‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 358 sur 379 · IX. Suite d'erreurs. — L'inconnue reparaît sur la scène · texte numérisé non relu

IX. Suite d'erreurs. — L'inconnue reparaît sur la scène

Brandt ne voyait presque plus son baron ; il n'avait Ilantz que la nuit et aux heures de repas ; il était désœuvré et s'ennuyait à l.i journée. Il jugea que la société lui était nécessaire , et il se lia avec quelques soldats du régiment des gardes. Ils passaient les aprcs-dinéesdans un petit cabaret situé derrière l'église de Jérusalem. Là on pouvait boire, chanter, jurer sans être entendu du palais, et par un hasard assez singulier , Charles et Théodore , qui craignaient avec plus de rai.

so

LES BARONS DE FELSHEIM

son l'œil vigiljiil de leurs chefs avaient logé leurs princesses dans le m^iue quartier.

Un jour que le roi lit manœuvrer son ré,;iiuenl plus longtemps que de coutume, Rrandt, toujours ciact à l'iieure , attendait ses compagnons. Il u'aim.iit pas à boire seul, et comme il faut passer le temps à quelque chose, il s'amusait en fumant sa pipe à feuilleter quelques gizetles aussi platement insignifiantes à Berlin qu'ailleurs. Eiih' l'user ', entre autres, mérita son attention; son style d'antichambre le mcttiiit tout juste à sa portée. Le Jocte rédacteur, par égard pour ses abonnés , que la lecture des nouveautés eût pu trop appliquer, réimprimait trèseiactement les précédents numéros de ses confrères, quoique son prospectus eût, selon l'usage, promis monts et merveilles, et quand il n'avait rien h prendre aux autres, il farcissait sa petite feuille de petits vers rocailleux d'un petit poëte de société-, qui se gonflait de plaisir d't^ire imprimé tout vif, et de celui surtout de ilire du mal des gens qui ne pensent pas à lui, et qui ne sont pas réduits encore à cacher leurs opuscules d.ins une méchante gazette.

Les bâillements prirent à itrandt, bien qu'il eût fait toute sa vie le plus grand cas de ce genre de poésies, notamment des devises rimées des marchands de bonbons. Pour ne pas s'endormir tout à fait, il se leva , se promena de long en large dans la chambre enfumée, et fatigué de se promener, il fut s'asseoir à la croisée. Les premiers objets qui s'offrirent à lui furent Charles et Théodore, marchant d'un air affairé, et lournaot de temps eu temps la tète de manière à faire croire qu'ils ne se souciaient pas d'être vus. Le bonhomme, naturellement franc, avait pris pour argent compt.^nt tous les contes qu'il avait plu à M. Charles de lui faire. Cependant les précautions des deux pages, la rapidité de leur marche, tuie sorte de contn.inte qui ne leur était pas ordinaire , le frappèrent cl lui donnèrent l'idée de les suivre. Il sortit, rasa les boutiques, se tint à une distance convenable et les vit entrer dans une m.iison d'une mince apparence. La prudence et la politesse voulaient qu'il s'informât dans le voisinage de ceux qui habitaient cette maison , de leur conduite, de leurs habitudes, sauf à prendre ensuite les mesures nécessaires; mais Hrandt, qui était aussi fin que le rédacteur du Fanât, et à peu près aussi poli, entra droit après les pages, monta sur la pointe du pied et tomba comme une bombe dans l'appartement où ces messieurs se disposaient à prendre leurs ébats.

La confusion de Charles est inexprimable ; il rougissait , balbutiait , »e trahissait, 'l'héodore, qui ne perdait pas aisément la tète, aborde Urandt d'un air aisé, le présente comme un militaire respectable à la baronne Ferlick et à la baronne Ferlock, qui voulaient bien les recevoir pendant que leurs époux étaient à leur garnison. Charles, un peu remis, commenta, paraphrasa l'histoire ; et Brandt, confus à son tour de S.-I précipitation et du jugement qu'il avait porté, fit de très-humbles excuses à ces dames , et se retirait avec une profonde révérence. La baronne Ferlick , qui avait eu des relations avec la moitié de l'armée prussienne, et qui aimait toujours la soldatesque et le ton grivois, n-pondit très-lestement au compliment de Brandt, le fit asseoir sans autie formalité à une table sur laquelle était une fort jolie collation, et s'assit elle-même sur les genoux de Charles. Théodore présenta la maiu à la baronne Ferlock avec un respect et un sérieux qui firent rire tout le monde à gorge déployée, a l'exception de Brandt, qui ne savait de quoi on riait, et qui ne s'en embarrassait guère.

Les deux baronnes , que deux ou trois mots à l'oreille avaient mises au fait, soutinrent assez bien leur personnage pendant quelques instants. Le vin fumeux du Rhin monta bientôt la conversation sur le ton plaisant. (,)uelques mots des halles, quelques jurons échappèrent par-ci par-là. Les deux pages alors serraient vivement les pieds de leurs princesses et les ramenaient à l'ordre. Chassez h naturel , il revient au galop ; le moment d'après, les jurons repartaient de plus belle. Brandt était un peu étonné ; jamais la baronne de Felsheim n'avait parlé ce langage , mais il n'était pas impossible que ce fût celui des baronnes de Berlin : ce pouvait être un ton de cour. Ces daines d'ailleurs étaient si bien logées et si bien mises, les deux pages étaient si réservés avec elles, qu'il n'était pas possible d'avoir des soupçons.

Cependant deux ou trois baisers assez vifs appliqués sur les joues rosée» de Caries par la baronne Ferlick parurent un peu extraordinaires au bonhomme ; mais il réfléchit que ces caresses d'une femme moins jeune que le page pouvaient n'être qu'amie îles ; que ^railleur» ces dames avaient un petit coup dans la tète , et qu'une baronne en cet élat devient une femme du peuple ; qu'à tout prendre enfin, il fallait tôt ou tard que Charles payât le tribut de l'amour, et qu'une baronne est le (il d'un baron. Il se relira discrètement , charme des politesses et de la popularité des deux dames, et félicita en sortant son jeune ami de la jolie connaissance qu'il avait faite.

Le brave homme en s'en allant pensait qiie les bonnes grâces du roi et la bienveillance d'une femme titrée ne pouvaient manquer de faire incessamment de Charles un personnage distingué. Il avait vu mourir U- père , il se croyait cerlaiti de voir l'élévalion prochaine du fils ; cette idée! lei rajcuniss-iit et lui montait l'imagination. Il rentra aus.sitôt chez loi , et pour ne pas perdre un beau moment d'enthousiasme, il prit la 'ptumo etéofivjlla lettre suivante,

JlkVi, . , .,,, ,, I .,,t-,|,

•■l'allé fbn(ii,(|in>n'iMitelut personne.

u1 Btbuit <)u>b(loiinlii..,iji, , ,

« MaDAMK KT TRKS-llONnnlÎK PROTKCTnICE ,

1) Notre petit baron devient loiis les jours ))lus beau et plus rangé. Il passe ses heures perdues chez les baronnes Ferlick et Ferlock , dont les maris sont à l'armée , et qui sont asseï jolies quoiqu'un peu sucées. Elles jurent quelquefois, ce qui leur donne beaucoup \le grâces, et elles servent d'excellentes collations, ce qui vaut mieux encore. La baronne Ferlick, qui est connaisseuse, a pour Charles une ufTection toute particulière, et je vous réponds que ce garçon-là ira loin. »

Madame Werner était sortie lorsque la lettre arriva. Le commandant de Stavenow l'ouvrit , et ne fut pas trop de l'avis de Brandt sur le compte des prétendues baronnes. Des femmes bien nées qui logent dans le quartier de Jérusalem, qui reçoivent des pages en l'absence de leurs maris, qui leur donnent des collations et qui jurent, lui paraissaient furieusement suspectes. Il compulsa le nobiliaire des Marches de Brandebourg, et n'y trouva ni baron de Ferlick ni baron de Ferlock : il sut alors à quoi s'en tenir. Il supprima la lettre du hussard, pour ne pas alarmer sa femme , qui, ayant toujours été sage, croyait fermement qu'un jeune homme devait parvenir jusqu'à l'âge de trente ans sans faire de sottises. Werner , qui connaissait le monde , était plus indulgent, et se sentait disposé à fermer les yeux sur une passade qui ne blesserait ni les mœurs publiques ni les convenances. Il voulait s'assurer au moins que les galanteries de Charles fussent de ce genre. Brandt n'avait ni l'adresse ni l'usage nécessaires pour apprécier tout cela ; il écrivit directement à l'adjudant d'Herleim.

Il le priait de laisser aller les choses , si ces femmes étaient celles qu'un galant homme peut voir sans se déshonorer. Si, an contraire, ce qui lui paraissait vraisemblable , c'étaient de ces créatures à qui des pages peuvent très-bien convtnir, mais qui ne conviennent à personne , il le pressait d'arrêter le désordre et de mettre le jeune homme en prison.

Les lieux pages ne se doutaient pis que Brandt eût écrit, et ils se livraient en toute sécurité aux écarts et aux excès d'une jeunesse déréglée. Charles, celui dont le naturel était le plus heureux, avait quelquefois réfléchi à la suite des pertes assez considérales qu'il avait essuyées au tripot. La fortune se lassait déj.à de le favoriser , et le malheur est souvent un grand maître. Des réfl-xions il passa aux regrets, et ensuite au dégoût de la vie qu'il menait. - - Nous sommes lies dupes, disaitil ;. Théodore ; faits pour sentir et inspirer un penchant honnête, nous ne connaissons que la brutalité. Mon inconnue m'a souri, et ce sourire, cette aimable rougeur dont ces créatures n'ont pas même conservé l'idée , me poursuivent jusque dans leurs bras. Le cœur, mon ami , le cœur; c'est là qu'il faut en revenir quand on veut être heureux... Il ]inuvait l'être encore s'il eût suivi la voix intérieure qui lui parlait avec tant de force; mais Théodore avait pris sur lui un ascendant qu'il ne pouvait vaincre.

Thiodore n'était pas né méchant, il aimait sincèrement son ami, mais son cœur élait gâté, et la sagesse n'était à ses yeux qu'un ridicule. Il riait des scrupules de Charles, le plaisantait si agréablement, déraisonnait avec tant de grâce, présentait le vice sous des formes si séduisantes, que le faible baron passait, à son gré, des remords a une chute nouvelle. Un incident imprévu faillit détruire l'empire de Théodore, et rendre Charles à lui-même et pour jamais. Il sortait du manège, et traversait la place d'armes; un brillant équipage le coupe; son œil se porte dans le fond du carrosse : c'est son inconnue qu'il voit , qui passe comme l'éclair mais qui le reconnaît, et qui avance la tête pour le revoir encore. Femme honnête et sensible , tu ne soupçonnes pas que cette figure enchanteresse cache une âme dépravée !

Charles, étonné, hors de lui, s'arrête, rega>-de, soupire, et la voiture est déjà loin. Il court autant que ses forces le permettent, il suit l'objet qu'il a un moment oublié, mais qu'il n'a pas cessé d'aimer. L'équipage tourne, prend une autre rue; Charles arrive, tout a disparu, et il ne sait plus quelle route tenir. Pas de livrée , pas d'armoiries, nul ri-nseignement à prendre : Charles est au désespoir. — Elle est encore à Berlin, je la découvrirai , disait-il, se cachât-elle à tous les yeux, .le suis aimé, je le crois ; et dusséje n'en jamais rien obtenir, sa tendresse sera pour moi la félicité suprême. C'en est fait, ces viles prostituées ne me reverront plus.

Son mauvais génie, Théodore , l'aborda en ce moment , et se servit de ses arguments ordinaires. L'impression que l'inconnne avait produite était trop forte pour que rien alors pût la balancer. Théodore fit de vainj eff'orts pour le persuader de retourner chez leurs maîtresses : il l'entraîna au tripot.

La séance fut cruelle : le sort poursuivit les deux amis avec un acharnement qu'ils n'avaient pas encore éprouvé. Leur ruine fut complète; ils laissèrent jusqu'à leur dernier écu, et ils sortirent en maudissant leur fatale imprudence.

Théodore chercha à s'étourdir un moment dans le sein de la débauche. Charles alla porter sa douleur sur les bords de la Sprée. — J'avais, disait-il , une somme qui passait de beaucoup mes besoins et mes désirs; j'en pouvais employer une partie à faire chercher rt-» céleste inconnue; il me serait resté de quoi être heureux longtemps, de quoi ajouter au bien-être de ee hrave, de ce digne Brandt, qui a tout f.iit pour moi. J'aurais été en piixavecraa constrience ; j'aurais acquis de nouveaux droits à l'amitié des uns , à l'estime des autres , et j'î n'ai plus rien... rien, il ne me reste que d'impuissants regrets... Malheu-

Page 1