XII. — Conclusion
Théodore et Brandt se retirèrent sans que le comte de Colberg pensât à les poursuivre. Il avait promis, et d'ailleurs tous ses soins s'étaient tournés vers la malheureuse famille. Sans doute il ne pensait plus à s'unir à elle après l'événement dont il avait été témoin ; mais l'Iuimanité , que la dissipation n'éteint jamais entièrement et qu'une telle cata3lro])he ne manque pas de réveiller, fit de ce seigneur un homme nouveau. Il se partagea entre les trois infortunés , qui avaient également besoin de secours. Le jeune homme était près d'expirer; les deux femmes étaient dans un état déplorable , Colberg seul suffit à tout.
Lorsque les dames furent tout à fait revenues à elles, il aiJa à les habiller, et ce fut alors seulement qu'on éveilla lesdomesliques. Ou leur dit que leur jeune maître s'élait battu sur les remparts , que M. de Colberg l'avait rencontré . l'avait fait reporter chez lui , et on les envoya appeler les cliirurgiens. Ils examinèrent la blessure , et madame Blumenthal et Baltide, plus mortes que vives, attendirent ce qu'ils allaient prononcer Ils décidèrent que le blessé ne passerait pas la journée. Cet arrêt
jeta la jeune personne dans un état eliVayant ; sa douleur, son délire étaient au comble : sa mère trembla qu'un même coup ne lui enlevât ses deux enfants. Elle priait le ciel de lui conserver Baltide, et elle la croyait complice de l'attentat de Felsheim : peut-on cesser d'être mère?
Le pronostic des chirurgiens ne se vérifia que trop. Après plusieurs alternatives de bien et de mal , Blumenthal eut un moment de connaissance. Sa mère espéra et fit sortir tous ceux qui étaient présents , dans la crainte qu'il ne divulguât ce qu'on voulait ensevelir à jamais. Il ne dit que quelques mots entrecoupés ; il donna à entendre que sa sœur avait été surprise par son amant, et qu'elle était innocente. Il déclara positivement que Charles, dans le combat n'avait cherché qu'à le ménager ; que lui-même avait été au-devant du coup. 11 demanda grâce pour Ballide , et il expira en pardonnant au baron.
Comment peindre la désolation de la mère et de la sœur? Il semblait impossible au destin de les rendre plus à plaindre , et de nouveaux coups frapperont encore les victimes. Au moment de l'inhumation , madame Blumenthal reçoit les lettres de MM. Werner et Fersen. Elle apprend que le roi lui-même a prononcé le bonheur de Baltide, et le sang de son frère s'élève entre elle et son amant. Jamais elle ne peut être à celui qui l'a abusée ; elle a perdu sans retour l'honneur et le repos. Elle cache soigneusement à sa fille ces dispositions qui ajouteraient à ses maux. Les siens s'accroissent, elle en gémit ; mais elle gémit seule , et le poids qu'elle ne partage point lui parait moins accablant.
Le même courrier avait apporté au comte de Colberg et aux autres colonels l'ordre de partir dans les vingt-quatre heures avec leurs régiments , et de filer sur Liébaw , où se formait une des colonnes qui devaient pénétrer en Bohême. La générale bat le lendemain dans tous Us quartiers de la ville; les différents corp. sont en bataille sur la pl.Kc et dans les principales rues ; chacun est à son poste : le inajor Felshemi seul manque au sien. Colberg, magnanime depuis qu'il a cessé de jintendre à Baltide, va trouver Théodore à la tête de sa compagnie. — Oublions, lui dit-il, ce qui s'est passé entre nous, et ne pensons qu'à votre ami. Dans un quart d'heure les troupes se mettent en marche, et il n'a pas paru encore. — Nous ne l'avons pas vu depuis cette nuit malheureuse. Je l'ai cherché par toute la ville; son vieux hussard et ses gens courent maintenant la campagne , on le trouvera sans doute : par grâce, ne précipitez rien. — Je me tairai , monsieur, aussi longtemps que mon devoir me le permettra : je ne sais pas accabler les malheureux.
Les régiments sont sur la route de Liébaw, et Charles ne s'est point présenté ; ils arrivent le troisième jour, et il n'a pas rejoint. Le colonel pouvait se perilre en gardant plus longtemps le silence : il fit son rapport au prince de Dessau. L'intérêt qu;; le jeune homme inspirait à la cour et à l'armée était tel, que leprii.ce lui-môme résolut d'atten cident impré
dre un jour ou deux avant de prendre auc u e mesure : un inimprévu le mit dans la nécessité de dénoncer l'infortuné major«
Li;s UARo^.s uk Fi;Lsiii:i>f.
Une division nirichioniu" sVl.iit avaiici-f |ioiir couvrir l'r..(;Fif. Le g#ii.'r I • Il liu, qui la comiiiuntl lit, d»^l iclia unr- forte av.mt fjarilc pour ol)scrvir k's Prussiens , et li's CDipt^oluT, i>'il t'iait possihie, de pénétrer en Holième. Le comte de Balliijni, (jéiiëral en chef île» forces de Marie-Tlii'rcse, l'Iail resté au centre du pays pour se |»orter oii il serait nécessaire, et s'op\ioser il la jiiiiclinn des trois colonnes prus sieniits. I.'avant-tcarde de Festeliti s'était avancée avei: rapiilité, et occupait les liantes montagnes ipii séparent l.iéliaw et Sclmndaw : le génér.il IVs.sau se décida aussitôt à ilébu^ipier reiinenii. Il oiarclia toute la iiuit, il tourna les niont.i|;nes, et itt.ttpia au point du jour. I.cs Aiitii> liii-ns se défendirent vi|;oureusenieiit; mais les Prussiens eniporlèreDt tous leurs retranclieincnts; le ré|;iineiit formé par Kelshiini fit <les prodiges, et le mallieuniix n'y était pas, Kestclitz, forcé dans ies);orges, se replia sur le corps d'armée, cl le priiici- île Des au entra dans la plaine avec toute sa division.
Il avait à rendre compte au roi de ce premier avantafi^e, et il n'éLiit plus possible de lui cacher la désertion de l'oflicier chéri. Le prinre savait comhieu Frédéric tenait à la discipline, et il craignit de se couiproiiicltre en n'oliser\ant p-- l'S lois milit.iires, et en se hornanl à instriiiiC le moiianpie du di : il assembla donc, avant d'écrire, un conseil de (juerre. Il y exposi rs fait» avec une e\lréiiie modération, il chercli.i nit^me à atténuer la faute ; elle était évidente , et tous les membres du conseil opinèrent à la mort. Le prince jileura en sign;<nt l'arrêt; il pleura en le mettant dans son paquet pour le .soumettre a la ralificalion du roi... Il recominandi le ni.ijoriisa clémence.
Frédéric avait juré de ne jamais pardonner de fautis de cette na- I le. Plus il avait aimé Charles, plus il avait fait pour lui, plus il lui parut coupable. Ce iirince , e\tréiiie en tout, oublia en un inst-mt les qualités militaires et privées qui l'avaient si loui;temp3 séduit, il se livra jk son ressentiment; il ratifia la sentence, et fit eipédier à tous ses cliifs de corps l'ordre de la mettre à exécution à l'instant même cil on trouverait le major.
Ce jeune homme avait fixé l'attention publique pendant la dernière camp.igne. Les journaux avaient célébré ses exploits : ils annoncèrent son jugement. I ignilz, où il avait brillé un moment; Stavenow , oîi ses parents étaient chéris, retentirent de cette triste nouvelle. Raltide et madame Werner le surent des dernières; mais elles l'apprirent enfin. La jeune personne, déjè afl'aililie par une longue suite de revers, ne put soutenir celte nouvelle attrinte. Une lièvre violente la saisit; elle fut sur le point de desrendre dans la tomlie entr'ouverte pour son amant. Sa jeunt sse et les secours de l'art lui rendirent enhn la santé du corps ; mais rien ne put rétablir sa raison aliénée, et si elle en joiiiss<it par intervalles c'était |>our sentir plus vivement son malheur.
.■M.i.t.ime AVerner était dans un état peu différent de celui de Bal-
tide. Heureusement elle ii^norait qu'elle fiit la cause première de ces
tristes événements. Elle ne sivait a quoi attribuer la désertion de son
'i's. Il n'était pas possible de trouver un motif qui la rendît excusable,
lUC il ses propres yeux : elle ne fit pas moins ce qui dépend :it d'elle
I «iiir le sauver. Elle écrivit au roi la lettre la plus forte, la plus soumise, la plus persuasive ; Werner joignit ses supplications aux siennes : Frédéric dédaigna de leur répondre. Elle monta en voiture, et partit
iiir l'armée.
Elle arriva devant Prague au moment même où cette ville ouvrait ses portes, etoii vingt mille hommes qui défendaient la place venaient de se rendre au roi de Prusse : la circonstance paraissait favorable. Elle se jeta en larmes à ses pieds ; elle lui parla avec l'éloquence de l'amour maternel au désespoir. — Laissez-moi, madame, lui répondit le roi. J'ai eu la faiblesse de l'aimer; j'aurai le courage de le punir.
II lui tourna le dos , et il ne fut plus permis à cette dame de l'approcher. Elle revint Ji Stavenow gémir sur le sort d'un fils que son infortune lui rendait plus cher. Elle n'avait pas même la consolation de - voir cil il s'était retiré, et de lui faire passer des secours.
Ce fut alors qiie madame Blumenthal arriva au dernier terme des tulamitis : elle était destinée à passer par tous les degrés de la misère humaine. J^.mais elle n'avait pensé aux suites que pouvait avoir la dernière entrevue de Charles et de Biltidc ; elles se développaient lentement. Des signes quelquefois trompeurs firent d'abord soupçonner la vérité : bientôt un accroissement sensible ne permit plus de douter, i R.iltide fut la seule qui méconnût son état.
Elle résolut de dérober à tous les yeux la honte de sa fille et la sienne. Elle ne songea plus qu'a naliser ses biens, et à chercher un asile contre la malignité et la froide compassion jilus insultante encore. Le rommandant de Glalz avait servi avec son mari ; elle le pria de l'informer si dans les montagnes qui environnent cette ville on ne pouvait acquérir un domaine quelconque. Elle le laissait maître des conditions d'après la connaissance qu'il avait de sa fortune : elle ne lui recommandait que la célérité.
C'est dans ce canton qu'était la terre de M. Fridberg. Il crut devoir profiter de cette occasion pour se liquider eu vendant sa terre, et jouir en paix de rexcéd<:nt du produit, qu'il complaît placer avantageusement. Il se rendit à Gl.itz, oii il trouva quelques propriétaires qui se présentèrent concurremment avec lui,
.Après les informations d'u-age, cet officier jugea fpie la terre de M. Fridberg était ce qui convenait le mieux à madame Blumenthal. Le prix qu'on en demandait n'excédait pas son capital; le bien était
en |iii in r.i|iport, l,i maison rihàtie i< neuf, etli silualion, «preste et solitaire, était !■ Ile qu'on la di'»irait. Le cofnmnndmt m- rendit sur les lieux: il rendit compte a son amie de ce qu'il avait vu. et, courrier par courrier , il reçut ordre de conclure. M. Fridberg traita de son côlé avec l'un dis propriéliire» i|ui s'étaient trouvé» avec lui i Glatz, et le» deui contrat» furent passés en même temp».
Madame Hlumcnihil quitta I ignili sans éclat et un» regret». l'ne même voiture renfiM-mait avec elle la triste B.illiile, la vieille Suzanne et un domestique afli.lé. On ne s'.rrêta il Glatz que le temp» néce»s^iii'c pour prendre des renseignenient» iiidispens.diles , et on arriva avec une sorte de satisfaction au lieu oii on devait vivre et mourir ignorée».
La maison était au bout du vill.ige; elle était gaie et propre. Bien de recherché : c'était l'habitation d'un philosophe. Ijn »pp:irtcment au rez-de-chaussée ouvrait sur un joli parterre fermé par une grille de fer, qui communiquait à un assez beau p.irc rnlniiré de mur» : c'est là qu'on logea Baltide. ICIle jouissait pendant le jour de la promenade du parc; le soir, on fermait la grille; et quand la jeune personne ne reposait pas, elle prenait l'air dans le jardin. On ne voulait pu la contraindre; on laissait les portes ouvertes, et elle ne courait aucun dan- !;cr : on avait comblé le bassin, on avait arraché les treillaces de» i'S|i.iliers.
Indépendamment des domestiques que madame Blumenthal avait .-.uicnés, elle avait pris un jardinier et un valet de cour. La ferme é' lit à vingt toises de la maison. Le fermier, ses gens, et ceux de la propriétaire étaient armés et en assez grand nombre pour éloigner les craintes qu'une dame accoutumée au tumulte des villes pouvait éprouver dans un lieu aussi retiré. Le village était habité par des gens simples à qui on ne put cacher l'éUt de Baltide ; mais on leur fit aisément croire qu'elle était veuve d'un jeune oflicier tué au siège de Prague, et que sa démence était l'effet du ch:igrin qu'elle avait rcbsenli de cette perte.
La jeune personne, pâle, défaite , l'œil éteint, les cheveux en désordre, passait tous les jours et presque toutes les nuits dans le parc OU dans son parterre. Elle errait à l'aventure, indifférente à tous les objets; elle ne reconnaissait personne, la voix même de sa mère ne la frappait plus, elle était silencieuse: et si quelquefois un mot lui échappait, c'était le nom de Felsheim qui se jierdait dans le vague des airs.
Le moment oii elle donna le jour ï un fils sembla apporter quelque changement à sa situation. Ses idées , qu'elle ne communiquait point, parurent se fixer ; son enf.mt l'occupait sans cesse, et c'est à lui seul que se rapportaient ses démarches, ses soins; c'est auprès de lui qu'elle retrouvait son cœur.
Jamais on ne put séparer B.iltide du fruit de ses tristes amours. Le perdait -elle de vue une si'conde , ses traits se décomposaient; elle poussait des cris aigus, elle entrait en fureur. 11 fallait loger la nourrice avec elle, et la barcelonnelle était )dacée entre les deux lits. Elle souriait en effeuillant des roses sur l'innocent qui sommeillait; elle le pressait dans ses bras en appelant son père ; elle pleurait en le voyant au sein de l'étrangère; elle ouvrait son corset, elle cherchait, elle pressait sa gorge, et, convaincue de sa siérilit ', elle laissait tomber sa tête sur ses genoux, et restiit des heures entières dans la même position, l'œil fixe, les bras pendants ; quelquefois elle prenait sou fils et le présentait à sa nourrice.
Revenons au malheureux que nous avons laissé dans le creux d'un rocher , en proie aux remords et délestant son existence.
Il p'ssa une partie du jour dans cet élnt de slupeur et d'accihlement. Ses forces s'épuisaient; le besoin d'aliments se f.isiit sentir , et il avait résolu de ne point le satisfaire : c'est la qu'il voulait finir. Une jeune fille faisait paître ses chèvres dans les environs; elle les suivait en filant au fuseau : elle chantait en m.irchnnt une chanson rustique qu'un jeune paire lui avait apprise. Elle passa devant le rocher. s<s yeux se portèrent dans la cavité : la jeunesse est toujours curieuse. Elle vît Ch.irles, et elle eut peur : l'innocence est toujours craintive. Cependant il était si beau, il paraissait si faible, qu'il n'était pas à croire qu'n lui fît aucun mal. Elle s'approcha en hésitant ; elle lui parla et rougit: Charles souleva sa lêlc et la laissa retomber sans lui répondre. Leiliucr de la jeune fille était dans sa panetière ; elle se mit auprès de l'infortuné : elle tira du pain d'orge et quelques fruits; elle les présenta avec grâce : — Je ne puis vous offrir que cela, mais je vous l'offre de bon creur. Charles lui serra la m.in et repoussa les aliments. — Marg.'z donc, be.iu jeune homme; je vois bien que vous en avez besoin. Assi-e sur ses talons, elle coupait le pain et les fruits par petin morcea-ix, elle les approchait de la bouche de celui qu'elle vou ait rendre a la vie; elle le priait, elle lui souriait: la niture , toujours impérieuse, la seconda ; Charles mangea enfin. Le lait de la chèvre favorite fut tiré dans la corne de son chapeau : on l'in» il i à boire , et il but.
Il était bien naturel de vouloir connaître celui auquel on avait eu le bonheur d'être utile. La jeune fille interrogea Charles. Il tut son nom et sa funeste aventure ; mais il laissa entendre que de fortes raisons l'avaient éloigné de Lignitz , et qu'il n'y retournerait pis qu'il ne se fn» concerté r.vec uti homme de confimce qu'il y avait laissé : il té- Dioicna le plus groiid désir de le voir. — Je ne puis l'aller chercher moi-même j il faudrait laisser mon troupeau, et m^ m^re me battrait
LES BAHONS UK KEI.SII KIM.
ti ce soir il manquail srulrment tin chevreau. Mais, tenez, nous valserons la journée ensemble : «près le soleil lias, vous viendrez avec moi. ^ou> vous donnerons de» u-ufs fr.iis , vous courherez sur la paille fraiclie , et au point du jour mou frère ira a Lig;nilz. 11 vous en coulera quelque rliose, car ma mère est intéressée. Du reste, c'est une bonne femme, elle vous recevra bien.
Cbarles accepta tout el le lendemain le petit paysan partit pour la ville. Le baron lui av.n' bien recommandé de ne p.iiUr à personne de la rencontre que sa aar avait faite; de ne s'ouvrir qu'à Urandt , et surtout de le ramener avec lui.
Le bus-sard .ivait trouvé tout naturel que Charles eût disparu au mumtnt oii li luuenthal tomba, mais il fut étonné de ne pas le voir le lendemain. (^)uille raison le déterminait à se racher? M. de Colberi; avait :>oiennel|rment promis de ne p..s suivre cette affaire : madame et m 'demoiselle Ulumenlbal avaient le plus grand iiilérêt à l'étouffer. Il f II lit trouver le major et l'instniire de l'élat des choses, lirandt le cbercha cluz Théodore , dans tuiis les lieux qu'il Iréquenlait babiluelli m -nt . el te ne fut qu'ajirès avoir visité tous les cnins de Lignilz qu'il r. Iléclut (jue le regnt il'avoir tué le fere de li.iltide pouvait, en lui derangtanl le cerveau, l'.ivoir porlé a q'ielipn' extrémité làiheuse. Le br ve buiiimc inquitt sortit de la ville avec llaiili; ils coururent les V llagis voisins, ils questionnèrent tout ce qui se présc nia et n'en surent p;S davantage. — Pourvu encore, disait en ideurant le hussard, qu'il III se soit p sjeté dans quelque puits, dans quelque rivière; el demandez-moi punrquoi.'
Ee. pérorant, en se disculpant, en blanchissant son cher major, Bn-.nJt continuait ses reeberches pendant le jour , ne rentrait chez lui que très l,.rd, et se remettait en campagne avec l'aurore. Le petit paire le • hercha .i son tour, il ne hit pas plus chanct-nx, et revint rendre compte au biron du triste succès de sa course. Celui-ci le renvoya le leu.leiiiain, le surlendemain; el ce ne fut que le troisième jour qu'il aiivrit que le bus.-aid occupait toujours le même domicile et qu'il s'y relirait ions 1rs soirs. Cbarles eut alors quelque envie de se déguiser et de »'iiilro. luire la nuit à Lignilz. Cette idée lui fit jierdre encore vingtquatre heurts; et ce ne fut qu'après mille résolutions qu'il renonça à un dessein qui lui parut enfin danRereui sous tous les rapports. Il »'..r èiH à celui d'écrire un mot à Brandt, et de le faire remettre chez lui.
La bonne femme chez qui il était n'avait ni papier , ni plume , ni euire; Il fallut envoyer chercher tout cela à la ville; encore du temps perdu. Le billet écrit , Charles pensa que si on avait commencé des poursuites contre lui, on siisirait vraisemblablement ce qui viendrait à r.'dre.sse de lirandt , et qu'on recmuailrait son écriture : il crut devoir employer une main étrangère. Que de lenteurs ! et son régiment marchiit H la ijloire.
Aucun des liûcberons de la forêt ne savait écrire. La bonne femme envoya chercher son compère, homme honnête aulant que pauvre. Il demeurait à quatre lieues de là , et cette journée était presque écoulée qu':Uil il arriva. Ch.irles lui dicta une lettre éniguialique , donna au buis.-ird lin rendez-vous à une grande lieue de la chaumière; le jeune pays,.n devait ailer l'y attendre; il lui était f.cile de le conuailre à la m.'.nière dont Charles le dépeignit, et il pouvait sans inconvénient le con luire a sa chaumière : tant de précautions n'étaient pas nécessaires, maille malbenreui l'ignorait.
Brindt prévoyait la perte de son jeune ami; et, renfermé depuis Jeii lO'irs dans sa chambre, il déplorait son sort. Etendu sur sou lit , »"n mouclinir sur ses yeux , il était insensible aux consolations de H. nlz : il élait temps que le commissionnaire du baron entrât. Le brave hunime prend et lit le billet, auquel il ne comprend pas grand'chose. ]1 ' jterrone le paire : il apprend que le baron est vivant , qu'il est chez des K«ns lionnêtes. 11 se lève, il court à l'écurie; Hanlz le suit : les chevaiii sont sellés, et tous trois prennent au grand galop le chemin de la forèi. I,e hussard , malgré son grand âge, saute le premier à leric; il entre dans la cabane, il aperçoit Charles, il se précipite, il le presse sur son si-in : il pleure, mais c'est de joie.
l^e baron apprend que Bliimenthal est mort, que l'affaire est assou i>ie , mais que , depuis soixante heures, la ilivision de Li.ijnilz avance »ur Liébaw a inarchrs forcées; cette dernière nouvelle est pour lui le coupd.- la nuil. — ^e perdons pas une minute 1 s'écrie-t-il; courons, volons, Kiclions au moins de conserver l'honneur. 11 jette quelques pièces d'or dans la hulte hospitalière , il est à cheval, il part comme un Irait : Urandt et Hanlz galopent a|irès lui.
On arrive à Laub.in ; on a fait it peu près dix lieues de France, les th.-vaui excédés ont besoin de se refaire. I.e bouillant jeune homme envoie à la poste; pas un bidet, tout est eu course pour le service militaire. Deux heures se sont écoulées, et lui oui paru des siècles; il ESI vingt fois descendu à l'écurie; ses chevaux ne mangent pas assez vile, il croit, en leur parlant, qu'ils partageront son impatience ; il ne lient |>as contre ces lenteurs , il sc remet en selle.
Il tst à peine sorti de Lauban que la grosse artillerie se fait entendre ; il se désespère, il double de vilesse ; il est encore à quinze lieues de Liebfw; il n'en a fait que cinq, lorsque son cheval tombe de lassitude. Il a coiisidérablement gagné sur Hantz et Braudt, qui ne sont Bas aussi bien montés que lui ; il faut les attendre , ih prri.ent ri.fiu. ^J'arriverai trop lard, je »HW perdu I leur dit-il; tl tu ilfct le cauou
ne tira plus que de loin en loin. Il prend le cheval de Hantz ; il prête, en courant, une oreille attentive; chaipie explosion ranime et soutient son ardeur; bientôt un silence absolu succède au fracas et à la destruction. L'espérance s'éteint dans son creur; le désespoir le remplit tout entier; il prend un de ses p'.stolets d'arçon... Brandt est derrière lui, il pousse sa monture, il détourne le canon avec son sabre, il le sauve une seconde fois de lui-même. — Vous n'irez pas plus loin , lui dit-il. 11 est égal maintenant que vous arriviez quelques heures plus tard ; il faut attendre au premier cabaret des nouvelles de l'armée. Commencez par me rendre vos armes. — Jamais. — Vos armes, sacrebleul Vous me les rendrez, ou vous vous en servirez contre moi. Il approclie le baron, lui arrache ses pistolets et son éjiée, prend la bride de son cheval, et lui fait quitter la grande roule. Ils s'avancent dans la campigne; ils descendent à la porte d'une maison isolée. Le maître se présente, si figure est ouverte , elle inspire la confiance, Brandt ne bilance pas; il lui raconte la déplorable histoire du msjor , et lui en f lit aussitôt un ami. On le met dans une chambre où on le garde à vue ; le hussard enterre ses armes dans le fumier, et il retourne sur la route de Liébaw.
Les hôpitaux de cette ville n'avaient pu recevoir tous les blessés; Ceux qui n'y avaient plus trouvé place étaient con'Iuits à Lauban. Plusieurs voitures passèrent devant le bonhomme; il iulerrogea les conducteurs, et leurs réponses lui confirmèrent ce qu'il redoutait déjà. Il apprit les détails du combat; il ignora quelques heures encore la condamnation de son jeune ami. 11 attendit Hanlz, qui cheminait à pied; il lui indiqua la retraite du major, et il poussa jusqu'à Liéb.iw. C'est là qu'il sut qu'on avait tenu un conseil de guerre , et quel en était le résultat.
— Allons, dit-il, du courage, Brandtl surmonte ta douleur, si tu veux calmer la sienne ; c'est à présent qu'il va te connaître. Le voilà mort au monde ; il ne l'est pas pour l'amitié. Je m'attache à lui , je ne le quitte plus : je n'emhellirai pas sa vie; je l'aiderai du moins à la supporter. H retourne, il revient; et, dédaignant ces ménagements audessus d'un homme de cœur, il déclare a Charles qu'il est condamné et qu'il faut pourvoir à sa sûreté. — Le pays est plein de troupes , vous serez découvert ici; nous partirons cette nuit, nous nous réfugierons dans les montagnes. — Je ne me cacherai point : je mérite mon sort et je le subirai. — Et Baltide? — J'ai tué son frère. — Conservez-lui son époux. — Lui présenterai-jc une main fumante de son sang? Elle ne peut être à moi : j'ai la vie eu horreur. — Et votre mère, ne lui devezvous rien? — Ahl ma mère... ma mère... — Vivez pour elle, si vous ne voulez plus vivre pour nous, ^ous trouverons quelque moyen de nous échapper , nous passerons eu pays étranger ; madame Werner dénaturera son bien; vous serez heureux encore; et si vous n'avez point Ballide, eh bien, sacrebleu! vous en épouserez une autre. Il y a de jolies filles en France, eu Angleterre , tout comme en Allemagne.
Charles accablé n'entendait et ne répondait plus rien. Braudt prit dès ce moment un ascendant sans bornes, et se chargea de tout diriger. 11 fit d'abord partir Hantz pour Slavenow; il paraissait au hussard que le premier devoir était de consoler, de rassurer madame Werner.
On savait déjà à Lauban que Charles était condamné. Si livrée y fut reconnue par un oûicier blessé de son propre régiment. Celui ci jaloux deson major, dénonça son valet de chambre; il fut arrêté, emprisonné, et on lui notifia qu'il ne serait libre que lorsqu'il aurait déclaré l'asile de son maître. 11 était incapable de le trahir : il l'eût voulu en vain : dès la même nuit, Brandt s'était enfoncé avec lui dans les montagnes les plus arides cl les plus escarpées.
Leur confiance en ce domestique ne leur permit pas de douter qu'il ne remplît sa mission ; et de ce côté-là, ils lurent dans une entière sécurité. Hantz ne pouvait écrire à Stavenow sans que la lettre pas.ât par les mains du geôlier, qui ne manquerait pas de la lire et d'en mésuser : il le sentit, et ne hasarda rien. Il attendit tout du temps, et ces diverses circonstances furent cause que madame Werner ignora près d'un an ce qu'était devenu son infortuné fils.
Les crêtes des monts qui avoisinent Liébaw n'offrent aucune habitation , et ne sont fréquentées que par quelques pisicur». Cette classe d'hommes, étrangère aux grands événements qui bauleversent le globe, vit insouciante et paisible. Ces bonnes gens ne paraissaient pas a craindre au vigilant hussard. Cependant la curiosité, un mot lâché sans intention, pouvaient exposer et perdre le baron : Braudt le déroba à loas les yeux.
Ce fut au fond d'une carrière abandonnée qu'un jeune homme de la plus belle espérance, éonibié des dons de la nature et de l'amour, naguère le favori d'un des premiers souverains de l'Europe, cacha sa tête poursuivie et proscrite. Le seul ami qui lui restât au monde passait les journées avec lui, et l'entretenait, à sa manière, de ce qui pouvait le distraire de ses peines. 11 parlait peu du passé, il affectait de mépriser le présent; il s'étendait avec complais iiice sur l'avenir : il le parait, l'embellissait, et il ne connaissait pas l'allégorie de Pandore.
Le soir, il allait à la découverte et à la provision. 11 garnit insensiblement la carrière des objets utiles qu'un homme seul puuv.iil y transporter. Des habits bourgeois remplacèrent les uniformes; des nitles et des couvertures servirent de sièges et de lits; un arrièrc-coiii fut disposé pour la cuisine; c'est là que le feu de bruyère cuisait des aWinents simples el sains. Brandi redevenait près du fils ce qu'il avait été avec le ptrc : trésorier, pourvoyeur, cuisinier.
LES BARONS DE FELSHEIM
Après avoir pourvu au ni'cessairi", il pensi i l'.i(;n"able. De la bougie el ili-s livres, un violon et de la musique procur.iit ni a Cliarles quelques moments de distr.icliou , et l'aidaieui à supporter l'enuui inséparable d'une telle condition.
Lorsque Rraiidt, k force de soins, eut calnu' les premiers transports lie son jeune ami, qu'il nVi)rouva plus (pie celte mélancolie qui nous i;.irautit des oicè<, par cela seul qu'elle nous ôte notre énergie el nos forces, le bon bussard alors étendit ses courses un peu plus loin. Il avait (en soupirant amèrementj rasé sa moustache, coupé ses cheveux en rond, endossé l'iiabit complet de grosse ratine grise; le chapeau rabattu , et le ,i;ros bâton à la main, il ressemblait assez à un marchand de bœufs, el il passait partout sans être remarqué. H prenait un état exact des roules, des ponts, des gués, de la disposition des difl'érents détachements. Il marquait les taillis, les ravins, les ereui des rochers où on pourrait se retirer, si on él.iit aperçu et poursuivi , lorsqu'on jugerait pouvoir s'éloigner. 11 faisait, sans le savoir, les fonctions d'un maréchal général des logis de l'armée.
Ce travail cependant ne pouvait èlre utile qu'à une époque qu'on ne pouvait encore déterminer. Le roi de Prusse avançait en liobème ; mais il avait laissé des troupes dans ses gorges pour s'assurer des positions, au cas d'une défaite. Les premiers corps n'étaient pas éloignés de la carrière, et il était probable que, si on en évitait un, on tomberait au milieu de quelque autre.
Le souvenir de son éclat passé, sa nullité actuelle, l'obscurité de ses destinées futures , aQligeaient Charles et altéraient sensiblement sa santé. Braudt, toujours affectueux, toujours attentif, le faisait sortir quand la nuit était obscure et le temps serein. 11 le menait respirer l'air salubre des montagnes, l'engageait à prendre quelque exercice; il lui présentait des infusions de ces herbes si communes en Suisse, et qu'il trouvait çk et là aux environs de Liébaw. II grossissait les avantages de Frédéric, pour être en droit de conclure qu'il ne tarderait pas à retirer des troupes qui devenaient inutiles dans ses défilés, et qui, réunies à son armée, lui assuraient de nouveaux succès. H parlait de la facilité qu'ils auraient alors à suivre telle route qu'ils voudraient choisir; il vantait les vins de France, les agréments, les grâces lutines des Françaises, qu'il n'avait jamais vues, la satisfaction vive et pure qu'il goûterait à Paris, au moment où il embrasserait sa mère. Il répétait ses vieux contes; il chantait ses romances chevaleresques, et il s'efforçait de les rendre nouvelles en atïectant une gaieté qui était loin de son cœur. Il faisait quelquefois sourire l'infortuné : il était alors le médecin du corps et de l'-àme.
La vérité , qu'il cachait soigneusement au baron, est qu'il ne comptait pas pouvoir le tirer de là avant la paix. Il fallait, ou traverser les Etats du roi de Prusse pour gagner les villes anséatiques , ce qui eût été d'une extrême imprudence, ou attendre que les Prussiens eussent évacué la Bohême pour pénétrer en Italie par la Bavière et l'Autriche. Le temps d'effectuer ce dernier projet , le seul qui fût praticable , paraissait encore éloigné.
— Qu'importe, disait Charles, que nous quittions aujourd'hui ou demain celle demeure insupportable ? il est évident qu'il faudra bientôt en «ortir. De ton aveu , les troupes qui nous environnent travaillent à se ba raquer : cela n'annonce point leur prochain départ, et il vaut mieux mourir que de vivre plus longtemps ainsi. Il était faible , languissant; le chagrin pouvait amener une maladie grave, à laquelle l'amitié n'eût pu apporter de remède : Brandt craignit de perdre enfin le fruit de tant de soins et de travaux ; il consentit à partir.
De quel côté tourneront-ils leurs pas?quel est l'asile qu'ils choisiront? Partout le danger est égal. Il faut cependant prendre un parti et ne pas marcher au hasard. Brandt ne dissimule plus au baron les obstacles sans nombre qu'il faudra surmonter. Il examina avec lui les notes qu'il avait recueillies dans ses courses, ils se consultèrent longtemps, et Charles convint de l'impossibilité de s'éloigner de leurs montagnes; mais cette chaine s'étend jusqu'à Glatz, jusqu'à Glatz où était la terre de M. Fridberg, qu'il avait tiré de prison, qui lui avait juré une amitié à toute épreuve, et qui le recevrait sans doute avec joie. On n'était éloigné de Glatz que de trente lieues environ. Ce trajet pouvait se faire en trois nuits , el il ne paraissait pas diflicile de se cacher pen.'ant le jour. Ils s'arrêtèrent à cette idée, la seule qui leur parût praticable, et ils disposèrent tout pour se retirer chez M. Fridberg jusqu'à ce qu'ils pussent quitter l'Allemagne.
Brandt fut acheter des armes à Liébaw : ils n'étaient pas gens à se rendre ; ils voulaient réussir ou se faire tuer. Il se munit d'un bissac pour porter des provisions, et le quinze décembre mil sept cent quarante-quatre, après le soleil couché, ils sortirent de la carrière pour n'y plus rentrer. Charles tomba à genoux : il remercia le ciel de l'avoir dérobé si longtemps aux ennemis qui l'environnaient; il l'invoqua pour le succès de son voyage ; il lui demanda que personne après lui n'eût besoin des meubles grossiers qu'ils laissaient dans le souterrain.
Les ténèbres qui s'épaississaient à chaque instant couvraient leur marche, mais la rendaient incertaine et pénible. Charles connaissait la position de Glatz ; il savait un peu d'astronomie, il se dirigea par les étoiles, et s'il ne suivit pas la ligne la plus droite, au moins il ne s'égara pas. Les feux avertissaient nos voyageurs des canloniiements des divers pelotons; ils faisaient alors un circuit pour éviter les postes avancés, et au point du jour ils se tapissaient dans un creux de rocher,
dans les bruyères, et attendaient patiemment que l'obscurité leur permit de se reiiiellrc en roule.
A lu fin de la troisième nuit, Charles, ainsi qu'il l'avait prévu, distingua les clochers de Glalz. Il ne restait que quelques lieue» à faire; les deux amis s'arrêtèrent encore, et rélléchirent à la manière dont ils s'introduiraient chez M. Kriilberg. Charles se rappelait lui avoir enteiiilu dire que son château, le seul édifice remarquable du lieu , était au bout du village de Neurode, situé à la gauche de Glalz. Il fallait passer sur les glacis de la place : il était donc nécessaire d'attendre la fin du jour. Il était prudent de convenir d'abord avec I\!. Fritlherg de» noms qu'on prendrait et de l'histoire qui déjouerait les curieni el les malveillants, s'il s'en trouvait parmi les paysans laborieux : il était donc indispensable de le voir avant de parler à personne de l'endroit. Eu conséquence, nos voyageurs se déterminèrent à s'informer simplement à Gl.ilz du chemin de Neurode , à y chercher l'habitation du seigneur, et à se faire annoncer, sans autre explication, par un domestique qui viendrait leur ouvrir.
Ils arrivèrent à l'entrée du village, ainsi qu'ils l'avaient projeté. La forlunc semblait s'être lassée de les persécuter. Pas une maison ouverte, pas une lampe allumée; tout était calme, tout reposait. Ils avancent, ils se trouvent sous un long mur au-dessus du(pu.'l s'étendent des branches touffues : c'était le parc. Des lumières qui brillent k travers les croi.sées leur indiquent le château. Ils n'ont plus que deux cents toises à parcourir, et ils vont être en sûreté, ils s'en flattent au moins... Le tambour se fait entendre, des flambeaux que portent des soldats éclairent un bataillon qui entre à Neurode. Il vient à leur rencontre; la rue est étroite : ils ne peuvent éviter ce péril imprévu qu'en retournant sur leurs pas ou en escaladant le mur du parc. La frayeur grossit les objels que la présomption ne daigne jias même envisager : il n'était pas à présumer que des soldats fatigués fissent beaucoup d'attention à deux hommes très- simplement vêtus, dont les armes étiiient cachées; cependant Charles et Brandt, ne pouvant se décider à rétrograder, s'entr'aidèrent et sautèrent dans le parc.
Le bataillon fila. Charles voulait repasser dans la rue, pour éviter les soupçons qu'ils donneraient aux domestiques en se présentant par l'intérieur des jardins. Brandt lui observa que les tambours avaient sans doute réveillé les habitants, que le plus grand nombre sortait peut-être déjà de ses chaumières, que les soldats eux-mêmes allaient se répandre çà et là, pour trouver où passer le reste de la nuit; que M. Fridberg avait sans doute entendu parler de leur triste destinée ; qu'en supposant qu'il marquât quelque surprise en les voyant, il serait facile d'eu imposer à ses gens ; enfin que de deux inconvénients il fallait choisir le moindre, et il détermina son jeune ami à le suivre au château.
Madame Blumenthal avait pris pour jardinier un jeune homme assez bien bâti , amoureux d'une fille de INeurode. Son travail prenait toutes ses journées, et la régularité de la maison ne permettait pas que personne en sortît après souper. Le logement de Plumper était à l'entrée du parc ; c'est en franchissant le mur qu'il allait tous les soirs causer nne heure ou deux avec Babole, et il revenait par la même roule. II était à peine rentré dans le parc lorsque le tambour se fil entendre. Il s'arrêta, et la lueur des flambeaux lui fit distinguer deux hommes qui venaient d'atteindre le faite de la muraille. Il ne douta point que ce ne fussent des voleurs; il courut à sa loge, s'arma d'un fusil à deux coups , et chercha dans les ténèbres ceux à qui il supposait des desseins criminels.
Charles et Brandt étaient parvenus à la grille qui fermait le parterre où était le pavillon de Ballidc. Il y avait dans l'appartement des bougies allumées ; l'intérieur, autant qu'ils en purent juger par les intervalles que laissaient les rideaux , leur parut meublé avec une sorte d'élégance : ils ne doutèrent pas que cette partie ne fût habitée par M. Fridberg lui-même. Us essayèrent d'ouvrir la grille ; elle résista à leurs efforts. Us appelèrent à demi- voix; personne ne répondit. Ils allaient pousser jusqu'au corps de logis, lorsque Plumper leur cria d'arrêter en les couchant en joue.
Brandt se tourne, tire ses pistolets, marche droit au jardinier, lui ordonne de jeter son fusil , el jure que s'il tarde une seconde il va lui casser la tête. Plumper, intimidé, balance. Charles, qui s'approche d'un autre côté, répète l'ordre et la menace : le jardinier tombe à genoux et obéit.
— Qui es-tu? lui demanda Brandt. — Le jardinier du château. — Conduis-nous à M. Fridberg sans que nous soyons vus de personne, et il ne te sera fait aucun mal. — M. Fridberg n'est plus propriétaire de ce domaine. — O ciel 1 s'écrie Charles. — 11 l'a vendu depuis six mois à une brave dame qui n'a ni or ni bijoux, qui n'a jamais fait de mal à personne , et ce serait conscience à vous de lui en faire. — Tout est perdu, reprit Charles, perdu sans retour... Où aller?... que devenir? — Du courage, monsieur, du courage, poursuit le hussard. Sortons d'ici, rentrons dans les montagnes ; il sera temps de se désespérer demain, SI nous ne trouvons aucune ressource. Jardinier, n'y a-t-il point ici de porte qui donne sur la campagne? — Oui, mes bons messieurs, et elle n'est point à trente pas. — Ouvre-nous et retire-toi.
Ils s'éloignaient, lorsque Charles croit s'entendre appeler dans le pavillon. Il s'approche de la grille... On prononce distinctement son nom... Il écoute : on n'articule plus que des mots sans liaison ; mail
LES BARONS DE FELSHEIM
cftte %oiT l'a frupptf... Il revient )t Pliimprr. — Coiriment se nomme In <l:itin' (|iii a acheté ce cliàteau? — IM.ulanie Blumenthal , mou lion monsieur. — Dieiil grand Dieu!... c'est B.iltide que j'.ii eiileiulue... c'est Riltide qui m'apjielle !... Tudoisavoir une double clef de ce parterre, donne-hi-nioi. I.e j.irdinicr résiste; lirandt le persuade avec ses arguments ordinairis : Phimper sent le bout d'un pistolet appuyé sur sa |ioJlrinc. 1^ clef tombe, Charles la ramasse, il ouvre la grille, il est dans le pavillon.
Le jardinier, interdit , déplore le sort de sa jeune maîtresse; Brandt lui im|>ose silence, le contient, l'empèclie de faire un pas.
Charles était tombé aux genoux de Kallide ; il mouillait ses mains de ses larmes. B.iltide paraissait l'écouter attenlivement, et ne répondait rien aux prières, aux regrets, aux vœux d'uu amour qui ne s'est jamais démenti. Etonné <le ce silence inexplicable, Charles la fixe, et il est tdisi d'horreur. Ce n'est plus cette jeune fille si tendre, si naïve, si jolie, si fraîche, si folâtre; ses yeux sont ternes, ses joues livides, sa maigreur effrayante; ce n'est plus que l'ombre d'elle-même. Elle parle enfin, elle parle, et Charles sent tous les lu^iux qu'il a causés. Sa santé perilue, sa raison aliénée, tout cela est son ouvr.gc.
Il se lève, il s'éloigne, il sort de ce lieu où tout lui reproche ses crimes. 11 rejoint Braiult, il le rejoint égaré, hors de lui. Baltide, \f.>r un mouvement machinal, prend un flambeau; elle trouve les portes ouvertes, elle sort de sou pavillon, elle s'avance gravement, elle (lai-HÎt sur les marches de la grille. Sa longue rohe blanche, ses cheveux flottants sur sa gorge desséchée, la flamme vacillante de la bougie, qui répand sur ses traits une teinte vi rdàtie, tout se réunit pour porter au dernier degré la terreur et le saisissement. Charles, sans pouls, sans haleine , sans force, étend les bras vers Brandt, le rencontre, s'appuie sur lui, et cache sa tétc dans son sein.
Baltide s'approche, elle appelle Felsheim, Felsheim qui est devant elle et (pi'elle ne oonnât plus. Elle l'accuse de lui avoir ravi son innocence; elle lui reproche sa fuite; elle p.rle de son fils!... — Mon fils!... mon fils! s'écrie Charles. 11 igiior.iit qu'il fût père. Un sentiment prompt comme l'éclair , un mélange subit d'amertume et de joie, le rend à lui-même. Il se tourne vers Baltide... il veut voir son enfant, l'embrasser... il presse, il supplie, il promet de s'éloigner k l'instant même et pour toujours. La tendre mère le repousse. — Jamais, jamais, dit-elle, un étranger n'approchera mon fils... Vois-tu, vois tu l'état où m'a réduite son père?... Bourreau de son amante, il le serait aussi de son enfant. Il t'a peut-être envoyé pour me priver de ce qui m'attache encore à la vie... Bourrelé par ce qu'il voit, par ce qu'il entend, suffoqué par ses sanglots, mais voulant au moins être père un instant , Charles retourne au pavillon; Baltide est sur ses pas. Elle saisit son haliit, il se dégage; elle croit l'arrêter, il l'entraîne : elle pousse des cris affreux. La nourrice, qui repose paisiblement, et que le baron, dans son trouble, n'a point vue à côté de Baltide, la nourrice se réveille au bruit que fait sa jeune maîtresse, elle regarde autour d'elle et ne la trouve plus. Cette femme, effrayée à son tour, sort piT une porte qui communique avec le corps de logis; elle appelle ffl.'dame Blumenthal et les domestiques. Les tambours qui ont battu sous leurs croisées les ont aussi réveillés. Ils sont debout, ils s'alarment, ils accourent, ils traversent le pavillon, le parterre... Ils s'arrêtent devant Baltiile étendue en travers de la grille et cherchant encore i en défendre le passage; ils voient près d'elle un homme en délire, et qui cependant parait la respecter. Ils relèvent l'infortunée, ils approchent l'audacieux... Madame Blumenthal et lui se reconnaissent... c'est la foudre pour tous deux. Charles se jette la face contre lerre, il prie le ciel de l'engloutir, '\ladame Blumenthal étend aussi ses mains vers l'Etre des êtres ; mais c'est pour invoquer, pour appeler ses vengeances sur le meurtrier de son fils, sur le séducteur de sa fille; elle le maudit, elle rentre. Les domestiques referment la grille, transportent Baltide, et croient que sa mère a aussi perdu la raison : c'est la première fois qu'elle a accusé Felsheim en leur présence.
Le jeune homme est resté dans la même position. Dans les convulsions qui l'agitent, il arrache l'herbe autour de lui, il gratte la terre, il semble chercher à l'entr'ouvrir. Pour la première fois, Brandt perd le jugement ; il est incapable de penser et d'agir. Tout à coup le tocsin se fait entendre à ^eurode et dans les villages voisins. Lcssolclats qui viennent d'arriver se rassemblent et crient : Aux armes! Les malheureux habitants emportent ce qu'ils ont de meilleur et chassent leur bétail devant eux. Les mères prennent dans leurs bras les enfants à la mamelle, et excitent les plus grands à les suivre. On marche, on erre à l'aventure ; la crainte et la confusion sont partout. Expliquons cet incident nouveau.
Le roi de Prusse avait éprouvé des revers en Bohême. Le prince Chirl'S, à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes, avait d'abord balancé ses succès ; bientôt ses talents et les hasards de la guerre avaient forcé Frédéric a évacuer la Bohême , et à porter toutes ses forces eu Silésie. Marie-Thérèse , fière de ces premiers avantages , espérait l'en chasser encore.
le prince Charles s'avançait sur Breslaw avec la grande armée ; le comte de Bathiani , à la tête de douze mille hommes , avait forcé les Prussiens dans les montagnes de .Schandaw ; il filait le long de ses gorges, où il croyait que rien ne pouvait l'arrêter; il espérait arriver dans les plaines de Glatz, s'y déployer, et mettre Frédéric entre deux feux.
Neurode était le dernier village de ces défilés. Ce passage était autrefois défendu par une forteresse qu'on avait depuis abandonnée mais où on pouvait encore établir des batteries . et où quelques compagnies suffisaient pour arrêter une armée qui ne ]ioiivait marcher que sur six de front. Frédéric, qui prévoyait tout, y avait envoyé un bataillon et quelques pièces de campagne : c'est tout ce qu'il crut devoir exposer pour la défense d'uu poste sur lequel il ne comptait pas. Campé luimême sur les bords de la Weisse , il attendait , avec vingt mille hommes, que Bathiani débouchât des mont.ignes; il comptait fondre sur lui avant qu'il eût eu le temps de se mettre en bataille, et se joindre, après l'avoir battu, au prince de Dessau, qui allait au-devant de Charles de Lorraine pour le tromper par ses manoeuvres , et le tenir en échec.
Cependant Bathiani approcbSît de Neurode, elles paysans quifuyaient devant lui avaient répandu l'alarme dans ce dernier village. Brandt, remis des sensations poignantes que lui avait fait éprouver la scène dont il avait été témoin, avait laissé Charles à la garde de Plumper, qui n'avait pas tenu contre quelques ducats. Il était allé s'informer de la cause de ce tumulte qui régnait dans le village. Il apprit que les Autrichiens s'approchaient en vainqueurs, et il conçut une idée dont il pressa sur-le-champ l'exécution.
11 revient dans le parc, où il a laissé le baron sans mouvement : il le relève, il le caresse, il lui parle : — Allons, ventrehleu! lui dit-il, voilà le moment. Empêchons ces paysans de fuir; faisons-en des soldats, mettons-nous à leur tête, disputons à la troupe de ligne l'honneur de cette journée, conservons à madame Blumenthal sa fortune, à votre enfant la vie, au roi la Silésie, ou faisons-nous tuer comme de braves gens. Aîarchons, saciebleu! laissez là vos lamentations, et souvenezvous de Moiwitz et de Chotusitz.
A ers mots, Charles revient à lui; l'amour de la gloire rentre dans son cœur. Son œil s'anime, ses joues se colorent. Le voyez-vous dans le village, oubliant sa sûreté personnelle, arrêtant les fuyards, les rassemblant tout autour de lui, les haranguant avec celte force et celte précision que les héros seuls connaissent, et leur communiquant enfin l'enthousiasme dont il est rempli? Voyez-vous les villageois, un instant auparavant, faibles, pusillanimes, devenir en l'écoutant des hommes nouveaux. Je nommer leur chef, leur sauveur, s'armer de ce qu'ils trouvent sous leurs mains, et lui demander des ordres? Voyez-vous le colonel prussien, étonné de ses dispositions, reconnaître l'homme de génie, venir avec franchise se concerter avec lui ? Le voyez-vous enfin, cédant à l'ascendant qu'a toujours Charles sur ceux qui l'écoutent , s'honorer de suivre ses conseils?
Tout obéit à la voix et à l'exemple du brave major. Soldats, officiers, paysans, tout est ouvrier, tout travaille. La bêche, la pique résonnent de tous côtés. Les murailles du vieux château sont crénelées ; le bataillon prussien en garnit l'intérieur et doit arrêter l'ennemi par son feu soutenu, sans être exposé su sien. La seule route que peut prendre Bathiani est défendue par des coupures et des abatis : c'est là que Charles fait placer l'artillerie. Quatre pièces vont prendre les Autrichiens en tête et les renverser. S'ils poussent la valeur jusqu'à la témérité, s'ils avancent sur la batterie, les paysans placés sur les hauteurs qui bordent le ravin les écraseront sous les quartiers de roche qu'ils ont détachés des flancs de la montagne. Madame Blumenthal, sa famille, les femmes, les enfants de Neurode, les troupeaux sont en sûreté dans la forteresse. En trois heures tout est prêt pour recevoir Bathiani ; et on ne forme qu'un vœu, c'est de le voir paraître.
Au point du jour, les tirailleurs autrichiens se montrèrent sur les hauteurs et se répandirent çà et là pour reconnaître le terrain, Charles, avec une partie des gardes-chasse , des braconniers et des fraudeurs, était posté sur un ties côtés du ravin ; Brandt, avec le reste de ses gens, occupait le revers opposé : tous étaient ventre à terre, leurs fusils auprès d'eux.
Les tirailleurs approchent avec sécurité. Nulle apparence qu'il y ait du monde dans le château, personne dans le chemin creux. La fumée qui s'élève des cheminées, où l'on a exprès allumé des feux, leur persuade que les habitants, tranquilles dans leurs maisons, n'ont aucune connaisance de leur marche. Ils avancent en se promettant de commen cer par mettre le village à contribution.
Aussitôt qu'ils ont dépassé deux jalons plantés de chaque côté du chemin, Charles et Brandt, ainsi qu'ils en sont convenus, se lèvent avec tout leur monde; chacun clioisit sou homme à cinquante pas, l'ajuste et lâche son coup : soixante Autrichiens tombent, le reste s'arrête. La troupe de Charles et de Brandt se reploie le long des rochers, elle prend une autre position, et dérobe cette nouvelle manœuvre à l'ennemi, à la faveur des genêts et des touffes de ronces qui abondent sur ces montagnes.
Revenus de leur première surprise , les Autrichiens veulent savoir au moins à quel nombre ils ont affaire. Ils se présentent de nouveau , mais avec plus de circonspection. Ils se sont éloignés du ravin, et paraissent vouloir tenter une reconnaissance sur Neurode. Brandt les laisse passer devant lui : il a vu que Charles les a pénétrés , dt qu'il s'est placé derrière les haies qui bordent les jardins du village. Ce jeiue homme , aussi prudent que courageux , attend qu'ils se livrent euxmêmes ; il fait sur eux une décharge à bout portant, et les met une seconde fois en déroute. Ils fuient, ils repassent devant le hussard,
LES BARONS DK FRLSHEIM.
Tl
ilonl il» e-isiiiciil t'iicorf li- feu, qui achève ilr les ilëlruirc. Df deux cents hoiunit'a, cjuiiTaiite ï peiuf rejoigueiil l'armée , el ils i'a|i|ioi'U>iit au général que ks gorges de Neurotle sont Jéfcudues par l'élite des trau|><'6 prussiennes.
l.c codUc (le lt;ithiani avait fait viogt-ciuq lieues dans cet chemins dilVicilrs : il était engagé trop avant |iour penser il la retraite. Il craignait que les bataillons qu'on disiiit postés aui environs de ^eul'ode ne le prissent en queue el en liane dans des défilés oii il ne pourrait se défendre : il n'était plus qu'.\ une demi-lieue de ^eu^odc. De tous les partis , celui <pii lui parut le moins daugereiu fut de forcer le passage, et il s'y détermina.
Il tit porter en tète de sa colonne des obusiers et des pièces de caml>i;no; il en plaça entre chaque bataillon, et il continua sa marclie in jetant à droite et à gauche une grande quantité d'obus. Cette arme, inconnue aux paysans, jeta d'abord l'épouvante parmi euj, liraiiilt, qui était aussi calme au feu qu'au cabaret , trouva un remède sur contre II) terreur panique ; il At distribuer du genièvre à ses gens, il les éloigna assez les uns des autres pour ne pas craindre que les obus produisissent nu grand effet. Ces tubes , ilirigés au hasard , ne faisaient en général que du bruit; ceux mêmes qui port^iieut sur le roc nu se relevaient, éclataient en l'air ou retombaient au milieu des Autrichiens.
Aucun cou(> n'était encore tiré du côté des Prussiens, ils atlendaienl en silence que Charles, qui était allé cummauder la batterie, leur donnAt le signal. Bathiani prévoyait quelque ruse de guerre : il ne doutait plus qu'il ne perdit beaucoup de monde; mais il ne désespérait pas de franchir cinquante toises qui lui restaient à parcourir. Déjà ses premiers bataillons sont sous les murs du château , et à cent pas île l'artillerie prussienne qui est masquée et qu'ils ne devinent pas. (Quatre coups de canon partent soudain , lui démontent deux pièces et lui enlèvent des Aies entières : la mousqueterie du ch-îteau fait aussitôt un feu roulant sur ceux que le canon a épargnés, des quartiers de roche pieuvent dans le ravin ; ils écrasent les hommes , les alViits , les caissons et les chevaux : l'ennemi intimidé s'arrête , Charles a le temps de recharger ses pièces ; elles tirent pour la seconde fois et avec le même succès.
Les Autrichiens sans défense se renversent les uns sur les autres , ils n'entendent plus la voix de leurs chefs, ils se hâtent de sortir du ravin, où la mort fond sur eux de tous côtés. Ils montent en foule sur les revers du chemin : Charles et Brandt vont être enveloppés par toute une armée à la vérité en désordre, mais à qui leur petit nombre ne pourra résister. Charles, sans perdre un instant, fait monter son artillerie au château ; Brandt espère aussi s'y retirer : moins heureux que le baron , il est coupé par un gros d'ennemis. 11 n'a que le temps de se jeter dans l'église de Neurode, et d'en fermer les portes. 11 monte sur la plate-forme de la tour avec les plus braves , et il ose s'y défendre. Les assaillants, honteux et irrités d'avoir été arrêtés , culbutés par une poignée d'hommes , s'avancent à travers les balles jusque sous la tour , où les coups ne peuvent plus les atteindre. Ils essayent d'enfoncer les portes : elles résistent aux b.Vionnettes , aux crosses de fusil. Toute leur artillerie est restée dans le ravin : ils n'ont qu'un moyen pour chasser Brandt de l'église , c'est d'y mettre le feu. Le plus grand nombre se répand dans le village et cherche dans les maisons des matières combustibles. Le hussard les voit de loin , chargés de paille , de bourrées, de liqueurs spiritueuses : il fait de nouveau circuler le genièvre, il parle aussi a ses gens, ii les échauffe, il les persuade, il ouvre brusquement les portes et fond tête baissée sur l'ennemi , que cette attaque imprévue déconcerte et fait reculer. 11 avance à grands pas vers le château : les Autrichiens le suivent, tirent et rechargent en marchant. Ses compagnons tombent autour de lui, ou se débanderit et l'abandonnent. ïrès-hcureusement pour lui, la frayeur les égare, ils se dispersent, ils courent au hasard, ils occupent les Autrichiens, qui les pcirsuivent avec acharnement, et qui les tuent en détail. Brancit, toujours maître de lui. continue sa roule. Il découvre le château; déjà la mousqueterie des Prussiens le protège; il arrive couvert de sang, de sueur et de poussière; il entre par les derrières, boit un coup, et va prendre sa part du combat furieux que son ami livre aux forces réunies du comte de Bathiani.
Ce général était bien le maître de se retirer par les iiaulcurs , et d'entrer sans obstacle dans les plaines de (ilatz ; mais sa grosse artillerie ei ses bagages étaient dans le ravin. Il fallait que ces trains passassent sous le château de Neurode, d'où on les démonterait infailliblement les uns après les autres. S'il les .abandonnait, ils tomberaient aus;>itôt au pouvoir des Prussiens; et quel moyen de tenir la campagne, privé de ces ressources essentielles? 11 était donc indispensable d'emporter ce poste, avant d'aller plus loin.
Il lit monter, du déhlé sur les hauteurs, huit petites pièces et quatre obusiers. Cette opération se tit a bras, prit du temps, et coûta des peines incroyables : les Autrichiens établirent enfin leur batterie, et commencèrent a canoiiner le château. Charles ripostait vivement, el défendait Ifs approches de la place. Il était a la fois générsl, ingénieur et canonnier. Cependant l'artillerie autrichienne, plus nombceuseet mieux servie, entama facilement des murailles qui tombaient de vétusté : les brèches à chaque instant levenaient plus considérables. Charles prévoyait in assaut qu'il sentait bien qu'on ne pourrait soutenir dans une forteresse ouverte de tous cotés , et à demi remplie 4«
femmes et d'eiifanti. Il était persuadé d'ailleurs ijiie des troupes ijui attendent renneiiii dans leurs rctriiichements sont silreineut battues ; il osa concevoir l'idée de iirendre lui même l'offensive.
Il proposa au colonel de sortir avec tout sou monde et de te faire jour jusqu'à la batterie des Autrichiens, de la détruire, et de rentrer d.ins le château, oii on n'avait rien à craindre de la mousqueterie. Il jugeait, avec raison, qi;, ' iineini avait monté sur les hauteurs toutes les pièces qu'il avait |'ii lirr, et que les autres resteraient dans le
ravin. — Si cette attaque ci ussit, ajouta-til, nous tiendrons aisément le re.tc du jour. Nous dépêcherons un exprès à l'innée prtusieiine , et demain dès l'aurore nous aurons des renforts considérables. Alors l'armée entière de Bitliiani est perdue; sou artillerie, ses équipages, sa caisse militaire, tout est à nous.
Le colonel, digne en tout de seconder Charles, sent la justesse de ces vues, il donne ses ordres en conséquence; et quinze cents homme:! vont à découvert en attaquer douze mille, qui, je dois l'avouer, n'ont pas daigné se former régulièrement encore , nriis qui doivent envelopper , prendre ou iiasser les Prussiens au fil de l'épée.
Ce brave régiment marche au pas redoublé , sans tirer un coup de fusil. Une grêle de balles, l'effet du canon chargea mitraille, rien ne l'arrête. Des files entières tombent, les rangs se resserrent. Le colonel, la plupart des officiers sont tués; Charles prend le commandement, et sa fortune ne l'abandonne pas.
H joint l'ennemi à la baïonnette, il en fait à son tour un carnage affreux. Il tue les canonniers sur leurs pièces, il les tourne contre les Autrichiens ; elles protègent sa retraite, qu'il commence en bon ordre : faisant face de tous côtés et écartant les plus intrépides avec leur propre artillerie.
Ce fut alors seulement que le brave, l'inappréciable Brandt le joignit à travers mille périls. 11 le croyait perdu sans ressource; il venait mourir avec lui : quel fut son étonnement de le trouver vainqueur I ~ Sacré mille morts! s'écria-t-il en s'arrachanl quelques cheveux qui lui restaient encore, vous avez fait tout cela , et je n'y étais pas !... Allons, morbleu ! encore un effort , et nous rentrons chez nous , et ces coquins-là ne nous en chasseront piis. Ils rentrèrent en effet, mais après avoir perdu huit cents hommes : ils en avaient tué trois mille dans ces différents combats.
Charles s'était conduit en guerrier réOéchi, entreprenant et valeureux : il va couronner la journée en se montrant père tendre et amant fidèle.
Les obus que les Autrichiens avaient lancés sur le château étaient tombés en partie sur un corps de caserne rempli de femmts et d'enfants. Les époux, occupés à combattre, ignoraient qu'un de ces globes eut percé le toit et le premier plancher : il avait éclaté dans une galerie dont on avait fait plusieurs chambres, et dans une desquelles madame Blumenthal s'était retirée avec Baltide et le fils de Charles Des faisceaux de feu, des parties de fer embrasé s'étaient attachés aux cloisons, d'un sapin sec et résineux, et préparaient un violent incendie. Il se manifesta avec fureur. Lorsque Charles, rayonnant de gloire, rentra dans le château, déjr< les flammes communiquaient à la chambre où était Baltide; sa mère, éplorée, au désespoir, appelait au secours de sa famille , que sa propre faiblesse ne lui avait pas permis d'aider, des hommes que l'humanité touche, mais que le danger effraye. Elle presse, elle supplie, elle promet sa fortune à celui qui sauvera le dernier de ses enfants... Charles se présente. — C'est à moi seul, dit-il, qu'est réservé l'honneur de vous la rendre... O mon Dieu! encore ce succès. Il s'élance, il pénètre, il monte, il arrive. Il prend son fils sur un bras; de l'autre il soutient, il guide sa mère. Il les croit sauvés, il s'applaudit d'un dévouement qui doit désarmer madame Blumenthal... O malheur! ô rage! l'escalier embrasé s'abiine devant lui, les flammes l'environnent ; il est forcé de rétrograder. Il ouvre une croisée, il regarde; l'élévation le fait frémir, i! ne sait à quoi se résoudre... Mais Brandt, trop pesant pour le suivre, Brandt n'a cessé de veiller sur lui. L'enfant est reçu mollement sur des manteaux que le husssrd et quelques soldats tiennent fortement tendus sous la fenêtre. Baltide s'avance d'elle-même , et suit son fils; (Uiarles saute après elle. Il tombe aux pieds de madame Blumenthal, qui se détourne, embrasse ses enfants, et s'éloigne avec eux du bâtiment qui s'écroule. — Elle vous pardonnera, disait le bonhomme. — Je ne l'espère plus, répondit tristement Charles.
Aussitôt que ce jeune homme , exaspéré par cette foule d'incidents, put se reconnaître et réfléchir , il redevint soldât. 11 donna un cheval à Brandt, il le fit partir avant que l'ennemi coupât les communications; il l'envoya trouver le roi sur les bords de la INeisse, et l'engager à venir achever la victoire. — .le connais ton alTection , dit-il au hus sard. je sais comment tu lui parleras de moi : mais rappelle-lui que 1 vainqueur de iNeurode est le même page qu'il aimait autrefois, que de puis il a condamné à mort ; qui ne demande pas la vie , mais qui t supplie de lui rendre l'honneur. — Sacredieu ! reprit le hussard en par tant au galop, si ce n'est pas un tigre, il vous rendra l'un et l'autre.
L" jour tirait à sa fin. Bathiani, irrésolu, n'osait rien entreprendre et Charles préparait tout comme s'il devait être attaqué. En élablissan ses postes, en allant et venant, il rencontre Btltidc! Baltide, qui s'et dérobée à sa mère, qui le cherche, et qui le reconnaît enfin. Charles lui parle, elle répond juste; il s'étonne, elle le prévient : — Tant de mal-
LES BARONS DE KELSIIEIM
heurs, dil rllr, avaient alu'rë ma raison; des maux plus grands me l'ont rendue. J'ai vu mon fils prêt à devenir la proie des flammes : son danger a causé en moi une révolution terrible, siil)ite, inattendue. La violence de la secousse m'a rendue , en un moment , à mon état n.cturel. J'ai voulu vous remercier de m'avoir conservé mon enfant, cl je vous quitte pour jamais : vous avez tué mon frère, je ne peu\ plus être à vous. Elle s'éloigne en poussant un profond soupir , et en essuyant des larmes qu'elle ne peut dérober à son amant.
Cependant Frédéric, campé au plus à six lieues de là, avait entendu une canonnade dont la prolongation lui paraissait étonnante. Il ne concevait pas comment un régiment tenait contre une armée ilans un posie qu'il croy :;it devoir être emporté d'un coup de main. Rangé en bataille, il attendait Batbiani au déboucké des montagnes, lorsque enliu