‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 356 sur 379 · V.iris. Typ/ lliiiri Pion, rue Oarancièrc, S · texte numérisé non relu

V.iris. Typ/ lliiiri Pion, rue Oarancièrc, S

LES BARONS DE FELSHEIM

paille, et donna le jour à iiu fils qui përit de misère ivec elle quelques aulK^cs aprt'S.

• Elle arriva cnliii à Monlgali, avec environ rini| mille lioninies et un iiuuirnse convoi de T.irinrs, de besli.iiiv et de luurra|;i-s. l.e oliariot sur lequel j'avais fait cliar|;er nia caisse ;ie trouva au noiiil>re de cciii (|u'on avait sauvés; c'ilait alors une ressource précieuse pour soutenir l'alïection de ceux qui nous étaient attacliés it attirer à nous les inditVérents. Amalie se rétalilit cl commença sa carrière uiililairc. Elle endossa la cuirasse, et jura de s'ensevelir sous les débris de son rocher, plutôt (]ue de trahir les lluni;rois, ma yloirc et son amour. Un soldat fidèle reçut le p.iquct ipii renfermait ces détails. Il se dé|;uisa pour me le rendre et ne me chercha pas lon|;tenips', mon nom v.ilait encore une armée.

• Les Turcs, ballus et dispersés devant ^'lenne, s'élaienl réunis sur ilinVrenls points et tenaient toujours la campagne. Kara-Itléhémet, le plus brave et le plus intelligent de leurs officiers, apprit bientôt que j'étais il ltude,et il se lit un honneur de se joindre à moi. 11 arriva avec six millebouinies, quarante pièces d'artillerie , et cent cinquante chariots, .l'avais conçu pour lui une sincère estime, et Je le reçus coiniiie un homme diu;iie de vaincre ou de périr avec moi.

• Aussitôt que nous eûmes établi un certain ordre dans la ville , nous résolûmes de faire partir un exprès pour Constautinoplc , et de demander à Mahomet justice de sou vizir. Personne n'était plus propre que BellesUi pour' une mission aussi délicile. Je lui remis pour S.i llaulesse un mémoire que .Méheniet n'osa point signer , je le chargeai de lettres par ticulières pour le kislar-agj et la favorite. INous nous sépaiâmes les larmes aux }cu\ :

nous paraissions prévoir que nous nous embrassions pour la dernière fois.

> Léopold, décidé à profiler de ses succès, ne voulut )iuint donner de relâche aux vaincus; le duc de Lorraine reçut l'ordre d'attaquer les Turcs sur tous Us points et de soumettre la Hongrie. Son Altesse entra dans ce malheureux pays, dévasté tour i tour ])ar les vainqueurs et les vaincus. Les places faiblesse rendirent à la première sommation : la prise de Bude pouvait terminer la guerre, et le duc disposa tout pour en former le siège ; il commença p.ir attaquer et reprendre Gran, qui n'étsil défendu que par quinze cents hommes. Il marcha ersuite

sur Yicegrad, forteresse située entre Gran et Bude, et qui n'est utile que pour enlreleiiir la communication entre ces deux places.

i> Je sentais que j'avais besoin de toutes mes forces pour tenir contre une armée victorieuse, et je n'avais laisse dans Yicegrad qu'un faible détachement de janissaires. Cette poignée d'hommes osa faire une sortie et poussa d'abord les Impériaux ; mais cette première ardeur se ralentit ! promptement ; ils furent poussés à leur tour, et le lendemain ils de- ! mandèrent à capituler. Le duc, maître de toutes les villes voisines, ne j pensa plus qu'à assiéger Bude. 11 ambitionnait la gloire de me prendre, > et Léopold eût fait les plus grands sacrilices pour m'avoir en sa puis- I sance. |

> Pardon, si je parle toujours de moi, et si j'en parle avec éloge ; | mais j'ai maintenant soixante-six ans, j'en avais dix-huit alors, et, je le I répète, je ressemble si peu à moi-même, ce que j'ai fait de bien est si ! loin de moi, que je peux le rappeler sans orgueil. j

» Les premières colonnes étaient déjà à la vue de Bude, lorsque le duc apprit que vingt mille Turcs s'étaient rassemblés sous W'eilien, proche de l'ile Saint-André. Ce corps pouvait l'inquiéter pendant le siège ; et Charles, aussi prudent que le gr.md vizir l'était |)eu, voulut te disperser avant d ouvrir la tranchée. Il l'attaqua et le battit complètement. Les restes de celte petite armcese retranchèrent dans l'ile Saint - André, que forme le Danube. Deux colonnes considérables s'appro-

— Viens ici, Krappart, Jii liraniit; ass eds-loi , bois, mange, je payerai. Le capucin reçut l'invitation avec uno bumiliié vraiment édifiante.

cbaient. Le duc se plaça de manière à empAcher leur jonctiim, et à les battre en détail. Je sortis de m.i place avec quatre mille Hongrois; j'attirai les Iiiipériiiii, je les aiiiiisai, je les eluiguai de l'ile, et treule mille 'ruics s'y jetèrent. Ils étaient défendus par le Danube, <|ui vaut les meilleurs retrancbemenU. Il était douteux cpie le duc entreprit de les forcer, et il n'el.nl pas probable qu'il coiiiuirnçàl le siège en leur présence; mais par une fatalité cpii semblait s'attacher aux armes ollonianes, la mésinlelligenci- se mit parmi les chefs. Les Turc» évacuèrent l'ile, dont le duc s'empara aussitôt. Ils vinrent camper sous les murs de Bude, où le» Impériaux m- lulaiicèrent pas a les alL ipiir Je les protégeais de toute l'arlillerie de l.i place, et pour la criiiiien- lois ils se Lallirent en braves i;ens. Trois fuis rompus, ils revinieul coiislammeiit à la charge. Ma garnison était ma dernière ressource, et je n'avais pas voulu en exposer un hoinme.imitileuienl. Mais quand je vis que les Turcs dis|iutaient la victoire, je me disposai ii les seconder. J'allais sortir avec tout mon monde , lorsqu'un des plus grands humnies de

guerre qui aient jamais existé , le prince Eugène, qui n'était encore i|ue colonel , et qui jetait dès lors les fondeineuts de sa grande réputation, lors, dis je, que ce j une héros changea , par luie manœuvre savante , la face du coiubal. En un moment la déroute devint générale , et les Impériaux n'eurent que la peine de tuer.

i> Douze mille de ces mal' heureux s'étaient retirés à une demi-lieue de Bu le; le duc ne leur donna pts le temps de respirer : il les attaqua le lendemain et les dispersa eutièrement. Il ouvrit alors la tranchée. Je laissai pousser les travaux pendant plusieurs jours, et lorsque le duc était [irèl h établir ses batteries, je sortis de la place, et je l'attaquai si vivement que je le chassai jusqu'à un moulin à poudre assez éloigné. Eu rentrant dans Bude , j'enriouai une partie de l'artillerie cl je comblai tous les ouvrages.

» Charles ne se rebuta point ; mais ma vigilance était égale à son activité. Je le Uliguai , je l'alfaihiis par des sorties aussi meurtrières que fréquentes. Les Turcs qui étaient avec moi, animts par l'exemple de .Mebémel, jiar le mien, par celui de mes Hongrois, se ballaienl en désespérés. ISous perdions peu de monde , et chacun de ces combats eu coûtait beaucoup à l'armée impériale. Le duc, outré de voir sa réputitioa échouer ant moi , ordonna un assaut général et le commanda en personne. Le combat dura cinq heures ; le carnage fut horrible de pari et d'autre. On se battit corps à corps dans ks fossés, sur les remparts, dans les rues même, oii quelques bataillons avaient pénétré. Notre courage, poussé jusqu'à la fureur, l'empona enfin sur le nombre el sur Ihabileté du duc de Lorraine. Ses troupes, enfoncées de toutes paris, se retirèrent avec une perte elïrayanle. Nous les poursuivîmes vivement, nous reprîmes tous nos postes, et nous comblâmes la tranchée pour la seconde fois.

• Le lendemain, l'électeur de Bavière amena aux assiégeants un renfort de douze à quinze mille hommes. Les travaux recommencèrent, et nous les détruisîmes de nouveau. "Vingt assauts furent donnés aux ouvrages avancés ; et nos Turcs, qui étaient devenus des héros, repoussèrent partout les assaillants.

>> Le duc de Lorraine, après avoir inutilement perdu trente mille hommes sous nos murailles, se détermina enfin à lever le siège, el l'affront que le croissant avait reçu à Vienne fut effacé devant Bude. Un émissaire partit secrètement pour porter à .A.malie cette heureuse nouvelle. Je lui recommandai sa pairie et son fils.

• L'hiver s'approchait. L'armée impériale, que minait scnslblemi ut une cruelle épidémie, commençait à entrer dans ses quartiers. Aoub respirions après tant de fatigues, le parti se ranimait ; nous avions co.icu

deva

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lévé-

l'tspoir d'ouvrir la Ciiiiipngnt' par quelque coup d'éclat, lorsque nenicnl le plus malhcu'-eui et le plus inopiué m'accabla saus retour.

• lielleski, de coucerl avec le kislar-aga et la favorite, s'elTorrait «le perdre le viair daus l'esprit de son maître. 11 m'avait arraolié ia victoire, il avait avili la (grandeur ottomane; mais je cherchais moins à lui nuire qu'à lui faire ôter le commandeincut, et le donnera IMéliéniel, qui en l'uil digne à tous égards et (|ui pouvait au printemps prochain rétablir nos affaires. Muslailia, qui craignait mon crédit à la Porte, ou qui peut être était instruit de ce qui se trimait contre lui, crut devoir me prévenir. Il partit pour Constantinople aussitôt que la canipagne fut terminée, et il eut l'iuipiideur de m'y accuser d'avoir entretenu des intelligences avec l.éopold, et d'avoir facilité ses succès. L'accusation était absurde. Il suffisait, pour la détruire, du simple récit de mes actions ; mais le mvsttre, qui couvre les moindres opérations du sérail, ne permit pas à Ueileski de prévoir le coup qu'on allait me porter, et, plus tard, il ne lui fut pas possible d'eu arrêter les funestes effils.

» Maliomet crut au\ insinuations de son vizir, et par la plus étonnante des contradictions, il le punit le premier des revers qu'avaient éprouvés ses armes. >Instapha fut élranglé entre deux porles. Sou successeur eut ordre de prendre le commandement des armées turques, de m'arrèttr et de m'envoyer à Constantinople.

» Cette mission n'était pas facile i remplir. J'étais également aimé des Turcs et des Hongrois, et loin d'attenter à ma liberté, ils eussent tout fait pour la défendre. Le vizir s'assura de la disposition des esprits, et il sentit qu'il ne se rendrait maître de ma personne qu'en usant d'adresse.

» Il commença par changer la garnison de Bude, sous dilTërenU préleitci assez spécieux pour ne pas me donner d'ombrage. Il flatta même ma vanité, en me laissant entendre qu'il était bien aise que les dilTérents corpi de sou armée passas-icnl alternativement sou» mes ordres, et apprissent de moi l'art de la guerre. Je vis donc sans le moindre soupçon, mais avec les plus vifs regrets, le départ de Méhémet et de ses braves janissaires.

>) Le vizir les fit remplacer par de» gens qui lui étaient dévoués. Si j'avais été capable d'imaginer une lâclieté, leur air froid et réservé, tine sorte d'affectation et de contrainte , eussent suffi pour m'éclairer ; mais j'étais sans défiance, il n'y avait pas même de mérite à me tromper. 11 est douteux que le vizir ei\t exécuté ses desseins, si je les eusse pénétrés. Je n'avais qu'un petit nombre de Hongrois, mais ils étaient déterminés ; la nouvelle garnison n'était pas aguerrie. Je pouvais sortir de Bude les armes à la main, et aller chercher un asile en "Transylvanie. " Le vizir, pour s'assurer de moi, prit des mesures aussi étendues que s'il se fût agi de conquérir ou de défendre une province. Quand il se crut sûr de son fait, il annonça qu'il voulait célébrer la levée du siège et donner une fête brillante au héros qui avait sauvé la place. Il n'épargna rien de ce qui pouvait piquer ma curiosité ou flatter mon goût. Je jouissais, dans une entière sécurité, d'hommages que je croyais sincères, et dont je me sentais digne.

» On avait divisé mes Hongrois parpetites troupes. Des détachements turcs les avaient conduits dans diftérents quartiers de la ville. Des ba taillons entiers occupaient les intervalles, de sorte qu'il leur était impossible de se réunir en cas d'alerte. Ou les fit boire, et on les désarma pendant leur ivresse.

u J'étais il côté du vizir. Il était rêveur et quelquefois distrait. Ses yeux se portaient souvent sur mou sabre : la poignée en était très-rithe, je crus que c'était ce qui fixait son attention , et je ne conçus point d'alarmes. Il me pria de lui permettre de l'examiner de plus près ; ji: le détachai, et j'allais le lui présenter, lorsque je remarquai qu'il roi gis sait et pâlissait alternativement : la main qu'il avançait était agitée d un tremblement sensible. Je le fixai : il baissa les yeux. Je me levai et je me reculai de quelques pas ; il se leva à son tour ; tous les convives se levèrent à ce signal et tirèrent leur cimeterre. Le vizir me déclara alors qu'il m'arrêtait par ordre du Grand Seigneur. Je ne répondis qu'en me mettant en défense.

• L'ordre ne portait pas de me tuer en cas de résistance, et le vizir parut embarrassé. J'appelai mes Hongrois à grands cris, et je ne fus entendu que de quatre ou cinq officiers qui étaient dans une salle voisine et qui accoururent à l'instant. Indignés autant que surpris de la trahison du vizir, ils se rangèrent près de moi. J'ai toujours cru qu'un homme de guerre ne doit pas compter ses ennemis, et je ne balançai pn^ à altiqiier les miens. J'étais en face du vizir, et si un janissaire ne s'était jeté au-devant du coup, je retendais à mes )iieds. Aussitôt cette foule de lâches nous serra de près. Bienlôt le parquet et les meubles furent teints de sang. Ceîui de mes amis coula, mais leurs blessures étaient légères, et ils continuèrent a se battre avic fureur.

» Tantôt celle multitude s'écoul.iit devant nous et cherchait un asile dans Icb chambres voisines; tantôt ils rentraient en plus grand nombre et nous attaquaient avec un nouvel acharnement. Je crus voir qu'ils me ménageaieit, et qu'ils n'en voulaiert qu'à la vie de mes braves com-

Jagnons. Ji- m'oubliai moi-même pour ne m'occuperque de leur salut, e les poussai dans une encoignure, et je les défendis longtemps avec opiniâtreté. Mes forces s'épuisèrent; je sentis mon arme prête à s'échapper. Je résolus de faire un dernier effort pourchasser les Turcs de la lâlle, et sauter avec les miens par une croisée qui n'était pas à plus

de dix pieds rlu sol. J'espérais que, le combat se renouvelant dans la rue, le tumulte avertirait mes troupes et qu'elles se joindraient :t moi.

» Je pris mon sabre à deux mains, et je frappai sans relâche sur tout ce qui se préseutait detant moi. J.imais je n'avais été aussi terrible qu'en ce moment; les Turcs effrayés ne pensaient plus à se défendre, ils tombaient, ils mouraient. J'allais exécuter mon dessein, lorsque la lame de mon sabre vola en éclats. Les Turcs m'environnèrent de toutes parts. Il ne me restait à la main qu'un tronçon dont je ne pouvais faire usage. Je le jetai en l'air pour m'épargner la honte et la douleur de le rendre.

» Aussitôt je fus saisi et renversé. Le vizir eut l'indignité de me faire mettre les fers aux pieds et aux mains. Il me fit passer devant les corps de mes amis qui venaient de mourir pour moi. Ce spectacle m'affecta autant que ma disgrâce. Je fermai les yeux et un accablement profond succéda à la colère qui avait soutenu et multiplié mes forces. On me mit dans un chariot couvert, on me fit sortir de la ville sous la ganle d'un nombreux détachement.

» Je souffris beaucoup pendant la route. On ne me permit jamais de sortir du chariot; mes fers me gênaient horriblement; je ne pus obtenir qu'on me les ôlâl, même pour prendre mes repas. L'officier qui commandait l'escofle refusa obstinément de répondre à mes questions et de m'apprendre les motifs qui avaient porté le vizir à cette violence. Je sus seulement qu'on me conduisait à Constantinople.

» J'y arrivai le cœur ulcéré des mauvais traitements que j'avais reçus. L'énergie de mon caractère surmonta bientôt l'abattement où j'avais été plongé pendant quelques jours. Au fond du cachot où j'étais enseveli, je roulai dans ma tête mille projets qui devaient à la fois me venger du Grand Seigneur , et me rétablir sur le trône. J'en étais tombé pour n'y remonter jamais.

• Belleski apprit à la fois ma catastrophe et ma détention au château des Sept-Tours. Désespéré d'un événement qui renversait notre parti, sa fortune et la mienne, il s'attacha plus que jamais au kisl.ir-aga, et il épuisa toutes ses ressources pour me le rendre favorable. L'aga reçut ses présents, et ne le servit point. Mustapha n'était plus, et Belleski jugea aisément que la haine que cet officier portait au vizir, et non l'intérêt qu'il prenait à moi, l'avait porté à exciter des troubles daus le sérail. Ce fidèle ami ne se rebuta point : après mille tentatives inutiles, il fit parvenir une lettre à la favorite. Il se plaignit amèrement de la manière indigne dont on en usait avec moi; il réclamait les prérogatives attachées à un titre que le sultan m'avait conféré luimême, et qu'il violait en ma personne; il demandait qu'on instruisit mon procès et que je susse au moins de quoi j'étais accusé; il suppliait la sultane de prendre ma défense et d'obtenir de Sa Hautessc quelque adoucissement à mon sort; enfin il lui peignit ce jeune homme à qui elle avait daigné accorder un regard, plongé dans un cachot infect , abandonné aux horreurs de la misère et de l'infamie et n'ayant qu'elle au monde qui s'intéressât à lui.

)i Elle était femme, elle était sensible , je lui avais plu; mais Mahomet était violent, il était dangereux de me protéger avant que son ressentiment fût calmé. La favorite n'osa pas d'abord lui parler de moi , cependant elle ne m'abandonna point eniièrement. Un eunuque remit secrètement à Belleski une boîte qui renfermait quelques pierreries et un papier sur lequel étaient écrits ces mots : J'agirai quand il en sera temps. Il y allait de la tête de l'un et de l'autre si cette corresijoudance était découverte; aussi la favorite refusa-t-elle les lettres que Belleski lui adressa par la suite, et celui-ci cessa de lui écrire.

» Il se servit de ses dons pour rendre mon état plus supportable. Les diamants du sérail furent offerts au gouverneur du château; il est peu de Turcs incorruptibles : le gouverneur ne l'était point, et après deux mois de la plus dure captivité, je fus logé dans une petite chambre où on me donna les choses nécessaires à la vie. Ce changement, qui eût comblé les vœux de tout autre, ajouta au sombre désespoir qui commençait à me miner. Je ne vis dans les douceurs qu'on m'accordait que le projet de perpétuer ma détention. Mon pays , ma couronne, le fruit de mes victoires, mon épouse, mon fils, tout me parut perdu sans retour, tout, jusqu'à l'espérance. — Je suis condamné à finir ici mes jours! m'écriai-je. Mon Amalie, je ne te verrai plus! Et je pleurai amèrement. A ces larmes, les premières que j'eusse versées, succédèrent bienlôt des accès de rage qui allèrent jusqu'à la démence. Un couteau se rencontra sous ma main, je le pris, je me l'entonçai dans l'estomac, je tombai, et je perdis connaissance.

» J'ignore combien de temps je restai dans cet état et ce qui se passa autour de moi pendant la longue et dangereuse maladie dont je fus aussitôt attaqué. Quand je revins à moi , je me trouvai dans une chambre qui n'était pas la mieune; les meubles étaient difl'érents; une vieille esclave était assise près de mon lit, et semblait s'intéresser à mon sort. Je regardais tout avec étonnemenl; je cherchais à rlasser mes idées; je m'informai enfin où j'étais. L'esclave me répondit que j'étais exilé a Rhodes, et que le patron turc à bord duquel j'étais passé m'avait mis sous la garde du bâcha qui commandait dans i'ile. Elle me remit, après ces premiers éclaircissements, une lettre dont je reconnus d'abord l'écriture, elle était du fidèle Belleski, et je la lus avec empressement.

« Il me rendait compte des démarches qu'il avait faites près de l'aga cl de la favorite. Il ajoutait qu'ayant été éconduit par l'un, et faible-

LES BARO^S DE FELSHEIM

SI

ment srcoDilt* par riiutrc, il sVtuit «drrssc .m siilliin lui-nif me ; il avait pris le momfiit on S.t llaiiteise se renil.iil i \i> mosquée pour lui pr<^scnter suocessiviqicnt plusieurs placels. I rs premier» n'avaient produit aucun elVet, et il commençait il se tlt''courai;er ; mais le gouverneur des Sepl-Tours, avec lequel il conservait quelques relations, l'ayant informé de l'état désespéré oii j'étais, il D'écouta plus ijue son ïéle et ■on alTection ; il résolut de tout liiisarder, et il remit :<u sultan un dernier mémoire tellement fort, qu'il devait le perdre s'il ne me sjiuvait pas. L'efl'et en avait été prompt; dès le lendemain, l'ordre de me transférera Khodes fut expédié. I.e gouverneur répondait de moi, mais je devais jouir d'une liberté honnête et d'une pension de quinie bourses'. .\ la suite de ce détail, l<elle>ki m'annonçait son procbuin départ |iour la Hongrie, sa ferme résolution de se sacrifier lui-même au bien de son pays : il linissait enfin en m'apprenaut des choses bien latisfaisantes et bien inquiétantes à la fois.

» Dès le commencement de cette campagne, l'empereur, per^înadé que ma disgrâce laissait Ainalie sans ressources, se fl.itta qu'on intimiderait facilement une femme de dix-neuf ans abandonnée à elle-même. Il ordonna au comte Caprara de s'approcher de Monigatz et de prodiguer les |iromesseset les menaces. Anialie répondit au parlementaire que je lui étais devenu plus cher par mon infortune, qu'elle ne voulait rien devoir i Léopold , et qu'elle défendrait sa forteresse jusqu'à la dernière eitrémité. Les seigneurs hongrois, loin d'imiter ce généreux dévouement, acceptèrent une amnistie, et nos diflererts corps, mécontenta des Turcs, dispersés et sans chefs, entraînés d'ailleurs par l'eieraple, se réunirent presque tous à l'armée impériale. Cette défection ne changea rien aux résolutions de mou épouse, elle résista aux attaques de Caprara. Ce vieux général, repoussé sans cesse, et quelquefois battu par une jeune femme , avait enfin senti qu'une place aussi forte ne pouvait être prise que par un siège régulier. Il s'était déterminé à la bloquer et à attendre que la famine forçât Am.die .i capituler.

» La conduite héroïque de mon épouse m'attendrit jusqu'aux larmes, et j'aurais donné l'empire du monde pour la presser un moment dans mes bras. Je venais de passer subitement d'une situation accablante aux douceurs de la vie privée ; l'aisance dont je jouissais, l'amitié du bâcha, la considération des principaux insulaires, tout semblait contribuer ù ma félicité. J'en eusse peut-être connu le prix, si je n'avais été époux et père ; mais Amalie au milieu de mes ennemis, méprisant leurs oH'res, bravant leurs eflorts, Amalie que j'idolâtrais, et qu'embellissaient encore et ses dangers et les tournieiiLs de l'absence, Amalie me rendit insupportable la vie oisive et obscure que je menais. Je formai le dessein de m'évader, de la retrouver, de la sauver, ou de mourir avec elle. » J'étais gardé à vue. Il m'était permis d'aller par la ville; l'entrée du port m'était sévèrement interdite, et je ne pouvais sortir de mon exil qu'en gagnant le patron de quelque barque. 1,'imposiibilité où j'étais d'agir moi-même me força de choisir un confident. Après quelques jours d'incertitude, je jetai les yeui sur un de mes esclaves en qui j'avais reconnu de l'adresse, et que je croyais m'être attaché par les bienfaits dont je l'avais comblé avant même que j'eusse des vues sur lui. Ce malheureux était né pour la bassesse; il trompa ma coufiance, il avertit le hacha; je fus resserré dans ma maison, et j'y passai deux ans , livré alternativement à ce que les passions et les extrêmes ont d'amertumes et d'illusions.

u Cependant les Turcs n'avaient pas cessé d'éprouver des revers depuis qu'ils m'avaient arrêté. Bude avait été assiégé une seconde fois et emporté d'assaut après un siège meurtrier. Presque toutes les places s^- rendirent à discrétion aux Impériaux. Ils gagnèrent la bataille de llerfan, prirent Essek , et entrèrent en Rosiiie. Mahomet n'était pas plus heureux contre les 'Vénitiens : Morosini fit la conquête du Péloponèse.

• Abaffi, intimidé par les progrès rapides des Impériaux, trembla pour SCS propres Etals. L'empereur, maître des deux tiers de la Hongrie , pouvait entrer eu Transylvanie , et punir ce prince de m'avoir secouru. Les Turcs, accablés de toutes parts, lui parurent moins redoutables que Léopold, et il traita avec lui.

" Ce fut alors que le Grand Seigneur sentit la faute qu'on avait faite en m'arrètant. J'avais fait subsister ses armées, mes Hongrois seuls rfvaient eu des succès, et le vizir se trouvait sans ressources dans un pays reconquis; il n'avait à opposer à des troupes aguerries et encouragées par des victoires que des soldats accoutumés \ fuir au premier choc : il devenait même incertain qu'il pût se retirer par la Transylvanie. Le divan crut que je pouvais tout relever par ma présence , et mon rappel fut décidé.

> Toutes mes idées, tous mes voeux se portaient sur Montgalz. Je rêvais profondément aux moyens de tenter avec succès une seconde évasion , lorsque je fus distrait par un bruit extraordinaire qui se fit à ma porte. Je l'ouvris : quel fut mon étonnement ! c'était le bâcha qui venait me rétablir dans mes honneurs et me déclarer que l'intention de Sa Hautesse était que je m'embarquasse sans délai pour Constantinople, d'où je me rendrais à l'armée. J'étais indigné contre la Porte, et je fus tenté de tout refuser; mais l'intérêt de ma femme et de mon fils l'emporta sur mon ressentiment. Peut-être l'appât séduisant des grandeurs entra-t-il pour quelque chose dans la faciÙté avec laquelle

' EuviroD sa, 500 hvres de notre moDoaia.

je me rendis : quoi qu'il en soit, je me prêtai aux vues du (.rand Seigni'ur, et je partis pour m'ex|>oser île nouveau aux proscriptions, aux hasards de la guerre et à l'iuiirutitude de la Porte.

» J'ai toujours été |ii'niuadé que la bonne intelli|jence des chefs est le premier garant des succès d'une ciiupigiie. J'abordai le vilir avec les égards du» «il premier olficier d'un v.iste eiriiiire; je parus avoir perdu le souvenir de sa coiidiiile passée; je m'elTorçHÎ de lui ilonner de» marques d'amitié, auxquelles il réiioiidit avec a»»ei d'aisance et, sans doute, assez peu de sincérité. Enfin je le quittii pou.' lever de» troupes en Honjjrie ; et nous nous séparâmes trè»-i»ati»fail» l'un de l'autre, du iiioin» en apparence.

» Je répandis plusieurs manifestes pour réveiller la haine et le courage de» Hongrois, et je vis avec douleur le (leii d'efl'il qu'ils produinreiit. Ce malheureux peuple avait tant soiifl'erl .le la part des Iml'ériaux et de» Turcs, il était si la» des uns et des autres, et mes ressources paraissaient si incertaines , qii'apris be.mcoup de p.'ines et d'intrigue» sept à huit mille hommes au plus reprirent les armes. Je ne pouvais rien entreprendre avec d'aussi faibles moyens.

» Cependant .\malie continuait la plus belle iléfense. CaralTa, le fils de ce traître qui a>ait trahi envers nous les droits de l'hospitalté , CaralTa commandait alors le blocus, et il n'avait fait aucun progrès; la garnison adorait mon épouse , et ne trouvait rien d'impossible. Pour comble de bonheur. Helleski, qui s'avançait avec quelques bataillons et un convoi considérable, avait fait prendre le change ii CaralTa, et il était entré dans Montgati. Cette place . ainsi pourvue, pouvait résister longtemps encore » toutes les forces de l'Empire.

• Cette nouvelle, que j'appris peu de temps après, ramena le calme dans mon âme : j'étais tranquille sur mon sort ([uand je ne craignais pas pour Amalie ; je m'étais retranché sous le canon de (>rand-\\ arailin; j'espérais que ma petite armée se grossirait insensiblement, que je pourrais alors percer dans la haute Hongrie, délivrer Moiiigati , et opérer une puissante diversion dans cette partie pendant que le» furcs occuperaient les Impériaux sur les bords du Danube.

» Vains projets, que l'imagination saisit avec avidité, qu'elle embellit de ses chimères, et qui se réalisent si rarement, rombien de fois m'avez-vous abusé 1 Mon armée ne passa jamais dix mille hommes, je n'avais plus de caisse, je fus obligé de me mettre à la solde du Grand Seigneur. L'empereur, maître de presque toute la Hongrie, en lit sacrer roi l'archiduc Joseph, son fils. Cette cérémonie, suggérée jiar la meilleure politique, se ht à Presbourg, capitale du royaume. L'éclat qu'on affecta d'y donner attira toute la noblesse , qu'on acheva de gagner par des présents ou des promesses. Dès lors mon parti tomba tout à fait, et je ne fus plus qu'un simple olfi.ier de la Porte, qu'on cessa de ménager dès qu'on n'en attendit plus rien.

• J'opposai à cette défaveur le courage opiniâtre qui jusqu'alors ne m'avait pas abandonné. J'étais partout oii il y avait du danger et de la gloire à acquérir. Mon petit corps ne perdait pas une occasion de se signaler, et le changement qui arriva à la Porte releva un moment mes espérances.

•- Les malheurs continuels qui avaient accablé Mahomet IV indisposèrent la nation. Les janissaires, qui les attribuaient à son indolence, résolurent de le déposer. Le caïmacan , gouverneur de Constantinople, Mustapha Kuprogli , le chérif de la mosquée de Sainte-Sophie, et le nakif, garde de l'étendard de Mahomet, vinrent déclarer au sulun qu'il fallait descendre du trône, et que telle était la volonté de la nation. Soliman, son frère, fut tiré de la jirison où il était détenu depuis quarante ans, et Mahomet fut renfermé dans l'intérieur du sérail. Le grand vizir perdit la tête, et Mustapha Kuprogli le remplaça dans cet éminent et périlleux emploi. Cette révolution, qui dans un Etat chrétien eût coûté des flots de sang, se termina aussi aisément et aussi vite qu'une affaire domestique.

» Le nouveau sultan fit, pour la forme, quelques propositions de paix à l'empereur. Elles étaient telles qu'il ne pouvait les accepter sans honte, et on se prépara de part et d'autre à continuer la guerre.

» Soit que Soliman crût que sa présence encouragerait ses troupes, soit qu'il voulût donnera ses peuples une haute idée de son courage, il prit le commandement des colonnes qu'il avait fait rassembler sur le» rives du Bosphore , et il se réunit aux corps nombreux, mais découragés, qui lui restaient encore en Hongrie.

» L'armée impériale, commandée alors par l'électeur de Bavière, se disposa à passer le Danube pour faire le siège de Belgrade. Dn coup d'éclat pouvait seul sauver cette place, la clef de la lurquie européenne. Jeghen, bâcha, se présenta avec intrépidité et entra dans le fleuve avec toute sa cavalerie, déterminé a disputer la victoire. Eugène était alors lieutenant-général et son nom seul était redoutable. Il remonta le fleuve avec dix à douze escadrons, et il brusqua le passage pour venir ensuite attaquer Jeghen sur ses derrières et décider la defaite des Turcs : cette manœuvre était décisive; il fallait battre Eugène ou laisser assiéger Belgrade. J'accourus avec ma cavalerie hongroise. Eurène avait fait la moitié du trajet, lorsque moi et les miens nous nous précipitâmes dans les flots. J'eus l'honneur de voir et de combattre corps à corps cet homme étonn.mt. a qui le f istucux Louu XIV avait refusé un régiment, et qui le fit repentir le reste .le sa vie de n'avoir pas deviné un héros. ..... ir ■

» J'atuquai Eugène le sabre k la main et je lui du mon nom. Vaia-

LES BARONS DE FELSHEIM

queur ou vaincu, j'arqut'rais îles droits h son estime, et l'estime d'Eugène val.iil une victoire, il ne me répondit pas et il se mil en défense. Parfaitement montés tous deux, tous deux dans la force de l'àj^e, égaux en adresse et peut-^tre en valeur, le succès fut quelque temps incertain. Eugène me port» enfin plusieurs coups de suite que j'eus beaucoup de peine à parer. Je fus contraint de faire une volte, et le courant s'opposant au mouvement que je donnais à mon cheval , il s'abattit fOus moi. Eugène eut la générosité de pousser le sien d'un autre côté, et j'aime i publier que je lui dois la vie.

• Je remontai à cheval, nous cbargeÂmes les Impériaux, nous les renversâmes les uns sur les aulies, et j'allais exécuter le projet qu'Eugène avait conçu ; je passais le fleuve, et je prenais l'électeur de Bavière eu flanc, lorsqu'un coup de carabine me cassa la cuisse. Je tombai dans le fleuve, le courant m'ontrainait , j'allais périr. Quelques seigneurs de m.< suite s'exposèrent pour nie sauver. Us me portèrent à la rive d'où nous étions partis et de là au quartier de Soliman.

• Dès que mes troupes cessèrent d être animées par ma présence et mon exemple, la fortune changea. Tout céda à l'ascendant d'Eugène. Il passa le IVinube, mit Jeghen en déroute, et trois jours après l'électeur ouvrit la tranchée devant Belgrade.

>• Je souffrais beaucoup de ma blessure, et la fièvre de suppuration m'accabla tout à fait. Je fus pendant plusieurs jours aussi incapable de conseiller que d'agir. Lorsque la fièvre fut calmée et que j'eus recouvré la tranquillité d'esprit et une certaine suite dans les idées , je lu'informai de la position des armées. J'appris que Belgrade était em- )orté d'assaut. La garnison avait été passée au fil de l'épée, et les flots ensanglantés du Danube avaient roulé à la mer les cadavres de tous ces nialheureui.

• l'ne autre perte m'affligea plus sensiblement. Le prince Louis de Bade était entré en Bosnie, et venait d'y battre un corps considérable commandé par ce même Méhémet , mon émule et mon ami , qui avait défendu Bude avec moi. Cet homme, digne d'un meilleur sort, avait été entouré, dans la déroute, par dix cavaliers allemands qui le lommèrent de se rendre. 11 se défendit courageusement, il en tua deux, et il se fût probablement échappé s'il n'eût été renversé d'un coup de pistolet dans la tète. On s'aperçut qu'il n'était pas mort et on voulut le prendre en vie. Il se releva sur ses genoux, tira son poignard, fendit le ventre au premier qui l'approcha et écarta les autres. Les cavaliers, irrités de son opiniâtreté, le tuèrent à coups de carabine. Ainsi ]>ériri'nt depuis , les armes ii la main , tous ceux qui m'avaient été attachés. J'ai eu le malheur de leur survivre.

» A cette suite de désastres succéda le coup le plus terrible que j'eusse à redouter. Amalie avait épuisé ses munitions de guerre et de bouche: la famine se faisait sentir dans la place et on manquait absolument de poudre et de boulets : il fallait en prendre dans le camp des Impériaux ou se rendre. L'épouse de Tékéli ne pouvait pis balancer; elle fit une sortie terrible. Carafïi recula d'abord jirès de deux cents toises; mais ses troupes, honteuses de fuir devant une femme , se rallièrent cl repoussèrent à leur tour 1rs assiégeants. Beileski tomba mort à coté d'Amalie, qui, après des prodiges de valeur, rentra dans Montgatz avec deux mille hommes de perte. Elle tint huit jours encore, en proie aux horreurs de la famine et sans autre moyen de défense que les quartiers de rochers qu'on roulait sur les bataillons ennemis. Son fils, tombant d'inanition a ses yeux, éteignit en elle tout sentiment de gloire et de vengeance; elle oublia un moment son époux, elle demanda à capituler. Elle était mère : qui pourra la condamner?

> Elle exi>;ea d'abord que je fusse compris dans la capitulation. Je détestais Léopold ; mais la satisfaction de revoir mon épouse et mon fils après cinq ans de la plus pénible séparation pouvait encore me tenir lieu de tout. CarafTa ne consulta point les vrais intérêts de son maitre. 11 lui assurait la possession paisible de la Hongrie en me détachant du parti des Turcs, et il lui conservait vingt mille sujets qui périrent dans le courant de cette guerre. Il voulut que ma femme se rendit à discrétion. Cette infortunée céda enfin aux larmes de son fils, aux io^itances réitérées de la garnison. Elle ouvrit ses portes, et fut conduite en triomphe à Vienne , oii, sans égard pour son .âge , sa beauté, sa valeur, ou la jeta dans une prison, oi» la douleur et le besoin terminèrent ses jours et ceux de son déplorable enfant.

» Je commençais à me rétablir lorsque je reçus ces funestes nouvelles. L'effet en fut terrible. Cne fièvre violente me saisit. Je désirais, j'appelais la mort. On observait tous mes mouvements, et on eut la cruauté de me sauver de moi même. Qu'avais je besoin de vivre? mon pays presque tout entier était retombé sous le joug de ses premiers oppresseurs; ma femme, mon enfant, mes amis étaient au nombre de leurs victimes; j'avais épuisé tous les malliturs que la fortune peut rassembler sur un seul homme , et je sentais qu'il est des circonstances ou la vie est un insupportable fardeau. Jeijheu ne me quittait presque pas. — Oublirs-tu, me dit-il, que les morts ne peuvent plus se venger? Ce mot me rendit à moi-même. Je ne proférai plus une plainte, et je jurai de ne faire aucun quartier aux Impériaux qui tomberaient sous mes mains.

" L'électeur de Bavière assiégeait et prenait Peticrwaradin, et le Grand Seigneur ne pinsiit i>as à sortir de ses lignes. Le prince de B-ide, qui était rentré de Hongrie, vint i'y chescher. Il jeta un pont sur la .Morave et s'avauça vers nos retraucbemeuts. Les Turcs dé-

campèrent avec leur précipitation ordinaire , et notre arrière-garde fui taillée en pièces dans des défilés oii deux régiments, avec quatre pièces de campagne, n'auraient jamais dû être forcés.

• Quelques jours après, le même prince de Bade vint encore noiis attaquer à Paranguia , village près Nizza , que nous avions couvert par des coupures et des abatis. Je reposais dans ma tente et je fus réveillé par le bruit de l'artillerie. Je me .fis mettre sur un brancard et j'ordonnai qu'on me conduisît au fort de l'action. Les janissaires se battaient en braves gens, et je me mis à leur tête. Les deux chevaux qui portaient mon brancard furent tués d'un même coup de canon. Des Hongrois relevèrent mon brancard et le portèrent alternativement sur leurs épaules. Il en tomba onze autour de moi, et je montai à cheval malgré mon extrême faiblesse. Nous fiines plier l'infanterie allemande, et je comptais sur la victoire, lorsque les spahis nous abandonnèrent et s'enfuirent tout à coup. Les janissaires étonnés se rompirent à leur tour et l'ennemi en fit un carnage affreux. Entraîné par la foule, il fallut fuir malgré mol, et je n'échappii que par un bonheur inconcevable, ou plutôt par cette fatalité qui me réservait à de nouvelles infortunes. INiiza, entourée d'une simple muraille et d'un fossé, se rendit le même jour.

> Le Grand Seigneur rassembla à quelques lieues de là les débris de son armée. Il campa dans une position défendue par des ravins et des défilés oii le prince de Bade n'osa entreprendre de le forcer. Le malheureux Soliman eut quelques instants de relâche, et cette inaction le livra tout entier au sentiment des pertes qu'il avait essuyées. Ce n'était plus ce prince orgueilleux qui se vantait, en quittant sa capitale , d'asservir l'Allemagne , et qui s'était fait suivre par des chariots chargés de fers qu'il destinait aux vaincus. Une profonde mélancolie succéda à la présomption. Humilié par le souvenir du passé , tremblant sur l'avenir, il se conduisit envers moi comme l'avait fait Mahomet IV. Il entra dans mon quartier, conduit par Jeghen; il m'embrassa affectueusement et me dit sans détour qu'il venait se jeter dans mes bras. Je fus sensible à cette démarche, mais je ne lui cachai pas qu'il m'accordait sa confiance un peu tard; que le désordre de ses affaires n'était pas facile à réparer. Cependant nos intérêts étaient les mêmes. Il avait à relever l'honneur de ses armes; j'avais à venger un père , une patrie , une épouse, un fils; Léopold était notre ennemi commun, j'avais conçu contre lui une haine irréconciliable, et, sans trop compter sur les Turcs , je promis à leur chef de diriger son inexpérience : je lui fis espérer des succès et je relevai son courage.

» Dn jeune ingénieur français, qui était avec moi, ouvrit tout à coup un avis, qui tenait du caractère de sa nation et qui annonçait de vrais talents. C'était de s'avancer en Servie , de laisser derrière soi quelques corps pour tenir les Impériaux en échec, de tourner brusquement sur la droite , de reprendre Belgrade , dont rien ne défendait les approches , de rentrer ensuite en Hongrie et de couper la retraite au prince de Bade. Ce plan , qui pouvait réussir par l'excès même de sa témérité , me parut le seul à suivre , et je déclarai à Sa Hautesse qu'il fallait l'adopter et l'exécuter sans délai.

» Nous nous occupions des mesures nécessaires à l'exécution de ce dessein , lorsqu'un courrier apporta la nouvelle d'une rupture entre la France et l'Empire. Louis XIV avait pris pour prétexte la nomination illégale du prince Joseph de Btvière à l'électorat de Cologne; mais son véritable motif était le désir de conquérir les Pays-Bas et d'affaiblir Léopold en Italie. Il était à présumer que ce prince, harcelé par les Turcs , et peu sûr des Hongrois , tiendrait difficilement contre tant de forces réunies. Le paquet, entre autres papiers, renfermait une lettre à mon adresse. Elle était du marquis de Torci, qui, sans dire un mot du roi son maitre , m'annonçait la remise de trois millions entre les mains de l'ambassadeur de France à Constantinople. Cette somme était destinée à faire de nouvelles levées en Hongrie , et le marquis ajoutait que quatre-vingts vaisseaux de ligne et six corps d'armée dont le moindre était de cinquante mille hommes occupenient tellement l'empereur et ses alliés , que le Grand Seigneur serait maître absolu de ses opérations. Sa Hautesse, à qui je communiquai sur-le-champ la lettre de M. de Torci, en conçut les plus brillantes espérances , et nous ne pensâmes plus qu'à suivre de point en point l'avis du jeune ingénieur.

» L'occasion était favorable. L'empereur, efifrayé des préparatifs formidables de la France , se hâta de taire filer les troupes sur les différents points que menaçait Louis XIV. Il opposa Eugène à Catinat , et le prince de Bade resta à peu près seul en Hongrie.

» jNous décampâmes la nuit, et nous laissâmes Jeghen dans les retranchements avec quinze mille hommes. Après trois jours de marche, nous repassâmes la Morawe , et cinquante mille combattants , qu'on croyait battus et dispersés dans la Servie , parurent subitement dev.uit Belgr.ide.

'' Le comte Gui de Stahrenberg, qui commandait dans la place , fut étonné de se voir assiégé par une armée dont il ne soupçonnait pas même l'existence. 11 fit néanmoins ce qu'on devait attendre d'un brave ofiicier. Il se défendit autant que l'exigeaient l'honneur et son devoir; uiais sentant l'impossibilité d'être secouru, il demanda et obtint une capitulation honorable.

>' J'entrai aussitôt dans la basse Hongrie avec trente mille hommes. Je dissipai quelques partb impériaux, je repris plusieurs places , sans

LF.S BARONS DE KKI-SHKIM.

que le prince de H.ide, qui croyait avoir en li^le toutes les forces ottomanes, sût rien de re qui se piissail deirièro lui.

u Quoique la saison filt Irtsavancéc , je crus devoir iirofittT de ces premiers av;inla(;es. Je nie disposai à passer le Daniiho et à touilier sur l'armée impéiiale, qui bloquait Jrglien dans ses relranclieiuenls, et qui, se trouvant entre deu\ feui , devait ^ire inlaillihiement diHruite. Tout t'tait pr<^l pour cette eipi'dition, lorsque le fleuve , (jrossi par les pluies continuelles, se dt'horda et inonda le pays. Je n'avais pas de linteaux , il fallut du temps pour s'en procurer. I.e prince de Hade ne pouvait ignorer longtemps la prise de Belgrade ; il savait trop bien la guerre pour m'attendre dans une position désavantageuse, et je ne voulus pas risquer une liat.iille dont la perte assurait celle îles villes que j'avais reprises. Je mis mes troupes en quartier d'hiver; je rejoignis le Grand Seigneur, et je partis avec lui pour ('onstantinople.

» Il donna ordre de lever de nouvelles troupes, et de tout préparer pour ouvrir la campagne prochaine avec éclat. Je toucliai les sommes que l'ambassadeur de France avait à me remettre, et je retournai aussitôt à Belgrad'e. Je prodiguai l'or dans ri''sclavonie et la basse Hongrie. Trompe par les uns , mal servi par les autres , je ne r.issemblai que neuf à dix mille hommes, dont le plus grand nombre étaient de ces aventuriers qui n'ont rien k perdre, et qui se vendent au premier qui veut les acheter. Je ne pouv.iis pas compter beaucoup sur de tels soldats, el je voulus suppléer aux qualités qui leur manquaient jiar une bonne organisation et la plus sévère discipline. J'incorporai dans chaque compagnie quelques-uns de mes anciens Hongrois , espérant que les recrues en prendraient l'esprit ; je les exerçai tout l'hiver , et à l'approche du printemps, je joignis l'armée ottomane a Sophia en Bulgarie, où le Grand Seigneur avait fixé son rendez-vous général.

» L'armée était nombreuse , et me parut être dans les meilleures dispositions. Les succès que j'avais obtenus h la fin de la campagne précédente avaient relevé tous les courages. Je proposai à Sa Hautesse de protiter de l'ardeur des troupes et de rentrer en Hongrie. Le malheur l'avait rendu docile ; il me chargea de donner ses ordres , et on décampa le jour même. Mous passâmes le Danube, nous entrâmes dans le comté de Temeswar, et je me portai en avant avec mon petit corjw pour observer l'ennemi et saisir les occasions favorables qui se présenteraient.

• L'armée impériale s'était rassemblée Ji Vérismarton. Elle n'était que de cinquante mille hojiime's, mais elle était commandée par Eugène, dont les talents multipliaient les ressources. H détacha le jeune prince de Vaudemont avec dix mille hommes et lui ordonna de me chercher et de me combattre. Le jeune prince s'avança à grandes journées , j'étais instruit de sa marche , et je fus au-devant de lui. INous nous recontràmes près de Zeige , et l'action commença aussitôt. Mes Esclavons s'enfuirent è la première décharge , et je me trouvai réduit à cinq mille hommes dont je n'étais pas sûr , et avec lesquels j'avais à soutenir les efforts de dix mille Impériaux que ce premier avantage avait encouragés. Je changeai aussitôt mon ordre de bataille. Je m'adossai à une montagne , j'appuyai ma droite à un bois, j'avais à la gauche un marais impraticable, et le prince, malgré sa supériorité, ne put jamais m'entamer. Cette manœuvre, qui nie sauva en ce moment, pouvait cependant avoir des suites funestes. Le prince avait aussi changé sa position , et il s'était placé entre l'armée turque et moi. Il fallait le battre, mourir ou se rendre.

» La nuit sépara les deux partis ; ils avaient également besoin de repos. Les Impériaux couchèrent sur le champ de bataille, et je m'occupai des moyens de sortir du mauvais pas où j'étais engagé. C'était tout ce que je pouvais prétendre.

u Je méditais profondément , lorsqu'on vint m'annoncer que deux mille des miens s'étaient jetés dans le bois, et que sans doute ils passaient à l'ennemi. Je courus à ma droite, que je trouvai en effet dégarnie. Je sentis que j'étais perdu sans ressource si je ne prenais i l'instant un parti décisif. Je parlai à mes troupes , je leur dis que je les croyais incapables d'imiter les lâches qui nous avaient abandonnés, et que j'étais persuadé qu'elles me seconderaient, ainsi qu'elles l'avaient fait jusqu'alors. Les trois mille hommes qui me restaient étaient presque tous de vieux Hongrois, accoutumés à vaincre sous mes ordres. Dn cri se fait entendre : l'ire Tékéli! Je laissai mon artillerie et mes bagages à l'entrée du bois , je descendis en silence dans la plaine , et j'attaquai avec fureur les Impériaux. Des troupes surprises à demi nues, au milieu des ténèbres et pendant leur sommeil , sont nécessairement battues. Nous tuâmes et nous mîmes en fuite ce qui se présenta devant nous. Le prince de Vaudemont abandonna précipitamment son champ de bataille et ses équipages, et rassembla à une lieue de là ce qui lui restait de monde. J'enclouai ses canons; je tournai du côté de l'armée turque, et je marchai le restt de la nuit.

» Je n'avais perdu que quarante hommes , j'en avais tué deux mille au prince de Vaudemont ; mais cet avantage était perdu si j'étais obligé de soutenir un troisième combat : les Impériaux étaient encore assez nombreux pour m'accabler. J'avançai en toute diligence vers la Marosch , que j'espérais passer à Chonad pour me réunir à la grande armée, qui n'en était pas éloignée. Le prince pénétra facilement mon dessein et il ne me laissa pas le temps de l'exécuter. H parut au milieu du jour, avec quatre mille hommes de cavalerie, sur les hauteurs de Uédin. Je pouvais lui tenir tête, et je m'arrêtai ; mais une heure après , je vis

toute son infanterie, divisée en deux colonnes, qui s'avançait sur les ailes, avec riiileiition sans doute de nu- prendre en flanc quand la cavalerie aurait engagé le cnmb.il : le cuurage et la prudence iff pouvaient rien dans une telle situation. J'avais su cents clirvaui ; j'ordonnai a me» cavaliers de jeter leurs porte manteaux, de prendre chacun un fiiilassin en croupe et de pjsstr la rivière le plus pruiuplenient qu'il» pourraient. Je piquai mon cheval , et , suivi seulement de sept olhcier» , je traversai la Marosch, et {'arrivai nu quartier du Grand Seigneur «ans armée, sans équipage et sans argent. Toute mou infanterie se rendit au prince, et mes cavaliers, dispersés çà et \h, furent presque tous tuéiou pris.

» Quelque aOligeant que fût cet échec, c'était peu de chose, comparé il l'événement désastreux dont il fut bientôt suivi , et qui décida du reste de ma vie. Nous avions résolu de faire le siège de Si'gedin, place importante, qui nous rendait niaitres de la 'l'eisse et de tout le pays situé entre cette rivière et le Danube. Le prince Eucène s'avança pour couvrir cette ville , et vint camper à un mille de '/.enta , petit bourg situé sur la rive occidentale de la Teisse. Son année était très inférieure en nombre, et j'opinai pour une affaire générale. .Si nous étions vainqueurs, toute la Hongrie nous était ouverte ; si nous avions du désavantage , Belgrade nous olïrail une retraite sftre : personne ne soupçonna que nous pussions être coinplétemeut battus.

• Nous marchâmes donc en avant, et nous passâmes la Teisse sur un pont de bateaux. Entre les villages de Perleck et de Zenla est une plaine immense, dont le terrain , parfaitement égal, semblait fait pour servir de théâtre aux horreurs de la guerre, ^ous campâmes en cet endroit. Je connaissais assez les Turcs, et je redoutais trop l'activité d'Eugène pour négliger aucune précaution. Je fis faire deux forts retranchements en avant de l'armée, qui était appuyée à la rivière, et je me flattai que le prince Eugène ferait enfin quelque fausse manœuvre dont nous pourrions profiter : il en était incapable.

» Quel fut mon étonnement lorsque je vis l'armée impériale déboucher des montagnes, descendre dans la plaine et se mettre en bataille ! l\ était inouï que quarante mille hommes osassent en attaquer cent dans des retranchements de quinze jiieds de haut, défmdus par quatre-vingts pièces de grosse artillerie : Eugène seul pouvait l'entreprendre et réussir. Il s'avança malgré la défense expresse de l'empereur, qui ne voulait pas hasarder d'affaire décisive. Le Grand Seigneur, effrayé de sa diligence et de sa témérité, donna l'ordre de repasser la rivière. Cette lâcheté m'indigna. Je lui annonçai qu'il serait attaqué avant que dix mille hommes seulement fussent à l'autre rive; que cette retraite précipitée ne pouvait se faire sans beaucoup de désordre ; qu'Eugène ne manquerait pas d'en profiter, et que la campagne serait perdue. J'ajoutai qu'au lieu de repasser la rivière , il fallait couper le pont , et mettre ses troupes dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Il sentit la solidité de ce conseil , mais il n'eut pas le courage de le suivre. Lu crainte qui l'agitait fut remarquée des janissaires; la terreur se répandit dans les rangs ; on se pressa vers le pont ; Sa Hautesse passa la première avec mille chevaux. Je restai dans les retranchements; je tâchai d'y rétablir l'ordre et de faire renaître la confiance. Il restait à peine deux heures de jour : il ne paraissait pas passible qu'Eugène vainquît en aussi peu de temps : il ne lui en fallut pas davantage.

» Il avait recourbé ses deux ailes de manière à embrasser à la fois le centre et les flancs des retranchements, et à les attaquer sur toutes les parties. Les Impériaux présentèrent alors un front tellement étendu, relativement à leur nombre , qu'il ne fallait que de la résolution pour les battre, mais Eugène savait à quel ennemi il avait affaire. Dès que je lui vis faire cette manœuvre , je conçus l'idée de l'attaquer moimême par son centre et de faire charger ses ailes par toute notre cavalerie. J'ordonnai en conséquence à un corjis de vingt mille janissaires de me suivre; pas un ne m'obéit. Je suppliai le grand vizir de les faire marcher; je répondais de la victoire sur ma tête : ses ordres ne furent pas plus écoutés que les miens , et dès lors je jugeai la bataille perdue, même avant qu'elle commençât. Cn sentiment d'honneur me décida seul à faire mon devoir.

n L'affaire s'engagea par la gauche à six heures du soir, et en un instant elle devint générale. Os mêmes janissaires , qui avaient refusé de sortir des retranchements , sentirent cependant la nécessité de les défendre. Notre artillerie chargée à mitraille lit un effet étonnant. L'aile gauche d'Eugène se rompit. Aussitôt il détacha de sa seconde ligne quatre régiments d'infanterie, quatre escadrons et plusieurs pièces de campagne : ce renfort donna aux Impériaux le temps de se remettre. L'attaque recommença avec plus de vivacité. Bientôt il y eut des brèches considérables aux retranchements et l'ennemi monta a l'assaut en sept endroits différents. Après une heure de combat , le premier retranchement fut emporté. Nous nous retirâmes en désordre dans le second ; mais Eugène nous suivit si vivement , qu'il me fut impossible de reformer les bataillons. Les Turcs se précipitèrent vers le pont, qui fut obstrué en un moment. Ceux qui échappaient au fer ennemi et qui ne trouvaient pas de passage se jetaient dans la Teisse , et périssaient. Les Impériaux, n'éprouvant plus de résistance , firent un carnage affreux des vaincus. Le grand vizir et presque tous les bâchas furent massacrés. Je n'échappai a cette boucherie qu'en me mettant parmi les morts. A dix heures du soir, le soldat, las de tuer, se rangea enfin sous ses drapeaux. Eugène fit sortir ses troupes des retranchements, oii

ta

LES BARONS DE FELSHEIM

le sanf; riiisspl.til- Jf me levai alors , et je me glissai dans un taillis couvert d'un coti' par la Teisse, et de l'autre par un bras de cette rivière, que je |ias3«i à la iiatje. Les elVorts qu'on avait faits sur le pont en avalent dëlaclié queiqiu>x bateaux : j'en trouvai un arrêté dans des l>ranches de saule , et je parvins à la rive opposée. Les armes , les effets Je campement, les chevaux forcés que je rencontrai de distance en distance, m'indiquèrent la route qu'avait prise le Grand ScignciT. Je la suivis h pied, niul(;ré la fatigue qui m'accablait, et je ne m'arrêtai qu'à Temeswar , k huit lieues de Zenta , où je rencontrai Sa llautesse en proie au plus cruel désespoir.

I. Ce que perdirent les Turcs dans cette malheureuse journée est incalculable. I.e détail en paraîtrait romanesque, s'il n'était consigné dans l'histoire et dans tous les mémoires du temps. Vingt mille hommes furent tués sur la place, du mille se noyèrent dans la Teisse, trois mille furent faits prisonniers. Toutes les tentes de l'armée, et celle du Grand-Seigneur, estimée quarante mille florins d'Allemagne, neuf mille charipu chargés, quinze mille bœufs, six mille chameaux, sept mille chevaux, cent pièces de gros canon et soixante pièces de campagne, sept queues de cheval, et quatre cent vingt-trois drapeaux ou étendards, tombèrent le soir entre les mains des vainqueurs. Ils trouvèrent le lendemain un cimeterre d'un prix inestimable, qui avait appartenu au sultan , son carrosse, dans lequel étaient dix des femmes de son sérail, quarante huit paires de timbales d'argent, vingt-six mille boulets, cinq cent cinquante bombes, cinq cents tambours de janissaires, et la caisse niililjire, qui renfermait trois millions de florins.

• Le (irand Seigneur, consterné de tant de désastres, n'examina point les ressources qui lui restaient. Uniquement livré à ses alarmes, il ne s'occupa que de la paix; il députa secrètement Jcghen vers le prince Eugène pour en obtenir une trêve. La demander, c'était se déclarer hors d'ét-tt de continuer la guerre : aussi le prince se bornat-il à donner un sauf-conduit, qui permettait à deux ufficiers turcs de se rendre à Vienne. Deux hachas partiri'nt aussitôt pour aller négocier avec le ministre de l'empereur. Je m'opposai vainement à leur départ ; je représentai inutilement que nous étions maîtres encore de Temeswar, de Helgrade et de plusieurs places importantes; qu'en retirant les différents corps que nous avions en Bosnie, en les incorporant aux détachements nombreux qui arrivaient à chaque instant de Zenta , on pouvait réorganiser une armée plus nombreuse encore que celle du prince Eugène ; et la gendarmerie de France avait prouvé à ce grand homme, à la bataille de la Marsaille, qu'on n'est pas toujours invincible. Le découragement et la terreur étaient portés à l'excès, et il faut êlre maître de soi pour entendre le langage de la raison. Je m'aperçus bientôt que ma franchise avait déplu. Le Grand Seigneur évita toute conférence particulière avec moi, et la froideur ^a plus affectée m'annonça ma disgrâce.

1) je dévorai chez moi et l'humiliation de dépendre d'un tel homme et le chagrin d'être réduit à vivre de ses bienfaits, lorsque JegUen , cédant à l'estime que je lui avais inspirée, vint me trouver U nuit, me révéla les secrets de son maître. Il m'apprit que les deux souverains avaient choisi Carlowilz pour y traiter de la paix, que leurs plénipotentiaires devaient incessamment s'y rendre; qu'il était du nombre de ceux qu'avait choisis Sallautessc, et que les instructions portaient de ne rien refuser à Léopold. Je le remerciai de la preuve d'attachement qu'il me donnait , et je ne dis pas un mol qui pût lui faire pénétrer les différents mouvements dont j'étais agité.

• Dès qu'il fut sorti, je réfléchis sérieusement à la position critique cil je me trouvais Je ne doutai pas que la paix ne se conclîit; la facilité du sultan levait toutes les dilhcultés : ainsi mes espérances étaient détruites sans retour. L'empereur, irrité de la longue guerre que je lui avais suscitée, pouvait demander ma tête, et Jegheu devait tout accorder. Je ne sais par quel sentiment l'être le plus iufortuué tient encore il la vie. J'avais perdu tout ce qui jjeut la rendre chère; et la mort que j'avais bravée cent fois, que je fixais avec mépris, me parut affreuse sur un échafaud, oii l'âme n'est plus soutenue par l'espérance et par l'honneur. Je me résolus .1 fuir, a m'envciopper d'épaisses ténèbres, à me dérober aux recliercbe.>; et aux regards de tous les humains. J'éloignai mes esclaves sous différents prétextes; je pris un de leurs habits, un peu d'or qui me restait, je quittai ma maison, et je passai le reste de la nuit sous le portique d'une mosquée. Aux premiers rayons du jour, je sortis de la ville a pied. Je passai devant ces mêmes postes où, peu d'heures auparavant, on me fatiguait d'hommages et d'honneurs : on ne m'accorda pas la plus légère attention. U souverains I que scriez-vous sans l'éclat qui vous environne? Cette réflexion m'arracha un soupir. Je n'étais pas encore détrompé des grandeurs, mais j'étais assez fort pour me soumettre ii ma mauvaise fortune.

•. Je m'arrêtai a quelque distance de la ville et je pensai au parti que j'allais prendre. Ce roi si lier de sa couronne , ce général si souvent victorieux, dont le nom avait rempli quatorze ans l'Europe et une I p,'<rtie de l'Asie, maintenant dépouillé de toutes ses dignités, calculait, ■u pied d'un chêne, combien de temps quelques misérables pièces d'or le garantiraient de la misère. C'est dans de telles circonstances qu'on est forcé de convenir que les hommes ont tous une même origine, qu'ils sont tous égaiu, et que le travail est la première loi que leur impose la nature.

■• Je me levai eD ^^vant à ces grandes mais acctblantes vérités, et,

sans m'en apercevoir, je me trouvai sur les bords de la Tèmes; u" marini r mettait son petit bâtiment sous voiles : toutes les routes m'étaient indifférentes, pourvu que je m'éloignasse des Etats de Léopold et des villes de Turquie, ni j'étais trop connu. Je m'arrangeai avec le patron , je m'assis dans le fond de la barque, et je voguai sans daigner même m'informer où on me conduisait.

» Nous n'étions que deux, et mon compagnon se communiquait aisément. Il m'adressa plusieurs fois la parole, et je ne répondis que par monosyllables. Fatigué de mon silence, il me laissa, et il se mit à chanter : c'était moi que célébrait sa romance. J'avoue que je trouvai du plaisir à m'enteiidre louer par une bouche qui n'était pas suspecte de flttterie. Je ne pus m'empêcher de lui demander s'il connaissait Tékéli. Il me répondit que c'était un brave homme, et que c'était tout ce qu'il en savait. Il continua son chant, et je n'eus pas assez de modestie pour l'interrompre.

1) La Tèmes se j<'tte d.ins le Danube un peu au-dessus de Belgrade. Je revis cette place que j'avais prise un an auparavant, et j'y entrai par la porte même où le comte de Stahrenberg était vepu recevoir mes lois. L'hôtel le plus somptueux, l'ameublement le plus frais, la chère la plus délicate , tout m'était prodigué par les habitants humiliés devant moi ; je fus alors trop heureux de trouver un caravansérail où je pusse me rafraîchir. J'entrai dans une chambre où étaient quelques janissaires. Ils parlaient de la bataille de Zenta , et se plaignaient amèrement que le Grand Seigneur n'eût pas suivi mes conseils : c'était rouvrir mes blessures. Je passai plus loin, je pris un repas bien frugal, et j'allai ta'embarquer sur une pinque qui descendait le Danube jusqu'à Artzar en Bulgarie.

)i Tous les lieux où je passai me rappelèrent ou des revers ou des succès. Ma cnicUe mémoire me retraçait malgré moi la perte de quatorze années écoulées au milieu des orages politiques et des fureurs de la guerre. Par un retour naturel sur moi-même, je comparai mon sort actuel aux songes trompeurs qui m'avaient si longtemps abusé, et je convins que l'obscurité peut avoir ses douceurs pour l'homme qui sait se suffire. Cette idée me consola ; elle me rendit insensiblement cette paix de l'âme sans laquelle il n'est point de bonheur. Si le souvenir d'Amalie me tirait quelquefois des larmes, c'étaient de ces larmes douces qui soulagent le cœur sans le froisser ; c'était pour moi une jouissance nouvelle, étrangère à la sensibilité des cours et au tumulte des armes.

)> J'arrivai le dixième jour à Artzar, et l'aspect m'en parut délicieux. Soit que je commençasse à voir les objets avec d'autres yeux, soit que la situation de cette ville eût en effet quelque chose d'attrayant, je résolus de m'y arrêter et d'y chercher des moyens d'existence. Le Danube s'y divise en différents canaux qui forment de petites îles plus riantes les unes que les autres; je les visitai toutes, et j'achetai un coin de terre dans celle qui me plut davantage : j'y fis bâtir une maisonnette de bois. Un lit bien simple, quelques carreaux, un peu de vaisselle de terre , formèrent tout mou ameublement. J'avais pour voisins quelques pêcheurs, gens simples, mais honnêtes. Ils me parlèrent la langue de la nature, e-1 ce langage m'alla au cœur. Ils me virent dans l'embarras ; ils m'offrirent ce qu'ils avaient : je refusai leur argent, mais je leur demandai des leçons. Ils m'apprirent en peu de temps leur métier, qui n'est pas très-péuible, et qui leur procurait une honnête aisance. Je travaillais une partie du jour, j'allais vendre ma pêche à Artzar, j'en rapportais mes petites provisions, je soupais et je m'endormais d'un sommeil de paix.

• Trente ans s'écoulèrent ainsi. Tous les jours, mêmes travaux, mais aussi mêmes jouissances. Rien ne troublait mon repos qu'un désir inquiet, qui prenait insensiblement plus d'empire. J'approchais de la tombe, et je ne voulais pas y descendre sans avoir revu mon pays natal, sans avoir parlé ma langue maternelle : ce besoin est commun à tous ceux que le sort exile de leur patrie. Ma raison le combattait, mais que peut la raison sur le cœur? que risquerai-je d'ailleurs à me satisfaire? Léopold était mort, j'étais oublié depuis longtemps, et les années m'avaient rendu méconnaissable ; je parlai de ce projet à mes voisins, sans leur dire qui j'étais ni où j'allais. J'avais vu mourir les pères, j'avais élevé les enfants, je leur avais rendu des services, bien faibles sans doute, mais que la médiocrité sait si bien apprécier. Dès que je parlai de les quitter, ils me marquèrent une douleur si vive et si vraie, leurs prières, leurs caresses naïves me touchèrent à un tel point, que je ne pus leur résister : Je leur promis de finir mes jours avec eux. Un incident imprévu m'en a séparé et m'a conduit i(^i.

X Jcghen venait d'être nommé sérasquierde Bulgarie, et je l'ignorais. Il visitait son gouvernement , et s'arrêta quelqiies jours à Artzar. Le commandant, empressé de plaire à son nouveau gouverneur, lui donna une fête sur le Danube. On porta des rafraîchissements dans plusieurs îles, et on prépara un repas somptueux dans la mienne, qui était la plus agréable. J'étais à la pêche, ma maison était ouverte; je n'avais rien il craindre de mes voisins. La propreté .|ui y régnait invita Jcghen à s'y reposer. Les lettres d'Amalie étaient sous nies carreaux, elles étaient écrites en allemand, et personne que moi ne pouvait les lire. Un esclave de Jeghen, en arrangeant les carreaux pour son msitre, découvrit les lettres. Jeghen en |irit une, et retrouva avec plaisir une langue qu'il avait apprise en Hongrie et qu'il trouvait rarement l'occasion de parler. La lettre n'était que tendre ; il la pircourut, et en piit une se-

LES BARONS UE FEI.SHEIM

coniJe : c'i'tait celle que ui'iiv^iit (écrite Amilie apr^4 sa retraite (le Vienne à IMonIg.itz. F.Uc était longue, et |ir(^^enlait des dt't.iils secrets sur les anciens troubles de ]longrie. Jei;lien fut t'tonné, et s'inform.i il qui ap]«rten:iit cette maison. On lui répondit qu'elle avait été bitie par uu étranger qui l'habitait depuis trente ans, et qui vivait de «on travail. Il rapprochi les époques, ses iili'es se filèrent, et il demanda à me voir. I)n courut, on me trouva, et on m'amena devant lui. Je ne le remis point, et je ne marquai que la surprise de voir mon domicile occupé par des inconnus. Jeglien me regarda loiiçiemps avec la plus grande attention; il s'approcba de moi, me tira h l'écart, m'embrassa tendrement, et me dit du ton le plus alTectueui : — Hé quoi! tu ne reconnais p.is Ion ami .le{;ben! Je le fix>i k mon tuur, je démêlai ses premiers traits sous les riiles qui les cach lient, et je tombai dans ses bras. IV'ous rentrâmes, et il me présenta au couimandant d'Artiar comme un liomme fort au-dessu» de sa fortune et à qui on devait les plus grands é(;ardâ. Nous continua airs la conversation en allemand. Il ni'olTrit sa bourse et son crédit à la Porte. Je fus sensible à ses oirrcH, mais je refus J tout : je n'avais eu de calme que depuis que je m'étais éloigné du tumulte et des grands*.

• On servit , et Jcjjlicn me lit asseoir près de lui. Nous nous racontâmes mutuellement ce qui nous était arrivé depuis notre ^é|>#ration. Après le repis, nous fûmes nous promener ensemble sur le bord de l'eau. Jeghen me représenta que le genre de vie auquel j'étais assujetti était indigne de moi : il nie pressa de me rendre à ses instaures ; je résistai. Je vis que je l'affligeais; je l'en estimai davantage, et je lui

• promis de l'aller voir demain à Artzar. 11 se retira à la fin du jour, et je me retrouvai avec mes bons voisin.-^, qui ne concevaient rien à ce qu'ils avaient vu. Un sérasquier comblant de marques d'amitié un pauvre Iiècheiir, r.idmettant à sa table et le f lisant servir par ses premiers olliciei's, était pour eux une chose aussi nouvelle qu'étonnante.

» L'amitié de Jeghen m'était chère, mais je ne pouvais me déterminer à lui sacrifier la tranquillité dont je m'étais fait une longue habitude, et je jugeai, à ses empressements, que je ne serais pas longtemps inconnu. Je prévoyais qu'il me forcerait, en me nommant à Artzar, à recevoir ses dons, et peut-être à aller mendier ceui de la Porte, et j'étais aussi peu disposé à être à charge à mon ami qu'à ramper devant les rois. L'espèce de nécessité où j'étais de quitter mon asile ranima le désir mal éteint de revoir mon pays. J'abandonnai, par un écrit en bonne forme, ma petite propriété a celui de mes voisins que j'affectionnais le plus. J'avais quelques épargnes; je les pris sous mon dolman, je les portai dans ma nacelle, et je passai à la rive orientale du Danube, t.ins inquiétude de l'avenir : l'homme travaille et vit partout.

«J'abandonnai mon bateau au courant pour qu'on ne sût pas la route que j'avais prise, et je me tournai vers mon humble toit, que je distinguais ii peine à travers les arbres qui l'ombr-geaient. Je le quittais pour ne le revoir jamais : cette réflexion me tira des larmes, mon coeur se serra, je fus tenté de retoumcr,je balançai un moment; mais la fermeté de mon caractère l'emporta sur mes regrets. Je m'éloignai aussi promptement que mon âge me le permit, et je (iris, mou bâton à la main, le chemin de la Hongrie.

> Je changeai, à Âlmas, mon costume grec contre un habit hongrois. Je passai à Temeswar, à Zenta, à Zeihe, à Kiskore. Je voulus revoir les lieux où tout me rappelait ma première jeunesse, mes succès et mes revers. Je soupirai à l'aspect de ces plaines que j'avais arrosées de tant de sang humain, et je me hàUii de gagner la forêt de Makiar. Je la visit..i tout entière; elle était si chère à mon cœur! Je cherchai, je trouvai la petite esplanade où j'avais passé trois jours avec Amalie, où j'avais connu les premiers plaisirs de l'amour. Je reconnus la pla:e même... et je m'y reposai. Quels souvenirs cbers et cuisants vinrent alors m'.issaillir !

» J'aiiai au château de Kewes ; j'entrai dans la chambre où mon X>ère était mort dans mes bras. J'y pensai avec attendrissement; mais cette sensibilité ne ressemblait pas à ce que j'avais éprouvé datis la forêt de Alaklar.

• Je retournai à gauche, et je vins à Gran : c'était ma première conquête. Je m'embarquai sur le Danube, et je le remontai jusqu'à Vienne, où je pleurai sur le tombeau de mon épouse et de mon lils. Je vis la cour de l'empereur Joseph, dont j'aurais pu occuper la place, si , au lieu de cette multitude de Turcs, j'eusse eu cent mille braves gens. Cette réflexion ne m'arrêta qu'un moment. J'étais obscur, j'étais pauvre, mais j'étsis indépendant des injustices des hommes et des vicissitudes de la fortune.

> J'avais mis près d'un an à parcourir ces différentes contrées , et , quoique je vécusse avec une extrême économie, mes ressources diminuaient sensiblement. Je me préparai» à quitter Vienne et à m'éloigner des Klats de l'empereur, où je n'étais pas sans une sorte d'inquiétude. Je fus baiser, pour la dernière fois, la terre qui couvrait les restes d'Amalie. Je traversai la Bohème , la haute Saie , et j'arrivai à Lunebourg. Ce pays, couvert de forêts et de rocs escarpés, me plut aussitôt. La nature répand un aharme touchant sur ses productions les plus bizarres. L'ceil se plait à mesurer ces masses énormes qui semblent défier le teuips, et ces volcans éteints me retracent l'image des secousses terribles qui agitent sans cesse les empires.

• Ce terrain était inculte. Des reptiles se disputaient les plantes vénéneuses dont il était chargé. Je crus que personne ne me disputerait

un bien ipie j'aurais acquis par mon travail , et j'en mis en effet paisible propriélaiic. A pris plusieurs mois de peine et de sueur, j'eus un jardin dont le produit suffit a ma consoniinaliun : une chèvre me doiinc ion lait, le rui^se>lu qui coule au pied du roc me fournil du poisson, et son eau me désaltère. •

Tékéli termina ainsi son récit , et il lut dmt le« yeai de Sophie et de Werner tout l'intérêt qu'il leur ins|iirait. — Kles-vous »:iti»fait»? leur dit'il après un moment de silence: j'avais rompu sans retour avec les hommes, et j'ai cunsenti h vous voir. Vous avei voulu me reconnaître ; je me suis renilu ii vos déairs. J'ai refusé le» dons de mon compagnon d'armes, et je reçois les vôtres. Je ne sais quel attrait |iuiuaot me fait tout oublier, auprès de vous, tout , hors Aiiialie et mon fils. — .>'oii» voua les rendrons, lui répoudit Werner; .\malie fut un bienfait de l'amour; l'amitié vous réservait So|ihie. Mon petit Charles a son cœur, il vous aimera comme elle. — Qu'allez- vous exiger encore? re- Jirit le vieillard. — Nous n'exigerons rien, lui dit Sophie avec ce sourire qui n'était qu'à elle. Nous prierons , et notre ami ne résistera jioinl. Klli' se leva, elle lui prit la main et le tira doucement après elle. 'IVkéli se défendait; elle lui prit la main dans les siennes, et les yeux de 'IVkéli .se fixèrent sur les siens. Ils étai<'nt humides et suppliants, et Tékéli fut ému. Il la regsrda encore, il se trouva sans force, il la suivit, et fut aussitôt établi chez les jeunes époux.

Il y vécut heureux sous le nom d'Eniéric '. Les tendres soins, le» douces prévenances de l'active amitié enibeilirenl ses derniers jours, et des larmes sincères coulèrent sur sa tombe.

C'est ainsi que Sophie et Werner ennoblissaient la fortune. C'est en répandant le bonheur autour d'eux qu'ils ajoutaient au leur. L'estime générale devint le prix de cette conduite. Voulait-on donner un exemple de sévère probité , unie aux connaissances et aux .-.grénients de l'esprit, dn citait Werner. Voulait-on peindre d'un mot la vertu sans orgueil, la beauté sans caprice, les grâce» sans apprêts, on nommait Sophie. Ceux qui ne les connaissaient pas voulaient les approcher, et c-.ux qui les avaient vus voulaient être leur» amis. Ils en turent beaucoup et n'en perdirent aucun. Que de gens n'en conservent point, et veulent bien s'en étonner I

Mais c'est a.ssez nous occuper des roi», de» empereur», des sultans, personnages très-respectables sans doute, mais qui ne sont pas fort amusants. Revenons au petit baronnet, qui annonce un espiègle déterminé; ramenons sur la scène le brave et fidèle Braudt continuant ses bévues et ses sottises, le tout par bonté d'âme.

TIL — Le baronnet entre dans les pages du roi de Prusse.

Le temps s'écoule rapidement quand on est constamment heureux, rt qu'on sait varier ses jouiss.nce». Charles avait quinze ans, Sophie et Werner étaient parvenus à l'âge mûr, et les espérances que donnait le •eune homme les dédommageaient des transports de l'amour, auxquels la nature met si sûrement et si promptement des bornes. Werner n'avait pas le bonheur d'être père , et Charles réunissait toutes les affections du couple honnête et sensible. Il étiit beau comme sa mère , vi/ au delà de toute expression; mais cette vivacité était tempérée par le respect filial et par la meilleure éducation. Sa mère choisissait les livres d'agrément, et Werner, jiendant ses quartiers d'hiver, lisait avec lui drs ouvrages instructifs; il en faisait disparaître la sécheresse et en développait l'obscurité. Charles savait à un âge aussi tendre ce qu'ignorent beaucoup d'hommes faits, surtout dans la classe des barons. Les mathématiques, le dessin, la géographie, l'Iiistoire, la mécanique lui étaient familiers. Il dansait avec grâce, il jouait fort bien du violon; et quand il consultait sou cœur, c'était l'enfant le plus aimable et le plus intéressant du canton.

M. Joseph, son camarade, n'était pas à beaucoup près aussi avancé, quoiqu'il eût été présent à toutes les leçons , et qu'il eût p-irlagé constamment les travaux de son ami. Eu récompense, il espa'loiinait à merveille, tirait parfaitement au vol, et buvait sec, ce qui lui arrivait toutes les fois qu'il pouvait escamoter quelques escalius au bonhomme Braudt, qui ne faisait pas semblant de s'en apercevoir, et qui ré[)ondait à sa femme, qui lui en faisait quelquefois des reproches, qu'il n'était pas fâché que son fils aimât le vin, parce qu'un buveur a toujours le cœur excellent.

Avec ces qualités, M. Joseph paraissait tout au plus propre à remplacer un jour M. son père dans l'emploi de facldum, et c'est à peu près à cela que se bornait son ambition. Le père lirandt n'était plus brès-ingambe; et il était bien aise que Joseph l'aidâi un peu, quoiqu'il n'en voulût pas convenir : les hommes de ce caractère n'aiment pas à vieillir, et aiment encore moins qu'on s'en aperçoive. Cependant il sacrifia ses avantages personnels à ce qu'il appelait l'avancement de sou fils. Toujours occupé de ses manies de guerre, il voulait que Joseph eût l'honneur d'être soldat. Crellle s'y ojiposait de toutes ses forces; elle avait son petit genre de vanité: elle prétendait que le nom de firandt était bon à conserver, et qu'on n'expose pas un fils unique comme un goujat. Le père Brandt, qui ne ménageait guère sa femme depuis qu'il n'en était jilus amoureux, et il y avait déjà des années qu'il était guéri de cette maladie-la, le père Brandt laissa dire sa femme, fil retourner un de ses vieux uniformes, et eu affubla un beau matin

' Il s'appelait Ëméric Tékéli.

LES HAKO^S DE FEI.SHEIM.

M. son fils; il lui pendit au côté son grand sahre de bataille, et lui dit d'un ton moitié tr.igique, moilit' plaisant : — Mon nnii Josipli, ne le tire p.iss.ins sujet, m.iis ne le remets pas s.ns honneur; et il le présenta sur-le-cliamp à W erner, à qui il adressa cette harangue grivoise : — Mon colonel, je vous présente nu jeune soldat dont vous^ ferez ce que vous pourrez. Je l'ai mis en état de pourfendre son homme jusqu'à la ceinture ; vos leçons feront le reste. S'il se conduit en joli gnrçon. vous me le direz, et j'en serai bien aise; s'il f.iit des sottises, vous lui ferez administrer quelques coups de plat de sabre : rien ne redresse un jeune homme comme cela; et appelant sa femme : — Allons, Cretlle, f.iis-lui son sac, et qu'il parte pour la garnison.

\\ erner interrogea le jeune homme sur ses dispositions. Celui-ci parut résigné, et on ne s'occupa plus que d'en (aire un cuirassier. Crettle rangeait dans un vieux sac de peau quelques chemises de toile écnie, la couple de paires de bas, et la demi-douzaine de mouchoirs bleus; elle rechignait, et faisait la mine à chaque pièce qu'elle y fourrait; elle s'arri^iait à chaque'instant, et faisait de trt-s-sages et trèsutiles réflexions sur la manie qu'ont les princes de faire tuer, félon leur iun plaisir, des enfants qu on a eu tant de peine à élever. L'idée de Joseph coupé en deux d'un boulet de canon tirait des pliurs de ses yeux maternels, et ses réilexifns devenaient un crescendo d'injures et de malédictions qui s'élind-iient indiMinciemeut sur tous les potentats.

Le petit hommo chàiioit coi.j.ii;al>fiiieiit sa femme, tapie au fond du coffre. Brandi, armé dune broche, poursuivait son adversaire.

— Tu me fais pitié, reprit le vieux hussard en fronçant le sourcil; si les conquérants étaient tenus de rendre compte de' leurs motifs aux femmes, aux filles, aux maîtresses de ceux à qui ils font casser la tête, les hommes seraient toujours en paix. Alors plus de soldats, plus d'officiers, de généraux: plus de meurtres, de pillage, d'incendies, de filles violées , et quel malheur pour les gens d'humeur guerrière ! Que deviendraient les paresseux et les vauriens, qui cagncnt si commodément leur vie au bout de leurs sabres? Que ferait un tas de fripons de toute espèce, qui s'enrichissent en une campagne, en ruinant une ou deux provinces? On blàmc tous ces gens-là, quand on ne peut pas faire comme eux. M.is que ton Joseph revienne avec une valise garnie des dépouilles de quinze ou vingt familles, et tu conviendras que la guerre est la plus belle chose du monde.

En raisonnant ou en <léraisonnant , Brandt attachait le sac sur les épaules de M. son fils; il lui fit embrasser sa mère pour la dernière fois, et. le prenant par la main, il le conduisit jusqu'au Sabot impérial, cabaret fameux sur la route de Lunebourg. la on vida encore rin vidercome ; Brandt embrassa brusquement son fils, lui tourna le dos et reprit la roule du château.

Il n'eut pas fait trente pas, qu'il se tourna vers le petit malheureux qu'il envoyai! peut-être il la boucherie. Le jeune homme suivait son chemin avec l'insouciance naturelle à son âge. Brandt le regardait aller il s'attendrit involontairement, des larmes tombèrent de sa paupière éraillée. Comme il était seul , il ne craignit pas de se livrer a sa sensibilité : il s'assit sur le revers d'un fossé, et pleura tout à son aise. Ce

tribut payé à la nature, ses yeux et sa moustache essuyés et séchés , il s-î retourna encore vers le chemin , et déj.i Joseph avait disparu. Il lui envoya sa bciiédiclion parla voie des airs, et il rentra chez madame '\Verner en affectant un sang-froiù que démentait à chaque instant son cœur.

J'entretiendrais volontiers le lecteur des faits et des gestes du cuirassier Joseph; mais comme la nature lui avait refusé l'originalité de M. son père, et qu'il ne fit jamais rien que d'assez ordinaire, j'userai du privilège que s'arrogent les romanciers, de se débarrasser subilo d'un personnage dont ils ne savent plus que faire. Je dirai tout simplement, et pour finir en deux mots, que M. Joseph traîna son existence militaire jusqu'à la bataille de Prague, oii , ainsi que l'avait prévu madame sa mère , il mourut subitement avec t.nnt d'autres héros de son espèce.

Charles pensait sérieusement au choix d'un état, ou plutôt il s'occupait des moyens d'embrasser le seul qui le flattât. Sa vivacité, son éiiucalion , les entretiens de Tékéli et de Werner, les vieux contes de Brandt, tout avait contribué à tourner ses goûts vers les armes. Joseph s'était enrôlé sans trop savoir pourquoi, Charles semblait ne respirer que pour la gloire. Le récit d'une belle action lui faisait éprouver une sorte d'enthousiasme, son teint s'animait, ses yeux s'eiifl;in)maient; ses jeux même annonçaient une passion dominante sur laquelle les remontrances et la raison ne pourraient rien. Il rassemblait les jeunes garçons du village; on élevait dans le jardin des forteresses dont on traçait les plans sous les yeux de Werner. On avait ramassé les vieilles armes du canton, on se réunissait le dimanche, et on brûlait toute la poudre qu'il avait été possible d'acheter. Le géné-al Charles réglait l'attaque et la défense; il se jetait le premier à travers le feu et la fumée ; et soit qu'il attaquât la place, soit qu'il la défendît, la victoire était toujours de son côté.

Brandt, adossé à un vieux prunier, observait tout en fumant sa pipe. Il jugeait les coups, il souriait aux plus intrépides ; il battait des mains aux actions d'éclat. Quelquefois de légères contusions, des sourcils, des cheveux brûlés faisaient faire la grimace aux combattants; mais on oubliait cela en prenant sur l'herbe fine un goûter frugal, dont Charles faisait les honneurs avec une grâce et une modestie qui faisaient pardonner sa supériorité.

Les sensations sont à peu près les mêmes dans tous les individus : ils ne diffèrent essentiellement que par la manière d'exprimer ce qu'ils éprouvent. Madame Werner était livrée à son tour aux agitations et aux craintes qui avaient tourmenté Crettle. Beaucoup plus sensible aux jouissances du cœur qu'à celles de l'ambition, elle s'aliligeait d'un penchant qui se fortifiait tous les jours, et que Charles ne cachait plus. Werner lui représentait en vain qu'on ne gagne rien à combattre la nature; que la naissance, la figure et les qualités de Charles lui promettaient un avancement rapide; elle opposait à Werner les danger» qu'il avait courus à Peterwaradin , et Werner lui rappelait ce jour où il déposa à ses pieds des trophées que son amour lui rendait si chers ; elle était mère, elle soupirait et se taisait quand elle n'avait rien à opposer aux raisonnements de Werner et aux pressantes sollicitations de son fils.

Ces combats se renouvelaient tous les jours ; madame Werner devenait plus faible et ne s'en apercevait pas. On s'habitue insensiblement aux idées les plus sombres, et elles cessent à la fin d'affecter l'imagination. Elle adorait son fils, mais elle l'aimait pour lui-même ; elle balançait entre son bonheur personnel et un sacrifice qu'on ne se lassait pas de lui demander, lorsqu'un événement qui influa sur l'état politique de l'Europe acheva de la déterminer.

Deux hommes très-extraordinaires avaient fixé l'attention et l'admiration publiques. Un roi de Suède, sobre par goût, continent par système, brave jusqu'à la témérité, inflexible dans ses vengeances, opiniâtre dans ses projets ; supérieur aux événements et même à la douleur, ruitiint son peuple pour renverser et donner des couronnes, modeste au milieu des prospérités, et mourant en soldat après avoir éprouvé ce que l'infortune a d'affreux ; un czar emporté , intempérant et cruel dans l'ivresse, mais voulant le bien et s'en occupant sans relâche ; tirant de la barbarie les plus grands Etats de l'Europe, détruisant les préjugés, forçant ses sujets à cultiver les arts, et leur donnant en tout l'exemple ; charpentier en Hollande, pour créer une marine au milieu des glaces du Nord ; soldat dans ses propres armées pour jdoyer à la discipline ses officiers et les seigneurs de sa cou^ élevant jusqu'au trône une aventurière qui, sur les bords du Pruth /sauva son bienfaiteur et la Russie ; condamnant à la mort un fils qui n'était pas à craindre , et dont le crime caché était de n'être pas digne de son père ; mourant lui-même peu regretté du peuple qu'il avait formé , mais placé par la postérité toujours juste au rang des plus grands hommes : Charles XII et Pierre l*"' n'étaient plus.

Un prince amant des sciences et des arts, protecteur déclaré des artistes et des savants , écrivant lui-même , et écrivant bien ; qui avait la valeur de Charles, mais qui ne pro !;;"■' jamais sa vie ; qui était né laborieux comme Pii-rre, mais qui tiouva un peuple civilisé; aussi grand général et plus profond politique, habile a saisir les circonstances et à en tirer parti, souvent original , mais toujours homme d'Etat, de goût et d'esprit : Frédéric II venait de monter sur le trône de Prusse.

LKS BAROIVS 1)K FEI.SUEIM.

Un baronnet de la figiire la plus heureuse . d'un esprit vif et cultive* ,

pl.-iii d'.ird.ui- tt de louriigo, d.vait «Mn- :ij;n':.liU' i Krt'd.ric , qui ;iv.iU tort (l'iHre roi , ni;iis qui .•iv..il raison .1 rire un (jr..iiil liommo.

\Veriifr a^-ait Ole p.|;<- <le IVodi-rio ('.will.innir. Cil ciuploi n'était rccliirilir ,|iic par la l>our|;foisie .■! la pauvre iioUlesse, el ne rouduisait en cOVl ([u'au .jradf de sous oflici.r. Le caracti'^rf l.rusqueel l>izirre de Cl- priiui' ajoui'ait aiu ili-sagrémenls de ce r,enre de service. Il »<m blail au contraire qu'un paj;e de Frédéric 11 pouvait prétendre a tout. Il ne fallait qu'un mot licurtux, qu'une aim.bli' exlrav^yancc pour être remarqué et marcher "i la fortune.

nebourf;, oii il» Hevslent prendre la voiture publique. On compte

les lu iire-i ipianil on si' sépare dr re qu'on aiim-, it qui'Upiea niiiiutes de plus sont un vol fait à l'absence, qui rapproche d'autant de l'instant du retour.

Werner était calme, mais «es eipressions, le son de sa voit annonciriit sa sensiliililé ; sa femme affectait un CQura|;e qu'elle n'avait pas, (]ii'eMe ne pouvait p^is .ivoir; (.'hirles ne savait pas encore ffiudre, et son ft'il rayonnait dr plaisir : il allait être page du roi de Prusse. Une sorte d'amertuinr se niiMait cependant à sa joie ; il fallait quitter sa mère, cette mère si aimante, et il convenait intérieureiiiriil que ses caresses lui iiiaiiqucraieiit. Mais l'éclat de l'uniforme , l'-uiiour île l'indépeiiilaiice, des honneurs qui ne si' montraient à la vérité que dans réloi!;nement , mais qu'on a le temps it l'espoir d'allenilre a quinze ans, que de raisons de perdre la tête ! el quels moyens de s'en défendre! Os trois êtres, diversement affectés, se présentaient à la portière, lorsque Itrandt arriva son petit paquet à la m^.in.

— Où vas-tu , brave homme? ilil madame AVeriu r. — A Ilerlm. — Comment .i Fterlin? — Si vous li- trouvez bon. — Kt que vas-tu faire à l'erlin? — .Servir votre lils coiniue j'ai servi son pi're. — Ah! mon ami!... s'écrièrent ii la fois Werner et son épouse. — Cela vous étonne, je crois. Que deviendrait ce pauvre entant, seul, dans un monde inconnu ? que fera-t-il quand il ne sera pas de service, et que le précepteur des pages lui aura parlé une lieure de ce que (.liarles sait déji sur le bout du doigt? Il ira courir la prétantaine avec ses camarades ; le jeu lui enlèvera le tiers de son ari;ent, les filles un autre , et le chirurgien son reste. 11 fera des dettes , on le mettra en prison ; vous pleurerez; et morbleu! tant que le vieux liramll aura l'âme dans le corps, vous ne connaîtrez |>as le cbHirriii. Je vous en prie, madame, bissez- moi partir. S'il n'a plus sa bonne mère, qu'il ait au moins avec lui son vieux camarade , son millieur ami. Je ne lui parlerai pas si bien que vous; mais, mort d'un diable, je lui donnerai à nia manière des conseils qu'il faudra bien qu'il suive. Je me logerai près du palais, je le verrai tous les jours, et peut être qu'en allant et venant , je pourrai glisser au roi un mot qui ne sera pas inutile ii mon Joseph.

Un élégant fer à chcvol , cinq à six boucles en ailes de pigeon, une iynguo queue i rosette prouveront bientôt les talents incontestables ou sieur Uanlz.

AVerner. en entrant aux cuirassiers, avait emporté les regrets du comte de Fersen , alors adjudant du roi et f;ouverneur de celte jiuni sse si turbulente k Versailles et si docile à Berlin. Fersen él.iit devenu général, et\Verner avait toujours été en relation avec lui. li lui écrivit une lettre pressante en faveur de Charles, et Fersen, ami soli'ie et vrai comme ceux qui aiment avec connaissance de cause, Fersen porta au roi la lettre de Werner.

Frédéric, despote comme tous les potentats réunis, mais accessible comme un magistrat républicain dans l'enlance d'une république ; Frédéric accueillit Fersen, lut la lettre, et écrivit de sa main à la marge : — Si l'enfant est tel qu'on le dépeint, qu'il vienne, j'aurai soin de lui.

Werner avait compté sur les bons offices de son ami ; il s'était même flatté que Frédéric lui saurait quelque gré des services qu'il avait rendus à son père, mais il était loin d'espérer une réponse aussi lavonblc. L'apostille du monarque porta la joie et l'espérauce au sein de l'heu reuse famille. Charles ne se possédait plus; les saillies les plus plaquantes se succédaient avec rapidité ; les grâces de son esprit ajoutaient à celles de sa figure. Sa mère le regardait à la dérobée, l'écoutait avec ravissement, et disait tout bas à Werner : — Oui, mon ami, il aimera cet enfant, s'il est capable d'aimer quelque chose.

Cependant le jour du départ approchait, tout était préparé, et madame Werner, que ses prépar.itifs avaient distraite d'i.n seutiiuent pénible, fit un retour sur elle-même. Prêle à se séparer d'un fils qui ne l'avait pas quittée depuis sa naissance; elle sentit que Werner n'occupait que la moitié de son cwur , et que rien ne remplirait le vide qu'elle allait éprouver. Werner lisait facilement dans cette âme pure et toujours ouverte ; il vit ce qu'elle souffrait, et ne quitta plus son épouse. — Je te le rendrai, lui disait-il quelquefois dans ces moments oii on se rappelle qu'on a été jeune, où on cherche à l'être encore, et où on regrette de ne l'être plus... — Mon cher ami, répondait elle, l'amour se nourrit quelquefois d'illusions, mais une mère ne rêve pas le bonheur. De tous les senliinenls, le plus solide , le plus tendre, le seul qui s'accroisse par l'habitude el le temps, c'est l'amour maternel.

Une calèche attelée de deux forts chevaux s'arrêta enfin à la porte. Werner et sa femme se proposaient de conduire Charles jusqu'à Lu-

Le comte de Ferfen^

On pense bien que Werner avait adressé Charles à quelmi'un qui devait le surveiller. Cependant la proposition de Brandi fut accueillie comme elle méritait de l'être : c'était une preuve nouvelle de la bonlé de son caur et de l'attachement le plus vrai. D'ailleurs il n'éUit pas a présumer que celui auquel Ch.rles était recommandé s'occuperait exclusivement de lui, el madame Werner était enchantée d'avoir quelq.i'un qui le vît à chaque instant du jour, et qui pût lui rendre un compte exact de ses actions les plus indifférentes. Elle serra la mam (lu vieux hussard, qui reiileiidit ;i merveille, et qui sauta dans la voiture aussi lestement ipi'un homme de vingt ans.

Ou parla peu sur la roule : chacun réfléchissait conformément à sa siluation. Madame NVerner regardait son fils avec attendrissement, Weruer se félicilail de l'éducation qu'il lui avait donnée, le jeune homme faisait des châteaux en Espagne , et Brandi composait un dii-

LES RARONS DE FELSHEIM.

cours burlesque qu'il devait adresser au roi la première fois qu'il le verrait. On cessa enfin de river, au bruit que firent tes ponts de hoisde Lunebourd, «^branles par le trot des chevaux et la rapidité des roues. On descendit à la meilleure auberge , et lir.iudt l'ut retenir deux places ju coche de Wittembcri; , qui partait le leudem.iin mitin.

Pendant qu'on apprèlait à souper, madame Werner donna ses derniers conseils à sou fils. Ce que la probité la plus sdvèrc , la vertu la plus douce ont de touchant et de persuasif coulait de sa bouche avec celte f.icililé et cette gr.iee qui forcent l'attention. Charles promit à sa mère de ne jamais oublier ses leçons ; il était sincère en ce moment, il était encore sans passion.

Le souper fut triste. \Verner seul rompait quelquefois le silence, et donnait a Charles quelques avis sur la manière de se conduire envers ses supérieurs et ses égaux; la mère applaudissait de l'œil et de la main aux sages réllexions de Werner; le baronnet avait les yeux baissés sur son assiette , et Itr.mdt en allant et venant mangeait le reste d'un entrecôte , qu'il arrosait fréquemment de la plus forte bière brune qu'il avait pu se procurer.

On se coucha , et on ne dormit point. Madame Werner se leva avant le jour, appela Brandi, lui répéta ce qu'elle lui avait déjà dit vingt fois, le remercia aflèctueusement de ce qu'il entreprenait pour elle, malgré son âge et quelques infirmités, lui donna une bourse assizbien garnie, et enfin lui recommanda l'économie en ajoutaut cependant qu'elle n'entendait pas que Charles nianqu,ît de rien.

L'heure s(uina enfin, et on sortit pour se rendre au coche : les chevaux étaient déjà mis. En les voyant, madame Werner frissonna comme si elle ne se fut attendue à rien ; elle prit la main de son fils, et la porta a sa bouche : l'aimable enfant se jeta dans ses bras. Elle le pressait sur son sein ; leurs soupirs se confondaient , un baiser en appelait un second : on ne les comptait pas. Charles s'éloignait en pleurant, il se tournait vers sa mère , il voyait ses larmes , il revenait , les essuyait, recevait et prodiguait de nouvelles caresses. Le claquement du fouet mit fin à cette scène de douleur et d'amour ; Charles et Rrandt montèrent, les chevaux partirent, et bientôt la triste mère ne vit plus que la place cil son fils bien- aimé avait reçu et ses derniers adieux et les dernières marques de sa tendresse.

Elle s'appuya sur le bras de Werner et retourna à l'auberge, — Je n'ai plus que vous, lui dit-elle en rentrant, et de nouvelles larmes, que l'oeil des curieux cessait de contraindre, coulèrent avec plus d'abondance. Werner ne chercha pas à la consoler; il fit mieux, il s'afQigea avec elle. Les raisonnements ne peuvent rien sur les peines de l'âme ,' If temps seul ferme ces plaies-la.

Revenons à nos voyageurs. La voiture était composée, indépendamment de Charles et Brandt , d'un capucin de Meubourg, en Autriche, qui allait prêchant et gueusant dans les villages catholiques, prenant {lartout et ne payant nulle part, ainsi que l'a prescrit son fondateur François; plus, d'une grosse réjouie de Munster en Westphalie , qui allait k Francfort-sur-l'Oiler toucher, disait-elle, le prix d'une trentaine de boeufs que son mari y avait vendus à la dernière foire , et dont il s'ét.Mt réservé les cornes et les cuirs. Le capucin, en qualité de prêtre indigne, s'était emparé d'une place de fond ; la bouvière, pénétrée de ce qu'on doit aux femmes, s'était assise à coté du révérend; Charles et Brandt, à qui il était égal d'aller en avant ou en arrière, s'étaient arrangés comme ils avaient pu.

An départ du coche, le capucin saluait la ronde d'un air modeste et biuin, auquel un grand œil noir et des joues enluminées donnaient un démenti formel. Jl tira son bréviaire de sa manche , toussa, cracha et pria avec toute la ferveur dont il était capable, en lorgnant à la dérobée les robustes appas de sa voisine. Celle ci s'aperçut de la manœuvre du frocard, se pinça les lèvres, arrangea ou dérangea son fichu, et chanta avec des ports de voix et force cadences perlées une vieille romance avec laquelle on l'avait bercée. Brandt, qui ne se souciait plus des femmes, et pour cause , et qui n'aimait pas davantage les capucins, avait battu le briquet , allumé sa pipe et crachait méthodiquement à la quatrième aspiration. Charles, qui n'avait pas encore perdu de vue le clocher de son village, regardait tout avec étonuement à travers une lucarne de six pouces en carré; il se récriait sur tout et trouvait que le monde ne finissait pas.

— Ne vous serait-il pas égal, mon camarade, dit le capucin à Brandt, d'attendre pour fume- que nous soyons à la dîuéc? — Je suis soldat et vous êtes moine, ainsi je ne suis pas votre camarade; vous êtes ici gratis, j'y suis pour mon argent; je fume parce que cela me dissipe, et je me moqtic de quiconque y trouve à redire. — Ah I mon cher frère, je ne fais cette observation qui-, par égard pour madame. — ,Ie ne suis pas plus ton frère que ton camarade; ne me romps pas la tète et poursuis ta lecture.

La conversation en demeura là ; mais la dame remercia Sa Révérence par un sourire, et à chaque cahot elle appuyait sa main sur son genou. La main d'une femme courte, ramassée, rebondie et passablement fraîche, produit toujours son effet, et particulièrement sur un capucin, qui trouve rarement de pareilles aubaines. Le père Sacranient sentait les effets d'une gr.-ice irrésistible , son bréviaire lui tomba des mains et roula dans la paille qui enveloppait les jambes des voyageurs, ses yeux s'allumèrent, et il appliqua saintement sur la joue de la dame un vigoureux baiser, en s'écriant : Ecce ancilla Domini.

Fiat inihi secunduvi verlium tuum , répondit pieusement la dame, qui avait reçu une éducation chrétienne.

Brandt les regardait faire avec un sérieux imperturbable; mais k la seconde accolade, il tira sa pipe de sa bouche, et les regardant de travers: — Ne vous serait-il pas égal, leur dit-il, d'attèiidre à la couchée? — Madame est ici pour son argent , répondit Sacrajneni,- elle m'embrasse parce que cela la dissipe, et elle se moque de quiconque y trouve à redire. — >^acrebleu! reprend le hussard, je crois que lu fais le raisonneur? Vous ne savez donc pas, canailles que vous êtes, que vous avez ici Ferdinand XVI, baron de Felsheim, qui voyage par le coche parce que les plus nobles ne sont pas toujours les plus riches; que madame sa mère, ma tièj-hoiiorée maîtresse, l'a mis sous ma direction, et que je ne souffrirai pas qu'une catin et un cafard prennent leurs ébats devant lui. Le capucin, sans perdre une seconde, détache son chapelet à gros grains, orné de médailles, d'afjnus Dei, d'un crucifix et d'autres brimborions en cuivre, et, de toute la fdrce de son bras, il lance à la tête de Bran.lt ce foudre d'une espèce nouvelle. Brandt, désespéré de s'être laissé prévenir, saute à la gorge du capucin. La dame veut les séparer; et, en un instant, son bonnet à dentelle, son fichu de batiste et son tablier de taffetas souci sont en lambeaux. Charles, qui continuait d'observer le pays, rentre sa tête dans la voiture et voit son ami que le capucin, dans la force de l'âge, serrait d'une verte manière. Sans prévoir ce qui avait pu donner lieu à celte rixe, sans s'informer de quoi il étiit question, il tombe sur Sacrament et sa bouvière. Il saisit l'un par la barbe, l'autre par une oreille; il tire de toutes ses forces, les met à ses pieds, donne à Brandt le temps de respirer, et le combat recommence avec fureur. Lesgourniades pleuvaient sans interruption; on se pochait les yeux, on se cassait le nez , et le cocher n'entendait rien , parce que le bruit du pavé absorbait celui des jurements et des coups. Le nourrisson de saint François et la servante du Seigneur étaient maltraités, éreintés, ensanglantés, lorsque le plancher de la voiture cédHiil tout à coup aux efforts des combattants , les vainqueurs et les vaincus tombèrent ensemble sur la grande route.

Les chevaux allégés prirent le petit trot, et le conducteur jugea avec beaucoup de sagacité qu'il était arrivé quelque chose d'extraordinaire. II tourna la tête, et vit ses voyageurs accrochés pêle-mêle par les cheveux, par les jambes, par les bras, se roulant dans la poussière. Etonnement, stupéfaction I Brandt, incapable de lâcher prise, étranglait son capucin ; Charles houspillait la Westphalienne et y prenait quelque plaisir. — Bien, petit, bravo ! mon ami , lui criait le hussard, le pouce toujours fixé sur la gorge de Sa Révérence; fessez-moi un peu cette commère-là. Charles n'aurait pis mieux demandé, et cependant il ménagea la vaincue. Tant il est vrai qu'une femme, fût-ce même une bouvière, conserve toujours des droits sur lui cœur bien placé.

Le cocher, aidé de quelques paysans savions, tira d'abord le père Sacrament des griffes de Brandt, et comme il avait incontestablement le droit de police dans sa voiture, il interrogea les délinquants, qui eurent tfiuî raison, ainsi qu'il arrive toujours quand il n'y a pas de témoins. Ce magistrat, en guêtres de cuir, en bonnet de coton et en sarrau de toile bleue, nageait dans une mer d'incertitudes, lorsque Brandt termina son plaidoyer par la péroraison suivante : — Ce drôlelà allait exploiter li donzelle dans ton poulailler, ce qui est contre les règles. Je l'ai prié honnêtement de se modérer, il a fait l'insolent; je l'ai battu, et j'en ferai autant à tous ceux qui manqueront de respect à M. le baron, qui veut bien entrer dans les pages du roi de Prusse, et que je conduis à la cour. U y a un commandant prussien à Wittemberg, oii s'arrête ton équipage, que Dieu confonde, et je t'y ferai passer une rouffle à la garde montante, si tu ne me fais justice de cet enragé capucin.

Le cocher , qui savait qu'il n'y a rien à gagner avec des pages et avec des commandants prussiens, qui n'avait d'ailleurs dans Sacrament qu'une très-piètre pratique, prononça comme tout autre aurait fait à sa place; il mit le capucin à pied. Il rajusta de son mieux le plancher du coche; Charles, Brandt et madame Bouvillon y remontèrent après s'être lavéle visage avec de l'eau fraîche. On s'observa respectivement, on se fit assez mauvaise mine ; mais on arrivi paisiblement au cabaret oti on devait dîner. Brandt, persuadé que M. le baron n'était pas fait pour manger avec tout le monde , le conduisit dans la salle basse et lui fit sei-vir ce qu'il y avait de mieux. Pour lui , il se mit tout simplement à table d'hôte avec le cocher et la Westphalienne, et il but et mangea comme s'il ne s'était rien passé.

Il expédiait le reste d'un plat de choucroute et allait mettre le couteau dans une éclanche de mouton , lorsque le capucin , haletant et couvert de sueur et de poussière, s'arrêta à la porte du cabaret. Il aperçut Brandt et se disposait à passer outre. Celui-ci, le meilleur humain de la terre , quand on faisait ses volontés, fut touché du piteux état de son adversaire et se piqua de générosité. — Viens ici, Frappart! lui cria-t-il; assieds-toi, bois, mange; et je payerai. Le père reçut l'invitation avec une humilité vraiment édifiante; il se mit au bas bout de la table, oîi Brandt lui servit ce qu'il y avait de meilleur, et la réconciliation fut scellée le verre à la m.iin.

— Ah çà, père, lui dit Brandt pendant que le cocher harnachait ses chevaux , pour te prouver que je n'ai pas de rancune , je veux bien que tu remontes en voiture; mais, parla mort! observe-toi. Ce n'est

LES BARONS DE FELSHEIM

It

pas (lue tu puisses m'ëtonner, quoi que tu fasses ; j'en ai vu bien d'autres dans ma vif; in.iis M. le haroii ne doit encore rien voir de tout cela, et je le jirévien» qu'au premier acte île pailUrdite, je le fais sauter par la portière.

Urandt parlait coinnie s'il avait eneore cette vigueur qui le lit triompher dans trois ou <|iiatre batailles, il Itli kede , a Mailuk et autres lieui. Il ne rellécliissait pas que le frère était capible de l'assoniiiuT, et que, si Cbarles nes'ét.iil pas le matin mêlé de I > partie , il a en serait tiré avec les étrivières. Aussi le franciscam se moquiit iutériciireuient de ses menaces; mais il craignait le scandale et surtout ses supérieurs. Il rerut donc la mercuriale avec une docilité qui lui concilia les bonnes ^lAcrs de Krandt. On repartit. Le liuss^ird , qui avait un petit coup dans la tète, raconta longuement l'histoire de ses canipH|>iies; Sacrament celle des dévotes (|u'il avait dirigées, avec l'éuuuiération des bouteilles de licpieur, des pains de sucre et des tablettes de chocolat qu'il en avait reçus : madame Itouvillon glissa à travers le tout quelques mots sur la stagnation ilu commerce; Charles, qui ii'av«it personne avec qui il piit parler des sciences eiacles et des heaui-arls , s'endormit, et c'est ce qu'il pouvait faire de mieux; enfin on arriva sans s'i'u apercevoir à Uanneherg, oii on devait coucher.

— Mon ami, dit Charles à iirandl en descendant du coche, vais-je encore souper seul? — Oui, monsieur le b.iron; ces gens ci n'ont pas trenti^ieui quartiers. — Mais ne vaut-il pas mieux manger avec eux que de m'ennujer seul ? — I\on, monsieur le baron ; un hoiuuic comme vous doit savoir s'ennuyer quand les circonstances l'exigent. — Au moins, mou ami, tu me tiendras compiignie. — Ce sera beaucoup d'honneur, si vous le permettez. — Coinnient donc ! je t'en prie. Je ne f.iis le baron que depuis ce malin , et je m'aperçois déjii que c'est un triste métier. — Je souperai donc avec vous. D'ailleurs je suis un vieux militaire, je vous ai élevé, et cette marque de bienveill.iuce ne vous fera pas déroger. Ilolàl lié! la fille! voyons la plus belle chambre. C'était une garnde pièce carrée dont les murs étaient à demi cachés par quelques lambeaux de point de Hongrie, et pour ameublement deux lits à quatre colonnes, avec des rideaux de serge feuille morte, six escabelles et une longue table couverte d'une nappe assez régulièrement tachetée de graisse et de vin. — Deux couverts dans ce chenil, reprit Brandi qui était devenu difficile, des draps blancs, s'il est possible, et cette nappe retournée. — t^uc ferons-nous d'ici au souper? interrompit Charles. — Tout ce que vous voudrez, monsieur le baron. Buvez un coup , cela fait passer le temps. — Tu sais bien que je ne bois pas. — Si vous vouliez essayer une pipe ? — Bien moins encore. Si j'avais mon violon, j'en jouerais. Oh! j'espère bien n'être pas désœuvré ainsi à Berlin. — Holà ! hé ! la fille ! un violon ? — IMonsieur l'officier, nous n'en avons pas. — N'y a-t-il pas de musiciens <i Danneberg? — Nous avons un voisin aveugle qui nous fait quelijuefois valser. — Va chercher le violon de l'aveugle. — Il ne le prête jamais. •: — Dis-lui que c'est pour un page du roi de Prusse, qui le fera entrer dans la musique du régiment des gardes. — Mais c'est que... — Paix! je ne peux... — Paix! paix ! le violon de l'aveugle à l'instant, à la minute, ou je vais le chercher moi-même. — Eb! mon vieux camarade, n'estil pas plus simple d'envoyer deux ou trois florins à ce pauvre homme? cela levé toutes les difficultés. — Je n'y pensais pas, vous avez raison. Ce que c'est que d'être seigneur de village! Tiens, la fille, trois florins à l'aveugle, à condition que tu rapporteras le sabot.

Il valait bien trois a q'iatre pièces de six feuins. Les cordes étaient fausses , l'archet n'avait que la moitié de ses crins ; Charles se dépitait, frappait du pied et produisait cependant des efiFets qu'il ne soupçonnait pas. Les filles de l'auberge venaient à la file écouter il la porte de la chambre; les marmitons suivaient sur la pointe du pied; l'hôtelier et madame son épouse se laissèrent également entraîner au charme de l'harmonie; enfin le capucin et sa bouvière interrompirent une conversation très-animée et se réunirent aux gens de la maison. On ne soufflait p :<s , on était tout entier au moderne Orphée , qui , piqué d'êt-'e au-dessous de lui-même, s'écria tout à coup : — Le maudit instrument ! il ii'est bon qu'à faire danser. Et.il joua la première valse qui lui passa par la tête. Les Allemands dansent comme ils boivent; ce sont deux dons qu'ils apportent en naissant. Dès les premières mesures, la porte s'ouvre , et chacun tenant sa chacune entre dans la chambre en sautant. Le père Sacrament , la robe retroussée jusqu'au genou, cède lui-même )i l'exemple et agite dans tous les sens son épaisse Westphalienne. Braodt, indigné de ces manières libres, allait s'emporter. — Eh ! mon ami, lui dit Charles, laisse-les faire. IN'e vois-tu pas que tout l'avanUige est de mon côté; je leur procure un moment de plaisir. — Vous avez raison , toujours raison. Donc dansez, roturiers que vous êtes, puisque M. le baron le permet.

Brandt, qui ne dansait plus, mais qui n'oubliait rien, pensa que le souper souffrirait delà valse, et il fut faire un tour à la cuisine. Pendant qu'il retournait les casseroles et qu'il arrosait le rôli , un pilil homme trapu, armé d'un gros bâton noueux, entra et demanda si le coche de Lunebourg était arrivé. — Oui , réponriii Itrandt sans quitter la lèchefrite. — Et n'y avait-il pas dans la voilure une grosse et courte femme au nez retroussé, au sourcil épais et à la peau bianchelle ? — En ètes-vous aussi amoureux? reprit le hussard en se tournant, — Non, monsieur, je suis son mari; mais je juge à votre question qu'elle a faii des siennes en route. Croiriez-vous que cette malheureuse-là m'a quitté,

moi, qui ne suis pas mal, pour courir après un trompette de geiidaruieiie qui a pisse sou quartier d'hiver « (ï luikstailt, et qui s'en retourne à Berlin? — Ah! monsieur est cocu? — Oui, monsieur, et ce n'est fés ce qui nie fait le plus de peine; ce qui me fAclie, et très fort, c'est qu'elle s'est iniinie d'iiii sac de cinquante durai» (|ue je voudrais bien rattraper, et c'est pour cela parliculièremrnl <pic je la suis a la piste. — Votre femme et votre sac valsent là-haul avec un père capucin. — Je vais leur donner de mon gourdin sur les oreilles. — A vous permif, monsieur. Et Itrandt coiitiuui d'arroser le rôti.

Le petit trapu 'le (ilucksladt entra dans la salle du bal, el n'y troiivi lii la dame au nez retroussé, ni ses ducats, ni le capucin. Ils s'étaient éclipsés pendant la chaleur de la il, use, et étaient allés renouer leur coiivers-ilion je ne saison. Le pelil homme se décida a faire une perquisition générale, et revint proposer a Brandi de l'aider a retrouver sa femme et son sac. Celui-ci ]>renait fort mal la plaisanterie, et aimait assez à s'amuser aux dépens des autres. Il mil de la cendre froide sur les fourneaux, recula les broches, el suivit le pauvre mari sur la pointe du pied et dans le plus grand silence.

Ils enlrèreiit dans les chambres, les cabinets, ils furetèrent les écuries, les granges, tùtonnèrent, écoutèrent partout, et ne trouvèrent ni n'entendirent rien. — ÎSoiis aurions dû prendre une lampe , chuchotait le mari. — (^)uand on veut surpremlre son ennemi , il ne faut pas éclairer SI marche, niâchunii<it le hussird; et ils traversèrent une seconde fois la cour pour arriver à un certain hangar qu'ils démêlèrent à travers les ténèbres. En apjirocliant de ce bâtiment, le seul qu'ils n'eussent pas visité, ils crurent entendre un soupir. Ils redoulilèrenl de précaution et s'arrêtèrent derrière un des poteaux qui soutenaient la couverture. Ils écoulèrent de nouveau , et un nouveau soupir leur fr.>ppa dislinctement le tympan. « Diffusa est gralia in lal'tis fuis, » dit le père, dont Brandt reconnut aussitôt la voix , et quelques baisers bien sonores suivirentde près l'exclamation. « Et Deus apernil vulimm , » continua bientôt le luxurieux Sacraiitent. — SU nomen Dumini beneilictum, • répondit une autre voix aifaiblie et entrecoupée. — Ah ! coquine, je vous y prends ! i'é,;ria le petit homme qui suivait un peu de latin ; et il s'élance sous le liungar, jouant du bâton, frappant à droite et • gauhce, en haut, en bas, et ne rencontrant que le sol et la charpente , les poteaux et un tas de fagots.

Brandi avançait, le dos courbé et les bras étendus; il fit soudain un saut en arrière en poussant un cri du diable, occasionné par le gourdin qui venait de lui tomber d'aplomb sur le poignet. Un cofl're à avoine se rencontra fort à propos, il s'assit dessus en soufflant sur sa main, en blasphémant à faire écrouler le hangar.

Le bruit du bâton , les imprécations du mari , les hurlements de Brandi, attirèrent enfin les gens de la maison, qui ne dansaient plus, car on ne peut pas toujours danser. Deux ou trois lanternes éclairèrent à la fois le lieu de la scène, et en deux sauts le petit homme arriva au sommet d'un tas de fagots oii il ne trouva encore personne. Les marmitons, les servantes ne concevaient rien à ce qu'ils voyaient; ils interrogeaient, ils piaillaient tous à la fois, et le petit homme fut obligé d'interrompre ses recherches pour les mettre au courant de sa mésaventure. Il termina son récit en les pressant d'aller inviter le fi>> cal général à venir constater les faits , et à prononcer ensuite la séparation de corps et de biens.

A ces dernières et terribles paroles, le coffre sur lequel Brandt était assis s'agita sensiblement. Le hussard, étonné, se lève, regarde; le couvercle part, le c>pucin s'élance, assène un vigoureux coup de poing sur l'oreille du vieux guerrier, le renverse, s'accroche au premier poteau, parvient 3 la couverture et se laisse couler chez le voisin, au milieu des huées et en dépit d'une grêle de pierres qui pleuvaient sur lui de toutes parts.

Le maître de l'auberge ayant vainement essayé de rétablir l'ordre , avait pris le pirii d'aller chercher la earde a|irès avoir soigneusement fermé ses portes. Le petit homme châtiait conjugalement sa femme tapie au fond du coffre ; Brandt, revenu de son étourdissement, s'était armé d'une broche et courait pesamment à la poursuite de son adversaire, auquel il jurait de ne pas faire de quartier, lorsque l'officier de police parut accompagné d'une escouade.

A l'aspect du magistrat et des baïonnettes, le tumulte s'apaisa, et chacun attendit respectueusement ce qu'allait prononcir le magistrat saxon, à l'exception cependant du hussard a qui le coup de poing tenait aux côtes. A l'aide d'un treillage il avait monté sur le mur du jardin et il fourrageait la maison voisine , sondant avec la pointe de sa broche les matelas, les paillasses, le foin, la paille, et jusqu'aux tonneaux vides oii il ct'oy ut probablement qu'un capucin pouvait entrer par le trou de la bonde.

L'officier de police commença son enquête.

— Je suis cocu, dit le petit homme. — Il est cocu, répéta tout le monde à la fois. — La preuve? reprit l'olli'-ier. — Je les ai surpris dans ce cofl're. — Ce n'est qu'une forte présomption. — Présomption 1... présomption... Savez-vousio latin, monsieiirde la justice? — C,)uestion impertinente. — J'ai entendu de mes deux oreilles : Et Di'us a/icrul'J fiilvam. — Passage de la Genèse. — El ma coquine de femme a répondu par un !ii( nomen Domini l>enediclitm. — C'est de l'office de la \ icrge ; je ne vois pas là de délit. — Il n'y en a pas, monsieur l'officier, s'écria du fond du coffre la bouvière, qui commença à se rassure.

LES BARONS DE FELSHEIM

un peu, cl ce coquin-là m'a roui'e ilo coups, et je ne peux remuer ni bras ni j nulles, et je n'espère plus qu'en vous, monsieur, — Ah 1 vous vous f.iiles justice vous-même, et les contusions déposent contre vous! Fussiez-voiis cent fois cocu, les voies de f.iit vous sont interdites. Cinquante coups de liàlon sur les fesses.

Aussitôt deui soldats saisi>sent le petit liomme, l'attachent en douze temps sur une planche , et le caporal lui administre en mesure la petite correction, — Je suis cocu et battu, dit le pauvre diable en se frottant le derrière. Je m'en consolerais si vous me faisiez rendre au moins mes ducats. — gui le les a volés? — Eh ; pirhleu , c'est notre femme,-— Il vous ment, monsieur l'oflicier. Je ne l'ai pas plus volé que je ne l'ai fait cocu : encore cinquante coups de hàlon , s'il vous plaît. — Ouais, c'est ainsi que vous aimez votre mari! il pourrait bien ne ï'ètre pas trompé. Au reste, je ne prononcerai pas légèrement sur cette question incidente : laissez-moi réflérliir... Le magistrat se frotta le front, se i;ratla l'oreille, et d'un air de satisfaction il demanda en quelle monnaie était la somme? — Kn or, répondit la femme. — Te voilà prise, interrompit le mari. Il va vini;t reichsthalers ' parmi les ducats. — Voyons le sac, reprit l'oflicier, La petite femme balbutia, divagua, déraisonna, et le magistrat ordonna a M, le caporal de fiire l'inventaire des poches de la dame. Elle y porta aussitôt les deux mains, et en même temps elle s'écria, stupéfaite et terrifiée : — Ah! le malheureuT capucinl il m'a escamoté le sac en chantant avec moi l'ofiice de la Vierge.

Ces mots ramenèrent l'attention sur le révérend, auquel on ne pensait déjà plus. Informations prises, le magistrat et sa troupe se mirent enquête, et cherchèrent le père pendant une partie de la nuit. Brandt, k qui le désir de la vengeance avait rendu sa première ardeur, marcha toujours eu tête des limiers de la justice , qui désespérèrent enfin de retrouver le frocard.

Brandt s'en revenait tristement, et s'arrêta, fatigué, excédé, en face de la maison qui tenait à rhotellerie. Il s'apimyait sur sa broche, et regardait en soupirant le derrière du toit par lequel Sacrametit s'était évadé. Quelque chose d'informe , que la faiblesse du crépuscule ne permettait pas de distinguer, pendait à la gouttière, Brandt fixe atlen tivement l'objet. Il cherche, il désire démêler des formes humaines; il croit apercevoir le bas d'un corps nu , séparé des bras et de la tête. Tantôt il pense qu'un objet fantastique lui fascine les yeux ; l'instant d'après, il se persuade voir en eflfet des jambes et des cuisses ; les premiers rayons du soleil terminent enfin ses incertitudes et lui font pousser un cri de joie : c'éuit SacramenI en personne.

En glissant le long de la couverture, le fripon s'était pris par le bas de sa robe à un crochet de fer qui soutenait la gouttière et, au moment où il croyait sauter à terre, il s'était trouvé suspendu, sa robe retroussée pardessus sa tête. Vin.gt fois le hussard et les soldats avaient passé sous ce toit malencontreux, et Sacraiiwnt s'était tenu coi, malgré la gêne de sa situation. Il espérait qu'on se lasserait de le chercher, qu'on se retirerait, et que ses efforts le sauveraient du mauvais pas où il s'était engagé : la Providence en ordonna autrement.

Brandt, enchanté, de sa découverte, ne pensa plus qu'aux moyens d'arriver jusqu'au père, et de lui passer sa broche au travers du corps, 11 avait remarqué une longue échelle dans la cour de l'hôtellerie, et jugea d'abord que cet expédient était le plus bref et le plus sûr. Il allait dresser la fatale échelle, lorsqu'il fut arrêté par des réflexions admirables. Il se dit que bien qu'il eût reçu un couj) de poing, affront sanglant qu'un militiire ne pardonne jamais, il n'était pas généreux d'embrocher un ennemi sans défense; que l'honneur de sa vieille figure était ind'pendant de la main d'un moine, et qu'il était plus sage de laisser à la justice le soin de punir toutes ses fredaines à la fois.

En conséquence de ce raisonnement, il courut après l'oflicier de police et ses agents; il les ramena sur ses pas. leur montra le franciscain, qui fut aussitat dépendu, fouillé, et convaincu d'avoir volé la bouvière. Les vingt reichsthalers s'étant trouvés dans le sac, le tout fut remis au mari, qui ressembla parfaitement à cet homme dont on a tant parlé pour avoir été cocu, battu et content ; enfin le magistrat termina cette longue séance par un arrêt motivé, dont on parle encore à Danneberg. Le voici , au comidiranl près, dont je juge à propos de faire grâce au lecteur,

» Pour le scandale causé par le père Sacrament , cinquante coups de bàlon ;

• l'our l'argent volé par ledit père, cent coups de bâton;

>. ToUl : cent cinquante coups de bàlon qui lui seront délivrés surle-champ; après quoi ledit père sera reconduit à son couvent par les archers, et ce, de brigade en brigade.

«Item, la délinquante, qui a évidemment dépouillé son mari, et qui a fait pis peut-être, sous le prétexte de chanter l'oftice de la Vierpe avec un capucin dans un coffre 3 avoine, sera mise en état de réclusion^autant de temps qu'il plaira audit mari, ce qui pourra lui plaire longtemps.

» llem, comme il n'est pas impossible que ledit mari soit cocu, et qu'audit cas, les contusions par lui faites à sa femme sont excusables en raison du premier mouvement, la justice lui témoigne ses regrets de lui avoir fait macérer les fesses, et le déclare très-honnête homme, soit qu'il soit cocu, soit qu'il ne le soit pas

' Le reichstbaler vaut trois li>res tS sous.

.. Le présent jugement sera afliché à Danneberg , au nombre de six exemplaires, aux frais du cocu présumé. »

Après avoir iirodigué au magistrat de justes éloges, chacun se retira de son côté. Brandt, qui n'avait pas soupe, marcha droit à la cuisine, et trouva le rôti en charbon, les ragoûts desséchés, et des culs de casserole brûlés. Il se dédommagea sur un volumineux fromage de Sandow, et monta , en cassant sa croûte , s'informer de la santé de M. le baron. j

Le petit Charles, fatigué de faire trier son violon, s'était amusé à relire quelques feuillets des propositions d'Euclide, qu'il avait trouvés ' sous un lit, et, en attendant son vieux camarade et le souper, il s'était endormi à côté de sa lampe , les deux coudes sur la table, au moment même où Sacrament et la Westphalienne commençaient à réciter leur oflice; de sorte qu'il n'avait rien entendu du tintamarre infernal qu'on avait fait toute la nuit.

Brandt le retrouva dans la même position, le réveilla, le fit déjeuner tant bien que mal ; et pour qu'il ne fût plus exposé aux scènes de cabaret, ni aux exemples contagieux qu'on rencontre assez communément dans les coches, il alla chercher un chariot de poste, et le second jour ils arrivèrent à Berlin, sans aventure et sans accident.

J'invite le lecteur à se reposer un moment. J'ai moi-mê|fe besoin de reprendre haleine avant de passer aux choses importantes, remarquables et attachantes dont je vais commencer la narration.

VIII. — Le baronnet entre en exercice, et commence ses fredaines.

Charles et son compagnon descendirent à VA igle-Noir , la meilleure auberge de Berlin, située sur la place d'armes, assez improprement nommée yaî-iiîn du lioi. Brandt sentait à merveille que les premières impressions sont celles qui restent, et il ne doutait pas qu'un baron de quinze ans, descendu d'une chaise de poste à l'Aigle-Noir, y faisant pendant vingt-quatre heures la dépense d'une altesse, ne fixât aussitôt l'attention de la ville et de la cour. Il ne se disait pas ces choses -là précisément comme je les rapporte, mais c'était le fond de ses idées.

Il logea son jeune ami dans )e plus bel appartement, ordonna un dîner de vingt couverts, et demanda le perruquier du roi. Une espèce de petit-maître, à serviette sur le bras , lui répondit en souriant que le roi se faisait coiffer par son valet de chambre. — Eh bien, dit Brandt, qu'on me cherche un valet de chambre pour M. le baron.

Pendant qu'on cherchait le valet de chambre, Brandt tira de la malle de Charles son frac galonné en or, son chapeau borde, ses bottes cirées, et son épée à monture d'argent. Il étala ces divers objets sur les fauteuils, et, regardant le petit baron en riant dans sa moustache , il disait tout bas : — Quand le petit di'ôle aura un joli coup de peigne et tout cela sur le corps, les femmes de la cour m'en diront des nouvelles.

Charles, encore tout entier à la nature et à la reconnaissance, avait pris une plume et du papier ; il écrivait à sa mère. Son style était simple comme son cœur; il ne pensait pas à avoir de l'esprit: aussi pas une expression recherchée et pas un mot qui ne peignît le sentiment.

L'aimable enfant cachetait sa lettre lorsque la porte s'ouvrit. Le garçon servant introduisit un grand drôle qui se présenta assez bien , et qui assura M. le baron de son dévouement et de son respect. Brandt le fixa et chercha à retrouver des traits que le temps avait un peu altérés. Celui-ci observa le hussard à son tour et parut éprouver une surprise agréable. Ils avaient Lair de se dire : — JNous nous connaissons, mais où nous sommes -nous vus? Enfin le frater, dont les yeux étaient les plus sûrs , parce qu'ils étaient les plus jeunes, demanda à Brandt s'il n'avait jamais passé à Marhek. — Ehl sacrcbleu , m'y voici, s'écria le hussard. Vous êtes le sergent bavarois qui me fit esquiver par la poterne, après que j'eus jeté un cabaretier dans une chaudronnée de trijies. Embrassons - nous, mon cher Hantz , je suis enchanté de vous revoir.

On pense bien que , sans autre examen , Hantz fut invité à entrer au service de M. le baron. A l'instant même il mit habit bas, papillota la plus jolie tête du monde , et pendant que ses tortillons refroidissaient il raconta à son ancien comment il avait encore déserté des troupes bavaroises; comment il avait repassé dans la petite Pologne, où il avait repris son métier de coiffeur; comment enfin il était rentré dans sa patrie avec l'amnistie que Frédéric II publia à son avènement. Il ajouta qu'ennemi de toute contrainte il n'avait voulu s'attacher à personne; qu'il peignait les barons et autres qui descendaient à V Aigle- Noir ; mais que, pour prouver à Brandt le cas particulier qu'il faisait de SI personne, il accéderait à toutes ses propositions.

Un élégant fer à cheval, cinq à six boucles en ailes de pigeon, une longue queue à la rosette prouvèrent bientôt les talents incontestables du sieur Hantz , et embellirent Charles au point de le rendre méconnaissable à ses propres yeux. Le petit bonhomme se regardait avec complaisance dans la plus haute et la plus large glace qu'il eût encore vue, pendant que Hantz lui chaussait ses bottines , lui passait son frac vert et donnait le coup de vergette à son chapeau.

Charles , rassasié enfin du plaisir de se voir, se disposa à faire deui visites qu'il jugeait indispensables , parce que sa mère lui avait recommandé de ne pas les différer d'un instant : la première à M. de Spandok, ancien officier aux cuirassiers, qui devait veiller particulièrement

LES BARONS DE PELSHEIM

lur lui ; la seconde au gdnéral comte de Fersen , il qui il devait son admission duiis U's |>'<i;e9.

Ni lui ni Hrandt ne connaissaient Rerlin, llanli s'offrit à leur servir de guide : il marcha en avant, et les coiiduisiiit duns le quartier de la Kandschaft. C'est ^ans contredit la partie la plus resserrée et la plus malpropre de la ville ; mais enfin c'est là que demeurait M. de Spandok, à ce que disait la suscription de la lettre, et on ne dispute pas des goûts.

On arrive à la porte, on frappe, on demande à voir monsieur. — On l'ouvre, répond une vieille gouvernante. — O'esl de la part de son ami \\ erner. — On l'ouvre, vous dis je. — Mais j'ai une lettre à lui renuttre. — Ce jeune lioiiime est il fou ? Vous ne savez, donc p:is l'accident qui lui est arrivé liier? — Aon, qu'est-ce? — Il et mort d'une goutte remontée. — C'est égal, dit Itrandt en prenant la missive et en la jetant au nez de la gouvernante, voilà la lettre a son adresse, faites ce que vous voudrez.

Charles ne fiit pas trè>fâché de la mort d'un homme qu'il ne connaissait pas, et qui , .i le juger par la rue qu'il avait choisie et la mine refrognée de sa gouvernante , ne devait pas être excessivement gai ; et puis le baronnet, malgré sa modestie apparente, était quelquefois tenté de croire qu'il n'avait besoin de jiersoune pour se conduire parfailcmenl.

11 restait à voir le général , que peut-être on n'ouvrait pas, et Hantz conduisit son nouveau maître dans la rue de Leipsick, oii était l'hôtel du comte. Il était sorti à pied pour se rendre à la parade, et nos voyageurs le rencontrèrent au détour de la rue. — Le voilà, dit Hantz, qui le voyait quelquefois. Charles l'aborda aussitôt et lui présenta respectueusement le paquet de Werner. Le général l'ouvrit, et, après avoir reconnu la signature, il examina le jeune homme de la tète aui pieds d'un air sévère et froid. — Combien avez-vous passé de temps à votre toilette ? lui demanda-t il sèchement. Charles, interdit, ne savait que répondre. Allez faire couper ce toupet et ces faces, quittez cet habit galonné, et revenez me rejoindre sur la place d'armes. Et il continua son chemin. Charles , la larme à l'œil, retourna à son auberge. Hantz , fidèle exécuteur des volontés du général, lui fit en un tour de main une tête à la prussienne ; le modeste habit de voy.<ge remplaça le frac galonné, et ou sortit pour se rendre à la place 11'armes.

La ligne était formée, les sentinelles placées, et Charles ne savait comment pénétrer jusqu'au comte de Fersen. lirandt, qui ne doutait de rien, se présentait partout, auuonrait partout son baron, et trouvait partout des fusils en travers, des poignets fermés et des figures rébarbatives qui ne permettaient pas d'aller plus loin. Brandt, plein de respect pour la consigne, grondait cependant entre ses dents, et ne concevait pas comment tous les passages ne s'ouvraient pas au seul nom du baron de Felsheim présenté par un homme tel que lui.

Un caporal du régiment des gardes s'approcha enfin. Le dos de la main étendu sur le côlé du chapeau, les talons joints, la poitrine ouverte et la tète fixe , il demanda à Charles si ce n'était pas lui qu'attendait M. le général. D'après sa réponse, les rangs s'ouvrirent, et Brandt, à la faveur de son uniforme, passa avec son jeune ami. Le général s'avança au-devant de son protégé ; il le considéra de nouveau et ne dit rien. Il parut étonné de voir Brandt une seconde fois et demanda qui il était. — C'est , répondit le jeune homme , un brave qui a fait toutes les guerres avec mon père, qui a sauvé M. Werner à Peterwardin, qui a élevé mon enfance et qui me sacrifie le reste de sa carrière. — Pourquoi, reprit M. de Fersen, ètes-vous hardi quand vous avez du bien à dire des autres et me répondez- vous à peine quand je vous parle de vous? Charles rougit et baissa les yeux, j^e général lui frappa sur l'épaule, et le conduisit vers un gros d'officiers au milieu duquel était un homme très-simplement vêtu. — Cet homme que vous voyez là , dit M. de Fersen en s'approchant, est le roi que vous allez servir : il n'a ni fer à cheval, ni boucle à l'aile de pigeon, ni habit galonné.

— Est-ce là , demanda Frédéric, le jeune homme que vous m'avez proposé? — Oui, sire, et je puis répondre à Votre Majesté qu'il mérite le bien qu'on m'en a écrit. — Comment se nomnle-t-il ? — Fels-

hei

Je le .sais : son prénom ? — Charles. — Vous direz à mon

adjudant de me l'amener demain à mon lever. Et il continua de s'entretenir avec les généraux qui l'entouraient. — Le roi se lève à trois heures, dit M. de Fersen à Charles. Vous viendrez trouver le commandant de la grand'garde, il aura des ordres ; allez. Ali! un mot encore. Vous viendrez me voir dans quinze jours Je serai bien aise de savoir comment vous êtes avec le roi.

Charles se relira tout pensif. Il ne savait s'il devait s'applaudir ou se plaindre de l'accueil qu'il avait reçu. Ce n'étaient plus ces douces prévenances, ce tendre intérêt qu'on lui prodiguait à Felsheim ; il ne voyait autour de lui que des maîtres dont rien ne tempérait la sévérité. Il sentit ce que valent les bons parents, et il soupira.

Brandt vint le tirer de sa rêverie en lui annonçant qu'il aurait le plaisir de dîner avec tous les pages possibles. Il avait abordé ceux qu'il avait trouvés dans le cercle, et les avait invités à venir faire connaissance, le verre à la main, avec leur nouveau camarade. Les jiages du roi de Prusse ne font pas une chère splendide : ces messieurs ne turent pas fâchés de se dédommager un peu de leur frugalité forcée, et ils le promirent surtout de s'amuser du nouveau débarqué eu buvant son

vin. Ils avertirent prompleinent ceux qui n'étaient pas de service, et le roi était à peine sorti de table (|u'uiie i|uiiizaine de jeunes gens de quatorze à dix huit ans entrèrent à l'.^i;//'' .Voir.

La ligure et le maiiitirn de C^harlc > plurent au premier coup d'œil. 11 parut timide et iiiênie embarrassé un moment ) mais quel<|ues mots heureux et le ton du grand monde firent avorter le» projeta de persiflage. On se disait a l'oreille que le nouveau venu avait l'air bon enfant; on lui fit les avances avec cette cordialité <pii di'.tingue cet âge heureux, et au bout de dix minutes on se parla comme si ou s'était connu depuis dix ans.

()n servit un dîner tout à fait dilTérent de celui que Brandi avait dirigé au château de Felsheim seize ans auparavant. La somptuosité et l'élégance de celui-ci surprirent agréablement le hussard , et 1rs éloges de MM. les pages mirent le comble a sa satisfaction. Charles joua parfaitement le rôle de maitre de maison; il fil 1rs honneurs avec une grâce, une amabilité et une politesse <|ui lui méritèrent des applaudissements unanimes. A chaque mot flatteur Itniidl versait à la ronde et assaisonnait son vin de (|uelque trait plus ou moins plaisant. On y répondait, il allait son train, et bientôt la conversation se monta sur le ton le plus gai.

Les vins étrangers ajoutèrent à la belle humeur. Oa rit , on parla, on chanta tout ensemble. Les espiègleries succédèrent aux chansons. On se faisait des niches, on s'échappiil , on se poursuivait, on renversait les meubles; rien n'était joli comme cela!

Le temps s'écoulait; on ne pensait pas ipie le roi montait à cheval à quatre heures. Il en était trois et demie ; l'écuyer cherchait les pages et ne les trouvait pas. Il sortit sur la place d'armes, et les éclats de voix qui partaient de l'Aiyle-Xoir \e mirent d'abord au fait. H tremblait que ces étourdis ne fussent ivres ; ils n'étaient heureusement qu'écIiaulTés. Il entra dans la chambre oii se passait l'onjie avec le sérieux et la morgue d'un ollicier subalterne. A son aspect, la gaieté s'évanouit, on se lève, on se heurte, on se presse; c'est à ipii sortira le premier. On entraine après soi les tréteaux, la table, les bouteilles, les porcelaines, les cristaux; tout est renversé, tout est en pièces; mais qu'importe? on a franchi l'escalier, volé à travers la [ilace ; on entre à l'écurie, on bride son cheval, on saute en selle, et le roi n'a pas paru encore.

Brandi n'avait pas entendu faire les choses avec autinl de magnificence. Il comptait simplement restaurer ces messieurs, et il n'était pas disposé à renouveler les ustensiles de la maison. Il resta pétrifié à la vue des débris qui couvraient le parquet. Son œil se porta douloureusement sur un ameublement de damas gris-de-liu. Les liqueurs , les sauces en ont couvert une partie ; les bottes ont mis le reste au noir de fumée. A cet aspect. Brandi trépigne , jure, sacre , tempête; il a des crispations. — INe te fais pas de peine , mon ami. lui dit Charles, cela ne remédie à rien. Je ne vois qu'un parti à prendre : c'est de payer et se taire. — Ni l'un ni l'autre, corbleu ! — Prends donc garde que tu vas me compromettre. Le roi, dit on, n'entend pas raillerie sur les sottises de ses gens. Brandt ne savait pas répliquer dès qu'il s'agissait des intérêts de son baron, et il demanda la carte.

Dix frédérics d'or' pour un dîner! Brandi ne concevait pas que douze à quinze jeunes gens eussent pu manger autant d'or : cependant il paye les dix frédérici. On lui présente aussitôt un second mémoire pour effets cassés, meubles gâtés, etc.; le tout réglé en conscience à trente frédérics. — Sacré mille canons! s'écrie- t-il en resserrant son or, si je paye cela, que le diable m'extermine ! Je casserai plutôt ce reste dans la maison. — Joli expédient ! pense donc que le roi... — Le roi... le roi... c'est bien pour ne pas vous brouiller avec lui que je lâche mes espèces. Pauvre bourse ! elle était si rondelette tout à l'heure, et il ne reste presque rien. J'avais bien besoin de vous faire jouer l'altesse! Imbécile ! avec les meilleures intentions du monde je ne fais jamais que des sottises.

L'hôtelier s'était retiré en faisant de profondes révérences que Brandt n'avait pas seulement aperçues. Il était étendu sur un canapé tenant toujours sa pauvre bourse ; il la tournait, la retournait et la repardait en soupirant. Il tire enfin un petit sac de peau de la doublure de son gilet , il l'ouvre, pousse un profond soupir et le vide dans la bourse. — Que fais-tu là? dit Charles. — Je répare mes extravagances. — Cet argent... — Il est bien à moi ; ce sont mes petites épargnes. — Mon ami, lui dit Charles en pleurant de tendresse, je ne le souffrirai pas. — Seriez-vous humilié de faire bourse commune avec moi? ai-je rougi de vivre dix-sept ans des bienfaits de voire famille? Moins de fierté , jeune homme , ménagez le compagnon d'armes de votre père. Charles ne le heurtait jamais que dans les choses oii il pouvait se coippromettre. Il l'embrassa avec une effusion d'àme bien naturelle en un pareil moment, et il se promit de dédommager un jour son vieux ami de ce nouveau sacrifice.

Quand on fut un peu calmé, on se consulta sur ce qu'on allait faire. Il n'y avait pas d'aiiparence de rester plus longtemps dans une auberge oii on dépensait quarante frédérics en deux heures : on sortit pour aller chercher un logement qui ne lut pas meublé de damas et oii on ne fiit jias servi en porcelaine.

Charles et son valet de chambre devaient loger au château ; il ne

' Le (rédéno d'or valaii iO livre».

LES BAROWS DE FELSHEIM.

falUit il Brandt qu'une chambre niodi-sle et un Ijon Ml; on trouva cela |usli'iii('iit tbci un cliarculitT (|ui ili'bituit ilu vui, situation tout .1 fait convenable aui habitudes du bonlioinme. On y t'il Iran^poiler le^ Jiaqurls et la malle, et on soupa aussi oiodestemeut qu'on avait fait de fracj» à dîner.

— Couchez- vous, dit Braudl à son birou en M levant de tal)le. — Mais tu n'as qu'un lit? — Je dormirai demain. — Mais... — EU! sacrelileu , que de raisons ; Coucliiz vous, vous dis-je : vous iirésenterezvous devant le roi avec les yeux battus, la liijure alloiigt'e , et lui répondrez vous en lui bâillant au nez? Il fallut, bon j;ré, mal (jrë, que le jeune homme se laissât mettre au lit. Ilaiilz el Uramlt prirent une table et des tarots; ils mirent un pot de vin ii cote d'eux, et commencèrent une partie qui dura jusqu'à deui lieuits et demie.

— Allons, jeune homme, debout, cria le hussard dès qu'il eut entendu l'horloge. Charles ouvrit les yem, eleiniil les bras, se tourna du côlc du mur et se rendormit : de sa vie il ne s'était levé si matin. Brandt prend le matelas et le tire au milieu de la chambre. — Levez- vous donc, mille morts! vous n'avez plus qu'une demi-heure à vous. Charles bataillait eiicore avec son oreillrr ; le bonhomme lui lève la chemise et lui Jt'lle une jiotée d'eau au derrière. Le baron fait un saut, jette un cri, court par la chambre, et rit de tout sou cœur en prenaut le linge sec que lui présentait son valet de chambre.

Dès qu'il fut prêt, il se rendit à la grmd'garde, accompagné de ses deui acolytes. 1,'ollicier du poste lui demanda ce que voulaient ces deux hommes. L'un, répondit Charles, ne m'a jamais quitté ; l'autre est mon Vi.let de chambre. — Les pages n'ont pas de valet de cliambre, répoudit l'oflicier en levant les épaules. Ils logent dans le même corridor, se peignent entre eux, s'habillent eux-mêmes, et donnent très-peu de temps à ces niaiseries. (Juunt à celui qui ne vous a jamais quitté, il faut vous en séparer : le roi n'en a pas besoin. Mais j'entends trois heures, marchons.

lirandtse faisait une fête de voir l'accueil distingué que le roi ne pouvait pas manquer de faire à M. le baron, il fut très- choqué du refus qu'il éprouvait ; il allait en témoigner son méconteiitt ment à sa manière accoutumée, mais Charles le devina, lui serra la main, et le bonhomme se relira avec Hantzsans proférer un seul mot.

Ils rentrèrent à leur logement et se couchèreut dans les draps de M. le baron. Ils étaient trempés ainsi que les matelas; mais de vieux soldats n'y regardent pas de si près. Ils dormirent une |iarlie de la journée, et arrêtèrent, le verre à la main, que, puisque les pages n'avaient pas de valets de chambre, Hantz continuerait à donner des coups de peigne à VAiyle noir ; qu'en raison de la conformité de leurs caractères, ils logeraient désormais ensemble, et que les économies résultant de cet arrangement leur permettraient roquille de plus à chaque repas.

Le comman'lant du poste remit Charles à l'adjudanl, qui l'attendait en se promenant en long et en large. Vous allez paraître devant Frédéric, lui dit ce dernier ; peut-être vous interrogera-t-il ; de la présence d'esprit et surtout des réponses courtes et précises. Le pauvre petit Charles ne savait oii il en était. Ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, n'avait nulle espèce de rapport avec ses habitudes passées. Il fallait devenir un homme nouveau; il le sentit et se résigna.

Charles entra chez le roi. La simplicité de son costume, qui semblait dire à l'observateur : L'entourage n'est quelque chose que quand l'individu n'est rien ; la facilité avec laquelle on l'approchait, It feu per- Çiint de ses regards, ce que la renommée imliliait déjà de ce prince, tout s'accordait pour pénétrer le jeune homme d'étounement et de respect. Il se tenait debout contre la porte, ses mains jointes par-dessus ion chapeau ; il retenait son haleine, le cœur lui battait avec une force incroyable.

Le roi avait devant lui une carte de laSilésie. Il réfléchissait profondément et écrivait quelques notes de sa main. 11 se tourna enfin du côté du jeune page, et lui fit signe de s'approcher de son bureau. — Quel âge avez- vous? — Quinze ans et demi. — Quesavez-vous? — Bien peu de chose, sire. — Point de mots : que sav^z-vous? — Dn peu de mathématiques, de dessin, de géographie, d'histoire, de musique. — Voyous cela. Comment prenez-vous la surface d'un cercle? — Eu multipliant la circonférence par la moitié du rayon. — Qu'est-ce que la peinture? — L'art d'imiter les objets par le moyen des ombres et des clairs. — Quelle est la première forteresse de la Silésie, du côté des Etats de Brandebourg ? — Glogau. — Le roi se tut un moment et regarda Charles très-fiiement. L'enfant, embarrassé au delà de toute expression, ne savait quelle contenance prendre. — Levez les yeux et regardez-moi. Charles se remit un peu. — Savez-vous lever un plan? — Je n'ai jamais essayé. — Etes-vous en état d'en copier? — Oui, sire. — Savezvous monter à cheval? — Ma mère n'a pas voulu permettre... — Savez-

vous monter i cheval? — ÎVon, sire. — Craignez-vous les chevaux?

Je ne crains rien. — Voil» commej'aime qu'on me réponde. Monsieur l'adjudant, je place ce jeune homme dans les pagrs de ma chambre. Il ne suivra pas les leçons du précepteur. Vous le ferez monter à cheval deux heures le matin et autant l'après-diner. Je veux qu'il puisse me suivre avant un mois. Allez le faire habiller.

L'adjudant d'Herleim était un vieil officier qui avait passé par tous le» grades sous le feu roi. Son exactitude ne s'ét lit jamais démentie; il kvait un seiu droit et une lensibililé qu'on trouve rarement dans ceux

qui ont vieilli sous les armes. La figure de Charles l'avait prévenu en sa faveur, et la manière dont il venait de répondre au roi lui inspira un intérêt qui augmenta chaque jour. Il donna au jeuue homme des conseils fondés sur la connaissance intime du caraclfre du prince; il l'assura qu'il ^vait plu ; il lui apprit que le roi n'admettait dans les pages de sa chambre que les jeunes geus qui lui paraissaient digues de ses bontés ; enfin il lui répondit de sa fortune, s'il était sage et laborieux.

Le ton brusque et imposant de Frédéric ne promettait rien de bien avantageux : Charles était loin de se croire si avancé. Il était sorti de chez le roi le cœur serré, et il avait beioin de quelqu'un qui compatit à sa situation. La bienveillance et la familiarité de l'adjudant lui parurent d'un prix inestimable : il était le seul qui eût daigné se mettre à la portée de son âge. Charles, sensible comme sa mère, s'attacha sincèrement il M. d'Herleim. Hi ureux si la fougue de la jeunesse lui eût toujours permis d'écouter cet homme prudent, et de suivre ses avis!

M. d'Herleim fit venir le tailleur et l'écuyer, et exécuta les ordres du roi. Dès que Charles eut fini avec le premier, le second s'empara de lui, le conduisit au manège et lui donna si première leçon. Après l'équilatioii , les p;ig('s aillèrent déjeuner et se firent un plaisir de fêter à leur tour le nouveau camarade. Le plus joli cl le plus éveillé de tous après Charles, le jeune Théodore, qui était aussi de la chambre du roi, le conduisit aux écuries, dans les corridors, à la salle d'étude ; il lui fit voir ce qu'il y avait de remarquable ;iu château, dans les jardins ; il lui conta quelque anecdote de cour, tourna ses supérieurs en ridicule avec beaucoup de gaieté et de finesse; enfin il lui offrit son amitié, et il lui demanda la sienne.

Charles reçut avec transport les offres de son camarade. Ils se promir>înl de passer ensemble tous les moments dont ils pourraient disposer. Le jeune baron avait trop peu d'expérience pour sentir que celui qui plaisante ses chefs ne les estime pas, et que le mépris de ses supérieurs conduit insensiblement à la négligence et à l'oubli de ses devoirs. H ne voyait dans Théodore qu'un extérieur agréable, que des saillies vives et spirituelles rendaient plus piquant encore; il était séduit surtout par une conformité de goûts et d'humeur à laquelle on ne résiste pas dans la première jeunesse.

Cette nouvelle liaison ne lui fit pas oublier encore ce qu'il devait à la reconnaissance et à la nature. Dès qu'il fut seul, il courut chez Brandt et lui raconta avec ravissement les événements de la matinée. Le bonhomme l'écoutait, la bouche ouverte, les yeux humides ; il se transportaitdans l'avenir, il voyait Charles général major pour le moins. — Si je pouvais vivre jusque-là ! disait-il en le tirant entre ses jambes et en le pressant contre sa poitrine. — Ecrivez , monsieur le baron, écrivez tout cela à madame, comme vous venez de me le conter. Charles écrivit et n'omit pas un mot de ce que lui avait dit le roi et de ce qu'il avait répondu. Il remercia Werner, dont les soins avaient préparé son avancement ; il finissait en assurant sa mère que rien n'altérait son bonheur que le regret d'être séparé d'elle. Il envoya la lettre à la poste et revint partager le dîner de ses camarades.

Les pages maugeiit dans une salle commune. Ils sont soumis à l'adjudant jiour tout ce qui a rapport à leur service ; la police intérieure est confiée à un précepteur, qui les élève le moins mil qu'il lui est possible et qui occupe le haut bout de la table, pour y maintenir l'ordre. Charles s'était placé à côté de son ami Théodore, et ils faisaient à voix basse leurs petites observations sur l'air capable et important de M. le précepteur. Celui-ci avait trouvé fort extraordinaire que (.hurles fût dispensé d'assister à ses leçons; il le regardait un peu de travers, et, à la fin du repas, il lui fit quelques questions avec le ton tranchant d'un cuistre de collège. — Pourriez-vous me dire, monsieur, lui demanda-t-il entre autres niaiseries, oîi se réuniraient deux lignes parallèles prolongées à l'infini? — Ponrriez-vous m'apprendre, voui, quand vous trouverez la quadrature du cercle ? Les pages partirent d'un éclat de rire, le précepteur se mordit les lèvres, et se promit bien d'humilier Charles à la première occasion.

On allait se lever, lorsqu'un valet de pied vint dire au petit baron que le roi le demandait. Frédéric, servi moins somptueusement qu'un simple marquis français, ne restait à table qu'une demi-heure, parlait, peu, s'occupait sans cesse de grands projets, qui éclatèrent au bout de quelques mois.

Charles courut, comme on peut le croire. Il trouva chez le roi uue table dressée, du papier de Hollande, des couleurs et un étui de mathématiques. — Copiez-moi ces deux plans, lui dit Frédéric, et sur votre tête ne parlez à personne du travail que je vous fais faire. Ces plans étaient ceux de Glogau et de Breslaw. Ils étaient exacts, mais usés, déchirés même en plusieurs endroits. Charles appliqua une feuille de papier sous le premier plan et se disposait à piquer. — Si j'avais voulu des plans calqués, vous n'auriez pas trouvé ici d'instruments. — Cette méthode abrège beaucoup. — Croyez-vous me l'apprendre ? — Pardon, sire.... — Copiez, et taisez-vous.

Charles commença, et ne dit plus un mot. Le roi se remit à son bureau, travailla de son côté, et de temps eu temps il se levait et venait s'appuyer sur le dos de la chaise de Charles. Il examinait si méthode, le laissait faire et retournait à sa place. Vers la nuit, il sonna, et demanda M. d'Herleim. — Monsieur l'adjudant, lui dit-il, Théodore est de semaine, mais de quelques jours je n'aurai besoin de ses services.

LES BARONS DE FELSHEIM

Cliarles coiicher.i ici, et je lui enverrai de ma Ubie ce qui lui sera ii^cess.iii-f. ,1

O'Ilirkiui SOI ti, le roi prit s» flilte : !.. tètf d'un priiicr a liisoiu de relà.lio comme ct-lle d'un (jonjat. i-u niu,ii|ue dél..«»»it Friïdt'rie et lui rafr.iicliissall l'ima|;ination. Cliiirles, |i.iM«ioinié pour cet art, oubliait Glogau et llreslcw. Il ('coûtait, il b.ll.iil la ni«»uie, cl applaudissait a certains traits asseï brillants. — A propos, dit le roi, qui avait loujoms les yeux sur lui, vous m'avez dit qui- vous Otiei musicien; de quel lustrument joiie7.-voiis ? — Du violon, sire. — l'asseï dan» ce cabinet et prenez-en un. Hon. Je vais vous donm-r le U : voyou» ce iluu. — 0»erui-je, sire... — Voyons ce duo. — C'est abuser.... — De ma patience : obéissei.

Noilà donc le monarque et son page , oubliant, l'un" son rang, 1 autre son infériorité, f..isanl de la musique et rivaui en l.ileuls. — Bien, fort bidi ! disait quelquefois Frédéric. - Au mieux, à merveille! sire, s'écriait Cliarles l'instant d'après. — Kl lu n'as que quinze ans et demi? dit Frédéric il la lin du duo. — Pas plus , sire. — IJui a fait ton éducation ? — Le colonel Werner. — l.t il s'est distingué à Pettrwardin ? — Oui, sire. — Il y a pris de seiie ans de cela? — Oui, sire.

— Et il est resté colonel? — Oui, sire. - F.t tu n'as pas eu d'.mtie maître? — IVon, sire. Le roi prit une plume, écrivit quatre lignes, et serra le papier dans ia jiocUe. — Allons , Charles , c'est asSti faire les virtuoses : remettons-nous au travail.

Huit jours s'écouler, ni .linsi. Chiirles bâillait quelquefois sur ses forteresses, et dessinait à li dérobée quelques caricatures; mais tnlin le neuvième jour il avait terminé ses ileui p .ins, et mis au net un niaiilleste que le roi comptait publier au moment où il entrerait en Silésie. Fiéiléric , qui avait trouvé au jeune bomiue un jugement assez avancé, et (|ui peut-être se laissait aller au peut amour-propre d'auteur, demanda au page ce qu'il pensait de son manifeste. — Mu foi, sire, je l'aurais fait beaucoup plus court. — Ab ! ah! et comment aurais-tu fait?

— Le voilà, sire : Mes ancêtres ont renoncé à la Silésie , parce qu'ils étaient les plus faiblis; je la reprendrai, parce que je suis le plus fort.

— Tu as r.iison, mon .inii; je n'ai fait qu amplifier et colorer cette idée, mais il faut aut peuples de grands mots et de longues pbrases : c'est avec cela qu'on les mène.

Le dixième jour au matin, le roi regarda Charles en souriant : Charles sourit à sou tour. Le roi passa et repassa auprès de lui , se frottant le menton , et souriant toujours : enfin il lui demanda ;'il avait bien dormi. — Fort bien , sire. — El tu n'as pas rêvé? — Non, sire. — J'ai rêvé, moi, qu'il était arrivé à l'auberge de la Couronne quelqu'un que tu ne serais pas fâché d'y trouver. Va voir un peu ce qui en est : tu dois avoir la lète fatiguée; je le donne campo pendant quatre jours. Le pig'' ne se le fait pas répéter : il range ses papiers, prend son chapeau; il allait sortir, le roi le rappelle. -Qu'en passant le seuil de cette porte , vous ayet oublié ce que vous y avez fait : il y va du sort de toute votre vie. Charles avait appris de bonne heure que la discrétion est une des premières qualités qui conslitueut un honnête homme. Il assura le roi de son entier dévouement, et partit comme un trait.

H se souci. lit fort peu de ceux qui étaient ou n'étaient pas à l'auberge de la Cduroime , mais il était bien aise de courir par la ville avec un uniforuie couvert d'or, que, sans s'en doutt-r, il embellissait encore. Il passa par la salle d'étude, dit deux mots à son ami Théodore, qu'il n'<ivail pas vu depuis des siècles, lui donna rendez-vous pour le soir, dans la rue (inf Arbres, sortit du p;ilais, et arriva en deux sauts à lu chambre de Brandt. Le bonhomme était sorti ; il n'était que six heures du matin, et Charles ne savait que faire. Ce n'était pas le moment d'être vu : tous les gens comme il faut , hors le roi, doruiaicnl encore. Charles entra dans un eslaminet, et se fit servir un déjeuner qu'il prolonijc.i le plus longtemps qu'il put. Enfin , le désœuvrement, et peut-être un peu de curioiité, le poussèrent à la Couronne.

Il demanda s'il n'était arrivé personne la veille. On lui répondit qu'on avait reçu un officier général, commandant de Stavenow. - Qu'ai-je decummiiU, disait Chiirles, avec le commandant de Stavenow? Qui sont les autres personnes que vous avez chei vous ? — Quelques marchands de Leipsick. — Je ne connais p;'s de marchands; et comment s'appelle votre général ? — Les postillons m'ont dit ce qu'il était, mais j^'ignore son nom. — Oii esl-il logé? — Au grand appartement, au premier.

— Mouterai-je? se disait Charles... ma foi, non ; car enfin , que dirai-je à ce jjvnéral ?... Cependant il n'y a pas d'apparence que le roi .lit voulu se moquer de moi , et puis que lui répondre, s'il m'interroge?. . Oui, je moulerai. Que risqué -je, après tout? avec l'habit que je porte on est toujours bien reçu, il arrive a l'appartement, il écoute, il refléchit encore, il frappe enfin. Personne ne répond. Il ouvre, il traverse l'antichambre et un salon; la porte de la chambre à coucher était eu- Ir'ouverte, il la pouvse, il entre, et se laisse aller sur un fauteuil , accablé par la joie et la surprise : c'étaient sa mère et Werner.

Le nouveau général était venu premlre les ordres du roi , et le remercier de cette dernière faveur. M.idame Werner avait profité de l'occasion ; elle n'avait pas vu Berlin : on se doute bien de ce qu'elle y venait voir. Vous qui me lisez, si vous êtes père, vous pressentirez aisément ce que cette entrevue inopinée eut de charmes pour l'aimable famille.

On ne connaissait pas les usages de la tour; on n'avait su par qui ni

comment fiiire :ippeler Charles ; mais au point du jour, on avait m mdé Brandi, i.e br.ive buinuie était accouru, et pendant deux heures consécutives il n'.ivait cessé de parier du baronnet; il avait glissé sur l'aventure du coclie et sur le dîner de l'yli;//t'-,Voir; du reste, rien n'avait été oublié : un mut, un geste, un regard, tout était rappelé avec la plus scrupuleuse exactitude, et on avait attendu en s'eiitrrtenaiit du joli ]iage le moment heurnix de l'embrasser. Charles, toujours attaché au vieuv hieisard, s.iisil en liuiume habile ce moment oii une mère ne sait rien refu,er. Il parla des quarante frédérics, du désiiilcressement du bnive homme; il pressa, baisa sa luainan sur les deux joues, et le petit sac de peau fut remis dans son premier état.

Werner comptait se faire présenter par le comte de Fersen. Charles se faisait un plaisir secret de prouver qu'il avait déjà du crédit en cour.

— Venez, venez, dit-il, ne dérjngez [lersonne. Je vous présenterai, moi, et j'espère que vous serez bien reçus. Allons, maman. Madame Werner se défendait. Venez, vous dis je; le roi ne sera pas f.)ché de connaître ma mère. — Mais, mon enfant , il faut se coilTer, s'habiller.

— Non, non, dit Charles en leur prenant la main à tous deui. Frédéric n'a ni fer à cheval , ni boucles à l'aile de pigeon , ni galon sur son habit.

Eu traversant les appartements, Charles se donnait des airs de courtisan ; il faisait l'Iiuportant avec les uns, l'aimable avec les autres; il parlait à tous, il les nommait à sa uiè e , cl en quatre mots il leur faisait leur portrait. Il trouva son vieux ami M. d'Herleim dans l'antichambre du roi, et lui présenta son beau-père. Après les premiers compliuiciils, radjU'Iant dit quelques mots à l'oreille de Werner; et Charles, qui avait l'œil iiu guet, )ugea, à la manière dont on le regardait, qu'on ne disait |ias de mal de lui. La maman, à qui rien n'échappait, ht la même observation, et sourit à l'aimable enfant.

U entra chez le roi, et annonça sa mère et le nouveau général. Le roi se leva, et fit quelques pas au-devant de madame Werner. — Vous m'avez fait un vrai cadeau , lui dit il , et j'ai cru devoir vous en marquer ma reconnaissance en avançant un olficier auquel vous prenez quelque intérêt. Madame Werner, attendrie et hors d'elle, ouvrit ses bras pour embrasser un enfant si cher : le rcsiiect et un geste de son mari l'arrêtèrent. — Allez, allez, dit le roi en poussant Charles par les épaules, suivez l'impulsion de la nature. Il donna à Werner un papier qui renfermait ses instructions, et se remit à son bureau.

On sortit. Werner alla faire une visite à M. de Fersen ; il le ramena avec lui, on dîna, et on passa une partie de la journée ensemble. Charles se plaisait beaucoup avec ses parents; cependant il pensait au rendez-vous de la rue des Arbres. Pendant dix jours, il avait fait l'ingénieur et le diplom.ile; il avait envie de faire un peu. le page. Il demanda une heure à sa mère, et fut joindre son camarade.

Le jeune Théodore, bien plus avancé que Charles d'un certain côté, se |ironienait en attend.inl son second. Le chapeau sous le bras, et un gros bouquet à la main, il parcourait les allées, et fixait toutes les jolies femmes. Il souriait à celles qui avaient trop de réputation; il alVeclait de passer et de repasser auprès de quelques autres qui étaient d'un rang à ne pas craindre les espiègleries d'un page, mais qui étaient assez intéressantes pour mériter son attention.

Le petit fripon cherchait à se fixer, et il savait déjà que l'orgueil de la naissance ne tient pas contre les grâces d'un joli homme. Il prit Charles sous le bras, et en deux tours de promenade il le mil au fait de mille petits riens que celui-ci avait bien soupçonnés, mais qui n'avaient pas encore exercé son imagination. On va vite en plaisir : tout est précepte, tout est eiem)de ; et il n'est rien qu'à seize ans on ne brûle de réaliser. Charles étiit né avec des dispositions trop marquées pour ne pas avancer rapidement sous un maître comme Théodore.

La soirée ét.iit belle. Ce qu'il y avait de mieux à Berlin était réuni dans la rue des Arhres. Ce n'est pas, à beaucoup près , la plus belle promenade de cette capitale : le parc, qui touche aux portes de la ville, n'aurait rien en Europe qui jiùt lui être comparé , sans le double iaconvénlent du sabe , où on ne peut s'enfoncer qu'en bottes , et des cousins, qi i piquent indistinctement la princesse et la petite bourgeoise. La mode d'ailleurs étend partout soiî empire, et il était du bon ton de se montrer dans la rue des Arbres. Charles, qiù ne conni;issalt encore que quelques villages de la basse Saxe, fut étonné en voyant une multiludi: <lc femmes parées dé tout ce que l'art peut ajouter à la nature. De l'éioiiiienienl, il passa à l'admiration. Bientôt les expressions véhémentes de son ami , les attraits qui s'oftVdient à lui à chaque pas, cl qui semblaient défier le plus sévère observateur , iiortèrent le trouble dans son âme : une vie nouvelle semblait l'animer; le désir et la pudeur , qui se combattaient encore, coloraient ses joues d'un incarnat si vif, et donnaient à ses traits un charme si louchant, que la femme la plus insensible s'en fût dillicilement défendue.

Due jeune personne, dans l'éclat de la beauté naissante, fixa particulièrement ses regards. Elle était assise à côté d'une dame âgée, qui , selon les apparences, était chargée de veiller sur elle. Un inslincl naturel fit sentir à Charles que la vieillesse est l'ennemie des plaisirs et des amours. Il s'observa, il craigiiil d'éveiller le soupçon; ce n'était qu'il la dérobée qu'il regardait cette femme intéressante, mais comme il la regardait ! ses prunelles, eiiibr.isées et humides, portaient le désordre elle feu dans le sein de celle qu'il adorait sans s'en douter mcore. Une femme ne se trompe jamais sur les sentiments qu'elle ir-

LES BARONS DE FELSHEIM

spire, et celle-ci s'apiilaudit de son Irioniplio. 11 était si beau, ce p'-lil Cliirles, il était si liii'ii tourné, ses jtiu étairnl à la fois si exprrssil's fl si iloin, qu'on ne pensait pas à lui ilispulcr la victoire. Au cinqiiiéine oiisliièmr tour, on était ,i pou près d'intolli(;encc, qnoupi'on ne su lût pas dit un mot. On suivait (."hurles autant que la foule et la distance pouvaient le permettre ; on le cherchait encore quand on l'avait perdu, et on r.itteiulait au retour.

11 u'tsl point de novice en amour. Il jugea qu'il avait plu; un soupir soulagea son ca'ur; il s'embellit encore de l'espoir du succès; sa démarche devint aisée, ses mouvements souples et gracieux. Le sourire de la volupté vint errer sur ses lèvres, et la jeuiK' i)crsonue, bien innocente, bien incapable de réfléchir, lui sourit à sou lour.

Les baiounes Fcrlick ol Ftrlock.

Charles tremblait qu'elle ne fût remarquée de Théodore. On est si neuf, on est si gauche, quand on aimo pour la première fois ! Il semble que l'objet qu'on préfère ait droit aux hommages de l'univers; on ne voit que des rivaux, on ne prévoit que des obstacles. Cependant l'heure de se retirer approchait : Charles ne pouvait faire attendre sa mère. 11 était dur de ne pas conn.-ilre celle qui ét.iil tout pour lui; il était cruel de ne savoir oii la retrouver. Il alTrcta l'air et le ton de l'indiflerence, en demandant k son ami qui était celte jeune personne. On ne sait pas feindre à seize ans, et plus Charles faisait d'efforts, plus il était facile à pénétrer. Théo.lore, qui ne manquait pas d'usage, le plaisanta d'abord, l'encouragea ensuite, et le força ainsi à le mettre dans sa confidence. Il promit de découvrir bientôt la beauté qui avait sur lui tant d'empire, et les deux amis se séparèrent, après être convenus de se retrouver le lendemain au même endroit. Théodore alla faire son service, et Charles retourna à \'Mgle-\oir.

Il soupa peu, et ne dormit pas. On n'aime point impunément à cet âge. Son inconnue était plus forte que' la fatigue et le sommeil. Il voyait sa chevelure blonde, sa taille svelte, son pied raig' on; son œil voluptueux et timide brillait à travers Its ténèbres : il voyait ce sourire enchanteur, qui avait ]iorlé dans ses veines le feu du désir et lis douceurs de l'espérance. Tantôt il tremblait de ne pas la revoir, tantôt il comptait sur leiactiludr de sis recherches; quelquefois il attribuait au hasard ce qu'il avait pris pour l'efli t d'une sympathie marquée : l'instant d après, il se flattait qu'on n'allendait que son aveu pour se déclarer à son tour : enfin, le jour le surprit dans ces anxiétés; il se leva et passa chez sa mère.

Les ordres que Frédéric avait remis à Werner portaient entre autres choses, que, sans le moindre délai , il se rendrait à son commandement. On devait partir le lendemain pour Slavenow, et la famille était invitée chei le comte de l'erseu : Werner seul avait accepté. La digne mère avait opposé des apprêts, des embarras ; elle voulait être seule avec son fils; une mère aime partout, mais les caresses les plus innocentes redoutent les témoins : on nejouilvraiun.nl que dans la solitude et le silence.

Charles trouva à peine un moment vers le soir. Il court, il vole à la

rue lies Arbres. Il en parcourt les différentes allées : il va, il vient, il cherche; il ne trouve que Théodore; et déjà l'amitié ne lui suffit plus. II se plaint de l'absence de son amante, il se plaint avec plus d'amertume encore quand il sait que Théodore n'a rien découvert. Ce dernier s'était eng.igé inconsidérément, et avait promis plus qu'il ne pouvait tenir. La confiance et la présomption accompagnent toujours la jeunesse.

Charles ne pouvait se résoudre à s'éloigner ; il espérait encore voir paraître son inconnue : l'illusion parait de ses charmes celle à qui l'éloignemenl donnait quelque ressemblance avec l'objet de sa tendresse. Il courait au devant d'elle, et à mesure qu'il s'approchait la ressemblance et l'espoir s'év.,nouiss,iienl à la fois. Sa mère partait au point du jour; il n'avait que peu d'heures à passer avec elle. 11 balança quelque temps eiUie la nature et l'amour : l'amour céda enfin à la nature, mais ce sacrifice fut le dernier.

M. et madame Werner étaient à peiue partis, que Charles, libre encore pendant deux jours entiers, s'occupa uniquement de son amour. Il parcourut la rue Guillaume, celle de Leipsick, il retourna aux Arbrcf, il traversa le parc, il enira d.ins les églises, aux spectacles, il marcha enfin au hasard dans les différents ([uartiers de Berlin. Il s'arrèlait devant les maisons qui avaient un peu d'apparence, il examinait les croisées, il interrogeait les commissionnaires du coin, et n'était pas plus avancé. Il se désolait, et ne concevait pas qu'on pût vivre à Hirlm et ne pas connaître sa belle. Ceux à qui il en parlait ne concevaient lien non plus à l'opiniâtreté d'un jeune homme qui ne se lasje jias de chercher uue femme qu'il n'a vue qu'en passant, et à qui il n'a lioiul parlé, et dont il ne sait pas même le nom ; ceux-là n'étaient point amoureux.

La seconde journée se passa de la même manière, et avec aussi peu de succès. Le devoir rappelait Charles au palais, et il renonça maljjré lui aux jilus agréables chimères. Il revenait trNte et pensif, et suivait la rue aux Ours, habitée par celte espèce de femmes qui n'ont d'autre métier que du n'eu faire aucun. Charles n'était pas encore corrompu.

11 faul qu'on vienne à la file ino présenter son (.oslerieui , qu on m'obéisse à l'inslant , ù la minute , ou je mets le (eu a la maison.

Il s'étonnait qu'elles offrissent leurs faveurs, qu'elles se prêtassent à te que la débauche peut imaginer de plus dégoûtant, qu'elles bravassent les mauvais traitemenls, l'infamie et la misère qui les attend plus tard, et cela pour uue misérable rétribution qui fournil à peine aux besoins de la journée. Jl donnait de l'argent à celles qui l'accostaient, et leur parlait raison et morale. On prenait son argent, et l'on se moquait de sa morale et de sa raison.

Théodore, moins délicat, sortait de chez une de ces dames, et fut stupéfait de trouver son ami prêchant au milieu de la rue. Un page missionnaire est en effet un ]ihéiiomène dans toute l'acception du mjt. 11 rit aux éclats de la candeur du camarade, et lui conseilla , en l'emmenant de prendre le monde comme il est. Charles n'entendait pas raillerie là-dessus, et ciuit tous les apophthcgmes moraux qui lui revenaient à la mémoire. Théodore le convainquit en le prenant par

t'an>

\\<. Iknii Pion, lue Garaiiciére . 8.

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