‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 357 sur 379 · I.ES BARONS DE FELSUEIM · texte numérisé non relu

I.ES BARONS DE FELSUEIM

son cùté faible : — l-ei tempêtes , lui tlit-il , purifient lei airs, les poisons deviennent salutaires entre IfS mains d'un médecin habile, les vices qui infectent une partie des humains sauvent l'autre partie de la contagion, et sans les biles de la rue aui Ours, la belle inconnue et c-lles (|ui lui ressemblent ne seraient nulle part en sûreté. \ ois les travers de ton siècle d'un a-il indifférent, jouis de ce qui te plait, laisse ce qui te répugne, et surtout ne te fâche de rien.

Ils allaient sortir de cette rue, lorsqu'ils s'aperçurent qu'un homme asseï; bien mis les suivait de très-près, et leur parlait à denii-voii. Ils prêtèrent l'oreille : on leur proposait de se joindre à des messieurs très-honnétes qui se rassemblaient dans une maison voisine, l ne assemblée d'honnêtes gens dans la rue aux Ours! 'l'Iiéodoie sentait bien qu'un homme estimable pouvait parfois s'y égarer un ([Uart d'heure; mais que la probité, les talents, la décence pussent s'y réunir, voilà ce qu'il ne comprenait point.

Il proposa à Charles de voir un peu ces prétendus huuuètcs geus , auxquels on s'agrégeait avec tant de facilité. Celui-ci, indilTérent sur tout ce qui n'était pas amour , se laissa entraîner. Le conducteur ofcieux leur fit enfiler une allée longue et obscure. On arriva k un escalier diOicile et étroit, qui conduisait à une porte épaisse, au milieu de laquelle était un guichet. Le guide frappa trois petits coups ; un grand drôle à moustaches regarda par le guichet , et , à l'aspect de l'introducteur, la porte s'ouvrit. Nos jeunes gens, un peu déconcertés par cet air de mystère , ne savaient s'ils entreraient ou s'ils reculeraient. La curiosité et la confiance qu'inspire l'uniforme les déterminèrent à suivre l'aventure. En eflei, il n'était pas probable qu'on fit, sans raison, un mauvais parti à deux pages de Frédéric, lis avancèrent dans une vaste chambre magnifiquement meublée, qu'éclairaient trente bougies. Le plus profond silence y régnait, quoiqu'on y fiit les uns sur les autres. On était debout, et rangé circulaire ment. Charles et Théodore s'approchent du cercle, et aperçoivent enfin une longue table couverte d'un ta pis vert sur lequel étaient rangés des rouleaux d'or et des piles d'écus. Ils étaient dans un tripot.

Le roi de Prusse , quand il avait besoin d'argent , établissait des impôts qui pèsent également sur tous : il

ne vendait à personne le droit infâme de dépouiller l'inexpérience et la faiblesse. Les maisons de jeux étaient sévèrement proscrites dans ses Etats , comme dans tous ceux oii l'on conserve quelque apparence de moralité. C'est d'après la sévérité connue du prince, que ceux qui transgressaient ses règlements prenaient les précautions les plus sûres pour échapper aux recherches.

On jouait dans ce repaire un jeu infernal appelé trente et quarante; jeu à peu près égal en apparence, où il semble que l'unique bénéfice de la banque soit établi sur le refait du trente et un , mais oii l'opiniâtre délire des perdants et la timidité de ceux que la fortune favorise doivent, à la longue, attirer tout du côté du banquier. C'est là que se rassemblent l'opulence et la misère, le maître et le laquais, l'insensé qui a volé sou père , le père trop faible pour résister à ses passions, l'escroc, le filou, les fripons de toute espèce que la société rejette de son sein ; c'est là que l'ivresse d'une joie folle, et que les convulsions du désespoir se développent alternativement sur tous les visages; c'est là que l'honnête homme égaré vide d'abord ses poches, use ensuite de ses ressources, en vient aux moyens honteux, s'endurcit le cœur, oublie ses devoirs, les liens de l'amitié, ceux du sang, et perd enfin l'honneur et quelquefois la vie.

Charles et Théodore s'amusèrent quelque temps des bizarreries de la fortune. Plusieurs coups brillants les éblouirent, ils furent tentés de courir les hasards; ils résistèrent cependant. On expose diffiicilc-

Frédéric II. roi de Prusse

ment son premier écu ; celui-là perdu, il est impossible de prévoir où on s'arrêtera. Tous deux convoitaient l'or qui était ét.ilé devant eux, tous deux avaient la main sur leur argent; Théodore cède le premier. Il jette un reici sllialer sur le ta|iis. Il gagne ; Il double , tous ses coups sont heureux. (Charles n'est plus maître de lui; il juue. il gagne aussi : en une d'ini heure, ils font soixante frédérics. Il semble que la fatalité, toujours aveui;le, ilevine, démêle ses victimes, et se fasse un plaisir cruel de les séduire par l'appât du gain.

Nos jeunes gens, étourdis |>ar des succès qui passaient leurs désirs, en auraient suivi le cours, si le coucher du roi ne les eut rappelés. Ils sortirent en regrettant le temps ipi'ils allaient donner au devoir. Ils étaient moins sensibles à leur bonheur présent, qu'aux bénéfices immenses qu'ils se promettaient encore. La cupidité régnait déjà dansdcni cœurs qui ne dev .lient connaître que des sentiments doux : ce n'étaient plus les mêmes hrniPics.

CU.rlc^, falnj^é de» projets établi; sur sa fortune à venir, s'endormit enfin. L'amour, qui peu d'heures au]iaravant était sa seule affaire, fut subordonné à la frénésie qui s'emparait de lui. Il négligea le bonhomme Brandt, ne vit jiresque plus M. d'ilerleim , oublia tout à fait M de Kersen, chez qui il devait aller, et ne parut devant le roi que lorsqu'il y fut absolument obligé. Avait-il un moment ;i lui, il courait au tripot; ]>ouvait-il se dispenser d'une partie de son service, il courait au tripot ; l'adjudant lui reprochait sa tiédeur, il s'en consolait au tripot. Le tripot, toujours le tripot.

Le bon hussard ne se dou- I it de rien. En apprenant à j .'uer, Charles avait appris à mentir , et quand son vieil ami se plaignait de ses longues absences , il avait toujours une défaite qui lui fermait la bouche. Cependant il semblait avoir fixé la fortune. Malgré la manière folle dont il jouait son argent, à la fin du premier mois il avait cinq cents frédérics.

Théodore , à peu de chose près, avait été aussi heureux.

Une somme aussi forte est du poison entre les mains de deux jeunes gens. A quoi l'employerquandon est logé, vêtu , nourri? C'est au vice qu'appartient l'argent que le vice procure , et un excès mène toujours à un autre.

Eu passant et repassant dans cette malheureuse rue aux Ours , Charles s'accoutuma insensiblement à l'impudence de ces femmes qui l'avaient d'abord révolté ; la beauté timide de son inconnue avait perdu tous ses droits , l'amour délicat lui parut un travers; il avait de l'or, il voulait des plaisirs faciles. Arrête, infortuné , tu te perds... Le mal est fait. Deux de ces misérables sont tirées de la fange , elles habitent un logement agréable, leur ameublement est recherché, la soie et les dentelles les couvrent, et des lèvres flétries recueillent les premiers baisers de l'innocence. C'est entre ces créatures et le jeu que se partageaient Charles et Théodore.

On voit avec douleur un enfant qui donnait de si belles espérances exposer ainsi son état et sa réputation. Puisse au moins son exemple être utile à ceux qui peuvent rétrograder encore ! Une liaison dangereuiW ^ "fgaré Charles : jeunes gens, apprenez à choisir vos amis.

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