VI. — Jo 11 retrouve
J'étais fort aise d'être débarrassé de mon cure, cl je m'applaudissais des nielles (|ue je lui avais faites. Je ne savais pas trop ce qui s'était passé ciilre lui cl mademoiselle Jiivotte; mais j'avais fort bien compris ipril avait en des torts avec l'Ile, el cela avait sinjjulièremeiit
Le maire du lieu accourut l'écharpe municipale à la main.
ajouté II l'aiilipalliic naturelle qu'il m'avait toujours inspirée. Llle était telle alors (|ue je n'avais pas voulu reutrci- au presbv tère pour y prendre ma seconde clieniise et mon second iiioiiclioir.
Oai comme le plaisir, ilroit coninie un jonc, j'avançais ii r|;rands pas sur 1.1 route de l'aris. Je me proposais de ne ménager ni mes jambes ni ma bourse. L'espérance doiilil.iit mes forces, el avec un écii de cinq francs et six sous, on peut lalic le tour du monde.
Pour me réconforter je pris dans le jour deux forl bons repas qui valaient quinze sous cliaciin , et que je payai quatre francs les deux, parce que les aiibecj;istes sont de Iri-s-lionnètes |;ens, qui se feraient surtout scrupule de tromper un enfant.
J'étais un peu éloniié de la rapidité avec laquelle disparaissaient mes finances; mai> j'arrivai le soir à (Jiarcnloii, bien que la journée fût Iri's-forte pour mon ài;e. Je n'avais ]iliis, ii ce qu'on nie disait, qu'une lieue à l'aire pour la retrouver, el jamais je n'avais en besoin d'arijciit auprès d'elle.
J'avais faim, el je me décidai ii mander niuii reste. Je me fit scr-
IKROMF..
vir iii,i!;iiil'ii|iiriiiciil le iiion'iMii ili- |ii'lj| ^.ll^■ ri c'liii|iiiH' ilv \\n ,, iliiii/r. .le irfli'cliis l'ii iiMiifjCiinl iiu'il ci.iil iiiiilili' (pic je i<iiiiliiissc' « (llhircnloii, pariT i|iif je ne iii':i|i|)iii(li:iis p.is de iiiailriiioisi'lli- .lavollr en (loriiiiiiit, ri f|iiiiii|iii' je sciilissi- île ifiaiiclcs (loiilciiis il.iiis If.-, j.imlu's, je résolus ilc iiir iriiicllrp on rmilc ;i l'inslanl, cl <lc respirer an moins l'air ipie respiiail mademoiselle Javolle, si je ne pouvais la voir a\aiit le point dti jonr.
Je ne trouvai i|u'une (lilViiullé à l'exéeution «le mon dessein : c'est i|nc le ealiaretier me deinaiidail trente sons, et je n'en avais que viii|;t-si\. ,1e me repentis d'avoir l'ait si lionne eliére ; mais <-ela ne rnmlilait pas le dct'icit. .l'avais lieureusemeiit alVaire à nn homme à evpcdienis. l'onr les «|uatre sons qui me inaiiipiaienl , il m'ôla trèspoliment ma veste de dessus le eorps, et il me souhaita un ))on vo>a];e Hn Ion le plus alVcetiieiix.
(^)iie m'iniporlail à moi de n'avoir plus de veste? Ce n'était pas d'ailleurs mes vclemriils que mailemois<'lle .lavottr aimait : ainsi il de\ail lui être cjj.il (|uc je fusse nu on liatiillc,
.l'arrivai à la barrière, oii nu monsieur me demanda, en étendant les bras et en liàillant, si je n'a\ais rien à déclarer, .l'étais en clieniisi', et je ne portais c|n'nii bàlou (|ue j'avais trouvé le Ion;; du parc de Herey. .le répoiulis (jne je dé<larais <(ue je venais voir mademoiselle .lavnlle, et je priai qu'on m'indiquât s,i demeure. " (,)u'cst-ce que c'est que celte , las oite.' — (ininineiit, monsieur, vous ne connaissez pas mademoiselle .lavotte? — Eli! non, je ne la connais point. — \ ons ne connaissez pas mademoiselle .lavotte ! — Allons, passe, morveiiv, et ne me fait pas perdre mon temps à écouter tes iiiaiserie.s "
Il n'est pas poli, ce iiioiisiciir-lii , me disais-jc en ciililanl la picinicrc rue qui se présenta : j'en trouverai sans doute de plus obligeants. J'avance, je tourne à droite, je tourne à jjauclie, et j<> ne rencontre que qiielipics eliiens ipii coiicliaiciil sous des auvents l'aiite de iiiieuv. Minuit sonna, cl je marcliais toujours, .l'arrivai à un endroit oii il \ a\.iit licaiicoiip ilc p.ir.ipliiics ou de parasols ronces. Je Jiijïeai «pi'.'i l'aris il ne pleut ou il ne l'ait i;ranil soleil cpi'ii ccl cndioill;i, et je crus convenable de m v coiiclier sur le pa\c, atiii île me réveiller au\ pri'iuiers rajons du jour.
Je m'étais fait un oreiller il'uiie poii;néc de feuilles de cliou, i^iii s'étaient trouvées ii mes pieds, et j'allais eu elTet nie coucher, car ce que j'avais de mieux ii faire était de dormir, .rcnlinds quelque bruit; je me retourne. Je vois un beau monsieur cpii me ht peur d'abord, parce qu'il avait l'épée à la main; il était suivi de rpielques autres messieurs qiii me firent peur aussi, ])aice qu'ils avaient un fusil sur réiKinle.
J'invo<|uai mademoiselle Javotlc, et j'ahorilai bravement le beau monsieur. Je lui réitérai rinterpellalion que j'axais l'aile au couiiiiis, et il répondit ii ma question par une autre : ces nicssieiirs-là ont la manie d'interroijer. Il vonliil savoir qui m'avait déshabillé. Je lui racontai le fait en quatre mots, parce que je n'avais pas de teniiis a perdre, et je deinaml.ii encore nii deineiirail mademoiselle Javolle. t Je n'en sais ricii. mon |iclit homme, et ccrlaiuciiicnt personne ne le donnera de ses nouvelles à l'iioure qu'il esl. l,a nuit est fraiche, viens en passer le reste au coiiis de jjarde, et demain nous verrons. ■>
I n beau monsieur comme eelui-Iii devait avoir un meilleur domicile que celui (|uc je m'étais élu sous le parasol. Ce qu'il appelait le corps lie j;ar<le était sans doute nn maijnihipic chàlcau, et puisqu'il fallait attendre, j'aimais niiein être bien que mal.
.le suivis le beau monsieur, qui me fil entrer dans une espèce de Iroii dans leipicl un n'avançait cpi'ii travers nn nnai;c de l'iimée de tabac qui obstruait l'atmosphère depuis le sol jusqu'au plafond. .Mon conducteur m'approelia des yeiiv une ehandclle mince et jaune ipii devait s'éteindre sans avoir été mouchée, parce (pie tout le monde n'a pas le courage de mnuehcr la chandelle avec ses doigts.
n II est vraimeiil Iris-jidi garçon! Alon ami, vcu\-tu servir en qualité de mousse sur les vaisseaux de l'I^tai:' — Monsieur, je ne xeu\ servir que mademoiselle .favolle. — D.ins la marine, mon petit homme, on ne mampie de rien. — Oli! je ne mampic de rien avec madciuoiselle .laxolle... et... je... vous assure... monsieur... « Jci mes deux mâchoire» commencèrent à battre l'une contre raiilre avec une inégalité remanpiables. J'étais excédé de fatigue ; j'avais eu chaud , j'avais en froid, et une fièvre \iolenle se manifestait de manière à persuader ,i mon beau monsieur i|ue de lonnlemps je ne serais m état d'entreprendre la route de liresl .a pied.
II lira de sa poche une fiole empaillée et m'invita .à en prendre rasade en m'assiiranl (pie cela me ferait le plus grand bien. Je bus sans fjoùler, et je fis une grimace épouvantable en rendant la bouteille : c'était 1.1 première fois (pie je goi'ilais l'eaii-dc-morl . si improiirement appek-e euii-de vie.
I.e frisxin dura deux heures, et au frisson succédi-reiil la chaleur et l'altération. Je vidai sept à huit triboiilettes d'eau, dans lesquelles mon nouvc.in |irotectenr jelail loiijonr-. (pielipies gouttes de sa fiole pour corriger, disait-il, la crndilc du fluide. I,a fièvre exalta mon eprve.in comme celui de tous ceux ipi'clle allaque, et comme tous les fiévreux je parlai plus et mieux que de coiiliiiue. Il y a même iipparcnce qne je parlai bien, car tous ces messieurs tn'entourèrent et
éciiiilèrcnl dans le plus profond silence le récit de mésaventures, (pie j'iulerronipais soini'iil pour adresser à madeiuoisellc Javolle des actes jaciilaloircs d'alVccliou cl de reconnaissance. L'un de mes auditeurs, grand diable il moustaches cl décoré d'une cicalriee qui eoiiimencait au haut du front cl se lerniiiiait au bas de l.i bouche, tira de sa poche un monclioir bleu farci de t.ibae, grand cduime un carré de papier : il le porta sur ses yeux. « Saerclilcu ! dit-il, jamais \ a-
de-bon-Cd'ur n'avait versé une larme : est-ce ipie ce petit li -là
est sorcier? » Mon proiccteiir me regardait d'un air attendri. I.'uu étendait sa eaiiole sous moi, un antre essuyait la sueur qui coulait à flots sur mon visage, un troisii'ine agitait avec son chapeau l'air, qu'il ehcrcliail à rafraichir. A ces soins empressés donnés ii un eiil'aiil, eùlnii reconnu ces hommes qui, sur le champ de bataille, bravent la moil et la donnent sans pitié? Les peuples de l'Orient avaient eu raison d'adiiicllre jadis un bon cl un mauvais principes (pii nous doniiiiciil loiir .'i tour.
Il était jour, cl le mauvais principe avait eonsidcralilcmcnt empiré mon ctiit phxsiipie. l ne voiture couverle passa devant le eorps de i;arde, cl le beau luoiisicur appela le conducteur. " Oiiellc est cette espèce de cliarrellc? — Mon officier, c'est le corbillard de l'Ilôlel- Dieu. — l.s-tii charge? — 'Von, mon officier, je relouriic. — Lève ton coinerelc et prends ce petit ijareon. — Kl ipic voulez-vous que j'en fasse? — (.dmment, coipiin ! ne vois-tu pas ipi'il est malade, trèsmalade? — Apres, mon officier?— Desecnds-le ;i ton Injpilal et rcmels-le ;i la supérieure. — Mais, monsieur... — Paix! — On ne reçoit chez nous... — Paix, te dis-je. — One des malades recommandés. — Kli bien ! tu diras que je le recoiiim.iude. — Mais cela ne suffit pas, mon officier. — Oiielle recoiiiinaiidalion faut-il donc encore? — h'abord il faut la vi'ilre par écrit. — Oui, allons, je vais écrire, (pioi(pie je n'cnleiide pas ii manier une plume comme un sabre.
" Moi, liciilenanl au 2" bataillon de la ()*= dcmi-lirigailc , qui ai laissé un ponce it Aréole, un «'il à I.odi et presipie loul mon sang ;i KoheuliiKlen ; qui ai été lait sergent à la |ircuiicre affaire, sous-lieutenaiil ii la deuxième et lieutenant ii la troisième, parce (pic je suis dans riiabiludc de prendre ,t chaque aclioii un drapeau ou une liatlerie ii rcniicini ; inui , dcnommé ainsi ipie dessus, je recommande aux sœurs de la (Iharilc, ipii doivent ('Ire cliarilabics, un beau petit garçon qui mourra il la porte de l'I l(jtel-l )ieu si on ne lui jicrmel pas d'x entrer, ce qui serait fâcheux, car le petit drôle doit faire un jour un joli soldat.
• Je recommande aussi ma redingote dans laquelle je vais l'envelopper et (pic j'irai reprendre quand l'enlanl sera mort ou guéri, attendu que je n'ai que cclle-lii.
» A otrc serviteur,
» Rider.
" Ecoute, coclicr de raisonnements. »
la mort, ce (pie je vais te lire, et plus de
Lecture faite, il y avait bien encore des fornialilcs à remplir selon le cocher; mais selon M. Huder, M. A a-dc-bon-fiffiir et compagnie, tout était à merveille, et qiiehpies jurons accompagnes de gestes significatifs Iciiiiinèrent la eonicsialion. Mon prolecteur me porla dans le eorbill.ird , nie roula dans sa capote, mil sous ma lètc une bùelie en forme d'oreiller, nie souhaita un prompt rétablisscmenl et referma le couvercle sur moi.
La fori e du mal, l'can-de-vic (pie j'avais biie , le défaut d'air, les cahols de la voilure, les coups que je iric donnais il la tète contre mon oreiller, tout eoniribiiait a me rendre bien plus malade encore, je me sentais défaillir. J'appelai le cocher à mon aide. Ce cri, oii j'avais mis ce qui me restait de forces, acheva de les épuiser, et je m'évanouis.
Je ne vous dirai jias encore ce qui se passa pendant ma léthargie ni combien de temps elle dura. Lors([ne je revins ii moi, je promenai autour de ma chambre des yeux étonnés : j'étais en paradis ou je rêvais.
Des murs presque d'or, des miroirs plus grands que moi; de tous les eûtes des fauteuils de soie, des rideaux de même; une horloge portée par deux femmes de neige, un lit où j'enfonçais jusque pardessus les oreilles, que sais-je, moi? Tout cela était aussi supérieur au preslixii're ipic le presbxtcre l'était ii la cabane de luaitre Jacques.
Un monsieur toiil noir et habillé toiil de neuf, mais ([ni avait a ses manelietles aiitanl de petits Irons qu'il \ a d'étoiles au firmament, tenait une de mes mains dans les siennes : il levait les yeux au ciel de mon lit, il les reportail sur moi ; il me ipiillail ]iour aller chanter un pelil air devant la cheminée, il revenait pour me faire tirer la langue, ce ipie je ne voulais jias me permelire d'abord, parce (pie je savais (pi'il n'est pas honnête de tirer la langue à (pielqu'iin.
Le monsieur noir me tira la sienne, sans doiile pour me ])ersua(ler par l'exemple, et en elïel je lui rendis en franc polisson grimace pour grimace. « Bien, s'écria-t-il , bien, au mieux! la langue est humide, vermeille... \oiIa nue langue admirable. •• Je ne me doutais pas ipi'oii piit admirer ma langue; mais, comme j'ai toujours eu assez d'aniour-proprc, je ne lus ]>as insensible ii ce compliment, (|Uoi(pi'il me parût d'un genre extraordinaire.
Hienliii mes idées se représentèrent, et la première qui me vint
j h": no MR.
fut lu soiivi-ilir ilt< iiiaili'iiioiiiiOlu JhvoIU'. ,Ii- priai lt< iiiuiisiciir nii\ uiiiiii'lit'lli's li'uui-i's lie l'ciiviiMT ('iici'clii'i' ,i l'iiislniil : il nu- r('-|iiiiiilil k [uni |in's cuiiiiHC l'fiix <|iu' j'avais déjà iiilrrrnijvs. Oiili'é, fiiiifiu ili' ne |iiuiMili' lii-ii a|>|>r<'n(lir il'i'IU', jr li> un i-lViiil pouf me li'vcien pi'dli'ilaiil <|ii(' j'allai» la ilicnlii'r ninl-ini'iiic. l.r inoiisifiir, rlVra)!' <lo oc> pamli's, coiii'iit liici' un oiMilim , cl ilrnx iiianils incssirui'-. galoiuit's i-oinnic ilt's princes cnticrrnl aussilol. " l'icni-il , 'rouraiigcau, (lit riuiuiinc noir, ne le pcnic/. pas ilc vue cl einp<^ehe».-le île te lever. >. A l'inslant MM. l'icanl cl Taurantiean passiMcnl l'un a ma droite et l'uulre ii ma lianclu' et s'enipari'reni ili' ma peisonue. Des c|iie je levais la lOle, el je ne pouvais levi'r ipie cela liieii (pu' je voulusse eoiu'ii après luailenioiselle JuNolle, ils me la replacaieni lii<ni doucement sur l'oreiller, et je cessai île lever la lète (pininl je vis i|uc cela ne me nicuait a rien.
l.e monsieur noir prit sini cliapean, fil m \iHSsiint une espèce de révérence n je ne savais encore ipioi ipii ctail derrière mes ruleauv. cl sortit eu disant : ■. I".lle dort, el en ellcl elle iluit être lalip;ucc. .Si je vous avais laissée l'aire, madame de la .\ati\ilc, il y a liiiil jours que ce petit i;arcon serait en terre. "
Des ipic le uninsieur l'ut sorti, MM. rouraiiî;ean et l'icaril (piitli'rciit le Ion caressant ipi'ils avaient pris avec moi. I.'un s'assit sur le bord de mon lit et l'autre l'ut l'aire des mines devant un miroir.
" Parl>leu! niailame avait liieii besoin de s'inipiiélcr des cris (pii sorlaienl de ce corbillard. — Kl de reeneillir l'e petit mallieiireii\-lii. Depuis liuil jours nous ne cessons de tiniriier aiiloiir de lui ; je suis sur les dénis. — Kl moi donc:' cl les deux l'emmes de cliambre malades de falijjuc.^ — Olil loi, tu as un tempérament de fer. — Pas du tout. J'ai perdu l'Iiabitude ilii travail... — Kl il n'y a (pie si\ mois que tu es laipiais. — Il n'en faut pas tant pour s'accoiilumcr au bieiièlrc, cl tiens, Picard, tàcbons d'oublier notre oriijine. — .le le veux bien, Touranijeau. Celte mélhode a ses aj;rénieiils, elle est de plus très it la mode.
» \ ieiis donc ici et laisse ce marmot. Sa maladie coi'llera plus ii madame (ju'une i;ralilicalion à cliaeiin de nous... — Oue nous n'aurons pas... — JNoiis ipii la servons avec un /.èle!... — Ou ipii du moins eu avons l'air. Abl le plaisir d'enlendre cliiiclioler dans un tlie, dans un cercle : celle rcmiue-la est aussi liicniaisanle (pie jolie. .. — Oui, et la lettre ipie l'on l'ail écrire |>ar un ami aux journalistes, qui font un récit bien palbéliiliic, bien exaijéré de l'aventure. Kt quand elle a pénétré jus(pi'a la rue Sainl-Dciii» cl (juc rentliousiasme est tombé, on met le petit |)roléi;é à l'Iitipital et on ramène sur soi ratlention [wr un éipiipaijc vélocifère ou par des diamants montes sur un dessin nouveau.
" — .Mai.s sais-lu. Picard, ipie nous ne médisons ]).is mal de nos maîtres:' — Ma foi! c'est un dédomma);ciuent bien naturel des dégoûts dont ils nous abreiivcul. — (Convenons aussi que sans certains petits désajjréiuents notre sort serait plus beureux que le leur. — .(e le crois bien, ma foi I nous jouissons du présenl sans nous ini(iiiéler de l'avenir. Si une femnie de cbambre un peu piquante a des boules pour nous, nous ne les devons (|u'i> noire mérite lors([ue le maître ne les obtient (pi'à force d'ai-i;enl. — Kt lorsipic la maîtresse ellemême nous préfère an maître 1 — Ob ! ici ce n'est pas rusaijc. Madame a de la vertu. — Klle est pourtant bien jolie. — Oii scriiit le mérite si c'était une ijucnon :'
La conversation se fût sans doule prolongée sans deux ou trois bâillements que j'entendis 1res -distinctement et qui ramenèrent MM. Picard et Touranjjcau à leur poste. Us recommencèrent à me sourire ; ils arraiij;èreiit mou oreiller et ni'bumeclerenl les lèvres avec du miel rosat.
Lu moulent après j'entendis marclier très-douccmciil , et ensuite je vis une dame qui me parut vieille, mais <|ui avait le rei;:ird doux; qui n'était véliic «pic (le laine !;rise, m.iis (|iii était d'une jjraiide propreté. Klle tenait d'une main une superbe tasse et de l'aiilre une cuiller d'or. Klle en prit qiielcpies ijuiiltes et me les présenta. J'ouvris la boiicbe et je bus. " (àiinment donc, s'éeria-l-elle, la connaissance lui serait-elle revenue .' — Oli ! tout à f:iit, madaiiie, ré|Kindit M. 'I ()uiMn|;eau. — Oii en seriinis-iious, reprit la vieille, si je n'avais modilié les ordonnaiiees du docteur.' l'eiifanl eût liiii le (piiilrième jour. Au reste, <pie le bon Dieu soit loué! il ne parle plus de sa .lavoltc. — Kli ! madame, reprit Picard, Il fait bien pis: tout il l'heure il voulait se lever pour courir après elle. — Kn ce cas, continuons une diète austère. Il faut :ilïaiblir ce (■ervean-là pour le calmer. Je cours annoncer ii madame la révolution ipii vient de se faire. ,i Kt elle se mit à troltiller.
Pour passer le temps auréalilement , je pensai à ma bienfaitrice. >on éloi!;'ncmciit iii'alllii;eail beaucoup; mais son iniai;c amenait toujours qiielipies pensées ili- bonlieur.
I.a vieille daine rentra bientiil ; elle était suivie iriiiie jeune femme... jolie... oli ! jolie... et mise...! il fallait voir! Klle s'approcha de iiiiui lit avec beaiiroiip d'empressemenl. \ son aspect, MM. Picard et Tourani;eaii prirent une altitude respectueuse; mais un troisième monsieur, bien plus doré (pi'eiix, leiiail sjins façon la main de la jeune feiiime, ipii ne s'en défendait pas du tout, et il lui }Kirlait ilii ton le plus familier.
'■ Je suis enchantée, lui dit-elle, du succès de mes soins ; lu voilii
(pii revient ii la vie. Voycï donc, mon ami, comme II e5t bien ! Mais ipii l'crons-noiis de cet enrani ([iiand il sera rétablir* — (àinimcnt! UMilame, ce que nous en ferons ' — Nous ne l'aurons pas tiré des bras de la luorl pmir le jeter dans ceux de riiidi|;ence. — Kli bien , madame en pourra faire un fort joli jockex. — Oh ! non, non, |;éncral, ne l'avilissons p:is : le liicnf.iit loul eièliir. ■ Ici , MM. l'icird el 'roiiraii!;ean lireiil la |;riiiince.
■■ \oxons donc, madame, ce ipie viuis comptez faire de ce petit garçon. (!ela ne sait rien, el... — Pardonnc'/.-moi , monsieur, je sais Iri's-bicn lire. — Ab ! ali ! — Oui , monsieur, j'écris même très-propreuienl, il ce (pi'assiire mademoiselle Javolle. — Kn xérilé ' — Kl j'irai tri'S-loin dans la bitinilé, :i ce ipi'a dit iiionsiciir le curé. — Diable ! ■ — Allons, mou ami, ne le pirsilli / p:is : soiii;(/ (pi'il ne peut se défendre. — Je me |;arder:ii bleu, in:iil:ime, de pcrsiller un savant, fort du léiuoi|;Ma);e d'un curé et de m:t<leiiioiselle Javolte. Il faudra ipie j'en fasse au moins mon secrétaire. — Ah! c'est de moi (|iic monsieur s'amuse maiiilenanl. — Il est vrai ipie je vous aime trop, madame, pour vous respecter beaucoup. — Kl pas assez, pour me iiiar- (pier des é|;;irils. — De l'Iiiiiiieur, ma cliire amie, de riiumeiir pour (le simples plaisanteries! ( Irois-iiioi , ne bannissons point la saillie ; elle picole qucbpiefois : mais elle ramène au sentiiiieiil, ipii mulbeiileuscMienl s'use ipiaiid ou n'en est pas économe. " Kn (lis:iiit cela, le nioiisieiir lirai! la dame sur ses i;eii(iux ; la dame lui donnait de petites la|ies sur les joues ; enliii elle l'embrass.i rie tout son c(iMir.
— ,Sais-tu ce ([iie je me propose de faire de mon petit malade!' — Mon, coule-moi cela. — Je l'Ii.ibillerai conveiiablemeiil. — Hicn ! — Je lui ferai parlai;er les leçons ipi'oii donne il iiiiiii lils. — .Vu iiiieiix! — L'émulation s'établira entre eux, et ils y !;a|;nerunt l'un el l'autre. — \ merveille! — Mais, mnnsieur, vous me traitez cmiinie un enfant. — Oh ! une l'einme raisoniialile comme loi ! — Apprenez de moi, monsieur le i;énér:il, (pi'il est s:i];e de se ménager do souvenirs beureux; c'est un liaiime pour les liihrmilés de !a xieillesse. — Je repreiiils mon sérieux, lu.i Ikhiiic amie, el je n'ai rien à objecter a un scinlil.ilile molif. \ oilà diuic voire prolé'ijé élalili ici à perpétuilé. — Général, lu es charmant (pciiid tu le xeiix. — Nous d:ii;;iiez encore vous en apercevoir. — .Mliuis, mon petit ami, remereiez le rjénéral. .Ah! comment vous nommez-xous .' — Jénjme, madame, pour vous servir. — (!e nom-lii n'est pas sonore; iîmîs (pi'iiiiporlc .' on peut rcmbellir avecdii mérite el des (pialilés. Jéiome, remerciez le [;énéral.
J'étais, sans doute, tri-s-disposé ii remercier le ijénéral , (Ui tout autre épinix (pi'il eût plu ;i la jeune dame de se donner ; mais il m'avait fait une phrase (pii m'embarrassait parce (pic je ne rentendais pas précisément, et il me sembla bon de renlemire. Je demandai d'un air timide ce (pie voubiil dire éliil'li iri n iiniirliiilr. La jeune dame me répondit avec bonté (piecela sifiiiiliail 'picje ne la (piitterais plus. K.Mi! mon Dieu! m'écriai-je . loin de remercier, commeni voulezvous (pie je retrouve luadcmoiselle Javolte .' — l^MieJle est (loue celle J:ivoltc !' demanda le i;éiiéral. — (l'est une jeune hlle belle coiiiinc madame, (pii ne me conuaissail pas plus que madame'; qui ne m'a fait (|uc du bien eoiniue madame ; i|ui m'en a fait beaucoup, qui m'en a l'ail loni'Iemps, el il faiil ipic je la reiriuive ou (pie je meure. — .Ma bonne amie, il est reconnaissant ; le bienfait est Irès-bieii placé , et je veux parl;i|;er avec vous un :icle esliiiiable (juc je ne considérais que coiume une simple fantaisie. 'Mais relirous-noiis. — l'n moiiienl, ('■■néral ; je veux savoir l'Iiisloire de mademoiselle Javolte. — M» bonne amie, il y a eu pulridité ; l'histoire de mademoiselle Javolle peut se remettre à un autre jour. — A la boiiuc heure... Ah ! j'ai deux mots il dire à madame de la .Nativité.
» Je vous remercie, madiime, des soins que vous avez rendus ;i cet enfant ; mais je ne soiiflrirai pas que vous les proloii(;iez davantafje : je vais vous faire reeondiiirc, el vous m'enverrez une de vos sceiirs... Adieu, Jériimc... J'ai pourtant bien envie d'entendre l'histoire de mademoiselle Javolle !... .\ lions, allons, mon ami, je sors : il est inulile de me tant serrer les dolifts. "
Si la jeune (biiiie avait envie de connailre madeiuoisellc Javolte, j'en avais une bien plus forte d'en p:irlcr. Il est si doux de s'entretenir de ceux cpi'on aime ! La jeune dame avait paru s'intéresser îi ma bienfaitrice : c'était assez pour que je l'aimasse aussi.
Maleré cela, je pensais, qu'en dépit du décret qui nie fixait la ii perpétuih', je ne mampicrais pas de m'éeliapper, dès (pie j'aurais recouvré l'iisaive de mes jamlies ; mais aussi je nie promettais de n'oublier jamais la jeune et jolie dame.
l ne autre jeune personne, à l'ieil noir et perçant, au nez en l'air, il la IhiucIic perlé'e, vint |)rendre madame de la Nativité. Klle était suivie d'un troisième monsieur tout i;aloniié, porl:inl des paipiels sous les deux bras. « Kh ! mon Dieu ! qu'est-ce (pie tout cela .' (lit la vieille leliyieuse — (''est du sucre et du c.ifé, lui répuinlil la demoiselle au ne/, retroussé. — Mais iiiadaine sait bien (pie mon devoir est de servir les malades. — Klle sail aussi (pi'iine iiianpie de reconnaissance ne saurait vous déplaire. — Me déplaire, non. — .Madame accepte. La Klcur, mêliez cela dans la voilure. «
ALid.'ime souriait d'un air a;;iéable et se disposait .i sortir, lorsipie le monsieur aux manehettes ii mille trous rentra et revint me prendre la main. Apparemment, me disais-js, que ce monsieur-là a un i;oùt particulier pour les lanifues et les luaius. «De mieu.x eu mieiu! Je pcr-
JÉRÔME
mets iiiio pinci'c de vermicelle <l«ns le houilloii, el l.i cuillerée de (;eléc de f;r(iseillc (|ii:iiid cel;i Hiitlera le innlailr : il fiiul lui reiiiire un |m'u de foiee. — l'as du toul , monsieur le médecin, repril madame ilc la .\«livilé; oliservez qu'il ) a encore déran|;emeiil au cerveau.
— l'arec (|u'il est vide. — Parce qu'il est cvallc. — Du \crmi(<'llc.
— De la diète. — De la |;elée de ifroseille. — De la rliétc, i\v la ilièle, vousdis-je. — Ali! madame cvercc aussi la médecine^' — l'oint il'ironic, monsieur. Si je n'ai pas le lionnel de docteur, je ))Ossèdc ce qu'il ne ilonne point, une loni;ue expérience. — Nous me permellre/., madame, de l'estimer à sa juste valeur. — (les jeunes médecins sont il'une lianteiir 1... — Kl les vieilles d'une importanicl
— .Modére/.-voiis, s'il vous plait, monsieur, et saclie/. (|uc j'étais supérieure de riiolcI-Diiu que vous n'étiez pas encore sur les lianes.
— Oli! je sais cela, madame ; je sais inèmi' rjuc vous aviez déjà une loïKjUf ej/iérieiice lors(|uc vous êtes entrée a riiospice. — .l'avoue (|ue je n'étais pas jeune; aussi, détrompée des vaincs jouissances du monde, je me suis livrée evclusivcmcnt à mon état. — .le le crois, madame; les l'enimes resscnildcnt au\ girouettes ; quand elles se rouillent, elles se lucnt. »
Aladanie de la Nativité se taisait, se ron(;eait les onules, rou(;issait , pàliss^iil. Kllc elicrcliait sans iloulc <|uel(|ue niéclianccté qui pût s'accorder avec les bienséances de son étal , et il faut, pour trouver de ces traits-là, une présence d'cspril (|ue n'a pas toujours une femme piquée, el celle vivacité d'imai;inaliiin (|u'a rarement une sœur de la (lliarité. .\ussi madame de la >ali\ ilé continuait ii i;ariler le silence; elle paraissait tourmentée <'m proportion des dilYicullés qu'elle éprouvait à exhaler décemment sa liile, cl le docteur, ajustant son jaliot, regardait d'un air Iriompliant la Moxelanc de l'Iiôlcl, si loin encore île l'àiic où les femmes si' jixeut , ([u'elle ne croxait pas que la comparaison jiùl la rei;arilcr jamais. Il est une saison de la vie cil on ne eonnail que les ris , les jeux cl l'amour. Derrière eux se caclient l'ennui, les cliaipins , le repentir, el ou ne les aperçoit que lorscpie l'on ne peut plus leur échapper.
M. de la Fleur ne savait que faire de ses paquets, madame de la Nativité ne savait comment sortir; le docteur, las de eliiffoiiner son jabot, ne savait plus (|ticlle contenance Iciiir ; MM. l'icanl el Tourangeau se rcijardaicnt et avaient l'air de se dire : ^'oyons comment cette sccne finira. La demoiselle au nez retroussé clianlait : c'est assez ordinairement ce que fait une jeune personne i|ui craint d'adopter un parti parce (|u'elle veut les ménai;er tous. l'our moi, à qui loiil cela était fort é|;.il , j'aticndais le vermicelle el les confitures avec assez d'impatience, lorsqu'un i;rand bruit, un biiiil du diable se lit eiitcndrc dans la cour.
Madame rie la Nativité fcii;nil d'avoir peur el se sauva; M. de la l'Icur la suivit avec son sucre cl son cale; Hoxclanc suivit JM. de la Ilcur; le méilecin sortit, et glissa un papier roulé dans la main de lloxelanc, cl celle main, passée derrière le dos, alteii<lait jirobablemeiil quelque eliosc.
MM. Picard et Tourangeau n'avaient pas précisément déserté leur poste; mais, aux premiers cris, ils avaient <ouru à la croisée pour voir ee qui passait dans la cour, el le docteur ne soupçonnait pas qu'un ciifani put reniar(|uer un billet donné el reçu : avis aux imprudents de l(Mites les classes.
(Cependant le bruit croissait el s'approchait toujours. La voix du général se inèlail à celle de deux hommes dont l'un paraissait traiter l'autre de la plus dure manière; enfin on entra dans ma cliambre.
C'était le liitilenani Kuder (pii tenait par le collet le cocher du corbillard de l'Ilotel-Dieu. "Tu dis, coi|iiin , que lu l'as déposé ici. Je ne m'en rapporte point à toi ; je veux le voir de l'ieil qui me reste. — Je vous répèle, mon oftieier, que, d'après l'ordre d'une dame, je l'ai pris sous mon bras, et que je l'ai monté dans celle eliainlire même oii je viens de vous conduire... Kli ! que iliable, le voilà dans son lit; regardez-le de voire œil et laissez-moi.
— Il est fort extraordinaire, mon camarade, reprit le général, qui se metlail toujours en tiers dans la conversation sans pouvoir se faire écouler, il est fort extraordinaire que vous vous conduisiez chez moi avec cette indécence. •
M. Huder, qui m'avait vu, se calma tout à coup el lâcha l'honime au corbillard. « Pardon, mille pardons, mon général; mais je voulais avoir des nouvelles de ee joli petit garçon ipic j'ai expédié, |>ar le fourgon de ce ilrole-là, pour l'IlôlcI-Dicu , (.ii trois ou quatre béates m'ont assuré qu'il n'avait pas été déposé. Depuis huit jours, je iherche Cl' coquin sans pouvoir le trouver, p;irce i|n'il est toujours sur le siège ou au labarct , cl enfin je xieiis ilc le rcniDiilrer chargé iiour (llaniar. .le l'ai fait descendre ii coups de jdat de sabre, cl j'.-ii couiincncé l'eiplicalion par cini| ou six paires de soulllcls. L'n honiiuc <pii iiiarehait <'ii avant, me criait de respecter sa médaille, et il voulait éiter ce iii.iraiid de mes mains. J'ai respecté la médaille, mais j'ai rossé l'homme avec le fouet du cocher. Les chevaux, sur qui je IV.'ippais quand je manquais l'homiui', ont pris le mors aux dcnls; ils ont reiivcr>é un cabriolet, l'ànc d'une lailiirc, il enfoncé le \ iliagc iliiiie luarrhaiidc de modes. La marchande de modes, ses hllcs de boulique, la lailicrc , son chien, un monsieur qui était dans le caliriiilil , se sont mis aux trousses de riioinmc à la médaille. Ktourili par le uonibrc il a pris la fuite, el le chien a eotiru après lui ; il a déchiré
son habit et l'a mordu à la fesse. Pendant que l'homme se frottait la partie malade, les assaillants ont eu le temps de le rejoindre. La dispute a recommencé de plus belle, el ou a liiii jiar se battre. Je les ai laissés là, parce que je ne me mêle jamais de ce (|ui ne me regarde pas , mais j'ai serré la gorge à ce coquin-ci, que je soupçonnais d'avoir enlcrrécc pauvre petit tout vif, el je suis venu veriher la déclaration qu'il m'a faite. — Oui, en nie faisant marcher à coups de |)ied el à à coups de poing.
" — Mon camarade, vous avez blessé l'ordre public, el je vous ordonne les arrêts. — Mon général, je ne sais pas manquer à la discipline, et je m'y rends. Observez cependant que vous m'avez toujours dit qu'un soldai ne devait eoiinaitre rpie son sabre. J'emploie le tranchant avec les ennemis de ri:tat,et le |ilal avec les miens. — ('onimenl doue! avez-vous servi sons moi? Eh! mais... que je me rappelle. Pardon, mille pardons à mon tour, brave homme, commenl j'ai pu vous mécoiinailre! — Il n'y a pas de mal à cela, mou général, l'our vous rappeler Ions les braves, il faudrail faire une caserne de votre cerveau. — .Mais je vous dois beaucoup, moi personnellement.
— Hicii du tout, mon général. — J'étais démoulé dans la mêlée el vous m'avez remis à cheval. — C'est tout simple cela. — lin moment après, un cavalier hongrois me porta un coup de sabre; vous vous jetâtes entre lui el moi, et vous réiendîtes à vos pieds. — J'ai fait mon devoir. — .Mon ami, ceux c|ui le remplissent comme vous mérilcul d'être distingués. Cependant, dans celle cireonslance , j'en ai un indispensable à remplir: rendez-vous en prison, mon cherRuder.
>< — iMais tout à riieure, général, il ne s'agissait c|ue des arrêts. — Je ne vous avais pas reconnu, mon ami, et un lionime comme vous, quand il fait des sottises, doit être puni plus sévèrement (ju'iin autre. Joignez à l'habitude de battre l'ennemi, celle moins brillante mais aussi louable de protéger les derniers citoyens. En prison, mon ami.
— En prison soit, général... Ali! diable, j'oubliais... ce petit garc;on m'avait fait perdre de vue... Et ma redingote , coquin , l'as-tii aussi déposée dans celte maison? — Pour la redingolc , mon officier.. ,
— Eh bien ! qu'en as-lu fait? — Je dois vous avouer... — Quoi? — Que ])ressé d'argent... — Le fripon a vendu ma redingote! — iNon, mon officier, je l'ai mise eu gage. — Ah, général! et je n'avais que celle-là. ))
El .M. Riider reprend le cocher el le rosse d'imiiortanee, el à chaque calotte il s'écriait : « Vingi-qualre heures de prison de plus , mon général. »
Aux exclamations de Riider, aux lamentations du cocher, la jolie dame accourut précédée de toute la valetaille de l'iiôlcl. En la voyant, Riicler devint immobile; il ôta respectiicusemenl son chapeau, il s'inclina profondément eu passant devant elle, el il s'en allait elVcctivemcnt eu ]irison. " Rudcr, lui dil le général, on n'offre ]ioinl une redingote à un officier; mais on prêle de l'argenl à ses amis : voilà ma bourse. — Mon général , un honnête homme n'emprunte c(ue lorsqu'il peut rendre, el un lieutenant n'a jamais d'économies. — ^ 0U3 n'êtes que lieulcnanl, Ruder?... C'est vrai; je n'avais pas remarqué l'épaulelle. .Alon ami, si un lieutenant n'a pas d'écononiies, un capitaine peut en avoir, cl vous ne tarderez pas à l'être. Prenez cet argent, et, pour que vous puissiez plus tôt me le rendre, vous accepterez ma table en sortant de prison. — Quel est donc, général, cet officier qui parait vous intéresser tant? — .Madame, c'est un homme qui m'a sauvé la vie. »
Va la jeune et jolie dame passe ses deux bras arrondis an cou de M. Ruder, cl baise ses joues cavées et de couleur de [lain d'épices, et Ruder de s'écrier : h Morbleu! on tuerait vingl Hongrois pour nu baiser comme celui-là! » Et le général de dire : « 11 n'y a, ma bonne amie, que Jérôme el vous qui ayez adouci l'humeur farouche de Ruder. »
M. Ruder sortit, et se rangea pour laisser entrer une jeune sœur de la Charité, qu'envoyait la supérieure. Elle avait la taille, la démarche de celle que je regrettais tant, el elle se tourna de mon côté. Quelle différence, grand Dieu! une figure hachée, une ])arlie du nez et des sourcils mangée! O précieuse vaccine! et on balance encore entre loi el un mal inévitable! el on le calomnie, comme Geoffroi lait de ceux i|ui ont porté d'une main ferme le llambeau au milieu des ténèbres qui obscurcissaient rculcndeiiicnl humain ! L'homnie est donc né jioiir l'erreur, puis qu'il souffre, qu'il tolère, qu'il protège ceux c|ui font métier de l'égarer au ph\sic|ue el au moral.
Il csl possible cciicndanl qu'on force les hommes à renoncer à lonle espi'ic de cliarlalaiiisme, eu supprimant les charlatans. Après des siècles d'cmpiiisoiincmenls publics, la police vient de défendre eiitin de vendre des poisons aux coins îles canelours. Elle réprimera sans doute aussi ces distributeurs de poisons imprimés, ijui dégradent une des plus belles, des plus utiles inventions, celle qui multiplie et ]ierpélue les icuvres du génie.
Ah! si l'art de l'impriuicric eût été connu du temps du farouche Omar, cpic de déccmverles perdues eussent [lassé jusi(u'a nous! (^)ue de siècles il a fallu pour .irrivcr où nous siimmcs et rester eu arrière ilc's aniieiis pcul-èlre en nous Iraiiiant sur leurs Irac-es! () furcMir de détruire! On n'impriuiail pas, Ojiiar, lorsc|UC lu conimand.is cet iiieciidie sacrilège, el Ion nom délesté de i;énérulioii en génération n'en est pas moins parvenu juscprà nous.
JKHOME.
(,)iu' siTM-ci' lioiii- à iiri'se lit lies smivt'niiiis (ipprcssi-iir-i ilr loiirs siijc'ls.' I.ii lUisliTilr liinivrni (•oiilic (Mi\ aiil;iiit tr«iiiMs (|ii'il ) u il'iinpriiiii'rit's (l.iii-. le iiiciiuli'. Iluiiiiciii .t riii\<'iilcMii' de riiii|>i'iiiii'i'ic' : il se lioiiiiiuil (iulIciiiliiM!;.
On :i hit'ii l'ail, Iri-s-liii'ii l'ail ili' ckiisci \ cr siiii iiiiiii. Il l'st lion aussi ijn'oii saclii' (pic .Iran (inja li'ciiiva la Ijimsscilc, llaiiiii-ilnijrr la poudrr iiillaiiiiiial.ic ilf son Ifiiips, (laliléi- les lrlfsco|ifS , le <oiiii>as (If liroporliiiii , les laolios du soleil, les salcllilcs ilr Jiipili'i- , Apiirla les lusiilrs, 'roiici'lli les liaroiiirlirs , Droliclliiis Irs llicniioiiirlrcs, (lopt'inif If s>slt'iii<' (lu iiKiiidc, l'iiiii;uriii lo olaiiipcs , ,liaii de Hru!;t's le sfcri-l perdu de la peiuliii'c a l'Iiiiili', llu\(|U('s les p('U(lul('^, ('assiiii la nuM'idiciiiic , l'i'('(|iicl U* canal lli()i'aci(|tic , \/.(''lius les veines inc/.aiau|Ui> , Kolal le Irou C(>iMiiiuiii(|M^iiil du cd'iir au poiiinoii, Aewion le calcul iiilcijial, dilVci'culicI , le viai sjslciiie de la luiiiicre et la ijravilalioii , llcuaiid les ijaliolcs à lionilu-s, Muëlaiid la Iroinpelle pailanle, M(>iit|;(iirici' les lialloiis, elc, ele.
On nous a niènic coiiscrve les luiiiis d'I'.rosliale, (|ui lirùla le cliel'd'ieinrcdc l'aicliilecldre ancienne, le lemplc de Delphes, senleiueiil poui faire parler de lui; d'Alesandre, (pii, pour le ini'une iiiolil', e\terniiiia le cin(|uicnie des lu>iiiines de s(mi leiiips; de(!(''sar, (|ui versa aussi le saiii; à flols p(Mir asservir sa ^lalrie; de Oliarles \ll, le plus iiilrépide de tous les finis, el nous ignorons (|uel est celui (|ui nous apprit à siilistitucr le Idt- au i;land '; i|iiel est celui (|ui iiiia{;iiia de IjrelVer les arbres à fruit; quel est celui (|iii inveiila la scie et le rabot; ((uels son! ceuv (|iii nous apiwrlcrent les pùclies de la l'erse, les abricots d'IlK'rie, les cerises de (;erasunle lU rojauiiie de l'ont, les prunes de Syrie, les |;reiiades, les oranges d'.\fri(|ue, la soie de la Cliiiie, le coton, le lin d'Kijypte, etc., etc. Nous avons oublit- ces t;ens-là, et nous nous rappebuis les lrai;cdies (|iii ont eiisan|;lanté la terre, coiniiie les eiifaiits (|ui se rappellent les coules de rcvenaiils et de sorciers de leurs bonnes, cl n'ont jamais su le nom de leur boulanger. Tout ce i|ui frappe notre iinaijination s'y ;;rave, el il ne s'y grave pres(|ue rien (|ui ne soit e\tiava];aiit.
Lu momeiit ; ce ii'esl pas de tout cela ipi'il s'aijit, c'est d'une sceiir de la Oliarilc. Klle rciiiil à la jolie dame une lettre de madame de la Nativité, (|ui lui mandail ([ii'elle ne pouvait inieuv faire ([ue de lui envoyer madame de la (Àiiiception, el madame de la (lonceplion fut établie près de moi.
Elle était bien laide, mais elle avait cet air bon cl patient ordinaire à ces diijnes filles; elle avait même, dans sa laideur, (|uelinie chose (|ui voulait dire : .le sens le besoin d'être aimable, et on est toujours disposé à aiinei ces laides-là. Son ensemble était moins eagot que celui de sa supérieure, et cela me lit plaisir.
Elle se montra aussi attentive près de moi (|ue si elle ei'it été dévote. C'est que la sensibilité est de tous les àijes, et «[u'oii ne se livre à la piété dite solide (|u'a une certaine épo([ue.
n ^loii cher ami, dit la jolie dame, nous avons assez bien employé une partie de la journée , il faut chaiiijer de plaisirs ; je tiens à la variété. — Moi, de même, madame. Il n'y a i|ue deux choses dont je ne me lasse jamais. — Lesquelles, général.' — T'aimer et te le dire. — ^lonsieur, vous m'avez volé l'evpression ; mais la pensée ?...
— Entre !|ens ([ui s'aiment, celui (|ui rend la sienne à l'autre ne lui apprend rien ; il n'a i|ue le mérite de parler le luemier, et c'est bien peu de chose. — Toujours modeste. — loujoiirs indnlijentc.
" — ^ oyons , mon ami, que ferons-nous :' — ile que voudra madame. — Oli .' moi, je ne veuv rien. — En ce cas restons ici. — Non, mon ami; il y a eu putridilé dans celle chambre : c'est vous qui en faisiez l'observation, cl le jjrand air peut vous être très-utile. — V ous voyez bien, madame, (|iie (U'ja vous voulez (|uel([ue chose. — Oh! je ne fais i|ii une simple observation. — Friponne! oii irons-nous!' parlez. — Allons voir danser, mou ami. — Oii .' — Où l'on danse bien. — A l'Opéra? — Oh! je ne saurais idiis nommer ce speelacle ainsi ; j'aime que cha(|ue chose ail un nom ([iii lui soit propre. .Autrefois la danse servait à cnibellir un oiivraije ; aujourd'hui on ne chaule, on ne récite que pour donner le temps au\ amaleurs de ballets d'arriver. — Pas toujours , ma bonne aune . pas toujours. t,)uand on donne OHilijie à Colune . par evemple? — i;ii bien' monsieur, il n'y a personne. — Il y a peu de monde, j'en conviens, madame; mais ceuv qui v sont écoulent, jouissent, et s'embarrassent peu du diable vert et des tours de force de Psjché, ipii atlirenl la mullitude. En savez vous la raison? (>'est (|u'un cliel'-d'ieuvre dramatique convient à peu de personnes, et (|ii'un ballel convient à tous, parce qu'il flatte les yeu\, et que tout le monde en a.
" — Mon ami, il me vient une idée excellente, admirable. — Je n'en doute pas, ma chère amie. — La première fois qu'un savant dînera chez vous, vous le prierez de me trouver dans le (;rer un nom qui veuille dire : spectacle oh /</ Jaiise es/ Imil . el le poème rien.
— Oiioi de facile à trouver comme ce nom-là' On dit (pi'avec un mot grec on rend cinq à six phrases frani^aises, ce (pii l'ail (|iie , trèsincessammenl , nous ne parlerons plus (|iie le ifree. H sera un peu difficile de le faire apprendre aux ouvriers, aux (lomestii|iies el aux vieaires de paroisse; mais ils feront comme le petit ]>euple de Klaii-
' On dit, sans la molndn^ preuve, sans auriine présomption fondée, qiii> ce fut Triptolème.
dre, qui ne sait ni le flniiiand , ni le fraiieais, et qui se fait deviner dans les deux langues. — \ oilii i|iii est décidé, l'Opéra cliaiii,'ei'a de nom, el il ne fiul , pour faire prendre le inniveaii , i|iruiie feiiniie répandue, aimable el jolie. — Nous, iiiudume, par exemple. — El pourquoi pas, liioiisicur ' Mlons voir danser. — Oui, ma bonne amie.
— Et de là (lii irons-nous.' — Mais nous renlreroiis , je l'cspi^re. —
— I''i donc, monsieur! .le suis eiii;a|;ée à deux Ihés et à un bal, el rien n'est d'aussi mauvais ton ipie de renlrer à la sortie du spectacle.
— Ma chère amie , laisse/ le bon Ion à celles dont il f.iil a peu pr( « loiil le mérite : xoiis ave/ assez de ipialilés pour vous en passer. Les (iràces ne le cininaissaiciil p.is; elles n'en élaienl pas moins sédiiisaiiles, el vous leur ressemble/ beaiiciMip. — Le refus perce, l'éiiéral, mal|;ré la doiieeiir de l'enveloppe.
" — Eli, (|uel plaisir pour une le le d'enlendre dire d'elle, à
trente ans, qu'elle est encore bien' (pi'clle... — Oh! à Ireiile ans! d'ici là j'ai un siècle à parcourir. ^ ()ui, «Unize ans à peu pri's. Mais ce siècle-là s'écoulera rapidemcnl , ma bonne amie. .Schin les probabilités ordinaires, il s'en écoulera (jualii' encore, el il serait dni de les passer dans les inliriiiilés et la douleur, p(Hir avoir bu du thé, el pirouellé aux heures oii la nature vciil ((u'oii dorme. Notre beai'lé est à moi, et je la conserverai le plus loiii;leiups ((uc je le |ioiirrai. ^ olre santé est nécessaire à l'cdiicalioii de vos enfants, et vinis la conserverez pour eux. Ainsi plus de veilles, ma bonne amie, je vous en prie. — Mais le ridicule, monsieiir? — Les "(eus sensés vous prouveront : (|iie vinis imporle l'opinion des fous ? "
La jeune dame lit une pclile moue si jolie ! el ellecoiirul, en il.uisanl, aii-dex'ant d'un monsieur ([ue je ne voyais encore (]iic j>ar dcirii'ie. Il Mon cher oncle, mon cher oncle, que vous êtes aimable de venir nous voir! (|iie vous allez être coulent de moi ! Si je n'ai pas renoncé tout à fait aux plaisirs bruyants, j'ai du moins suivi la moitié de vos conseils, .l'ai l'ail un peu de bien, el c'est, comme vous le dites, une douce jouissance. A oyez cet amour que j'ai arraché à la mort.
" Monsieur le ];ranil \icaire, iiionsieiir le ijrand vicaire, in'écriaije, en joi>;iiaiit mes mains d'un air suppliant, dites-moi oii demeure madeiiiuisclle .lavotte. " Le ijénéral cl sa feiiime se inirenl à rire. " H ne parle que de niadcmoisellc .lavotte, il en demande des n(Mivelles à tout le monde. — Mais il s'adresse bien celle fois , iiuisiiiie c'est moi i|ui l'ai placée. — Oii , mon oncle? — .\ l'Iliitcl-Dieii. — .Juste ciel ! Et ce chariot couvert m'\ conduisait! .l'axais bien a faire de crier! \ la vérité , je soulTrais cruellement. — Dites-moi donc, mon oncle, ce que c'est (|ue celte Ja voile? — Son secret ne m'appartient jias. Sachez seiilemenl que je me suis engaijé à savoir si l'état auquel elle s'est vouée lui convienl, elipieje suis à Paris pour cela. — Monsieur le jjrand vicaire, faites-moi jiorter avec vous a l'Ilotel-Dieu ; que je la voie, ((ue je l'embrasse! — Il est plus facile, ma iiii'ce, de la faire venir ici, et si vous voulez donner celle satisfaction à .lérôine... — Oh! du meilleur de mon cœur, el puis, en cela, j'a;;iiai un peu pour moi. Mademoiselle Javotte ne sera pas si discrète (|ue vous, mon oncle; elle me contera son histoire... .Si niadainede la (!onceplion voulait prendre la peine... — Très-volonlier;, madame. Niais (|iicl est, minisicur le ijrand vicaire, le nom de religion de mademoiselle .lavotte ? — Ayez la boulé d'eiivover sieur Nl,.- (leleiiie. — Nladame Madeleine ! OU! c'est un modèle d'exaclitiide el de douceur; elle csl estimée de la eommunaiilé et des olliciers de santé; chérie des malades... — Niais allez donc, repris-jc avec la plus vive impalicnce, allez donc , je vous en conjure. — Et assurez-la, poursui\il le gtanil vicaire, que le bien que vous m'en dites lui assure mon amitié. '<
Et on reiiiel les clievain à la voiture, et madame de la (^onccplioii descend l'escalier en deux sauts, el j'enlends le bruit des roues, qui n'avançaient pas à mou gré. Si j'avais pu me soutenir, j'aurais poussé le carrosse par derrière, .l'étais dans une joie ! ... dans une agitation '... mon cieur batlail avec une violence!... des mots sans suite s'échappaieiil... On s'étonna de l'état oii j'étais. NI. le grand vicaire rem.irqua (|ue j'étais né avec des passions violentes, et (|u'il était dillii ile que je ne fusse pas malheureux.
Sa nièce le pria de lui dire, au moins, d'où il me connaissait. Il répondit simplement (ju'il m'axait rencontré chez un curé de son diocèse. (!ette réponse était peu propre à satisfaire une femme curieuse. Elle n'insista pas, parce (|u'elle jugea ((iiesaur .NIadeleine serait plus eonimiinicalive que son oncle. IClIc l'allendait avec presque autant d'impaliencc que moi, car elle déclara <|u'cllc n'irait pas voir danser, el elle se fil adroitement honneur du sacrifice auprès de son oncle. Le général la regarda d'un air qui voulait dire : • O petite curieuse, je vous pénètre «, et pour vérifier ses soupçons, il proposa dt' passer dans le salon; mais elle voulut absolument rester dans ma chambre, où elle entrait, à la vérité, dix fois le jour, mais où elle ne s'arrêtait jamais.
Il fallait que le carrosse eut volé, car, bien que je coniplasse les moments , je le croyais à peine arrivé à l'hospice, el il rentrait à riii'itel. " Ah! m'écriai-je. son empressement est égal au mien: elle aime toujours son pauvre petit JériJnie. »
Elle entra, et sans saluer, sans voir personne, elle se précipita sur
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