‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 366 sur 379 · V. — Grands événeiiienls au prcabytirc · texte numérisé non relu

V. — Grands événeiiienls au prcabytirc

l.ors<|ue le |;raiid vicaire entra chez le eiiré, il avait un front sévère, que tempérait poiirlaiil une teinte de douceur.

I.e eui'é, cuiifus. cmbarrassi-, ij;norait si sou supérieur avait voulu eiclicr sa faute personnelle ou couvrir l'honneur du clcr|;é. Il était debout, les xeiix baissés; il salua le |;raiiil vicaire sans oser le regarder, et il atlciidait qu'il s'expliqiiàl.

" Je conçois, monsieur le curé, que votre situation est pi-iiible; la mienne ne l'est jias moins. Il m'est dur d'avoir des reproches à faire a ceux que je voudrai» estimer. Laissons la scène qui vient de se passer dans votre );raiij;e , nous en parlerons (|iiaud vous serez remis du trouble oii je vous vois. \ enons à l'objet ili- mon vojaije.

u 11 est un journal accrédité, qu'on dit pajé pour soutenir la reli- Ijion , et que je crois salarié pour lui nuire, f^e journal attaque avec opiniâtreté el acrimonie un parti qui réunit heaueinip de lumières et de talents. Les injiirPs prodi|;uées par le journaliste aux chefs morts de ce parti ne sont propres qii'i* aij;rir ceux qui cxislent et à leur faire premlre la plume.

» (l'est dans ce journal qur M. l'évèque a lu une série de sottises plus révoltantes les unes que les autres.

" .Soulagez vos pauvres si vous pouvez, consolez vos malades, eiitrclcnez la |iaixilaiis les familles, prèihcz rarement, et souvenez-vous qu'un sermon sur la concorde qui aura réuni deux voisins brouillés pour les limites de leur champ est plus utile que ce que vous pourrez dire.

i> ^ oiis rencontrerez souvent dans le niniule des i;eiis qui ne sont pas de votre avis en luaticrcs relii;iriises : que leurs opinions n'exiiteiil pas votre colère. Souvenez-vous que Jésus-(Jhrist cuiiimiinia .ludas, iiiioiqu'il sût qu'il devait le trahir.

» Aiilrejois tout élail dans la rclii;ioii; aujourd'hui la reli|;ion est dans le i;ouveriieiuenl, el le ijouxernement xcul former des hommes. (,;ue la rclii;ion soit donc la morale mise en action. Annoncez (ouïes les vertus, reiidez-Irs simples el aimables, pralii|ue/,-les surtout, car l'homme qui s'établit médiateur entre ses semblables et Dieu doit être au-dessus des faiblesses dont il vciil eorrii;er les autres.

)i J'clle est, monsieur le curé, la ri'i;le de eoiiduile à laquelle il faut vous conrornicr, et je vous déclare à rei;rel (|ue vous encourrez l'indii;uatii>n de votre évc(|ue si vous vous permettez de l'enfreindre.

" Mais j'aime à croire que vous suivrez scrupuleusement les doennients de votre supérieur, el i|ue je n'aurai ;i mnii prochain voyaec (|uc des félicit;iliiuis ii vous adresser.

" Passons mainteuanl à l'éclat qui a eu lieu tout à l'heure. (Iiielle est cette Javotte qui vient de partai;er avec vous les traits malins de vos paroi.,siens .' Est-ce celle que vous aviez l'année passée.' — .\li! vous vous la rappelez, monsieur le ipaiiil xicaire! — Oui, monsieur le curé; mais rappelez-vous aussi que je vous dis alors que râ|;e et la liijure de cette jeune personne ne convenaient pas à un prêtre... — A qui ne convicii<lràil-ellc pas, nioiisieiir le fjranil vicaire? — Je vous ])ressai de la coiujédier... — Que f;iul-il donc, monsieur le iji'and vicaire, pour vous convaincre de ma sincérité;' — M'éeouter d'abord, et faire ensuite ce que je vous prescrirai.

• Monsieur, l'homme le plus fort n'a qu'un moxen de ne pas succomber; c'est de fuir l'occasion, et vous, loin d'avoir osé faire un pas en arrii're, vous êtes arrivé, de chute en chute, jusf|u'au scandale public, ('ependanl je ne vcnis jii(;erai pas avec plus de sévérité que je m* voudrais l'être moi-même; mais je xoiis fais observer qu'un ]»rêtrr doit, plusipi'iui autre, faire oublier ses écarts par tous les sacrifices (|ue lui prescrivent sa raison cl la diipiili' de son état. Ici, vous n'en pouvez l'aire qu'un; mais il est indispensable, el je l'exii^c de la niaiiiire la plus positive : aujourd'hui même celle jeune personne sortir;! de liiez xous pour ii'j rentrer jamais. — Mais, monsieur le rjranil vicaire... — Mais, monsieur, plus de ifoiivernante de dix-hiiil ans, ou l'interdiction : ehoisis.sez. — .Mil Jésus, \laric, Joseph! quelle inenaee vous me faites la! — El croyez qu'elle ne sera pas vaine. — Je lonijéilic ma ijoiivernante. — \ oiis vous conduirez dans l'excreice de votre niinistèrc, d'apris les avis que je vous ai donnés à rinslant'.' — Je ne m'en écarterai pas. — \ ces ronditions xoih pouvez me mettre au nombre de xos lueillcurs amis. — Grand merci, uiunsieur le ijraud \ icaire. ..

.IliROiME.

Au Ion irauloril«^ qu'on prciiiiit avec mon nirr, à ravant.ir>o rrel qu'Dii iivait mit lui, rt (|iii ne ni'i'clia|i|).iil puiiil. Mial|;ii' mon incxpcririici'. je jnijciii ipi'il n'avait pas liiul h- mcrilc (|iu' lui avait atlnliiir niaili iiioiscUc Javollc, l(iiM|Uf j'i'iitiai au prcsli) tcic. J'ai pcnsf lU- (luis r|uc les IVinnics sont naliircllrnu ni poitirs a ilrcorcr <lc qualités (|ii'ils n'onl pas fcu\ (|u'tllcs honorcnl ik- Icnis hontes, pour icndie leurs failiU-sses oxensaliles an\ >eu\ îles aniies et pour pouvoir se les pardiMiner à elles-mêmes.

Il m'était forl é|;al à moi (pie mailenioiselle ,)a\olle sortit ou ncm «lu preslijlcrc : je n'j tenais ipie par elle, (|ue pour elle, et j'étais l>itii «léeiclé i> la suivre partout. Knfant du hasard, je n'avais personne i|ui pût contrarier mes |;iu'its, et j'étais l>ien sùi (|ue maileuioiselle .lavolte ne me repousserait pas.

" l'uisi|ue nous voila d'aeeoril, reprit le ijraud vieaire, je premirai la moitié ili' votre diner, que vous ne pensez pasa m'oIVrir. — Monsieur, M)us l'ère/. Iiien mauvaise elii-re. — 'J.ml mie'u, monsieur le curé; cela prouve que vous êtes ée(nu>me du liien des pauvres, et je suis cliariné de trouver en vous quelipie eliose (li];ne <l'éloi;e. — Ce n'est pas la précisément, monsieur le t;rand vicaire. cci|ui' je voulais vous

H. le bedeau était assis au bas bout de h table et mangeait comme q.iatre.

faire entendre. — F.li ! (|uoi done^ — (Vesl rpie ma ijouvcrnantc, confuse de l'éclal de ce matin... — J'y suis, j'y suis. Kli bien! curé, nous ne dinerons pas, voilà tout. Alais où cst-cllc donc, cette pauvre lille.' 1,'bomnic de bien déteste les vices sans liaïr ccu\ qui s'v livrent. I,a liainc aiijrit les coupables et ne les corrige pas. Aotre taebe, à nous, est do les ramener par la douceur; noire devoir est de les plaindre quand nos efforts sont infructucuv. l'aitcs venir Javolte.

» — Je cours la clierclicr, » m'éeriai-jc ii l'instant.

.le la trouvai oii je l'avais laissée. Elle ne pleurait plus, i)arce ipi'oii ne peut pas toujours pleurer; mais elle paraissait profondément aftli.;ée. Je lui disque W. le ijranil vieaire la dcmaiulail. .. .lamais, jamais je n'oserai paraître di-\anl lui. — Oli! il a l'air si lion, mademoiselle Javottel — Kl c'est celle Ixinlé même que je supporterai moins ipie les plus durs reproelies. — V l'iiez trouver ce dii;ne loiiume, je vous eu prie, je vous en supplie, .. el j'étais il ses pieds, et je pressais ses|;cnou\ de toutes mes forces.

Elle se levé, et se laissant retomber sur sa chaise : « \oii , mon cher Jéréiine, tu ne peiiv rien jiijjcr de i-e qui si' passe, .le suis perilue, perdue sans retour. — \ oiis ne l'êtes pas, mon curant, dit en entrant le i;iaiiil vicaire, (/ni se repeni de bonne foi est plus loin du crime peut-être cpii' celui ipii ne l'a jamais eoniniis... A mes f;cnou\, a nies ijenouv, ma tille! Uele\cz-vous. Je n'ai quelles repr'éscnlalioii> a vous faire, et si j'avais le droit de vous jiii;er, je n'écouterais

que mon iinluh;cnce. — Ah! monsieur, coiubien je suis huiiiillée!

M.i tille, l'état le |iliis diplorable oii puisse tomber un coupable est le découragement. Ayez, le noble or(;neil de l'aire disparaître vos fautes SOII.4 l'éclat de vertus nouvelles que vous pouvez acquérir. —

Ah! Martin, Martin! si j'avais prêté l'oreille... — Mon enfant, corrij;ez-vous et n'accusez personne, liien n'échappe au (;rand Juije, et il n'invoque pas le ténioii;nai;e des hommes. »

Il la relevait avec bonté; il s'asseyait il côté d'elle; il tenait une de ses mains dans les siennes.

" Je dois jiiijcr, d'après ce ipie je vois, que vous êtes une victime de circonstances que vous n'avez pu ni prévoir ni prévenir. Oui, le liberlinaije est étranger il votre ciriir. — Oh! je vous le jure, monsieur. — Je vous crois, mon enfant, cl je suis persuadé que vous ne balancerez pas ii eliaujjer de conduite. — Et eommeiil le puis-je, monsieur? — Anjouril'lini même vous sortirez du ])resliylcrc. — Et que ilevicndrai-jc, (jrand Dieu! — Kassurez-vous, ma hllc. 11 serait injuste et barbare de vous retirer du précipice et de vous abandonner sur ses bords. Je dois vous ijarantir éijaleiiii'nt ilii vice cl de la misère.

" On a snp]irimé avec raison des monastères ipii n'étaient que l'asile de l'oisiveté; on a conservé cet ordre estimable, de tilles qui passent leur vie ii secourir l'iiumanité soulïrante. O'csl parmi elles que je vous donnerai ou asile; c'est par la pratiipic des vertus utiles que vous elVacercz vos fautes passées et que vous en mériterez le pardon.

" Observez que je ne vous fais ici qu'une simple proposition. Malheur à celui qui abuse des droits du moment pour tyranniser le faible. Répondez il mes olfres avec une entière liberté. — Le ijciire de vie que vous me ]iroposez, monsieur, ni'csl si étranger, que j'iliiiore... — Si vous pourrez vous y faire... Eli bien, mon enfant, si, après ([iielques mois d'épreuve, les faliijues , les dégoûts inséparables de votie état vous le reiidaicnl trop pénible, je verrais il vous procurer d'autres moyens honnêtes d'evisteiicc, et... — Ah ! iiionsieiir, disposez de moi, disposcz-eii pour la vie : qui pourrait vous entendre cl ne pas revenir ii la vertu:'

" — Partez, ma tille, partez à rinslant même. Je vais écrire .H la supérieure de la maison où vous entrerez. Pendant que je ferai ma lettre, vous rassemlilcrez vos petits eflets et vous prendrez mon cabriolet. Antoine vous conduira : il n'est pas dans les convenances que nous voyagions eiiseiiible. — Et vous, digne et res|)eclal)lc homme, et vous,' — Je me passe volontiers de ma voiture lorsqu'elle est utile a d'.Mltres '. ..

Il sortit, el niademoisellc Javollc commença son petit parpict. Je courus chercher le peu que je possédais cl je le jetai dans sa cassette, n Pourquoi cela, mon petit Jérôme;' — -Je fais aussi mon petit paquet. — .le le devine, aimable enfant, (jequc lu projettes ne peut avoir lieu. — Je ne projette ]ias , mademoiselle Javolte; je pars avec vous. — Eli ! mon cher petit , (pie puis-je pour toi quand je vais avoir besoin de la proteclion «le tout le monde? — (dominent, mademoiselle Javolte! vous me laisseriez au presbytère? — 11 le faut, petit ami. — Nous ne savez pas quel mal vous me faites! — Tu ignores ce que je soiilïrc. (."'est ii Ion alVeclion (jue j'ai dû les seuls instants heureux dont j'aie encore joui. »

Je pleurai amèreiiicnl ; c'est la ri.'ssoiirce de l'enfance mallieureuse. Mademoiselle Javolte ]ileura aussi, cl je ]ilcurai plus fort. En pleuranl elle ôtait de sa cassette ce que j'y avais mis; elle la fermait a clef.

Elle me rendit le chilTon qui renfermait mes si\ sous. • Garde cela, me dit-elle. Si un jour lu deviens riche, comme tant d'autres, ce ihilfon te rap]icllera ce que lu as été, et ton cœur ne s'endurcira point. Accepte cet écu de cinq francs, c'est tout ce qui me reste, (.oiiscrve-le aussi, si tu le jicux : tu penseras en le regardant ii Javolte, ipii t'aimait bien, el (pii te regrctiera loiigtciii|)s. Adieu, Jérôme, je |iars. ..

Je ne pouvais ]ilus parler; je la suivais, sulToqué de sanglots; je tenais sa jupe avec force ; je voulais la retenir, et j'arrivai avec elle a la salle où étaient Ic' gri-ind vicaire et le curé.

" Alonsicur, dil-elle ii son ancien maître, nous allons nous séparer, .le vous deniaiide une derniiic ijràec, (pie peut-être vous n'avez pas le droit de nie refuser. Prenez soin de cet enfant; cultivez ses heureuses disposilions, cl, lorsiju'il se perincllra quchpies espiègleries, si n.'iliirelles à cet âge, souvenez-vous que je ne suis plus là pour leriipérer votre sévérité, et traitez-le avec douceur. •>

l.e curé, l'ieil morne, les mains croisées sur sa poitrine, ne répiindit jias un mot. l.e grand vicaire promil pour lui. Que me f.iis lient à moi ces promesses? (îiic m'eussent fait les marques d'alïeeîion de l'univers entier? Mademoiselle .lavolte parlait , et sans moi !

Anloiiie vint jirendre sa cassette el lui dire ipie le cabriolet l'al-

' M. do Parlzde Prcssy élail évoque de Boulogne Imsque j'étudiais chez les oraloriens de relie ville. Un charretier de l'endroit, nommé Caboche, perdit son ihevai, (|iii le nrairrissail lui el s.i fjmille. II fut trouver son évoque, el déplora dcvonl lui la perle qu'il venail de faire. « Combien vjlail le cheval? — Cent écus, monseigneur. — Un tel, donnez rent écus à cet homme. — Mais, monseigneur, vous donnez tous les jours; il n'y a rien à votre caisse. — Eh bieni donnez-lui un de nnes chevaux. — Eh 1 monseigneur, vous n'en avez que deux. — Allons, allons, donnez-lui-en un : j'irai à pied jusqu'à ce que je puisse en acheter un autre. »

Cet cvéque et .M. Duteil, alors curé de Calai.s, pouvaient servir de modèle à tout le clergé du monde rhrétien.

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