‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 360 sur 379 · GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL

u Charles commence à faire des sottises; ne vous alarmez pas, tous les hommes en font. Les siennes sont de nature à être puniei, et je l'en

ne trouve pas un monrcnt à lui. »

Cb tle» arrive, il demande à parler au commandant; on l'introduit dan» ! fort; il remet son paquet d'une main peu assurée; l'officier l'oii te cl lit k haute voix :

• Vtv.SIEUB LECOM.MA>DAST,

• Je vous envoie un page dont je suis très-mécontent. Il ne sortira pas dt sa chiinbre, où il sera au pain et à l'cau. ^'ou.i lui dor.ncrcz un

traité et des instruments de mathématiques , et tous les mois vous me rendrez compte de sa conduite. Frédéric. »

— Tous les mois ! s'écria le petit malheureux ; pendant des mois au pain et à l'eau I... Au reste, je l'ai bien mérité. — Vous en convenez, c'est quelque chose, reprit le commandant, comment vous appelezvous ? — Le baron de Felsheim. — Oh ! je vous attendais depuis qiiel-

que temps. — Comment , monsiuir? — Vous étiez recommandé à

mon beau-frère le comte de Fersen, et vous n'avez pas été chez lui une seule fois. Un jeune homme qui évite les gens de bien doit former des liaisons dangereuses, et vous voyez où cela mène.

Le commandant laissa Charles dans son cabinet, et fut donner des ordres pour sa nourriture et son logement. Le jeune homme convenait bien que sa punition était juste, mais la longueur de sa détention l'effrayait. Il s'assit , triste et pensif, le dos tourné à la porte, et tomba dans des réflexions très-profondes pour son âge, mais malheureusement un peu tardives.

L'arrivée du page s'était répandue dans le château. Cette qualité de page a toujours quelque chose de piquant pour les femmes, et un pase malheureux est doublement intéressant. Le commandant de Spandaw était marié, fialtide Bliimentlial , sa fille, bien jeune, bien jolie et bien curieuse , s'était approchée de la porte du cabinet; elle avait entendu les dernières paroles de son père , et, dès qu'il fut sorti, elle entra sur la pointe du pied , poussée par je ne sais quel pressentiment. Le murmure de sa robe de soie la décèle malgré ses précautions. Charles tourne la tête, il regarde... ô surprise ! enchantement!... c'est son inconnue.

Baltide n'avait pas oublié la rue aux Arbres. Elle rougit, elle pâlit , elle recula quelques pas ; et comme il fallait' avoir l'air d'être entrée pour quelque chose, elle brouilla tous les papiers de son père. Elle avait les yeux baissés sur la table et regardait sans rien voir.

Charles, ardent, impétueux, n'avait pas été le maître de son premier transport. Dès qu'il la vit, il se leva, courut à elle ; il allait lui premlre la main, la timidité de son âge, la bienséance l'arrêtèrent. — C'est vousl c'est vous ! s'écria-t-il , que j'ai tant désirée, tant cherchée, que je ne comptais plus.,.. — Vous m'avez cherchée, monsieur, interrompit Baltiile ses grands yeux bleus toujours baissés, vous m'avez cherchée?... — Par tout Berlin. — Excepté chez mon oncle , où j'ai passé quinze jours avec maman. — Chez le comte de Fcrseu! Combien je me reproche d'avoir désobéi à ma mère! Si du moins vous vous étiez aperçue du plaisir que j'ai eu à vous voir; si vous aviez pressenti ce que j'ai souliert quand je vous ai perdue, je ne serais pas tout à fait malheureux. Je ue sais même pas si je me reprocherais plus longtemps des f.iutes qui m'ont conduit à vos pieds. Et le petit fripon était aux genoux de Baltide, et Baltide, sans défiance et sans art, se laissait aller au charme du moment. — Répondez- moi, de grâce, reprit le séduisant baronnet, avez-vous deviné mon secret? — [Mais... je le crois, répondit Baltide avec un sourire si doux ! — Et vous n'en avez pas à me confier? — Confie-ton ces choses-là? — On peut au moins se laisser jiénétrer. — Oh I je n'empêche pas cela, — Je vous entends, et je suis heureux. — Heureux et prisonnier! — Pensez donc que j'habite avec vous , que je respire le même air, que je vous verrai quelquefois, que vous me plaindrez; et vous intéresser, n'est-ce pas le bonheur?

Le papa rentra. Charles, caché par Baltide, eut le temps de se relever et de se remettre; Baltide, plus embarrassée que jamais, retourna les paperasses, et le papa, beaucoup pins expert en tactique qu'en amour, ne se douta de rien et ordonna à Charles de le suivre.

L'aimable pai;e regarda encore Biltide, il ne pouvait lui parler; cependant elle l'entendit. Elle craignait le témoin redoutable , elle ne voulut pas répondre, et son dernier coup d'ceil n'en fut que plus expressif.

M. Blumenthal savait avec quelle exactitude le roi voulait être obéi. Il avait su aussi du comte de Fersen l'intérêt que Frédéric prenait au jeune homme : il crut remplir à la fois et son devoir et les intentions du monarque en donnant à son prisonnier les douceurs que l'ordre n'interdisait pas. Il le conduisit en conséquence à une chambre trèspropre , dont la fenêtre , bien grillée , était de niveau k une terrasse riante et en bon air. y'

Charles y trouva précisément ce que le roi avait prescrit : des livres de mathématiques , un étui complet , du pain blanc comme la neige , mais du pain tout sec , de l'eau très-claire , plus une fiole de vinaigre , dont le roi n'avait pas parlé, maisque le commandant avait jugée propre à corriger la crudité de l'eau.

Charles n'avait rien pris encore. Après avoir fait l'inventaire de son mobilier , il tira son petit couteau à manche de nacre et à clous d'or, il entama sa ration du jour et cassa gaiement sa croûte en pensant qu'il n'est jioiut de mauvais repas auprès de ce qu'on aime.

Il examina la terrasse. Un couvert de tilleuls, des plates-bandes garnies de fleurs, des treilles chargées de raisin, des allées sablées qui portaient encore l'empreinte du râteau, lui firent juger que ce jar.iin n'étiit pas à l'usage des prisonniers, pour qui d'ordinaire on ne prend pas tant de so'us. Il pensa que cette terrasse était réservée au commandant; et par une suite toute naturelle, il conclut que sa cliarmintc fille s'y était promenée quelquefois, et désormais s'y pro:nfcncrail souvent.

LES BAKO^S UE FEI.SIIIIM.

Siwnd.iw n'a rien de liicn rëcrt'atif, même {lourson coiiimaudant, et 011 t'ai Irop lieurt'ui d'y trouver de (]iioi impUt. L'arrivi'i' du ji-iiiM" baron fournit à la coiiversalluii pitiidaiit le diiicr de M. lilumriilbal. \U\tiilo ni' disait mot, mai» elle écoutait avec une avidité! l.e pain et l'rau lui parurent d'une dureté que rien, selon elle, ne pouvait justifier. Klle deui..iiJa d'une voiv timide ce (pi'avait f.iil M. le baron. — Je n'en sais rien, répiinJit le papa, et ce ne sont pas vos affaires : la fille d'un comni.indaiit de S|>.>ndaw doit tout voir, tout entendre, et ne rien dire. — Oli ! ue rien dire!... reprit la niaui.in. — INon, madame; ce n'est pas à quinze ans qu'on se mêle d'alTaires d'l£tat. A propos , mademoiselle, vnii'i me ferez le plaisir de ue plus visiter mes {lapiers pendant mon absence.

On quitta la table, et Baltide, sans faire semblant de rien, descendit à la cuisine. On avait desservi une caille rôtie ii laquelle on n'avait pas touché, et que la jeune |iersoniie convoilait violemment... Un si beau garçon au pain sec ! — Ma cbèrc Suzanne , dit-elle à une vieille cuisinière que j.miais personne n'avait essayé de séduire, ma cbcre Suzanne, tu ne m'as pas cueilli de roses aujourd'hui, tu m'as fait perdre un baiser de maman. — Nous verrez que je n'aurai pis le temps de diner. — Va , ma bonne Suzanne , va. — F.t que n'y allez-vous? — Je suis d'une maladresse ! je me pique toujours les doigts. Suzanne sort en grondant , et auiisitôt la caille est enveloppée dans un tortillon de papier.

C'était beaucoup de la tenir ; mais il fallait la passer au joli prisonnier. On pouvait être surprise ; le papa était en colère , il y avait de quoi trembler. Cependant Charles u^aïqu.int de tout, on résolut de se li.isarder. Ce n'était pas l'amour qu'on brûlait de servir : on n'entreprenait rien que par humanité. Baltide monte i la terrasse , son sac à ouvrage au br.is, et la volatile en poche. Elle s'assied sur un banc de gazon, die tire les manchettes qu'elle brodait pour son papa , elle travaille... Comme ou travaille bien quind on ne regarde pas ce qu'on fait! ses yeui ne q'iiltaieiit pas l.i fenêtre grillée.

Suzanne compléta enfin le bouquet le plus volumineux, et, toujours grommelant, elle le donna à Baltide, et retourna à son diner. La jeune personne partige le bouquet en deux : Charles y avait aussi ses droits. Elle se lève, elle se promène à l'aventure, elle chante la chansonnette : c'est la ressource des gt ns embarrassés. Un vilain soldat, en faction au haut d'une tourelle, découvrait toute la terrasse et intimidait les amours. Ou le regarde en dessous, on l'épie; il fait un demi-tour à droite , et crao, les roses et la caille tombent dans la chambre du petit ami.

Charles sait bien à qui il est redevable de ces soins. 11 monte à la croisée , B.dtide était déjà loin ; U l'entrevoit encore, et lui envoie un baiser que le zéphyr jaloux intercepte au passage.

Le jeune homme avait poui' boire une tasse de racine de buis; c'est dans cette tasse qu'il dépose , qu'il arrange chaque rose , après l'avoir respirée et baisée. Le gibier fut fêté à son tour : offert par Baltide , il devait être délicieux. Charles était content... mais content!... Spandaw allait être pour lui le séjour céleste. Il avait du papier et de l'encre , et les doigts lui démangeaient. Cependant écrire a Baltide , et si promptement, n'était-ce pas bien hardi? Recevra-t-elle sa lettre? Eh! pourquoi pas, puisqu'elle a daigné l'écouter? Mais comment la remettre? L'amour y pourvoira. Il écrivit, rien que de très-respectueux, comme on peut le croire ; mais son style était si aimable, si coulant, si cbaud , que l'amour-propre , qui ne s'oublie jamais , lui arracha un sourire.

Madame Bluiuentfaal vivait à peu près seule, et s'ennuyait honorablement dans son fort. Elle était privée de son fils , qui, depuis quelques mois, était entré au service; toutes ses affections étaient réunies sur sa fille : Biltide et son jardin, c'étaient là ses plaisirs. Elle y rencontra la jeune personne , qui se retirait lentement et qui , foite de la présence de sa mère, ne pensa plus à s'éloigner. Baltide amusait sa mère, l'intéressait, l'attachait par ses saillies naïves, par ses coûtes plaisants, et l'attentive maman ne s'apercevait pas qu'elle tournait autour de la fenêtre grillée, et qu'elle ne s'en écartait que pour y revenir. Charles, à qui rien n'échappe , saisit un moment favorable et laisse entrevoir son poulet. Le cœur bat à l'aimable fille. Le billet devait être si doux à lire! On grillait de le tenir; mais décemment on ne pouvait le prendre. Au premier tour d'allée on revient jusqu'à la croisée; les plis ondoyants du tafl'etas en touchent même les barreaux ; le sac à ouvrage pendait très bas; il était entr'ouvert : lorsque la maman se retourne , Charles allonge le bras; la lettre est à son adresse, les cordons du sac sont tirés.

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