit à chaque mot. Le prince a passé le fleuve , tout se prépare pour une affaire générale ; elle ne peut manquer d'avoir lieu le lendemain. Les terreurs se renouvellent ; le langage de la raison n'est plus écoulé. Une heure auparavant , on désirait , on hâtait par les vœux les plus ardents le retour de Brandt ; maintenant on redoute sa présence , on croit lire dans ses yeux l'atTreux événement. Madame Werner cache soigneusement ce qu'elle éprouve ; mais de cruels pressentiments la tourmentent : M. Ileidelberg les partage malgré lui ; Crettle, qui doit n'avoir rien à craindre pour elle, s'afQige de la douleur commune ; les deux enfants seuls sont en paix. Ils dorment dans le même berceau, leurs bras sont enlacés , leurs joues sont colorées de l'incarnat de la santé , le sourire de l'innocence agite leurs lèvres rosées. Age fortuné , oit on ignore à la vérité tout le prix de son être, mais oii on est étranger au malheur ! Ah ! si l'homme calculait bien les courts instants de jouissance qui lui sont réservés, s'il comptait ceux qu'empoisonneront l'infortune, la calomnie, les persécutions, les regrets, il pleurerait la naissance de ses enfants, il envierait le sort de ceux qu'une mort prématurée met à l'abri des orages.
La journée s'écoulait, et Brandt n'arrivait pas. Une voiture, un cheval s'arrêtait-il à la porte de l'hôtel, Crettle courait à la croisée, et revenait à pas lents s'asseoir auprès de sa maîtresse. On était plongé dans la plus sombre tristesse, un morne silence régnait dans la salle; tout à coup le fouet des postillons, le galop des chevaux, le bruit des roues réveillent l'attention. — Le voilà ! le voilà ! crie une voix de tonnerre. — C'est Brandi, reprend madame de Felsheim. — C'est lui, poursuit Crettle. On court, on se presse, on se heurte ; madame de Felsheim franchit l'escalier, la cour , la voilure s'ouvre, Werner est à ses pieds. La surprise , la joie , la tendresse , toutes les passions a la fois viennent assaillir son âme. Elle ne peut supporter l'excès de son bonheur ; elle perd l'usage de ses sens. On la reporte chez elle ; on lui donne des secours ; elle revient , elle cherche Werner, elle le touche , elle s'assure que son cœur n'est pas le jouet d'un songe ; elle veut parler , que dira-l-elle qui rende ce qu'elle éprouve ? Un œil humide de plaisir, un sein palpitant, des bras qui attirent, qui pressent l'homme qu'elle adore, un cœur qui bat avec violence, et qui semble vouloir s'échapper pour s'unir au sien, cent baisers de flamme, voilà le langage, l'éloquence de l'amour; voilà ce qu'aucune langue n'exprimera jamais.
Crettle était dans une situation tout à fait différente. Il fallut aider Brandt à descendre de voiture. Son habit coupé à l'épaule, des linges humectés, une certaine pâleur, indiquaient clairement ce qui s'était passé. — Ah ! mou Dieu ! dit-elle , il y a eu une batadle ? — Et une tière I — Et tu t'es battu ? — Comme un déterminé. — Et tu es blessé ?
— Ce n'est rien que cela. — Mais... — Mais , mais... embrasse-moi, fais-moi voir mon petit Joseph , et mets- moi là-dessus de l'eau et du sel. Soutenu sous le bras de Creltle, Brandt monta et vint rendre ses hommages à madame de Felsheim. Elle savait déjà ce qu'elle devait au brave homme ; elle l'embrassa avec une affection dont Werner la remercia.
Un calme doux , une louchante effusion succédèrent aux premiers transports. On se parlait, on s'interrogeait, on prévenait la réponse par une question nouvelle. Madame de Felsheim voulait tout savoir, jusqu'aux moindres détails: Werner avait à peine le temps de parler, et, toujours modeste, il faisait valoir les exploits des autres et glissait sur les siens. Brandi impatienté demanda et obtint la parole. — Un drapeau enlevé par lui seul au milieu d'une troupe de janissaires... — Tu es venu me le conserver. — Son cheval tué sous lui... — Tu m'as remonté sur le tien. — La plus belle résistance aux efforts des ennemis...
— Tu as percé leurs bataillons... — Le grand vizir tué de sa main...— Tu en aurais fait autant si lu l'avais rencontré. — Quel diable d'homme ètes-vous ? 11 Si mhic , à vous entendre , que ce soit moi qui ai gagné la bataille. Je vous dis, madame , qu'il s'est comporté comme un dieu, et la preuve c'est qu'il revient colonel. Allons , il n'y a pus à rougir pour
LKS BAUONS DK FKLSllKIM.
cela. (^>iiiinil on h le coiirii[;t' île f^iire de belles cliones , il ftiit s ivoir erlemlrc son i'loj;e. — lia raisun , dil niiiilimie de l-Mslieim. L'estime des bonnètfi l'ros est le prit le plu" doux qui' piiiiise .iinliilinnner un bi'i'os. Jouis de toute la mienne. \VerniT ni'^i e.iust' de cruelles al.irmes ; mais Wciner vicloricui nie devioiulr.iit |iliis elier si mon iiuiour |iouvait s':iecroilre encore. — tl'egl de lui, ie|iril le jeune colonel , que j'implore, que j'utlends le |)rlx le plus prtU-icuv. t.e juur oti l'ous »fvitixire.z fera celui tic notre commun bonheur : voil.i \os dernières p.iroles, elles m'ont toujours élé présentes. — Et crois-tu que je les «ie oulilit'es? Mon ami, il est bien doux de tenir ce qu'on a eu tant de pluisir » promettre.
Nouveaux tr.msporls, nouvelles caresses. Le respect filial , l'amitié, l'amour se confondaient, s'écliauffaient mutuellement. Le petit Charles eut aussi son tour. Madame de Fclsbeim le présenta à Werner. Il le baisa avec tendresse ; il répéta des serments, inutiles sans doute pour un bomme d'bonueur, mais toujours rassurants pour le cœur timide d'une mère.
Les préliminaires ne furent p.is longs. Quand l'amour fait les frais de la noce , ou ne s'occupe guère que de lui. il arriva enfin ce jour où les amaiils les plus tendres seront dédommagés de tant de sacrifices, où la vertu va consacrer 1rs délices qu'elle seule peut rendre durables. L'impatient Werner arrive cbez son amante, décoré de sa jeunesse, de SI beauté et des marques de son nouveau grade. IMadame de Felsbeini le reçoit avec une rougeur modeste , mais le désir timide, certain air de langueur et de volupté percent malgré les eftbrts de la décence ; on lit aisément dans ses yeux combien elle va être beureuse. Elle ne s'est point parée : en a-t-on besoin à vingt ans ? Ses attraits , sa fraîcheur, ses grâces relèvent la robe la plus simple et du choix le plus heureux : c'est celle qu'elle a reçue de Werner, qu'elle a soigneusement conservée. Ce fut l'olïrande du malheur ; c'est mainteuaut la livrée du plaisir.
Leurs fortunés- parents les présentèrent à l'autel. Les traits de madame de Felsheim s'épanouirent, elle osa fixer le célébrant, elle lui répondit sans hésiter , enfin elle prononça le oui charmant avec une satisfaction qui n'échappa à personne.
Combien l'hymen est doux quand l'amour a préparé ses chaînes! elles sont couvertes de fleurs, le poids en est insensible, c'est le plaisir qui les porte. Werner triomphant ramena sa Sophie. On dîna en famille ; le bonheur luit les importuns : la gaieté française , la na'ive allégresse présidèrent au repas, Werner était assis près de sa femme, il mangeait dans la même assiette , il buvait dans le même verre , il respirait son baleine , ses lèvres s'attachaient sur les siennes et elle ne s'en plaignait pas.
On annonça l'homme d'affaires qui avait suivi les travaux de Felsheim , et iM. lleidelberg sortit avec lui ; madame Werner la mère prétexta des atïaires ; Crettle et Brandt en avaient de réelles; les jeunes époux se trouvèrent seuls : ne leur devait-on pas cela ?
On se réunit dans l'après-diner. Le papa et la maman sourirent, la mariée rougit ; W erner l'attira doucement sur ses genoux et cacha sa rougeur dans son sein. Brandt et Crettle regardaient le tableau dans l'éloignement. — Cet bomme-là , disait le hussard, est fait pour briller partout. — Je ne crois pas, répondit Crettle, qu'il ait besoin comme
M. le baron — Tais-toi ; nous avons fait une sottise ; tâchons de
l'oublier.
Les gens comme il faut de Blekède vinrent féliciter les jeunes époux ; l'hôtel ne désemplissait pas. Werner s'ennuyait.... oh ! il s'ennuyait !... pas un moment dans la soirée où il pût parler à sa femme... comme on parle à ce qu'on aime. — Partons pour Felsheim , dit-il en se retirant avec elle. — Partons , répondit la jeune femme. — Il semble que je t'aie épousée pour ces gens -là. — Ils me déplaisent autant qu'à toi. — La campagne est si agréable. — Pas d'importuns. — Pas de distractions — Tout y rappelle à l'amour. — Ce n'est que là qu'on jouit de soi-même. — INous partirons, ma tendre amie. — Kous partirons, mon cher Werner. On se déshabillait pendant ce dialogue. W^erner l'interromp.iit pour trouver une épingle qui ne se détachait pas assez vite , il ôtait un bas de soie qui dérobait la jambe la plus mignoiine , il coupait un lacet... dirai-je tout ? Oh ! non. Je me défie de ma faiblesse ; je peindrais mal ce qu'ils sentaient si bien.
L'homme d'^.ffaires était venu annoncer la fin des travaux à Felsheim. Il n'y manquait plus rien que sa jolie propriétaire. Tout le monde mont-i dans la berline du prince Eugène, à l'exception pourtant de madame Weruer la mère. Elle avait à Blekède ses amis, ses habitudes et son confesseur, le moyen de s'en éloigner! Elle se promit bien cependant d'aller quelquefois visiter ses enfants.
On partit par le plus beau temps du monde, et le contentement général ajoutait à l'éclat de la nature : l'œil du bonheur embellit tout. Werner, Sophie et son père étaient dans le fond de la voiture; Crettle et Brandt sur le devant ; les deux enfants roulaient alternativement sur les genoux des uns et des autres. On causait, on riait, on chant lit ; Werner dérobait un baiser, la jeune femme se li.ltaitde le reprendre ; C;rettle et Brandt s'agaçaient et se faisaient des mines; M. lleidelberg dormait : tout allait à merveille. Quelle différence de ce lOyage à celui qu'avait fait madauie W" erner il y avait un an !
On renti-ci d.ms cette forêt Je Winsen oii il n'arrive jamais d'acci- <leut«. C'est bien dommage pourtant I Si le postillon avait cassé uue
roue à jioinl nommé , s'il av 'it conduit sel voy.i(;ciir» ehci les fripons asser aiiroils pour se dérober à 1 1 justice et assez, luttes pour crier, sous les croisées île leurs viclinu'H, >e qu'ils peuvent dire tout b.s» k l'autre bout de la cour, \t be.i>i champ ipie j'aurais là ! le joli épisode pour égajcr un voyage! Maudite forêt, où il ne se pnue rien que de bimple et de naturel I
Le cliêne, l'orme, le peii|ilier, dont le soleil dore U cime qu'agite doucement un vent frais ; l'herbe verdoyante , quelques filets d'eau qui murmurent sur le caillou et se perdent sous la fougère ; la linotte, le bouvreuil , le rossignol ipii mêlent leurs accents, tout invitait à descenilre. On gagne tant à s é!;.irer sous la verdure I \ chaque pa» on y trouve l'amour. Sophie a passé son bras droit autour du cou deSVeroer, dont le bras gauche embrasse s.i taille svelte et l'iittire mollement :iiir son cœur ; deux mains oisives encore se cberclient, »e rencontrent, se caressent, les yeux se parlent, se répondent; les lèvres, à deux doigts de distance , se rapprochent encore et se quittent » regret. On marche, on s'arrête, on s'assied, ou se relève; un nouveau baiser invite à se rasseoir. L'odorant clièvrefeiiille , la simple marguerite parent un sein, dont une main jalouse les écarte à l'instant. Cette main perfide ne fait pas grâce à la moindre feuille; elle la poursuit, elle la trouve dans l'asile le plus secret : on feint de se dérolier à (bs larcins qu'on n'ose pas encourager , on court , on se cache sous la coiidrette ; on est poursuivie, on est prise : on s'y attendait bien.
En jouant, en folâtrant, en courant, on s'est éloigné de la route, de la voiture, de ses amis. On rit d'abord , on aiqielle. on tourne, on s'égare davantage. Sophie commence à s'inquiéter , et Werner cherche sérieusement le chemin.
Une petite fille de quinze ans, jolie comme un ange sous sa cotte de bure et son bavolet de toile , avait été le témoin de leurs jeux , et s'était bien gardée de les interrompre. Elle trouvait tant de plaisir à les regarder! Cachée derrière des branches, elle avançait ou reculait; elle était toujours à portée de bien voir, et n'avait rien perdu. Une malheureuse épine la piqua à la jambe , elle jeta un cri , et Werner courut à elle. — Que faites-vous ici . la petite ? — Je vous regarde. — Et depuis quand? reprit vivement Sophie. — Uepuis que vous êtes c>itrés dans le bois. — Vous nous suiviez donc ? — Ah ! mon Hieu , oui. — Mais c'est fort mal. ^- Je ne vous ai pas nui et j'étais heureuse, sans trop savoir pourquoi. Elle rougit en disant cela ; Sophie rougit davantage et baissa les yeux.
— Sommes- nous loin de la grande route? continue Werner en riant.
— Vous en êtes à un quart d'heure. — De quel côté faut-il iirendre?
— Si je vous le dis, vous vous en irez. — Obi à l'instant. — Et je ne vous verrai plus. — C'est bien dommage ! — Kestez encore un peu, j'irai me recacher. — Mais ne dirait -on pas qu'elle sent déji battre son petit cceur. — Hélas ! oui , il bat, et bien fort. — C'est de bonne heure! — On n'est pas maître de cela. — Mais, vois donc, ma Sophie, vois donc comme elle est bien. — C'est ce que pense Antoni. — Ah I c'est Antoni qui vous aime? — Oui , monsieur. — Il vous l'a dit?
— Est-il besoin de dire cela ? — Gomment donc le savez-vous? — Il rit quand il me voit; il soupire quand il me quitte. — Et quand il est avec vous ? — Il me regarde. — Et vous ? — Je crois que je rougis.
— \'oilà tout ! — Oui , monsieur. — Pauvre petite ! Mais la première fois?.... — La première fois? — J'irai avec lui cueillir le chèvrefeuille et la marguerite. — Ah! ab! — Oui, j'ai vu que cela vous avait fait plaisir.
— Ah ! mon ami , continua madame Werner, notre imprudence est impardonnable. Voili deux enfants qui vont se perdre... — Et pourquoi donc ? dit un petit blondin à l'œil bleu , au nez retroussé en passant sa tête à travers le feuillage ; vous étiez si coutents tous les deux! ce qui rend bien aise fait-il jamais de mal? — Comment, reprit Werner, ce petit espiègle là nous suivait aussi ! — Oh! mon Dieu, non, monsieur. Je cherchais Guitc, je vous ai vus, ce n'est pas ma faute ; maïs je n'oublierai rien. — Mon ami, il faut réparer nos torts.
— Je crois qu'il n'y a pas de temps à perdre. Voyous, Antoni, à quand la noce? — Peut-être jamais , dit la petite avec un profond soupir. — Et pourquoi, mon enfant? reprit la tendre Sophie. — Le père d' Antoni est riche et le mien est pauvre. — Ah! vous avez aussi votre i)ère? -- Oui , il est vieux et infirme. — Et vous avez soin de lui? — Je lui donne tout ce que je gagne : je ne peux pas laisser manquer mou père; j'aime mieux ne pas avoir Antoni. Elle se mit à pleurer. Ses larmes allèrent au cœur du petit blondin. Il s'approcha d'elle en pleurant aussi.
— Antoni, dit Werner, Guite va nous conduire chez son père, et toi tu feras avancer notre voiture qui est restée sur la grande route.... — Près de Koltz le bûcheron, continua la jeune fille; et elle marcha en avant pour indiquer le chemin.
Le papa Brown était assis à sa porte, et se chauffait aux rayons du soleil couchant. Il égrenait des épis de mil , récoltés dans un petit jardin attenant à une hutte bâtie en eazon et couverte en chaume. Ses poules coquetaient autour de lui, et se disputaient ce qui s'échappait de ses mains tremblantes; son chien, vieux et fidèle camarade, était couché à ses pieds , et dressa ses oreilles à l'approche du couple aimable. Le bonhomme leva la tète , et , s'appuyant sur un bâton noueux, il fut au-devant de W'erner et de sa femme. Sophie l'aborda avec cette aimable affabilité qui gagne tous les cœurs. Elle lui raconta comment ils s'étaient perdus dans la forêt, conuueut Guilv 1«8 avait tirés d'em-
LES BARONS DE FELSHEIM
btmB, comment ils avaient découvert le secret de .es amours; elle lai laina pressentir ce qu'elle se proposait de faire pour deux enfants incapables de prévoir et d'éviter le danijer. Le vicui père hocha la t^ti.. — Tous les richards ont le cceur dur, dit-il ; le père Antoni ne se laissera pas attendrir. Et puis c'est fier, ça méprise le pauvre monde. Moi , je n'ai rien ; vous le voyei du reste : mes poules, mon chien et Guite, voilà toute ma fortune". — Mais il est donc bien riche? — Oh ! je vous en réponds. Ça vous a deui pièces de toile prêtes à vendre, du fil pour travailler trois mois , un cochon gras , une vache et son veau , que sais-je. moi! — Kt combien tout cela peut-il valoir? — Oh! beaucoup; peut-être cent Horins. — Kt si Guite en avait autant? — Je ferais le renchéri à mon tour. Ecoutez donc, Guite est jolie, sage, économe, et un cœur... un coeur... Cent florins avec tout ça, et l'on peut choisir parmi les plus huppés de la torét. — Oh! mon Dieu, s'écria la petite, qu'est-ce que je sens donc là ? C'était une bourse que la bienfaisante Sophie avait glissée dans sa poche en causant avec le père Hrown. La petite l'ouvre: vingt-cinq ducits!.... Quelle fortune! elle s'assied sur ses talons, compte et recompte son petit trésor dans son tablier de cotonnade rouge ; le vieillard ouvre de grands yeui ; Sophie et ^Ve^ue^ sourient aui heureux qu'ils ont faits.
Le papa Browo était assis à sa porte, et se cbauflait aux rayons du soleil couchant.
La berline arrive en ce moment. Le jeune Antoni voit de l'or... C'est la première fois qu'il en voit, qu'il en touche ; il rit , il saute, il embrasse ses bienfaiteurs, et Ijiandt les gronde... mais il les gronde ! S'éloigner sans rien dire, s'exposer à des accidents, inquiéter ses amis, cela était affreux, épouvantable. On laissa dire le brave homme, sa colère prouvait son attachement ; on envoya chercher le père Antoni , il arriva en grommelant et s'adoucit tout à coup à l'aspect de la dot de Guite. Il avait toujours eu en grande estime le père Brown et sa fille ; mais les temps étaient si durs , et ces enfants si jeunes ! Cependant il n'avait rien à refuser à la belle dame , il en serait tout ce qu'elle voudrait, cl cent autres lieux communs dont le père Brown ne fut pas la dupe. On s'expliqua, on se flatta, on s'entendit, et l'affaire fut bientôt conclue, parce que tout le monde y trouvait son compte.
En courant, en jouant, en se caressant, en faisant des mariages, ou ne pensait pas au temps qui s'écoulait, et on s'aperçut qu'il était nuit quand elle fut tout à fait close. On avait encore trois grands milles à faire avant d'arriver chez soi, et le plus impérieux des besoins, la faim, commençait ii se faire sentir : nouvel embarras. Pas de village dans la foret, qui' ne laisse pas d'être étendue, et cependant il faut souper. Le vieux Brown offrit ses œufs et sou pain d'orge, le père Antoni un quartier de lard , du beurre et de la jiiquettc : l'offre fut acceptée d'aussi bon cttur qu'elle avait été faite.
Guite ramassa du bois sec, Antoni battit le briquet, lirandt creusa une cuisine à grands coups de pioche, Crettle cassa des ceufs et les batih, Jl. llcidelberg cueillit une salade, Sophie l'éplucha, Werner souilla
le feu , les deux pères parlaient affaires ; tout le monde était occupé. Eu moins d'une demi-heure on servit sur le gazon ; les convives formèrent un cercle, et à la lueur d'une lampe suspendue à une branche, on commença un repas champêtre qu'égayèrent la petite chanson et la musette du jeune Antoni. On but , on mangea; la musette allait toujours. Brandt et Crettle se levèrent, et commencèrent la valse ; Sophie prit son Werner , et suivit leur exemple , le papa Heidelberg voulut s'essayer encore avec la petite Guite : le lieu, le moment et peut-être la piquette avaient mis tout le monde de bonne humeur. On se séparaenfin très-satisfaits les uns des autres; les voyageurs remontèrent en voiture , et ne firent qu'un somme jusqu'à Felsheim, où ils arrivèrent au point du jour.
Puissent , mon cher lecteur , les douces illusions de la vie te suivre dans les bois , dans les villes , à la table et au lit! puisses-tu surtout y trouver une Sophie!
VI. — Événement assez ordinaire. — Histoire d'un roi sans États.
Quoi qu'en disent certains déclamateurs qui dénigrent les richesses , qui prêchent la tempérance, qui maudissent les châteaux, et qui cependant courtisent les riches, piquent leurs assiettes, et font mille efforts pour quitter leur septième étage ; quoi qu'en disent ces messieurs , un peu d'aisance est nécessaire en amour. Les amants les plus opulents ne sont pas les plus tendres ; on doit aimer bien moins encore tourmenté par l'inquiétude du lendemain.
Une maison commode et gaie que l'on habite avec sa douce amie ; des jardins, des vergers oii on se perd, où on se retrouve ; une prairie où on rêve aujourd'hui, où on danse demain ; des livres choisis qui ornent l'esprit, qui parlent au cœur; de petites absences ménagées avec art ; mille riens piquants ; une sorte de coquetterie si nécessaire et si excusable lorsque son but est de plaire exclusivement à l'objet qu'on aime sans partage , voilà ce qui alimente , ce qui ranime l'amour , que l'uniformité et surtout le besoin tuent si promptement. Ah ! puisque tout est passager, tout, jusqu'aux illusions les plus douces, tâchons d'en prolonger la durée ; opposons l'art à la nature. C'est ce que firent Sophie et Werner.
Le roi de Pntsse avait ratifié avec empressement la promotion du jeune colonel. Une lettre flatteuse était jointe au brevet. Elle commençait par les éloges mérités , et finissait par une faveur sans prix pour les jeunes époux : c'était la permission de vivre l'un pour l'autre jusqu'à ce que les cuirassiers fussent reformés.
Sophie n'était pas sans craintes pour l'ouverture de la campagne prochaine ; mais les progrès rapides du prince Eugène la rassurèrent bientôt , et de tous ses auxiliaires l'empereur ne garda que les Bavarois : le reste fut remercié.
L'année suivante, le prince Eugène assiégea Belgrade, défendue par une armée de quinze mille hommes. Une foule innombrable de Turcs l'assiégea lui-même dans ses lignes, qu'elle environna de tranchées. U se trouvait précisément dans la position de César assiégeant Alésia; il s'en tira comme lui. Il marcha à l'ennemi , l'attaqua , le battit et emporta la place. Son armée entière devait périr; mais la discipline allemande triompha des lieux et du nombre.
Ce prince mit le comble à sa gloire par la paix de Passarowitz , qui donna Belgrade et Temeswar à l'empereur. Les Vénitiens, pour qui on avait fait la guerre, furent abandonnés, et perdirent la Grèce sans retour. C'est là ce qîie les souverains appellent de la politique. Les traités les plus respectables ne sont que des trêves qu'on prolonge , ou qu'on viole suivant son intérêt ou son ambition. La subsistance et le sang des peuples font les frais de ce jeu cruel, et les vainqueurs et les vaincus pleurent également leur misère et la froide cruauté de leurs maîtres.
Notre heureuse famille , étrangère , au moins pour quelque temps , à ces meurtres qui dévastent la terre, et dont on dérobe l'horreur sous des cordons ou des crachats (tandis que , selon les lieux et les personnes, la mort d'un seul homme est vengée par la roue) , notre intéressante famille ne s'occupait que de son bonheur. La belle, la tendre Sophie, toute à son époux et à son fils, trouvait cependant des moments pour régler sa maison ; elle en donnait à de vrais amis , elle en réservait un pour Gessner, qu'elle portait toujours avec elle, et en qui elle aimait tant à retrouver sa sensibilité et son aimable candeur. L'éducation du petit Charles, l'amour et la reconnaissance de sa mère, l'administration de ses biens, Quinte-Curce, les Commentaires de César, Polybe attachaient Werner tour à tour. Quelquefois Sophie venait interrompre ses méditations ; quelquefois Werner , pressé du besoin de la revoir, l'interrompait à son tour, et on ne s'abordait qu'avec ce tendre sourire qui peint si bien l'intelligence des cœurs. Le petit Charles, qui marchait, qui bégayait à peine, était déjà de toutes les promenades. Ou lui parlait, on piquait sa curiosité, on essayait sa raison naissante , on en favorisait le développement , et le plus doux baiser était le prix d'un mot heureux.
Brandt s'en emparait à son tour; il s'était chargé de l'éducation physique. Charlesd'une main , et son Joseph de l'autre, il trotUit courbé jusqu'à leur niveau, et les conduisait en chantant vers un boulingrin , sur lequel il tombait et roulait avec eux. Des fusils et des sabres de bois, des bonnets de carton, de la façon du brave homme, donnaient à ses
LES BARONS DK KKLSHEIM.
petits amis le go&t précoce des combats. Brindt, un rAteau ou une pelle sur l'ëpauk', ui.in liait en avant el comni.md.iil 1rs évolulioiis. Souvent le (irand-papa llciitelberi;, qui n'y eulriul.iil riiii, se mettait de la |Mrlie, et manœuvrait avec un si'rieut el un air gaiiclic dont llraudt , qui n'était pas un rieur , ne pouvait s'impèclu'r de rire; Crcttlc observait tout à travers une cliarmille , et jetait un aliricol ou une pètlie au milieu du bataillon; aussitôt les rani;s étaient rompus; c'était ii qui arriverait le premier. Hrandt envoyait sa t'enime au diable , et s!i feiiinie recommençait dès qu'il avait relormé sa troupe ; et le bussard de jurer de plus belle , et Creltle de rire , et Sophie et Wcrner d'accourir , et de se mùler à ces jeux. Puis le yoùter en commun ; puis des courses sur des rocliers escarpés, au pied deiciiiels serpente un ruisseau limpide et poissonneui. La fraicbeur , la transparence de l'eau invitent à descendre. Sopbie dépose sur la mousse , qui couvre la rocbe , son petit :>oulier et son bas blanc ; la Vii(;ue bouillonnante vient se briser sur sa
consiun peu
Il fallait voir Brandt oubliant ses compagnes, courant sur les remparts de Blekède , Joseph sur un bras et Charles sur l'autre.
jambe d'albâtre. La nasse fatale remonte le ruisseau ; l'agile liabitant de l'onde se jette dans le piège en cherchant à l'éviter, Charles et Joseph aident à tirer le filet à terre ; ils s'agitent , ils se démènent ; ils saisissent de leurs deux petites mains la truite et la tanche ; ils les pressent contre leur poitrine ; ils tremblent que leur proie ne s'échappe. On rentre gaiement. La matelote, la friture se préparent ; on soupe à l'ombre d'un tilleul, et l'amour couronne la soirée.
Il faut de la diversité en tout, et particulièrement en promenades : l'œil se rassasie promptcment ! Dans une de ces courses on s'éloigna de la route ordinaire. Une maisonnette que Sophie et Werner ne connaissaient pas encore fiia leur attention. Elle était adossée à la roche , qui la garantissait des vents du nord; une jeune vigne en couvrait le toit en partie, et promettait une ample vendange. En avant était une petite esplanade, qu'une main intelligente et laborieuse avait disputée à la ronce ingrate , et qu'elle avait enfin fertilisée. Le jeune couple s'achemina de ce côté.
Un vieillard était seul au milieu du petit domaine qu'il s'était ainsi créé. Sa taille était haute, sa démarche noble, sa figure , que le temps et le malheur avaient sillonnée de rides , était cependant belle et imposante. 11 s'avança d'un air alTable au-devant de Sophie et de Werner, et leur demanda ce qui lui procurait l'honneur de les voir. — Oserai-je avouer , dit Werner , que nous avons cédé à un mouvement de curiosité?... — Qui maintenant fait idace à un véritable intérêt, ajouta Sophie en saluant le vieillard avec des marques de considération dont il parut flatté. — La curiosité, répondit-il froidement, est toujours stérile et quelquefois offensante; l'alTcction des hommes est trompeuse, et je n'attends plus rien d'eui. La terre couvrira bientôt ces débris , que la nature lui dispute encore : je me sutlirai ; je sais me résigner , et me taire. — Si le respect que vous inspirez, répliqua Sophie , permettait d'insister , je vous prouverais peut-être qu'il est encore des hommes dignes de votre confiance , et même de votre amitié. — La
leur me serait inutile. J'ai en de l'or , des dignités , de la
dération; personne ne peut me rendre ce c|iie j'.ii perdu, et ^...
plus, un peu moins, n'importe pas à mon repos. Mou sort est arrêté. Mon secret e^t tout ce qui me reste ; ne soulevez pas le voile épais dont je me suis enveloppé. Il salua et rentr.i «bel lui.
Sophie et Werner se retirèrent en slli iice , et luarclièrcnt quelque temps en rêvant à ce qu'ils avaient vu. Ils se coiiimuni(iuèrent enfin leurs idées, qui se trouvèrent conformes sur l'état de ce vieillard. C'était sans doute quelque illustre victime de la fortune. .Son langage, ses manières annonçaient un buiiiiue né dans une classe distinguée ; ton extrême médiocrité devait être l'efl'cl des plus cruels revers! làaientils mérités, ou non? de quelle espèce pouvaient ils être? \ oila ce que .Sophie eût voulu savoir, et ce dont Werner cessa bientôt de s'occuper. Les hommes n'ont pas celte sensibilité expiise, ces douces prévenances, ces soins délicats, qui sont le partage d'un scie plus faible , mais plus aimant, el dont l'ànie eipansive embrasse tout ce (pii l'environne. Sophie s'interdit toute espèce de déiSarche qui eiil pu alarmer le vieillard, mais elle ne coiiiballil point le désir de lui être utile. Il trouvait i sa porte tantôt une corbeille de fruits, tantôt (|uelqiie» bouteilles de vin vieux ; un autre jour , c'était un pain blanc ; queUpiifois un fAteau que Sopbie avait fait elle-même ; et c'est le lidele liraiidl qu'ou'chargeait de déposer ces petites oll'randes , et à qui on recommandait bien de ne |)as se laisser surprendre.
Dès que madame avait parlé , Brandt ne savait qu'obéir : il suivait ponctuellement ses instructions. Sans s'inquiéter des malheurs présenls, passés ou futurs du bonhomme, il se glissait de roche eu roche, il épiait l'instant oii le protégé de madame rentrait pour prendre son repas, il plaçait ses provisions à la porte du jardin, et se retirait avec les mêmes précautions.
Le vieillard , malgré son éloignement pour les hommes , n'était pas insensible à des attentions qui lui rendaient la vie plus douce. Il ne doutait pas qu'il ne les dût a la femme charmante qui avait découvert sa retraite , et ses dons ne blessaient pas sa fierté. Il semble que la main d'une femme intéressante ôte au bienfait ce qu'il a d'humiliant. L'homme, à quelque âge , dans quelque position ([u'il soit, tient toujours jiar quelque chose à un sentiment qui nes'cleiiit entièrement qu'avec lui.
Le vieillard do la maisoonotto.
Quand la bienfaitricfe intéresse , on s'y attache nécessairement. On ne convient pas avec soi-même du désir bien .senti de la voir , de l'entendre, mais on serait fâché qu'elle ignorit le prix qu'on attache à ses soins : un misanthrope peut fort bien convenir de cela. Cependant le vieillard ne savait ni le nom ni la demeure de Sophie; il s'était d'ailleurs imposé la loi de ne jamais sortir de son iietit enclos. 11 est pourtant bien dur pour un cœur honnête de recevoir sans cesse , sans j,imais exprimer sa sensibilité. Le vieillard prit un charbon, et traça ces mots en gros caractères sur la porte de son jardin : Je devine ta main qui me suulayi', et je la bénis.
Brandt , qui ne lisait pas mal, déchiffra aisément ce que le vieillard
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avait ticrll. Il lut et relut plusieurs fois, alin de ne pas oublier un mot , et «le pouvoir reinIre ciactt'ini'nt i mudiaue ce qui lui était adressa. Il répéliiit la forniulr en saiitanult- roche en roche; il la répiU^tit le long du chemin ; il la répéta entin à Sophie sans 1» moindre altératiou. I.'aim.ihle femme se la lit répéter à son tour. Si l'on jouit du hien qu'on fait , on jouit aussi de la reconnaissance qu'on inspire : c'est l'intérêt qu'une belle Ame peut retirer de ses avances.
lirandt et Sophie s'entretinrent du vieillard. L'une en parlait avec les égards dus à l'âge, et surtout au malheur; l'autre prétencjdit que c'était un vieux fou , ilont l'originalité faisait tout le mérite. La tolérante Sophie laissait dire Hrandt, et riait même de ses exiiressions burlesques en arrangeant un nouveau panier pour le lendemain. — Il n'écrira plus avec du charbon, disait-elle eu mettant dans celui-ci du papier, des plumes et de l'encre... Mais si je lui répondais... Oui, je le dois. D'ailleurs si la correspondance s'engage, il est impossible qu'il ne se décèle pas , et je grille île savoir qui il est. To'ite femme est toujours un peu curieuse, et dans le fond il n'y a pas grand mal à cela.
(,)uelques bons livres achevèrent d'emplir le panier, et par-dessus le tout était un papier plié, qui ne renfermait que deux lignes : il ne fallait pas eft'rayer le vieillard. On fait (tien peu sanx dimte , mais on craint de vmis déplaire. Si rous vouliez faire connadre vos besoins, on s'empresserait de les prévenir. C'était l'eng.iger indirectement à écrire; c'était là le coup tie maître. On s'applaudit beaucoup de la petite ruse; OD la confia ii Werner, a qui ou ne cachait jamais rien , et ou en attendit l'effet avec impatience.
Le vieillard ne soupçonnait pas qu'on penserait à lui répondre ; le billet de So|)hie lui causa la plus agréable surprise. II le lut avec une satisfaction qui s'accrut à l'aspect des ressources nouvelles qu'on lui olVrait. Depuis longtemps il vivait seul ; il se trouvait tout à coup au milieu d'une société choisie, qui n'a pas les inconvénients de nos cercles tumultueux. Le philosophe , l'historien , le poète , allaient tour à tour charmer ses ennuis, élever son âme, la consoler, et lui rendre ses lorces. Il pouvait maintenant écrire ses réflexions, et c'est encore un plaisir : tout homme veut avoir de l'esprit ; tout homme a ses petites prétentions; tout homme est bien aise d'être auteur.
Il écrivit donc , et les sensations qui l'affectaient passèrent de son cœur sur le papier. Il chanta la bienfaisance et les sentiments qu'elle fait luitre. Son style était élevé, pur, sentimental ; on jieint toujours bien quand on est fortement ému. Il relut, et fut content de lui : tout homme a encore son grain de vanité. — Ahl se dit-il à lui-même, elle lirait ceci avec plaisir. Je ne la connais pas , mais les honnêtes gens ont tous un air de famille; le portrait que j'ai tracé doit être ressemblant : elle se reconnaîtrait sans doute, et me saurait gré de l'avoir appréciée. Mais pourquoi ne me lirait-elle pas? reprenait-il un moment après ; c'est la reconnaissance qui s'exprime : lui offrir ce faible tribut, c'est payer une dette sacrée ; et le papier fut attaché aussitôt à la porte du jardin.
Sophie , enchantée de ce premier succès , s'empressa d'en préparer de nouveaux. Elle écrivait comme elle parlait , comme elle sentait ; elle laissait courir sa plume; et sans apprêt , sans efforts , ses lettres avaient cette teinte de sensibilité, ce tour délicat, cette grâce naïve si familière aux femmes aimables , et que les hommes attrapent si rarement.
Kii-ntôt la correspondance devint régulière et animée ; on s'intéressait mutuellement. Werner lisait avec un plaisir vrai les lettres du vieillard; Sophie les conservait Le vieillard trouvait dans celles qu'on lui adressait un charme qui ne tarda pas à les lui rendre nécessaires. Ce n'était pas de l'amour qu'il ressentait pour Sophie; il n'avait fait que l'entrevoir, et il n'avait aucun des ridicules de son âge : ce n'était pas non plus de l'amitié; c'était ce sentiment délicieux qui tient de la vivacité du premier et de la sagesse de la seconde. Il consacra donc à Sophie tous les momeuls qu'il put dérober au travôil.
Cependant ces lettres , qu'elle aimait t>nt à lire , satisfaisaient son cœur, et refiis'iient tout ii sa curiosité. Même exactitude, mêmes épanchemenls, mais aussi même réserve. Sophie n'était pas exigeante, et le silence de son nouvel ami la blessait; elle eût voulu le connaître... sans doute pour l'aimer davantage. Elle cessa de lui écrire, par un raffinement de délicatesse, ou peut-être par un caprice dont la femme la plus accomplie n'est pas toujours exempte. Le vieillard s'en plaignit... .le crois qu'elle y comptait un peu. — Je me suis fait une douce habitude de vous lire, écrivait-il , et vous me privez tout à cou|i du baume consolant que vous versiez sur mes blessures! Serez-vous plus cruelle que la fortune? — Je m'étais insensiblement attachée à vous, répondit Sophie; j'étais votre amie, vous n'êtes pas le mien. Je vous ai ouvert mon cœur, et vous avez encore des secrets pour moi : l'amitié en conuait elle? Et elle fut encore quelques jours sans écrire.
Le vieillard réfléchissait au parti qu'il devait prendre. Sa répugnance !i se faire connaître était extrême , mais son attachement pour Sophie l'emiKirla sur toute autre considération. Il reprit la plume et trôca ces nioli en soupirant : — Il m'en coûte de me découvrir, il m'en coûterait bien pluii de perdre votre affection. Venez me voir, anicoez-moi l'heurcnx \V erner, vous lui conteriez mon histoire ; j'aime autant qu'il l'entende de ma bouche que de la vôtre. D'ailleurs l'époux qu'une femme telle que vous s'est choisi doit être bon à connaître, (^u'on juge de la joie et de l'empresscmeut de Sophie! Elle cherche.
I elle appelle Werner, elle lui montre le billet du vieillard , elle prend , son bras, et ils s'acheminent vers la maisonnette. Brandt suivait avec quelques provisions.
Sophie , Werner et le vieillard s'abordèrent comme d'anciens amis, impatients de se revoir. Le cœur est ennemi de la contrainte, et les honnêtes gens sympathisent si aisément I On s'assit sous un berceau lie chèvrefeuille. Sophie fit les honneurs du petit repas qu'elle avait apporté : Brandt se retira. Les jeunes époux se turent, et regardèrent le vieillard d'un air qui l'invitait à parler. — J'exige de vous, leur dit il, le secret le plus inviolable sur ce que je vais vous confier. Si j'étais connu dans cette contrée, je serais exposé aux importunités, à 1 la pitié insultante, au mépris, qu'on jirodigue si facilement au malheur. I On lui répondit de la manière la plus propre à le rassurer, et il ret prit ainsi : — Vous m'avez accusé, madame, de n'être pas votre ami ; je le suis depuis le moment où j'ai reçu votre première lettre. Vous m'avez reproché de ne m'être pas ouvert à vous , quand vous me laissiez lire au fond de votre cœur. Quelle différence ! vous m'entreteniez de votre félicité ; on aime ii parler de son bonheur , on y ajoute en le déposant dans le sein de l'amitié. Je n'ai, moi , à vous raconter qu'une longue suite de calamités dont l'histoire affectera votre âme sans atténuer mes douleurs. N'importe, vous le voulez, il ne dépend plus de moi de vous rien refuser. Je suis Tékéli.
Au nom de cet homme extraordinaire, soldat et général dès l'âge de quinze ans , couibatlant les oppresseurs de son pays , couronné roi de Hongrie, prince souverain de Tnmsylvanie , et mettant l'empire d'Allemagne à deux doigts de sa perte, VVerner fut saisi d'étonncmeut et de respect. Il se leva et écouta son récit debout et découvert.