I.F.S nAllOT? DE FI I.SHF.IM
SI
rem que je suis! F.n parlant ainsi , son s.mg s'illuuiail davanUige, son | cœur se froissait, et cependant il n'avait à se reproclier encore (jue l'abus de ro|iult'ncc et la perte de quelque argent qui ne coûtait ncn à sa respecialile père.
Le grand air, la fraîclieur de la soirée le calmèrent insensiblement, n rentra au palais, profondément affecté, mais asset tranquille. Le malin il alla (aire son service chei le roi, et de là il passa cUtz Itrandl : il l'avait oublié quand il roulait sur l'or, l'intortune le rapprocba de lui.
11 était sans un sou, il ne pouvait se passer d'argent; il n'hésita pas à en itemander : le bonbomnie lui donna une douzaine de ducats , et lui recommanda de les bien ménager. Charles quitta le vieux soldat pour aller monter à cheval. Tliéodore était aussi au manège. Cruel jeune homme! que tu as fait de mal! que tu vas en faire encore !
Piqué du revers qu'il av:iil éprouvé, Théodore, après avoir passé quelques minutes cliei leurs maîtresses, était allé au palais. Il avait emprunté sept à huit frédérics à cinq ou sii de ses camarades, et il avait été les jouer et les perdre. Furieux de ce dernier échec, il brûlait déjouer encore. Il n'av.àt pas de fortune , et ne connaissait que Ch.'irles qui pût alimenter cette fureur : il lui demanda ce qu'il avait; Charles, siins défense, lui donna sa bourse, et une demi-heure après la bîinque avait tout dévoré.
Notre jeune baron ne se repentit pas d'avoir obligé son ami. Il n'a- | vait pas joué ce jour-là, et se trouvait assez bien avec lui-même ; mais il ne savait comment s'y prendre pour tirer une seconde fois de l'argent du hussard. Le revenu de sa mère était borné; elle avait sjouté ■ à la première somme les quarante frédérics dépensés à l'.-liy/e-A'o/r; il n'y avait pas d'apparence qu'elle pût fournir à de semblables prodigalités; Charles, d'ailleurs, n'avait aucun besoin réel qui légitimât la demande de nouveaux londs ; il fallait donc se restreindre.
Cependant un jeune homme, un page, doit avoir quelque chose dans S.1 pocjiç. Charles surmonta sa timidité; il retourna chez Brandt, et lui déclarVingénument qu'il avait prèle ses ducats à son camarade; il se j;arda bien Je lui dire l'emploi que Théodore en avait fait, et cette réserve le jeta dans de nouveaux périls. Le bon sens du brave homme snffisail Tient-être pour maintenir et fortifier ses résolutions chancelantes. Charles sentait sa faiblesse, et devait chercher un appui. Un amour-propre déplacé l'em|<ècba de s'ouvrir à son vifux ami. Il prit dix fré'lérics, et sortit, décidé à résister aux insinuations de Théodore. Il pass' le reste de sa matinée avec M. d'Herleim, qui l'accueillit avec sa bonté ordinaire, et l'après-midi il eut presque envie d'aller voir le comte de Fersen ; mais depuis trois mois qu'il était à Berlin il n'avait | pis paru chez lui, quoiqu'il en eût reçu l'ordre de sa mère, et que cet officier l'y eût invité lui-même , il craignit une mercuriale, et s'alla promener dans la rue aux .\rbres.
Son inconnue n'y était pas ; il s'ennuya bientôt de la promenade. Il aborda quelques-uns de ces hommes qui ouvrent la portière à ceux qui montent en carrosse ou qui en descendent; il leur dépeignit celle qu'il cherchait, sa voiture, ses chevaux ; il promit un salaire honnête à celui qui en donnerait quelques indices; et, toujours occupé de son inconnue , quelquefois pensant à sa mère, l'instant d'après réfléchissant aux inconvénients et aux dangers du jeu , il parcourut encore le parc et les principales rues.
Il marchait au hasard et sans dessein. Il était incapable de commettre une faute qu'il aurait prévue et méditée; mais son imagination ardente l'emportait avant qu'il eût réfléchi. Sans s'en apercevoir, et par une espèce d'instinct machinal , il approchait de la rue aux (Jurs, il s'en éloignait avec une sorte de frayeur ; il y revenait par un détour. Deux fois il s'arrêta devant le tripot; deux fois, frappé d'une terreur subite, il s'éloigna à grands pas. Il fallait sortir de cette détestable rue, il fallait n'y revenir jamais, il le sentit, et il n'en eut pas le courage. Il revint une troisième fois : il pensait à la somme qn'il avait perdue et qu'il pouvait regagner en une taille. Cependant il était retenu encore par la crainte d'essuyer des pertes qu'il ne pourrait cacher ni à Brandt ni peut-être à sa mère. — C'est un parti pris, dit-il enfin, je ne jouerai pas. maisje peux voir la partie, ^ue risqué-je? et je suis sûr de moi. En finissant ces mots, il était dans le coupe-gorge. Théodore avait fait ressource ; la fortune lui était favorable. Il montra à Charles son chapeau plein d'or et d'argent. — Pourquoi ne gagnerais-tu pas comme moi? lui dit-il; nous avons toujours perdu ou gagné ensemble. Tu n'as que quelques frédérics, hasarde cette bagatelle : !>i tu n'es pas heureux , tu disposeras à ton tour de ma bourse. Charles joua, et perdit tout. Théodore était toujours en veine. Il reprit les douze ducats qu'il lui avait prêtés le matin, et après quelques alternatives ils disparurent enfin.
Il fallait encore avoir recours à Brandt, avouer son incouduite, et peut être éprouver un refus ! Il préféra courir après son argent : il emprunta quelques pièces à son ami, en se jurant sur son honneur et par son inconnue de ne plus remettre les pieds dans cette maison infernale s'il réparait ses pertes. Vain espoir. Bientôt il fut réduit à emprunter encore. Sa raison s'altéra à mesure qu'il perdait; il ne connut plus de bornes; il devait cinquante frédérics à Théodore , et il lui en demandait encore.
La chance avait tourné : Théodore s'était coulé aussi rapidement qu'il s'était refait; une sombre fureur s'empara alors de Charles, il
sentit la profondeur de l'abime oii il s'ét.iit jtlé, il no rest.iil pas clirz Brandt beaucoup au delà de ce qu'il devait. Il sortit l'œil égaré, la démarche chancelante ; sa main , passée sous sa chemise , serrait, meurtrissait son sein. — Voilà donc, disait-il d'une voix étouffée, voiU donc les tourments qu'éprouvent les joueurs !
Théodore ne connaissait pas ers retours qui annoncent au moins un cœur bounêteet sfusible. 11 cherchait^ consoler Charles en lui montrant un avenir plus heureux. — Non, répondit celui ci , je ne me pardonnerai jamais. Ma mère se prive pour moi des plus simples jouissances, et ce qu'elle épargne pour me fiire paraître convenablement dans le monde va s'engloutir dans cette caverne. Je suis un ingrat... Ah! ma mère!... ma mère!...
Théodore lui opposait toutes les ressources que lui fournissait une imagination fertile en expédients. Il lui promit de ne pas exiger le payement des cincpiante frédérics avant le temps où il pourrait commodément les lui rendre. Il le pressait de se montrer supérieur à l'adversité. Charles écoutait sans entendre; il suivait Théodore, la tête baissée sur la poitrine; il ne proférait pas un mot ; un ver rongeur le dévorait.
M. d'Herleim venait de recevoir la lettre de Wemcr. Il pensa comme lui, h la réserve des voies de rigueur qu'on lui conseillait d'employer. Ces moyens lui paraissaient dangereux avec un jeune homme emporté, que le châtiment aigrirait et ne ramènerait pas. IV.iilleurs, il ne pouvait le mettre en prison sans rendre compte au roi de ses motifs. Ce princen'était pas indulgent; Charles était au mieux avec lui, et unaveu de cette nature pouvait le perdre dans son esprit. M. d'Herleim se flatta qu'une réprimande sévère et des conseils sages suffiraient avec un jeune homme qui était né bon. Il fit venir le jeune page, et l'interrogea sur li-s prétendues baronnes. Charles, accablé sous le poids du rrniords, avoua cette faute avec une franchise qui ne permit pas à M. d'Herleim de porter plus loin la sévérité qu'il avait mise d'abord dans son maintien et son langage. Il attribua à la honte d'une semblable liaison le repentir et la confusion de Charles; il ignorait qu'il eût d'autres torts aussi graves peut-être. Il lui parla en [ère mécontent, mais désarmé et sensible. Charles fut près de faire la confession entière de ses erreurs et d'en solliciter le pardon. Cette idée seule soulageait son cœur; mais il sentit qu'un mot livrait à des peines infamantes ceux qui tenaient le tripot, et peut-être ceux qui le fréquentaient. Le rôle de délateur répugnait à sa délicatesse. Il se tut et se retira.
M. d'Herleim était persuadé que Charles était sincère en ce moment, mais il ne voulait pas l'exposer à une chute nouvelle. Il jugea que le moyen de la prévenir était de sévir contre les deux femmes. Il n'avait pas leur adresse, Werner n'avait pu la lui donner; mais il avait indiqué Brandt, et M. d'Herleim l'envoya chercher. Le hussard court chez l'adjudant du roi.
Celui-ci lui reprocha sèchement de ne pas surveiller les démarches du jeune homme qu'on lui avait confié. Il lui apprit que les baronnes Ferlick et Ferlock étaient des malheureuses qui avaient exposé la réputation de Charles, et qui auraient fini par ruiner sa santé. 11 le rendit responsable de toutes ses actions, et le menaça de son ressentiment si Charles se livrait à de nouveaux excès.
Brandt, étourdi d'une mercuriale aussi vive, perdit l'usage de la parole. Il resta cloué sur le parquet , la bouche ouverte, la main à son bonnet, et 51. d'Herleim eût péroré une heure qu'il n'eût pas pensé à l'interrompre. Il était enragé contre les Ferlick et les Ferlock , envers qui il s'était confondu en politesses, et sa fureur, pour être concentrée, n'en était pas moins sensible. Ses joues éUiient pourpres , ses sourcils froncés se touchaient, sa moustache s'agitait dans tous les sens, ses yeux ressemblaient à deux cscarboucles. Le sérieui de M. d'Herleim ne tint pas contre celte figure grotesque ; il se retourna pour rire, et termina l'entrevue en prenant la demeure exacte de mesdames Ferlick et Feilock.
Dès que le hussard fut sorti, l'adjudant écrivit au lieutenant de ponce, le pria de faire enlever ces filles, de les enfermer à l'hôpital et de séquestrer leurs effeU. Quelque diligence que fît la police, un autre en fit davantage.
Brandt n'était pas homme à souffrir que deux gourgandines eussent dérangé Charles et se fussent moquées de lui. Il leur devait en outre la boutade de l'adjudint, et ne pouvant se mesurer avec un officier de marque, il alla passer sa colère au quartier de .lérusalem. Il arriva chez nos nymphes, pouvant à peine jurer, Unt il était essoufflé et furibond. Il commença l'explication à grands coups de pied dans le derrière, cassa les vitres et les meubles, déchira les satins et les dentelles, en frotta j les lambeaux à la plaque de la cheminée, et fit autant de dégât que le
plus violent incendie. . . „ . .
. Ferlick et Ferlock tenaient beaucoup i leur mobilier; 1 exécution ' militaire de Brandt les anima à leur tour d'une fureur surnaturelle, les pelles, les pincettes volent à la tête du hussard; des jurements épouvantables, poussés d'une voix aigre, se mêlent aux siens et font le dessus. Brandt va son train et brise jusqu'à la dernière pièce. Ferlick alors lui imprime ses dit ongles sur la figure, et Ferlock s'alUchc . des parties plus délicates encore. De deux tours de poignet , Brandt les envoie rouler sous un lit, des cris peranU se fout entendre, et ce vacarme infernal ameute les pa.<;sants et les voisins.
Bientôt ces demoiselles craignirent les suites ordinaires de ccsscan-
iî
LES BARONS DE FELSHEIM
daleuses scJnes; elles connaissaient les manières brusques de la police, el u'iiyanl plus rien k craiiulre île BranJt, qui n'avait plus rien à détruire" elles songèrent à leur sftrelé.
Elles se di^posail■nt à dispiiruitre à la faveur de la nuit, lorsque la Ferlick aperçut, à la lueur des flarabcaui , un limier de police, suivi de dix à douze eslafiers. — Tout est perdu! s't'crie-t-elle , et elle se s-iuve au grenier. — Tout est perdu ! répète la Ferlock , et elle se jette dans la cave. Hraudt s'imagine que la garde arrive pour rétablir l'ordre et arrêter le tapageur. Il croit qu'il vaut mieui être pris pour la partie plaignante que pour la partie coupable; il ferme la porte a double lour, il s'affuble d'un jupon piqué , d'une robe de gros de Naples, il cache son front chauve sous un baltant-l'a'il, il couvre sa moustache d'un voile de gaze noire; il se jette dans un fauteuil , un éventail » la main , et répèle , devant les débris d'une glace, les airs d'une femme au désespoir.
L'inspecteur et ses obsen^ateurs avaient eu quelque peine à se faire jour à travers la foule. Ils arrivèrent enfin à la porte de la maison, oii on laissj deux drôles éprouvés, pour arrêter les fuyards, et le reste de la pousse monta à l'appartement. Deux fois ces mots terribles : de pur le roi ! avaient silllé a travers la serrure ; Brandt, qui voulait jouer la petite santé, les attaques de nerfs, et qui craignait l'effet de sa voix rauque, ne bougeait pas. Deux ou trois coups de pieds font sauter la porte, on trouve une guenon grosse et courte, .i tournure hétéroclite, en robe déchirée, en jupon blanc-sale, marqueté de suie de cheminée, se frappant la tèle sur ses genoux , et jouant à outrance de l'éventail. Ces messieurs ne doutent pas qu'ils n'aient trouvé l'abbésse du lieu, ou quelque autre appareilleuse. Quatre des plus vigoureux empoignent celte beauté mâle, l'emportent malgré ses efforts, la jettent dans un carrosse de place , et la tiennent immobile sur son banc.
L'inspecteur continuait ses recherches. Les Ferlick et Ferlock furent trouvées à la fin, mais dans un état déplorable. Ferlick s'était tapie dans un tas de charbon et était noire de la tèle aux pieds; Ferlock avait sauté dans une futaille défoncée oii on avait mis de la lie de vin, et elle était rouge depuis la ceinture jusqu'en bas. Elles furent traînées à la voilure au milieu des huées des spectateurs.
Les ténèbres les empêchèrent de reconnaître leurs vêtements qui couvraient /<i maman Brandt. Elles ta prirent pour quelque femme de Vélat que l'inspecteur avait ramassée en route. Brandt, de son côté , n'avait garde de se faire reconnaître. En qualité d'ancien militaire, il eut été traduit devant le gouverneur de Berlin; il craignait la bastonnade et le cachot. Il jugea que, puisqu'il était pris, le parti le plus prudent était de voir venir.
La voilure s'arrêta à la porte de l'hôpital. Ferlick et Ferlock se rendirent d'elles-mêmes à la salle qu'elles habitaient ordinairement. Le hussard, qui ne savait oii il était ni ce qu'on voulait faire de lui, restait dans le carrosse et attendait le dénoùment de l'aventure.
L'inspecteur lira il part une petite vieille qui gouvernait la maison:
J'ai encore là, lui dit-il, une femme que je vous recommande;
c'est une maîtresse commère, vous ferez bien de prendre des précautions. 11 est tard , je reviendrai demain prendre les noms et les qualités de vos nouvelles pensionnaires, et je rédigerai mon procès-verbal. Les quatre hommes qui avaient contenu Brandt le descendirent , le portèrent sous la première porte, lui firent passer le second guichet et le laissèrent au milieu de cinq ou six femmes qui, bien que luthériennes cl étrangères à toute espèce d'institution monastique, vivaient en communauté d'une manière régulière et édifiante.
La supérieure portait une lanterne sourde et ordonna à Brandt de la suivre. 11 s'aperçut alors qu'il était dans une maison de filles. Il s'applaudit de ne s'être pas fait connaître; il se promit bien d'avoir bon marché de cette garde femelle. Cependant il fallait, avant d'agir, arranger un petit plan d'évasion. 11 suivit donc la supérieure, en observant exactement les lieux par où on le faisait passer.
On lui ht descendre une trentaine de marches qui conduisaient sous une voùle étroite et longue, au bout de laquelle était une petite porte de quatre pieds de haut et de six pouces d'épaisseur. La supérieure fait crier d'énormes verrous, la porte s'ouvre , et, à la faible lueur de la lanterne, Brandt distingue un méchant lit, un pot à l'eau, un rouet, une quenouille et une ample provision de chanvre. Il fait un saut en arrière : — Uis donc, vieille sorcière, où diable me fourres-tu là? — Pas de raisons, entrez ! reprend la supérieure un peu étonnée de la voix forte de sa prisonnière. — N'as -tu pas dans ta maison de logement plus gii que cela? — Entrez, vous dis-je, repentez-vous, priez et travaillez. — Va-t'en au diable, toi. Ion eau , ton sermon et ta filasse ! Ah! la malheureuse, elle mourra dans l'impéiiitence finale.
Et la vieille se met en devoir de pousser Brandt dans le cachot. Celui-ci se retourne et lui applique une taloche sur l'oreille. — Ah ! rébellion! tu payeras ce souttlel-là ! s'écrie la geôlière eu reculant à son tour et en lâchant une porte à serrure saillante, qui coupait le souterrain par le milieu, et que Brandi n'avait pas vue, parce qu'elle était arrêtée contre le mur.
Brandt, fatigué des exploits de l'après-dîner , gagna son grabat en talonnant. 11 se déshabilla, et, n'ayant plus son bonnet, il garda le baitanl-l'œil de la baronne Ferlock. Il remua une paillasse humide, il ht un traversin de son gilet et de son pantalon, un drap de sa robe de gros de Kaples, et un couvre-pied du jupon piqué. 11 se tourna le nez
au mur pour éviter les vents coulis, et s'endormit après s'être promis de prendre les clefs de la sœur qui lui apporterait son déjeuner, de la mettre elle-même sous les verrous et de s'échapper à petit bruit pour éviter tous démêlés avec M. le gouverneur.
La supérieure, outrée de la tape qu'elle avait reçue, s'était hâtée d'assembler la communauté. Elle donna à cet outrage la tournure importante qui devait fixer l'attention, le caractère effrayant qui devait porter à des mesures extraordinaires ; enfin elle prouva la nécessité d'un exemple avec l'éloquence du ressentiment.
Le conciliabule nocturne, après avoir invoqué les lumières du Saint- Esprit, arrêta ce qu'on pouvait décider sans l'intervention du ciel ; ce fut de consulter les statuts sur la peine due à un crime inouï jusqu'alors dans la maison. Le bouquin poudreux est tiré de son étui ; la supérieure, ses lunettes braquées, l'ouvre, le compulse, le commente, l'interprète, et deux balais neufs sont apportés sur la table du conseil. On les délie, on en fait six paquets qui sont distribués aux plus jeunes et aux plus vigoureuses ; d'autres se munissent de noeuds coulants qui devaient servir en cas de résistance ; enfin la supérieure, sa lanterne à la main , marche en tête de ses amazones , et on prend en silence la route du souterrain.
On ouvre les portes aussi doucement que le permet la rouille qui ronge les serrures et les gonds ; on se range autour du lit où reposait , dans sa première attitude, la tendre victime qu'on allait excorier, et que le bruit du canon n'eût pas réveillée.
La supérieure donne le signal en frappant ses mains décharnées. La couverture est enlevée, Brandt est tourné sur le ventre, et les six poignées de verges frappent à la fois. H jette un cri qui retentit au loin et fait résonner les voûtes solitaires, et d'un coup de poing il casse la dernière dent à la supérieure. Aussitôt deux ou trois subalternes se jettent sur chacun de ses membres, les nœuds coulants lui serrent les jiieds et les mains, les cordes sont fixées aux quatre coins du lit, et la fustigation recommence avec une nouvelle vivacité. Brandt, écumaut de fureur, faisait des efforts incroyables pour se soustr;dre à un genre de supplice piquant de toutes les manières. Il criait à tue-tête : — Vous vous méprenez, je suis un homme ; retournez-moi et jugez-en par vous-mêmes. L'acharnement des satellites, qui avaient à venger la mâchoire de leur mère , le mélange de vingt voix qui chantaient pieusement un psaume pour couvrir les gémissements de la patiente, ne permettent pas au hussard de se faire entendre, et l'exécution va son train.
Un mouvement terrible de douleur et de rage rompt la corde qui lui tenait la main droite ; d'un bras désespéré il saisit une sœur, la met sous lui et jure qu'il va l'étrangler. Il cherche son cou et rencontre sa gorge rondelette; il la regarde , elle était jolie... La fustigation produit un effet nouveau. Brandt , étonné , éprouve un autre genre de fureur et la satisfait à l'instant. Ses mouvements précipités sont attribués à la violence du mal. On continue de frapper, et lui de se venger, jusqu'à ce qu'enfin les forces manquent à tout le monde.
Brandt profite de cet intervalle pour lâcher les nœuds qui lui tétaient encore un bras et les deux jambes. Il saute nu au milieu du cachot et s'empare de la porte. A l'aspect de sa moustache , et de quelque autre chose plus masculin encore , les saintes filles sont saisies d'effroi. Sœur Christine, qui s'était résignée à la volonté de Dieu, restait gisante sur le grabat, et paraissait s'attendre à un nouvel assaut. Sœur supérieure, jadis très-usagée, pressentit son triste cas, et s'approcha tremblante pour l'honneur de la maison. — Ah ! ma mère, dit Christine, vous m'avez laissé violer. La supérieure remet ses lunettes, approche sa lariterne et s'écrie : — Elle est violée ! — Elle est violée ! répètent en chœur toutes les autres. — Vous voudriez bien , friandes que vous êtes, que je pusse vous violer toutes, reprit Brandt barrant toujours la porte. Il y a quinze ans, je vous aurais procuré ce petit di vertissement ; mais, à défaut de celui-là, je m'en réserve un autre. Vous m'avez fessé , vous le serez à votre tour. Qu'on m'apporte des verges, et qu'on vienne à la file me présenter son postérieur.
Quelle proposition pour des femmes qui se piquaient de chasteté! Elle fut rejetée à l'unanimité. Les plus jeunes se pressaient dans un coin du cachot, elles tenaient leur derrière à deux mains et se disaient à l'oreille : — Violées, passe; mais fouettées, et par un poignet comme celui-là, c'est une infamie !
— Savez-vous que je m'ennuie d'attendre? continua Brandt du ton d'un potentat. Qu'on m'obéisse à l'instant, à la minute, ou je vous enferme ici, je mets le feu à la maison, et je vous grille toutes vives. H prononça ces dernières paroles d'un ton de vérité qui intimida ce, dames. On tient à son postérieur, mais on tient encore plus à la vie. Sœurs Bupert, Eustase , Eudger, Balbine, affligées de seize à dix-huiS ans, troussent leurs cottes de bure et se présentent, leurs petits culs à l'air. Sœur supérieure , qui doit en tout l'exemple, et les anciennes qui se font gloire de l'imiter, s'empressent et offrent au hussard leurs respectables ruines. 11 les traite en vainqueur irrité , l'osier siffle et laisse des traces sanglantes ; il tombe devant la jeunesse et la beauté. Le hussard punit aussi ces dernières, mais sa main désarmée flatte, caresse, et la vengeance, pour être plus douce, n'en est pas moins complète.
Brandt enfin se fait apporter ses habits; il oblige la supérieure à lui remettre sa lanterne et ses clefs; il souhaite le bonsoir à> la commu-
LLS bAUONîi Ob. III. .-,11 1.1 AI.
naut«! , il ferme jvir-tlessus lui la porte de lu nie, et. jioiir avoir le temps de se rfiinr, il tiomlii' la serrure .ivic ilii i.ihac li.iclié; eiiliii il reKiigne s.) ilKinilire et se coucbe k tôle île llaiiti, sans se vanter de ce qui sV.^I passé.
M il'lleileiui affectait avec Charles une froideur qui lui rappelait ses loris passt's et la nécessité de les réparer. Cependant il s'occupait sans ct'.sse de lui, et Iravalllait à son insu à le sauver des si'iluctluns d'un ami dangereui. l.e roi f.iisait de);raiids préparatifs pour l'invasioii de la Silésie ; il lev.iil quelques régiments nouveaiii : d'ileileim saisit celle occasion. Il demanda et ol>lint une lieutenance | our Théodore.
C'est à propos de ces nouvelles levées que l'rédéric écrivait a un seij;neur qui sollicitait de l'emploi pour quelques (jeiitilshommes itaiieos :
" Mon cher couoskl , u J'aime beaucoup les Italiens, et je le prouve assez par les gros Rgts que je donne aus chanteurs de mon Opéra; mais dans mes aruiéi s je crainilrais la mollesse qu'on leur reproche, ainsi remerciez les su|qiliants avec politesse. >•
Charles ne soupçonnait pas l'importaucc du service qu'où lui rendait en le séparant de Théodore. Il ne vit que l.i privation d'un ami qui partageait ses alTectIons pour sou inconnue, à laquelle il pensait toujours et qu'il ne trouvait jamais. Une inipiiélude a^sez naturelle ajoutait au chagrin d'une prochaine séparation. Tliéudore était sans bien , il avait Sun équipement à faire , et Charles lui devait ciiupianle fréilérics. Théodore ne les demandait pas , mais Charles ne pouvait se di>simuler qu'il en eût un besoin pressant. Il n'était pasdélicit, il ét.iit mèuie injuste de laisser son ami dans l'i mharras ; il ét.iit cruel de s'ouvrir à Hiandt. Charles coiinai,sait la f.icililé et la teiidiesse du bonhomme , cependant il le craignait. Son iiicondiiile était si claire , si criante! Ce dernier parti était pourtant le siul ampicl il put s'arrêter : l'honneur et la probilc l'y poussaient inipérii usemcnt. Après quelques combats, il se détermina à remplir celte pénible ubiigalion.
Il arrangea un discours qui réunissait tous les moyens possibles de persuasion. Sincérité, affection, repentir, prières, promesses devaient tour à tour attaquer l'àmc sensible du hussard , et surtout l'engager à la discrétion envers des parents dont la douleur eût été pour Charles la plus rigoureuse des punitions. Depuis deux jours il n'avait pasjoué , et il comptait bien ne plus retourner au tripot. Cette résolution si sincère et si ferme lui donnait quelque conAance et soutenait son courage.
En arrivant chez Brandt, une légère palpitation le saisit, sa langue s'embarrassa, et, à mesure qu'il montait, ses arguments n'étaient plus à ses yeux que des lieux communs insignifiants et rebattus. Ctpeiidant il fit encore un effort , il avança jusqu'à la porte de l.i chambre en répétant sa première période. Brandt était sorti, et Charles respira avec plus de liberté; il s'applaudit de l'absence du bonhomme, il ne réfléchit pas qu'il lui en avait coûté de se décider à se préparer, qu'il faudrait recommencer le lendemain et passer la journée dans l'incertitude et la crainte.
Charles, incertain de ce qu'il devait faire, se consulta quelque temps sur l'escalier. Il pensa qu'il se soulagerait d'un grand poids s'il évitait une explication verbale qui lui paraissait si dure. Il résolut donc d'écrire, et il fut prendre la clef chez le charcutier.
Brandt avait une méchante armoire dans laquelle étaient entassés pèle-Dièle ses habits, sou argent, ses pistolets, son linge, son briquet et ses bottes. Ilantz, qui ne s'était fait aucun scrupule de voler des engfgemcnls à ses capitaines, était incapable de prendre à son camarade seulement une pipe de tabac; aussi ce dernier, pour lui marquer sa conli^incc , et peut-être poussé par un reste d'insouciance militaire , laissait toujours l'armoire ouverte. Charles y chercha ce qu'il fallait pour écrire, et la bourse lui tomba sous la main; il compta : cinquantequatre trédérics , voilé tout ce qui restait. 11 en prit cinquante en soupirant, se mit à une table et prit la plume. Il avait à peine commencé sa lettre qu'il fut distrait par une idée qu'il cherchait à éloigner, et qui se re|.rocluisait avec une force nouvelle. Il n'allait plus rester que quatre frédérics, c'était bien peu de chose que cela, et cependant avec moins on pouvait g.-îgner des monts d'or. Brandt ne s'arrêterait pas à quelques florins de plus ou de moins; et si la fortune le favorisait, il payerait Théodore, remettrait cet argent d ns la bourse, et serait dispensé d'une démarche qui le couvrait de confusion.
L'appât était séduisant ; il était difficile de ne pas s'y prendre. Charles hésita d'abord , il voulait sincèrement se di'fenilre ; mais l'habitude du jeu, le désir de couvrir ses fautes l'emportèrent, et il céda. Il déchire son papier, il se lève, retourne à l'armoire, prend les quatre frédérics et court au tripot. Il joue, il perd. Ce dernier espoir déçu, il s'éloigne , il gagne la porte, il s'arrête , il écoule , le son de l'or arrive encore à son oreille , le flatte, le séduit; il revient... Il lire en tremblant un des frédérics qu'il devait rendre à Théodore... puis un second... puis un troisième. Ceux-là perdus, deux, qu.itre , dix, vingt sont ex|Osés sans interruption ; la somme eu'ière s'échappe de ses mains; il est anéanti, les facultés de son âme sont siispendiies; il se laisse ■ llersur un Canapé dans un accablement profond cl dans une instcsihi.iié stupide ! les heures s'écoulent, et il rote courbé sous la trerge du malheur. Tout à coup il se lève et s'écrie du ton de la dé-
mence et de la rage : — Je n'ai que ce moyen; il faut en c»8iyer et mourir s'il ne réussit paj. Il sort à grands pas, il reloiriie chez Brandi, il cherche, il trouve le sac de peau ipii renfermait les épargnes du bonhomme; il le prend d'une inaiii égarée, il l'emporte , il vole à son repaire, il vide le sic sur l'alTreux lapis; le baiii| lier va tirer... Charles, sans pouls, sans Inleine , en proie à des angoisses affreuses, attend son arrêt ; il est prononcé : — C'est la mort ! .lit il d'un accent terrible. Pâle, dihguré, rouvert d'une sueur froide cl pirveiiu au dernier terme du désespoir, il était déjà loin; et parmi laiil d'êtres qui sa'^riliaient a l'intérêt, et dont se jouait aussi la forlune, pis un n'avait lionne la moindre attention aux transports frénétiques qui agitaient ce malheureux jeune homme.
Il avait reiiiari|ué les pistolets de Brandt; il prononce le genre de supplice. C'est là, disait il, que je me suis dégradé, dédioiioré par un larcin ; c'est la que les armes mêmes de celui que j'ai dépouillé lui feront justice du coupable.
Il entre, et l'iiistruiiieiit fatal est entre ses mains. Llendii sur le carreau, le bout du canon entre les dents, le doigt sur la délente, il va terniinrr à la fuis et sa vie et sa honte; il se relève frappé subitement d'une idée dcthiranti'. — Je vais ninurir, dit-il , je le dois, je le veux ; un lâche seul survit à son honneur, mais cet homme à qui j'ai tout oté, à qui il ne reste que sa réputation, sera-t-il chargé du soupçon d'un crime et poursuivi comme mon assassin ? Non , que le coupable périsse , mais que I innocent vive en paix. Il écrit avec celte énergie que donne le seiilimenl il'une bassesse à celui qui ne conçoit pas encore comment il a pu la commettre. Sa plume court, elle grave en traits de feu et des larmes de sang corrodent le papier.
Brandt rentrait (laisiblement à la suite de son petit goîlter. Il demande sa clef; on lui répond que M. le baron est venu trois fois , qu'il a paru très-agité, et que sans doute il lui est arrivé quelque chose d'extraordinaire. Le bonhomme monte doucement et trouve sa porte ouverte: il approche, il se penche sur le dos de la chaise de Clnrles; il le voit les cheveux hérissés, l'œil hagard, les joues auilées de mouvements convulsifs. De la main gauche il tient, il caresse l'arme meurtrière... Brandt est saisi d'effroi .. il s'élance sur le pistolet, il renverse l'insensé qui lui résiste et lire le coup par la croisée.
Charles sent qu'il sera gardé à vue, qu'il faudra vivre, et sa vie ne peut être qu'un long supplice. Il tombe aux pieds du hussard, il les presse , il les mouille de larmes, il est suffoqué par ses sanglots. — Tu me désarmes, lui dil-il ; fais-moi donc oublier l'opprobre dont je me suis souillé. Je suis venu, j'ai enlevé l'argent de ma mère; je suis rentré, je t'ai volé le tien , je l'ai joué , je l'ai perdu , et lu ne veux pas que je meure... La mort la mort! O ma mère ! ma mère!
Brandt est pétrifié. Ce n'est plus cet extravagant qui porte à l'excès les ridicules et les travers; c'est un brave soldat , un honncte homme que la seule idée d'une bassesse révolte , et à qui elle donne celte éloquence de l'àme à laquelle on ne résiste pas. Il regardait Charles d'ur air indigné; il n'était touché ni de ses peurs ni de sa posture huini liante. — Vous demandez la mort , lui dit- il enfin ; c'est ce que vou méritez. Sans celle mère dont vous osez encore |ironoiicer le nom, j vous rendrais l'arme que je vous ai ôlée ; mais qu'a-l elle fait pou. qu'on la punisse ? Cachons-lui des fautes qui empoisonneraient le resK de sa vie; que je sache seul que vous êtes un homme sans honneur. Ecrivez à votre mère que c'est moi qui ai joué, que c'est moi qui ai tout perdu ; elle me méprisera, elle me chassera, elle m'abandonnera, mais elle n'aura point à gémir sur un fils indigne d'elle. Le hussard ouvre sa chemise; il dénoue un cordon noir auquel était attachée une relique qui ne l'avait pas quitté depuis la mort du baron de FcLheim. — Voyez vous, repril-il avec une force nouvelle, voyez-vous celte moustache? elle fut quirante ans dans le chemin de l'honneur. Des exploits qui n'ont pas été récompensés sont encore ]irésent3 à ma mémoire. Quels sont les vôlres jusqu'à présent? C'est aux tripots, c'est avec des filles perdues que vous faites vos premières armes ; c'est le compagnon de votre père que vous payez d'ingrjlilude, que vous livre» à la misère , que vous forcez à se charger du poids de votre infamie. O mon maître, ô mon ami! continuai il en baisant celle mousLiche, que vous êtes heureux de n'^re plus ! vous péririez de douleur d'avoir un tel enfant.
Charles, immobile et terrifié, écoutait dans un profond silence et croyait entendre l'ombre de son père. Il demeurait aux pieds de Brandt le front courbé jusque sur le carreau.
Brandi ne pouvait se roidir longtemps contre le sentiment qui l'attachait à l'infortuné Charles. Avec lui le premier moment était toujours terrible ; mais, son indignation , sa véhémence épuisées et satisfaites , l'état déplorable du jeune baron, l'alléraliou de ses traiu, le désordre qui régnait dans toute sa personne devaient bientôt a tlirer son attention cl le loucher sensiblement. Il réfléchit combien il est différent de prendre à un élr.iiigcr ou à quelqu'un qui nous est intimement attaché; il pensa que si (jliarles lui avait demandé son petit sac il n'aurait pas eu la force de le lui refuser . et qu'il aurait pu en son absence compter sur -on aniilié, sur son dévouement absolu ; enfin, autant il avait d'abord déplojé de sévérité, aulnil il s'empressait à chercher, à rassembler des raisons qui pussent le justifier. Bientôt il se reprocha la manière dure dont il lui avait parlé; il s'attendrit, il re-
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leva son malheureux ami, le serra dans ses bras et mêla ses larmes aux siennes.
Avrc quelle sensibilité Charles reçut ces caresses auxquelles il «îtait loin (le prétendre! Il ne voulait plus mourir. Il retrouva enfin des idées it des niou;. — Tu me pardonnes, pourrai -je me pardonner? — Oui... oui , monsieur. — Tu n'.is pins rien. — Je travaillvmi. — Travailler à Ion âge? — IVc vous inquiétiz de rien , cela me regarde. — Et les petites jouissances? — Il faudra boire de l'eau; ci la sera dur, mais j'épargnerai des peines à madame. — Ah .'digne ami!... — Eh OUI , je suis votre ami : soyez donc aussi le mien : ue nie faites plus de chagrin. — Non... non... mais travailler... se priver de tout!... et c est moi... — Ne pleurez donc pas comme cela , vous me fendez le cœur... Et puis tout ceci n'aura qu'un temps. Dans quelques mois nous pourrons raisonnablement demander des fonds. En attendant, soyez sage et prenez patience.
Charles était de semaine, c'était l'heure du coucher. Brandt le prit par 1,1 main, il se laissa conduire, il suivit tranquillement le hussard jusqu'à la première grille, où ils se séparèrent.
Le roi travaillait lorsque Charles entra dans sa chambre. Frédéric avait ).our lui une prédilection marquée, il se plaisait à oublier avec le jiiine homme et son rang et ses projets; il causait familièrement avec lui, ou bien ils faisaient de la musique. L'import.iiice des objets qui l'occupaient en ce moment ne lui permit pas de penser à autie chose; il resta à son bureau , et Charles n'en fut pas fâché : il n'av..il pas la tète assez libre encore pour trouver ers tours heureux, ces saillies piquantes qui faisaient sourire le monarque et qui forçaient sa f.ivcur. Il se coucha, il invoqua, il attendit le sommeil en repassant dans son esprit les événements de la journée.
Il avait oublié auprès de Brandt certains détails qui se représentèrent 'l""' le calme de la nuit. Il se rappela Théodore et sa dette , et l'impo.^siliiilé absolue de s'acquitter. Cette idée le tourmenta jusqu'à la pointe du jour, qu'il céda enfin à la fatigue de l'i sprit et du corps,
11 dnrmit quelques heures d'ui^ sommeil souvent interrompu et agité p;r di.4 rêves pénibles. Lorsqu'il se leva, Frédc'ric, qui ne s'était pas concile, le rega rdait d'un air aflligé et mécontent — Vous avez joué hier?
— Mrc... je ne sais... je crois... — Soyez vrai : vous i;vez joué? — Oui, sire. -^ Dans la rue aux Ours? — Oui, sire. — Vous devez cinqunte frédérics et vous en avez perdu cent trente. — Je l'avoue , sire. Et le piuvre petit répondait en balbutiant, en tremblant. Le roi poursuivit avec ce ton sec et froid qui annonçait toujours une disgrâce , et qui ajouta à l'effroi du page. — U'oii venait l'argent que vous avez perJu?
— Je l'ai pris... — ■Vlalheurcux ! — Chez un homme de confiance que mes parents ont chargé de pourvoir à mes besoins. — Vous lui avez donc menti? — Il ignorait l'emploi que je faisais de mon argent. — \ous avtz abusé de sa confiance, c'est pis encore. Tenez, monsieur, remettez-lui ce qu'il vous a donné; ce n'est point à votre mère à payer vos sottises; rendez les cinquante frédérics qu'on vous a prêles ; et dites au lieutenant de police de venir me parler.
Charles sort; il cherche Théodore, il le trouve, il s'acquitte. Il va chez Brandt, il lui remet en pleurant de joie tout l'argent qui lui resuit. La clémence du roi l'clonnait, il ne savait comment l expliquer; mais il en bénissait l'effet, qui mettait un terme à son inquiétude et à ses chagrins. Il eût désiré savoir par qui Frédéric avait été instruit ; son vieil ami avait seul son secret, mais il n'était pas pc rmis de le soupçonner. Char.'es le quitta, se rendit chez le lieutenant de police, et celui-ci le suivit au palais.
— Monsieur, lui dit le roi, il y a un tripot dans la rue aux Ours, vous devez le savoir et vous l'ignorez. Que dans deux heures cette maison soit saisie, la banque portée au trésor et les banquiers au cachot : sortez. ^ ous , Charles , montez à cheval, et portez ce paquet au commardûntde Spandaw.
Charles se défiait un peu du contenu de la lettre; le jeu était rigoiinuscmcnt détendu; Fréiéric ne pardonnait pas une désobéissance, surtout à ceux que son affection devait rendre plus dociles à ses volontés ; cependant , quelque ordre qu'il eût à porter à Spandaw, il n'y avait pas à balancer : il partit, il s'arrêta scui les croisées de Brandt, il l'appela et lui Ht part de ses craintes, lui dit adivu, et prit assez tristement le chemin de h fortcresse-en s'applaudissant intérieurement de laisser le brave homme à l'abri du besoin et dispensé du travail.
Pendant que notre page avançait le plus lentement qu'il était possible, Frédéric, qui n'oubliait ritu, écrivait à Werner :