‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 361 sur 379 · X. — Suite des amours du baron. — Guerre de Silésio · texte numérisé non relu

X. — Suite des amours du baron. — Guerre de Silésio

La jeune Baltide n'eut pas plutôt fermé le sac à ouvrage , qu'elle trouva un prétexte pour quitter sa mère. Elle court à sa chambre, elle s'enferme à double tour ; le papier divin se déploie sous ses doigts de rose; chaque expression va au cœur; le cœur palpite d'aise, et le burin du désir y grave jusqu'au moindre mot.

Que faire de ce billet précieux qu'on sait déjà par cœur , et qu'on lie peut conserver sans duuger? Le déchirer... Il est si bien tourné ! ce serait trop cruel; et puis on ne voit point Charles ; on ne peut ni lui parler ni l'entendre; et le jour, la nuit, dsns la solitude, au milieu des

importuns, partout oii on sera avec aa lettre, on croira être avec lui ;

il faut donc la girder; mais oii la mettre? On ouvre tous les tiroirs, on la cache de vingt manières , tt die n'est en sûreté nulle part. On a une mère indulgente; mais que dirait elle , que ferait-«-lle , si elle découvrait le tendre mystère ? Une fille de quinze ans se marie quelquefois, mais ce n'est pas à un homme de seize , k un pa|{e, et surtout à un page qui se fait mettre à Spandaw. 11 faut donc une cachette oii la surveillance maternelle ne puisse arriver. On délace son corset, on écarte sa collerette, et le papier brûlant est déposé sous une gorge naissante, qui doit s'embellir chaque jour.

On pressent que Charles, enhardi par son premier succès, avait toujours une lettre prête; on devine que Baltide était toujours disposée k la recevoir. Le moyen de s'en empê(.liir? La dernière était toujours la plus tendre. A gauche de la croisée élait un myrte épais ; c'est i ses branches touffues et discrètes qu'on confiait le secret des amours. Ce fut bientôt l'arbuste chéri ; ce fut lui que Baltide cultivait de préférence.

Charles était aimé, il n'en pouvait douter. On prenait , on lisait tes lettres, mais on n'y répondait pas encore. Il attendait , il pressait , il implorait le doux aveu... Sa situation était si déplorable! elle le rendait si digne de pitié ! et quelle marque plus touchante d'intérêt que diux mots!... Deux mots, cela coûte si peu, et fait tant de bien à celui à qui on les adresse ! On ne se tait que quand on n'aime pas. BjItidc ne pouvait résister longtemps à des raisons aussi fortes, aussi persuasives. Elle écrivit donc :

• Si votre bonheur tient à mes sentiments , vous n'avez rien à désirer. »

Cependant la jeune personne ne pouvait pas être tout le jour sur l.i terrasse. Elle ne pouvait nourrir son tendre ami sans éveiller enfin l'attention de l'acariâtre S izanne. Il manquait toujours quelque chose à la cuisine, et il n'était pas possible de s'en prendre toujours au chat. Baltide persuada à sa mère que la vie solitai-e et oisive de SpanJaw ne convenait plus à une fille de son âge, et qu'elle éprouvait le besoin de s'occuper d'une manière agréable pour elle et utile aux autres. L.' botanique remplissait ces deux objets, et Baltide avait, disait-elle, ui guût ilécidé pour la botanique.

Un autre jour elle représenta qu'une demoiselle doit apprendre i mener sa maison, et qu'il convenait qu'elle se mêlât des détails du ménage. Il était temps d'ailleurs qu'elle remplaçât sa mère dans des soins qui ne sont pas toujours agréables, et qu'elle se reprochait de lui avoir laissé prendre si longtemps !

.Aladame Blumenlhal, qui ne voyait dans tout cela rien que de simple et d'ordinaire, s'y prêta facilement, et Baltide disposa du jardin et de l'office. Suzanne criait au gaspillage, le jardinier à la dévastation ; mais il fallait bien que mademoiselle eût le temps de se mettre au fait : c'est ce que répondait madame aux plaintes de ses gf ns.

Baltide ne s'embarrassait pas de leurs criailleries : elle parlait à tout le monde histoire naturelle et affaires de ménage, et en secret elle suivait son petit plan. Charles était dans l'abondance, la correspondance était vive et soutenue. Baltide était heureuse : elle l'était surtout quand le jardinier , impatienté, jetait sa bêche et s'en allait. Alors elle approchait des tristes barreaux ; elle s'asseyait sous le myrte, son traité de botanique sur ses genoux; elle passait sa main blanchettc, et les lèvres de Charles puisaient et communiquaient une nouvelle vie. Etait- on bien sûr de n'être pas surpris, on se regardait d'aussi près que le permettait l'impitoyable grille. Deux haleines parfumées se rencontraient, se conlundaieut , etiiortaient l'ivresse jusqu'au délire.

Laissons nos amants à leurs délicieuses jouissances , et revenons au brave homme qui est resté à Berlin. Brandt n'avait rien compris i l'adieu précipité de Charles; il ne prévoyait pas ce qui pouvait l'inquiéter dans le message dont le roi l'avait chargé. Cependant i'altération de sa voix était sensible, et son émotion, chimérique ou fondée, devait intriguer le vieux camarade : rien de ce qui intéressait son baron ne pouvait lui être étranger. Qu'allait on faire de ce cher enfant? L'emprisonner, cela n'était pas présumable; il aimait les filles et le jeu , mais il faisait exactement sou devoir. Au reste, Charles, parfaitement monté, devait aller et revenir en deux heures, et deux heures sont bientôt passées : Brandt fut les boire dans un cabaret situé sur la grande route.

Les deux tiers de la journée étaient écoulés, et Charles ne paraissait pas. Les gens vifs se fatiguent moins à marcher qu'à attendre, et l'impatient hussard se mit tout bonnement en route pour Spandaw.

Il arriva à la barrière, harassé, excédé, et crut qu'il entrerait là comme dans sa chambre. Toute l'Europe est hérissée de baïonnettes portées par des machines à quatre sous ]iar jour , et les machines qui gardent les bastilles sont sourdes et muettes. Brandt eut beau se mettre eu frais de politesse, l'impitoyable factionnaire n'y fil pas la moindre attention. Les prières, les menaces, l'offre séduisante d'une pinte de genièvre, ne firent pas plus d'effet.

Brandt s'imagina que l'officier du poste serait plus communicatif, et il entra au corps de garde. L'invalide ne répondit rien à ses questions multipliées, sinon qu'il luiét.ail di fendu de s'entretenir des prisonniers d'Etat, — Mais, sacré mille sacrés diables! s'écrie Brandt, est -il en prison ou n'y est-il pas? A cette interpellation . l'officier se fâcha, et Brandt cria plus fort; l'officier menaça, et Kraudt lui proposa de tirer

LEvS BAKO^S DE FELSIIEIM.

le sabre i l.i f;ar(Ie descendante : l'officier lui rit au nez, et Braiidt l'envoya fuiro Ijntaire.

La iiiiil approcliiit; le commandant faisait sn première ronde, cl il entra an corps do garde pendant le fort de la discussion. Braiult s'adressa dircciemenl à Itii , dt'c'iiia son nom , ses qnaiitt^s , et exposa les T'isons qui l'inléressiicnt au sort de ('harlis. Pour tonle réponse, M. ifliimenllial ordonna il la garde de reconduire Hranill de l'autre côté du pont . et de faire feu sur lui s'il se présentait encore. Le vieux hus.s;ird rut quelque envie de sabrer la garde vt'térane, et il était homme à l'échiner; mais cela pouvait nuire à Cliarles, et il se retira en jurant qu'il verrait le roi , et qu'il aurait raison du commandant et de la garde incivile.

Rien rc calme les liumeurs comme un somme de huit ou dix heures. Urandt en se réveill.mt ne s'écarta pas de son jirojet , mais il lui parut siisccplihle de modification. Il crut qu'il convenait (l'abord de voir r.iiijudant d'Herleim, doiit l'amitié pour Cliarles n'était pas équivoque. M. d llerleim lui confirma ce qu'il avait déjà soupçonné, que le P'ge était en prison, et il a|ipril que c'était pour avoir joué. L'arrêt parut a Brandt injuste et tjr.tniiique ; car enfin l'arijenl que Charles jviil perdu était celui de sa mère, et il était fort étraiii;e que Frédéric s'immiscàl dans les alï.iiri's de l.imille. Brandt prolesta qu'il allait écrire au roi , et qu'il lui écrirait de lionne encre. Il n'était pas homme à y manquer : voici ce qu'il appelait un placet.

< SlRB,

» La maison deAA ilikind est plus ancienne que la vôtre, vous avez donc un page plus noble que vous; cependant vous le traitez comme un goujat, et vous le livrci à un comman'latit le (dus incivil de tous vos oUicirrs : ce n'est pas ainsi que se conliiit un roi qui sait vivre. (,)u'a-l il fait, ce pauvre enfant, il a joué, il a perdu ; voyez le grand malheur ! S'il vous arrivait de jouer une jirovince à la bataille, et que vous perditz la partie, trouveriez-vous bon qu'on vous mit à Spmdaw ou a Magdehourg? Allons, sire, un bon mouvement; rendez-moi ce jeune bomme, sans qui je ne peux vivre, et j'irai vous assurer de vive vuii que je suis et serai toujours votre fidèle sujet et ami,

» BBA^DT , » Vainqueur à Ilorhstedt, à Barcelone, à Bamillies, à Turin, à M.ilp'aquet, ,'i Pelerwardin , et prêt à se battre pour vous, quand cela vous fera plaisir. »

Le hussard s'était lié, nous croyons l'avoir dit, avec quelques soldats ^u rcg'iucnt des gardes; cfiii-ci lui en avaient fait connaître d'autres, et il lui fut aisé d'approcher le roi à la par.'de. M. d'Herleim était alors auprès de lui ; il n'avait pas fait grande attention a ce qu'avait dit Brandt en sortant de chez lui, il avait regardé la menace d'écrire au roi, et de bonne (ncre, comme le propos d'un homme emporté, qui n'y donnerait pas de suite. Il fut très-élonné de voir le hussard aborder Frédéric, et lui présenter son papier, avec ses grimaces ordinaires. Le roi lisait lui-même tous les placets : il mit celui-ci dans sa poche.

L'.idjudant commençait a démêler les bonnes qualités de Brandt à travers ses formes grossières, il savait que Werner lui était sincèrement attaché , it il craignit, non sans raison, que son style ne lui attirât des dés3grénients. Il l'aborda, et lui demanda ce qu'il avait écrit. Brandt, encore plein du feu de si composition , lui répéla, mot pour mot, le contenu de son placet. M. d'Herleim fut effrayé. Il était dans le caractère du roi de s'en amuser beaucoup, ou d'en être indigné. Il conseilla très-sérieusement à Brandt de se retirer, et de se tenir caché au moins quelques jours. Brandt répondit qu'il ne s'était jamais caché en temps de guerre , qu'il se cacherait bien moins en temps de paix ; qu'il avait été sur le point d'être pendu à Blekède, et que cela ne l'avait pis fait trembler; qu'il voulait ravoir son baron; et qu'il écrirait jusqu'à ce qu'on le lui rendit. iM. d'Herleim, irrité de son opiniâtreté, lui tourna le dos, et l'abandonna à sa destinée.

La parade défilée, Frédéric rentra au palais ; et le hussard, à qui on avait voulu inspirer la crainte, n'en fut que plus entêté. Il resta ferme sur la place, le jarret tendu, la main droite appuyée sur la hanche, la gauche sur la poignée de son sibre, regardant fixement les croisées des appartements, et sembl nt iléfier tous les rois de l'univers.

La nature ne perd jamais totalement ses droits : le sang de Brandt se rafr.ii-hit ; il sentit que si le roi était de mauvaise humeur , il pourrait en tfîi t lui faire un triste parti, et que cela ne tirerait pas Charles de prison : il crut ilonc, toutes réflexions faites, n'avoir qu'a suivre le conseil de .M. d'Herleim. Il jugea 'd'ailleurs qu'un homme qui avait attendu les événements pendant quarante minutes a satisfait a l'honneur, et n'a rien à se reprocher. Il fut tout droit faire sou petit paquet; il prit rn:,iri'. de l'ami Hantz, et lui dit qu'en cas de besoin il le trouverait k Potsdam.

l'iedéric en rentrant au palais s'était, selon sa coutume, entretenu qucbpie temps avec ses oITk iers , ensuite il s'était mis a t.:ble , yuh il i'était enfermé | our suivre son travail ordinaire. Ce fut alors qîi'il tira les placeLs qu'il avait reçus dans la journée. Il devint furieux en lisant celui du hussard, et jura qu'il le ferait fusiller.

Le premier moment passé, Frédéric refléchit que rien n'est moins philosophique que l'abus de la force, que l'écrivain ne pouvait être qu'un uri(;inal , et que |ioiir être original ou ne mérite pas d'avoir ia Jéle cassée. H fit ap^-elcr M. d'Herleim , lui donna le placet à liie , el

lui demanda s'il connaissait le héros qui prenait si singulièrement la défense de Charles. M. d'Herleim tourna lachoseen pi lisanterie, raconta au roi quelques-unes des facéties de Biaudt ; Frédéric finit par rire, it dit qu'il voulait voir le vainqueur de llochstedt et de Turin. Ou envoya clieri;lier le bonhoinine, et Hantz, comme on s'en doute bien, ne manqua pas de dire qu'il ne savait pas ce qu'il était devi nu. On fit pendant huit jours des perquisitions dans les carrefours, dans les tab.gies et dans les casernes. Quelques soldats dirent enfin a Hantz que Braiult avait tort de se cacher , que le roi ne le cherchait pis pour le punir; qu'au contraire il s'amusait de sa lettre , qui était devenue p ibliqiie , et que Br.mdt, en se présentant devant lui, obtiendrait peut être la grâce lie M. le baron.

Hantz, gigné par ces raisons, et confiant dans la droiture et la sincérité de ses camarades, partit pour Potsdam. Il courut les cabarets, et ne tarda pas à trouver le bonhomme : il le rassura, le persuada et le ramena.

M. d'Herleim introduisit le hussard : — C'est donc toi, lui dit Frédéric, qui te permets d'écrire ainsi aux tètes couronnées? — Sin-, rendez-moi mon baron. — Et qui prétends leur apprendre à vivre? R'uidezinoi mon baron. — Je te trouve bien hardi. — Mon baron , sire , mon baron. — Mais ce diôle-là ne m'écoute pas. — Mon baron, par grâce, mon baron. — Je ne te rendrai pas Ion baron; tout ce que je peux faire, c'est de l'enfermer avec lui. — Kh bien, soit; je le consolerai, je lui ferai des contes, j'adoucirai son état. — Pars donc pour Spandaw, et porte cet ordre au commandant.

Pendant que le roi écrivait, le bon hussard était à ses genoux; il tenait le pan de son habit, et le baisait avec des transports aus'^i vifs que s'il eût obtenu le plus signalé bienfait. Quelques jeunes offuiers riaient de celle scène, qui ne leur (laraissait que p aisante. — Messieurs, leur dit sèchement le roi, ce brave homme a fait les guerre.* de Flandre et d'Italie; il joint la sensibilité à la valeur, el je voudrais avoir trente mille homme» comme lui. — Vous n'êtes pas dégoûté, répondit Brandt en se relevant.

Le paquet fut à peine cacheté que Brandi disparut. Il avait enfilé les galeries et traversé les cours, avant qu'on pût le rappeler. Il courut à la poste, et sauta à bidet pour arriver plus tôt en prison.

Le factionnaire de l'avancée le reconnut de cent pas, allant ventre à terre, et tenant son papier élevé au-dessus de sa têle. Fidèle observateur de la consigne donnée deux jours auparavant , le soldat crie : — Arrête! — C'est de par le roi! crie Brandt de son côté, et il galope toujours. — Arrête, ou je tire. — Eh ! tire tant que tu voudras. i,c soldat fait feu, et fort heureusement manque son homme ; la garde se met en bataille, et couche le hussard en joue : très-lieureusement encore il n'était plus qu'à deux pas du peloton. Il pique de plus be'le, passe sur le ventre à ceux qui ne se rangent pas assez vite, arrive sans accident dans l'intérieur de la forteresse, se jette a terre, abandonne le bidet à qui voudra le prendre, et porte son ordre au commandant.

C'étaitsa nomination à li place de concierge en chef; celui qui l'occupait devait p/sser à la forteresse de Custrin. Le commandant était en outre autorisé à faire servir à Charles l'ordinaire commun aux pii ■ sonniers.

La sévérité du roi avait fortement indisposé Brandt : celle m-niJ-re d'accorder des grâces le raccommoda avec lui. Il était en tlTet di!Vi. ile de garder de la rancune : l'emploi valait cent ducais, le logement et la table.

Le nouveau concierge était impatient d'embrasser son jeune ami : il fallut, bon gré, mal gré, recevoir de M. Blumenthal de longues et niinutieuses instructions. Brandt s'ennuyait comme un abonné du Fiinat qui y trouve des vers de Balourd : il f .llut faire bonne mine à mau ■ vaisjeu; mais la leçon ne fut pas plulôttermiiiée, que Brandlprit vec lui un porte-clefs, et se fit ouvrir toutes les chambres. Il trouva à tant de précipitation un prétexte jilausible : la nécessité de connaître son monde et son local; mais le rusé vieillard ne doutait jias qu'en ail a t de chambre en chambre il n'arrivât enfin à celle de son cher hirou.

Lorsqu'il y entra, ("harles était à la bienheureuse croisée. La tendre Ballide lui ]wrlait, et Charles ne pouvait entendre (pi'elle. I.c bon hussard pleurait de tendresse en le serrant dans ses bras, et le jeune homme n'avait été averti ni par le bruit des clefs ni par celui de; verrous : il tenait de sa mère, il était tout amour.

L'aimable Ballide fut effrayée de l'apparition subite de U vieille moustache; elle s'enuiit légère comme le zéphyr. Une ccuelle de vermeil , meuble antique , mais à couvercle bien fermant, était depuis qui Iques jours le garde-manger du doux ami. Le vermicelle, la réiiioilade ne pouvaient s'en échapper, et la poche de basin, toujours intacte el blanchette, trompait la vigilance de l'attentive maman.

Charles venait de prendre un repas dont l'amour pur et les soins délicats de B.ltide avaient fait les honneurs. H avait rendu la vaisselle d'héritage, et la frayeur de l'amante, la npidilé de sn course hreiit tomber le raalheueux couvercle sur le sable fin d'une allée, et la pauvre petite ne s'en aiiereut pas; éperdue el tremblante, elle remit le dessous h l'otYiCi; sans prendre garde qu'il manquait un dessus.

rendant q ne Charles et Brandi s'entretenaient avec cette chaleur naturelle à des gens que l'infortune a séparés et qui ne compuient pas se revoir de sitôt , madame Bluiaentb d fut f^ire son tour de terrasse.

LES BARONS DE Fl.LSlltlM.

Baltiilc, reliri'o dans sa chambre, clifrcliait tous le» moyen» de se pfr- | suader que le Imssard oe l'avait pas a|icri;iii' ; et sa inèie , qui n'avait pas encoif vu Cliarle», ne savait pas conil>lvii le fripon i-lail (lan|;ereux pour une fillette de quinïc ans. Elle ëlait dans une sécurilo parfaite ; elle s'applaudissait ni<ïme en se promenant du jjoîll que llallide avait pris pour l'étude , lorsque le perfide couvercle se rencontra sou» se» pieds.

Ce n'était pas le jardinier qui l'avait apporté là; il n'entrait pa» à l'ollice. Suzanne, pour cueillir des légumes, n'avait besoin que d'un couteau et d'un panier. iVIadame lilumentlial se rappela avec quel emliressement Baltide l'arrêtait au jardin , avec quel art elle l'amenait à la croisée. Elle s'en approcha, conduite cette fois par le soupçon ; elle jeta un coup d'œil dans la cliambre du baronnet qu'elle n'avait pas vu encore , et ce coup d'œil expliqua tout. Le plus beau garçon des Marches de Brandebourg !..,

Madame Blunienlbal résolut d'éviter l'éclat et même les remontrances. H pouvait être dangereux d'exposer Baltide aux procédés ordinairement durs de son père. Madame Blumenthal, qui aimait beaucou|i son mari , ài ce qu'elle croyait, le redoutait au moins autant que le trop aimable baronnet. Elle se flatta que l'absence et le temps guériraient sa iille : une mère se flatte toujours.

Elle prit la clef de la grille qui fermait la terrasse. Dès le lendemain, la bourrache, la centaurée , la guimauve furent impitoyablement arrachées et remplacées, à la grande satisfaction du jardinier, par le petit pois, le haricot vert, la fève de marais. Biltide étonnée fit des représentations : madame BUimciilhal répondit qu'elle croyait l'étude dangereuse et qu'elle était persuadée que l'air de la terrasse était contagieux. Cela était trop clair pour que Baltide put répliquer.

Baltide ne concevait pas ce qui avait donné lieu aux soupçons de sa mère : elle avait si bien pris ses précautions ! Elle descendit à l'oflice : le malheureux couvercle était remis à sa place ; ainsi nul indice. Mais, pour ne savoir à quoi s'en prendre , elle n'en sentait pas moins vivement l'amertume de cette séparation. Ne plus revoir son tendre ami ! Les fréquents entretiens étaient devenus une habitude. Heureusement Brandt était a Spandaw.

Baltide passa le reste du jour dans sa chambre : elle donnait sur la terrasse. On ne découvrait pas la croisée fle Charles , mais on voyait moitié du myrte discret , et c'était quelque chose. On ne regardait pas le myrte sans se rappeler les tant douces lettres qu'il avait si souvent recelées , et puisqu'on était séparé de l'auteur, que faire de mieux que les relire ?

Ces lettres s'étaient multipliées , et l'étroit corset n'avait pu les renfermer toutes : on avait levé adroitement un carreau, on avait creusé dessous , et c'est là qu*on cachait son trésor.

Deux fois l'impatient Charles avait attendu, mais en vain, l'heure où il pressait la main de sa tendre amie. La journée s'était écoulée et même une partie de la suivante; point de Baltide. Le jardinier s'offrit seul à ses regards toutes les fois qu'il revint à sa croisée , et que de fois il y revint! La plantation détruite , le petit râteau jeté dans un carré de choux, le traité de botanique abandonné à la rosée, inspirèrent à Charles cette mélancolie qu'éprouve l'amant des arts m milieu des ruines de la Grèce. L'imagination du voyageur lui retrace la splendeur des siècles qui ne sont plus; Charles se rappelait les plaisirs de la veille. 11 se lançait dans l'obscurité des temps , et il ne prévoyait qu'obstacle et privations: les amants sont extrêmes; ils voient tout noir ou couleur de rose.

Il fallait pourtant savoir à quoi s'en tenir sur l'éternelle absence de . Baltide. Etait-elle inconstante ? On ne manque pas à de si doux serments. Avait-elle été découverte? On s'attacha à cette idée : c'était la moins déchirante.

La fortune et l'amitié avaient amené un confident, le fidèle Brandt. Libre d'aller et de venir , il pouvait porter à Baltide les regrets d'un cœur qu'elle seule remplissait , et rapporter à ce cœur si tendre les consolations de Baltide. Lorsque M. le concierge fit servir le baron, il fut engagé à renvoyer son porte-clefs et à rester quelques moments : le cher homme ne demandait pas mieux.

Charles, après quelques phrases préparatoires, lui déclara qu'il aimait. — Un moment , dit Brandi ; est-ce encore une Ferlick ou une Fcriock ? — Ah ! mon ami, que dis-tu? la fille de M. Blumenthal

— Ma foi ! — Quinze ans, une figure céleste, une candeur angélique.

— Diable! — Et elle m'aime! mon cher Brandt, elle m'aime! — Parbleu, je le crois, elle serait bien difficile : il faut l'épouser. — J'en meurs d'envie. — Je vais la demander au papa. — Garde-t'en bien, tu nous perdrais sans ressources. — Comment cela ?

Charles lui raconta le plus brièvement possible comment il avait vu Baltide à Berlin, comment son seul aspect lui avait tourné la tète, comment il l'avait retrouvée à Spandaw, et comment sa prison était devenue un palais. Il ajouta avec un repentir sincère que M. Blumenthal , beau-frère du comte de Fcrsen , devait être instruit de ses fredaines; il avoua de la meilleure foi du monde qu'on ne donne pas une fille qu'on aime à un petit mauvais sujet; que Baltide, qui s'était permis d'aimer sans aveu de parents, aurait peut-être à soufTrir de leur mauvaise humeur; qu'il ne devait penser qu'à réparer ses sottise», et qu'il convenait qu'il fût ai', moins capitaine avant de se déclarer;

que cependant il fallait s'aimer en secret, s'écrire tous les jours et lâcher île se le dire quelquefois.

Brandi , âgé de soi\anle ans, désirait embrasser avant de mourir le petit-fils de son frère d'armes, de son meilleur ami, de son bon maître : il se prêta à tout ci- que Charles voulut. Sa place lui donnait des relations directes avec le commandant, et il ne manqua pas de prétexte quand il eut une lettre à donner ou à recevoir. Il avait reconnu Baltide à son si|;iialement, et la correspondance s'éUiit renouée et se suivait avec la plus scrupuleuse exactitude.

Les journées sont longues en prison quand on n'a d'antres occupition» qu'une lettre à lire et une réponse h y faire. Charles dit un mot , et le bon concierge, au risque de perdre sa place, lui procura de la société. -Au bout du corridor où logeait le jeune Felsheim, végétait, ilepiiis dix ans, un baron deFridbcrg, qui autrefois vivait heureux du produit dune assez belle terre située au centre .le l.i Silésie. 11 avait toujours pensé que le gouvernement patriarcal était celui qu'indiquait la nature, que par consé(|uent il était le meilleur , et (pie le gouvernement républicain était celui qui se rapprochait le plus du gouvernement patriarcal. Tant qu'il ne ht que penser, on le laissa parfaileineiil traii(|uille.

Malheureusement jiour lui il ne s'en tint pas là. Il s'en fut à Berlin; il écrivit quelques pamphlets qui s'imprimèrent et se vendirent clan ■ destinement. Le iicuple de Berlin n'est pas leelciir , et la noblesse n'est pas républicaine: les pamphlets tombèrent dans l'oubli, et Fridberg, qui n'avait pu se faire lire , voulut au moins se faire écouler. 11 composa une comédie qui n'était pas précisément antimonarchique, mai» qui atlaquait directement certains abus de la monarchie.

11 se garda bien de présenter sa pièce au théâtre royal. Les comédiens de Berlin ne ressemblent point à ceux de Paris, dont les auteurs l^onl tout ce qu'ils veulent. Ceux-ci étaient fiers sans sivoir pourquoi : impérieux par habitude , quelquefois in.^olents par bêtise. Le républicain Fridberg n'était pas homme à faire antichambre chez M. l'amoureux ou chez M. le décorateur; d'ailleurs le théâtre du roi n'était fréquenté que par la cour et ses adhérents, et ce n'était pas là que sa pièce pouvait avoir du succès. 11 la porta tout bonnement aux marionnettes de la Landschaft, quartier peuplé de gens tout à fait propres à seconder les grandes vues de l'auteur. ♦

Cette nouveauté , intitulée Polichinelle aaretier et rolirhinelle sultan, fit un efVet de tous les diables; aussi la police s'en mêla dès la seconde représentation. Les deux polichinelles, leurs camarades de bois , les décorations, le théâtre furent jetés au feu; le directeur et son compère passèrent aux baguettes; M. Fridberg, convaincu d'avoir suivi les répétitions, fut enfermé à Spandaw, par grâce spéciale du feu roi, qui était bien le maître de le faire décoller, et qui avait quelque raison d'avoir de l'humeur : on en jugera par celle scène prise au hasard.

Polichinelle savelier, parfaitement ressemblant à Polichinelle sultan, lui prend son sceptre et sa couronne, pendant qu'il dort dans une forêt à quelque distance de sa suite.

LE SULTAN. — Quel est donc le coquin qui m'ose réveiller?

LE SAVETIER. — Paîx ! cî-devaut sultan ! paix !

LE SULTAN. — Qu'appcllcs-tu ci-dcvant?

LE SAVETIER. — Sîus doutc : tu n'étais rien que par ton bonnet, et avec ta coiffure je t'ai ôté tout ton mérite.

LE SULTAN. — Jc vaîs appeler mes gens et te faire empaler.

LE s;ivETiER. — Ils ne t'obéiront pas, ils ne te craindront pas.

LE SULTAN. — Ils me craignent et ils m'aiment.

LE .SAVETIER. — Imbécile! ils craignaient ton autorité , ils aimaient tes trésors, leurs emplois; tu ne pe»x plus rien pour eux : serviteur, ils vont te tourner casaque.

LE SULTAN. — Et ils ic reconnaîtront, toi ? ma couronne passée sur ta tête opérerait ce changement ?

LE SAVETIER. — Eh ! mon ami, il n'y a souvent que ce petit meublelà qui fait la différence d'un sultan au jilus sot de ses sujets.

LE SULTAN. — Tout Cela est bel et bon; je veux jouir de mes droits.

LE SAVETIER. — Et qucls sout CCS droits ?

LE SULTAN. — Je dois être sultan , parce que je suis le fils de mon père.

Lv: SAVETIER. — Et il était sultan?

LE SULTAN. — Sans doute.

LE SAVETIER. — Mon chcr ami , il y a bien des souverains qui sont fort heureux d'être fils de leur père. Au reste, finissons, et prend» ton parti.

LE SULTAN. — C'cst bien aisé à dire : eh ! que deviendrai-je , moi?

LE SAVETIER. — Tu travailleras, mon ami, tu gagneras ta vie.

LE SULTAN. — Je ne sais rien faire.

LE SAVETIER. — Commcnt donc ? est-ce que tu n'a» pas eu un gouverneur ?

LE scLTAM. — J'en avais un admirable , à ce qu'on dit.

LK SAVETIER. — Et il nc t'a rien appris pour gagner son argent ?

LE SULTAN. Oh ! que si fait : il m'a appris que jc serais le plus

grand sultan de tous les sultans , et que mes sujets seraient trop heirreux d'être mes petits serviteurs.

LE SAVETIER. — Je serai plus honnête que lui : je sais un bon métier, et je te l'apprendrai gratis.

LE SULTAN. — Un métier ! insolent... ( Ici le sultan se fdche tout de bon. ) Ycui-iu me rendre ma couronne?

LES BARONS DE FELSHEIM

LE SATKTiER. — Nou , vcnirfbleu ! je trouve une bonne place , je la garde : je boirai, je m^ingerai , je dormirai; je rejetterai mes sotlisi'S sur mes ministres, et je me ferai bouiieur de ce qu'ils auront fait de bien , comme cela se pratique.

iK SULTAN. — C'en est trop. Holà , janissaires! venez défendre ma majesté; battez-vous pour moi, puisque je vous paye pour cela, et je vous regarderai faire, suivant l'usage des potentats.

En attendant les j^missaires , le sultan, qui est vif, saule sur sa couronne ; le savetier la retient : ils tirent cbacun de leur côté. La couronne très-vieille se casse et tombe en poudre impalpable. Les janissaires arrivent et ne reconn-iissent plus le sultan : ils vont assiéger le château des Sept-Tours, en chantant un hymne à Mahomet.

Le spectacle finit par un pas de deux, dansé par le mufti et notre saint-père le pa|ie. L'Evangile et l'Alcoran sont rangés dans la bibliothèque des romans, et la toile tombe.

Le lectt'ur impartial conviendra qu'il n'est pas de roi qui pût rire à une pareille pièce, et qu'il en est peu (fui pardonnassent à l'auteur. Aussi Frédéric-Guillaume, le plus rancuneux de tous les princes, résista constamment aux supplications des parents et des amis du pauvre Fridberg. Il resta à Spamlaw, et on était sur au moins que s'il y faisait des comédies il ne les ferait pas jouer.

Penilant sa longue captivité, Fridberg n'avait parlé encore qu'à son porte-clefs , et on connaît ces messieurs-li. Hargneux , brutaux , impitoyables, ils font reculer le sentiment. Il avait donc fallu se suffire à soi-même. Se suffire pendant dix ans ! les premiers mois furent supportables; un penseur n'est jamais sans quelques ressources, et il est des hommes que le malheur n'abat que lentement. Fridberg , toujours plein de ses grandes idées, toujours jaloux d'être utile, et ne voulant pas perdre l'habitude d'écrire , mit l'histoire romaine en madrigaux , méthocle précieuse pour l'instruction des femmes et des enfants, qui se rappellent les faits à la faveur de la rime.

Il n'avait ni plume, ni papier, ni encre, mais ses murs étaient blancs, le charbon de Spsndaw moelleux. Fridberg se fit une tapisserie en vers : des vignettes bien noires représentaient les événements principaux , et le baron républicain vivait au milieu des héros de l'ancienne Home.

Cependant, quand il eut charbonné ses quatre murailles, qu'il eut lu et relu ses madrigaux , il s'ennuya de ses illustres Romains : on s'ennuie de tout, quelquefois même de sa maîtresse. Depuis plusieurs années , il n'avait d'autre occupation que de bâiller en regardant sa porte, et de maudire les lois qui la tenaient fermée.

Elle s'entr'ouvrit un matin , non à la liberté, mais à un jeune homme beau, aimable et instruit, qui demandait comme par grâce la permission de venir quelquefois désennuyer le vieux reclus. L'offre fut reçue avec transport : il n'est pas de demi -jouissance pour les malheureux. Tous les jours Charles et Fridberg passaient quatre heures ensemble ; ils parlaient de leurs disgrâces et surtout de leurs espérances. Charles écoutait complaisamment des projets de réforme qui n'étaient ni raisonnibles ni raisonnes ; Fridberg souriait aux peintures naïves des amours de Ch.irles et des charmes de Baltide. Bientôt, milgré la disproportion d'âge , ils se lièrent d'une amitié intime : rien comme l'infortune ne rapproche les hommes. Le jeune page trouva l'occasion de s'attacher Fridberg par la reconnaissance. L'hiatoire romaine tombait tous les jours de la muraille sur le carreau, Charles la-At passer en superbe coulée sur papier de Hollande. Il en dessina les tableaux avec cette grâce qu'il savait mettre à tout, et l'auteur charmé ne douta plus que son ouvrage ne fit un jour l'admiration de la postérité , et il en aima davantage l'aimable jeune homme qui le sauvait de l'oubli.

Charles n'était pas tout à fait à plaindre. Baltide, à beaucoup près, n'était pas aussi heureuse ; la pauvre enfant n'avait personne à qui confier ses peines : elle ne voy.'it Brandt qu'à la dérobée, et elle craignait de lui parler, de peur de le rendre suspect.

Cependant il y avait un grand mois que la terrasse lui était interdite, que le silence et les privations étaient son unique partage. Les lettres de Ctiarics ne la soutenaient plus, eilcs la brùl.rient. A la faveur des dissipations, une fille sage s'étourdit dans le monde sur ce que son étit a de pénible ; mais à Spindaw, de quoi s'occuper, si ce n'était de ; Charles? et comment ]ien3ir sans cesse à lui , sans penser en même 'temps aux moyens de le revoir? La cr.iinte de ses parents, le joug des bienséances l'arrêtèrent quelques jours. L'amour parla plus haut que ■ tout cela. Baltide ne pouvait conférer avec Brandt ; elle lui écrivit. Son ' plan n'avait pas le sens commun, mais elle le trouvait admirable : au reste, le voici tel qu'elle l'avait conçu.

La terrasse n'était élevée au-dessus de la cour que de sept à huit pieds : un jeune homme leste franchit cela aisément. La grille de la crois/e était enchâssée dans un dormant de chêne à peu près pourri ; on pouvait faire une entaille en avant d'un des biirreaux , le dég.iger , le démonter , et une pièce adroitement rapportée devait remellre tout dans son premier état, et tromper les yeux les plus exercés ; d'ailleurs on ct.iit sur du concierge , et il avait le droit exclusif de visiter les serrures et les grilles.

La ch.imbre de Baltide donnait sur la cour ; une croisée qui s'ouvrait sjiis bruit étiit peu élevée, et au-dessous on avait construit une loge en treillage dont l'usage avait souvent varié, mais qui renfermait alors de tendres tourterelles que nourrissait Baltide, et dont les ca-

resses langoureuses lui peignaient le bonheur suprême, et lui donnaien» sans cesse à penser.

Le treillage, asile des amours, favoriserait son amant. Charles y mon terait, la fenêtre s'ouvrirait, on se parlerait bien bas, Baltide avancerait sa main , Charles la saisirait peut-être , il la presserait, la baiserait, la baiserait encore. S'il baisait celle de Baltide, Baltide aussi pourrait baiser la sienne , et l'innocence présiderait à cette scène de délices.

Telles étaient les idées que l'on confiait à Brandt. Le bonhomme n'entendait rien à tous ces raffinements, mais son gros bon sens jugeait assez sainement des choses. Il sentait les dangers que Charles aurait à courir pour parvenir jusqu'à mademoiselle Baltide : il pouvait être vu du factionnaire de la tourelle, recevoir un coup de fusil, se blesser lui-même en sortant ou eu rentrant, être surpris par le commandant; et courir tant de hasards pour dire qu'on aime, pour s'entendre dire qu'on est aimé, lui semblait le comble de la démence.

Il se promit bien de ne pas se prêter à de semblables folies ; mais il était un peu bavard : il eut l'indiscrétion de parler à Charles des fantaisies de Baltide, et celui-ci prit feu dès la première ouverture. Il ne voyait rien de difficile dans le plan de sa jeune amie j il levait toutes les difficultés, il détruisait toutes les objections; il priait, il suppliait, il conjurait, et Brandt ne savait pas résister à cela. Le bonhomme', à demi vaincu , ne savait plus que répondre. Charles proposa de s'en rapporter à M. Fridberg, et Brandt accepta l'arbitrage. Le vieux baron fut facile à persuader ; il aimait Charles de tout son cœur , et son intérêt personnel entra pour quelque chose dans sa décision. Les vignettes de son histoire romaine n'étaient pas terminées , et il pouvait être dangereux d'indisposer son peintre : voilà les hommes. M. Fridberg décida que Charles pouvait converser avec sa future. Dans la journée, l'aimable espiègle eut un ciseau et un maillet, et le soir même tout était disposé pour l'excursion nocturne.

On n'était convenu ni de la nuit qu'on choisirait, ni du signal que donnerait Baltide. Il faisait ce soir-là un clair de lune effrayant. Cependant il y avait trente jours, trente jours éternels, que Charles n'avait parlé à sa maîtresse , et il ne voyait que la possibilité de s'en rapprocher. Elle n'était pas prévenue; mais on jetterait de petits cailloux à sa croisée ; elle entendrait et ouvrirait. Pourquoi remettre au lendemain , quand on peut jouir à l'instant même ? et comment résister à la tentation ?

Charles déplace son barreau; il se glisse, il fait un effort, et le voilà sur la terrasse en petite veste et en pantalon blanc. La couleur n'était pas favorable pour le temps qu'il faisait, il est aperçu de la tourelle ; le factionnaire fait un mouvement. Charles voit qu'il est découvert , il s'arrête ; le soldat et lui s'observent mutuellement. La sentinelle ne conçoit pas que M. Blumenthal se promène en veste à l'heure qu'il est, Charles ne couçoit pas l'inaction de la sentinelle; il s'enhardit, il avance, il met les tilleuls entre l'observateur et lui.

Il s'approche du mur ; il s'assied sur le bord, se suspend à un bras, et se laisse couler dans la cour. Le saut n'était pas périlleux, mais II y avait assez dîélévation pour qu'on ne pût remonter sans secours. Il faut aller en avant quand ou ne peut reculer. Il y avait peut-être quelque échelle , et Baltide seule pouvait la lui indiquer. Charles ramasse un tuileau ; il croit le jeter doucement , il le lance avec force ; le trouble du moment lui dérange la main ; le malheureux tuileau frappe dans les vitres de la chambre voisine et les brise : c'étaient celles de M. Blumenthal.

L'officier, son épouse, Baltide, Suzanne se réveillent en sursaut et sautent de leurs lits. Charles, effrayé de la rumeur qui passe de chambre en chambre, se jette dans la loge et se tapit contre les tourterelles. Il avait .a peine refermé la porte , qu'il entend ouvrir toutes les croisées. Le commandant avait trouvé le tuileau au bas de la sienne, et regardait d'oii le coup pouvait être parti : il s'épuisait en conjectures, pendant que Baltide, qui soupçonnait la vérité, tremblait comme la feuille.

M. Blumenthal, las de coinjecturer, se remit au lit : Baltide, qui ne vit personne dans la cour ni sur la terrasse , se rassura et se rendormit. Suzanne, qui croyait aux revenants, passa le reste de la nuit en prières. Charles cherchait quelques moyens de rentrer dans sa prison : il n'en trouvait pas, il se désolait, non pour lui ; mais Baltide ser.iit coavaincup d'être d'intelligence , et il était affreux de compromettre Baltide.

11 fatiguait son imagination de toutes les manières possibles, et n'était pas plus avancé. Il se rappela enfin d'avoir entrevu une grille qui fermait les degrés par où l'on montait à la terrasse : cette grille était traversée et soutenue par d'autres barres de fer peu éloignées les unes des autres. Il n'y avait qu'un parti à. prendre , c'était de franchir cette barrière, et il n'y avait pas de temps à perdre : deux heures encore, et le jour allait poindre. Charles sort bien doucement de la loge hospitalière ; il s'avance vers les degrés, il monte, il s'élance après la grille: déjà il en touche le faîte ; il écoute, un silence profond règne partout, il se croit certain de regagner sa chambre et de ne laisser nulle trace de son excursion.

M.iis le mur dans lequel était scellée la grille avait considérablement vieilli. Du côté de la terrasse , il était chargé de terre sur toute la hiuteur, et l'humidité l'avait miné de touteji parts. L'élan que prend Charles pour sauter de la cour dans le jardin donne une secousse violente ; le plâtre décomposé se déuche, la grille surchargée vacille;

LES BARONS DE FELSllEIM.

Charles, soutenu par un pied , le corps et les brns en av.<nt, sent tout i à coup 1.1 gulif uijii<|un- suus lui, elle pciulu' , elle l'écrase, elle l'en- I traîne, elle lunibc avec uu fracas épouvantable : il est trop heureux de n'étrv p;is écrasé.

L'alurme se répand de nouvqiu au ijnuvernemeitt. Suzinne est la i première à sa ciolsét' : elle voit un gjr.md f.inlôme blanc (|ui siuililc . sortir de dessous terre et q-ii s'envole p.ir-ilissus lis tilleuU C'était le malheui'iui page cpii se déggye^iit «les ruines du vieux mur, el (pii , clo|iin-clopanl , rentr;iit dans sa prison sjus prendre gar.le aux quititf niulti|>liés du factionn.iire de l:< lourellu, ipii ne savait que penser de tout ce tintamarre. Le barreau est remis à sa place ; Charles se jette dans son lit, moulu, brisé, mais sans blessure, et désespéré du triste succis de son entreprise.

Cepeii.lant Siizai.ne assui-.iil à M. et à madame DIumenthal cpi'elle avait vu le diable et très-distinctement. Sur la description qu'elle en fit. Balti.le devina quel était le charmant diablotin. Sun père ne douta point que ses prisonniers n'eussent conçu un projet de rébellion, d'évasion, et qu'ils n'eussent procédé a l'exécution.

Il s'habille à la hàle , il fuit battre l.i générale, il éveille Brandt et les porte-clefs ; on entre chez tous les pensionnaires du roi de Prusse, les chiensdo|;ues en avant, les baïonnettes ensuite, et le commandant en troisième. Les pauvres détenus ne savent à quoi attribuer un réveil aussi brusque. Tout le monde crie, personne ne s'enteud : le commandant lui-même ne sait plus ce qu'il fait, ce qu'il veut.

Pour cette fois, il crut ne devoir s'en rapporter qu'à lui de l'état de ses fortilications ; il examina de ses propres yeux ses verrous et ses portes ; il agita de ses nobles mains les barreaux des fenêtres ; tout était dans l'ortire, et ce qui s'était passé paraissait inconcevable. On avait relevé la sentinelle du donjon , et sa déposition s'accordait avec celle de Suzanne , à cela près pourtant que le prétendu fantôme ne s'était pas envolé par-dessus les arbres, mais courait ^ar-dessous , comme s'il avait eu le diable au corps.

Il ne restait à visiter que la chambre de Charles , et l'infatigable commandant continue sofi inspection. A peine a-t-il touché le barreau du milieu, qu'il s'échappe, qu'il tombe, qu'il écorche une jambe encore malade d'un reste de goutte. I.a douleur qu'il ressent ajoute à l'humiliation d'être joué par un enfant. La colère soulève, arrache la couverture sous laquelle le tendre page fait sembl.mt de ronfler : on le trouve habillé et dans un désordre parlant. Le plâtre incrusté dans le dos de sa veste, les manches et ses culottes tachées de rouille, une contusion au frour, tout le trahit , et on ne peut plus douter que Charles ne soit le diable qui a fait toute la nuit son sabbat.

Le commandant le fait enlever; on le porte dans une chambre au troisième étage, qui ne reçoit le jour que par uu entonnoir; on lui attache à la jambe un anneau de fer tenant à une longue chaîne , dont l'autre bout est scellé dans une énorme pierre : le commandant fatigué se retire enfin. Brandt interdit, affligé et silencieux, suit le commandant, et reçoit l'ordre d'amener le lendemain le prisonnier dans la salle du conseil p.our, en présence de l'état-major, être interrogé sur ses moyens d'évasion. Charles resté seul pleura amèrement. Plus de possibilité de voir B.iltide, plus de papier pour lui écrire : c'est de ce moment que commençait sa détention.

D faisait à peine jour, qu'il entendit crier ses verrous. On entre : c'était le bon hussard qui venait prendre Charles pour le conduire au commandant. Brandt sanglotait en détachant la chaîne, et il ne se permettait pas le moindre reproche. Charles se présente d'un air tiiiii le devant M. Blumenthal. U s'attendait à subir uu interrogatoire rigoureux, et il avait préparé des réponses qui devaient éloigner le soupçon de Bjltide. Un homme qu'il n'a pas le temps d'envisager se précipite dans ses bras : c'est M. d'IIerleim.

Frédéric avait révoqué l'ordre qui retenait l'aimable jeune homme à Spandaw. L'adjudant, qui savait distinguer les écarts de la jeunesse des vices du cœur, n'avait pas cessé d'aimer Charles, et, malgré son âge, il s'était fait un plaisir de lui apporter cette heureuse nouvelle.

Il lui donna une de ces leçons qui persuadent souvent, et qui n'offensent jamais; il lui dit de prendre de Brandt l'argent qui lui appartenait. Charles et le vieux hussard se tinrent longtemps embrassés et se dirent quelques mots bas à l'oreille : on se doute bien de qui ils parlaient.

La démarche de M. d'IIerleim prouva au commandant que le page n'était pas mal à la cour; il se tut sur les événements de la nuit, il le quitta même avec des démonstrations d'alTabililé et d'estime, et le baron suivit le respectable adjudant. Ils traversèrent cette cour oii, quelques heures auparavant, ce tendre cœur avait été le jouet d'illusions que le retour à la liberté dissipait au moins pour longtemps. Charles soupira en regardant cette chambre oii reposait tout ce qui lui était cher. La trop sensible Baltide ne dormait pas; elle faisait mieux, elle pensait à son amant. Elle était loin de croire qu'on le lui enlevait; elle eût couru à la fenêtre ; ils eussent pu se voir pour la dernière fois , leurs jeux se fussent parlé encore : ils n'eurent pas cette consolation. M. d'IIerleim fit monter Charles dans sa voiture, le descendit au palais, et le conduisit chez le roi. — Monsieur, lui dit Frédéric, je vous ai traité sévèrement pour n'avoir plus k vous punir. J'oublie le passé, souvenez-vous-tn pour vous en corriger. Demain vous partez avec moi pour l'armée : allez faire vos dispositions.

Elles n'étaient ni longues ni embarrassintes. Il n'avait que dcut lettres à écrire. La première, à sa mère, étiit louolnnte, respectueuse, propre à lui rendre ses buiines grices. La secuiiJe, à Brandi, eiprim.iit • les inquiétudes, li tendresse, et était toute en recomiuandalions. 11 indiquait l'eiidiuit uii il cachait les lettres ilc ll.illide ; on pouvait les trouver : il était urgent de les retirer; el coiuine c'étiit tout ce qui lui restait d'elle, il pressait le hussard d'en faire un jiaquet , et de le lui envoyer aiissiliU : il n'y av.iit pas de leiiip» a pcTdrc 11 se recommandait au souvenir de .M. Fricllierg ; il suppli.iil Itillide de lui rester fi lèle, et de lui écrire quelipufuis. Il finissait par qm-lipies ligues pour Baliide elleniême. — D'après l'opinion que vos parents doivent avoir de moi, il faut des prodiges pour vous mériter. Je vais ii l'armée: c'est là qu'on en peut faire, elj'en ferai, n'en doutez pas.

Celle dernière lettre ne fut pas confiée a la poste. Haulz fut chirgé de la porter, et le soir même il revint avec le paquet si désiré. Brandt et Baltide y avaient joint chacun un billet.

— Batlez-vous coiiiuie votre père, écrivait Brandt; prouvez aux ennemis que vous êtes de la bonne race, et rossez-moi ces marauds-là. Partez, mon petit ami, et n'oubliez jamais l'honneur ni votre maîtresse. Je lui parlerai do Vous tou.s les jours; et si vous vous faites tuer, ce qui n'est pas impossihie , nous vous pleurerons ensemble.

— Ne vous exposez pas inconsidérément, écrivait Biltide; conservez-vous pour votre amie. Sa vie est attachée à la vôtre. Amour éternel.

Dans le billet de Baltide était un petit cœur de cristal : c'était ce qu'elle pouv.iit donner de plus précieux; elle l'avait porté. Charles le porta à son tour, et ne le quilli pins.

Il y avait a peine une heure que ll.intz était de retour, lorsque Brandt pai, inopinément. S'il eût été periuis aux pages d'avoir quelqu'un à leur suite, avec quel empressement il eût quitté sa place, avec quel plaisir il eût revu les camps et les batailles! Il resta à Spandaw avec moins de regret en pensant qu'il y serait utile d'une autre m.inière. Charles, Brandt et le barbier passèrent la nuit ensemble. Au point du jour le page monti à cheval , et se rangea auprès du roi , qui se mit à la tète de son régiment des gardes. Le hussard et le baron se serrèrent encore la main, on partit; et le brave homme suivit son jeune ami des yeux aussi longtemps qu'il put le distinguer.

L'empereur Charles \i n'était plus. Si la mort du roi de Pologne, Auguste II, avait cabsé des troubles, celle du dernier prince de la maison d'Autriche devait amener de grandes révolutions. Les Etats de cette maison semblaient devoir être déchirés.

Marie-Thérèse, fille aînée de Charles VI, réclamait l'hériUge de son père. L'électeur de Bavière, le nouveau roi de Pologne, celui d'Espagne, établissaient leurs prétentions sur des testaments, ou sur les droits de leurs femme , qui descendaient des branches aînées. Louis XV aurait pu y prétendre k d'aussi justes titres que personne, puisqu'il descendait en droite ligne de la branche aînée masculine d'Autriche par la femme de Louis XIII et par celle de Louis XIV.

Frédéric, comme nous l'avons déjà dit, prétendait à quatre duchés en Silésie. Il avait prévu dès longtemps la confusion générale, el avait tout préparé pour en profiter.

Il commença par faire proposer à Marie-Thérèse de lui céder la basse Silésie. Il offrait, en échange, son crédit, de l'argent, et ses armes. Il lui garantissait le reste de ses Etats, et promettait la couronne impériale à son époux. Des ministres habiles prévirent que si la reine de Hongrie refusait de telles offres, l'Allemagne serait embrasée. Cette princesse était sans trésor et presque sans armée : quelques faibles corps étaient dispersés dans s^ vastes Etats.

Cependant elle ne put soutenir l'idée de démembrer son patrimoine : elle ét^it impuissante et intrépide. Le roi de Prusse voyant qu'en effet cette puissance n'était qu'un grand nom, et que l'intérêt de différents princes lui donnerait infailliblement des alliés, se mit en marche pour attaquer la Silésie.

On avait voulu mettre sur ses drapeaux : Pro Deo et patriâ. Il raya pro Deo, en disant que Dieu ne se mêlait pas des querelles des hommes, et qu'il s'agissait d une province, et non de religion. Il eût pu aussi rayer ^ro patriâ; un roi absolu n'a point de patrie, et quand il fait la guerre, c'est pour son compte particulier.

Ou portait devant son régiment des gardes l'aigle romaine en relief, au haut d'une pique dorée. Cette nouveauté lui imposait la nécessité d'être invincible. Enfin il harangua son armée, pour ressembler en tout aux anciens Romains; mais il eiit conquis toute l'Allemagne, qu'il eût été aussi loin de la puissance de César qu'un gouverneur d'Anjou et du Maine l'était de celle de Louis XIV.

Nous rapporterons maintenant les événements de cette guerre auxquels Charles eut quelque part, et nous renvoyons le lecteur qui veut en connaître les détails à l'histoire de Frédéric.

XI. — Conquête de la Silésie. — Amours et aveniure tragique de Charles.

La Silésie était sans défense. Glogaw, la première place forte du côté des Etats prussiens, n'avait que huit cents hommes de garnison. Frédéric dédaigna de l'assiéger en personne. Il en ordonna le blocus, et il arriva avec son corps d'armée devant Bpcsiaw, qui ouvrit ses portes.

Le roi ne s'arrêta pas à Breslaw : il poursuivit sa marche et ses succès. Après un mois de campagne, il était maître de la Silésie, depuis

LES BARONS DE FELSHEIM

Crossinjusiiii'ii Jabliinka, et des montagnes ;m\ frontières de la Pologne. Charles lui dis.iit quelquefois : — Sire, qu^ind nous battrons-nous? — J'csptTe. réponil.iit Frt'diirir, que ces gens-là se dt'fcndront : je n'aime pas à vaincre ainsi. L'occasion se (irésenta bientôt.

Les Anirichiens avaient rassemblé vingt-cinq mille hommes de troupes réglées, et déjà aguerries. Le général ^eu(lerg passa la Neisse à la tète de celte armée, entra en Silésic. Frédéric marcha à sa rencontre avec trente bataillons et trente escadrons : il se présenta à l'ennemi en ordre de bataille, les deux armées se trouvèrent en présence entre iMohvitz et Pampit/. , aui environs de Urieg.

Le roi examinait, du liant d'une éminence, la position des Autrichiens : il avait mis Charles devant lui, et il avait appuyé sa lunette d'approche sur son épaule. INeuperg, qui avait aussi sa lunette, reconnut Frédéric, et fit aussitôt tirer une batterie avancée. Les boulets tombaient autour du roi et de son page, et les couvraient de tfrre. Ils n'avaient encore vu le feu ni l'un ni l'autre. Le prince était immobile, et observait tout: Charles était inquiet; les boulets le tracassaient. 11 en passa un si près, qu'il ne put s'empêcher de tourner la tète en s'écriant : — \ oila qui est impertinent. — Tu as raison, répondit le roi en iermant sa lunette ; qu'on m'aille dénicher ces marauds !à. 1.': dion s'eng.-gea aussitôt.

Madame Blumenthal et son ni<>.

Le» Autrichiens n'étaient pas tout k fait formes, que déjà les Prussiens canoonaient vivement leur aile gauche. Elle plia ; mais la cavalerie répara le désordre, et enfonça l'aile droite des Prussiens, sprès cinq charges consécutives. Li^ roi, dix princes de sa m lison , le vieux adjud..nt d'Herb-im , se port dent partout , se jetaient dans la mêlée et cherchaient à rét-blir l'ordre. Charles avait toujours sa botte collée à celle de Frédéric ; il le couvrait de son corpî, et celte manœuvre n'échappa point i.u héros, qui jugeait des homrjes sur les pi 'S petites choses.

Les elrort^de tant de braves chefs éUiieiit devenus ii^iitilcs : la cavalerie prussieniic se débanda, l'infanterie se rompit, et la b.itaiUe parut perdue. '

. Le prince Léopold répara tout. Il commandait la seconde ligne des Prussiens, et il arrêta les fuyards en faisant tirer sur eux : il renforça la première ligne de plusieurs balaillons de grenadiers, il se porta en avant avec tout son front, et reprit l'avantage sur l'infanterie autrichienne,que la cavalerie avait laissée découverte, et sans appui sur les flancs, en chargeant les Prussiens avec trop d'ardeur.

Neuperg délatha quelques régiments de di-igons pour soutenir son ir'interie. Ils balancèrent une seconde fois la fortune de Frédéric; mais le feu continuel de ses grenadiers les força de reculer, et, après cinq heures de combat, les Prussiens restèrent maîtres du champ de

bataille. , . ,,,„.,

Cette journée coùu beaucoup aux deux partis: nombre d officiers de marquer périrent. Frédéric eut à regretter Schulembourg général de cavalerie, le margrave Frédéric-Guillaume et son vieil adjudant d'Mcrleini : il n'était pas sans inquiétude pour son page favori, l.e jeune homme l'avait quitté pendant le fort du combat. Le roi, ne le voyant point paraître, ne dédaigna pas de le chercher lui-même. 11 le trouva

assis sur l'afTiU d'un canon, écrivant tranquillement sur la forme de son chapeau.

Dès que les grenadiers s'étaient avancés, Charles avait mis pied à terre, il s'était placé dans les rangs, et avait fait le coup de fusil jusqu'à la fin de l'action. — Oh ! si elle me voyait, disait-il à chaque cartouche qu'il brûlait ; si elle entendait les balles qui me sifflent aux oreilles ! Enchanté d'avoir été pour quelque chose dans le gain de la bataille, il avait tiré son écntoire de poche , et il écrivait à Baltide : « J'ai vaincu pour l'amour, qu'il soit ma récompense. »

Le roi sut des ofliciers des grenadiers comme son page s'était con (luit : on lui faisait la cour en justifiant l'adection dont il honorait ce jeune homme. 11 lui donna sur le champ de bataille une boite d'or avec son portrait, et il lui dit : — Tu ne prends pas encore de tabac, tu y mettras des bonbons.

La bataille de Molwitz prouva la supériorité de la tactique prussienne, et valut à Frédéric la conquête de la Silésie. Marie-Thérèse sentit alors la faute qu'elle avait faite en refusant ses offres. Elle lui fit proposer d'évacuer la Silésie, en se réservant la partie de celte province sur laquelle il avait des droits. Il était maitre de la province entière : il changea de langage, et on devait s'y attendre. Il répondit: «La somme des revenus que la maison de Brandebourg a perdus, depuis qu'on lui a été ses duchés, surpasse de beaucoup la valeur de la Silésie. Cela n'était pas vrai; mais il savait écrire, parler et se battre.

La guerre fut donc continuée. Aux débris de l'armée de Neuperg se joignit un grand nombre de Hongrois, d'Esclavons et de Croates. Ces forces, commandées par le prince Charles de Lorraine, s'étaient rassemblées en Bohême, où il n'était pas à présumer que l'électeur, de Bavière, élu empereur, et le ma;échal de Belle-Isle, commandant pour Louis XV, nouveaux alliés du roi de Prusse, pussent se maintenir longtemps. Leurs troupes étaient affaiblies, et il était presque impossible de leur envoyer des renforts : Frédéric se porta en Bohême pour couvrir ses conquêtes. Le prince Charles crut devoir le prévenir, et empêcher sa jonction avec les troupes de ses alliés. En effet, une bataille perdue cinj'êchait le roi de Prusse de pousser ses avantages, et les Bavarois et les Français étaient obligés de mettre bas les armes.

Les deux armées se rencontrèrent à Chotusilz, près de Craslau. La cavalerie prussienne était en tête de celle du prince Charles; elle l'attaqua et la fit reculer : les hussards prussiens la chargèrent avec tant d'impétuosité, qu'elle fut obligée de se former en bataillon carré, pour faire face partout. Cette manœuvre la sauva, mais la sépara de l'infanterie. •-

Cette infanterie avait cependant chassé les Prussiens du village de Chotusilz, et leur avait pris seize drapeaux et quinze cents hommes. Charles, qui ne quittait plus le roi, devint furieux à cette nouvelle. Il cria qu'il fallait attaquer et reprendre le village : il assurait que le sort de la journée dépendait de c<tHc opération. Le roi le pensait comme lui, et s'y était d'abord déterminé ; mais il sut bon gré au jeune homme d'avoir vu comme lui.

L'ennemi, retranché dans le village, opposa une longue etopiniâlre résistance ; mais l'attaque fut conduite avec tant d'art que tous les obstacles furent surmontés. Frédéric et le bouillant F"elsheim entrèrent des premiers dans le village. L'élite des troupes les suivit ; le carnage fut affreux. Les Autrichiens, après avoir perdu cinq mille hommes, cessèrent de disputer la victoire, et les Prussiens ne trouvèrent plus que des fuyards. Le roi de Prusse écrivit, du champ de bataille, à Louis XV : « Sire, le prince Charles m'a attaqué, et je l'ai battu. «

Le fruit de cette seconde victoire fut la paix de Hreslaw. Par ce traité , Marie-Thérèse abandonna à Frédéric la haute et la basse Silésie et le comté de Glatz.

Le roi revint jouir à Berlin de la g'oire de ses armes, et le premier soin de Charles fut de courir à Spandaw . Brandt le reçut comme un bon père qui revoit un enfant chéri. Il écoula avec enthousiasme le détail de ses exploits. L'aimable jeune homme en voulait une récompense, et il n'avait mis tant d'éloquence dans son récit que pour amener Brandt au point de ne lui rien refuser. Il brûlait de yoir Baltide , toujours présente à sa pensée, pour qui il avait bravé la mort, qui devait applaudir à sa gloire, et il espérait que Brandt s'exposerait à tout pour faciliter l'entrevue si désirée.

Un événement inatleudu déjoua le tendre plan. M. Blumenthal était mort pendant la campagne ; sa femme et sa fille s'étaient retirées à Lignitz en Lusace, et le jeune Blumenthal continuait la carrière des armes. Baltide, en partant, était convenue avec Brandi qu'elle écrirait la première, et qu'elle indiquerait une adresse sûre pour les lettres de Charles. Elle n'avait pas écrit encore, sans doute parce qu'il fallait qu'elle formât des liaisons avant de choisir une confidente. Ce fut l'idée à laquelle Charles s'arrêta, et elle adoucit un peu le chagrin que tous ces contretemps lui faisaient éprouver.

Il s'informa de M. FriJberg, l'ancien dépositaire de ses peines et de ses plaisirs. 11 était toujours à Spandaw, regrettant Charles, en parlant souvent, et n'ayant plus d'espérance de le revoir. — ISous nous reverrous, dit le jeune homme au hussard, assure-le que nous nous reverrons. Avec le roi, il ne faut qu'un bon moment et je le trouverai.

Les travaux et les dépenses de la guerre n'avaiennt pas éteint dans Frédéric le goût de la musique et des arts : il donna des fêtes brillantes ou Charles était admis. Il fut souvent en tiers avec le roi et Voltaire,

LES BARONS DE FELSHEIM

et il écoutait avec une admiration mêlée «le respect l'aigle de 1» littérature, If pliilosopUc aimable, l'apôtre ilo la tolérance. Il semblait que son ânir montât au Ion de celle du jjraud liouime ; et si sa vivacité naturelle lui arrachait quelquefois un mol, une saillie, Voltaire souri;iil, applaudissait, et Frédéric répétait, en se frottant les mains, le mot de llenri IV : «Je le présente avec succès à mes amis et il mes ennomis.» Ce fut à travers ces épanchemenls d'une gaieté familiL-re que C:iiarlis hasarda quelques moU en faveur de M. Fridberi;. Voltaire avait été k la Bastille : il plaida vivement la cause du prisonnier de Sjwndaw. Charles, fort d'un tel appui, devint plus chaud et plus pressant. Le roi estimait le premier, il aimait vraiment l'autre, et il céda d'asseï bonne grâce, pour donnera cet acte de justice la forme d'un bienfait. Charles reçut l'ordre de sortie, et il s'empresaa d'aller délivrer son ami.

La surprise, la joie des deux amants leur oteiit l'usage da la parole; ils tombeot aux pieds du roi.

En arrivant à Spandaw, il reçoit le prix de sa bienfaisance : une lettre de Bjltide. Elle était tendre, mais le style portait l'empreinte de la mélancolie : on était séparé peut-être pour îles .innées, mais on pourrait du moins s'écrire. Une marchande de modes de Lignitz voulait ^en favoriser le commerce épistolaire. La lettre adressée à Brandt liùissait ainsi : ■ On dit qu'il s'est bien conduit à Mohvitz : que Dieu me le conserve ; je le baise sur les deux joues. "

Charles se contenta alors de parcourir cette lettre ; il la baisa deux ou trois fois, la serra dans son sein, courut chez le commandant, et se fit rendre son ami. Le bon M. Fridberg ne revenait pas de son étonnement. Depuis des années bien longues et bien tristes, la liberté n'était pour lui qu'une chimère. Lorsqu'il revit le soleil, qu'il respira le ijrand air, qu'li passa le dernier pont, qu'il aperçut dans la campagne la belle et riante nature, il crut entrer dans un monde nouveau. Il ouvrit ses bras à Charles, il le tint longtemps pressé sur son sein : il ne parlait pas mais ses douces étreintes avaient l'expression du sentiment.

Le bon , le généreux Felsheim le logea à l'.l igle-Soir, non pas à quarante frédérics par repas, mais il lui procura les aisances de la vie que comportaient ses faibles moyens. 11 paya partout, jusqu'à ce que M. Fridberg eiit fait venir des fonds de Silésie.

Sa terre était située près de Glatz, sur la Neisse. Depuis onze ans, elle était abandonnée à un régisseur, et des armées hongroises et prussiennes avaient alternativement occupé le pays. Aussi la terre du pauvre Fridberg était à défricher, et l'œil du maitre était indispensable. Il quitta Felsheim avec une douleur sincère et lui jura un attachement inviolable,

Tout favorisait notre jeune homme. Adoré de sa maîtresse, réconcilié avec sa mère, au mieux avec le roi, s'attachant do plus en plus ses amis par son amabilité elles qualités de son cœur, son sort était déjà digne d'envie : la fortune lui réservait de nouvelles faveurs.

L'article du traité de Breslaw qui avait le plus affecté les ennemis de l'Autriche était la neutralité promise par le roi de Prusse. L'armée française détruite, malgré la savante retraite de Belle-Isle, à qui on

n'avait pas rendu assez dejusticei l'empereur Ch»rle« VII dé|>ouillé de son élector.il de Itivière, et son propre frère, l'électeur de Cologne, passant du coté di-. .Vulrichiens ; le roi de .Sjrdaigne, l'.Viigltlerre et la tloll.inde unis à .Marie-Thérèse, tout annonçait que la maison d'Autriche allait devenir plus puissante que jamais.

Frédéric avait voulu l'iffjiblir et ne prétendait |>as l'écraser. Il fit la paix au moment où la Fr.ince, mieux secourue, |>ouvail anéantir la constitution germanique ; mais il changea de système lorsque Marie- Tliérèse parut à son tour menacer toute l'Allemagui-. Il trembla pour SCS nouvelles conquêtes; il traita secrètement avec Charles Vil, Louis .W, le Pdlalinat et la liesse, et se disposa à recommencer la guerre.

(Jueli[uos régiments prussiens avaient beaucoup souffert à Moiwitz et à Chotusitz -, d'autres avaient été totalement détruits. Le roi ordonna de nouvelles levées, et fit un table.ui îles oiliciers qu'il jugea propres à former promptement ses recrues. Il ne voulait pasôter aux vieux corps les chefs qui avaient leur coofi.mce. et peu déjeunes gens pouvaient remplir ses vues. — J'ai envie, dit-il un jour à Charles, de te faire major d'un de mes nouveaux régiments. — Je ne demande pas mieux, sire. — On criera peut-être un peu, mais lu feras taire l'envie à force de mérite. — Je m'efforcerai, sire, de justifier votre confiance. — J'aime mieux, quoi qu'on en dise, un jeune officier capable de tout qu'un colonel qui ne doit son grade qu'à trente ans de service. C'est une affaire finie, tu seras major.

Kn parlant, le roi marquait 'les différents points de rassemblement. Il se proposait d'entrer en Bohème par la Saie, à la tète d'une colonne ; le général Schwerin devait se porter, avec une division, dans le cercle de Kœuisgsgraîlz, et le prince héréditaire de Dessau était chargé d'introduire le reste de l'armée par la Lusace. Ces trois corps devaient se réunir devant Prague, et en faire le siège.

Felsheim avait l'œil sur la carte, /l supplia Frédéric de le faire servir sous le prince Dessau. 11 étjit diQicile que cette division entrât en Bohème sans passer h Lignitz, et qui 1 plaisir de s'y arrêter, ne fût-ce qu'un jour, une heure, un instant I

^«i*?'THn^' /ar

A la vue de la pauvre 6lle, Charles s'appuie sur Brandt cl cache i» tétc dans son sein.

Le roi, sans trop de réflexion, accéda à sa demande, et continua son travail ; il se reposait de temps en temps et causait familièrement avec lui. Charles insinua qu'il serait avantageux de former le:> régiments dans la Lusace même; que la proximité de l'ennemi anime les recrues et leur donne une activité qu'elle n'ont jamais dans l'intérieur du pavs, que ces troupes seraient fraîches en entrant eu campagne, au lieu que celles qui viendraient des éuts de Brandebourg arriveraient aux frontières harassées et peut-être incomplètes.

Ce raisonnement était juste, et Frédéric en convint. Jusque-là tout allait bien; mais Felsheim faillit tout gâter en citant siins cesse la ville de Lignitz comme une place propre à réunir huit ou dix mille hommes. Il n'y avait jamais élé ; mais il était clair que si on y rassemblait la division, sou régiment y serait avec les autres.

LES BARONS DE FELSHEIM

— Pour cette fo!s, mon ami, dit le roi, tu (l<5raisonni'S. On peut, au jilus, cantonner drui mille homnirs à Li^nitz. Cl:ark's fut embarrasst'. Frafiléric lui demanda ]iourquoi il désignait Lignitz plutôt que Crossen. Gorlitz ou Mosqun, qui sont plusconsidiiables. L'embarras de Charles au|;meula. Le roi s'en aperçut; il ri'flécliit un moment, et trouva étrange que le jeune liouimc eût préféré la colonne de Dessau à celle que devait conimaiider un maîlrc dont on éprouvait sans cesse l'active bienveillance. A cette objection imprévue, Cliarles se troubla tout à fait; le roi le press.i davant.irje, et le jeune boume tomba à ses genoui, et le secret da son cœur ^>'écbappa.

Le roi eslim.iit le comte de FeI^^.■n, et il s'intéressait à sa nièce. Le )KipH Itlwiueiitbal n'.ivait été qu'un oflicic Oidiuaire; m.iis il avait servi toute s.i vie, et les bienfaits dont {'harles serait comblé devaient être la dot de [tallide. — Relève- toi, dit Frédéric; si quelque autre motif t'ei^l déciiié, je ne t'eusse jiardouné de la vie : on peut aimer sa ui.iitresse un peu plus que sou roi. .Allons, tu feras ton régiment à Liçiiil?... mais, monsieur, que l'amour n'ôle rien au devoir.

Charles n'eut pas de repos (|ue lou; ne fût prêt |iour son départ. Cent fois il eut envie de prévenir B dlidc de son avancement et de sou arrivée piochaine à Llguilz. Il commença trois ou quatre billets, et les déchira tous : il ne trouvait pas d'expressions qui peigiiissi ut su joie, son amour, son empressement. Quoi qu'il en soit, il se décida à surpreiidre r.iim.dde Rdtide : peut-être n'ét..it-il pas fâché de voir quel effet produirait son arrivée iii.itlrndue.

Il avait dépêché un exprès à lirandt, et le bonhomme, impatient de le féliciter, arriva à Berlin. Il jura que le roi qui avait tu le bon esprit de faire son baron m.-jor était sans contredit le premier de tous les rois, et il jirotist.i à Charles qu'il serait un jour le premier de tous les généraux. Il regretta il'êlre obligé de rester à Spaudaw pour recevoir les lettres de Bdtide et lui faire passer celles de son amant; mais quand il apprit que M. le major partait pour Liguitz , il ne fut pas possible de le contenir, et il refusa net de retourner à sa forteresse. — J'ai accepté cette place , diîait-il , pour me rapprocher de vous , je l'ai gardée après votre sortie pour servir vos amours et être utile à votre ami Fridberg ; rien ne m'arrête plus à Spandaw, et, sacrebleu, je ne suis pas fait pour être geôlier. On dit que la guerre va recommencer: eh bien, mille bombes! nous la ferons ensemble : j'aime toujours la poudre, moi!

Les représentations, les prières de Felsheim ne purent le détourner de son dessein. Uès le même jour il fit dire à son commandant qu'il pouvait confier ses clefs à qui bon lui semblerait, et qu'il aimait mieux manier une carabine que des verrous. Il mil ses pistolets en état, il fil donner le lil à son sabre, et il leva un habillement complet à l'ancien uniforme de Felshcim. Il envoya le reste de son argent à sa femme, parla raison très-simple que, s'il était tué, il valait mieux qu'elle héritât que l'ennemi, et que s'il ne l'était pas, il trouverait de quoi vivre dans les poches des Autrichiens. Il était si content de suivre la fortune de son jeune ami, il parlait bal.iille avec tant d'action qu'il s'enivra complètement sans s'en apercevoir. Hantz, qui n'avait pas trouvé à glisser un mot et qui n'avait pas cessé d'écouler et de boire, se trouva dans le même état ; et à la fin du dernier pot , il ne restait plus un pouce de terrain à Marie-Thérèse, ni un grain de raison dans la léie de ces messieurs.

Le jour du départ arriva enfin. Felsheim reçut du roi ses dernières instriK lions, et monta un superbe cheval. Brandt marchait fièrement à ses ratés, et riait dans sa moustache en voyant les femmes et les lil'es extasiées de la bonne mine de son major. Le vieux barbier, devenu réellement valet de cbimbre, suivait, plus modestement monté, une énorme valissr commune sur la croupe de :iOn criquet. Charles s'. arrêta à la porte du comte de Fersen; il prit la lettre que ce général lui avait promi^e pour madame Blumenthal, et le trio enfila gaiement la route de la Silésie.

On sait assez comment marchent des militaires. Ainsi, pour ne pas abuser de la patience du lecteur , nous arriverons tout d'un coup à Lignitz, en laissant cependant au Fanal ou à tel autre bavard la faculté d'entrer dans le^ plus minces détails et d'imprimer ce que personne ne peut lire.

C'est dans cette ville que s'ennuyait Baltide, qu'elle soupirait après l'amant chéri qu'elle croyait à Berlin , et qui était dans une auberge k cinquante pas de sa maison ; et ses pressentiments ne l'avertissaient pas !

Le jeune major donna un quarl d'heure à son valet de chambre; il se (lara de lout ce qui pouvait faire valoir ses agréments personnels, et il envoya Brandt saluer de sa part madame Blumental et lui demander la permission de lui présenter la lettre de sou frère. Il la craignait à Spandaw, il était confiant à Lignitz. En effet, les circonstances étaient bien changées. Ce n'était plus ce page enfermé pour ses fredaines, et les continuant même en prison ; c'était un jeune homiiie qui avait effacé au champ d'honneur jusqu'au souvenir de ses étourderies , et qui, d'après lis apparences, pouvait compter sur une fortune brillante et rapide. Il n'était pas à présumer que madame Blumenthal désapprouvât sa recherche.

Rrandt entre sans se faire annoncer ; mais il fit son compliment avec une décence dont iitti 'avait pas l'h.bitude, et dont on pouvait lui savoir quelque gré. Ces dames travaillaient , et le jeune Blunieutbal leur lisait une brochure nouvelle. Au premier mol du huissard, Kaltide

leva la tète , elle le reconnut , et ne put retenir un cri de surprise et de joie.

Mais que devint -elle quand elle apprit que son amant était m.ijor, que son régiment devait se former à Lignitz , et qu'il venait d'y arriver! Felshcim à Liguitz , c'était un prodige de l'amour; mais l'amour ne devait-il rien à Baltide?

Aladame Blumenthal observait sa fille, et son trouble, qu'elle ne pensait pas même à cacher, lui rappela le couvercle de vermeil, et confirma d'anciens soupçons que le temps avait écartés. Ce qui était inconvenant alors présentait aujourd'hui des avantages qu'on ne pouvait se dissimuler. Charles était devenu un personnage important; Baltide ne pouvait espérer de parti plus sortable : Br .ndt reçut donc une réponse polie, c'est tout ce qu'on pouvait se iicrmcttre.

Felsheim se présenta beau comme l'amour, fait à peindre, pétri de grâces, portant parfaitement l'uniforme, et persuadé de la nécessité de plaire à la mère pour avoir accès auprès de la fille. Il s'était promis d'être charmant; il l'était lors même qn'il ne le cherchait pas. Madame Blumenthal l'écoutait avec un plaisir indicible ; elle se félicitait intérieurement qu'un tel homme se fût attaché à sa fille. Baltide observait sa mère à son tour, elle tâchait de la pénétrer; et lorsqu'il lui échappait quelque marque d'approbation , son petit cœur palpitait d'aise, ses joues se coloraient , elle s'embellissait de ce que le désir et la pudeur peuvent ajouter à la beauté.

Le jeune Blumenthal , simple lieutenant, appliqué, modeste, sage , mais d'un caractère emporté, avait obtenu un congé, et le passait chez sa mère. Felsheim, revêtu d'un grade supérieur, avait droit à ses ég-rds, et ne s'appliqua qu'à faire disparaître l'intervalle que la discipline militaire avait mis entre eux. Les prévenances, la cordialité, la franchise du jeune major gagnèrent le frère, et en moins d'une heure la maison de madame Blumenthal ne lui offrit plus qu'une amante et de vrais amis. Il se retira avec la permission, très-facilement accordée, de revenir quelquefois parler de M. de Fersen.

Il sentit que pour conserver dans cette maison une liberté honnête, il ne fallait pas en abuser. Il ne s'y présenta qu'autant que le permettait l'usage du monde, et il s'y comportait avec une extrême circonspection.

Madame Blumenthal ne lui marquait que cette politesse aisée qui paraît ne rien refuser. Elle se gardait bien de laisser pénétrer ses vues, mais elle faisait avec prudence tout ce qui pouvait en assurer le succès. Elle encourageait adroitement l'amitié qui commençait à naître entre les deux jeunes gens; elle répétât souvent à son fils que le crédit du jeune major pourrait tin jour lui être utile, et le tirer des grades inférieurs.

Le goût (le Blumenthal le portait plus encore que son intérêt à cultiver l'affection de Charles. Celui-ci , de son côté , faisait tout pour s'attacher le Irère de Baltide : bientôt ils devinrent inséparables.

Il est dans les convenances d'être réservé avec un homme qu'on ne connaît que par une lettre d'un frère, mais il est aussi dans la raison d'accorder quelque familiarité à l'ami intime de son fils. Madame Blumenthal avait quelque fortune ; elle recevait du monde : Charles devint l'âme de ces petites fêtes, dont la gaieté fait toujours les frais et l'agrément, et jamais la prudente maman ne l'y invitait; mais un mot, qui semblait dit sacs dessein, en donnait l'idée à son fils, et la sociélé trouvait tout naturel qu'il amenât son ami, et que sa mère ne blâmât point celte attention.

C'était à ces dîners simples, mais délicats , à ces petits bals, enfaiits d'une aimable folie, "qu'on sentait croître un amour qu'on croyait ne pouvoir plus augmenter. Quelquefois, et comme par hasard , madame Biumenihal plaçait Charles à côté de Baltide. Les deux figures alors cherchaient à se composer ; mais on trouvait des dédommagements. Un billet adroitement glissé sur des genoux qu'on presse légèrement; des pieds qui jouent et se caressent; un pot de crème qu'on se passe après y avoir goûté; des verres qu'on change ; des mots qui ne signifient rien pour les autres , mais dont on saisit si bien le double sens , ou à qui on sait en donner un lors même qu'ils n'en ont pas : que de moyens d'attendre que le ménétrier donne, en s'accordant, lesignal si désiié!

Malgré la manière dont s'observait madame Blumenthal, Charles ne tarda pas à pénétrer ses dispositions, et de cette découverte aux démarches il n'y avait qu'un pas, qu'on brûle de franchir quand on aime avec passion. Felsheim voulait se déclarer, et demander dans bs règles la main de B.iltide. Les jeunes amants se parlaient, se consultaient, et les raisons du major finissaient toujours par être les meilleures; elles levaient toutes les difficultés. Il était clair qu'il serait colonel à la fin de la campagne prochaine, et un colonel se mane par tout pays. Il était d'un homme prévoyant de tout arranger d'avance pour l'entrée de l'hiver; c'est bien assez d'attendre jusque-là, et Baltide en convenait franchement. Elle fit seulement à son ami uue observation qui lui parut assez raisonnable : c'est qu'avant de s'ouvrir à ta mère, dont il ne semblait pas qu'on dût craindre un refus , il était prudent lIc s'assurer de l'agrément dij nii^damc Werner , qui pourrait n'être pas au»si facile. Felsheim répondait d'elle. — N'êtes-vous pas charmante? di lit-il à Baltide. — A la bonne heure ; mais vous êtes m.ijor... — Que m'importe cela? — Et dans un an peut être vous serez général. — ,Si j'étais roi, vous seriez reine. — Oui , si vous étiez votre maître. — Ma mère

LES BAnONS DK FELSHF.IM.

ei

ruffble de moi. — (^)ui n'en lafl'olerait (loint? — Klle ne n-nilni ilonc ? — J'en iloutr. — Vous ne la roiiiiaissez jins. Hallid»- se tais.>it, «l n'était pas ptTiuaiU'f : un croit «lilïicilfmenl ce qu'on ili'sire. A près avoir mûrement pesé ce qu'on pouvait espérer ou craindre, CUarle» se rendit au sentiment île sa belle amie : il écrivit à Stavenow.

Sa lettre fut uiifacliim. Quatre pa|;es sur les «(;réuu'iils et les qualités lie Ualtiile ; six autres sur les services de I» maison Hlumentlial ; un aperçu des biens de cette famille i une dissertation sur la nécessité de marier les jeunes gens de bonne lieure, pour les empêcher de l'aire des sottises ; enfin de très-belles choses sur la reconnaissance , et sur l'obi ijjation de s'acquitter envers M. de l-'ersen îles services qu'il avait rendus à Werner pendant sa jeunesse ; telles étaient les divisions de ce volumiueui mémoire.

Madame Werner en ouvrant le paquet s'attendait k trouver un nouveau traité de tactique ou d'histoire détaillée de la conquête de la Silésie. Elle ne fut pas peu surprise de voir que son l'ils s'était donné tant de peine pour lui prouver (|ue ce qu'elle pouvait faire de mieux était de marier un jeune homme de dix-sept ans i» une hlle de seize. Elle et son mari s'amusèrent du factum pendant deux jours; mais il fallait répondre, et c'était là le dilVicile. Si Charles continuait ii se bien conduire, s'il développait les talents militaires qu'il annonçait déjà, cl que la faveur du roi ne se refroidit point, il pouvait prétendre un jour aux partis les plus distingués. Mademoiselle Itlumenthal, jolie, intéressante, et tenant à une famille respectable, paraissait cependant au-dessous de ce qu'il devait espérer; mais elle était de ces femmes à qui on doit des égards, et qu'on ne refuse pas positivement. Il était dangereux d'ailleurs de heurter de front un jeune homme qui porterait peut-être la vivacité jusqu'à l'emportement. On chercha donc à gagner du temps : on se flattait que l'activité des camps , les plaisirs des garnisons , la légèreté naturelle à cet Âge, affaibliraient insensiblement une passion qui ne pouvait pas avoir encore jeté de racines profondes ; et qu'enfin Charles écouterait des propositions plus avantageuses. Madame Werner oubliait qu'elle avait aimé comme Baltide , et qu'on avait déchiré son cœur. Werner ne se souvenait [dus qu'à Konigsberg, à Pelerwardin, il ne pensait, ne rêvait qu'à Sophie.

La réponse de madame Werner fut adroite , et ménageait l'amourpropre de Baltide. Elle félicitait son fils d'avoir su plaire à une jeune personne aussi bien née ; elle l'eng.igeait à persister dans le goiit des choses honnêtes; mais elle ajoutait qu'il n'était pas raisonnable de penser à se marier au moment d'entrer en campagne ; que sou extrême jeunesse permettait d'attendre que les troupes prissent leurs quartiers d'hiver ; qu'alors on pressentirait madame Blumeuthal sur une affaire dont la réussite ne pourrait que flatter infiniment la maison de Felsheim.

Charles n'avait pas assez d'usage pour démêler les motifs secrets qui avaient dicté cette lettre. Il n'y vit qu'un /:onsentemcnt formel , et sa joie ne fut d'abord troublée que par les réflexions de Baltide. Charles s'offensait qu'on doutât de la sincérité de sa mère ; Baltide ne répliquait qu'en pesant l'une après l'autre chaque expression de la lettre , et il fut à la fin forcé de convenir que cette réponse était évasive. Il se crut joué ; il s'emporta. Baltide aimait tendrement ; son cœur navré se gonfla , elle fondit en larmes.Sespleursaigrirent tout à fait un jeune hoitime qui souffrait dijBicilement les contradictions ; il se répandit en menaces contre Werner, à qui il attribuait le refus de sa mère. Dans la chaleur de son ressentiment, il oublia que madame Blumenthal était dans une salle voisine : sa tendre amie ne s'en souvint pas plus que lui. Le ton véhément de Charles , les sanglots de Baltide la firent accourir à l'instant. Il fut impossible de lui déguiser la vérité; il fallut lui montrer la lettre d« madame Werner : elle en parut choquée. — J'avais cru , dit-elle, que la fille d'un brave officier, que la nièce d'un général, pouvait prétendre à la main du baron de Felsheim. Je vous avoue même que j'aurais VM cette union avec un plaisir bien vrai. Votre mère s'y refuse, il n'y faut plus penser. — iN'y plus penser! répliqua vivement Charles, renoncer à Baltide! jimais. M. Werner devrait se rappeler ce qu'il doit personnellement a M. de Fersen ; il devrait se rappeler que cet officier seul m'a fait entrer dans les pages , que c'est de lui que je li-us la faveur du roi, mon grade de major, et l'espérance des premières distinctions. Qu'il soit ingrat , puisqu'il le veut ; jamais il ne me forcera à l'être. Baltide n'a pas dix mille florins de revenu , mais j'ai mon cœur, mon bras et mon épée. Jamais ma femme ne manquera de rien, et elle me tiendra lieu des dons de la fortune. Madame, je tombe à vos genoux. Approuvez noire amour, et reposez-vous du reste sur le temps, ma persévérance, et peut-être sur le roi. — Sur le roi! interrompit madame Blumenthal. — Il sait que j'adore votre fille , et c'est à son indulgence que je dois mon séjour à Lignitz. Il estime votre famille , lui; il n'aura qu'un mot à écrire à la mienne , et ce mot, il . l'écrira.

Madame Blumenthal sentit aussitôt les inconvénients d'un semblable moyen. A la vérité , on ne devait pas craindre que madame NVemer résistât; mais aussi sa fille n'aurait que l'humiliant avantage de devoir cette alliance à la seule autorité du roi , et il est dur pour une jeune personne d'entrer dans une famille qui la rejette. Si , contre les apparences, madame Werner persistait d^^ns son refus, le roi ne se permettrait pas U contrainte ; et un mariage proposé et manqué av^c cet éclat, Tendrait Baltide la fable du canton.

Si madam<' liliimenlh.il eilt couimuniqué ces objections à Charles , peut-être le» eùl-il combattues avec .ivaiila|;e ; peul être l'alTcotion qu'elle avait eue pour lui jusqu'alors eut elle repris ses ilroiti ; luai* l'amour-propre lde»,é évita uue'eiplicitiuu qui eiit eilyé des détail* toujours déaagré.ililes d.iiis une telle circonstance, l'oul ce que purent obtenir les jeunes ainanls à force de prières et même d'iuiportunité , c'est qu'elle écrirait « son frère et qu'elle lui demanderait des conteilt. Elle exigea, de son cùlé, (pie (Charles ne s'adressât au roi que de son aveu, et qu'il remlit ses visites moins fréquentes jusqu'à ce que cette alVaire prit une tournure qui autorisât sesassiiluités.

Charles ipiitta madame Bluiiieiitlial le désespoir dans l'âme, il se renferma chez lui ; il écrivit a Werner comme a quelqu'un à qui il imputait ses disgrâces , et il écrivit eu homme qui ne sait rieu méuager. Il porta l'oubli des bienséances jusqu'à lui rjppeler que sa luère eu l'époiisant , n'avait consulté que son cœur , et (|u'il était inconcevable qu'elle ne lui permit pas de suivre son exem|>le; il .itlrihua à l'intérêt l'espèce de tyrannie qu'un lui faisait éprouvir, et il olïrait de renoncer à la succession de son père, moyennant un cousenlement pur et simple à son mariage; il ajoutait avec fierté qu'un homme comme lui s,ivait se sullire et n'avait besoin des secours de personne, et il terminait en doiiiianl à entendre qu'il était capable d'arriver à son but par toutes sortes de moyens, et qu'on devait trembler de l'y contraindre.

Celte lettre fut à peine partie qu'il sentit combien elle était déplacée.

Sa cruelle mémoire lui retraça les soins que Werner avait pris de son enfance, les peines que lui avait données son éducation. Il se repentit d'avoir suivi son premier mouvement ; il était trop tard.

Ses expressions , ses reproches , ses menaces alOigereiit sa sensible mère. Son mari, qui n'était plus son amant, mais qui étjit toujours son meilleur ami, lui accorda volontiers le pardon d'une incartade tolérable dans un jeune homme dont l'amour a troublé la raison. Cependant Charles ne s'était pas encore porté à de semblables extrémités, et Werner se persuada que madame Blumenthal, jalouse de procurer à sa fille un établissement avantageux, (loussait adroitement son amant à des démarches qui pussent alarmer su fauiille, et la faire céder à la crainte des excès plus condamnables auxquels il pourrait se porter.

La lettre île Charles ne pouvait pas rester sans réponse; elle était adressée à l'époux de sa mère, et elle était outrageante. Werner écrivit au jeune homme avec la dignité qui sied à quelqu'un qui n'a pas de reproche à se faire. Son style était sans aigreur, mais il rappelait les torts du baron et l'avertissait que des parenls comme les siens savent toujours ramener au devoir un enfant qui s'égare.

Charles lut les premières ligues avec assez de tranquillité ; il s'était déjà dit à peu près tout ce que lui disait son beau-père ; mais la fin de sa letlre, et surtout les derniers mots , le mirent eu fureur. Il ne put souiVrir qu'on accusât Baltide, dont il connaissait l'amour pur et désintéressé; et, par une inconséquence inconcevable , il courut, sans réfléchir à ce qu'il allait faire , communiquer cette lettre offensante à madame Blumeuthal. Baltide ne se dissimula point que ee'te indiscrétion les perdait. Sa mère, dont ou connaissait les principes , la délicatesse , ne pouvdit pardonner cette offense ; la jeune personne ne pouvait en solliciter l'oubli : il ne lui restait que la certitude de son malheur.

On n'était pas plus à l'aise à Stavenow : chaque jour ajoutait à l'inquiétude et aux embarras de madame Werner. M. de Fersen, à la prière de sa sœur , venait aussi de lui écrire. On pense bien qu'il n'eut pas la maladresse de s'exposer à un refus formel ; il se garda bien de rien proposer. 11 se plaignit de l'amour de Felsheim jiour sa nièce; il paraissait craindre que sa conduite peu réfléchie ne uuisil à l'établissement de Baltide; il priait madame Werner de défendre positivement à son fils d'inquiéter davantage une famille dont elle n'avait pas à se plaindre , et qui méritait des égards.

Le comte de Fersen ne doutait pas qu'on ne l'entendit. En effet, cette manière de s'y prendre amenait naturellement madame Werner à des ouvertures claires et franches , si elle avait eu l'intention de former cette alliance ; et, dans le cas contraire , personne n'était compromis.

Ce fut avec une douleur véritable que Werner prévit qu'il allait en venir à une rupture ouverte entre son plus ancien et son meilleur ami. Sa femme et lui balancèrent longtemps. Vingt fois la reconnaissance et l'amitié l'emportèrent sur l'intérêt et l'ambition. A la fin, ces deux passions dominantes , lorsque les années nous ont rendus insensibles aux sentiments doux, ces deux passions , erreurs de la vieillesse, imposèrent silence à toute autre considérition. On répondit, sans rougir, « M. de Fersen qu'on s'empressait de se rendre à ce qu'il demandait qu'on défendrait expressément à Charles de se rien permettre qui pii déplaire à madame Blumenthal. U reçut en effet l'ordre de ne plus se présenter chez elle.

M. de Fersen n'eût pas écrit s'il ne se fut flatté de réussir , et tout devait le lui faire croire. Le lésultaf de sa démarche l'irrita d'autaut , qu'il était plus loin de s'y attendre. Il enjoignit a sa sœur de rompre sans délai avec le jeune P'elshcim, et celte dame lui interdit sa maison.

Tout autre que Felsheim eût cédé à tant de difficultés réunies : il se roiilit contre les barrières qu'on lui opposait, et jl jura de les franchir. 11 respecta l'asile de madame Blumenthal ; dès ce moment il cessa de la voir : mais son courage lui présenti des ressources, et l'espérance les muiliuiiit. li pouvait gagner sa mèrej il serait toujours le maître de

LES BARONS DE FELSHEIM

solliciter l'ciilremise du roi : le temps enfin amènerait sa mnjorité. Il ne s'occii|):i alors qu'à conserver la teiiiiressc de li.iltidc. Il craignnit que l'allronl qu'elle avait reçu n'influât sur ses sentiments : qu'il était loin de rendre à ce coeur, toujours plein de lui, la justice qu'il méritait 1 L'aimable enfant tremblait , de son côté, que Cliarles , découragé par tant de traverses, ne se refroidit bientôt et ne finît par l'oublier. Ues objets nouveaux qui s'empresseraient de lui plaire, <ies jouissances faciles devaient le détacher d'une jeune fille qui n'avait iiour elle que «on extrême sensibilité. Elle pleurait en faisant ces réflexions, et ces réfleiious, ces larmes solitaires, la préparaient à tout faire pour son amant.

Charles s'était attaché par quelques cadeaux la marchande de modes qui, quelques mois auparavant, avait facilité leur correspondance: cette femme et Brandi étaient les seuls au monde qui s'intéressassent à leurs amours. Tous les matins le hussard, touché des chagrins de son jeune ami , déposait tristement une lettre sur le comptoir et .s'en retournait iilus tristement encore sans la réponse, qu'il attendait tous les jours et qui ne venait point. Ce n'est pas que ce moyen eût échappé à It.iltide; mais elle craignait la surveillance de sa mère, elle redoutait surtout la vivacité du jeune Blumenthal. Il était trop raisonnable pour s'en prendre à Charles des procédés oflVnsants de sa famille; mais il partageait le ressentiment de la sienne, et il avait déclaré à sa sœur qu'il en viendrait à un éclat avec iM. de FelsheJm si elle conservait la moindre relation avec lui. Elle était seule, sans consolation, sans espoir. Elle n'avait encore osé ni écrire, ni sortir sans sa mère. Certain pressentiment lui disait néanmoins d'aller chez la marchande de modes. Elle se flattait d'y trouver des lettres de Charles, elle sentait le besoin qu'il avait des siennes : mais comment faire?

Elle résista quelques jours ; mais peut on à seize ans combattre sans cesse? La prudence la retenait, l'amour seul fut écouté. Elle épia un moment favorable, et à la hâte elle griffonna quelques lignes, peu de mots, mais que de choses! Elle était comme la feuille qui s'agite au moindre vent; elle s'arrêtait, elle courait à la porte de sa chambre, elle passait sa charmante petite figure, elle revenait sur la pointe du pied, elle se remettait à son secrétaire. Le bruit de sa robe, uu coup d'aile de son franc moineau, un mouvement de son fidèle Pyrame, tout la faisait frisonner; elle abrège... « Enfin je t'adore et t'adorerai toujours. " Elle termine sort billet et son supplice; les cordons du corset de basin se détachent, et c'est entre deux boules d'ivoire qui commencent à se prononcer qu'on dépose l'objet de tant d'inquiétudes. Heureux corset 1 tu cachas à Spandaw les secrets de l'amour , dérobe-les encore à tous les yeux.

Il fallait un prétexte pour aller chez la marchande, et il n'était pas difficile d'en trouver : une jeune demoiselle a toujours besoin d'un ruban , d'un bonnet ; mais il fallait en parler à sa mère avec ce ton indifl'érent et froid qui écarte le soupçon , et cela n'est pas si aisé. Elle rougit, elle balbutia. Madame Blumenthal crut démêler quelque intention : elle résolut d'accompagner sa fille.

B.iltide aimait tendrement sa mère, mais elle la suivait d'un petit air boudeur qui fut encore remarqué et qui rendit la surveillance plus active. Madame Blumenthal regardait k droite, à gauche, et ne vil personne de suspect. Enfin on arriva chez la marchande sans s'être dit quatre mots. •

Celle-ci, femme adroite et intelligente, charge son comptoir de chiffons. Pendant que la mère et la fille retournent tout et mettent de côté ce qui leur convient, une fille de boutique, qui promettait, roulait quelques aunes de ruban rose autour des lettres de Charles , qu'on avait provisoiremeiil déposées dans un carton. Elle fait un signe à Bjllide cl glisse le ruban avec les autres emplettes. Madame Blumenthal dit qu'on n'a pas choisi de ruban rose, qu'on n'en a pas besoin, qu'on n'eti veut pas; la marchande est obligée de retirer le précieux rouleau ; la fille de boutique plaisante sur son étourderie, Baltide se mord les lèvres, et pour cette fois la prévoyance de sa mère se trouve en défaut.

Ces dames sortent, et, selon toute apparence, Baltide rapportera son billet , et les lettres de son amant resteront chez la marchande ; mais on a un éventail, et ce meuble-là sert à tant de choses!

— Ah! mon Dieu! s'écria Baltide à quinze pas de la boutique, j'ai oublié!... — Quoi? ma fille. Baltide court, sans en dire davantage; elle revient en quatre secondes, l'éventail à la main, les lettres de Charles dans sa poche, et son billet est déjà dans le carton.

Jusque- là tout allait bien ; mais la jeune personne n'avait pas pris garde que l'épingle qui tenaille ruban rose s'était détachée, et le bout perfide du ruban sortait parla fente de sa poche! Malheureuse Baltide! ta mère l'a aperçu, et tu ne le soupçonnes point! tu te flattes en vain d'un instant de bonheur !

Madame Blumenthal monta à son appartement et dit à sa fille de la suivre. Là elle lui reprocha sévèrement de tromper sa confiance. Baltide, interdite, veut cependant s'excuser, et mentir ! Sa mère indignée lui reproche plus durement encore sa dissimulation , et lui ordonne de tirer de sa poche le paquet de ruban rose. Baltide n'a pis la force d'obéir. Madame Biiwnenthal s'avance ; la tendre et innocente fille est dépouillée de son trésor. Elle se couvre le visage de ses deux mains, et sort pour cacher sa honte et sa douleur.

La marchande fut aussitôt mandée. Elle protesta n'avoir aucune con

naissance de ce qui se passait; elle rejeta tout sur sa fille de boutique; elle promit de la renvoyer, et elie la renvoya en effet; mais elle l'adressa au premier magasin de modes de Breslaw, où elle arriva avec une bourse assez bien fournie, que le jeune baron eut soin de lui faire tenir.

Madame Blumenthal lut ensuite les lettres qu'elle avait saisies. Elle n'y trouva que l'amour pur et innocent, et elle se rassura sur le passé ; mais elle n'était jias sans alarmes pour l'avenir. On abandonna les appartements qui donnaient sur la rue, et on en brouilla les serrures; Baltide fut gardée à vue; ou lui ôta tous les moyens d'écrire ; elle ne sortit presque plus; et si sa mère permettait qu'elle se rendît quelquefois aux instances de ses jeunes amies, à qui des refus réitérés auraient Jiu donner des soupçons, elle ne la quittait pas un instant. C'est auprès d'elle qu'il fallait que Baltide s'assît, c'est de quelque ouvrage de main qu'elle devait sans cesse s'occuper; les mots à l'oreille étaient sévèrement interdits. Ce furent ces précautions mêmes (|ui causèrent les malheurs dont les deux familles furent bientôt accablées.

Baltide soulTiait cruellement; Charles se désolait et évitait les maisons qu'elle fréquentait, de peur de rendre sa position plus pénible; il n'osait s'ouvrir au jeune Blumenthal , qui le voyait peu, et lui marquait cette froideur qui inspire l'éloignement; la marchande était devenue inutile depuis que Baltide ne sortait plus ; Brandi fumait quelquefois sa pipe en se promenant dans la rue qu'habitait madame Blumenthal , et perdait son temps et ses espérances. Nos amants, dans la même petite ville, étaient isolés l'un de l'autre, comme s'ils eussent été séparés par les mers.

Pendant que ces incidents se succédaient , plusieurs régiments s'organisaient à Lignitz. Celui auquel Charles était attaché se distinguait par la précision des manœuvres, la belle tenue et la bonne conduite : le jeune major l'avait formé. 11 s'était fait aimer de ses soldats eu tempérant ce que la discipline a d'austère par l'affabilité qui la fait supporter. Il se flattait avec raison que le roi distinguerait ce régiment, et lui tiendrait compte de ses travaux et de ses succès : c'est à la tête de sa troupe qu'il oubliait quelquefois les peines de l'amour.

On était au mois d'avril ; encore quelques semaines et ces différentes masses allaient s'ébranler. Le comte de Colberg, colonel du baron , arriva à Lignitz peu de jours après que madame Blumenthal eut rompu. toute communication entre sa fille et son amant. Il voulut voir son régiment sous les armes; Fclsheim commanda l'exercice, et les félicitations de son chef furent le premier fruit de ses soins.

Le comte de Colberg était un homme de quarante ans, d'une belle taille, d'une figure noble, inflexible sur tout ce qui avait rapport au service , d'un commerce aimable dans la société, immensément riche, généreux jusqu'à la prodigalité, et bien convaincu de son mérite.

Il se fit présenter dans les meilleures maisons de la viUe. Madame Blumenthal fut celle qu'il vit la première, et qui parut lui plaire davantage , et chez qui il revint de préférence. Il avait entrevu Baltide , et on ne la voyait pas sans chercher à la revoir.

C'est à cela seulement que se bornaient alors les désirs du baron. Un instant avec Baltide, même en présence de sa mère, eût comblé tous ses vœux. Il était assez bien avec son colonel pour lui ouvrir son cœur et lui demander ses bons offices auprès de madame Blumenthal. Il pouvait croire que le ressentiment qu'elle affectait n'était pas sincère, qu'il céderait à la première démarche que ferait enfin sa famille; que les sollicitations d'un officier supérieur préviendraient ce moment et adouciraient son sort. Il fut retenu quelques jours par la crainte de se mettre plus mal dans l'esprit de cette dame, en confiant à un étranger ce que personne ne savait encore à Lignitz. L'amour malheureux l'emporta enfin sur de vaines considérations ; mais lorsqu'il voidut s'expliquer avec son colonel, il n'était déjà plus temps.

Il entra chez lui assez embarrassé sur la manière dont il s'y prendrait pour le faire entrer dans ses vues; M. de Colberg lui-même le reçut avec une sorte d'embarras. Tous deux voulaient parler ; mais, dans certains cas, le difficile c'est de commencer. Le comte demanda enfin à Charles s'il n'avait jamais été chez madame Blumenthal. — .l'y ai été souvent. — Ah! tant mieux!... Sa fille est jolie. — Charmante.

— Un esprit naïf... — Mais plein de grâces. — Peu de fortune. — Qu'importe? — C'est ce que je pense. Mon ami, au métier que nous faisons, on n'est pas sûr du lendemain ; il faut se hâter d'être heureux, lorsqu'on n'a qu'un moment à l'être. — Que voulez-vous dire, monsieur le comte? — Mon cher baron, j'attends de vous un service de quelque importance. J'aime mademoiselle Blumenthal (Charles pâlit; et le colonel eût parlé deux heures qu'il ne l'eût pas interrompu). J'aime mademoiselle Blumenthal; on plaît encore à mon âge, quand on joint à un physique heureux les avantages du rang et de la fortune; d'ailleurs une jeune personne bien née ne sait qu'obéir à ses parents; mais il est des démarches qu'on ne fait pas soi-même sans une sorte de répugnance. J'ai besoin de quelqu'un qui se charge de pressentir madame Blumenthal, et j'ai jeté les yeux sur vous. Vous ferez cela pour moi, n'est-il pas vrai? Charles, Uerré par cette confidence, irrésolu, muet, se fit répéter plusieurs fois la même question. Forcé enfin de répondre et incapable de di.'.sirauler, il déclara franchement ce qui s'était passé entre lui, madame Blumenthal, sa fille et madame Wei-ner.

— Mon cher baron, reprit le comlc en souriant, j'espère que uotra rivalité n'aura pas de suites fâcheuses. Ecoutez-moi : si vos parents el i

LES RAROWS OF, FELSIIEIM.

et

ciMU de R.iltiili- ilonniiii'nl lf<î nv ins \ ci\t'- union , je nii" rdiriTii» «ans pLiiiilcs, Siins innrniiin- ; inuttt-inoi. l'iiiM|ii il ii'i si \>ii H'S-il'Ii- que U-i <lcii\ rainilli-s se r i|>|>rorlu'iit , qu'il l'^•^l iiieii moins «iicor.- qu'uni' ('ininisillf •■iissi inti'rrss.iiile ri'ste lill>' ; qu'il fiul t-nliii que i|ui- i|ii'iiii I r(ioii-i', il doit vous èlre i'g>l qii«' <'e soit moi ou un ^'nlre. — Monii-ur li: comte, je ne crois pus qu'elle consenlel... — Une jenne périme est toujours soumise, je vous l'.ii ilejii dit ; au reste, nous ver- 1 .'US. Jusque-la ou s'<''!<it renfernu' il.ins les liorues de la di'cence; mais des riv.iui les frantliissent proroplenienl. Li conversation prit une antre tournure. Le comte y mit ilu persillade, (Charles de l'rmportemeiil; des eipressions dures lui échappèrent, et son colonel l'envoya aux arrêts.

Cliarles ne s'était pas encore trouvé dans une position aussi ■•fWigeanle. Il s'était désespéré lorsqu'on le sépara de Bllidc, et cependant il savait qu'elle ne vivait que pour lui, et la certitude d èlre aimé rendait son mallieur supportable. IN'oii-seulement il ne la reverrait plus, mais elle allait, selon les apparences, passer dans les bras d'un autre, et cette idée le jetait dans des accès de fureur.

Il avait promis à madame Ituimenthal de ne s'adresserait roi que de «on aveu ; mais ce moyen était l'unique qui lui rolài , il pouvait réussir, et ce n'éliit p-s le moment de se piquer d'une fausse délicatesse. Il écrivit donc à Frédéric, et fit sa lettre aussi courte que lui permit la surabondance d'itlées qui s'accumulaient dans sa tète (il savait que le prince n'aimait pas les longues phrases). Il l'instruisail de la mésintelligence des deux familles, îles causes qui l'avaient produite; il se plaignait de la conduite peu généreuse de son colonel, et il finissait en protestant qu'il se ferait tuer à la première occasion si Sa Majesté n'arrani'.eait pas tout cela.

L'infortuné jeune homme attendait avec l'impatience d'un amant l'effet que pio luirait sa lettre. Dn officier entre, et lui saute au cou : c'était Tliéodore. Il arrivait à petites journées du fond des Etats de lirandehourg, et venait prendre une compagnie clans un des régiments de Li|;nit7. Il ignorait que Charles y fût; ntais il avaitrencontré Itrandt, et le brave homme lui avait tout conté, lliéodore était accouru. ' Charles oublia qu'il lui avait donné le goût du jeu et des filles, qu'il lui devait sa retraite de Spandaw , il ne vit que les services qu'il pouvait lui rendre alor?. Il le pressa de s'introduire chez madame B iimenihal et d'engaser B<llide à une résistance opiniâtre. Théodore se prêia à ce qu'on attenilait île lui avec la facilité dont on le cunnaît capatde. Oler à une mère l'autorité que la nature lui a donnée sur sa fille était pour lui une véritable jouissance : il n'y a que les imbéciles qui aiment l'ordre et qui connaissent îles devoirs. Il fut arrêté entre les dcni amis qu'ils n'Hiiraiont pas l'air de se connaître, de peur de rendre Théoilore suspect. BranHtful nommé intermédiaire, et devjit s'eulendre alternativement avec ces deux messieurs.

Le comte de (olberg, brouillé avec Charles, avait fait ce que tout autre eût fait comme lui. Il s'était adressé a nn ofluier plus complaisant, ft qui , n ayant aucun intérêt ilans celte alfaire, saisit avec empressement l'occasion de se mettre bien dans l'esiirit de son colonel. Il fut trouver madame Blumenlhd; il l'instruisit dt s desseins honorables du comte, fit nn grand étalage de ses qualités, loua son désiiitcrcsseineiit, et vanla son alliance. Il se tut quand il n'eut plus rien a dire, et attendit humblement la réponse qu'il devait rendre littéralement à son colonel.

M .dame Blumenthal éprouvait depuis quelque temps la difliciillé et le dcvjoùl de garder une fille qui aime. Elle n'avait jamais été fort éprise île feu son époux, et n'en avait pas moins été heureuse. Eilc eriil qu'un prompt établissement, en la déchargeant d'un fank-aii incnmmole, distrairait Biltide d'une passion dangereuse. Elle se llilla que le devoir ramènerait enfin à son époux un cœur qui avait besoin d'.iinicr : elle recul donc les ouvertures de l'oflicier avec une politesse aflVctiieuse , et le jour même, elle présenta !e comte à sa fille, comme un homme qu'elle autorisait à prétendre à sa main.

Baltiile ne trouva pas un mot , pas un geste qui exprimât ce qui se passait dans son cceur, déchiré par l'amour et coinbatlu par le respect filial. Li têle baissée, l'reil fixe, les genoux tremblants, el'e était prèle à défaillir. Sa mère courut a elle, elle la reçut dans ses bras. Le comte, qui s'estimait ii'finiment, dit à madame liiumenthal qu'il s'était attendu à quelque résistance, et qu'il ne s'en effrayait point; que le mérite qu'on voulait bien lui .iccorder , ses égards soutenus, le luxe, les plaiiirs, effaceraient bientôt jusqu'au souvenir d'une fantaisie d'enfance. — Jamais, jamais, je ne l'oublierai I du Baltide d'une voix étouffée, et elle s'évanouit.

La scène est trop forte. Madame Blumenthal pria le comte de se retirer, secourut sa fille, et lui laissa le temps de se remeit e. Elle employa a ors lis pins douces caresses. Elle lapp'la les sujets de plainte que lui avait donnés madame Werner; enfin elle conjura sa fille de ue pas l'alil :;cr par une résistance qui abrégerait sa carrière.

La jiu'ic personne cl il timide, et par conséquent docile. Elle n'osa se prononcer neltcment : elle employa les amies de la faiblesse, les supplie tioni et les larmes. .Madame Bumenthil étiit mère: elle ne vil pas sa fi le à ses pieds Sins une forte émotion. Elle se sentit touchée, elle s'attendrit, elle allait céder peut-être, lorsque son hU entra.

li avait rencontré le coIomI, et il revenait irrité de ce qu'il appelait les Duuvris procédés de sa sreur. Il lui rcprocln de sacrifier à unt

obllinalinn ridicule le repos de s» mère, l'avancement de sa famille, el «on propre bonheur. Il prolesta que si elle ne se rend ait, il s'en |irendrait a railleur de tous ces troiildes , et qu'il ferait repentir M. de l'els!>eini des i-liaijrins qu'il répuidait sur toute sa maison.

Billide avait a peu pies gaj;iié sa mère; elle essaya de llrcliir non frère. Le jeune liunitne ne répondit qu'en prenant ses arinis. Ivle ne put soutenir l'idée d'un frère et d'un amant s'enlr'égorgeant pour elle. Elle prononçi d'une voix éteinte ce mot terrible : Je con.vens, et elle tomba encore sans connaissance sur le parquet.

Voilà iiii en étaient les choses lorsque Théodore »e fit présenter rhex madame lliiinienlh >l. Il lui ren lit quelques vigiles sans pouvoir approcher Bdtide. Elle ne quittait plus son appartement, où M. de t^olberg seul était admis; et lorsque sa mère recevait du monde, son fière l'obsédait sous le prétexte honnête île lui tenir coinp'guie.

("ependanl le funeste mariage était fixé à la tin delà semaine : Il ne restait plus que cinq jours. Fclsheim , toujours aux arrêts, ne pouvait rien, mais Tlicodore agi^siit. Il se rendit chez lui au milieu de la nuit, el lui déclara qu'il n était plus temps de soupirer, de se plaindre, qu'il fallait en venir aux grandes mesures, el qu il n'y avait plus iiii instant a perdre. Il ajouta qu'il allait se loger d< n.i une maison adossée a celle de madame Blumriilhal , en occuper tout le haut, percer le mur mitoyen, enlever Ballide, la reiiieltre il Brandi, et la faire conduire che» son ami Kridberg, qui, ennemi juré du despotisme royal, devait hair aussi l'abus de l'autorité maternelle.

Charles était disposé à disputer sa maîtresse à son rival par tous les moyens possibles : cependant le projet d'un rapt lui ré|iiigna. — .Si elle y consent, repondit lliéodore, que t'importriit ses parents? Est-il possible d'ailleurs qu'ils te la retusenl quand celte escapade sera publique ? Ta mère pourra -t-elle t'empêcher de rendre l'honneur a un: fille de ce rang? — .Mais j'ai écrit au roi : el peut-être... — T'imagines-tu que le roi se mêlera de tes amourettes ? el, en le supposant, agira-l-il av.'C assez de célérité pour jirevenir ton colonel? Tu peux deaitnn l'assurer delà maiiresse : eulèveras-iu, dans quatre jours, l'épouse de ton chef? Te flatles-tu qu'elle s'y |>rêle quand elle sera engagée? U'ailleun, que gagnt ras tu à cel.i ? Tu le rendras odieux à toute l'armée ; les lois s'armeront contre toi ; tu seras obligé de (uir, de p.sser avec ta bellt dans une terre étrangère, sans état, sans ressource; cela n'a pas le sens commun. Il faut l'avoir demain, ou l'.ibindoiiner pour jamas à un autre... Ton choix est fait; je lis dans les yeux. Bonsoir, mon uni : deiu in matin je ni'etabiis dans la maison dont je l'ai parlé, et j'espère employer iililenienl la journée.

l'ietiéric avait pris aux chagrins de Charles un intérêt beaucoup plut fort que le jt une homme n'eût osé l'espérer. Il était h un degré de f.veur 11 1 , que rien de ce qui le toiich.il ne paraissait indifférent au roi. 11 écrivit auSsitûl à M. de Coiberg.

(I MoNSIEl>R LE COMTE,

• Un colonel punit son inférieur qu' manque au service, mais je ne connais aucun article du i od>- militaire qui l'autorise .i mettre sou rival en prison. Vous ferez sortir le baron de l'elshcini. «

Il fit venir le général Fersen , et lui dit sans détour qu'on le désobligerait eu mariant sa nièce a lO'it autre q l'i Charles. *l. de Fersen rendit compte au roi de la démarche qu'il avait faite auprès de M'erner, et de la manière désobligeante dont il y avait répondu. — J'écrirai à Stav.-now, lui dit Frédéric. Vous écrirez à votre sœur de rompre surle-champ avec Coiberg. ,1e ne veux pis que mon jeune major soit tourmenté plus longtemps. Ils s'entretinrent ensuite une partie du jour ih-i opérations arrèiéis pour l'ouverlure de la campagne. Le général se retira tard. Le courrier était parti. La p'iste de Brlin à Lignitz ne' pan que de deux jours l'un : la lettre de M. de Fersen ne fut rendue à madame Blumenthal que quarante-huit heures après celle du r,ii au comte de Coiberg.

Werner reçut en même temps une invitation qui équivalait à un ordre. Frédéric, qui voulait foitcmenl, et qui ?giss.ii à la minuU", lui mandait que c'était avec son agrément que Charles avait recherché mademoiselle Blinienthal, qu'il desir.iit que oc mariige se fit < la fin de la campajMie prochaine, el qu'il lui s.iur. il gré de se rapprocher sans délai du comte de Fersen et de madame B umenthal.

VVcrner et sa femme pouvaient encore se faire un mérite de I. iir prompte obéissance : ils voulurentau mc/iiisavoir celui-ià. Uesexcu.es honnêtes, .les protestitions altectueuses, 1 < demande positive de la m ila de Baltide, furent adressées à une famille qu'on avait d'abord did lignée. La fé icilé des jeunes amants par.àssiit assurée. Deux j'iurs encore, et les ohat. des étaient levés. La précipitation de Théodore les replongea dans 1rs plus affreuses calamités.

Le comte de Coiberg avait jugé, d'.iprès le style du roi, que SOQ major et il un homme a niéii iger. Le jour même où Théodore >e lug-a près de madame B unienlual, il fut lu-même lever les arrêts; il cberclia à se réconcilier de bonne foi avec le baron ; mais il ne dit r.en de B.llide , et c'est là que Chanes l'atlendait. 11 conçut de sou silence qu'il persistait dans son dessein : il dissimula , et profila de sa Ibi-rté pour exécuter le sien.

Des habits d'ho nme furent prépirés pour la demoiselle, une voiture et deux bons chevaux envoyés ilans le faubourg ; B'andt recuises instruction;, et s'sbl'gea . rur sa lôle , à couduire H.illide parlo'it ou il

LES BARONS DE FELSHEIM

pbirait )t son c\\eT baron; Ilanti devnit courir en avant, et (iréparcr dc.i rel:iis : M. Friilbery se cliargi'rail (lu rt'Sle.

Priitlaiit que Charles fais.at &es (ii^positions , Tli^odorc t availlait sans relAohc, il délacliait à ]ii'lit bruit le ciment qui liait 1rs pierres. I.a première levi?e , les autres n'oppo^èIenl ])lus de ri'sitance, et vers les quatre heures du soir, il y avait au mur qui sépjrail hs deux greniers un trou par lequel un houinie pouvait passer avec facilili^. Les (jravois riaient raniassi^s et caches dans deux mannes d'osier qui paraissaient n'avoir pas servi ilepuis loni^temps, et «ïl'e tout à fait oublii'es. 1,'ouverture du côli' de madame B umenthal fut masquée avec des futailles vides, et de celui de Théodore par les mannes qui renfermaient les débris de la muraille.

Dis que Charles eut cessé d'agir, il pensa aux dangers dans lesquels il allait s'engager. Mille circonstances imprévues pouvaient faire manquer l'entreprise : le succès même l'eiposjit. Il était iuipossihle qu'on ne le crût p;is l'auteur de l'évasion de liallide , et comment oser se présenter devant son colonel ? comment soutenir les reproches d'une mère dont il ne se rappelait alors que les marques de la plus sincère tendresse ? Mais quand il se représentait son rival heureux, la possibilité de l'être lui-même, les scrupules s'éteignaient, ses craintes lui semblaient une faiblesse ; l'amour aveugle et furieux obscurcit sa raison : Baltide ou la mort , il ne vit plus que cela.

D.cidé à poursuivre, une inquiétude d'une autre espèce le tourmentait encore. IMlide se livrerait-elle à lui? abandonnerait-elle sa mère? mépriserait-elle les bienséances? oulilierail-elle la modestie pour n'écouter que son amour? Il était incapable de la contraiudre, et le lieu, l'heure ne le permettaient pas. Et si elle résistait ?

La nuit vint pendant qu'il était en proie à tous les mouvements opposés qui peuvent bourreler le coeur humain. Théodore le joignit et l'amena dans son appartement, où Brandt les attendait. Les habits destinés à Baltide étaient là ; llnntz était déjà dans le faubourg, oii il vcilldil sur le postillon et la voiture.

On arrêta que Charles, qui avait vécu familièrement chez madame Dlumenlhal , s'introduirait dans la maison , qu'il connaissait parfaitement ; que Théodore le suivrait et s'arrêterait sur l'escalier, où il se tiendrait prêt à tout événement, et que Brandt, dont on connaissait la mauvaise tête, resterait où il était jusqu'à nouvel ordre.

Minuit sonna, et Cliirles tremblant marcha à sa perte. Les pieds nus, l'oeil hagard, le sein palpitant, il franchit le mur au delà dcquel il violait déjà l'asile de l'innocence , la sécurité d'une mère , des droits qu'on n'enfreint nulle part sans s'exposer au supplice. Egaré, incertain, il cherche , il avance. La fatalité qui le poursuit le pousse à la porte qui devait être sacrée pour lui ; il ouvre, il entre, il approche du lit que fuyait le sommeil, et que Biltide arrosait de ses larmes : il appelle à voix basse. La surprise, la joie , la terreur ne permettent pas qu'on lui réponde. Il trouve, il presse, il couvre de baisers une main qu'on lui abandonne. L'obscurité, le silence, la force de l'âge, tout ajoute à son délire. L'ivresse passe de son cœur dans celui de B dlide ; elle ne pense pas à se défendre, le dernier attentat est commis, ils se repentent tous deux , il est trop tard.

Il attesta vainement le ciel de la pureté de ses intentions, il la pressa inutilement de le suivre : ce moment était tout entier au remords, et Baltide rejeta avec horreur la proposition d'un second crime ; elle l'accusa de celui qu'elle venait de commettre, elle le rejeta tout entier sur lui, elle le repoussa loin d'elle, elle le maudit. Théodore, qui sait combien les minutes sont précieuses, descend et arrive, guidé par les sanglots étouffés, par les accents du désespoir. Malheureux jeune bomme, si tu entraînas ton ami dans le précipice, ta présence du moins lui sauvera la vie.

Le comte de Colberg avait donné à souper au jeune Blumenthal. On avait passé les bornes de la sobriété ; et lorsqu'on quitta la table , les têtes étaient échauflées. Le colonel reconduisit son convive , et celui-ci l'invita à entrer. Le bruit qu'on faisait au-dessus d'eux fixa leur attention. Blumenthal crut que .sa soeur incommodée avait besoin de secours. Il allume des flambeaux, il monte; le désordre de la victime ne lui permet plus de douter ; la présence de Felslieim achève de le convaincre ; il avait son épée : le baron était sans armes.

IJéja le fer est levé sur sa poitrine. Théodore se précipite, il est en gr.rde ; il faut que Blumenthal passe sur son corps pour arriver à sou ami. Le tumulte , les cris attirent le colonel. La mer éveillée en sursaut s'élance de son lit; elle accourt, elle entre chez sa fille , ses sens se glacent, elle tombe entre son fils et Théodore en invoquant leur pitié.

Bumenihal et Colberg ne voient dans le major qu'un lâche ravisseur qui ne mérite pas qu'on suive avec lui les lois de l'honneur. Tous deux :itt:<quent et pressent Théodore, qui le couvre. Il peut à peine i>arer les coups multipliés qu'on lui porte. Il ne lui reste qu'un moyen de salut ; il fait une volte , il soulève la mère inanimée , il la présente au fer des assaillants : Blumenthal et Colberg s'arrêtent ; Brandt paraît le sabre à la main.

Etonné de ne pas revoir les deux jeunes geos, redoutant les hasards de Cette nuit dangereuse, il s'était glissé dans les ténèbres, et bientôt le cliquetis des armes lui avait indiqué la route qu'il devait suivre. Il »e range à côté de Charles, qui, indigné de voir ses amis prudigaer leur vie pour une cause qui leur est étrangère , saisit le puigact du hus-

sard , lui arrache son sabre et se inet en ligne avec Théodore. Celui-ci jetie madame Blumenthal dans les bras du bonhomme, et le combat recommence avec fureur. Le baron a en tête le frère de sa maîin sse, il ménage le sang de B dlide ; mais Blumenthal furieux s'abandonne , il fond tête baissée sur sou adversaire, il se perce lui-même de pari en part. Colberg, désarmé ])ar Théodore , demande et obtient la vie en promettant sur son honneur de ne pas donner de suite à cette affaire.

Charles s'arrête à l'instant où Blumenthal tombe. Il jette son sabre sanglant , il sort en détournant lu vue, il se trouve dans une rue qu'il ne reconnaît point, il avance, il court, poursuivi par l'image de Blumenthal mourant. Il est sorti de la ville, il erre dans la campagne et ne s'en aperçoit pas. Une forêt se présente, il s'y enfonce, il y tombe de lassitude et de douleur. Le soleil reparaît ; il vient rendre la vie à la nature et ne peut le ranimer. Il aperçoit un enfoncement sons une roche, il s'y traîne; il cherche les ténèbres, il lui semble qu'elles le déroberont à lui-même.

Jeunes gens, qui de vous réunit autant d'avantages que Chirles? qui de vous est plus que lui incapable d'un forfait? Réfléchi-sez et trembli z. Aujourd'hui peut-être une passion que vous croyez iunticeiite vous portera aux mêmes excès.

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