‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 355 sur 379 · ISTOIRE SB TÉKÉLI · texte numérisé non relu

ISTOIRE SB TÉKÉLI

« Les Turcs avaient laissé respirer les Hongrois pendant la guerre de trente ans qui ravagea l'Allemagne ; les conquêtes d'Amurat IV en Perse l'avaient empêché de tourner ses armes contre les Etats chrétiens. La Transylvanie entière appartenait à des princes que les empereurs étaient obligés de ménager ; le reste de la Hongrie jouissait de ses privilèges. Léopold monta sur le trône impérial. Jaloux de ses droits et dépourvu des qualités qui font les grands souverains, il opprima des sujets qui pouvaient lui être utiles , et dont le mécontentement lui devint funeste.

» Cependant Léopold n'était pas né méchant. Maintenant que l'âge a calmé le feu de ses passions; j'aime à lui rendre justice. Il était sérieux, mais affable ; il eût passé pour un prince généreux s'il eût su donner à propos : il ne fut que prodigue, parce qu'il donna sans discernement. Il acquit , dans les guerres continuelles qu'il soutint , une âpreté de caractère que Furmonta souvent sa bonté naturelle. Le plus grand de ses défauts fut son extrême facilité. Il se livra entièrement à

j des ministres qui abusèrent de leur ascendant pour assouvir la plus sordide avarice; de là les impôts excessifs, les vexations, les assassinats juridiques ; de là les révolutions, les guerres, les maux incalculables qui affligèrent la Hongrie.

» Le Hongrois, brave, et par conséquent fier, reconnaissait un chef, et ne voulait pas de maître. La violation de ses privilèges l'irrita ; et quand un peuple belliqueux prend les armes, il ne les dépose pas aisément. Les Hongrois se rallièrent autour des principaux seigneurs du pays. Mon père, Etienne Tékéli, tenait entre eux un rang distingué que lui assuraient sa fortune et ses qualités personnelles. 11 ne balança point à accepter le commandement qu'on lui déférait. Il aimait son pays ; il avait d'ailleurs des injures personnelles à venger ; le sang de ses parents, de ses amis, avait coulé à Vienne sur les échafauds : on l'accusait lui-même d'avoir conspiré avec un comte de Serin qu'il ne connaissait pas. La conspiration fut le prétexte , et ses grandes richesses le motif d'une accusation dénuée de fondement. C'est à la faveur de ce

1 mot terrible cons/)ira(eur , que les tyrans de tous les siècles se sont impunément défaits de ceux qui leur portaient ombrage.

I )) Léopold fit marcher des troupes contre le château de Kewes, oit mon père s'était retiré avec l'élite de la noblesse hongroise. Je sortais à peine de l'enfance; mes yeux s'ouvrirent, pour ainsi dire, au bruit des armes. Je fus témoin des excès auxquels se livrèrent froidement

i des hommes pour des intérêts qui leur sont étrangers ou qu'ils ne con-

î naissent pas. Les Impériaux attaquaient avec fureur des opprimés qu'ils devaient plaindre ; ceux-ci se défendaient avec le courage du désespoir. Mon père était partout , et partout j'étais à ses côtés. Ses leçons et son exemple me faisaient surmonter la crainte qu'inspire à tout être pensant le spectacle de la destruction. Habitants paisibles des villes , si le tourbillon qui vous entraîne vous permettait de réfléchir, si vous osiez vous occuper des générations passées, quelle amertume se mêlerait à

1 vos plaisirs! L'homme, comme le ver, vit sur les cadavres. Oii est la

! poussière qui n'ait pas été animée ? Les couches extérieures de la terre sont formées des cendres de ses habitants : la bêche et la charme la-

; bourent les débris de nos ancêtres; nous folâtrons avec insensibilité sur ks ruines de l'espèce humaine, et nous foulons d'un pied léger des cités ensevelies.

» L( s murs du château de Kewes s'écroulaient sous le feu soutenu d'une nombreuse artillerie. On s'attendait à un assaut général, et on

' £|iiei>de bislunquc

LES BAUONS DE FELSIIEIM.

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ne parlait pas de se rendre : on se prt'parait Ji mourir. Mon père fut tout à coup saisi ilc conMilsions qui n'él.iiiiit pas nslurellcs. On !e porta clifz lui : je le suivis <ii plturanl. — Je uirurs, me ilit-il, <!«' la uain de uns ennemis: les barh.ires n'ont pu nie vaincre ^ ils m'ont empoisonui'. Vis pour venger ton dëploralile père et soutenir les droits de ton pays. Il expira,

• J'avais alors quinze ans. Je me trouvais sans support, sans guide, eiposO a ee que l'infortune a de riyueurs. J'i'lais seul an milieu d'une foule de guerriers à qui mou nom imprimait le respeet, mais à qui mon eitréme jeunesse n'inspir.iit pas de confiance. Effrayé de cet nliandon général, je me jetai dans les bns «l'un vieil écuyer à qui la mémoire de mon père était chère, et qui se cliiigea de me sauver. Il me revêtit des livrées de la misère; il me fil sortir du château; et i l'aide de ses instructions je traversai le camp des Impériaiu en leur vendant de l'eau-de-vie.

• J'arrivai à la tête des retranchements que les Hongrois avaient élevés à trois milles, sur la route de Kewes. Je me nommai aui avantpostes, et je fus conduit au quartier du comte Ragotti, qui commandait ce petit corps. Il ne vit eu moi qu'un faible enfant incapable de rien entreprendre, et, après in'avoir donné quelques marques d'affection, il me laissa avec sa fille, qui déjà n'avait plus d'autre asile que lis camps. Elle était à peu près de mon âge , mais son jugement él.ùl plus formé que le mien. Elle était belle comme madame, sensible comme elle , et elle avait dans le caractère une énergie que la nature accorde rarement, même aux hommes. Elle blâma ma timidité, elle me reprocha mou inaction. Soit que je portasse en moi ces germes de valeur qu'un instant développe , soit que les accents d'Amalie eussent une force irrésistible, je devins soldat en l'écoutant. Mon sang s'enflamma , mes yeux s'allumèrent , je pris des armes et je jurai de ne les déposer qu'après avoir versé le sang des meurtriers de mon père.

• Nous apprîmes bientôt que le château de Kewes était emporté, que les lmpériau.x m'avaient cherché, qu'ils avaient découvert ma retraite , et qu'ils marchaient sur nos retranchements, llélas ! de quoi étais-je coupable ? On avait ravagé , confisqué les possessions de mon père ; il ne me restait que son nom , et ce nom était un crime. — Nous vous défendrons, me dit le comte Ragotzi ; mais souvenez-vous qu'il est des hommes pour qui l'obscurité est un opprobre. Vous êtes comptable envers vos ancêtres de votre conduite future. Vous n'avez que le choix d'illustrer votre nom ou de le déshonorer. Amalie me serra la main , et je volai au combat.

» Il fut terrible. Trois fois nous repoussâmes les assaillants avec une perte effrayante; ils retinrent à la charge avec un acharnement nouveau. Le comte Ragotzi tomba mort à mes côtés. J'osai le remplacer; et, à force de valeur et de prudence, je méritai l'honneur de commander à ces braves gens. La nuit sépara les combattants. Je sentis que je serais infailliblement forcé le lendemain, et je pensai à faire ma retraite à la faveur des ténèbres. Pendant qu'on exécutait mes ordres, je cherchai Ajualie, et je la trouvai calme au milieu des horreurs qui l'environnaient. Je craignais de lui annoncer la mort de son père : elle me prévint : — On ne pleure pas les héros, me dit-elle, on les imite et on les venge. Notre position, nos intérêts sont les mêmes. Nous sommes orphelins l'un et l'autre ; nous avons tout perdu : unissons nos malheurs, roidissons-nous contre la fortune et réparons ses injustices.

• Je ne savais encore ce que c'est que l'amour, et déjà je sentais sa puissance, La proposition d'Amalie me combla de joie sans que j'en démélasse la cause. Sou extrême beauté, le mélange le plus extraordinaire d'héroïsme et de sensibilité, tout en elle était fait pour séduire un enfant qui n'avait rien vu encore et qui portait dans son sein le principe d'^s passions les plus violentes. Je pris sa main , je l'entraînai sur mes pas, je me mis à la tête de ma troupe , et nous sortîmes des retranchements dans le plus grand silence. Nous marchâmes toute la nuit dans des chemins creux et difficiles. Amalie souffrait horriblement, ses forces ne répondaient pas à sou courage. Je ia soutenais, je la portais, je faisais des efforts incroyables; je serais mort plutôt que de l'abandonner. Deux Hongrois eurent pitié d'elle et de moi. Ils coupèrent 'des branches, en formèrent un brancard , sur lequel nous la plaçâmes, et mes soldats la portèrent tour à tour.

» \xi point du jour j'arrêtai ma troupe , j'assemblai les officiers et je les consultai sur le parti que nous avions à prendre. Ma confiance les flatta, ma modestie m'acquit leur attachement. Il fut décidé que nous ne pouvions tenir la campagne, qu'on se disperserait, que chacun rentrerait dans ses foyers jusqu'à la première occasion de reprendre les armes; quej'irais, moi, solliciter des secours de Michel Abaffi, prince de Transylvanie; que, pendant mon absence , mes amis s'attacheraient à grossir mon parti , et que je leur écrirais quand le moment de se rassembler serait arrivé. Ils me donnèrent ce qu'ils avaient d'argent, nous nous embrassâmes tous, on allait se séparer... — Et moi, me dit Amalie avec un regard suppliant, et moi, que vais je devenir? — Je n'ose vous proposer de partager mon sort, lui répondis-je ; jusqu'ici je De prévois que des revers; mais si j'avais un sceptre, je le mettrais à »os pieds. — Je ne veux que votre cœur, répliqua-telle, et je serai heureuse de le posséder, si vous vous montrez digne du mien. Je la pressai dans mes bras, et ce fut du milieu d'un camp et du tumulte des armes que le ciel reçut les premiers serments de deux enfants proscrits, ^gitifs, et ne possédant au monde que leur amour et l'espérance.

• La présence de nos compagnonn d'armes avait soutenu notre courage. Nous n'éiiroiivâines, après leur depirl, que le sentiiiient de notre faiblesse. Nous étions seuls, •lans expérience, incertains de la route que nous devions tenir, des dispositions des habiUnts de la plupart des villes qu'il fnidnilt triveracr; un magnifique surtout cpic m'avait donné le comte Ragotzi, les riche» vêtements d'Amalie, sa beauté, me» armes brillantes, tout dev.iit nous déceler: nous tiimbâme» dans un découragement absolu. Amalie s'assit sur le bord d'un ravin et pleura amèrement. Je me ]ila(;ii près d'elle, et je la consolai; j'oubliai mes propres craintes pour ne m'occuper quedes siennes. Ma voii fit aur elle l'effet que la sienne avait produit sur moi quelques heures auparavant. Je lui avais dû mes premiers exploits : elle me dut un retour de courage qui ne s'est plus <lémenti pendant le reste de sa vie.

X Nous nous levâmes , et nous tirâmes vers Maklar. Noiu n'avions pgs marché deux heures, que nous découvrîmes quelques hussards autricliii'iis qui couraient la campagne et qui poussaient droit de notre côlé. Je me disposais à défendre ma compagne et à vendre chèremeiit ma vie. — La résistmcc serait inutile, me dit-elle, et assurerait notre perte. Nous nous jetâmes ilerrière une haie, et nous nous tjpimes dans une pièce de blé. Hientùt nous entendîmes le galop des chevaux , qui ne passèrent pas à vingt pas de nous; nous démêlâmes une voix qui disait : Ce sont eux, sans doute; nous les joindrons. Nous n'osions respirer ; Amalie nie pressait contre son sein ; nos cœurs battaient avec une extrême violence,

» Le bruit s'éloigna insensiblement. Je levai la tète , et je ne vis plus ])ersonne. Nous nous consullâmes un moment, et nous résolûmes de nous cacher dans un bois qui était sur notre gauche , et d'y attendre la nuit. Nous filâmes le long de la haie, et nous allions descendre un chemin creux que nous pouvions suivre sans être aperçus de la {tlaiue, lorsque au détour de la haie nous tombâmes sur deux hussards.. Ils buvaient , assis sur l'herbe , et leurs chevaux paissaient à quelques pas d'eux. Il fallait se rendre ou se battre; je ne balançai pas. Pour ne pas succomber, il n'y avait qu'un parti à prendre : c'était de les prévenir. Je m'avançai sur le premier , et , avant qu'il pût se reconnaître, je lui fis sauter la cervelle; le second se leva brusquement et courut prendre ses armes à l'arçon de sa selle ; je l'ajustai , et je lui cassai les reins d'un coup de carabine. Je détachai les chevaux ; j'aidai Amalie à monter sur un, je sautai sur l'autre, et nous poussâmes nos montures : il était temps. Le bruit des armes avait été entendu du détachement qui avait passé près de nous. Il retourna sur ses pas et se mit à notre poursuite. Nous n'avions ni éperons, ni fouet; nos ennemis gagnaient considérablement sur nous; heureusement nous avions un grand quart de lieue en avant, et nous entrâmes dans le bois avant qu'ils pussent nous joindre,

» Nous nous enfonçâmes dans un fourré, où il nous parut impossible qu'on vînt chercher des gens armés et qu'on savait décidés à se détendre. Je marchais le premier, et je n'avançais qu'en écartant ou en coupant avec mon' sabre les ronces et les branches qui s'opposaient à notre passage. Après une demi-heure de travail, nous parvînmes à une percée de vingt à trente toises de circonférence. Nous crûmes pouvoir nous arrêter à cet endroit. Nous descendîmes de cheval; nous fîmes le tour de cette nouvelle forteresse , et nous la jugeâmes inaccessible. On pouvait à ia vérité y pénétrer par les mêmes moyens que nous; mais il n'était pas à présumer que tous perçassent à la fois, et ils devaient se livrer à nous les uns après les autres. Nous nous assîmes au milieu de cette esplanade ; nous rangeâmes autour de nous nos armes et celles des deux hussards : j'avais quinze coups à tirer , et nous n'avions affaire qu'à sept ou huit hommes.

u Nous prêtâmes longtemps l'oreille, et nous n'entendîmes rien. L'idée du danger s'affaiblit, selon qu'il parut s'éloigner davantage; mais, à mesure que nos sens se calmaient, un besoin impérieux se développait avec plus de force. Nous avions marché toute la nuit précédente et une partie de la journée, et nous n'avions pris aucune nourriture. Je cherchai d'abord dans les buissons qui nous environnaient : ils ne produisaient que quelques fruits sauvages sans goût et en trèspetite quantité. Sans une réflexion d'Amalie, il eût fallu continuer notre route et nous exposer à des périls nouveaux ; elle pensa que des hussards éloignés de leurs corps devaient avoir quelques provisions. Elle visita les porte-manteaux : elle y trouva les rations de deux jours et une gourde remplie d'un vin supportable. Nous reprimes nos forces, et notre courage se ranima.

> Ce fut alors que la fatigue commença à se faire sentir, Amalie surtout était excédée. Je l'enveloppai dans un des manteaux, je plaçai sa tête sur mes genoux , elle s'endormit et je veillai sur elle. Sa beauté, la douce chaleur de son haleine, mon amour, mon innocence même , tout rendait ce moment dangereux. Je ne pensais pas à résister au charme qui m'entraînait. Je lui |>rodiguai les plus douces caresses ; elle s'éveilla; elle me sourit; et sans autre maître que la nature, je devins son époux et je m'endormis dans ses bras.

» Qaeh moments que ceux oii l'âme s'ouvre pour la première fois au bonheur! jamaic je ne me suis rappelé ceux-ci sans verser des larmes de tendresse. Nous oubliâmes que la mort planait sur nos têtes, que noire triste patrie atlend.iit tout de nos efforts; nous ne pensâmes qu'à aimer, et nous ne sortîmes de ce lieu d'enchantement que lorsque nos provisions furent épuisées: c'était, je crois, le troiuème jour.

LES BARONS DE FELSHEIM

» Adieu, prairie charmante, disait Aiiialic en remontant à cheval; adifii jusqu'à des tenips plus fortunt's! Si nous délivrons notre patrie, nous te reverrons; oui, nous la reverrons, n'est il pas vrai, mon ami? [Nous bâtirons une maison au lieu même oii nous avons cunuu les délices di' l'amour. Hélas! je l'ai revue, cette prairie, mais seul, mais lorsque Il Hongrie fut rentrée sous le joug, et qu'il ne m'était plus permis de m y arrêter.

• ^ous marchâmes au hasard et nous suivîmes la première route qui se présenta. ÎN'ous parlions de nos affaires politiques, de nos affaires de rœur, nous étions dans la jilus parfaite sécurité. Ji n'était ))as vraisem- Mahle que quehpies hussards eussent [lassé plusieurs jours aussi éloignés lie leur colonne; ils pouvaient être rencoutrés i)ar un parti hongrois qui ne leur eut pas fait de quartier. Les guerres de factions sont des (juerresde passions, et les passions se font un jeu d'autrager l'iuunanité.

i> En tirant sur la droite , nous devions trouver les bords de la Teiss, et en remontant ou en descendant, selon que nous nous serions plus ou moins écartés, nous devions facilejuent arriver à Pily, et passer de là à Kiskore, oii j'avais oui dire que les insurgés avaient de nombreux ]< irtisans. Un autre danger nous menaçait. Il était d'autant ]>lus à craindre, que les projets les plus perfides se dérobaient sous l'apparence de l'amitié , et que nous étions confiants comme on l'est quand ou ue connaît pas les hommes.

• INous arrivâmes en effet sur les bords de la Teiss, et nous cherchions quelqu'un qui pût nous indiquer la situation de Pily. Un château d'assez belle apparence s'offrit à nous, et nous y entrâmes sans rclleiion. Il appartenait au baron Carall'a, dont le fils fut depuis arrêté quatre ans, sous la forteresse de Montgatz, par cette Amalie qui cachait sous les formes des Grâces les talents d'un général consommé.

" L% vieux Caraffa nous reçut avec des marques d'affection qui d'abord pouvaient être sincères. Il nous interrogea , et nous répondîmes avec la franchise naturelle à notre âge. Nous le trompâmes sur un seul point. Il nous était fmpossihle d'être un moment l'un sans l'autre, et nous lui dîmes que nous étions mariés. Mariés à cet âge ! des enfants pouvaient seuls se flatter de le persuader. Caraffa feignit de nous croire; il s'efforça même de sourire; il nous caressa beaucoup pendant le souper; il parut très-attaché au parti hongrois, et je crus ce qu'il voulut.

» Il tenait en secret pour l'empereur. Son fils était à son service, et il se flattait en nous livrant d'assurer sa fortune. Il avait un nombreux domestique, il pouvait nous arrêter à l'instant; mais j'avais mon sabre et mes pistolets à ma ceinture : ce fut sans doute ce qui le décida à dissimuler.

» C,)uand nous voulûmes nous retirer, on nous conduisit à un appartement de plusieurs pièces dans le fond desquelles était la-chambre à coucher. Amalie avait observé le silence pendant que nous étions à table; elle avait écouté attentivement, et elle me rappela certaines e\pressions de Caraffa qui lui paraissaient suspectes. Je condamnai d'abord sa déhance , et bientôt je revins à son sentiment : -pouvais-je voir et penser autrement que par elle ? Je n'eus pas plutôt adopté ses soupçons, que je m'empressai de les vérifier. J'ouvris les croisées de notre appartement : la rivière mouillait le pied des murs. Je retournai à la porte par où nous étions entrés : la serrure était fermée à double tour. Nous ne jiouvions nous échajiper : il était clair qu'on avait résolu notre perte.

» Si j'avais été seul, je n'aurais pas balancé, j'aurais enfoncé la porte et je me serais ouvert un passage les armes à la main ; mais Amalie pouvait être la première victime de mon impétuosité, et sa vie m'était plus chère que la mienne. Nous éteignîmes les bougies, pour faire croire que nous reposions. Nous tînmes conseil, et nousjugeâmes que la ruse étiiit le seul moyen qu'il fût possible d'employer. Je regardai de nouveau par les croisées : point de barque , et par conséquent personne qui nous épiât au pied des murs. La Teiss est large en cet endroit, et il était assez difficile qu'on pût nous observer de la rive opposée : d'ailleurs le péril était imminent, et il fallait tout braver pour s'y soustraire.

• Nous coupâmes nos draps par bandes; je démontai une porte d'armoire; je la descendis jus:[u'au niveau de l'eau, et j'attachai le bout de la bande au pied d'une forte table. Je passai une autre toile sous les bras et sous les cuisses d'Amalie, et, au moyen d'un double tour sur le montant de la croisée, elle glissa doucement. Quand elle fut en bas , ellcsaisit la bande de toile qui tenait la porte, elle l'attira sous ses pieds et s'y ]>laca facilement. Je descendis après elle, je coupai la toile, et le courant nous emporta. Il nous fut impossible de gouverner ce frêle radeau : nous étions constamment occupés à nous soutenir l'un l'autre. La rapidité du courant nous força de nous tenir à genoux, et nous suivîmes quelque temps le hl de la rivière, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Nous abordâmes enfin à une petite île couverte de saules et d'osiers. Un pécheur y tendait des lignes mortes. Amalie avait l'organe infiniment doux ; elle lui parla, et nous l'approchâmes sans qu'il conçût d'alarmes. Sa nacelle était atUtthée au rivage, je la vis , et je me déterminai à l'insLint. Je lui mis le j)islolet sur la gorge, et je lui ordonnai de nous conduire à Kiskore. Il obéit sans répliquer.

• Il fallait remonter la Teiss, et repasser sous le château de Caraffa. Je ramais avec le pêcheur, je l'encourageais par des promesses, par des menaces, et Amalie, tw pistolet de chaque main, lui ôtait jusi^u'à

la pensée de nuire à nos projets. Nous arrivâmes devant les murs du fatal château. On s'était aperçu de notre évasion. Des valets armés de carabines parcouraient la campaRiie avec des flambeaux allumés. Une partie du roc qui supportait cet édifice s'avançait au-dessus de l'eau , nous eûmes à peine le temps d'y cacher notre barque. Nous entendîmes distinctement Caraffa qui excitait ses gens et qui promettait de l'or à quiconque nous prendrait en vie. Je menaçai le pêcheur de le tuer, s'il faisait un mouvement.

» Caraffa ne pouvait douter que nous n'eussions descendu la rivière sur la porte que nous avions prise chez lui : personne au monde ne l'aurait remontée dans l'état où nous étions. 11 suivit le courant avec ses satellites, et à peine eûmes-nous perdu de vue les flambeaux, que nous sortîmes de notre cavité. Nous ramâmes de nouveau, nous redoublâmes d'efforts, et nous arrivâmes avant le jour sous le pont de Kiskore...

)' Cette ville est située dans une île que forment deux bras de la Teiss. Sa position, et les ouvrages qui la défendent la mettent à couvert des courses des Impériaux, qui n'étaient pas encore rassemblés en corps d'armée. C'est dans cette place que s'étaient réunis quatre à cinq mille Hongrois fidèles à la bonne cause. Il n'y restait pas un sujet de l'empereur.

» Je payai généreusement le pêcheur et je le renvoyai. Nous fûmes arrêtés à un poste qu'on avait établi à la tête du pont. L'officier qui le commandait nous demanda qui nous étions. Je ne balançai pas : je nommai Ragotzi et Tékéli.

» Au nom de ces deux héros, premières victimes de l'oppression, l'officier resta frappé d'étonnement et de respect. Il nous regardait avec attendrissement : des larmes mouillaient sa paupière. — 'Tékéli ! Ragolzi ! disait-il d'une voix étouffée... C'est le fils , c'est la fille de nos plus zélés défenseurs que nous possédons dans nos murs ! Qu'on coure, qu'on amène Belleski !

» Belleski commandait dans la place. C'était un de ces hommes que l'orgueil des cours laisse à l'écart et à qui il ne faut qu'une occasion pour faire éclater des talents distingués. Il vint nous prendre à la tête d'une garde nombreuse et nous conduisit au gouvernement. Eu un instant le bruit de notre arrivée se répandit dans la ville; la foule s'assembla autour de l'hôtel; chacun voulait nous voir, nous parler, applaudir aux exploits de nos pères et à mes premiers faits d'armes. Nous répondîmes aux empressements de ce peuple généreux ; nous parûmes, nous nous mêlâmes aux soldats, aux citoyens, aux femmes, aux vieillards. Notre jeunesse , notre affabilité , notre courage portèrent l'enthousiasme jusqu'à l'ivresse. La ville fut illuminée, des tables furent dressées dans les nies, et on marquait d'une branche de chêne celles où nous nous étions arrêtés. Telles sont les vicissitudes de la vie : j'étais proscrit à Vienne, et je triomphais à Kiskore.

» Dès que nous pûmes disposer de nous, Belleski nous fit prendre du repos. L'amour et l'héroïsme, ces passions des grandes âmes, nous occupèrent une partie de la nuit. Amalie me voyait à la tête d'une armée, à l'âge où l'on est à peine soldat! je cherchais, j'attaquais, je battais Léopold; il fuyait de sa capitale, son trône s'écroulait devant moi, la Hongrie était libre, nos pères étaient vengés. Si Mustapha eût été un homme, ces chimères se réalisaient.

"Nous trouvâmes à notre réveil des vêtements de différentes tailles, enrichis de ce que le luxe a de plus recherché. Nous nous habillâmes. Qu'Amalie ét.ait belle! je ne me lassais pas de l'admirer. Les bataillons ét.ient rassemblés sur la place du gouvernement. Nous descendîmes, et nous fûmes reçus au bruit de la mousqueterie et des acclamations de l'armée. — Mort aux tyrans! m'écriai-je , et soutien à nos droits! Ce cri fut répété dans tous les rangs. Amalie portait une magnifique ceinture : elle la coupa en morceaux, et en attacha un aux cravates de chaque drapeau. — Yive Tékéli ! vive Ragotzi ! vivent leurs dignes enfants! répétait-on de toutes parts. J'ai depuis reçu de plus grands honneurs à la tête de quatre cent mille hommes, etj'en ai été moins flaiié. Je jouissais, pour la première fois, du tribut qu'on offre aux héros, eî je ne connaissais encore que l'espoir d'en être digne un jour.

• Quand les Hongrois surent la manière infâme dont Caraffa s'était conduit envers nous, ils demandèrent sa tête à grands cris, et Béllesl.i fut contraint de se mettre à la tête de ceux qui voulaient marcher contre lui. J'étais bien jeune encore, mais j'avais déjà trop de grandeur pour me venger par un assassinat. Si Caraffa avait eu dix mille hommes, j'aurais été le combattre, le-vaincre, ou tomber sous ses coups. 11 n'était entouré que de quelques valets qui ne méritaient pas l'honneur d'être attaqués par des hommes tels que nous. — C'est contre Léopold, dis-je à ces braves Hongrois, qu'il faut diriger nos efforts; c'est sur lui qu'il faut punir les vexations qui nous ont mis les armes à la main ; mais égorger un particulier sans défense , c'est le métier des brigands, et je ne vois ici que des soldats. — Je suis contente de toi, me dit Amalie, et elle m'embrassa.

» Ces flots, qu'un mot avait soulevés, se calmèrent avec la même facilité. Tel est le peuple : il frappe ou pardonne au gré de ceux qui le dirigent. Etres privilégiés , que les circonstances ont placés à la tête des nations, vous seuls leur inspirez des vertus, ou leur communiquez vos vices; vous seuls êtes les causes et les garants de leurs excès : tremblez d'abuser de votre puissance; la postérité vous attend : c'est elle qui juge les hommes.

LES BARONS DE FËLSHEIN

» Nous nous conctTlAmc» avec Bflleski «ur tes mesures que nous avions à prenilri'. Il avait servi en Transylvanie, et il connaissait Alialli : c'était un prince facile et bon, t'j;aleinent incapalile «le grands crimes et de (;ranilrs choses. Il devait grossir la liste de ces souverains obscurs dont les noms ne sont consignés dans l'histoire «|iie comme des épofiues qui servent à la chronoloi;ie. La princesse, vive, enjouée, spirituelle, avait pris sur lui un ascendant absolu. C'est d'elle seule que dépendait le succès de nos démarches, et je m'en applaudis en secret. J'adorais Âmalie, mais je n'étais pas fàcbé d'avoir à traiter avec une femme de ce caractère. Je joignais beaucoup d'esprit naturel i la figure la plus heureuse et a la taille la mieux jirise : ces avantages devaient la disposer favorablement. Ce temps esl si loin de moi, que je peux le rappeler Sans être accusé de vanité.

» Hellrski ne voulait pas que nous parussions à la cour de llermansladt comme des aventuriers; il prit le temps nécessaire pour nous former un train conforme à la mission honorable dont nous étions chargés, et je consacrai ces jours de loisir à l'élude de la guerre.

» Le jour du départ approchait, lorsque Âmaliu me prit par la main, el me conduisit dans le cabinet de Belleski. — Le ciel a reçu nos serments, me dit-elle d'un ton auguste ; c'est assez pour vous et moi , mais l'opinion est la reine du monde. Je ne dois pas rougir à la cour d'Abatli , et je n'y puis paraiire décemment qu'avec le titre de votre épouse. C'était r.emptir mes vcrui les plus doui. Helleski donna ses ordres à l'instant. L'autel fut paré, l'encens fuma, nous fûmes unis pour jamais.

>i Enfin le moment arriva oii nous devions quitter celle ville hospitalière. Belleski me ht monter avec ma femme dans un superbe carrosse ; trente domestiques des deux seies étaient à cheval , ou dans différentes voitures ; deiu cents hussards, parfaitement montés , se présentèrent pour nous servir d'escorte; plusieurs chariots chargés de nos elYets et des provisions nécessaires pour la route, fermaient le convoi. Belleski nous embrassa tendrement, et nous sortîmes de Kiskore, comblés de marques d'affection et des bienfaits de ses habitants.

« iN'ous arrivâmes sur les frontières de la Transylvanie sans éprouver le moindre retard. Presque tout le pays était du parti, et ceux qui restaient attachés à l'empereur étaient dispersés, et en trop petit nombre pour pouvoir entreprendre rien contre la troupe d'élite que j'avais avec moi. iVous nous arrêtâmes à Lugos, dernière ville de Hongrie, d'oii je dépêchai à Abalïi un otficier intelligent et sûr. Je n'avais pas cru devoir entrer en armes dans les Etats de ce prince sans en avoir obtenu l'agrément. Je lui écrivis une lettre pressante, j'en adressai une infiniment flatteuse à la princesse et, en attendant le retour de mon courrier, je traçai mon plan de campagne. Les othciers de l'empereur l'ont depuis admiré. Je n'avais pas d'expérience, mais j'étais né général.

» La réponse d'Abafti fut plus favorable que nous avions osé l'espérer. Après nous avoir marqué la plus haute considération pour la mémoire de nos pères, il nous invitait à nous rendre à sa cour. Des logements étaient préparés pour nous et notre suite, des fonds assignés pour noire subsistance , et il terminait par la plus flatteuse des promesses celle de faire entrer en Hongrie une armée aussi forte que les circonstances le permettraient.

» Après ce qui nous était arrivé chez Caraffa, il était bien naturel de se défier des protestations d'une bienveillance aussi prématurée. Je ne savais si je devais me mettre entre les mains d'Aballi ; mon épouse craignait de me rien conseiller. Cependant, s'il était dangereux de nous rendre à l'invitation du prince, il ne l'était pas moins de retourner sur nos pas. Cette démarche m'ôt;iit sans retour la confiance et l'estime des Hongrois. Hs ne verraient plus en moi qu'un enfant sans caractère, indigne de servir leur cause et de les commander : cette considération l'emporta, et nous partîmes à l'instant pour Hermansladl.

• Nous y arrivâmes le cinquième jour au soir, -et le prince voulut nous voir aussitôt. Il nous reçut dans l'appartement de la princesse. Nous mimes un genou en terre en les abordant; ils nous relevèrent, et nous embrassèrent avec une affection qui ne me parut pas étudiée.

M Après les premiers compliments, la conversation tomba sur l'état de nos affaires, sur les espérances du parti hongrois, et sur mes desseins particuliers. Après avoir satisfait le prince sur les deux premiers articles, je lui montrai mon plan de campagne. 11 l'examina avec un seigneur qui paraissait cire auprès de lui dans la plus grande faveur. Ils se parlaient bas, et me regardaient par intervalles avec un air de satisfaction qui ne m'échappa point. — Si jeune encore, et tant de talents: s'écria enfin le prince. Oui, vous aurez une armée, et c'est vous qui la commanderez.

> <)n nous conduisit au quartier qui nous était destiné ; c'était une aile du palais, où on avait réuni l'utile à ce qu'on avait jugé devoir nous être agréable. Un officier, chargé de nous recevoir, nous ouvrit tout, et nous fit remarquer, entre autres choses, une cassette qui renfermait vingt mille ducats.

• Quand no'us fûmes seuls, je parlai à mon épouse de l'étonnante réception que nous faisait le prince de Transylvanie. J'avais rcm^irqué que la princesse avait traité Amalie avec une bonté qui avait au^silôt établi la confiance; la conversation était vive et animée, et je me flattai que ma jeune épouse aurait démêlé queliiu'un des motifs qui déterminaient la conduite du prince à notre égard. Je ne me trompii pas. En nssurant la princesse de notre reconnaissance, elle av.at adroitement glissé quelques mots sur l'étounement oii la jetaient des bienfaits

I que nous n'avions pas encore mérités. La princesse, dont le caractère I était eiaeteiiieiil coiifurnie à l'idi'e que m'en avait donnée Belleski, lui dévoila, sans la moindre dlffieulié, les secrets du cabinet de Hermanstadt. Le prince, tribut lire de Maiioiiiet IV, était pjrf..iteiiient bien dans son esprit; le Millau ne lui avait pas caché l'iiiteiition oii il était de rompre avec Léopold à l,i première occasion. .Ses Etats, épuisés par j des guerres continuelles, ne devaient lias opposer une forte rtsistaiice aux armes ottomanes. ,\haHi sentait ipi'en me donnant une armée, il j attirerait sur lui les efforts de l'empire d'Allemagne, et qu'alors Ma- , bomet paraîtrait forcé de secourir son tributaire. Ces idées étaient si simples et si naturelles, qu'il était impossible de chercher d'autres raisons des faveurs dont on nous coiiililait.

u l'endant que les différents corps ipii devaient composer mon armée se mettaient en marrhe de toutes parts, et se rassemblaient à Clausembourg, la cour de Ilermanstadt se livrait à tous les plaisirs. Chaque jour était marqué par une fête, dont Amalie et la princesse faisaient le principal ornement. La princesse était dans tout l'éclat de sa beauté : elle avait à peine trente ans. Elle paraissait moins attachée k son mari qu'à son rang; cependant sa réputation ne souffrait ni de sa frivolité ni même de son inconséquence : elle savait qu'elle était belle, elle aimait à se l'entendre dire. Elle cherchait tous les moyens de plaire, et elle y réussissait parfaitement. Le goût de la galanterie, et peut être une sorte d'espoir, attachaient à sa cour une foule d'hommes aimables, dont aucun ne la fixa. Elle me marquait surtout une bienveillance particulière. C'était toujours à elle que je m'adressais pour les différents objets nécessaires ii l'ouverture de ma campagne. Cette déférence la flattait; j'obtenais tout ce cpie je voulais, et ce fut au milieu des jeux les plus variés et les plus brillants que se prépara la ruine de l'Allemagne.

» Je me disposai enfin à m'aller mettre à la tête de mon armée. Elle n'était que de douze mille hommes effectifs, mais j'étais certain de la grossir en avançant dans la Hongrie. Je comptais sur ceux qui s'étaient déjà déclarés , et sur un grand nombre d'autres qui n'attendaient, pour prendre les armes, que les moyens d'entreprendre avec quelque espoir de succès.

«Je complais laisser Amalie à Hermansladl. Je ne pouvais me résoudre à l'exposer aux fatigues et aux dangers de la guerre. J'avais pressenti la princesse à cet égard, et elle était tout à fait disposée à la garder auprès d'elle; mais à la première ouverture que j'en fis à Amalie, elle s'éleva si fortement contre ce dessein, elle se montra à la fois si courageuse et si tendre, elle s'expliqua si nettement sur la résolution qu'elle avait prise de partager mes succès ou mes revers, qu'il ne me fut pas permis d'insister. Rlon cœur d'ailleurs était d'accord avec le sien, et la résistance qu'elle m'opposa me la rendit plus chère.

i> Nous prîmes congé d'Ahaffi et de la princesse, et nous partîmes pour Clausembourg. Je trouvai mon armée campée sous les murs de la ville. Je la passai en revue, et je fus étonné de la tenue el de la discipline des troupes. Le parc d'artillerie renfermait cinquante ]iièce3 de campagne et soixante canons de siège; la caisse militaire suffisait pour soudoyer mes troupes pendant trois mois. C'était tout ce que je pouvais désirer, et tout ce qu'Abaffi .ivait pu faire. Je lui en marquai ma satisfaction et ma reconnaissance.

11 Je résolus d'entrer sans délai en Hongrie, d'établir mes magasins à Kiskore, et de m'emparer ensuite du cours du Danube, depuis Essek jusqu'à Gran. Si j'éprouvais un revers, et qu'il fallut rétrograder, j'étais maître encore de la Teiss, et je pouvais me retirer par Kiskore jusqu'en Transylvanie. J'avais quinze ans et demi lorsque j'arrêtai ces dispositions.

» J'assemblai mes lieutenants généraux, je leur donnai mes ordres ; l'armée s'ébranla, et je marchai droit aux Etats de ce Léopold qui avait assassiné mou père, proscrit ma tête, et opprimé mes concitoyens. Bilior, Pethèle, FilJech, Kunhegies ouvrirent leurs portes sans résistance. Les recrues, les vivres, les munitions de guerre, commencèrent à m'arriver de toutes parts, et j'étais à la tête de vingt-cinq mille hommes lorsque je vins camper à la vue de Kiskore.

Il Je paraissais devant celle ville dans une situation bien différente de celle où je m'y étais présenté trois mois auparavant. Belleski , enchanté de mes succès à la cour de IlermansUidt, vint me léliciler à la tète de sa garnison. C'était un de ces hommes entreprenants qui ne connaissent rien d'impossible, et qui sont inappréciables dins la conduite d'un coup de main. Je lui déclarai que mon intention était de le prendre avec moi, et délaisser le commandement de Kiskore à un ollicier dont il me répondit. Il fut sensible à mes offres, il les accepta, et le lendemain mon armée traversa la ville, et passa la Teiss. J'avançai à marches forcées, e^ en trois jours j'arrivai sur les bords du D.m'ube. La petite ville de Zambock, qui voulut me résister, fut emportée en tiois heures, el la garnison passée au fil de l'épée.

11 II ét;iit essentiel de s'assurer de Pest, place forte située sur le Danube. Je craignais les lenteurs d'un siège régulier. Je voulais profiter de mes avantages et pousser mes conquêtes avant que l'empereur eût le temps de se rcconnailrc. J'assemblai mes chefs , je les consultai sur les dispositions des troupes, et, d'après le compte avantageux qu'on m'en rendit , je me décidai à tout tenter pour enlever la place de vive force. Je marcli.i toute la nuit, cl, deux heures avant le jour, je me détachai avec deux mille clievaui pour reconnaître le pays. Li

LES BARONS DE FELSHEIM

rononimi'r , (|ui f\:>^,bTe toujours, avilit port<5 mes forces k cent mille lioiiinn's, et la icrriiir l't.iit g^in'r.-ile. Je Siiviiis que les lionimcs intimidés ne raisonnent plus : j'eus l'auilacc d'avancer jusque sur le glacis, et de (aire sommer lejjouverneur dese rendre; il vint eu i)ersounc capituler à la jiortc. Il <lemanda beaucoup, je ne lui accordai que les honneurs de la jjiierre, et une heure après il évacua lu ville. Les troupes di filèrent dev.ait moi , et déposèrent leurs armes h mes pieils. Le jour commcnrait i poindre. Ce commandant, désesjjéré do s'être rendu à une poignée d'hommes, se cassa la tète d'un coup de pistolet.

I' Je laissai ciuq cents hommes d;in3 la pl;ice , et j'avançai avec les quinze cents cavaliers qui me restaient, )iour tenter une reconnaissance vers lîude. On ignorait encore de l'autre côlé du D.inuhe ma marche rapide et mes premiers succès. On était dans une telle sécurité, que In garnison de Bude s'exerçait dans une prairie, à une demi-lieue de la ville. Je jnge.ii le moment décisif : je tournai un petit bois, et je fondis tout h coup sur ces troupes , qui , surprises d'une attaque aussi inopinée, se rompirent à l'inslanl, et s'enfuirent vers les postes avancés. Je les poursuivis l'épée dans les reins , et nous entrAmes dans la place avec les fuyards. La consternation était à son comble ; les Impériaux jel^iient leurs armes, et mes soldats triomphèrent sans avoir combattu. Je mis la garnison aux fers ; les miens n'auraient pas sulli pour girder les vaincus : ils étaient trois mille hommes effectifs.

" OpendanI mon corps d'armée s'avançait en bon ordre. Belleski ne revint p.ts de son élonnement quand il vit notre étendard flotter sur les remparts de Pest. Il m'admira, et me l'écrivit quand il sut que nous étions maîtres de Hude. Il dépêcha des courriers à Abaffi pour l'informer de ce début brillant.

" Je donnai six mille hommes à Belleski. Je lui ordonnai de descendre le fleuve jusqu'à Essek, de retrancher les positions qui pouvaient tenir, d'y laisser des garnisons suffisantes, et de venir me joindre devant Gran, que j'allais assiéger. Il exécuta mesordres avec son intelligence et sa valeur ordinaires.

u Gran est une ville régulièrement fortifiée. Le bruit de mes exploits m'y avait devancé, l'ennemi s'était préparé à une vigoureuse résistajice. Je n'avais pas assez de monde pour investir la place ; je l'attaqu.ji du côté de Pily. Après trois jours de tranchée ouverte, je m'emparai des ouvrages avancés, et je commençai à battre en brèche. Cent vingt pièces de canon tiraient jour et nuit sur le corps de la place, les boulets rouges et les obus y picuvaicnt sans interruption , et le commandant ne parlait pas de se rendre. Irrité d'une résistance que je n'avais pas coutume d'éprouver, je fis préparer des échelles, et je donnai l'ordre d'un assaut général. Mes troupes y coururent en-^oussant des cris de joie, et je vol^ii à leur tête mon épée d'une main et une échelle de l'autre. Je perdis douze cents hommes avant d'arriver au revers du fossé. Nous le francliinies enfin sur le corps des morts et des mourants, les échelles furent plantées, et nous montâmes à travers une grêle de balles. L'ennemi, étonné de notre intrépidité, abandonna les remparts et se retrancha dans la ville. Chaque maison devint une forteresse, chaque rue le théâtre d'un combat sanglant. Ma fortune triompha i la fin des difficultés: les Impériaux, forcés de toutes parts, demandèrent la vie. Je l.t leur accordai, et je rendis à leur chef les honneurs que méritait son courage.

• Mes progrès jetèrent la cour de Vienne dans les plus vives alarmes. Léopold, faible comme tous les souverains qui ne sont pas nésavec des qualités supérieures ou qui ne se sont pas formés h l'école de l'infortune, Léopold trembla jiour ses Etats. Je n'étais guère qu'à cinquante lieues de sa capitale, et si j'avais eu soixante mille hommes en ce moment, le colosse germanique s'abîmait devant moi.

u Mais j'étais obligé d'affaiblir mon armée pour garder mes conquêtes. J'avais des garnisons dans quinze places différentes, et il me restait à peine quinze mille hommes dont je pusse disposer. L'empereur, en rassemblant toutes ses forces, pouvait encore m'opposer une armée supérieure. Le roi de Pologne , Jean Sobieski , Charles V, duc de Lorraine, et plusieurs princes d'Allemagne armaient en sa faveur; il n'examina ni mes ressources, ni mes moyens, il n'écouta que sa pusillanimité, il envoya des plénipotentiaires me dem.mder une trêve.

» Je les reçus sous un dais, à la tête de mon camp, et j'exigeai qu'ils me parlassent debout et découverts. Je leur dictai mes volontés, non en sujet mécontent, mais en vainqueur irrité qui dédaigne les convenances. Je signai une trêve de trois mois, à condition que le trésor impérial me payerait douze cen^ mille ducats en indemnité de mes possessions et de celles de mon épouse. Je retins des otages pour «'assurer de l'exécution du traité, cl je refusai d'en donner à Léopold.

• Cependant, fidèle observateur de ma parole, je tins rigoureusement les conditions que je m'étais imposées; maisaussije voulus tirer de la suspension d'armes le parti le plus avantageux : je ne l'avais acceptée que pour me préparer à de plus gr.iniles entreprises. Amalie portait dans son sein le g.ige de l'union la plus douce : l'amour avait trouvé des moments au milieu des horreurs de la guerre. Je la confiai à Belleski. Je les laissai à Gran avec six mille hommes d'élite; je mis le reste de mes troupes à Bude et à Pest , et je partis pour Constantinople. J'y arrivai précédé de la plus brillante réputation. Mon parti m'adorait, mes ennemis eux-mêmes me rangeaient parmi les grands hommes, et je n'avais pas encore seize ans.

> Mahomet IV me reçut comme un officier propre à seconder ses

desseins. La fierté ottomane s'adoucit devant moi, l'austérité même du férail se relâcha un moment. Mihomet permit à ses femmes de me voir à travers un tissu léger. Une d'elles, que je sus depuis être la favorite, conserva de moi un souvenir qui m'a été utile dans mes malheurs.

• Sa Hautesse avait conçu le projet d'étendre ses frontières en Europe, ou du moins d'élever une barrière entre l'empereur et lui. Il pensait à conquérir ou à affranchir la Hongrie , et il avait résolu de pousser ses avantages aussi loin que les circonstances le permettraieut. Un seul article me répugnait : je ne voulais pas que ma patrie fût asservie ; et quelques promesses que me fit le grand vizir, je demeurai fidèle à mes principes et à mon parti.

V On sentit aisément qu'un homme qu'on n'avait pu corrompre tiendrait exactement ce qu'il aurait promis. Mahomet changea une partie de son plan, et me lit des offres plus brillantes encore. On me proposa le trône de Hongrie et la principauté de Transylvanie à la mort d'Abaffi, qui n'avait point d'enfants. On n'exigeait de moi que de mettre mes Etats sous la protection du Grand Seigneur, et de lui fournir un contingent dans les guerres qu'il entreprenait en Europe. J'étais jeune , brave , ardent, et par conséquent ambitieux. Le poids d'une couronne ne m'effraya point, je ne vis que l'éclat des grandeurs, et j'osai compter sur ma fortune. Je signai un traité secret par lequel je reconnaissais Mahomet pour mon suzerain, et ce prince s'engageait à lever une nombreuse armée et à l'entretenir à ses frais.

» Si Kara-Mustapha, qui était alors grand vizir, avait joint à l'orgueil de sa place les taleuts d'un général, l'empire d'Allemagne était détruit; mais depuis Couprougli, qui conquit Candie, les Turcs n'ont pas eu un seul général; et les vizirs, qui ordinairement passent des eoaplois les plus obscurs k la première dignité de l'empire, ont la vanité de vouloir comniander les armées. Je pressentis Kara-Mustapha, et il parut étonné que je pusse douter de ses intentions. Il me répondit même avec une sorte d'aigreur que je serais son kia'ia (lieutenanl), et il ajouta en s'adoucissanl un peu qu'il se ferait un plaisir de suivre mes conseils. Je compris que je ne serais que l'instrument de ses succès, qu'il en aurait seul toute la gloire, et je résolus de traverser ses projets.

» Pendant que les troupes ottomanes se rassemblaient dans les plaines d'Andrinople, d'une partie de l'Asie et de l'Afrique, j'intriguai dans le sérail. Je mis dans mes intérêts le kislar-aga (chef des eunuques noirs); j'osai écrire à la sultane qui avait conçu de la bienveillance pour moi. Je la suppliais de faire sentir à Sa Hautesse le danger de donner le commandement à un homme sans expérience; j'observais que j'avais la confiance de mes troupes; que je connaissais le pays où j'allais combattre; que je pouvais seul y faire subsister l'armée , que probablement les Hongrois ne voudraient pas servir comme auxiliaires ; et qu'enfin il était absurde qu'un général dont on voulait faire un roi ne parût que comme un simple volontaire. Le chef des eunuques et la sultane entrèrent parfaitement dans mes vues. Ils n'aimaient pas le vizir, et peut-être le désir de l'humilier les dëtermina-t-il autant que la solidité de mes raisons.

» Ils gagnèrent tous ceux qui avaient quelque ascendant sur l'esprit de Sa Hautesse. Bientôt on ne lui parla plus que de moi ; on lui racontait mes moindres faits d'armes comme des choses extraordinaires ; on lui persuada que les troupes seraient invincibles sous mes ordres. Mahomet balança : on le pressa, on l'obséda sans relâche; il promit enfin , et je l'emportai un moment sur son vizir.

u Par un retour assez ordinaire aux hommes sans énergie, Mahomet craignit les suites de sa condescendance : il était inouï qu'un chrétien commandât les armées ottomanes. Il avait à craindre ses janissaires , milice qui fut dans tous les temps la force et la teneur de ses maîtres; il sentait la nécessité de ménager l'opinion publique, et il se décida à ne prendre un parti définitif que d'après l'avis de son divan.

» Quelques-uns de ceux qui le composaient pénétrèrent aisément Sa Hautesse, et appuyèrent fortement ç.on opinion. Ils eussent peut-être entraîné les autres si le mufti ne se fût nettement prononcé contre cette espèce d'innovation. Il déclara que l'étendard du prophète ne pouvait être confié à un infidèle, et il ramena aisément le divan et Sa Hautesse elle-même. Il fut arrêté que je serais un des lieutenants du grand vizir, mais qu'il n'entreprendrait rien sans me consulter. Je fus indigné quand le kislar-aga me rendit compte de ce qui s'était passé, et bientôt, réfléchissant a l'imprudence de ma conduite, je trouvai tous les torts de mon côlé. J'avais prétendu changer les usages de l'empire, et je n'avais pas réfléchi que je me faisais du grand vizir un ennemi secret, qui ne s'occujierait qu'à me nuire si je ne réussissais pas à lui ôter le commandement.

> Kara-Mustapha, beaucoup plus adroit que moi, ne me marqua nulle espèce de ressentiment. 11 eut toujours pour moi les mêmes égards , et lorsque nous partîmes pour l'armée il me rendit sur la route les plus grands honneurs.

>i Jamais on ne vit un spectacle plus imposant que celui qui s'offrit à mes yeux dans les plaines d'Andrinople. Les Turcs n'avaient pas eu encore d'aussi nombreuse ni d'aussi magnifique armée. Cent quarante mille hommes de troupes réglées, trente mille Tartarcs de Crimée, les artilleurs, les ouvriers en tout genre, les gens commis à la distribution des vivres, au soin des équipages, les domestiques, les esclaves,

LES BARONS DE FELSHEIM

Il'

formaient im ensemble d'environ trois cent millr lioiiinies. Le luie lo l.lo» étonnant brillait de toutes paru. Ma tiiile était de ilrap d'or ; celles de mes gens étaient en velours : cent chevaux arabes me furent présentés de la part du Grand Seigneur. L'un d'eui avait porté Sa Hautesse. La selle et la housse étaient enrichies lU- pierreries, et les étriers d'or massif. Les autres étaient couverts de tapis d'écarlate galonnés d'or i|ui tombaient jusqu'à terre. L'équipage du grand viiir était moins riche que le mien.

• Cette niaijnificeiice , cette armée presque innombrable, me donnèrent la plus haute idée de la (jrandeur ottomane. Je visitai les diOVrents qu.irliers avec un plaisir inexprimable , et rien n'eût manqué à mes vœuï si j'avais été le maître de régler les opérations de la campagne. Il fallut me borner à me concerter avec le viiir, et je fus bientôt convaincu de son incapacité.

- J'étais d'avis que l'armée entril en Hongrie, et vînt se ranger sous les murs de Gran et de llude , d'oii on marcherait droit à Vienne. Le viiir voulut traverser la Valachie, la Servie, l'Esclavonie, et marquer son rendez-vous général à Essek. Je lui représentai qu'après avoir fait un circuit .aissi long il serait toujours obligé de remonter le Danube depuis Essek jusqu'aux places fortes dont je m'étais emparé; qu'une marche aussi longue fatiguerait inutilement ses troupes, et qu'il donnerait aux alliés de Léopold qu'il pouv.it prévenir le temps de rassembler leurs forces. Ces raisons étaient d'une extrême simplicité; il ne voulut pas les entendre. J'insistai, il résista; je m'emportai , il me dit froidement que j'avais le droit de lui donner des conseils, mjis que son maître ne lui avait pas ordonné de les suivre. Nous nous séparâmes très-mécontents l'un de l'autre, et deux jours après je partis pour Gran prévoyant les revers que l'ignorance et l'opiniâtreté du vizir ne manqueraient pas d'occasionner.

u Je trouvai mes affaires de Hongrie dans l'état le plus satisfaisant. Belieski avait augmenté considérablement mes troupes ; elles étaient bien tenues, bien exercées, et leur esprit était excellent. Léopold avait payé les sommes stipulées par le traité, et ses otages lui étaient rendus. Amalie adoucit le souvenir des désagréments que j'avais éprouvés à Andrinople. Sa présence et la légèreté naturelle à mon âge me les firent totalement oublier.

1) Cependant ces épanchements si doux étaient quelquefois mêlés d'une sorte d'inquiétude que l'amour même augmenta bientôt de jour en jour. J'attendais une couronne qui me paraissait plus précieuse par l'espoir de la partager avec une épouse adorée , et j'ignorais si mes compagnons d'armes, qui me reconnaissaient pour leur chef, consentiraient à m'avoir pour maître. Belieski élaU le seul à qui je pusse m'ouvrir sans inconvénient. Il m'était sincèrement attaché, et je pouvais compter sur sa discrétion dans le ras où il désapprouverait ma conduite. 11 applaudit à la première ouverture que je lui lis de mes desseins , et il employa en ma faveur l'influence que ses services et ses talents lui avaient donnée sur l'armée. 11 gagna insensiblement les chefs, et il se conduisit avec tant d'adresse , que le jour de mon couronnement ils crurent avoir le mérite de m'ofl'rir un rang qu'ils ne pouvaient plus me refuser.

• Je secondai de tout mon pouvoir les efforts de Belieski ; je m'attachai tous les cœurs par mes largesses, et surtout par celte affabilité si puissante sur le vulgaire, et que les grands dédaignent trop souvent d'employer. Amalie, que la perspective d'un trône avait éblouie comme moi, prodiguait tous ses moyens de plaire. Elle était sans cesse entourée d'une foule d'officiers qu'attiraient ses charmes et que fixaient des présents distribués avec discernement et délicatesse. Les femmes les plus distinguées et les plus aimables de la ville lui faisaient une cour assidue. On n'attendait pas qu'elle exprimât ses volontés, ou se faisait une étude de prévenir ses désirs, et le bonheur de lui plaire était la plus douce récompense des soins qu'on avait pris pour y parvenir.

>) De telles apparences étaient faites pour séduire un jeune homme, et vingt fois je fus tenté de me faire proclamer. Le tidèle , le prudent Belieski s'opposa constamment h une démarche qui me perdait sans re- "X)ur si le succès ne répondait pas à mes espérances. Si les esprits étaient vraiment disposés comme j'avais lieu de le croire, ils ne pouvaient pas changer en un instant ; si je m'abusais, au contraire, la pré. . sence de l'armée ottomane devait encourager mes amis et contenir les antres. Ce raisonnement était si simple, que je n'eus rien à lui opposer.

>i Je reçus un courrier du grand vizir qui m'annonçait l'arrivée de son avant - garde à Essek, et qui m'engageait à l'y joindre sans délai avec toutes mes forces. Il se proposait de me couronner à '.-> tête des armées combinées, et de marcher ensuite sur Vienne en laissant à sa droite le lac Bataton; c'était encore le contraire de ce que j'aurais fait. Il fallait garder le cours du Danube et s'emparer de toutes les places situées entre Gran et Vienne pour s'assurer une retraite. Belieski sentit comme moi la faute qu'.. liait f.iire le vizir. Nous délibérâmes si nous le laisserions attaquer seul pour profiter de ses succès, ou oi'érer une puiss.inte diversion s'il était biltii. t.V parti était sans doute le plus sage, et probablement nous étions vainqueurs si nous l'eussions suivi ; c'était l'avis de Belieski, c'était aussi ce que je pensais intérieurement; mais ma fat île ambition , mon empressement .i jouir du rang suprême, l'euiportèieot sur la r.ison, sur les remontrances de l'amitié, et je me décidai à opérer ma jonction. Si de semblables er-

reurs pouvaient être excusées, ce n'est qu'en faveur de la grande jeunesse de celui qui les sent sans avoir la force de les rejeter.

» Je sortis de (îran avec une pompe vraiment royale. J'étais ii cheval à coté d'Amalie. Mon état-major, fu.igiiifi(|uemeeDt vêtu, nous entourait. Une partie de ma cavalerie formait l'avant -garde ; le reste nous suivait. Mon infanterie, les équipages, les magasins, ma caisse militaire, descendaient le Danube sur des bateaux rassemblés au-dessus et au dessous de liude. Les tambours, le» clairons, l'artillerie des rem- I)arts, le son des cloches, les acclamations d'un peuple nombreui, donnaient ù notre marche une dignité et un éclat que j'.ii encore la faiblesse de me rappeler avec plaisir. Hélas! celte vaine gloire, si séduisante en apparence, n'est qu'une fumée légère qui se dissipe au gré du vent.

• Je ne laissai dans toutes mes places que des garnisons à peine suflîsantes pour les garatitir d'un coup de main , et j'arrivai à Essek suivi de trente mille Hongrois. Le grand vizir, qui ne se croyait pas responsable d'une défaite, mais qui devait à son maître un compte exact de ses procédés envers moi, sortit de son camp avec une escorte nombreuse et vint me recevoir avec les honneurs dus .i un souverain. H fut frappé de la tenue et de la discipline de mes troupes, et mes Hongrois, simples autant que braves, ne se lassaient pas d'admirer la magnificence asiatique. Les deux armées se mêlèrent, et, jiour la première fois peut-être, des mahomélans fêtèrent des chrétiens. Mes généraux, excités par Belieski, se répandirent dans la (ouïe. Ils répétaient à nos moindres soldats que c'était il moi seul que la Hongrie devait la protection du Grand Seigneur, que j'allais être le libérateur de ma patrie, et que j'étais digne de la gouverner. Les têtes s'exaltèrent, on se pressa autour de moi , on m'éléva sur une espèce de pavois h la vue des deux armées; ce cri, si ardemment désiré : Vive Tékéti, roi de Hunijrie! ce cri se fit entendre de toutes parts. Le vizir me mit la couronne sur la tête, et jura de l'y maintenir par la force des armes ; enfin, ce que je n'avais osé entreprendre à Gran s'eiécuta en un moment à Essek sans la moindre opposition.

» Je me relirai sous le pavillon qui m'était préparé. Ivre de joie et d'orgueil, je tombai dans les bras d'Amalie, et je la tins longtemps embrassée sans pouvoir proférer un mot. Ses larmes mouillaient mon visage, son ravissement était égal au mien. Aveugles que nous étions ! nous ne savions pas que celui qui se charge des destinées de tout un peuple est de tous les hommes le plus à plaindre et le plus insensé. Ce jour, que nous jugeâmes le plus beau de notre vie, fut le dernier que la fortune embellit de ses chimères; je l'ai payé par quarante" ans de calamités. Puisse mon exemple être utile aux ambitieux de tous les âges et de toutes les classes !

• Incapable de faire alors ces réflexions, je ne pensai plus qu'à faire valoir le droit le plus incontestable au trône, le vœu unanime des Hongrois. Le duc de Lorraine était déjà entre le Raab et le Kabuitz pour couvrir les approches de Vienne; le roi de Pologne, les électeurs de Saxe et de Bavière amenaient des renforts considérables. La capitale de l'Autriche pouvait être assiégée et prise avant qu'ils opérassent leur jonction, mais il n'y avait jias un jour a perdre. Je pressai Mustiip!ia d'agir; je tentai encore de le ramener à un plan d'opérations plus sage et mieux combiné. Mes représentations furent inutiles ; il fallut se soumettre et attendre tout des hasards de la guerre, qui trompent souvent la prudence la plus consommée pour favoriser l'inexpérience et la témérité.

'. Cette multitude de soldats fut dirigée sur Vienne ; mais la fierté ottomane dédaigna toute espèce de précautions. D'Essck à Vienne, en laissant à droite le lac Balaton, sont les villes deSikIos, de Ziget, Canischa, Fridberg, et tant d'autres dont il était facile de s'emparer en passant. Le vizir tourna toutes ces places, et répondit à mes nouvelles observations qu'elles tomberaient dès que Vienne serait prise. Je lui demandai quelles seraient ses ressources s'il était battu, et jiar oii il retournerait en Turquie. — Ceux qui ont peur peuvent se retirer, me dit-il. — Nous verrons, répliquai-je, qui de nous deux fera le mieux son devoir. Je mis mes plans eu pièces, et je ne songeai plus qu'à emporter la capitale de l'Autriche ou à périr sous ses murs.

• Nous y arrivâmes le IG juillet IG83. Mon nom et la foule innombrable qui menaçait l'Autriche avaient répandu une consterualion inexprimable. Les alarmes avaient augmenté encore pjr la fuite jirccipitée de Léopold. Il avait quitté Vienne dès le 7, suivi de l'impératrice, qui était enceinte, et de toute sa famille. La nouvelle reine de Hongrie devait bientôt fuir à son tour devant des ennemis à qui on abandonna lâchement la victoire.

» Le comte de Staremberg commandait dans la place; sa garnison n'était que de huit mille hommes effectifs. Il fut obligé il'arnier les bourgeois qui étaient restés dans Vienne; il arma jusqu'aux écoliers de l'Université. Ces levées, que l'enlhousiasme soutient un moment et qui ne sont pas faites au feu, sont plus propres à porter le désordre dans les vieilles bandes qu'.i les seconder. La place n'était point approvisionnée, ses fortifications étaient en ruines, et il n'étiit pas probable qu'elle tînt longtemps. Ces raisons, et l'avarice du vizir, le déterminèrent à faire un siège régulier. Cependant l'approche de» princes alliés ne lui laissait d'autre ressource que d'emporter la ville l'épée à l.T niiin. Trois cent trrntc mille hommes pouvaient teileinent multiplier les attaques, qu'il tûl été. impossible a l'eunemi de faire face

LES BARONS DE FELSHEIM

parlotit ; mais IMiisiaplia sVtait ininijini' qiio 1.1 ri'sitlence des empereurs devait roiiferiuer ilfs iri'sors immenses, il craignait qu'ils ne fussent pilles si la ville (!tait prise d'assaut. 11 était fort simple de croire que l'empereur, qui avait évacué sa capitale huit jours avant qu'elle fût investie, n'avait pas manqué d'en faire sortir ses richesses. L'aveuglement du viiir était à son comble ; j.imais il ne voulut donner l'assaut , quoiqu'il y eût de très-gramles brèches au corps de la place et qu'elle commenrât à manquer de tout. Je le menaçai de l'indignation de son maître, je soulevai ses janissaires; il méprisa mes menaces, et il apaisa ses troupes avec de l'argent. Bientôt cette milice si fière passade l'audace qu'elle avait m.irquée à son chef à un décour.igcment absolu. Le service se faisait m.il; les Hongrois seuls étaient prêts à se battre.

Tékéli et Amalie.

• Je ne pris plus conseil que de moi-même. J'assemblai mes Hongrois, je leur dis que l'avarice et la mollesse du vizir allaient sauver \ icnne, qui devait tomber devant nous , et je leur proposai de l'attaquer et d'avoir seuls l'honneur de la réduire, nés longtemps ils ne savaient que m'obéir, et je disposai tout pour un assaut général.

u Le vizir, effrayé de ma résolution, vint à son tour me faire des représentations; je lui déclarai que, s'il ne se retimit, j'all.iis le charger, le battre et prendre la ville, sans autre secours que le désespoir, qui fait tout entreprendre, et la valeur, qui fait tout réussir. Il me quitta le cœur ulcéré ; il fut se plaindre à ses janissaires, qui me redoutaient plus que lui et qui n'étaient plus ses soldats. Je sortis de mes lignes avec le jiressentiment du succès, et j'approchais des ouvrages avancés, lorsque l'armée des princes parut sur le sommet de la montagne de Calcmberg. Si les Turcs avaient fait bonne contenance, j'aurais suivi mon dessein ctiiris Vienne pendant la bataille. Je les vis intimidés, et je sentis qu'il fallait soutenir seul le choc des Impériaux.

» Je rétrogradai, et je rangeai mes troupes en bataille de manière à pouvoir agir seul et à me porter partout. Je ne craignais pas que les Imiiériaux dirigeassent contre moi leurs premiers efforts; ils se seraient «posés à être enveloppés et taillés en pièces par les Turcs, qui étaient bien supérieurs en nombre. C'est donc le corps d'armée qu'ils devaient attaquer d'abord, et si elle tenait seulement une heure, je pouvais prendre l'ennemi en flanc et par ce mouvement décider la victoire.

• Au tnomcnt oii le combat allait s'engager, lîelleski vint prendre mes derniers ordres. Je le chargeai de conduire Amalie à la réserve que j'avais formée de deui mille chevaux d'élite; de la remettre à un officier de confiance, et devenir me rejoindre.

» L'afTiire devait être décisive. Si nous étions victorieux, les fautes du vizir étaient réparées. Vienne ouvrait ses portes, et les Ktats héréditaires de la maison d'.Autriche devenaient la proie du vainqueur. Je haranguai, j'encourageai mes Hongrois : cette soif de vengeance et de gloire qui me dévorait passa bientôt dans tous les coeurs.

• Les Impériaux fondirent, comme je l'avais prévu, sur le centre des troupes ottomanes : les Turcs attaquent ordinairement avec une impétaosilë à laquelle il est difficile de résister, mais ils n'ont pas le cou-

rage froid et nécessaire à des troupes qui attendent l'ennemi dans leurs retranchements. Dès la première décharge, les janissaires s'enfuirent honteusement et entraînèrent le reste de l'armée. Cette multitude, se dérobant de toutes parts, vint se jeter au milieu de mes bataillons, les rompit et les dis])ersa. Je fis d'incroyables efforts pour les rallier. Tantôt au milieu des Hongrois, tantôt parmi les Turcs, l'instant d'après enveloppé parles Imiiériaux, je promettais, je menaçais, je me battais. J'étais seul avec Belleski et lesdeux cents hussards qu'il m'avait donnés .i Kiskore; et l'ennemi, que ma fureur étonnait, s'ouvrait devant moi. Si les Turcs, au lieu de porter partout le désordre, se fussent enfuis à une lieue du champ de bataille, mes troupes se seraient ralliées, et j'aurais disputé longtemps l'honneur de cette journée; mais ils se réfugiaient tous du côté des Hongrois et les mettaient dans l'impossibilité de rien entreprendre

» Après des exploits aussi étonnants qu'inutiles, il fallut me résoudre à fuir; cette extrémité était affreuse. Je me serais tué vingt fois, si le souvenir d'Amalie et l'espoir d'être bientôt père ne m'eussent attaché à la vie. Hélas! je ne devais plus revoir la mère, et je n'ai point embrassé l'enfant malheureux qui reçut le jour sous d'aussi tristes auspices.

" Nous poussâmes nos chevaux h travers les combattants, la fumée, les morts, les mourants. Nous livrâmes dix combats différents avant de sortir du champ de bataille ; nous arrivâmes enfin sur les bords du Danube, et nous reprimes haleine un moment. Nous mîmes le fleuve entre l'ennemi et nous, et nous marchâmes jour et nuit, sans autre espoir que d'arriver à Gran ou à Bude, et d'y rassembler les débris de la plus florissante armée.

» Le troisième jour nous arrivâmes devant Bude; le bruit de notre défaite nous avait devancés, et cependant on nous ouvrit les portes. Je jugeai qu'il me restait encore des amis ; je ne désespérai point de ma fortune, et, dans ce désastre, je ne craignais plus que pour Amalie.

Kara-Mustapha vizir du Grand Seigneur.

» L'officier à qui Belleski l'avait confiée avait senti que sa diligence seule pouvait sauver mon épouse, sa réserve et une partie des équipages. Les janissaires étaient à peine enfoncés qu'il s'éloigna avec sa troupe et soixante chariots chargés de munitions de guerre et de bouche, Amalie, ma malheureuse épouse, m'appelait à grands cris ; elle interrogeait les fuyards, elle ne voulait pas s'éloigner. On la mit malgré elle dans une méchante calèche qui se rencontra par hasard, on lui fit passer le Danube au-dessus de Manvert, et on entra dans la haute Hongrie, oii aucun parti ennemi n'avait encore pénétré. Dn nombre assez considérable de Hongrois se joignit à l'escorte d'Amalie. On prit toutes les provisions des lieux par oii l'on passait, pour empêcher les Impériaux d'en profiter, et on avança en toute diligence vers Mongatz, forteresse située sur un roc escarpé et inaccessible de toutes parts. La rapidité de la marche, l'état déplorable de nos atïaires, la crainte que je n'eusse péri dans la mêlée, tout avança ce moment ordinairement si doux et si cruel en de telles circonstances. La faible, la délicate Amalie fut contrainte de s'arrêter dans une chaumière; elle se reposa sur un peu de

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